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20 février 2021

Tihya. La légende des papillons aux ailes déployées

Tihya. La légende des papillons aux ailes déployées

Nadia Chafik

Edition des femmes Antoinette Fouque (2021)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

chafik-nadia-tihya.jpgDans Tihya. La légende des papillons aux ailes déployées, Nadia Chafik plonge le lecteur dans le souffle poétique et humaniste marocain, dans sa réalité et ses rêves, dans ses contes et ses légendes.

 

Une grand-mère et un conte

 

L’hiver s’installant dans les grandioses montagnes enneigées de Bouiblane, poétiquement et métaphoriquement qualifiées de « papillons aux ailes déployées », Nanna Tuda, « la matriarche », «gardienne du patrimoine, unificatrice de la famille », divertit ses nombreux et tendrement aimés petits-enfants, durant les longues et glaciales soirées hivernales, en leur racontant un conte  : l’histoire de Tihya, la solaire et rayonnante guerrière des Aït Ufella. « Nanna Tuda les introduit dans une belle et tragique aventure ; celle d’un destin ». Dans la chaleur du poêle, bercés par la voix et la tendresse de la grand-mère, les enfants et les petits enfants savourent avec joie les veillées en attendant l’arrivée du printemps : « « Joyeux, les enfants se rapprochent du poêle. Dans l’embrasure de la porte, d’autres têtes apparaissent encore, les unes à peine plus hautes que les autres : des brunes, des rousses, des blondes. La pièce s’emplit de chahut, de rires et de cris ». L’existence de Tihya pénètre l’imaginaire des bambins. Elle s’incarne sous leurs yeux, dans leur esprit, dans leur coeur.

 

Tihya, entre mythe et réalité

 

Tihya, fillette dont la naissance tant attendue est célébrée « durant des jours et des nuits entières », dans une société patriarcale ! , est éblouissante de beauté, d’intelligence et d’intuition. Elle devient une femme libre : une amante, une épouse choisissant elle-même son mari (« elle choisit son époux »), une mère attentionnée et aimante, une combattante fédérant des tribus entières, dirigeant des armées, tenant tête à « de redoutables califes d’Orient et des grands chefs amazighs », refusant de s’asservir à la religion des guerriers de « « Damas, Byzance et Ispahan ». Cette femme, symbole de la liberté qui préfère la mort à la soumission, dont on ne sait, selon Nanna Tuda, si elle était juive ou chrétienne, idolâtre ou animiste, croit en un Dieu unique d’amour, protecteur, loin de tous diktats. Cette femme, « toujours belle et farouche, rebelle et imprévisible (…) (a) pour arme son glaive aiguisé mais, surtout, une tête bien faite et une surprenante intuition. Elle vaincra les hommes de tout bord, en fera tomber plus d’un : tous ceux qui voudront faire d’elle leur esclave ». Emancipée de tout carcan, dépassant les stéréotypes de genres, les règles sociales (elle donne naissance à un enfant hors mariage), les subsumant, les transcendant, elle symbolise la Liberté : la liberté de la femme, la liberté religieuse. Elle est la voix des femmes remodelée, mais toujours la même, par la voix de Nanna Tuda et de ses aïeules, transmise de génération en génération, tressant mémoire personnelle, familiale et collective.

 

Tyhia est le double imaginaire de la belle guerrière Kahéna, (« Tihya, Dihya ou Kahéna »), comme l’a très vite deviné le jeune Mouloud, le petit fils studieux, intelligent, cultivé : « La nature a doué Mouloud d’une curiosité intellectuelle insatiable, d’une intelligence vive et saine dont il ne se sert qu’à bon escient. Il dispose d’une facilité d’apprentissage phénoménale qui tire ses forces de sa capacité d’écoute et d’observation que Nanna Tuda note et relève avec bonheur. ‘Il ira loin, ce garçon-là’, se dit-elle ». Histoire et fiction se tissent subtilement. Le conte « se déroule au septième siècle. Il raconte les combats des Romains, des Grecs, des Arabes et des Amazighs ». Des faits réels, des hommes célèbres surgissent au détour d’une phrase. Des personnages historiques sont projetés dans le monde des mythes et de l’épopée se mêlant aux êtres rêvés, vision réfractée de la petite et de la grande histoire.

 

Une mise en abyme

 

Comme dans Les mille et une nuits, comme dans la tradition narrative médiévale arabe, le conte de Nanna Tuda est un récit dans le récit, une mise en abyme de deux histoires aux nombreux points communs, malgré l’éloignement spatio-temporel. Il existe, en effet, des correspondances entre les lieux, - les somptueuses montagnes où évolue Tihya et la «  chaîne de montagnes aux neiges éternelles » de Bouiblane -, entre les rites (« elle ( la petite Tihya) posait ses mains frêles sur les pierres rugueuses et froides, et les portait à ses lèvres, et à son coeur » / »Nous faisons la même chose lorsque nous vous accompagnons aux cimetières, remarque une fillette »), entre certains événements de la vie de Tihya et de la famille de la grand-mère. Le mariage de Tihya rappelle à Fathma les mariages à venir des enfants (« Il nous faudrait penser sérieusement aux mariages des enfants »). Au récit du décès de Thellou, la mère de Tihya, Damia éclate en sanglots : « Comme je comprends le chagrin de Tihya se lamente la malheureuse qui ne se remet pas de la disparition de sa mère ». Au-delà du temps et l’espace, le ressenti humain, ses joies, ses peines sont toujours les mêmes. L’humanité est une.     Les récits, les mythes, l’inconscient, l’ADN tissent toute une continuité entre les humains d’hier et d’aujourd’hui.

 

L’art du récit

 

Au récit au présent se tricote l’histoire de Tihya au passé, racontée avec virtuosité par Nanna Tuda qui manie habilement l’art du récit et du suspense, jouant avec les intonations et les mimiques : « Quand tu racontes, Nanna, il y a dans tes mimes, dans ta voix, quelque chose à la fois de drôle et de tragique. C’est à croire que le sang de tes personnages de fiction court dans tes veines, comme le tienne court en les miennes. Tu les incarnes à la perfection ». Une phrase d’ouverture, « Ylla mag llan alli ylla... », scandée au début de chaque récit, équivalent du « il était une fois » des contes en français, invite à l’écoute et suscite un effet incantatoire, créant une rupture dans la monotonie du quotidien, (« Il n’y a pas plus beau moment où s’élève la formule magique »), plongeant le jeune public dans l’ailleurs de Tihya.

Poète, l’aïeule joue avec les sons, les mots : « La grand-mère reprend la formule habituelle. Elle y rajoute, pour la musicalité, les noms de deux plantes bénites, le basilic et le myrte : ‘ Ylla mag llan alli ylla ihbaq had soussan... » (« il était une fois, le basilic et le myrthe »). Elle parfume les mots, comme elle aime à parfumer la maison d’aiguilles de conifère, de feuille d’eucalyptus, de lavande, ou de bois de santal (...) ». Les substantifs deviennent bibelots sonores, substances volatiles aux fragrances boisées, florales et sensuelles, offrandes envoûtantes et séductrices aux jeunes destinataires. Inlassables, les enfants écoutent avec attention et angoisse les aventures de Tihya, impliqués, emportés par l’action, les menaces, les heurs ou malheurs planant sur elle, s’identifiant aux personnages : « Les enfants vivent la scène, se resserrent les uns contre les autres, partageant les mêmes sentiments : le doute et l’appréhension. Certains pincent leur voisin, lui prennent le bras, s’accrochent à lui ». La grand-mère manie le suspense avec maestria, « La grand-mère abrège le récit, prolongeant le suspense », arrêtant son récit à un moment crucial : un moment de tension, d’incertitude, « Finalement, l’aime-t-elle ou ne l’aime-t-elle pas ? », apprenant la patience aux enfants, avides de connaître la suite.

 

Un enseignement moral

 

La grand-mère instruit ses petits enfants en les divertissant. « Ses contes sont l’unique legs qu’elle laissera derrière elle, à ses héritiers qui les transmettront à la postérité », un legs combien précieux : transmission d’une culture, de traditions, de valeurs, d’un amour inégalable, inoubliable. Même loin de Bouiblane depuis de nombreuses années, Erwan, son petit fils de mère française, n’oublie pas son aïeule et son village : « Mes souvenirs se harponnent à l’authentique goût de miel et d’huile d’olive, à l’humilité de ma famille amazighe, à ta mélodie : il n’y a qu’elle de vraie ». La grand-mère, « unificatrice de la famille » en assure la continuité et la solidarité.

Nanna Tuda, humaniste d’une grande sagacité et d’une grande finesse d’esprit, donne indirectement par le biais de son apologue des leçons de sagesse, de tolérance, de fraternité, d’amour, de liberté de conscience. Elle prône le respect de l’Autre, de la différence : « Il nous revient d’être juste, de nous respecter les uns les autres dans nos valeurs et nos différences, que nous soyons musulmans, juifs, ou chrétiens (…) Chacun est libre de ses croyances, de ses actes, de ses pensées, à condition que sa liberté ne nuise à personne ». Issue d’une société traditionnelle, cette femme âgée refuse toute forme d’intégrisme portant atteinte à la femme et aux fillettes : « Pourquoi déguise-t-on les petites filles en corneilles ? Nanna Tuda n’est pas née de la dernière pluie. Les temps changent, tout n’est que démagogie et hypocrisie, tout est décrété interdits et péchés, mais elle ne les laissera pas faire : elle a sa religion, ils ont la leur. Elle y veille, ses petites-filles jamais ne porteront un aderbal qui les rendrait malheureuses, les cacherait comme des lépreuses ou des pestiférées. Elles iront toutes à l’école à visage découvert. Elle seront fières d’être belles, à la mode de chez elle et de leur temps ». Son conte vieux de plusieurs siècles est ancré dans l’actualité. Nanna Tuda, malgré son grand âge, est une femme à l’esprit ouvert. Lien entre les générations, amoureuse de la vie dont elle sait le caractère éphémère, elle est heureuse de vivre au milieu de ses petits-enfants, - « Elle est la mieux nantie de toutes les grands-mères de la terre, la plus glorieuse de toutes les héroïnes d’épopée, pourvu qu’elle soit auprès de ses petits-enfants, qu’elle les regarde apprécier la vie, les entende rire et jouer » -, et de les guider sur le chemin de la liberté, de la tolérance.

 

Entre fiction, réalité et poésie

 

Tihya. La légende des papillons aux ailes déployées de Nadia Chafik emmène le lecteur français dans un ailleurs méditerranéen coloré, chaleureux, riche de sa diversité et de son humanisme. Des mots en langue amazighe et en arabe immergent dans la réalité marocaine. La tragique épopée de Tihya se tricote à la vie quotidienne de la famille : la préparation des repas, les querelles entre les enfants, les joutes oratoires entre les belles-soeurs... La fiction se mêle à la réalité donnée à voir avec de nombreux effets d’humour, créés par les questions naïves des enfants, (« Au paradis coule-t-il des rivières de Coca-Cola et de Fanta ? »), par les interventions de Tafukt, la bru espiègle, « au fichu caractère » et « à l’humour audacieux » , de Mouloud, le petit fils studieux. Mouloud, ayant bien mémorisé ses cours, reprend son aïeule qui déforme les noms des grands hommes : « - Ma-lek ! Malech est une déformation ! Corrige le jeune lettré (...) », les mots d’origine française, « brabo » pour « bravo », faisant sourire le lecteur et la grand-mère elle-même.

Des touches descriptives légères aux détails précis, pittoresques et poétiques campent les personnages avec finesse et éclairent leur personnalité. Le portrait physique bascule dans le portrait moral, aboutissant à l’essence de l’être : « Ses pommettes roses, hautes et saillantes, son menton semé d’infimes points bleus à peine perceptibles, qui, reliés, forment une minuscule fibule, lui donnent l’air d’un modèle de Dhurmer ou de Dutey. D’où lui viennent sa beauté, sa grâce, sa force, sa résistance ? Du ciel, répond-elle simplement. Sa mémoire, elle aussi tatouée au tumulte des jours, aussi incontestable qu’infaillible, est l’écrin douillet d’un manuscrit antique, qui, épousseté, s’anime et livre un monde insoupçonnable de légendes, de proverbes et d’anecdotes ». La grand-mère devient œuvre picturale sous la plume de la narratrice, coffret protecteur d’antiques histoires précieuses. De l’effet de réel, le lecteur accède à l’âme même de la grand-mère.

Dans ce roman, hymne à la tolérance, à la liberté et au respect de la diversité, la poésie vibre au fil des pages grâce à toute une rhétorique de l’esthétique, au lyrisme, à des refrains incantatoires, « Damas, Byzance, Ispahan », introduisant dans un ailleurs oriental mystérieux.

 

L’ambitieux et esthétique roman de Nadia Chafik, nourri de la réalité marocaine, de ses contes et de ses légendes, aux nombreux clins d’oeil littéraires et culturels, chargé de sens et de valeurs, invite tout à la fois au rêve et à la réflexion, loin des idées toutes faites que pourraient avoir certains lecteurs sur un pays partagé entre tradition et modernité.

 

 

 

 

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04 février 2021

De l'aube au crépuscule

De l’aube au crépuscule

Recueil de poésies illustrées

Joseph René Mellot-Itier

Grafficus 2021

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

Le temps des bilans

joseph-mellot.jpgLe temps des bilans étant arrivé pour Joseph René Mellot-Itier, une mise en mots poétique de sa vie s’imposa. La poésie est l’enchantement de l’imaginaire, l’expérience de l’éternel : « (elle) est larme de joie à l’assaut des outrages / Du temps (….) // C’est le bonheur qui naît dans un corps qui se meurt (….) ». Ecrire un ouvrage poétique, c’est s’ouvrir sur l’éternité, « La poésie, c’est tout l’envers des désespoirs, / L’étincelle de vie qui fait vivre d’espoir », C’est faire un pied de nez au temps qui passe, à la finitude intolérable.

 

Un voyage dans le temps

Dans De l’aube au crépuscule, doux titre métaphorique d’un recueil à la calligraphie en italique à l’effet suranné, écho de l’ esthétique écriture manuscrite en déliée d’autrefois, Joseph René Mellot-Itier donne à voir sa vie fractionnée en différents poèmes dont la ligne directrice est le temps s’écoulant inexorablement. Il s’agit d’un retour sur lui-même dans des poèmes de mémoire des êtres aimés, des parents et amis disparus, des lieux traversés et quittés, allant de la tendre et insouciante jeunesse à l’âge mûr. Joseph Mellot dit les joies, l’exaltation des découvertes, des promesses de l’aube de sa vie, puis, les années passant, le poids des ans se faisant de plus en plus sentir, les prises de conscience physiques, morales, intellectuelles parfois désenchantées (« O Marie ! / Des hommes j’ai perdu tout espoir, / Ils sont mon désespoir ») du crépuscule.

Des souvenirs embrassant toute une vie, des réflexions intimes, mystiques, - louanges au Christ, à la Vierge -, des hommages à l’épouse aimée sous forme de blasons (« Tes yeux, rien que tes yeux »), - épouse dont il unit le nom au sien sur la première de couverture, concrétisation de leur union indestructible -, des hommages à des membres de sa famille, (sa fille Virginie, sa mère défunte...), à des amis, des hymnes aux fleurs, à la nature, à la mer, à la montagne belle, grandiose, sidérante, se croisent au fil des pages. Chaque extrait d’un texte littéraire (d’Aragon, de Verlaine, de Baudelaire…) dominé par une photographie est une mise en miroir des poèmes de Joseph Mellot, assurant ainsi une continuité narrative. Des relations sont tissées entre le document iconographique, immortalisation d’un fragment de temps, et les textes, espèce de pont tendu de l’un à l’autre : le titre « Le cerisier d’Hélène » coiffe l’image d’un bouquet de cerises suspendu à un arbre réfléchissant et annonçant le poème  : « Elle était sous le cerisier / En fleur, / Et cachait sous son chemisier/ Un coeur ».

 

La nostalgie

Véritable hédoniste, le poète dit son amour de la vie, l’émoi des sens (« La voyant toute nue au soleil dans le champ, / sur un lit de paille et de chaume brûlant, La nature féconde honorée par ses charmes/ fit ma semence prompte à honorer la dame »), l’intensité des plaisirs trop éphémères, à saisir avant qu’il ne soit trop tard, (« Tous ces plaisirs offerts, / Sachons-les éphémères, / Cueillons toutes les fleurs / Sans faire de façon « ), clins d’oeil multiples au carpe diem ronsardien.

Le poète se souvient des premières femmes rencontrées et désirées, des paysages observés. Il se remémore son enfance paysanne dans d’esthétiques tableaux campagnards, rendant la vie et l’âme aux harassantes mais festives journées de battage « sous l’ardent soleil / Accablant de l’été », au lourd travail des hommes (« Quand certains s’affairaient à graisser les courroies / De la drôle de machine aux poulies de bois / Et à bouche de fer,/ D’autres perchés là-haut alimentaient la bête / Qui tremblait de partout, des pieds jusqu’à la tête, / Dans un vrai bruit d’enfer »), à celui des femmes cuisinant joyeusement pour satisfaire l’appétit des travailleurs (« Les femmes aux fourneaux préparaient le repas, / Portaient l’eau et le cidre et rôtissaient les oies / En chantant, en causant »). Il dit les Noëls d’autrefois, moments de joie intense, Noëls remplis de sens, d’espérance et de fraternité (« Vous qui avez un toit, avez une chaumière, / Mettez votre manteau sur tous les enfants nus »), opposés aux Noëls actuels à l’esprit profane et mercantile, voués au Dieu Argent : « Et tous en cette nuit profane de Noël, / Bénissent les marchands, oubliant Gabriel, / Tandis que les enfants courent sous le sapin / S’arrachant des jouets jetés le lendemain ».

Joseph Mellot ancre ses textes dans la réalité passée et présente, l’euphorie, le dynamisme, l’allégresse de la jeunesse, puis la nostalgie de cette époque révolue, les prouesses physiques d’autrefois, lors de randonnées en montagnes, annihilées par la fatigue et la douleur dévastatrice : « Regardant la vallée perdue dans les nuages, / Tu me disais ravie : ‘regarde ce mirage, / Ces sommets éveillés !’ / Mais, désormais vaincue au pied de ces alpages, / Tu me dis meurtrie : ‘vois sur moi tous ces ravages ! / Je ne peux plus voler !’ ». Il confie son désarroi devant les ravages des guerres et de la violence dans une énumération aux accents voltairiens , « Je vois des crucifiés, des femmes éventrées,/ Des prêtres à genoux à la tête tranchée, / Quand des barbares fous de voisines contrées / Massacrent les enfants aux parents arrachés », rappelant la célèbre « boucherie héroïque ». Il révèle l’hypocrisie de pseudo-chrétiens pour qui la gestualité importe davantage que la fraternité  : « Puis, tous se prosternaient pour que chacun les voie / Chanter en coeur, très haut, les très saintes prières, / Faisant cent génuflexions et signes de croix (…) / Tous écoutaient sans rien entendre du sermon / Du curé, prêchant de cesser toutes les guerres, / D’aimer fort son prochain, d’implorer son pardon ». Il évoque ses déceptions avec amertume devant l’égoïsme plongeant la vieillesse dans la solitude, vieillesse dont seuls les biens intéressent (« Ils viendront l’enterrer / les siens. Pour en droit hériter/ des biens »), devant l’amitié trahie, (« Noémie, mon amie, pourquoi m’avoir trahi, / En me faisant croire que j’étais ton ami ? »)…

 

Le retour à la tradition de la poésie versifiée, à l’ample respiration du vers hugolien liée aux nombreux enjambements, le lyrisme, la recherche du mot rare et esthétique (« l’androcée », « leurs anthères subtiles »), l’écriture soignée de Joseph Mellot, la prégnance de la culture classique… nous rappellent dans De l’aube au crépuscule, une époque où la langue française était respectée et nous plongent dans le ressenti nostalgique du poète.

 

Du même auteur :

Ma longue marche en Chine d'hier à aujourd'hui, 1956-2014.

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2014/02/01/ma-longue-marche-en-chine-d-hier-a-aujourd-hui-1956-2014-5287613.html

 

 

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29 janvier 2021

Comme un cri de biffure

 

Comme un cri de biffure

Francis Denis

Nouvelles Editions Maïa (2020)





(Par Annie Forest-Abou Mansour)



Un titre qui interpelle

9782379164071_C-1.jpgLe titre métaphorique du dernier recueil de dix-huit nouvelles de Francis Denis, Comme un cri de biffure, interpelle : espèce d’élan douloureux de l’âme, hurlement des êtres et des mots/maux toujours présents malgré les tentatives d’oubli, de ratures, cicatrices indélébiles, toujours visibles et toujours éprouvées.

