Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

12 décembre 2001

L'odeur du café

L'odeur du café
Dany Laferrière

Le Serpent à Plumes, 2001

(par Annie Forest-Abou Mansour)

L'odeur du café, de Dany Laferière, est un texte fragmenté, morcelé, au service de la densité, de la sensation, de la poésie dont on peut effectuer deux lectures : l'une naïve qui ne retient que la vie touchante d'un enfant dont on ignore le nom, l'autre critique qui repère la vie du village de Petit-Goâve. Je préfère la première et m'enivrer des sensations qui donnent à voir et à sentir le monde plein de fraîcheur dans lequel évolue ce jeune enfant en vacances chez Da, sa grand-mère.

Ces multiples paragraphes, dont chaque titre est la concrétion essentielle, comme autant de petits poèmes en prose, découpent le réel et l'amènent à la conscience du lecteur, accordant de l'importance au moindre moment de la vie de l'enfant. Cet enfant qui n'investit pas le monde de façon utilitaire, mais le saisit au gré de ses désirs, des ses sensations, et lui jette un regard neuf et émerveillé comme dans le paragraphe descriptif des paupières de Vava :

Paupières

" Les paupières de Vava. Des papillons noirs. Deux larges ailes. Un battement doux, ample. J'ai mal au coeur. Noir. Rouge. Je choisis le jaune. "

16:14 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

04 décembre 2001

Legarçon

Legarçon
Richard Morgiève

Le Serpent à Plumes, 2001
collection motifs

(par Annie Forest-Abou Mansour)

Legarçon (en un seul mot) de Richard Morgiève est le récit à la première personne d'un enfant des rues : un enfant d'une dizaine d'années qui donne à voir de façon sommaire sa "sous-vie". Cet anti-héros ne possède ni nom, ni prénom, ni qualités morales ou psychologiques valorisées par notre culture. Marqué par aucune émotion profonde, ses sentiments comme ses pensées sont sommaires. Dépourvu d'éducation, de modèle éducatif, cet enfant ne connaît qu'un monde de débauche, de dépravation, de " détraquage ". Sans identité, sans visage, sans passé, il n'existe vraiment pour personne. Sans mémoire, sans " moi " véritable, n'ayant jamais aperçu son reflet dans un miroir, il n'a pas conscience de lui-même. Il est un " chien " doté de "pattes" et de "griffes".

Le discours réaliste de cette autobiographie fictive pourrait se définir au premier abord négativement comme un non-style. Pourtant, à regarder attentivement le texte, le lecteur découvre des effets qui créent l'illusion de la réalité. La litanie de mots crus et vulgaires qui circulent dans cet ouvrage restituent la vie de cet enfant dans toute sa spécificité et sa particularité concrète. Dans ce texte où la mise en page évoque un poème, le romancier met en oeuvre toute une série de moyens stylistiques et lexicaux pour donner une littérature qui adhère au réel vécu par l'enfant. Le narrateur ne respecte ni la ponctuation, ni la syntaxe, ni la grammaire. Il omet constamment les majuscules : " ils roulent depuis la ville sans parler. si ludo est de bonne humeur il donne une cigarette. la cigarette dans la bagnole le noir c'est un moment de bien. les autres bagnoles passent filent freinent vont le garçon a toute sa sous-vie dans la cigarette.

des fois il y a le petit cirque….. "

Le vocabulaire qui est souvent scatologique et pornographique provoque le dégoût et l'écoeurement. Nous sommes loin, avec Legarçon de la conception classique de la littérature qui insiste sur l'élégance linguistique. Dans ce type d'ouvrage, l'élégance nuirait à l'authenticité. Ici, les commentaires explicatifs ne sont pas nécessaires. Les courtes phrases brutes, souvent inachevées, suffisent. Ce style colle à la réalité humaine et spatio-temporelle vécue par legarçon qui ne s'analyse pas. Il subit toujours et agit peu. Et ces événements nous transmettent avec économie quelques traits de sa personnalité.

Ce roman réaliste est paradoxalement dépourvu de précisons spatio-temporelles précises. Il ne possède pas d'arrière plan historique et politique. Nous ne connaissons ni les lieux, ni l'époque où se déroulent les événements. L'enfant a oublié son passé et ignore le présent dans lequel il vit. Le texte ne possède aucun détail inutile. La fonction esthétique de la description est absente, voire désintégrée. Pourtant ce discours transcrit le réel insoutenable que vit Legarçon et met le lecteur en contact immédiat avec cet univers sordide, scabreux et scatologique sans l'entraîner dans une activité fantasmatique, ce qui explique l'absence de tout voyeurisme. Il s'agit d'un roman réaliste dans la "sous-vie " triviale qu'il donne à voir. Mais aussi dans la manière où il le fait. Le texte épouse ce qu'il décrit : un univers dépravé, désaxé, dépourvu de justice et de lois. La prostitution d'adolescents, la pédophilie, la pornographie, les meurtres horribles comme l'émasculation et la décapitation du "nouveau" ne sont pas punis.

Heureusement (mais n'est-ce pas utopique ?), un rayon lumineux éclaire la fin, riche de symboles, du roman. Après toutes ces épreuves, une plongée dans une eau purificatrice, une mort symbolique, le jeune homme qu'est devenu l'enfant accède à un autre monde, celui de la vie : " il est de l'autre côté. du côté vie. celui qui n'est pas mort ne peut revivre ". Il découvre enfin la liberté, "pour être libre. vraiment libre. iI fallait que je meure ", et l'Amour de l'autre.

Une fois le dégoût, la répulsion des premières pages passées, le lecteur accède très vite à un second niveau de lecture et découvre que l'espoir existe malgré tout pour ces enfants maltraités, violés, vendus à des pervers avides de sensations différentes.

16:02 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)