Des personnages palimpsestes en souffrance

Englués dans une réalité insipide et terne, les personnages humbles, ordinaires, fragiles, des dix-huit textes, personnages palimpsestes au vécu et au ressenti déjà rencontrés dans d’autres nouvelles du narrateur (1), migrants de tous horizons, migrants à eux-mêmes, migrants d’ici et d’ailleurs, concrétion de la souffrance sans fin d’humains d’hier et d’aujourd’hui donnent à voir un vécu universel, une humanité une et unique, infiniment minuscule, perdue, jetée dans les turbulences de la vie, de la société et du monde : « Je suis une poussière d’humain noyée dans le maelström des vies en décomposition », « Nous, nous ne sommes que des miettes balayées par le grand torchon (...) », « (…) des hommes, des poussières d’étoiles perdues au sein des galaxies ». Dans des textes teintés de mélancolie, de nostalgie de l’enfance perdue malgré ses détresses, ponctués parfois de petites touches d’humour, la violence jaillit, heurtant le plus souvent l’âge tendre. L’ingénuité sacrifiée, « dans un monde cruel, froid et sans amour », sur l’autel de la perversion, de la pédophilie, de l’égoïsme parental, de la guerre, d’exodes sans fin, de la mort tragique et précoce de tendres parents, de déréliction peuplée de dangers réels ou imaginaires dans l’obscurité habitée de mystères, (« Je me trouve près de la buanderie aux vitres sales et qui semblent cacher mille dangers. J’ai la peur au ventre et m’attends à voir apparaître un visage livide et menaçant au travers de ce miroir éteint ») dans l’esprit enfantin.

Les narrations se font l’écho de vies frappées par la souffrance (« les épines de la vie »), le malheur, expression tout à la fois d’une réalité sociale et historique et de l’imaginaire enténébré du narrateur, souvent un enfant ou l’adulte qu’il est devenu, enlisé dans ses souvenirs douloureux.

Qu’ils sont nombreux, en effet, les êtres brutaux à maltraiter leurs semblables, à briser l’innocence : le contrôleur dans « Hanneton vole » dont la main plonge sous la robe de la petite Lise, monsieur Paul dans « La cour »... Qu’ils sont nombreux les géniteurs à préférer « f(aire) la fête », à s’enivrer au lieu de s’occuper de leur descendance. La maltraitance orale ou physique étant souvent de mise, laissant des plaies indélébiles dans le coeur et dans le corps, comme pour « Petits seins » au sexe cousu « avec du fil d’amiante, plein de picots et de décharges dès qu’on les touche ». Des contrées se superposent, les frontières réelles, imaginaires et narratives se brouillent. Les mutilations génitales de « Petits seins » traversant les côtes de l’Atlantique et son sable jonché de «squelettes d’oyat » convoquent dans l’esprit du lecteur l’Afrique et ses fillettes meurtries. Des liens se tissent consciemment ou inconsciemment dans l’écriture d’événements. Des actions s’interpénètrent. L’ implicite se superpose à l’explicite. Dans la nouvelle « Mon ange », certains termes appartenant au champ lexical de la religion ouvrent sur une piste d’interprétation confessionnelle : « Je vais accomplir mon premier acte rédempteur. J’agis pour le bien de l’humanité, afin de sauver les âmes en perdition », « je suis l’élu. La main de Dieu ». Tuer des humains au nom d’une divinité pour les sauver ! L’insoutenable aberration. L’univers de chaque nouvelle s’ouvre sur différentes interprétations, différents niveaux de lecture. Au lecteur d’en démasquer le sens, de saisir l’intimité secrète de tous ces personnages en quête d’amour, de compréhension, de reconnaissance . «Toute une existence qui ne demande qu’à être reconnue », à exister dans le regard et dans le coeur de l’Autre : « j’ai besoin d’exister. D’exister au travers du regard des autres, dans leurs mots, dans leurs pensées ».

La reconstruction.

Il leur faudra du temps à ces êtres meurtris, il leur faudra des efforts pour arriver à « refermer symboliquement le portail » afin de se reconstruire. La séparation d’avec une famille indigne, loin du libidineux et pernicieux monsieur Paul, les « livres, le chant des mots » aideront Rose devenue adulte dans la nouvelle « La cour » à « refermer la plaie ». La fuite, la lecture pour les uns, la folie, la mort subie ou choisie pour d’autres, la solidarité, l’amour, la persévérance, (« Mais, tout d’abord, il lui faudra gravir les marches ... »), autant de personnalités, autant de solutions pas toujours évidentes. Malgré l’adversité, les heurts et les malheurs, l’espoir en un monde nouveau (« Entre dunes et vallées de sable rouge quelques pistes abandonnées nous invitent au voyage et, nous l’espérons, à découvrir un monde nouveau ») s’impose. Malgré tous les défis, l’humain résiste aussi surprenant que cela soit : « Est-ce la peur du néant qui tresse notre instinct de survie ou est-ce si profondément inscrit dans nos gènes qu’il nous est impossible de renoncer ? ». La vie est plus forte que le désespoir et la mort !

Des trouées lumineuses et poétiques

Le sombre imaginaire du narrateur offre en effet des trouées lumineuses attrayantes et attirantes comme un point nitescent attire le regard dans un tableau. Glissées dans les textes ou point d’orgue dans la chute de la nouvelle (« La beauté s’essouffle quelque part, mais il restera toujours en nous cette lumière d’espoir, cette rage à vaincre le laid, l’inhumain, ce que nous détestons par-dessus tout »), elles ouvrent des perspectives au lecteur, libre de dépasser les anecdotes et d’imaginer la suite qu’il souhaite.

Les lignes entre le passé et le présent, la réalité et le rêve, la réalité et le fantastique, la rationalité et la folie sont mouvantes dans Comme un cri de biffure. L’écriture de la souffrance, de l’obscur et de la beauté s’y tissent subtilement, introduisant dans l’univers du cauchemar et du rêve, du tangible et de la poésie. La poésie est une percée de lumière et de Beauté dans la noirceur et la morosité. Francis Denis travaille le langage et les mots. Il joue avec eux, (« Il pleut assaut, à seaux, ou encore à sots... »), renouvelle des expressions (« (Elle) aurait aimé avoir des enfants un jour, ou une nuit ») , des clichés dans des énumérations (« le vent de l’oubli fait tourner à tue-tête, à tue l’âme, à tue dans l’oeuf »), crée des périphrases (« la boîte à rêves »), s’amuse avec l’homophonie (« pommé que je suis ! »). Il pétrit le langage dans un geste artistique tricotant la vulgarité de certains de ses personnages (comme dans la nouvelle « Les mots pour le dire ») à l’esthétique du poète dans des versets lancinants : « « Dévoreuse de nuages lorsqu’elle soufflait à perdre haleine dans le petit cercle où naissait une myriade de bulles lumineuses. / Blanche bergère lorsqu’elle menait son troupeau paître et se désaltérer dans le pré voisin. / Princesse adulée lorsque princes et chevaliers s’affrontaient pour conquérir la belle / (...) », des comparaisons où la fillette devient fleur des champs fragile, à la couleur éclatante (« fragile comme un coquelicot »), des personnifications, des synesthésies,  : «  la sève des arbres a un goût gorgé de soleil », « les oliviers frémissent, noyés dans la chaleur des terres ocre et le chant des cigales », où chaleur, saveur, lumière, musique se mêlent conférant tout une sensualité au paysage. Les images révèlent l’oeil du peintre et sa sensibilité artistique. « Face à (la) montagne rosée qui se détache sur un fond d’or », le regard est celui de la contemplation dans une description qui devient tableau. La richesse culturelle de l’écrivain/peintre, ses nombreux clins d’oeil discrets et parfois amusés à des poètes : Rimbaud (« On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans »), Baudelaire, (« échoué dans ce bouge comme l’albatros sur le pont »), Prévert, (« Il est terrible, ce bruit de serrure (…) », à des comptines enfantines (« Un-Deux-Trois, je m’en vais au bois / Quatre-Cinq-Six, cueillir des cerises / Sept-Huit-Neuf, dans mon panier neuf ») ou à des jeux (« le premier qui rira aura une tapette ») … embarquent le lecteur dans l’enchantement de l’imaginaire, de la culture et du plaisir du texte. Ce sont autant de petites étincelles lumineuses qui illuminent de sombres ressentis.

Les nouvelles de Francis Denis, dans Comme un cri de biffure, donnent à voir et à entendre des moments et des situations intenses de vie avec une lucidité souvent cruelle et incisive. Elles donnent souvent à voir et à entendre ce que l’on aimerait ni voir ni entendre. Mais « Au loin, très loin. / (On) entend (- toujours) comme un cri de biffure ».

Du même auteur :

 

LA TRAVERSEE

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2013/06/...

 

Le passage

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2013/06/...

 

(1) LA SAISON DES MAUVES ET DES CACTUS

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2016/03/19/les-saisons-de-mauve-ou-le-chant-des-cactus-5776940.html

 

JARDINS

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2020/05/...

07:36 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

18 janvier 2021

Rue Paillassère

 

Rue Paillassère

Janette Ananos

Editions Mon Hélios (2020)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

Une maison aux nombreux souvenirs

 

image rue.jpgRue Paillassère, une rue chargée de mémoire, ancrée dans les souvenirs de Janette Ananos. L’écrivaine dépeint dans l’ouvrage éponyme à la première de couverture esthétique, (le détail d’un tableau de la maison Larrousè, retrouvé par Janette Ananos chez des personnes « séjournant (autrefois) régulièrement (…) à Arette », peinte par un de leur parent, Georges Lespès) son histoire personnelle et familiale enracinée dans le siècle précédent.

Avant de passer le relais à Janette, qu’elle a « vue naître, grandir, puis s’en aller », c’est d’abord la maison Larrousè « située dans la rue de l’usine » appelée dans les années 1950-1960 « la rue Palhasère, prononcé à la manière béarnaise, Paillassère » qui prend la parole dans le premier chapitre. Cette maison, désormais détruite mais à l’âme toujours vivante, présente les quatre générations de la même famille accueillie sous son toit avant le séisme destructeur d’une partie de la petite bourgade d’Arette, dans le piémont béarnais pyrénéen, le 13 août 1967.

 

Les souvenirs des témoins du passé

 

Puis, Janette Ananos met en scène un passé personnel, familial et collectif, grâce à ses souvenirs, à ceux de nombreux témoins comme sa sœur, des amis, des voisins…, grâce à des photographies en noir et blanc porteuses d’une précieuse dimension émotionnelle, d’une profondeur humaine et historique.

Dans cette autobiographie originale, la narratrice ne procède pas de manière chronologique, suivant les étapes balisées habituellement, mais par thèmes : « la maison », « la rue Paillassère », « les grands-parents maternels », « le premier mariage », « le remariag»... Les différentes phases de la vie se tissent, se croisent, se recoupent. Se heurtant parfois à des doutes quant à sa mémoire (« Nos mémoires sont extrêmement sélectives », « depuis que j’ai commencé d’écrire ces pages, je me défie de mes souvenirs »), afin d’être la plus précise et la plus honnête possible, Janette Ananos confronte ses souvenirs à ceux de sa sœur, d’amis, d’anciens voisins, transcrivant textuellement leurs dires en italiques dans une énonciation discursive où se tricotent divers « je » et divers « nous ». Ces dialogues permettent de capturer au plus prêt la vérité des souvenirs, des êtres, des rapports entretenus entre eux et avec eux. Elle saisit le plus petit détail, décrit avec netteté les lieux, brosse avec précision les portraits physiques et moraux de tous les membres de sa parenté : une famille modeste, solidaire et unie malgré quelques désaccords comme il en existe entre les membres aux différentes personnalités de toutes les familles. Elle plonge dans les zones intimes, douloureuses (le veuvage de sa maman) ou joyeuses de ses ancêtres donnant à voir et expliquant.

 

La petite et la grande histoire

 

Janette Ananos explique les traditions régissant la vie familiale et sociale du début du vingtième siècle comme par exemple, le rite de « la maison-étape » où  les familles du hameau faisaient une halte la nuit avant de poursuivre leur route, le lévirat : « Selon le Petit Robert, ‘le lévirat est l’obligation que la loi de Moïse imposait au frère d’un défunt d’épouser la veuve sans enfants de celui-ci’. Ainsi se perpétuait le nom. / Par analogie, dans d’autres sociétés, le lévirat contraint un homme à prendre en charge sa belle-sœur veuve ». La maman de Janette, jeune veuve de guerre, épouse, en effet, en secondes noces le frère cadet de son feu mari, mariage d’amour non d’obligation comme le laisse deviner la narration de sa fille Janette. L’écrivaine révèle aussi les mystères du dialecte béarnais parlé par sa famille, donne l’étymologie de nombreux mots aux racines proches de l’espagnol plongeant le lecteur dans l’ailleurs d’un univers linguistique régional.

Dans Rue Paillassère, Janette Ananos fait défiler la société de la fin du XIXe et du début du XXe siècle : les ouvriers de l’usine Pée-Laborde, leurs conditions de travail, la vision méliorative de l’ouvrage accompli, la beauté poétique et sensuelle du bois débité à la machine (« l’énorme scie circulaire entamant le bois sans coup férir dans un blond jaillissement de copeaux et de sciure »), la vie dans le milieu rural, les rencontres heureuses, - Colette l’estivante parisienne-, l’accueil sympathique des parents des camarades de classe (« J’étais toujours bien accueillie par toute la famille, les parents et les grands-parents, ainsi que l’oncle paternel »)... A la petite histoire, se mêle la grande Histoire avec, par exemple, la fuite courageuse de Paul, le père de la narratrice, « évadé le France en franchissant les Pyrénées, pour échapper au STO (…) et rejoindre De Gaulle en Algérie ». L’écrivaine, s’appuyant sur l’ouvrage de l’historien Georges Belot, explique qui sont les « Evadés de France » : « ceux qui, à partir de l’appel du 18 juin 1940, ont quitté clandestinement la France par l’Espagne, pour rejoindre les Forces françaises libres ». Une époque révolue renaît sous les yeux du lecteur.

 

L’empreinte des émotions

 

Dans un récit à plusieurs voix qui embrasse différentes générations, où se conjuguent et se nuancent la vision de l’enfant amoureuse de lecture et le point de vue de l’adulte, l’émotion vécue, revécue, demeure, s’amplifie et se communique dans l’écriture. L’écrivaine retrouve et revit le ressenti de son lumineux passé « fugacement ressuscité ». L’empreinte des émotions échappe aux effets du temps.

Janette Ananos, qui redécouvre avec plaisir « les territoires enchanteurs de (s) on enfance », écrit pour immortaliser un passé disparu, l’offrir à sa descendance, redonner vie à ses ancêtres, créer un lien entre le passé et le présent, chaîne intergénérationnelle à l’ « harmonie fluctuante » pour que ses filles donnent métaphoriquement la main à leur ascendance : « j’ai l’impression qu’eux, elles, et moi, nous nous donnons la main, rétablissant un lien modeste, mais concret, entre leurs multiples vie et la mienne ». Une continuité, des liens ténus mais indélébiles se tissent blottis dans la mémoire, le conscient, l’inconscient et l’ADN. Le rosier, planté par les filles de la narratrice, en est le symbole : « Le rosier, en béarnais, c’est l’arrosè qui se prononce Larrousè. En fleurissant leur façade de cette manière, nos filles ont transplanté à la Casotte le souvenir de la maison Larrousè, unissant symboliquement deux rues, deux ascendances ».

 

Rue Paillassère, récit de filiation émouvant, dépourvu cependant de pathos, proposant différents échos, différents ressentis d’un même vécu, fait pénétrer le lecteur dans l’intimité d’une histoire familiale et d’une époque disparue. Cet ouvrage redonne vie à des émotions, des sensations, des souvenirs, des mouvements de l’âme, dans un travail de mémoire, d’échanges avec différents témoins, la lecture d’un carnet retrouvé, en sollicitant des photographies, instants fixés à jamais, contextualisés par le récit, empreintes du vécu touchant et attachant de toutes ces « vies minuscules » mais combien précieuses.

 

Du même auteur :

Autour de madame Braoul

Les découvertes de la Luciole (2018)

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2018/06/27/autour-de-madame-braoul-6063043.html

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09 janvier 2021

Memorandum. n.m. notes prises pour se souvenir

Memorandum.

n.m. notes prises pour se souvenir

Ophélie Bader

Les Editions Baudelaire (2020)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

image notes prises pour se souvenir.jpgMemorandum. n.m. notes prises pour se souvenir, ouvrage de science-fiction d’ Ophélie Bader, emporte le lecteur dans le Paris surprenant des années 2046.

 

L’Histoire occultée

 

L’alternance de la typographie, entre le récit à la graphie en romain et l’analyse de la situation décrite, en italique, rythme le petit fascicule d’Ophélie Bader. Ce jeu de l’espace textuel entre en communication visuelle avec le lecteur et le guide, favorisant sa compréhension du monde et du projet de l’héroïne de l’ouvrage. Medelyne a crée un logiciel permettant, grâce à une languette bleue posée sur la tempe, d’être projeté dans le passé, un passé ignoré, inconnu de ses contemporains : « L’histoire (…) s’était progressivement retirée de la vie des gens ». En ces années 2046, le passé, l’histoire gommés, ne sont quasiment plus enseignés : «Lhistoire enseignée au collège ne passait que brièvement sur la naissance de l’Homme – seulement pour des raisons biologiques, car la science médicale et moléculaire était également un domaine pour lequel la France était reconnue – et sautait quelques millénaires pour arriver directement aux années 70/80, à la naissance de Sa Souveraineté l’informatique ». La France, ancrée dans le présent, vit à l’ère de la technologie numérique, de l’informatique, de la domotique, de la robotique.

 

Les dangers de l’uniformisation 

 

Ces progrès sont , au premier abord, utiles et fascinants comme le lecteur peut s’en rendre compte au début de l’ouvrage  : « Le lendemain, Medelyne ne dormait pas quand les volets de son appartement se sont ouverts automatiquement à neuf heures et demie, laissant le soleil s’inviter progressivement dans sa chambre. (….) Elle sauta de son lit et se dirigea vers son armoire. Elle fit défiler les robes sur l’écran tactile jusqu’à … oui, voilà, celle-là (…) Elle appuya de son doigt sur une petite robe rouge (…) L’armoire s’ouvrit et un cintre se présenta, duquel pendait la robe coquelicot ». Cette technologie, ludique par certains aspects, facilite considérablement la vie et entraîne, entre autres, un gain de temps. Mais dans cet univers, tout est uniformisé, standardisé. La diversité s’appauvrit considérablement. Utilisée à outrance, la technologie constitue un danger pour les humains, la culture, l’esprit critique…

Informaticienne de haut niveau, travaillant dans un bar où «elle  (doit) veiller au bon fonctionnement des robots humanoïdes » mis au service de la clientèle, la jeune Medelyne, - « née en 2020, dans une époque où la France traversait une véritable crise identitaire. Coincée entre les colosses, américains, russes et asiatiques » - , est consciente des dangers inhérents à la standardisation aboutissant à la déshumanisation. Cette « course effrénée au développement, (…) laiss(e) pour compte un certain nombre de Français » avec une fracture numérique terrible, véritable gouffre social. De surcroît, le monde s’uniformise  que ce soit dan le domaine international ou régional. « Les régions perdaient leurs âmes ». Comme toute trace du passé est effacée, comme les êtres n’appréhendent que le présent, l’esprit critique, l’esprit d’analyse sombrent. Medelyne décide de redonner vie au passé de manière virtuelle, de montrer les monuments, les œuvres d’art et les vestiges du passé, traces de la vie de ses ancêtres, des biens qu’ils avaient légués, mémoire des hommes, des lieux, des objetsMais cet objectif n’est pas aisé à atteindre. L’Histoire n’intéresse plus. Elle effraie les grands de ce monde et les financiers susceptibles d’aider la jeune femme à réaliser son projet. Medelyne doit s’imposer, persévérer.

Memorandum. n.m. notes prises pour se souvenir est une réflexion sur la nécessaire connaissance du passé dont les leçons aident à s’adapter, à comprendre, à progresser, à anticiper. Les humains ont besoin de connaître leurs racines. Pour Medelyne, il s’agit aussi d’une question de respect, comme le prouve la répétition du substantif  : « Du respect pour le vécu de nos parents, de nos grands-parents, de nos arrière-grands- parents et ceux avant eux ? Du respect de nos erreurs, que nous avons appris à ne pas reproduire ? Du respect de notre architecture et de son évolution, du développement de notre savoir-faire ? Du respect pour ces héros et héroïnes qui ont fait du Monde ce qu’il est aujourd’hui ? (...) ». Or dans le Paris des années 2046, la technologie vorace a tout vampirisé. Elle progresse inexorablement, alors que le cerveau ne suit pas : « La technologie avance, mais le cerveau humain reste fidèle à lui-même, avec ses forces … et ses faiblesses ». L’équilibre psychologique et existentiel humain reste fragile, vulnérable. L’être, même celui apparemment solide, peut vite sombrer.

 

Memorandum. n.m. notes prises pour se souvenir est un petit ouvrage dystopique ludique, susceptible d’enrichir la réflexion du lecteur. Réflexion nécessaire : en effet, une prise de conscience s’impose devant les catastrophes climatiques, naturelles et sanitaires, imputables à l’homme, qui assujettissent de plus en plus la planète en la conduisant à sa ruine.

 

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10 décembre 2020

Petite Cornaline

 

Petite cornaline

Léa Marcarini

Editions Baudelaire (2020)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

Une gracieuse miniature

 

lea-marcarini_9791020328519.jpgLe présent et un passé proche se croisent dans la gracieuse miniature, Petite cornaline, de Léa Marcarini. Un dialogue, entre un peintre médiocre et mélancolique et son thérapeute, -centré sur une histoire d’amour mortifère -, et la narration de ce vécu tragique alternent. Le discours et le récit en focalisation interne donnent vie au dialogue, faisant exister l’expérience amoureuse, montrant les relations entre un homme égocentrique et une jeune femme.

 

Une rencontre au coeur d’une exposition

 

Lors de l’exposition de ses toiles, un peintre rencontre sa future égérie. Au coeur de cette exposition : ses tableaux et le public, un public mondain plus attentif au buffet qu’aux œuvres : « Tous ces esthètes se fichaient royalement de mes tableaux (…) Ce qu’ils voient, c’est la couleur rosée du saumon sur leurs petits toasts, c’est cette légère dorure du pain grillé qui les émoustille, c’est la parfaite synchronisation des bulles de champagne remontant en ballet jusqu’à la surface plane du liquide gazeux et délicieusement doré : un buffet lumineux qui fait pétiller les yeux et mouiller les bouches ». Avec ironie, le narrateur dénonce l’inculture et la gourmandise des invités qui mettent leurs compétences analytiques au seul service des mets ! L’oeil du peintre donne en effet à voir toute l’esthétique de ces derniers en recourant au vocabulaire de la peinture pour les décrire, les soustrayant ainsi à leur dimension nutritive, faisant de l’acte nourricier une sensation d’art. Les visiteurs assistent à cette exposition avant tout par snobisme culturel (« mes tableaux ne sont qu’un décor à cette mascarade sociale ») et pour satisfaire leur appétit.

 

La femme médiatisée par l’art

 

Seule une jeune femme examine attentivement les tableaux :  « Et parmi ces masques ambulants, elle se détachait, lumineuse, souriante, pleine de grâce ». Au peintre qui la remarque d’emblée,  elle avoue les détester. Il tombe, ou plus exactement il croit tomber, instantanément, passionnément, amoureux de cette jeune personne, lucide, loin d’être dupe : « ce n’est pas moi que vous aimez, c’est l’idée que vous vous faites de moi. C’est l’image que vous vous construisez mentalement sur celle que je suis. Je deviens votre égérie, votre muse (…) je deviens votre objet d’art ».

En effet, cette femme dont il exige une relation exclusive, étant même jaloux de son sommeil (« Plus la nuit passait, plus la lune grossissait, et plus j’étais jaloux. Morphée semblait l’animer d’un désir profond de se complaire dans ses bras ») est sa muse. Elle éveille son génie créateur. Près d’elle, il se sent atteindre l’idéal, l’absolu : «  Sa pupille dessinait une si belle lune que je croyais toucher les étoiles en la regardant (…) Ce n’était plus Médée que je voyais ; mais tantôt Vénus, tantôt Eve : n’importe quelle créature aux accents platinés ». Elle devient pour lui l’éternel féminin, la déesse de la beauté, de l’amour, personnage mythique et littéraire. Elle est « l’idéale inspiration, la muse parfaite et délicate ». Il l’arrache à sa matérialité, la transformant en objet d’art créé par des touches de peinture, lui permettant ainsi d’échapper au temps et à sa corruption : « Que vouliez-vous faire d’elle ? / - La sublimer, stopper sa fanaison et son dessèchement ». Ne s’intéressant pas à sa vie (« Je croyais tout savoir d’elle parce que je l’avais imprimée sur une toile, mais je ne connaissais rien »), à ce qu’elle est, il ne perçoit d’elle que l’esthétique de son enveloppe corporelle dont il imprègne ses toiles : « j’imbibai ma toile de son aura extraordinaire et du régal de la contempler. Je dessinai ses courbes, ses lignes, ses rides aux coins des yeux, ses plis autour de ses lèvres quand elle souriait ». Son corps, combinatoire de lignes courbes ou brisées, invite à la contemplation et à la création. Devenue objet d’art, elle provoque le plaisir de vivre : « Défiant la singularité des êtres et la beauté des sept merveilles du monde, sa présence sur ces toiles me donnait le goût de vivre ». L’amour violent au propre et au figuré (il gifle la jeune femme), ressenti par le peintre maussade et qu’il présente comme extraordinaire, sublime, ne s’adresse qu’au sujet du tableau. Cet amour est passion dans le sens étymologique du terme : « passio » en latin signifiant souffrance. L’amour étant pour le narrateur « une flamme brûlante qui dévore (le) corps. Un feu destructeur, dévastateur, criminel » n’est atteint que lorsque émerge la douleur. Au fond de lui, le peintre méprise la femme réelle comme le prouve l’unique phrase de l’incipit mise en valeur dans l’espace textuel : « Elle n’était, en réalité, qu’une nature morte ». Elle ne peut donc que mourir, brisée comme la cornaline « avec laquelle (elle) ornai(t) (son) joli port de tête », puisque seule importe l’esquisse peinte. Le corps féminin n’est apprécié que médiatisé par l’art, sinon il n’est que venaison, objet de rebut comme l’exprime la description péjorative aux connotations mortifères d’une femme venue voir l’exposition : « elle ressemblait surtout à un morceau de viande pendu ». La femme réelle a un goût de sang et de mort. Seul l’art donne l’appétit de vivre.

 

Une création quasi divine

 

Irréelle, la femme tient du prodige pour le peintre, elle est sa créature et sa création : « mon chef d’oeuvre ». Créateur, il s’imagine accéder au divin. Protégé par Dieu comme le symbolise son prénom, Jacques, il est « celui qui supplante » mais aussi celui qui souffre, entre autres « quarante jours », temps biblique, temps de l’absence de la jeune femme après la terrible gifle. Le champ lexical de la passion doublé de tout un champ lexical de la religion et de la faute circule dans son discours : «  pénitence », « culpabilité », « calvaire »… L’histoire d’amour à sens unique s’accompagne d’une tragédie de caractère. Derrière l’amoureux soi disant affligé, le lecteur perçoit le narcissique et l’égoïste à qui bien vite une autre jeune fille redonnera « le désir de peindre ».

 

L’écriture de Léa Marcarini

 

La relation de couple fugace est avant tout une expérience esthétique violente, cruelle, mortifère chez Léa Marcarini dans La petite Cornaline. Dans la présentation de ce lambeau d’intimité, son écriture lyrique aux nombreux rythmes ternaires capte le passage, le fugitif, les changements de couleurs, leur douceur, leurs nuances se métamorphosant en fonction de la lumière, du mouvement : « son visage avait repris cette légère teinte sablonneuse. (…) La bruine marine voltigeait dans ses iris et les colorait d’une nuance céleste ». Elle donne à voir une femme tout en contraste, irréelle, ne pouvant se dire que par le langage de l’art  captant des moments éphémères : celui de la peinture, celui de la musique avec « cette douleur silencieuse qui se dit en ré mineur, un bémol mélancolique (...) » ou par le langage de la nature, femme minérale au « visage (…) à « la teinte sablonneuse », à la « teinte de sable mouillé », femme s’échappant comme le sable qui glisse entre les doigts, comme l’eau, (« on voyait la plage et les embruns de la mer secouer ses pupilles ») allégorie du passage du temps, élément de vie, élément de mort. La femme est perçue à travers des touches colorées ou des sons, son apparence n’étant jamais rendue précisément. La nuance « céleste » de ses yeux ouvrant les portes du divin.

Seul le rêve possède des couleurs franches et ancre dans le réel, « La prairie y est bien verte, le ciel y est bien bleu, les nuages y sont bien blancs (...) », comme seule la peinture est la vie pour Jacques.

 

Avec talent, Léa Marcarini offre au lecteur une histoire d’amour mise en abyme dans le dialogue d’un peintre à son thérapeute où la femme n’est acceptable que lorsqu’elle est autre chose qu’elle-même.

 

 

 

 

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02 décembre 2020

Le sens du calendrier

 

 

LE SENS DU CALENDRIER

Nathalie Léger-Cresson

Des femmes Antoinette Fouque (2020)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

Une narratrice, une autrice, un lecteur : un trio complice

 

leger-cresson-nathalie-le-sens-du-calendrier.jpgDans LE SENS DU CALENDRIER de Nathalie léger-Cresson, une rupture amoureuse vieille de quatre années, créatrice d’une douloureuse fêlure, entraîne une écrivaine fictive entrelacée à une écrivaine réelle à s’interroger sur la Vie, ses joies et ses trahisons, sur le temps s’écoulant malgré les efforts pour le capturer dans le rets des mots ou dans les encoches d’une table. Elle les entraîne à s’interroger sur l’écriture en train de se faire tout en y associant le lecteur, l’interpellant pour maintenir son attention (« Tu es encore là », « Où es-tu ? »), craignant parfois de l’ennuyer, « Tu en as peut-être soupé de mes lapins ? », aimant le sentir vivant, souhaitant le tenir en haleine et en alerte : « il se peut, pas obligé, mais possible, qu’un mot t’échappe dans la nuit. Qu’il t’échappe ou pas, moi, de sentir ton sang battre plus vite, la force me reviendrait et je saurais bien souffler sur l’étincelle, sans te lâcher, ça non, sans plus te lâcher jusqu’à la dernière page ». Le lecteur, l’auteure et la narratrice se nourrissant l’un de l’autre !

Ce n’est plus au « toi », source de la souffrance que s’adresse la femme délaissée mais à un «toi » inconnu et multiple : « Non, aujourd’hui je n’écris plus à ce toi disparu de mon horizon pour toujours. (…) aujourd’hui quand je dis toi, c’est à un ou une toi que je ne connais pas », un lecteur complice qui participe au temps de l’écriture et avec lequel elle dialogue pour trouver un sens au vécu, aux événements surgis dans la vie ou tout simplement les dire.

 

Jeu avec les mots

 

La narratrice capte des instants, des détails de son existence passée et présente, passant du réel à l’imaginaire, de l’imaginaire au réel, du réel au rêve, du rêve au réel, du discours au récit, de la poésie à l’oralité, semblant écrire au fil de l’élaboration de sa pensée, espèce de conversation à bâtons rompus avec le lecteur, réfléchissant avec lui sur la notion de temps, un temps circulaire, « ronde...dans l’univers » où « tout se reboucle et continue en rond », - comme le temps de l’écriture, circulaire lui aussi, les premières « pages de (la) robinsonnée » retrouvées par hasard quinze ans plus tard dans la mémoire de l’ordinateur,- réfléchissant sur le sens des mots, des mots denses et esthétiques, véritables bijoux sonores et visuels : « aujourd’hui est un mot joli ! (…)/ Jour a supplanté di, indo-européen (…) di présent dans Dieu et qui contient l’idée de briller, de la clarté. Disparu le di ? Tous les jours on le prononce sans se rendre compte de ce petit diamant sur nos langues : lundi, mardi... ». Des mots agréables à regarder, à écouter, à prononcer, à malaxer dans des mises en scène graphiques et sonores données par des calligrammes, des onomatopées : « cric, criiiic », «chouf chouf » , des assonances ( « les cigales déballent les cymbales »»), des allitérations (« les tsitsitsi des cigales cisaillent le silence, cristaux du désir qui s’instille dans mes veines ») des renouvellements (« je me retrouve face à truffe avec un ours ») et des transformations de clichés (« depuis des lurettes »), des créations de mots (« des cailloutes »), de périphrases originales, « la glotte à racontouze ». L’écriture est jeu pour Nathalie Léger-Cresson et pour sa narratrice écrivaine.

 

Une percée à l’intérieur de la texture

 

Cette écriture de soi rêve d’aboutir à un roman, ce qui n’est pas chose aisée : « Tu vas voir, j’ai une histoire en tête, un vrai roman qui t’emportera. Le tout est de démarrer ». Cependant la page blanche n’angoisse pas. Elle est en effet espace de réflexion et de jeu, objet d’art avec sa scénographie esthétique, ses lignes brisées, interrompues, morcelées, ses énoncés performatifs ( « j’ai trou

vé un trou »

 

« Le vide m’est d’autant plus désagréable que son étendue est in

cer

taine et impossible à mesurer ») avec ses blancs concrétisations du vide ou des sautillements d’un corbeau : « (il) restait là à me regarder, en sautillant

d’une patte

sur

l’autre

ses différentes polices de caractères... Dans cet ouvrage fabriqué de pièces et de morceaux avec cette mise en scène de la graphie, ses insertions de contes, de récits dans le récit, de poèmes, de digressions, de retours en arrière, d’anticipation feinte…, la lecture change de sens, devient activité participative et créatrice.

 

Réflexion sur le processus d’écriture

 

A l’autoréflexivité se joint donc une réflexion sur le processus d’écriture, l’esthétique des mots et l’élaboration d’un roman. Les exergues et les renvois à Daniel Defoe dans Vie et aventure de Robinson Crusoé sont des espèces de mise en abyme de son récit et de son écriture.

Nathalie Léger-Cresson invente une forme romanesque originale et particulière dont les effluves font penser au Nouveau Roman. Comme chez Robbe-Grillet, ses personnages ne possèdent pas de nom : ses filles, « Zyeuxbleus et Zyeuxnoisettes », ses ami(e)s désigné(e)s par la majuscule « M », ses cousins et cousines appelés « Alex », son amoureux, « Le Gars ». Seuls son voisin, « oisin » et ses compagnes interchangeables, les « Martine », « le docteur Fleurarch », (clin d’oeil plaisant au découvreur des fleurs dites de Bach), ont un nom. Le corbeau noir, à la tête penchée sur le côté qui cligne de l’oeil, motif récurrent dans l’ouvrage, rappelle la mouette grise à l’oeil fixe et rond du roman Le Voyeur.

 

La poésie de l’écriture

 

Le sens du calendrier aux senteurs de Nouveau Roman exhale aussi un parfum poétique donnant à voir des tableaux légers, diaphanes, lumineux, fugitifs, « Volutes étincelante ou gribouillis flageolants se dessinent, sous les constellations que la Seine dans ses reflets emporte », des souvenirs brouillés dans des rythmes ternaires lyriques, « Il est flou maintenant. Comme un visage à la fenêtre quand il pleut, comme un visage dans ses larmes ou les nôtres, comme un visage dans le souvenir s’efface », des paysages mirages dans des métaphores oniriques, « émerveillement et apaisement devant la chute au ralenti des flocons, étoiles tombées du ciel ». La narratrice charme, dans le sens étymologique du verbe, le lecteur. Elle l’emporte dans des envolées burlesques de l’imaginaire (« va-t-elle décoller en emportant le boucher ou la caissière sur le dos du cochon au-dessus de la ville, hurlant de joie ? », dans des rythmes nostalgiques de comptines avec des verbes post-posés (« Au pays de ma grand-mère, un jour j’irai »). Tous ces passages poétiques traversés d’une musicalité variée entraînent le lecteur dans une sorte d’extratemporalité. Enchantement poétique, enchantement de l’imaginaire et de la réalité, foisonnement culturel - avec de nombreuses références littéraires, philosophiques… (« Sans aller jusqu’à exiger un minimum de nature pour nous bercer chaudement », « L’eau et les rêves, bien sûr ») - se tressent pour le plus grand plaisir du lecteur embarqué dans l’aventure de l’écriture et le plaisir du texte.

 

Des registres dosés avec délicatesse

 

Un ton tout à la fois sérieux et léger se dégage au fil des pages de l’ouvrage de Nathalie Léger-Cresson, Le sens du calendrier. L’auteure trouve toujours la bonne distance par rapport à sa narration, dosant avec délicatesse les registres, ancrant progressivement vers la fin de l’ouvrage, ses mots dans la réalité de l’année 2019-2020, donnant de plus en plus sa voix à entendre.

 

Le monde contemporain

 

Le monde et ses tares sont de plus en plus dits : Notre-Dame et l’Australie en feu, la misère des sans abris, «Tandis que sur les trottoirs des gens encore plus nombreux sont tombés, assis ou couchés, dehors ou dans une deux trois, mille tentes »), le terrorisme (« Quelques années plus tôt, disons par exemple en 2015 pour m’en tenir à Paris, des hommes à tête de rat seraient remontés des égouts, semant la terreur en couinant le nom d’un dieu, Gaga ou Baba, il faudra trouver »), la mer, lieu de plaisir devenu lieu de larmes, tombeau pathétique et tragique : « Des rafiots versent dans la mer des dizaines, des centaines, des milliers d’hommes de femmes d’enfants, bébés, entre Turquie et Grèce, entre Afrique du Nord et Italie. L’eau pleine de larmes et de nuit, ou de soleil comme nous l’avons aimée, s’engouffre dans leur bouche », la terrible situation climatique, la pandémie, le pangolin crucifié, martyrisé donnant sa vie pour sauver les hommes qui, malheureusement, ne changent pas, ne tirent pas de leçon de la crise sanitaire. On ne peut qu’être désabusés devant ce sombre constat : « Il nous restera les ours en peluche, les documentaires animaliers et les peintures préhistoriques ». Le Sens du calendrier embarque le lecteur en pleine surfiction. En effet, l’écriture de Nathalie Léger-Cresson appartient à cette nouvelle forme de fiction, (dont le concept a été finalisé par Federman), « non pas parce qu’elle imite la réalité mais parce qu’elle étale au grand jour l’aspect fictif de la réalité » (1).

 

L’humour

 

La réalité dépasse parfois l’imaginable et la fiction. Malgré des faits souvent sombres, malgré la souffrance due à la rupture produite quatre ans avant l’été 2004 où elle commence à écrire aux toi multiples, la narratrice ne s’abandonne pas à la tristesse. Des touches d’humour, clins d’oeil complices au lecteur, ponctuent son écriture, révélatrices de sa vivacité d’esprit, de la légèreté de ses relations avec son amant comme, par exemple, lorsqu’elle compare ses irruptions à la fuite d’un jeune chevreuil observé dans la nature : « ce jeune chevreuil (…) m’a bien vue mais pas identifiée comme une dangereuse humaine. Un bon moment, avant de se ressaisir et filer comme une flèche. J’ai d’ailleurs la même impression avec cet amant grand et gros, qui fait dans mon existence des irruptions tonitruantes », lorsqu’elle l’assimile à un ours blanc : « ça tombait bien car l’amant gros et grand resurgit ce même dimanche avec les premières pâquerettes, à la façon gracieuse et intrépide des ours blancs » ou dans cette satire gentille et ludique pour dire une fois de plus ses visites erratiques : « En plus quand il fait gris l’amant s’éclipse derrière les nuages, pour ramener sa fraise au premier rayon, à croire qu’il tourne à l’énergie solaire ». L’humour permet de prendre du recul par rapport à la réalité, de l’accepter. A la fin de l’ouvrage, La narratrice, atteinte de pelade, feint la naïveté, prétendant croire que le confinement du à la pandémie de coronavirus a lieu par solidarité avec elle : « Un tel élan de solidarité envers moi…. Ça devient excessif ». L’humour aide l’humain à accepter sa condition temporelle.

 

Comme dans son précédent ouvrage, A vous qui avant nous vivez, Le sens du calendrier de Nathalie Léger-Cresson possède une forme et une écriture originales, novatrices. Tissant discours, prose narrative ou en vers libres, graphies différentes, réflexions personnelles, philosophiques, étymologiques, recherche de la complicité avec le lecteur, Nathalie Léger-Cresson joue habilement avec les codes littéraires. Elle possède le pouvoir d’étonner qui est la définition même de l’Art. Seule une maison d’édition exigeante, véritable laboratoire de recherche d’écrits avant-gardistes et précurseurs, comme les Editions Des femmes Antoinette Fouque, peut offrir au lecteur cette merveilleuse aventure littéraire.

 

 

(1) Phrase prise à Raymond Federman dans l’exergue de l’ouvrage de Nathalie Léger-Cresson.

A lire aussi :

A vous qui avant nous vivez

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2018/03/13/%EF%BB%BF-a-vous-qui-avant-nous-vivez-6034107.html

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19 novembre 2020

Poissons rouges et autres bêtes aussi féroces

 

Poissons rouges et autres bêtes aussi féroces

Ella Balaert

Editions des femmes. Antoinette Fouque (2020)



(Par Annie Forest-Abou Mansour)



Image Ella Balaert.jpgDix sept récits brefs

Poissons rouges et autres bêtes aussi féroces d’Ella Balaert : un clin d’oeil au titre des contes de Villiers de l’Isle-Adam ? « Féroces » et « cruels », des synonymes évoquant la souffrance, la violence, la mort brutale. Poissons rouges et autres bêtes aussi féroces, un bestiaire au titre antiphrastique de dix-sept nouvelles  dont chacune offre le nom d’un animal, peu féroce !, (1) précédé d’un article défini au singulier, sauf pour Les inséparables. Des animaux prétextes, adjuvants ou opposants, acteurs momentanés aux interactions épisodiques avec l’humain. Masques, miroirs, reflets  ou symboles ? Dix-sept récits brefs dont la concentration renforce la dramatisation dans des univers réalistes où le fantastique, parfois plus réel que la réalité, (« Une créature à la fois perceptiblement plus réelle que la rue autour d’elle... ») distillé avec subtilité, légèreté, s’entrelace au tangible. Dans ce recueil, souvent, le fantastique existe seulement parce que les êtres sont entourés d’une espère de mystère fondamental dans leur façon d’être au monde, de le vivre, de le ressentir. Dans Le Cheval, la fulgurance d’une silhouette, une « forme noire, transparente, qui faisait en marchant sur le sol le bruit de sabots ferrés », signe ou symptôme d’une détresse personnelle (« l’acédie soudaine. L’appel du vide »), le dédoublement de la personnalité, irritant, anxiogène et mortifère , dans Les Inséparables (« (…) cela ne va plus fort, entre Wilson et moi. Par sa faute : il ne me respecte pas (…) il mange mon yaourt, laisse la cuillère sale et le pot vide dans l’évier ; il utilise mon stylo (...) » font perdre pied à des êtres banals. Le vécu, le ressenti, le réel et l’étrange se télescopent montrant que des forces obscures animent l’être humain et le monde funeste dans lequel il évolue.

Le fantastique s’enracine dans la pathologie

Dans le recueil de nouvelles d’Ella Balaert, le réel et l’irréel s’entrelacent délicatement, leurs frontières se floutent subtilement, messages de l’inconscient et des forces psychiques les plus sombres de l’humain. Le fantastique s’enracine dans la pathologie, la perversion et le mal être. Dans L’araignée, le mari veut, dès les premiers jours de son mariage, cloner son épouse sous la forme d’une rose : « Une griffure du bout de l’ongle, un cheveu arraché à la longue crinière de son épouse : ni vu ni connu, il prélevait des cellules de son épouse principalement au cours de leurs ébats sexuels ». Ce pervers manipule au propre et au figuré son épouse pour se valoriser, « sign(er) sa toute-puissance et son génie », créer une fleur non fleur, une « fleur-femme », « Pas au sens métaphorique du terme, non ça c’est bon pour les poètes, de pauvres types qui ne feront jamais que des phrases ». Le scientifique se veut, loin de l’univers poétique qu’il méprise, ancré dans le réel (« Il n’aime ni la fantaisie, ni le surnaturel. Il vit dans le réel »), créateur de fleurs inquiétantes, sexualisées, à l’orgasme létale : «A peine le docteur l’avait-il frôlé de son doigt qu’il l’avait senti grossir, durcir, trembler puis, après un dernier spasme, s’affaisser dans un soupir bienheureux( …) Malheureusement, ce grand bonheur fut fatal à la fleur » . Le docteur évolue dans une science non pas objective, mais hallucinatoire. La fleur devient chair, sang, cheveux, femme dotée d’odeurs (« Une de ses fleurs fut assez aboutie pour transpirer comme une femme mais elle dégageait un tel parfum d’aisselles confites qu’elle incommoda son propre concepteur ») et d’un appareil sexuel, «( Elle) fouille du regard l’intimité de la fleur », comme l’implique le sens polysémique du substantif « intimité ». Nourrissant la rêverie érotique de son concepteur, la fleur devient femme séduisante et séductrice (« on dirait qu’elle te lance une oeillade (…) c’en est presque indécent »), mais aussi menace mortifère. La rose est à la fois le désir et la mort. Sa féminité est destructrice.

Une féminité maltraitée et destructrice

Chez la femme, souvent maltraitée par la vie (la fausse couche d’Andréa), la gente masculine, est enfouie une exigence, consciente ou non, de justice, de revanche face aux hommes violents, dominateurs, avides de pouvoir et d’argent. Dans La Chienne de chasse, Lisa  « flair(e), (…) repère d’instinct, ces hommes avides qui veulent du pouvoir, qui veulent de l’argent, ces hommes dominants » (…)   « Ces hommes qui ont voulu la dominer. Ces battants qui l’ont battue ». Elle les repère, les conquiert et les élimine habilement. Dans Le Cygne, le mime qui maîtrise à merveille l’art de l’immobilisation devient invisible aux yeux des visiteurs : «Ainsi, plus il s’expose, plus il s’exhibe, et plus il se cache. Plus il se fait visible et moins on le voit ». La mise en jeu de son corps épuise l’homme vieillissant, raidi par l’arthrose. Il se réifie, se statufie : « En peu d’heures, son sang sécha dans ses artères, ses muscles devinrent comme argile et sa chair limon », métaphore de la pénibilité de son travail, de la vie disparue. Les statues de cire du musée où il travaillait s’humanisent, se mettent en branle pour le détruire, le transformant en poussière que la femme de ménage « nettoi(e) (…) d’un coup de balai fatigué », le faisant disparaître avant de disparaître à son tour : « Quelque temps après, elle prit sa retraite, elle déménagea et son nom s’est perdu ». Dans cet univers où seul le profit compte, le travailleur une fois inutile est oublié.

Une sombre réalité

L’univers inquiétant, sombre et mortifère donné à voir dans les nouvelles d’Ella Balaert n’est pas qu’une mise en marche de l’inconscient, un exorcisme des fantasmes et des angoisses dans un monde où tout s’efface, - les êtres, les lieux, les mots, les souvenirs -, il donne aussi à voir subtilement un réel cruel, injuste où règnent l’ exploitation des humains, une opposition entre les puissants et les humbles. Au détour d’une phrase, d’un paragraphe sont démasquées les tares de la société : la guerre, la situation effroyable des migrants  révélée par le monologue intérieur d’une femme simple et âgée: « il y a des eaux noires et puis la nuit, des femmes et des enfants éblouis par des flashs et des projeteurs on n’a pas idée aussi de mettre des enfants en pleine nuit comme ça dans une dans une comment qu’ils ont dit, dans une frêle embarcation », le sort tragique de tous ces êtres morts pour avoir voulu fuir la violence de la guerre, le sort tragique de l’enfance vulnérable et innocente assassinée : « (…) Allan quelque chose, on l’avait trouvé mort sur la plage dans son petit tee-shirt rouge et son short bleu, il n’avait même pas eu le temps de perdre une de ses chaussures, toutes les deux qu’il avait encore aux pieds, allongé sur le ventre le nez dans le sable et l’écume (...) », alors que la vie s’ouvrait à elle ! Mais la démarche de l’auteure n’est pas militante, elle est avant tout littéraire.

Les mots d’Ella Balaert : « les fleurs les plus précieuses de la langue  française »

Ella Balaert fait exister des êtres et des univers où les frontières entre le réalisme et le fantastique sont poreuses avec une écriture fascinante. Son écriture varie d’une nouvelle à l’autre, passant d’un registre à l’autre, d’une situation d’énonciation à une autre, du récit au discours, du dialogue au monologue intérieur, jonglant avec le style soigné et recherché de l’esthète et le langage familier, parfois vulgaire de ses protagonistes. Amoureuse des mots, elle a une prédilection pour les plus inhabituels, les plus précis, les plus techniques peu utilisés par les non spécialistes : « anthèse », « anthère », « apopathodiaphulatophobe »… Comme Legrand, le personnage de La Sixième amibe, elle «  recueille (…) les fleurs les plus précieuses de la langue française, les adjectifs les plus rares, les noms les plus savoureux ». Véritable poète, elle file l’oxymore (« l’effroi enchanté »), la métaphore, l’animalisation (« la langue râpeuse de la mer et les crocs du vent »), fait sonner les rimes intérieures (« Son corps gisant, délivré du jusant menstruel », «ossature et musculature, vitesse et finesse de nez, résistance et intelligence » ) embarquant le lecteur dans l’esthétique des mots et des sons . Comme Mathias, le lecteur « entend les chants enfouis dans les coudraies échauffées, il devine la viole dans le vent, la cithare dans le ciste, la lyre dans l’eau cristalline qui trébuche en cascade sur les pierres ». La jubilation de l’écriture sublime d’Ella Balaert, ses nombreux clins d’oeil littéraires et culturels, offrent au lecteur la quintessence de sa pensée et la richesse de son monde intérieur. Les mots ancrés et encrés dans l’objet livre permettent l’accès à l’immortalité grâce à la valeur conjuratoire de l’écriture. Un pied de nez à la mort !

Les nouvelles d’Ella Balaert s’ouvrant sur de multiples lectures invitent tout à la fois à la réflexion et au plaisir du texte.



(1) Dans Poissons rouges et autres bêtes aussi féroces, les animaux élus par l’écrivaine sont, dans la plupart des cas, remplis d’empathie à l’égard de humains  alors que les humains sont : « plus bêtes que les bêtes et animés d’intentions toujours plus belliqueuses et vengeresses » selon « l’homme aux yeux de faucon » de la nouvelle Le Faucon.

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28 octobre 2020

Les Abîmés

Les Abîmés

Mardo

Editions Baudelaire (2020)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

Une réflexion existentielle

 

 

mardo_9791020329127.jpgLes Abîmés de Mardo, la réflexion existentielle d’un trentenaire écorché vif, donnée à lire dans une succession de courts chapitres, lambeaux de vie, parcours en France et dans le monde, dans le présent et dans les souvenirs. Mardo Khayat, fils d’une mère « issue d’une famille de pieds-noirs (…) née en Algérie », d’un père « né en France de parents tunisiens », concrétion de la richesse de la mixité, ami de la France, (le « coeur en hexagone ») malgré les nombreuses tares de cette dernière, tares minant toutefois aussi l’Ailleurs, les Etats-Unis (« elle est plus belle la vie sans Pennsylvanie »), l’Afrique du Sud...

Les Abîmés, un cri de souffrance, un cri de rage, mais aussi un message d’amour à la femme passionnément aimée bien que loin de la judéité transmise par la mère vénérée (« Certaines donnent leur cul, elle a donné sa vie, sans restriction, sans rémission, sans rien attendre en retour »). Lisa Zouaoui, la jolie amante au corps « entre le chocolat et l’or », étudiante en médecine, « Femme, musulmane, des montagnes de Kabylie » donne sens et saveur à la vie de Mardo. Elle est son avenir, son espoir.

 

Un affranchissement de l’écriture dite bourgeoise

 

Les confidences de Mardo, son monologue en direct dont les phrases semblent s’écrire sous les yeux du lecteur : plaie lancinante et moments de joie allant du particulier au général. Un « je » devenant « nous », un « nous » « abîmé », non pas cassé : « Comment on pourrait définir ‘nous’, les êtres abîmés, c’est joli abîmé par c’est pas cassé», voix de ceux qui ont souffert et qui souffrent encore. Dès le titre, Mardo joue avec les mots et leur homophonie : « les abîmés » avec un accent circonflexe sur le « i », les êtres plongés dans un monde sans fond, mais non pas endommagés, détériorés par les méfaits de cette vie. La prose rugueuse de Mardo, ses mots familiers, parfois vulgaires (« fils de pute »), ses jeux lexicaux, sa syntaxe malmenée, l’omission du « ne » de négation, son humour corrosif (« A Nantes les affaires sont carrées parce que le commerce était triangulaire »,  « Ce midi j’ai déjeuné avec un client FN, je n’ai rien dit quand il a parlé des immigrés et petits-fils d’immigrés, comme si c’était une trace d’ADN, il m’a pris une partie de mon honneur, il faut que je lui prenne une partie de son oseille »), ses clins d’oeil historiques (« je suis venu, j’ai vu, tu as vaincu »), musicaux..., donnent un relief très particulier, très personnel à son texte. Mardo s’affranchit de l’écriture dite bourgeoise, procurant ainsi un tempo rythmé à son récit coloré aux images concrètes, parfois poétiques.

 

Une critique humaine et humaniste

 

Avec une écriture émotive, viscérale, avec un lyrisme parfois agressif, utilisant aussi le détour, les allusions, pour dire la réalité (« leur uniforme à aigle déguisé sous leur tenue de ski »), Mardo Montre. Sa lucidité incisive, sans s’appesantir toutefois, dévoile le quotidien de ceux qui sont différents, comme lui par leur nom difficile à prononcer (« Direction le notaire dans le 16e, encore un moyenâgeux qui va me demander mes origines en écorchant mon nom »), révélateur d’une origine, d’une religion autre. Son ouvrage porte une dimension réflexive sur le présent et le passé, l’esclavage, la Shoah. Il dit le racisme, l’antisémitisme, l’exploitation de l’homme par l’homme, de l’homme noir par l’homme blanc, (« Il y des noirs qui travaillent la terre sous le soleil pendant qu’un blanc à chapeau donne les instructions, parfois l’impression que l’histoire n’est qu’un maton qui ferait la ronde »), le mensonge par omission de certains ouvrages expurgés par des censeurs : « Je suppose qu’on ne peut pas changer l’histoire, sauf peut-être dans les manuels scolaires ». Donnant à voir, Mardo critique. Les Abîmés est le témoignage d’un vécu, révélateur d’une société impitoyable, que ce soit en France, aux Etats-Unis, en Afrique du Sud... Dans ces déambulations ici et ailleurs, les lieux se tissent et se croisent au fil de la plume, expression de la sensibilité et des états d’âme du narrateur : « parfois les larmes restent intérieures. Moi elles coulent le long de la plume ». La lutte, empreinte toutefois de bienveillance, s’impose pour exister : « Le poing levé, l’autre main tendue. Il nous a appris qu’on pouvait lutter en paix, combattre sans attaquer, pardonner sans oublier, que peut-être, dans le pire de l’homme naissait le meilleur de l’humanité ». Confiant, malgré tous les dérapages, en l’humain, le narrateur tente d’apaiser les souffrances de tous les Abîmés : « je pense pas je panse », croisant son vécu au leur : « J’emploie le premier pronom personnel mais même sous les étoiles je sais que je parle pas que de moi ».

Mardo fixe des instantanés, montre, s’interroge et interroge le monde, soucieux du passé et du présent. Son discours intime, voix personnelle et voix de l’Autre, est une ouverture sociale et historique, expression d’un être sensible, humain et humaniste. Pour lui, l’important c’est le coeur (« peu importe ce qu’ils ont entre les jambes tant qu’ils ont quelque chose entre le poumon et l’aorte ») et la confiance.

Les Abîmés de Mardo, un ouvrage déconcertant, original, peut-être même dérangeant pour certains, à conseiller aux lecteurs.

 

 

 

 

 

 

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04 octobre 2020

France Bloch-Sérazin. Une femme en résistance (1913-1943)

 

France Bloch-Sérazin.

Une femme en résistance (1913-1943)

Alain Quella-Villéger

Des femmes Antoinette Fouque (2020)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

france-bloch-serazin-alain-quella-villeger-poche.jpgAu XXIe siècle, dans un Occident devenu frileux où certains sont dans le déni du passé, un ouvrage comme celui d’Alain Quella-Villéger, France Bloch-Sérazin. Une femme en résistance (1913-1943) est essentiel pour ne pas oublier, rester vigilant, défendre l’Homme dans son âme et dans son corps car les bûchers sont loin d’être éteints.

 

Une biographie fondée sur des mémoires plurielles

 

Alors que leurs actions pendant la Résistance n’ont pas eu la même visibilité que celles des hommes, les femmes ont cependant joué un immense rôle à une époque où elles avaient un statut de mineures civiles dépourvues de ce fait des nombreux droits réservés à la gente masculine. La biographie de France Bloch-Sérazin rédigée par Alain Quella-Villéger, de sources fiables, est nourrie d’une solide documentation : témoignages écrits et oraux de souvenirs vécus, échanges épistolaires entre France, son mari et ses proches, recension de lettres issues des archives allemandes, informations puisées dans des archives publiques et privées, archives judiciaires, rapports de filatures, d’interrogatoires…

 

 

Le parcours d’une femme extraordinaire

 

Dans cet ouvrage biographique et historique, s’appuyant sur des mémoires plurielles, le lecteur suit le parcours de France Bloch-Sérazin, jeune résistante, guillotinée une semaine avant ses trente ans.  Fille de l’écrivain Jean-Richard Bloch, « lettré engagé plus qu’homme politique », agrégé d’histoire et de géographie, et de Marguerite Herzog, sœur de l’écrivain André Maurois, la jeune France est élevée dans un milieu d’origine juive, « ayant choisi la laïcité et le rationalisme », ancré à gauche, intellectuel, cultivé, loin de tout esprit dogmatique, ouvert et aimant. Elle mène une enfance heureuse et épanouie à la Mérigote  à Poitiers: « La Mérigote offre la paix familiale, le calme rural, la fuite salvatrice de la province et les conditions d’une pensée qui s’élabore loin des cénacles et des idées reçues ». Enfant sensible animée d’un grand amour de la vie, élève douée, elle pratique l’allemand, « lit dans le texte les poésies de Schiller ou d’Höderlin », joue du piano, dessine. Elle réussie deux baccalauréats : celui de philosophie et celui de mathématiques. Licenciée en chimie, « elle est une des premières femmes » à obtenir une allocation de recherche. Indignée « devant les injustices de la société, devant l’exploitation de l’homme par l’homme », « dominée par un besoin absolu de vérité », elle s’engage très tôt dans le militantisme et dans l’antifascisme, puis se marie avec Frédéric Sérazin, un ouvrier métallurgiste, membre actif du parti communiste, syndicaliste, père d’une fillette, Eliane.

 

Un engagement responsable et conscient

 

Remplie d’empathie, généreuse, intelligente, cultivée, baignant dans un univers opposé à l’humiliation, à l’avilissement des humains, sensible à la misère et à l’injustice, attachée à la liberté, ardente patriote, c’est donc naturellement que France, lucide, s’engage dans la Résistance, malgré un mari tendrement aimé et un bébé adoré, entièrement consciente des risques et des conséquences de cet engagement : « Elle prévoyait depuis longtemps son arrestation, elle n’avait pas été surprise ». Dans la France d’avant guerre quand montent les fascismes puis dès l’entrée en guerre, elle s’engage, ayant toujours l’espoir d’une société nouvelle où triompheront la justice et la liberté. Pendant la guerre, oeuvrant dans la clandestinité, elle utilise toutes ses compétences pour lutter contre les ennemis des droits de l’Homme : elle fabrique des bombes artisanales pour les Résistants, imprime des tracts puis les distribue la nuit, colle des affiches, confectionne de petits drapeaux qu’elle colle sur les murs et les arbres le 14/07/1941… Elle prend de nombreux risques pour le triomphe de ses idéaux humanitaires et de la liberté. Cette militante a en effet effectué de nombreuses actions en dépit de la brièveté de sa vie.

Même incarcérée, torturée, cette jeune femme douce reste digne, « calme, sereine, soutenue par la force de l’idéal qui était vivant en elle », solidaire à l’égard des autres détenus. Ses pensées se tournent constamment vers son mari et ses enfants, (elle considère la fillette de Frédo comme la sienne), prévoyant tout pour que le petit Roland, âgé de deux ans et demi lorsqu’elle est guillotinée, soit protégé. Frédo et elle mobilisent toutes leurs ressources pour que leur enfant soit heureux. Frédo, qui sera incarcéré dans un camp puis abattu par la Gestapo, lui confectionne et lui fait parvenir malgré les difficultés des jouets en bois : une toupie, un avion... France organise la garde et la protection du petit garçon, envoyant des lettres codées à l’amie de confiance qui veille sur lui : «  Je souhaite très vivement que votre projet puisse être mis à exécution, et que vous emmeniez Roland au début du mois de juin. Paris l’été est très malsain, il ne le supporte pas, c’est pourquoi j’y attache bcp d’importance ». Toutes ces recommandations, cet intense amour parental bien qu’amputé par l’éloignement, portent leurs fruits comme le prouve le témoignage de Roland Sérazin, en 2009 : « Plus tard, ‘adulte’, il m’a été demandé un jour de définir mon enfance par un adjectif ; aussitôt m’est venu le qualificatif d’’heureuse, une enfance très heureuse’ ».

 

Un ouvrage historique de mémoire rigoureux

 

France Bloch-Sérazin. Une femme en résistance (1913-1943) d’Alain Quella-villéger, agrégé d’histoire et docteur ès-lettres en histoire contemporaine, est un ouvrage clair, bien structuré et bien écrit, au rythme haletant. Cet ouvrage historique rigoureux, complet et fouillé, pragmatique, confrontant les témoignages, les points de vue, les mettant en miroir, les faisant dialoguer, se lit aussi comme le roman émouvant et bouleversant d’une vie. C’est un vibrant hommage destiné à une femme courageuse, - conservant toujours sa dignité, sa féminité, comme l’explique Marie-José Chambart de Lauwe, prisonnière en même temps qu’elle : « Devant ma porte, on l’arrêta, puis on lui mit les menottes. Elle était amaigrie et très pâle ; il y avait alors à peu près quatre mois qu’elle n’était pas sortie : malgré tout, il n’y avait aucun laisser-aller dans son allure, aucun abattement dans ses yeux, aucune dureté non plus » -, devant ceux qui cherchent à l’avilir. C’est aussi un hommage à ses compagnons de lutte. Elle et eux remplissent d’admiration leurs bourreaux eux-mêmes : « Le président du jury avant de lever la séance avait rendu hommage à leur courage et s’était excusé de devoir les condamner ». C’est également un hymne à la vie : « Marianne (son prénom de prison) ne tremblait certes pas devant la mort, mais elle avait follement , disait-elle, aimé la vie. Elle y était puissamment enracinée par tous les êtres chers qu’elle aimait, par les petits surtout qui avaient besoin d’elle et qu’elle abandonnait ; elle aimait aussi la vie en elle-même, parce qu’elle était jeune, saine et équilibrée et que la route s’ouvrait devant elle ». Tous ces Résistants luttaient par amour de la vie, (« Je n’ai pas peur de la mort : j’aime mon pays et je meurs pour sa libération, comme l’ont fait mes amis » dit France), pour le bonheur des générations futures. Ayant foi en l’avenir, ils étaient des porteurs d’espoir, loin du manichéisme et de l’idéologie mortifère des différents fascismes. Leur violence était une réponse à une violence indicible et inacceptable. C’était la violence et la voix de l’Homme bafoué, en danger de mort construisant un Futur.

Grâce à l’ouvrage d’Alain Quella-Villéger, ces voix se font encore entendre. Les témoignages et les photographies de France – conjuration de la mort, restitution du passé - donnés à lire et à voir immortalisent la jeune femme, permettent de la connaître et de la reconnaître. Ce n’est souvent que longtemps après la guerre que ces femmes et ces hommes méritants sont reconnus et entrent dans l’Histoire. « Le chemin qui mène à la mémoire glorieuse de Frédo Sérazin et de France Bloch-Sérazin ( n’a pas été ) si facile ». Ils sont décorés à titre posthume. « Fait chevalier de la Légion d’honneur, il (Frédo) reçoit à titre posthume, le 7 novembre 1958, la croix de guerre avec palmes et médaille de la Résistance. / Pour son épouse, c’est plus compliqué encore – elle est une femme, ne l’oublions pas ! ». « Le 17 décembre 1959, France Bloch-Sérazin est à son tour décorée à titre posthume : chevalier de la Légion d’honneur et croix de guerre avec palmes, médaille de la Résistance ». « En novembre 1966, la faculté des sciences de Poitiers appose dans son hall de chimie une plaque à la mémoire » de France. Un collège porte son nom, des conférences rappellent son souvenir, un film est réalisé sur elle en Allemagne…

 

Le travail inestimable et émouvant d’Alain Quella-Villéger sur cette patriote extraordinaire et sur l’univers de la Résistance intéressera les historiens, les étudiants, tous ceux qui se soucient de cette cruelle époque, tous les amoureux de la vie, de la liberté et toutes les jeunes générations qui ne doivent pas oublier

 

 

 

 

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24 septembre 2020

La vie, envers, contre et pour tout. La vie à l’envers.

 

La vie, envers, contre et pour tout. La vie à l’envers.

Danielle Yzerman

Les 3 colonnes (2020)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

 

Un récit de vie

 

La-vie-envers-contre-et-pour-tout-la-vie-a-l-envers.jpgA soixante ans, le temps des bilans sonne. Rédiger le récit de sa vie pour cicatriser les blessures infligées pendant l’enfance et l’adolescence, analyser le déroulement des événements importants de son existence passée, se comprendre, se connaître, s’autoriser enfin à exister, à être reconnue, laisser un souvenir, (« je voudrais que toutes ces pages écrites se gravent comme un dernier sourire ») et dans le même temps remercier Frédéric son mari, Maud et Romain, ses enfants pour lui avoir donné l’amour que ses parents («(« …) toutes ces années sans amour ni attention, ni conseils ni modèle parental (...) ») ne lui ont jamais accordé : c’est ce que fait Danièle Yzerman, Douchka, « née par surprise: en juillet 1945 juste après la Libération, de parents russes et roumains, juifs ashkénazes », dans ses mémoires, La vie, envers, contre et pour tout. La vie à l’envers.

 

Le poids d’une enfance sans amour

 

Enfant venue tardivement, onze ans et demi après la naissance de sa sœur, non désirée par ses parents (« j’apprenais en même temps que je n’avais pas été désirée par mes parents et en particulier par mon père (...) »), la « petite fille ‘réussie’, jolie et appétissante, brillante à l’école, sociale et volontaire quand on lui en donnait l’occasion » perd très vite toute confiance en elle. N’aimant pas son enveloppe corporelle, sentant un vide autour d’elle et en elle, elle sombre dans la tristesse, l’anorexie. Le regard négatif de ses parents indifférents la fait sombrer : « (…) jamais une question, un intérêt quelconque de mes parents s’expriment à mon égard ». Jamais ils ne la complimentent. Leurs remarques toujours improductives : « mon père, au lieu de me féliciter, voire de me ‘récompenser’ m’a tout simplement fait remarquer qu’à mon âge il travaillait déjà », leur insensibilité, la poussent à faire une tentative de suicide.

 

Un univers médiocre

 

Son regard lucide, sincère, sans complaisance révèle sa vie familiale sordide et médiocre : son père avare et violent, sa mère soumise : « (…) côté ‘malfaisant’ de l’autorité de mon père et du danger que représentait pour moi, la ‘faiblesse’ de ma mère ». Elle ne peut pas vraiment faire sien l’appartement parental laid et sale aux « odeurs mélangées de lait bouilli, de cuisine grasse et de lit trop rarement changé » puisqu’on ne lui donne pas de clefs pour y accéder. Elle ne possède donc aucun cocon protecteur et structurant. La narratrice dit avec honnêteté, sans réserve, son univers intime, ses pensées, ses désirs : être comme les autres filles de son âge, avoir un petit copain, des relations sexuelles...

L’école est son unique échappatoire, sa bouffée d’oxygène : «  Dans ce contexte, aller à l’école était ma seule respiration ». La fillette jamais valorisée par ses parents veut réussir, briller, faire mieux que les autres pour se prouver qu’elle existe : « Je voulais ‘briller’ vis-à-vis de mes professeurs et des mes copines, exister donc ». Les études lui ouvrent la voie de la liberté, de l’autonomie, de même que le travail. La volonté de réussir de la jeune femme se manifeste aussi dans le cadre professionnel. Avec sérieux, persévérance, elle développe ses compétences.

Pendant longtemps, tout semble médiocre aux yeux de Douchka : ses études, sa vie : son « minable BTS de publicité », « un enseignement minable » ... Elle somatise. Son corps est « mort, sans afflux hormonal et donc sans pulsion sexuelle ». Mais une force intérieure prodigieuse l’habite et l’anime.

 

Prendre sa vie en main

 

Progressivement, elle se prend en charge. Grâce à la lecture d’un ouvrage sur la Gestalt-thérapie, elle agit pour changer le cours de sa vie. Déjà après le suicide d’une de ses camarades de lycée, elle avait compris que « pour exister il fallait faire des actes forts, différents des autres ». Elle se soigne alors. Le regard des autres lui apprend aussi qu’elle possède du charme bien qu’elle se réifie toujours se comparant à une poupée fragile « mon côté fragile, mon look de poupée ». Grâce à son énergie vitale, sa vie commence à changer.

 

La dimension thérapeutique de l’écriture

 

L’écriture pour Danièle Yzermann possède toute une dimension thérapeutique. Son éducation, son passé pèsent longtemps sur sa vie et la déterminent de façon intolérable. Elle veut comprendre ce qui s’est passé, se comprendre, donner un sens à son vécu, l’éclairer. Le « je » qui écrit n’étant plus celui qui a subi les événements décrits peut enfin tourner définitivement une page. La publication du récit de sa vie lui permet d’exorciser le mal être de l’enfance et de la jeunesse.

La biographie à dimension psychologique, - des analyses aux typographies variées s’intercalent dans le récit -, de cette femme qui s’est construite toute seule à force de persévérance, où implicitement se dessinent les souffrances de la Shoah, est un cri, lancé sous l’emprise de l’émotion sans recherche esthétique, pour se prouver et pour prouver qu’elle vit, qu’elle existe et que la vie est la plus forte. En écrivant Danièle Yzerman remplit « son devoir de mémoire ».

 

 

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16 septembre 2020

Tout ce temps perdu se cache

 

Tout ce temps perdu se cache

Poésie

Alain Flayac

Edition Atramenta (2020)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

Un lyrisme moderne

 

Image Alain F.jpgAlain Flayac vit et dit le monde poétiquement confiant dans ses poèmes les brûlures intenses de son ressenti impétueux (1), dénonçant les atteintes contre la nature, contre les « exclus du temps qui court », révélant sa sensibilité exacerbée, livrant avec verve son amour des mots. Un lyrisme moderne colore ses textes par sa présence constante, sa sensibilité à fleur de peau, son rythme d’écriture très personnel tout à la fois tendre, humoristique et tourmenté.

 

« Le temps retrouvé »

 

Dans son recueil, Tout ce temps perdu se cache, caractérisé par l’éclectisme, chacun des poèmes est une histoire, un tableau, un instantané. Les haïkus, les poèmes en vers libres et/ou versifiés, les poèmes en prose, la prose en poème immobilisent le présent, retiennent le temps qui passe, saisissent des moments du quotidien, des émotions, les faisant résonner de façon intense, investissant et pénétrant le lecteur. Alain Flayac donne à voir des successions de moments, des bribes de vécu, - le présent ou des souvenirs - , soumis aux contingences du Temps inexorable. Mais ce temps qui coule, « ce temps perdu » est toujours présent, retrouvé (clin d’oeil à Proust) dans la mémoire, le coeur, les pensées : « Ma vie est suspendue / à un fil à linge / depuis si longtemps, / j’avais à peine vingt ans. / Deux débardeurs, une robe à fleurs, / une jean sans couleur, / trois chaussette taille vingt-deux, / un babygros bleu. / L’image était si parfaite / après ce soir de fête / qu’elle est est restée dans ma tête. / Lorsque j’ai le cafard, /J’ouvre une fenêtre à ma mémoire/ pour qu’elle vienne m’aider / à supporter mon histoire (...) ». Le poème immortalise des lambeaux de vie émouvants et essentiels comme la présence magique d’un enfant dans l’existence d’un homme. Le poète dit l’écoulement temporel trop rapide (« Je n’aurai jamais le temps de planter sérieusement tous mes sentiments dans le coeur des gens »), le temps implacable d’une vie remplie sans qu’on ait toujours conscience de tout ce qui l’a constituée. L’anaphore « J’ai eu le temps » concrétisant la multitude des actes de la vie  : « J’ai eu le temps de regarder la vie en face, de me rendre compte de ma carcasse (…). J’ai eu le temps d’éplucher l’amour et d’éparpiller mon composte, d’accélérer, de ralentir, sans me retourner. J’ai eu le temps de faire et de défaire des nœuds dans mes cheveux. J’ai eu le temps de respirer, de m’étrangler, j’ai eu le temps de ne rien voir venir et de partir ». Le temps, flux impalpable, fuit. Mais le poète par le pouvoir des mots s’en empare : « Encore un jour / où je me débarrasse / du temps qui passe ». Il s’élève même hors du temps pour mieux jouir du moindre instant : « Nous avons fait la même chose que la dernière fois pour nous prouver que le temps n’existe pas ».

 

Le pouvoir des mots

 

Les mots, outils du poète, sont des ponts entre son univers intérieur et celui du lecteur. Les mots sont là, messagers d’états de conscience, d’émotions, de sensations, traces de la souffrance et de la joie, consolateurs, (« (…) à l’abri des mots cicatrices (...) »), comme le sont aussi la musique (« Il n’y a que la musique pour sauver des idées noires »), la tendresse, l’amour : « J’ai vu des fleurs dans tes yeux, de celles qu’on ne cueille pas mais qu’on garde au fond de soi. Des fleurs qui donnent la foi et qui ne faneront pas dans le coeur de ceux qui les voient. Ecarquillés par leur majesté, mes yeux finissent par se baisser pour prier de les recroiser » ». Dans ce court poème d’amour, en prose, blason de la femme aimée, construit sur une assonance en « oi », échos joyeux dans la mélancolie, les yeux de l’amante sont un microcosme floral quasi sacré imposant le respect.

Des mots simples, parfois familiers, s’emparent de la banalité quotidienne lui restituant une saveur, une couleur que le voile de l’habitude avait terni. L’apparente simplicité de certains textes cache un immense travail sur la recherche de la précision lexicale, du rythme, des sons, - tricotant assonances et allitérations -, (« Qu’un nœud se noue / qu’un nous se loue / qu’un vœu se voue / qu’un clou surtout / qu’un flou du cou (...) » , des jeux de mots (« Je chante sans arrêt / contre le bruit des vils », « Il n’y a pas de réponse à ce genre de ‘pourquoi’, juste la douceur qui se laisse à voir », « Il fallait que j’écrive / à l’ancre qui retient / tout l’amour qui salive / quand votre vague vient », « Les oiseaux dessinent le grand vide / du vol des amours avides ». Alain Flayac joue sur l’ambiguité du lexique, son sens, son orthographe « Fort Homme », crée des mots (« coquelimots »). Dans une espèce d’inventaire à la Prévert, il jongle avec l’énumération : « Forum social / Forum des pierres tombales. / Forum de l’éducation nationale, / Forum de l’illusion (...) ». Il détourne et renouvelle les clichés : « L’échappée laide ». L’écriture ludique du poète brise la banalité ordinaire, transfigure le réel le faisant accéder à la Beauté : « J’ai vu la dame qui tient / la mercerie cueillir / des boutons d’or / dans une prairie ».

Comme la langue, la structure du recueil d’Alain Flayac est sculptée avec finesse. Des liens se tissent entre ses poèmes. Bien que séparés par les blancs de la mise en page, ils dialoguent entre eux créant une sensation de durée ténue. Le sourire et l’ange, les sourires, les regards se tendent la main d’un texte à l’autre, passage subtile d’un poème à l’autre.

Alain Flayac, poète sensible, libre, plein de fantaisie, fait éclater le caractère conventionnel de la poésie, bouscule le langage, sans se prendre au sérieux. Dans la lignée de Rimbaud et de Prévert, Alain Flayac est un Poète à  connaître et à reconnaître.

 

(1) Rage de mots

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/apps/search/?s=Alain+flayac

16:09 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

01 juillet 2020

L'éveil d'une génération : Jean-Yves Debreuille

L’éveil d’une génération : Jean-Yves Debreuille

Nouria Rabeh

Les Cahiers de l’Egaré (2020)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

Un recueil multiple

 

image éveil d'une génération.jpgL’éveil d’une génération : Jean-Yves Debreuille de la poétesse et écrivaine Nouria Rabeh : une biographie, une autobiographie, un essai poétique, une approche philosophique de la vie, une histoire de filiation et d’héritage culturel, un hommage à un professeur admiré, à des parents aimants et ouverts, un recueil au propre et au figuré. Dans ce dense ouvrage, Nouria Rabeh évoque sa rencontre avec Jean-Yves Debreuille, son professeur de littérature contemporaine à l’université Lyon II, et par là même celle avec les poètes de l’Ecole de Rochefort. La narratrice rassemble, recueille, des faits marquants de sa vie liés à la Poésie qui l’a toujours habitée et à Jean-Yves Debreuille. Elle cite des extraits de poèmes des membres de l’Ecole de Rochefort : Jean Bouhier, Pierre Reverdy, Luc Bérimont, René Guy Cadou... Elle raconte la genèse de son écriture, enregistrant tout ce qui l’a profondément marquée, contribuant à ce qu’elle est devenue, à la conscience qu’elle en a.

 

Jean-Yves Debreuille : un catalyseur de la Poésie

 

C’est Jean-Yves Debreuille, qui, par sa personnalité et son enseignement novateur, ouvre Nouria Rabeh à une façon nouvelle et originale de concevoir et de vivre la poésie : « Tout au long de ces années, il m’a permis de comprendre à travers mon propre cheminement l’intérêt que je porte également à la Poésie comme un mode de vie et un moyen de perfectionnement de soi ». Cette rencontre avec son professeur est décisive pour elle. Elle lui permet d’accéder véritablement au mode d’expression poétique qui vibrait déjà en elle depuis son enfance.

 

« Habiter poétiquement le monde »

 

Après mai 68, l’université autorise les travaux de recherche sur les poètes vivants. Une opportunité pour Jean-Yves Debreuille, jeune agrégé de Lettre classiques passionné par la poésie contemporaine. Découvrant lors de ses investigations universitaires l’Ecole de Rochefort, puis fréquentant ses membres, il apporte un véritable éclairage sur cette période post-surréaliste, « tournant décisif qui a marqué les années 40 » et sur sa façon novatrice et humaniste d’appréhender la poésie. Pour ce groupe de poètes, « animés par le désir de faire avancer l’humanité vers ce qu’elle a de plus précieux, la Vie elle-même », la poésie n’est plus conçue « comme une échappatoire ou un moyen d’évasion mais comme un tremplin permettant d’accéder directement à une harmonie avec le monde. La poésie n’est plus un genre littéraire, elle devient un chemin d’existence capable d’aider l’homme à s’accomplir dans ce qu’il a de plus essentiel et peut-être de plus difficile à exprimer ». Pour eux, elle n’est pas seulement une écriture, c’est aussi une façon de vivre, de concevoir la vie. C’est une poésie qui choisit la Vie lors des sombres années de la guerre mais aussi ultérieurement. La vie poétique est une vie où l’homme et le monde entrent en relation de façon authentique, harmonieuse, paisible. La poésie favorise la célébration de chaque parcelle d’existence et la méditation sur cette existence. Elle permet d’appréhender l’essence de chaque instant, de chaque émotion, de chaque sensation, d’en saisir la fugacité. Elle permet de coexister avec la nature et les autres en toute harmonie : « Ecrire ou vivre en poète nous mènera vers un éveil et un engagement envers la vie elle-même, et nous permettra de nous relier à un vaste réseau ouvert et infini, à une approche du vivant reposant sur la diversité et la coexistence avec la nature ». Elle donne un sens à la vie. Grâce aux poètes de Rochefort, elle se démocratise, loin des conformismes, des salons du faubourg Saint-Germain, en s’ouvrant au quotidien avec l’organisation de lectures poétiques dans les écoles, les ciné-clubs, les festivals, « en habitant le monde autrement »  : « L’insurrection poétique de Rochefort a déblayé la voie du futur vers l’émergence d’un mouvement humaniste dont l’esprit permet de mieux comprendre les problématiques de notre temps ». La poésie est alors une façon de vivre généreuse et solidaire impliquant, entre autre, l’urgence de sauver la Terre, d’aller à l’essentiel : être et non avoir.

 

Un cheminement poétique

 

Sa rencontre avec Jean-Yves Debreuille est pour Nouria Rabeh une véritable aventure poétique : un parcours poétique et un parcours de vie, où des destins se croisent et se tissent. Il existe toute une affinité d’âme et d’écriture entre les poètes de Rochefort et elle, être profondément humaniste, ayant développé l’intelligence du coeur et de la compassion grâce, entre autres, à la philosophie bouddhiste  cultivée depuis l’adolescence : « Le versant lumineux, celui qui a toujours coulé en moi fut celui de la Poésie et de la Philosophie du Bouddhisme, destinée fondée sur plus d’authenticité et de bienveillance, de tolérance aussi ». Après avoir poursuivi une longue quête difficile, (« Oujda, Casablanca, Caen, Paris, Beauvais, Lyon, autant de villes que j’ai parcourues dans ma recherche interminable dont la trajectoire a suivi un besoin de comprendre mes souffrances, mes blessures, mes frustrations mais aussi d’essayer de vivre mes rêves, ma soif de connaître, mes espérances »), faite parfois d’intenses souffrances l’ouvrant aux blessures des autres, à celles des martyrs de la Shoah, la poésie lui permet de se construire, d’accéder à une espèce de plénitude émerveillée, à un apaisement l’entraînant dans l’engagement et la solidarité, par le biais d’ateliers d’écriture où elle dénonce les violences faites aux femmes, l’injustice, par l’organisation d’un voyage scolaire en Algérie pour aller « sur les pas de Foucault », ouverture au dialogue interreligieux.

Imprégnée par la culture des poètes de Rochefort, Nouria Rabeh se construit par et avec la poésie, approfondissant grâce à elle la découverte de sa vérité de poète et d’être. Son recueil, qui tricote les genres, permet au lecteur d’entrer dans son intimité, de la comprendre, de comprendre son œuvre, de connaître son professeur Jean-Yves Debreuille , et surtout d’appréhender une Ecole littéraire nous éclairant sur la poésie contemporaine  : « on ne peut comprendre les enjeux de la poésie contemporaine sans reconnaître l’existence des poètes de Rochefort ».

 

Les autres ouvrages de Nouria Rabeh

 

Roses des sables (2007)

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/apps/search/?s=n...

 

Le Ballet du temps (2019)

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2020/02/...

 

Les Tourterelles sacrées (2020)

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2020/05/...

17:00 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

22 juin 2020

Emportée

Emportée

suivi d’une correspondance de Tina Jolas et Carmen Meyer

Paule du Bouchet

Des femmes Antoinette Fouque (2020)

 

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

Une œuvre originale et multiple

 

 

Image emportée.jpgEmportée de Paule du Bouchet, une biographie de Tina Jolas, - avec en creux celle, implicite, du poète, René Char, dans son particulier, le personnage privé loin du personnage public -, une prose poétique de mémoire, une histoire d’amour ineffable et méconnue, une tragédie, une autobiographie, un carnet intime, des fragments d’échanges épistolaires. Emportée, une œuvre originale et multiple, un jeu de miroir  : la mère, Tina, vue par Paule, petite fille puis femme adulte. Paule vue par sa mère et Carmen, une amie intime, à travers une correspondance par lettres. Une mise en abyme de la mère, deux personnes en une : la mère aimante malgré tout (« Je vois Gilles, mon enfant adoré », « si tu savais comme m’étreignaient la beauté, le rayonnement féminin de Paule, comme m’angoisse son intelligence des mouvements du coeur »), non perçue comme telle par la fillette en souffrance, et la femme amoureuse, passionnée, emportée loin de ses deux enfants.

 

Une fillette en souffrance

 

Paule du Bouchet donne à voir le traumatisme d’une fillette qui idéalisait sa mère chérie (« Maman était ‘une fée ‘. Je ne croyais pas aux fées en général, mais maman en était une, la seule »), être de fuite, disparaissant constamment pour rejoindre l’homme aimé. Elle fait ressentir la souffrance intense de l’enfant, et du père, le poète André du Bouchet. Une mère, enlevée à leur amour, métaphorisée en fougère, un sublimé d’art naturel, femme fleur, belle et volatile impossible à cueillir, sinon elle se fanerait : « Maman partait, maman était une fougère, une herbe folle, qui se penchait sur moi, mais qu’un vent sauvage m’enlevait aussitôt. Une fleur qui pouvait s’assécher dès que cueillie. Il ne fallait pas la cueillir. Alors, peut-être, elle reviendrait. Il fallait la laisser partir. On n’avait pas le choix. Mais le ventre se tordait de douleur et les larmes serraient la gorge et l’esprit se perdait ». L’amour irrésistible, irrépressible pour René Char, Aquilon cruel, l’embarque. Cet homme égoïste, refusant tout partage avec l’enfant, refusant toute concession, pour qui Tina « est sa reine, sa maîtresse, son esclave », traître qui se marie un an avant sa mort avec une autre, est ressenti comme monstrueux par la petite fille abandonnée, en immense souffrance, somatisant, torturée par des maux de ventre intolérables. René Char, espèce d’ogre égocentrique aux grandes mains captatrices et effrayantes : « sa grande main (…) articulations marquées, ses doigts étrangement retroussés aux extrémités. Une main immense, inhumaine, d’autant plus inhumaine qu’elle était, ainsi, main de géant aimée de ma mère ». Hiatus terrible entre le capitaine Alexandre, le Résistant, entre le Poète proche de la nature, soucieux d’exprimer l’inexprimable et le don juan captateur et dupeur : (« (…) entre le personnage du ‘poète’ et celui du ‘don juan’ (faute d’un autre terme), il y a une mortelle contradiction pour tout le monde ». L’amour, pour cet homme, ce feu qui embrase Tina Jolas quarante années durant, (« Ma mère était quelque part, ardente, loin de moi », « ardente » mise en valeur entre virgules de cet adjectif fort comme le prouve son étymologie latine), cette brûlure intérieure qui consume le lien maternel, ce maelstrom irrésistible, est innervé par une sublimation merveilleuse. Malgré sa souffrance, malgré l’angoisse de la perte, captant par les mots l’essence de sa mère, la fille, soucieuse de comprendre (et de se comprendre), présente ce que l’on peut appeler un adultère, de façon positive, ne le concevant jamais dans un sens moralisateur. L’amour est un sinistre obstacle pour Paule, il n’est pas une faute. Cet amour, qui n’efface pas « la tendresse déchirante » que Tina a pour son mari André, est trop beau pour être indigne : « Cet amour-là brûle, je le sens en moi vraiment me mordre, éclater, flamber, je sais que dans cette noire révélation de mon corps, il y a la beauté absolue, une sorte de hautaine, orgueilleuse joie, le sommet, la crête. Je crois qu’il n’y a pas de pouvoir plus grand que cette invention, cette imagination poétique de l’amour et de la volupté ». Cet amour est une envolée vers l’ineffable.

 

Un vibrant hommage

 

Lorsque cette mère insaisissable est emportée définitivement, la fille lui redonne toute sa présence, (« Ma mère est morte une nuit d’été (…) Ma mère est redevenue présence ») l’éternisant dans un livre devenant sépulture sublime, lui rendant hommage et rendant hommage à cet amour fou, merveilleux, extraordinaire. Le livre est le produit de la déchirure créée par une succession de départs, d’abandons de la mère, aboutissant au dernier, définitif, rendant l’absente paradoxalement intensément présente. Paule du Bouchet fait connaître Tina Jolas, amante de René Char, mais aussi et surtout, la femme intelligente, habitée par la culture (« je me suis assise sur la place publique, par terre dans un coin pour m’abriter du vent avec la pensée miraculeuse qu’enfin, j’allais voir l’aube se lever et je l’ai vue, mais transie, l’aube grelottante dont parle quelqu’un ! »), la collaboratrice intellectuelle et littéraire du poète, à l’écriture éblouissante (« Ma mère écrivait magnifiquement ») faisant jaillir d’images originales, de comparaisons en mouvements s’épanouissant dans la liberté («  (…) il suffit que je ne voie plus André pour que son image s’efface. C’est comparable au vol d’un oiseau qui longtemps n’a fait que lourdement nager dans quelque beau marécage. Ses ailes battent, de ses pieds il fait jaillir l’eau, la boue, les fleurs aquatiques, il rase l’eau, soutenu maladroitement par ses ailes mais celles-ci se déploient, gagnent en puissance, longtemps il vole au niveau des près, il retombe même dans les eaux puis un jour, la terre embrumée d’un matin disparaît », la nature, sa beauté (« Tarragone, est d’une beauté inespérée, celle de mon pays aimé, vignes, vergers riches, oliviers, amandiers, caroubiers immenses, petits villages nobles sur les éminences et, comme je les aime, les collines bleues à l’horizon (...) »), la fusion entre l’humain et le cosmos, comme Char, en contact avec la nature dans ses productions. Qui a influencé l’écriture de l’autre, René ou Tina  ?

 

Une écriture de dentelle délicate

 

Avec une écriture poétique, fluide et délicate, dentelle pudique et légère, Paule du Bouchet donne à voir sa mère, femme intelligente, complexe, éclatante de beauté, lumineuse même en fin de vie (« Je garde d’elle cette image. Une figure lumineuse, pâlie comme un tableau ancien qu’il n’est pas urgent de restaurer », « Ma mère a été l’incarnation de ma détresse et l’incarnation de la lumière »), pleine de grâce et de discrétion comme le matérialise le chiasme : « Comment dire sa grâce ? Ce retrait nimbé de présence, cette présence nimbée de retrait ? ». L’écrivaine  restitue avec réserve et discrétion des pans de son passé et par conséquent de celui de sa mère et de son « bonheur singulier, mêlé de souffrance, de passion, de tendresse » recensés par les souvenirs, la lecture et la relecture de ses échanges épistolaires avec son amie Carmen Meyer. Dans un récit où passé et présent se tricotent, le passé revient avec toutes les sensations, les émotions ressenties à l’époque. La narratrice retrouvant une lettre déchirée, d’un seul coup, se retrouve à quinze ans : « Une lettre reconstituée. Brusquement, la scène me saute à la figure. Cela se passe dix ans plus tôt, en 1966. J’ai quinze ans ». La mémoire involontaire arrive par hasard, authentique, avec toute la saveur et la douleur du passé, plus intense, plus vraie que la mémoire volontaire recherchée et criée dans le leitmotiv : « Me souvenir ». Se souvenir, besoin impérieux de la mère en fin de vie et de la fille : deux destinées se tissant et s’imbriquant malgré les éclipses. Et opposé à ces deux belles personnes émouvantes et touchantes, René Char, personnage connu ici de l’intérieur, séduisant en société, détestable dans le privé.

 

Emportée, ouvrage novateur aux nombreuses références littéraires et philosophiques, permet à Paule du Bouchet d’accéder à l’apaisement et à la réconciliation. L’écriture parvient à déréaliser la mort de cette mère exceptionnelle, la rendant intensément vivante. De la tragédie, le lecteur accède à la lumière.

 

 

07:44 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

09 juin 2020

Bonhomme de neige, Bonhomme de neige

Bonhomme de neige. Bonhomme de neige

Janet frame

Traduit de l’anglais par

Keren chiaroni et Elisabeth Letertre

Des femmes Antoinette Fouque (juin 2020)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

 

Un héros d’un genre nouveau

 

 

image bonhomme de neige.jpgBonhomme de neige. Bonhomme de neige de Janet Frame, un conte philosophique merveilleux, un conte poétique – qui pourrait être qualifié de roman vu sa longueur - dont le héros est un bonhomme de neige : élément du décor d’un jardin londonien mais aussi personnage à part entière.

Dans cet ouvrage éponyme, Bonhomme de neige. Bonhomme de neige, -titre binaire révélateur de la nature duelle du personnage, non humain/humain (« Je suis (...) peut-être plus humain que je ne le crois ») -, dans un récit à la première et à la deuxième personne du singulier, un bonhomme de neige créé par une adolescente de treize ans, Rosemary Dincer, dialogue avec le Flocon de neige Eternel, espèce de précepteur lui enseignant la Vie, l’expliquant à ce « nouveau-né » ébahi par tout ce qu’il voit, entend, découvre. Ses yeux s’ouvrent sur le monde. Tout est inédit et étrange pour lui.

Le Bonhomme de neige est un personnage silencieux : on n’entend que ses flux de conscience, ses pensées, ses monologues intérieurs, ses sensations (« J’ai une étrange sensation d’être, masse froide et maladroite, avec mes yeux de forêt de sapin contemplant un monde blanc d’arbres s’affaissant sous le poids de la neige, le vent faisant tourbillonner dans les rues et les jardins les grumeaux et les caillots de mon essence de lait blanc (...) », ses ressentis, ses échanges par la pensée avec le Flocon de neige Eternel.

 

Un regard neuf porté sur le monde

 

Le Bonhomme de neige se décrit, étonné par son apparence physique. Pourtant, c’est un bonhomme de neige semblable à de nombreux autres, mais il l’ignore : « On a enfoncé dans mon visage deux morceaux de charbon pointus, des fragments d’une vieille forêt de sapins, en guise d’yeux. On a aligné sur mon ventre une rangée de boutons en cuivre, pour me donner de la dignité et suggérer les boutonnières. On m’a mis un chapeau sur la tête, une pipe dans la bouche ». Ces attributs extérieurs communs à ceux des humains, mais surtout ses réflexions sur l’existence, le rapprochent d’eux, en plus clairvoyant parfois, espèce de philosophe candide au regard lucide.

Autrefois infime flocon qui n’avait « jamais vu la terre autrement que dans sa blancheur et sa douceur », ce Bonhomme de neige heureux de vivre, s’imaginant immortel, (« Le Flocon de neige Eternel m’a renseigné sur sa vie tout comme il m’a expliqué l’optique, la situation, la perspective de mon immortalité et son rapport avec l’existence évanescente des gens », « Je suis solidement ancré pour toujours dans un petit jardin de banlieue »), - alors qu’il devine au plus profond de lui que son destin est de se liquéfier -, porte un regard émerveillé, neuf, naïf sur son coin de jardin, la rue située devant lui et les êtres circulant devant ses yeux.

 

Un récit de formation

 

Son regard et celui des passants se croisent, chacun vecteur d’une vision de la vie. De ces fugaces rencontres, de bribes de conversations des passants (« «Maman, le bonhomme de neige pleure ! »), de descriptions des activités humaines rapportées par le Flocon de neige Eternel naissent les réflexions du Bonhomme de neige. Son vocabulaire, nuancier de la pensée et des émotions, s’enrichit, le Flocon de neige Eternel lui enseignant, entre autres, la polysémie du lexique : « (…) la Caisse d’allocations. Qu’est-ce que cela veut dire , / - La Caisse n’est pas un coffre en bois, jadis morceau de forêt, c’est une pièce avec des rangées de siège face à un comptoir divisé en box de la hauteur d’une personne assise (...) ». Ses réflexions, ses émotions évoluent avec le temps. Il ressent progressivement la peur, l’angoisse, comprend sa fragilité devant les dangers : « Après avoir attaqué la neige avec sa pelle Harry Dincer est venu vers moi et j’ai cru un instant qu’il allait aussi me démolir. J’étais totalement sans défense ». Il découvre les tares et les lacunes humaines, le racisme subi par le médecin indien dont des insultes recouvrent quotidiennement la plaque,  (« Elle est employée de ménage dans la maison du médecin indien et c’est elle qui tous les matins polit la plaque en cuivre à l’extérieur de sa porte et efface les remarques impolies, (...)») et surtout la situation contingente et irréversible de l’humain dans le temps.

 

Le temps inexorable, la mort et le sang

 

Le temps, une notion impalpable, insupportable, inexorable, concrétisée par chaque vie dévorée : « Mais le Temps n’est certainement pas une abstraction, je pense que c’est une créature sénile qui est aveugle parce qu’un feu historique lui a arraché les yeux ; sa chair est couverte de fourrure et il lèche les heures et les avale et celles-ci prennent la forme d’une balle qui l’étouffe ». Temps impossible à figer, parfois même sur une photographie : « (…) tout se dissout devant l’oeil lumineux et corrupteur de l’appareil photo. J’espère que cela ne te trouble pas si je te dis que ta photographie a subi l’humiliation de la plupart des projets qui échouent ». Le temps destructeur métamorphose les actions en destin, anéantit tous les rêves, laisse la mort se profiler à l’horizon. L’idée de la mort est récurrente dans le récit, avec notamment, le départ pour l’au-delà de Sarah Inchman, annonciatrice de celui de la jeune Rosemary. Des réflexions sur la mort et la mort elle-même hantent le recueil. Le champ lexical mortifère est omniprésent  : « mort », « morts », « linceul », « tombe », « funérailles », « fêtes mortuaires », « pompes funèbres » Le sang noir de la neige, coulant au fil des phrases, l’augure tragiquement : « Ne panique pas, Bonhomme de neige, si bientôt la neige change de couleur (…) dans les jours prochains les flocons se mélangeront peut-être les uns aux autres, l’un étouffera l’autre pendant qu’un liquide gris ou noir s’écoulera de leurs corps et les gens diront que la neige saigne de sa vraie couleur, du sang noir », « (…) le petit filet de sang noir serpentant à travers la haie dans le caniveau ». La neige, belle, pure, vierge, s’écoule, altérée, devenue fange insolente. Le sang noir sur la chaussée, mise en abyme du sang de Rosemary, mort anticipée, rouge devenu vert : « Il y a du sang sur la neige. Il a une drôle de couleur verte » dénonce la terrifiante absurdité de la vie, le retour à l’état végétal et minéral, le vert de l’environnement naturel, le rouge de l’hématite ou du rubis. Constamment la narratrice file la métaphore de la mort, dit la fragilité de la vie, son évanescence : « l’existence évanescente des gens ». La mort, dans « sa nature insaisissable », est donnée sous toutes ses formes, « le vide qu’elle laisse derrière elle », labsence intolérable (« Des gens disparaissent et ne reviennent jamais, des gens disparaissent et reviennent, mais chaque disparition est source de tristesse »), la métamorphose des vêtements lumineux et colorés devenus soudain ternes et vides une fois la personne défunte, le regard porté sur eux les changeant brutalement (« Pourquoi aussitôt sa mère morte, ses vêtements avaient-ils l’air terne, cassant, de cette couleur marron brûlé comme les carapaces de scarabées que l’on trouve dans l’herbe en septembre ? »), les mille et un projets avortés, la décomposition odieuse décrite avec émotion et poésie, «(…) les mottes de terre détrempées qui tombent sur les cercueils cognent et frappent jusqu’à ce que la pluie s’infiltre dans le satin matelassé, le tachant de brun, et les minutieuses broderies de roses rouges et blanches pourrissent, et les cendres et les corps murmurent alors sous la pluie (...) »,  description détournée sur les objets, préfigurant implicitement  le pourrissement progressif du corps.

 

Une écriture de la douleur

 

Ce conte est un cri de douleur, concrétisation d’une intolérable souffrance tapie au fond du coeur de la narratrice, brutalisant l’esprit, le corps physique et le corps du récit. C’est une écriture de la douleur donnée par des métaphores récurrentes et obsédantes, des sensations de piqûres, de coupure, de froidure, de griffures : «  C’est juste une impression plate de ta silhouette (…) qui change avec la lumière du ciel, qui le matin s’amplifie, défie le soleil tranchant de midi et s’achève le soir en une forme noire affamée aux doigts griffant le ciel », «  (…) le froid coupe la chair avec une hache de glace », « mon souffle est de glace », « sa pointe acérée »…. créatrices de toute une atmosphère douloureuse et mortifère. La mort, partie intégrante de l’existence, et la vie s’affrontent. L’écriture poétique transcende les deux belligérantes donnant naissance à une œuvre d’art éternelle. L’écrivaine n’est plus, mais son livre est toujours présent.

 

Une écriture poétique

 

Le recueil de Janet Frame est un tableau surgissant de sensations visuelles, tactiles, auditives. L’auteure écrit avec des images donnant à voir et à ressentir des paysages intérieurs et extérieurs mis en relief par de nombreuses figures de style comme la personnification des objets (« le visage » de l’horloge, symbole du temps qui passe), des lieux (« Les yeux de la ville sont injectés de sang à force de regarder »), de l’énergie lumineuse (« Ici dans la ville la lumière a des cernes bleus sous les yeux et elle s’attarde et erre sans repos d’une rue à l’autre (...) » ; des métaphores (« ceux-là (les pigeons) qui ont perdu le désir de voler et (...) s’ébrouent dans la tête des gens et font leurs saletés blanches dans les greniers de la pensée ») ; des allitérations, des jeux de mots répétés flux et reflux, flux et reflux », « loin, loin il galope », « Il ne gaspille pas les moment précieux en pensant, quand j’étais enfant : quand j’étais enfant, je faisais (….) », créateurs d’un tempo incantatoire, des phrases reprises (« Salvadore avec ses cheveux noirs comme du cirage », « ses cheveux noirs comme du cirage », "Bonhomme de neige, Bonhomme de neige"), des onomatopées (« flic-flac-floc »). Les nombreux rythmes binaires participent à une cadence dansante et voltigeante comme l’envolée des flocons de neige, espèce de valse à deux temps, matérialisation des pulsations du coeur, tremblement de la vie fragile, éphémère mais si belle. Seule l’écriture poétique, faisant sortir du chaudron des mots des effets magiques, est capable d’en révéler l’intense esthétique : « Il y a des enveloppes grises qui claquent dans le ciel et les arbres écrivent leurs adresses sur le ciel, et accrochés au coin des nuages il y a les cigognes aux pattes rouges pressées de s’envoler vers le sud pour s’asseoir au sommet d’une pyramide dorée et aiguiser leurs becs sur la pierre dorée ».

Ce conte merveilleux et philosophique, récit de formation, histoire du deuil, écho implicite du vécu tragique de l’écrivaine, prose poétique au mouvement mélodique cadencé, dit la beauté et la fragilité de la vie : les humains « ne sont que des empreintes d’encre noire sur la page blanche de la neige », empreintes fugitives, immortalisées sur les pages des livres. L’écriture permet de sublimer l’inacceptable et de ne pas oublier ceux qui ont cessé d’être.

 

 

 

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24 mai 2020

Jardin (s)

Jardin(s)
Francis Denis

La Route de la Soie-Editions (avril 2020)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

 

S’échapper de la classification des genres

 

 

image jardin(s).jpgDeux nouvelles, « Jardin(s) » et « La Femme trouée », du nouveau recueil Jardin(s) de Francis Denis, peintre et écrivain à « « l’imagination débordante », sont offerts aux lecteurs. Deux nouvelles au climat et aux thèmes mélancoliques et tragiques comme dans ses précédents ouvrages : La Traversée, Le Passage, Les Désemparés, La Saison des Mauves et le chant des Cactus (1). Apparemment simple au premier regard, ce recueil est en réalité d’une grande complexité narrative et psychologique. Il échappe à la classification des genres. Ces nouvelles, cristallisation de moments intenses à la dimension émotionnelle puissante, allient en effet le roman, le genre épistolaire, le théâtre, le monologue intérieur, devenant dialogue théâtral avec ses contraintes dramaturgiques comme la présence de didascalies,« (Rires) », « Nouveaux sourires », les prénoms en caractères gras en début de tirade, l’absence de verbes introducteurs de paroles… Ces nouvelles proposent au lecteur un univers pimenté d’arcanes secrètes et étranges où réalité et fiction se mêlent intimement et mystérieusement et où différentes instances narratives apparaissent.

 

Le jardin réel et métaphorique

 

Le titre de l’opuscule et de la première nouvelle, Jardin(s), s’accorde aussi aux champs lexicaux du second texte, « La Femme trouée ». Jardin (s) , titre au pluriel glissé entre parenthèses, espèce de mise en exergue,  annonce le petit jardin de René, à « la végétation, si luxuriante et si colorée », symbole de régénéréscence, de vie, de solidarité, hâvre de jeu et de joie pour les enfants des voisins :« lieu convivial où chacun pouvait trouver sa dose de bien-être, se sentir moins isolé et tisser un patchwork de petits bonheurs en société ». Jardin, créateur d’instants de bonheur pour le protagoniste dans le sombre, triste et ennuyeux quartier où il réside. Jardin, paysage extérieur et intérieur, miroir de l’âme, « reflet de (l’) âme », en osmose avec le ressenti de René, s’épanouissant lorsqu’il est heureux, s’étiolant lorsqu’il sombre. Jardin de Marthe devenu potager, jardin des souvenirs : « Les souvenirs, ça se cultive. Comme les légumes dans le potager (...) », métaphore et champ lexical de la culture évoquant l’idée d’une renaissance possible par le biais de la mémoire, de l’imagination et du rêve. Un jardin mortifère et vivant, oxymore enfoui dans les plis du texte.

 

Un univers sombre

 

L’ouvrage de Francis Denis plonge le lecteur dans l’univers mélancolique et émouvant de René exprimé à merveille dans l’énumération : « Chagrin, nostalgie, lamentation, soupir, tristesse, désolation, la liste des mots pouvant traduire cette plongée dans la mélancolie est on ne peut plus fournie ». Univers émouvant et mélancolique aussi de Clotilde, Marthe, Marguerite, des coeurs simples et fragiles brisés par la destinée, aspirant au bonheur, à l’affection et à la tranquillité.

Les personnages principaux des deux nouvelles, - René, Marthe, Marguerite,- sont des humains, profondément humains, des écorchés vifs, accablés par le malheur, la solitude, l’ennui. René, englué dans une réalité sombre et mortifère, n’a pour amis que son ombre et Nestor, son poisson rouge (« Lorsque je dis « nous », je m’entends bien, il s’agit de moi-même et de mon ombre. On peut éventuellement y ajouter la présence de Nestor, mon poisson rouge, le cercle de mes relations intimes ou non s’arrêtant là ») ! Homme hypersensible, il se sent dévalorisé, inexistant, invisible aux yeux des autres. Il veut, comme Marthe, être reconnu, « faire partie de leur monde ». La construction d’une piscine verticale va momentanément transformer son existence et rompre sa solitude : « Tout le monde fait maintenant la queue pour pouvoir bénéficier à la fois de la piscine et du cadre enchanteur de mon jardin ». Grâce à cette piscine étrange, il découvre l’amour, inespéré et incroyable, en la personne de la jeune Clotilde, femme idéale, sens de sa vie. En effet, des trouées de lumière transfigurent l’existence de tous ces malheureux : le soutien de l’Abbé Pierre durant le terrible hiver 54, les souvenirs de soirées de Noël en famille, la rencontre, pour Marthe, de ses employeurs, - personnages absents, vus en creux -, devenus des amis, la complicité fraternelle entre leurs enfants et la petite Marguerite qui fréquente la même école privée qu’eux, matérialisation de l’accession à une autre classe sociale : « Joie et fierté qui redoublaient quand il lui arrivait de conduire elle-même les trois écoliers jusqu’à la grande grille en métal forgé. Pour elle, ces grilles étaient le symbole d’un monde inaccessible, une espèce de paradis auquel elle n’aurait jamais cru pouvoir accéder. Enfin, elle avait sa place dans la société ! ». Ces instants lumineux, - des souvenirs essentiellement - métamorphosent la vie de Marthe. Le rêve et l’inconscient libérateurs favorisent l’évasion et l’émancipation de cette femme que quarante cinq ans séparent du tragique incendie, ellipse temporelle infinie, hiatus profond expliquant le titre de la nouvelle. La mort de la mère au prégnant amour, nécessaire scission entre elle et sa fille, met en branle le corps et la parole de la grabataire (« Maintenant, maintenant que Maman est morte, il va falloir se lever. / descendre jusqu’au village pour appeler à l’aide. / Crier enfin. Redevenir soi-même / Accepter la guérison et regarder plus loin, plus loin encore ») dans une vie mise en abyme vécue intensément. Le bonheur ne peut-il exister que dans le rêve aux effets cathartiques, compensations aux échecs de la vie , dans l’observation de la beauté luxuriante de la Nature et dans la création ?

 

Les caprices du destin dans une esthétique de la surprise

 

Des moments terribles font basculer la vie de tous ces personnages en butte au destin. La mort détruit les rêves, les projets. L’ironie du sort, la tragédie l’emportent de façon implacable. Une force aveugle œuvre dans les vies et dans les esprits. René, comme la « fille de Minos et de Pasiphaé », ne peut échapper à son destin, il ne peut qu’assassiner Théodore : « Je ne suis en rien responsable de ce qui lui est arrivé. Je ne suis que l’instrument du destin ». René, noyé par les remords, rejette la faute sur sa victime, un vaurien et un scélérat, sur la fatalité. Sa culpabilité mine sa vie, le fait sombrer dans la folie. Dans « La femme trouée », un funeste incendie décime toute une famille, détruisant l’existence des deux survivantes, Marthe et Marguerite. Rêve, imaginaire et réel se mêlent alors. L’irréel cohérent, solide, s’ancre dans un contexte réaliste, dupe le lecteur. La chute imprévisible de chaque nouvelle surprend, déroute, étonne, en décalage entre les attentes du lecteur et les solutions narratives de l’auteur. La vraisemblance s’impose dans cette esthétique de la surprise.

 

Une narration originale, matriochka sculptée avec finesse

 

Dans un texte serti de nombreux clins d’oeil littéraires (« Après Docteur Jekyll et Mister Hyde, voici le temps de la Belle et de la Bête ! », « la bouche d’ombre que je viens de créer », « j’imagine Clotilde flottant comme une Ophélie entre deux vagues d’écume »…), doté d’une subtile ironie, l’écrivain joue habilement avec l’art du suspense et de l’écriture. Le traitement du temps est particulier : au temps coagulé du traumatisme se superposent, se tressent, s’entrelacent le présent du vécu et celui du rêve, du souvenir, les allers retours entre le contemporain et l’antérieur dans un temps s’écoulant inexorablement vers le destin, vers la mort.

De nombreuses anaphores insistantes, concrétisations d’émotions violentes, instaurent un rythme poétique lancinant  : « Je ne veux pas rentrer dans cette maudite maison. / Je ne veux pas traverser la cuisine et ouvrir la porte qui donne sur le jardin. / Je ne veux pas gravir les marches qui me mènent jusqu’à ma chambre ». La réitération de la négation du verbe de volonté matérialise le refus catégorique, l’angoisse du narrateur. Le lexique, les métaphores, les comparaisons souvent connotés négativement (« Notre premier baiser est un véritable coup de poignard », « « Pour moi, tout cela a un avant-goût de désastre ») créent un climat d’inquiétante étrangeté mortifère et violente. Ils disent l’angoisse, un vécu intérieur tourmenté. Même les passages poétiques recèlent une touche violente et létale, «  Le soleil se couche à l’horizon, inondant le ciel d’or et de sang » : l’or, la préciosité, la lumière chaude, mais aussi le sang, plus qu’une couleur, le liquide répandu, le symbole de la vie s’échappant du corps meurtri. Mais le lyrisme sublime et esthétique positif n’est pas absent. Il émerge parfois et dévoile de brefs moments de bonheur à savourer: « Les voici donc toutes deux assises sur le banc, côte à côte, main dans la main, buvant le vent et s’aspergeant du cri des oiseaux de mer qui brodent le ciel ». Le style très imagé, visuel, aux métaphores concrètes (« Elle n’est plus qu’une vieille outre desséchée (...) ») révèle le peintre qu’est Francis Denis. Les portraits de ses personnages brossés en peu de mots à traits précis donnent à voir avec justesse les êtres, comme la silhouette bien dessinée de l’Abbé Pierre : « (…) elle voit encore comme si elle y était cet homme barbu, portant un béret, le cigare à la bouche, parcourir à grandes enjambées les allées séparant les tentes et s’adressant à l’un et à l’autre avec de la lumière dans les yeux et de la chaleur dans la voix ».

 

Dans un ouvrage où l’imaginaire est à la frontière de la réalité et du rêve, les histoires sont des mises en abyme successives, des matriochkas sculptées avec finesse, des miroirs se renvoyant à l’infini  : Marguerite vit une seconde vie, puis décide « de retracer toute son histoire et d’écrire un livre ». Les nouvelles de Francis Denis ne sont pas de simples sources d’évasion, ce sont des réflexions sur la fragilité de la vie, sur le rôle de l’écriture, « besoin irrésistible de laisser une trace de son passage sur terre », besoin d’être reconnu par l’Autre et aussi de lui accorder « toute (sa) confiance » en se « mettant à nu », en donnant à lire toute sa fragilité, ses peurs. Peurs existentielles et fragilité dans lesquelles le lecteur se retrouve. L’Art est une façon de lutter contre l’absurdité de la vie. Il aide momentanément à oublier le destin.

 

 

(1) La Traversée

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2013/06/...

 

Le Passage

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2012/08/...

 

Les Désemparés

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2017/02/...

 

La Saison des Mauves et le chant des Cactus

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2016/03/...

 

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11 mai 2020

Les Tourterelles sacrées

Les Tourterelles sacrées

100 poèmes – 100 femmes

Nouria Rabeh

Les Cahiers de l’Egaré (2020)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

image les tourterelles.jpgLes Tourterelles sacrées. 100 poèmes – 100 femmes : un recueil poétique lié à la vie, aux rencontres, aux amitiés et à l’humanisme proche de la nature de la poétesse Nouria Rabeh. Un fascicule révélateur de la beauté de son regard et de son moi.

 

L’essence de chaque femme

 

Les Tourterelles sacrées. 100 poèmes – 100 femmes. Cent femmes de tous les coins du monde : le Maroc, l’Algérie, la France, l’Afrique australe, le Japon...Cent prénoms : Aïcha, Zineb, Sophia, Françoise, Anne, Laurie, Samia… , prénom proclamé à l’ouverture de chaque poème. Titre, concrétion essentielle des textes. L’intitulé nomme chacune des femmes, être unique, ancrée dans le temps et l’espace. La poétesse arrive à elles par des détours, capte des moments insaisissables que l’oeil inattentif laisse échapper, menus moments importants de leur vie, de leur personnalité, de leur vécu, de leur engagement. Des portraits-non portraits, plutôt l’essence de chacune, son intimité fondamentale, consacrées par une écriture naissant d’une connaissance de détails ténus de l’être donné à voir et à entendre. Des poèmes écrits à la suite d’une parole, d’une sensation, d’une image, d’un visage, d’une mimique (« A ton sourire qui éclôt / En une fleur de lilas / D’où s’échappe un parfum / De douceur de vivre »), d’une gestuelle, (« Volupté du corps / Qui se déhanche / Au gré de mes pas »). Cent voix de femmes souvent rapportées à la première personne du singulier. La femme s’exprime, « Je pense à l’enfance / Comme un appel / Ou une retrouvaille / Qui me donne l’élan / D’une réflexion / Sur le sens de la vie ». Elle évoque ses espérances,  « J’aspire à la zénitude / D’une philosophie d’Orient / Aux bouddhas florissants / Sans doute une étape / Vers la sérénité (...) » son engagement,  - le « je » devenant le « nous » de la solidarité et de la complicité -, « Nous refaisions le monde / Rue de l’esplanade de la Paix / Au bar des facs », son ressenti, son passé et son présent : « Le temps d’une trêve / Je revins aux sources / De ma ville natale / Et je regarde autrement / Au-delà du temps passé / Ma nouvelle réalité (...) ». Parfois, la femme s’adresse à elle-même : « Tu pousses les battants / De la porte du printemps : Et tu laisses derrnière toi / Les rigueurs de l’hiver ». Ou bien la poétesse s’adresse-t-elle à elle ? La visualisant, entrant en osmose avec elle, rendant encore plus sensible sa présence, mêlant présent et passé, concret et abstrait comme dans l’exemple doté d’une métaphore annonciatrice du passage des saisons et du temps.

La nature et le temps tissent un lien entre toutes ces femmes d’horizons divers. Nouria Rabeh ne fait pas seulement surgir des femmes, réelles, vivantes, mais aussi des lieux, des souvenirs. Elle recueille avec la beauté des mots les vibrations de la vie, de la nature, des sensations, des émotions.

 

Un passé parfois douloureux

 

Les images disent parfois un passé douloureux, (« Si pleurer dans la nuit / entrecoupée de tristesse / Des larmes de lune / Effleurent ta douleur / Puissance de vie / Enfouie sous la terre / D’une enfance usurpée / Injuste destin (...) »),  la souffrance née des dictatures (« Labyrinthe inextricable / D’une violence sans nom / Tourbillon de vent / Aux orages ravageurs / D’une dignité bafouée / Par endroits, la terre / N’en peut plus de saigner »), des génocides (« Entre les bras nus du désert / Le fleuve Senqu s’endort / Dans la nuit profonde / Du silence absolu / Tranquille flot / Au regard du passé / Des massacres et des génocides (...) »), de la colonisation, (« Souvenir d’une source claire / Aux abords du village paternel / D’un marabout ombragé / Peuplé de femmes et d’enfants / Au destin tragique / Dont les cris muselés / S’étouffaient en prières »), de la Shoah (« Et parfois je verse une larme / En souvenir des poètes disparues / Happées par le tourbillon du ni et de la haine »), de la féminité muselée (« Génération sacrifiée / Au coeur du marasme / Des cultures d’autrefois / Un destin de femme / Pris dans la tourmente / Des contradictions »). Mais toujours, le sourire sèche les larmes.

 

Un hymne à la vie, à la nature, à la fraternité

 

L’espoir, l’amitié, la fraternité, la paix l’emportent dans des vers rayonnant de chaleur et de douce lumière. La poèsie triomphe sur la douleur érosive. La fin des poèmes de Nouria Rabeh transmet un rêve d’humanité pacifiée, « Et je rêve depuis toujours / D’une humanité pacifiée / Où le verbe à fleur de peau / Est la seule arme possible ». C’est un hymne à la joie, à la vie, à la paix, à la solidarité entre les êtres humains et la nature.

La vie féminine s’entrelace, dans un rapport intense, à la nature et à son rythme. Une osmose s’instaure entre la femme et la nature : « Mon corps devient arbre », entre elle et le vivant, entre elle et la plénitude de la vie, (« Célébration de la vie / Nourrie par la sève / D’une re-naissance / Qui m’englobe dans le vivant » ). Il y a toute une analogie entre la femme et les paysages, intuition d’un paysage à la fois intérieur et extérieur : « Je regarde enfin en moi / Comme une fenêtre / Qui s’ouvre sur l’horizon / Mon jardin intérieur/ Peuplé d’ombres et de lumière / Palpitations ». La nature symbole de régénération, vivace, rassurante, apaisante, énergisante, consolatrice (« Seule la nature me console ») dit la beauté de la vie offerte par le roucoulement des oiseaux, le « chant des vents / sur les feuilles automnales », « le bruissement / Des vagues rafraîchissantes », la pureté mélodieuse de l’eau personnifiée, (« Et l’eau de la fontaine / En blancheur cristalline jaillit en chantant »), le grésillement du feu solaire : « J’entends le soleil / Crépiter sur les feuilles »). La nature se manifeste par les couleurs, les parfums, les sons, univers synesthésique concrétisant une harmonie vitale intrinséque, la force de la paix et de l’amour : « Terre d’accueil / Où les arbres tissent / Des liens d’amour et de paix ». La Nature, sein maternel, force universelle, rappellant l’hymne à la Terre-Mère de Colette dans Sido.

Dans Les Tourterelles sacrées, la narratrice emmène le lecteur dans un ailleurs souvent méditerranéen, coloré et parfumé, élaboré à travers le circuit de la mémoire, où dominent « le grenadier », les « orangers en fleur », « le bougainvillier », « le laurier », « les oliviers ». Faïza et Guislaine chantent avec un accent camusien leur amour pour l’Algérie : « Le ciel de mon Algérie », « L’Algérie, ma terre / Qui a fait naître mes racines / Aux fleurs d’orangers / dont les senteurs fleurissent / Entre mes seins ». Les envolées lyriques de la poétesse vibrent aux souvenirs de son Maroc natal, lui en restituant toute la saveur, (« Périple à bord d’une théière / Au goût de menthe sauvage / Qui me transporte / Dans l’univers onirique / Des nuits marocaines / A l’orée du désert »), faisant accéder le lecteur au coeur de la Beauté et de l’Amour, dans un monde féminin ouvrant sur l’éternité, portant en germe la solidarité, la fraternité entre tous les Humains salvateurs de la planète : « Et si l’on se donnait la main / Pour sauver notre planète / Retrouver le sens profond / D’un sourire authentique / Participer au tissage / De liens ininterrompus / D’une fresque humaine ». Le titre du recueil poètique, Les Tourterelles sacrées, est tout à la fois symbolique et métaphorique : les tourterelles, réminiscences du passé de la poétesse, lien entre les poèmes, la réalité et le rêve, symbolisent la pureté et la légèreté, l’émerveillement devant la beauté de la vie que seul le poète sait voir. Otant le voile du réel, permettant l’accès à l’Essence, les tourterelles ouvrent la route d’un monde nouveau à l’image de toutes les femmes du recueil dont Nouria Rabeh a recueilli la voix.

 

Du même auteur :

Roses des sables

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2007/12/...

Le Ballet du temps

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2020/02/...

08:35 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

29 avril 2020

Le Voyage d'Alice Sandair

Le Voyage d’Alice Sandair

Jacqueline Merville

Des femmes Antoinette Fouque (2020)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

Un voyage intérieur

 

image Alice Sandair.jpgLe Voyage d’Alice Sandair de Jacqueline Merville :   un voyage dans l’espace, dans le temps, surtout un voyage en soi, au plus profond de soi, pour trouver son identité profonde, sa personnalité authentique mais aussi « pour rencontrer une assemblée humaine où (la narratrice) serait plus à l’aise, acceptée avec ses questions (...) ». Le Voyage d’Alice Sandair, le parcours des chemins de liberté d’une jeune femme solitaire et cultivée, l’accès « au lieu préférable à tous », après avoir erré, cherché au Mexique, en Italie, en Afrique de l’Ouest, en Algérie, au Maroc..., «  en se trompant de direction lors de ses vagabondages informes, dangereux, parfois ennuyeux ». Un voyage qui n’a demandé aucun effort, « juste de franchir (une) porte » pour cette militante activiste « qui avait marché sur le macadam, fabriqué des banderoles, hurlé dans des mégaphones, séjourné dans des paniers à salade, reçu les coups des fachos », à la recherche désormais d’une communauté humaine tendant vers l’idéal et d’une transfiguration intérieure. Ses précédents et nombreux voyages, - « sa vie, une succession de partirs » -, n’avaient pas répondu à ses attentes, la ramenant toujours « à une solitude qu’elle jugeait désastreuse ». Elle n’a jamais vraiment trouvé l’absolu, la paix. Inlassablement Alice Sandair poursuit donc sa quête intérieure.

 

La forêt de bambous : un lieu de méditation

 

C’est Shandala, une amie rencontrée lors d’un week end de méditation qui lui fait découvrir le « lieu de la grande transformation intérieure », dans une luxuriante forêt de bambous sur les plateaux du Deccan en Inde, à Koregaon Park. Elle part alors avec, pour tout bagage, un simple sac de toile, abandonnant tous et tout : ses parents, Pierre, un ami sidaïque en fin de vie, sa maison... « Elle avait tout vendu ou donné. Sa bibliothèque aussi ». Elle part en Inde en quête de « l’invisible, de l’âme, de soi, de la Conscience, de l’absolu, du divin, de la haute vie, du Souffle ». Elle se libère de tout un monde matériel afin de cheminer vers le spirituel, la quiétude, l’Amour, tentant d’accéder à l’essence de toute chose, espérant « devenir une autre, celle qui dormait en elle ». Elle arrive dans la forêt de bambous énergisante où elle se sent « tellement vivante », dans un ailleurs où tous les êtres revêtent la même robe rouge lors des assemblées. Des êtres tous identiques, tous égaux le temps des rassemblements, devenant invisibles, anonymes, loin, apparemment, des codes sociaux habituels. « La robe rouge était-elle un bouclier, un outil pour oublier ? ». Comme les autres, elle écoute les paroles bienveillantes, enregistrées, du philosophe, mort mystérieusement.

 

L’esprit critique

 

Mais Alice Sandair a du recul par rapport à ce qu’elle vit, voit, entend. Elle ne crie pas, comme tous les autres et avec eux, le nom du philosophe à la fin de ses discours : « Elle n’avait pas crié le nom ». Elle reste un moi unique dans cette assemblée d’adeptes, corps verbal coloré, indifférencié, uni par une seule voix. A la Plaza, des hommes et des femmes en robe noire, « pèsent les âmes », (clin d’oeil à l’Egypte ancienne !) lisent l’aura et les chakras des fidèles, moyennant paradoxalement finance, opération peu compatible avec la spiritualité  : « « Des piles de roupies y circulaient, une grosse liasse était nécessaire pour payer certains groupes, les plus ésotériques » ! La narratrice s’interroge, surprise, devant cette cupidité. Elle ose traiter de « marchand du temple », expression évangélique, une robe noire méprisante à son égard. « Une robe rouge jetant une robe noire, une rareté »  dans un lieu hiérarchisé ! Son esprit critique lui permet de constater qu’un «  philosophe aux sublimes envolées mystiques avait dit aussi des insanités », que les « perroquets rouges », - animalisation ironique, tout comme la réification par la métonymie « les robes rouges » pour désigner les adeptes, - sont dans le mimétisme. Surtout ils ne voient pas l’Inde intime, l’ignorent, la méprisent, ne l’aiment pas : « Les terres indiennes, ils s’en fichaient ou même les détestaient ». Ils sont loin de la bienveillance dont ils devraient faire preuve. Ils restent dans la gestualité, dans une spiritualité de surface : « Tous étaient ici pour se jeter dans le silence, un silence qu’ils concevaient comme le tombeau de toute question, de toute curiosité », n’ayant aucun rapport affectif avec l’Inde, insensibles à l’essence de son esprit, de sa culture, à sa misère. Certains mots se vident même de sens, solution de facilité tuant la réflexion, le blâme et l’empathie : « Une femme est violée, c’est son Karma, un peuple est massacré, c’est son Karma, un cancer vous ronge, c’est votre Karma (...) ». Le fatum et les préjugés l’emportent empêchant toute révolte, toute lutte contre le mal et pour l’avénement de la justice et du bien. L’indifférence domine.

 

L’inde véritable, loin des doctrines sectaires

 

Puis avec James, l’homme rencontré dans cet ailleurs, l’homme aimé qui lui permet l’accès au bonheur et rompt sa solitude, Alice va au-delà du riche Koregaon Park. Le vrai voyage s’effectue alors avec son compagnon en dehors de la forêt de bambous. Alice Sandair franchit les limites et découvre l’Inde, « cette Inde aux antipodes de la forêt de bambous », ses habitants, sa misère, ses déchets chimiques sur les fleuves, sa beauté, la quiétude : « Le magnétisme habitant la forêt, elle le retrouvait partout ». Son amour pour l’Inde éclôt. Elle devient ce qu’elle est réellement, sans fards, sans mensonges, insouciante, paisible, « au-dessus du monde et dans le monde »  : « Elle était totalement ce qu’elle était, et telle qu’elle était, elle pouvait recevoir les caresses de ce qui existe, qui n’a ni nom ni forme, et qu’elle nommait les visitations de la Divine », trouvant ce qu’elle était venue chercher. Mais qui James et elle sont ils vraiment ? « Etaient-ils des décervelés, des aventuriers revenus les mains vides ou des chercheurs délirants ? Etaient-ils des poètes qui voulaient vivre ce que les poètes refoulaient maintenant ? (…) / Ailleurs était en eux et dans le monde ». Où est la vérité, le véritable moi  ?

 

Le recul du temps de l’écriture

 

Alice Sandair relativise, observant de façon détachée son vécu. Elle a d’autant plus de recul que l’écriture est venue après le séjour de dix années en Inde, séjour pendant lequel elle n’a pris aucune note, aucune photographie : « Elle ne prenait pas de photos, n’avait pas de carnet pour écrire quelques mots. Tout désir d’écriture l’avait quittée ou bien elle avait quitté écrire comme on quitte des chaussures trop petites ». Il y a entre elle et l’écriture une distance géographique et temporelle. Elle n’est pas dans l’action lorsqu’elle écrit, elle est dans le souvenir, allant à « l’essentiel » qui « s’est déposé en elle ». La démarche de l’ouvrage Le voyage d’Alice Sandair est le contraire du récit de voyage qui retranscrit le réel avec fidélité au jour le jour.

Le voyage narré par Jacqueline Merville s’effectue dans les souvenirs : « Le passé était un pays qu’on pouvait visiter », faisant alterner présent et passé, retours en arrière, récit à la troisième personne, focalisations interne, omnisciente, donnant à lire des ressentis, des émotions, des sensations, reconstruisant une réalité plus forte, plus intense que la réalité, la jugeant avec ironie, humour, la décrivant avec réalisme (« Un Chinois corpulent était à la caisse, il se curait sans cesse le nez »), glissant quelques mots familiers appartenant aux pensées des personnages (« les lois viriles du pognon », « elle n’était pas au jus », « ils aimaient leur cambrousse »), plongeant aussi le lecteur dans la poésie : « Nuages de poudres, jaune, rouge, bleu, vert, mauve, orange, éclaboussant tout, des flaques de couleurs, un autre paysage, les corps entraient dans les couleurs ». Des couleurs légères, vaporeuses, liquidité joyeuse, transfigurant le réel. La narratrice savoure intensément chaque instant, chaque paysage, chaque parcelle de son vécu fluide, sans heurt, (« le monde c’était ça. Une coulée d’instants si légers »), profondément consciente que la vie est éphémère, comme le prouve le groupe ternaire lyrique , « Pauvre corps, pauvres objets, pauvres livres, tout ce qu’on aime finit dans la terre, les cendres », nourrissant son imaginaire et sa réflexion de sa sagesse personnelle, de ses expériences de voyages, de son ouverture au monde, de ses lectures multiples et variées (René Char, « Cela lui rappela la chaise de René Char exposée avec tout le reste du mobilier, chapeau compris , dans une salle de musée (...) », Lacan, « Alice se souvint des séminaires de Lacan, ce médecin magistral des âmes (...) », « Montaigne, Wittgenstein, Confucius », Proust, « Elle pensa à Proust, à l’invitation et au costume nécessaire à Swann pour pouvoir se rendre aux fêtes de la duchesse de Guermantes (...) », « le pèlerin de Pessoa », Nietzche, Alain Fournier, « elle s’attendait à voir surgir le grand Meaulnes », Beckett, « A attendre Godot », Rimbaud, Roland Barthes…). Son écriture se gorge de tout un immense nuancier culturel recherchant la complicité du lecteur.

A distance de la communauté de la forêt de bambous, Jacqueline Merville fait pénétrer le lecteur dans un univers intime, dans les arcanes d’expériences spirituelles profondes et riches permettant d’accéder à la plénitude, à la paix intérieure, dans l’intensité et la vibration de la vie, de la sensation, dans la respiration et le souffle du monde, dans la Présence personnelle et dans celle d’autrui, et surtout dans une Inde loin des préjugés, des idées préconçues et des doctrines toutes faites. Le voyage d’Alice Sandair : un bel ouvrage au souffle délicat et apaisant, une fête « pour l’âme ».

 

 

 

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19 avril 2020

Clit Révolution. Manuel d'activisme féministe

Clit Révolution
Manuel d’activisme féministe

Sarah Constantin & Elvire Duvelle-Charles

Illustré par Alice Des

Des femmes Antoinette Fouque (2020)

 

 

Par Annie Forest-Abou Mansour

 

La condition féminine

 

image clit.jpgLa condition féminine actuelle est encore, en ce début de XXIe siècle, tributaire d’une idéologie mysogine plus ou moins consciente qui joue sur la vie personnelle, psychologique, sociale et professionnelle de la femme. Pourtant dès le XIXe siècle des luttes féministes se sont organisées en France et Outre-Manche : « Olympe de Gouges (...) pionnière du féminisme en France », Flora Tristan .... Au XXe siècle, le MLF, « fondé notamment par Antoinette Fouque, Monique Wittig et Josiane Chanel », est créé en 1970, « Le See Red Women’s Movement émerge à Londres en 1974 » afin « de combattre l’image négative et sexiste réservée aux femmes dans les publicités et les médias ». Actuellement, des femmes agissent dans le monde entier, aux Etats-Unis, au Chili, en Turquie, en Crimée, en groupes ou seules au péril de leur vie parfois comme l’Egyptienne Aliaa Elmahsy. Malgré de nombreuses avancées, des clichés et des préjugés hantent toujours les esprits et les comportements. Des ouvrages comme celui de Sarah Constantin et d’ Elivre Duvelle-Charles sont donc d’une grande utilité pour donner des clefs aux femmes afin de leur permettre de s’épanouir et de vivre sans contraintes ni tabous, comme les hommes.

 

Clit Révolution. Manuel d’activisme féministe de Sarah Constantin et d’ Elvire Duvelle-Charles, ouvrage grand public s’adressant à toutes et à tous « de 12 à 121 ans », traite du féminisme sous un angle original et novateur. Tout en donnant une information diachronique sur le féminisme, il est chargé de conseils pratiques pour lutter efficacement contre les discriminations faites aux femmes, les aider à « faire vivre (leurs) idéaux (….) : les luttes contre le racisme, le validisme, la grossophobie, la lesbophobie, la tranphobie, les écocides, le capitalisme... » et à s’engager activement et efficacement.

 

Les clichés culturels

 

Dans un ouvrage bien documenté, les deux auteures, dotées d’une expérience d’activistes, partent d’analyses historique, sociologique, psychologique, du vécu des femmes (« Elvire venait de faire son entrée dans le monde du travail et essuyait chaque jour au bureau des commentaires graveleux sur son physique (...) ») et de nombreux échanges sur les réseaux sociaux. Elles montrent le diktat conscient et inconscient du masculin sur le féminin véhiculé à travers des gestes, des attitudes, des images, des discours.

Dès la naissance, la crèche et la maternelle, les fillettes sont victimes de discrimination. La mode influence la représentation que les enfants ont d’eux-mêmes : « Dès la petite enfance, on nous fait comprendre que les qualités suprêmes pour une fille sont d’être ‘jolie, coquette, amoureuse et mignonne’, et pour les garçons ‘fort, vaillant, rusé et déterminé’, si l’on en croit les mots inscrits sur des bodies pour bébés Petit Bateau en 2011 ». Les enfants intériorisent les stéréotypes sexuels qu’ils reproduiront plus tard. De même, la représentation de certains enseignants n’est pas la même pour les petits garçons et pour les petites filles. Dès leur plus jeune âge, on impose aux fillettes de s’adapter : « Nous avons même reçu le témoignage d’une mère dont la fille, en maternelle, avait l’obligation de porter un short sous sa jupe ‘parce que les garçons soulèvent les jupes des filles’ ». Dans certains établissements scolaires, les filles doivent s’habiller, (selon des critères moraux machistes) « correctement » : pas de jupes trop courtes, pas de décolletés plongeant, mais aussi pas de robes longues considérées comme un signe religieux ! Les shorts qualifiés « d’impudiques » risquent de « perturber et déconcentrer les garçons » ! Ces tenues jugées « indécentes », sont même pour certains des « appels au viol ». La femme, stigmatisée, instrumentalisée, est, dans cette optique, jugée responsable des agressions sexuelles qu’elle peut subir alors que le responsable est l’agresseur. La violence sexuelle est non seulement banalisée mais aussi niée. Le corps féminin semble démoniaque, diabolique, pour une certaine gente masculine apparemment incapable de gérer ses pulsions. On inculque aux filles l’idée que leur corps est « obscène ». On va en France jusqu’à considérer que montrer sa poitrine est un délit: « La France est le seul pays au monde à poursuivre les activistes Femen pour exhibition sexuelle (...) ». Or un homme faisant son jogging torse nu ne choque personne. Les femmes ont alors souvent une vision négative de leur corps. L’écoulement mensuel est considéré comme sale. Irène, après avoir décidé de se promener avec son pantalon taché de sang explique : « Beaucoup de personnes m’ont accusée d’être sale ». L’attraction et la répulsion se conjuguent, « comme si le corps féminin ne pouvait être autre chose que sexuel et indécent ». Le conditionnement culturel est extrême.

 

« Une boîte à outils »

 

C’est pourquoi dans un premier temps, les auteures apprennent aux femmes à aimer leur corps, à le connaître et à connaître son fonctionnement. Elles les aident à revendiquer leur sexualité, à avoir confiance en elles dès l’école, à s’imposer dans l’espace social. Puis elles leur donnent des outils non seulement pour se construire elles-mêmes mais aussi pour agir : « trouver un slogan », « rédiger un communiqué », « prendre la parole devant les médias », «réagir à une interpellation des forces de l’ordre », « se mettre en lien avec des avocat – e -s féministes »  »... Autrement dit elles leur confient toutes les clefs pour agir efficacement et faire évoluer la société. 

 

L’écriture est une arme

 

Sarah Constantin et Elvire Duvelle-Charles dénoncent avec humour et ironie la domination masculine. L’écriture devient une arme. Elles parodient le langage masculin, non seulement explicitement en donnant à lire la réécriture de l’odieux clip d’Orelsan « Saint Valentin » en « rapp(a)nt des paroles ultra-violentes envers les mecs » où « Mais ferme ta gueule, ou tu vas t’faire Marie-Trintigner » devient « Mais ferme ta gueule, ou tu vas t’faire Jacqueline Sauvager », mais aussi en utilisant un lexique masculin grossier, loin de celui correspondant à l’image de la femme délicate et élégante : « OK : on est toutes des grosses salopes. (…) Montons des gangs de salopes partout où nous passons ! », usant allégrement du verlan : «  la mifa », « Allez, c’est tipar ! », de l’argot : « C’est du bullshit ». Les illustrations d’Alice Des entrent en harmonie avec le lexique des auteures. Elle donne à voir des femmes robustes, puissantes, aux larges épaules, dans une société sexiste où la force et la robustesse s’assimilent à un pouvoir naturel masculin.

Avec leur langage et des dessins ludiques et décomplexés, Sarah Constantin, Elvire Duvelle-Charles et Alice Des, jouant sur des codes génériques habituellement masculins, dénoncent une société phalllocrate et apprennent aux femmes à faire changer les représentations qu’elles ont d’elles-mêmes et de là, leur réalité.

 

Un ouvrage nécessaire

 

L’ouvrage de Sarah Constantin et d’ Elvire Duvelle-Charles, à l’argumentation rigoureuse, bien documenté, bien structuré, limpide, esthétique avec ses titres et des passages calligraphiés en bleu, les illustrations d’Alice Des, humoristiques et décomplexées, aux couleurs franches où dominent essentiellement le rose et le bleu, afin de casser le stéréotype de genres, petit clin d’oeil amusé au cliché « les petites filles en rose, les petits garçons en bleu » se lit aisément. Nous ne pouvons que le conseiller à toutes les femmes et à tous les hommes soucieux de faire évoluer totalement et définitivement la condition féminine et la société. Clit Révolution est un « manuel d’activisme féministe » essentiel.

 

 

 

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03 avril 2020

Ret Samadhi. Au-delà de la frontière

 

Ret Samadhi. Au-delà de la frontière.

Geetanjali Shree

Traduit du hindi par Annie Montaut

Des femmes Antoinette Fouque (2020)



(Par Annie Forest-Abou Mansour)



Une démarche créative originale



livre ret samadhi.jpgRet Samadhi. Au-delà de la frontière de Geetanjali Shree, traduit du hindi par Annie Montaut, ouvrage novateur et parfois déconcertant, embarque le lecteur en Inde et au-delà de sa frontière, mais aussi au-delà des genres romanesques, du roman traditionnel et de ses personnages hérités du récit balzacien (pour le lectorat français), faisant fluctuer passé et présent, réel et irréel, masculin et féminin, norme et hors norme, focalisations internes, externes, omniscientes ... L’intrigue se fond dans des pensées, des flux de conscience, des monologues intérieurs, des dialogues fragmentés, de longues phrases dépourvues de ponctuation, des successions de courts discours, espèces de stichomythies allègres (« Et ceci, que c’est toujours moi qui donne, vous qui prenez. / Et bravo mon cher vous avez tout compris, vous êtes accueillant, moi intéressé. / Si vous vous taisez vous êtes modeste, moi si je me tais je suis fourbe (...) »), des suites de mots, genre d’inventaire à la Prévert (« Eléphant cheval palanquin. / En belle broderie. Pas m’as-tu vu »), des digressions insolites, des contes en italiques, des réflexions sur l’écriture et la démarche créative, s’entrelaçant autour des différents membres d’une famille. Dans ce roman polyphonique, les nombreux protagonistes sont liés entre eux par une femme âgée de quatre- vingts ans, (« Amma est le fil qui les unit »), la mère, point focal vers lequel converge toute l’attention. Toute l’histoire racontée, « une histoire en même temps complète et incomplète » qui « s’envole au vent qui souffle », tourne autour d’elle et de sa fille , les « deux principaux personnages féminins de cette histoire ». 

Une société traditionnelle

Amma, femme auparavant dynamique (« Quand Père était là, elle était tout le temps en action, vaquant infatigablement, fût-elle au bord de l’épuisement. Toujours vive, appliquée à se mettre en quatre jusqu’à tomber en morceaux. S’énervant, s’agaçant, s’escrimant, rouspétant, s’assurant, s’essoufflant, enchaînant imperturbablement souffle après souffle, inspiration sur expiration »), reste alitée depuis le décès de son mari, le dos tourné, visage en direction du mur, insensible aux supplications pleines de sollicitude de son entourage. Elle vit, héritage d’une coutume ancestrale, chez son fils, l’Aîné, avec sa belle-fille et la domestique. La Fille, dans l’opposition depuis sa tendre enfance, indépendante, libre au grand dam de sa famille, (« quand elle (…) décida d’aller poser ses pénates ailleurs, il (le fils aîné) vit rouge ») a quitté le foyer pour vivre sa vie comme elle l’entend. Incomprise, (« Mais la pauvre, elle l’était bien, à plaindre. Ah ça oui, et comment. Elle avait un grain, la pauvre fille (….) »), perçue de façon négative, objet de commisération méprisante - pour n’avoir pas su rester « dans le droit chemin » - par les membres complètement déroutés de sa famille, une « bonne famille », où l’homme se doit d’être le chef : « La tradition veut qu’il parle en hurlant. Les fils aînés ont pour coutume ancestrale, de crier». Le style de vie de la Fille du point de vue familiale patriarcale « défie toutes les bienséances ». Son comportement inspire la honte. Mais la Fille, écrivaine, faisant des conférences, reconnue dans le monde entier, devient progressivement un peu plus fréquentable aux yeux de la famille. On ne peut en effet éviter celle qui est invitée au palais présidentiel ! L’Aîné l’accepte alors, mais par compassion plus que par conviction !

La femme indienne

La mère et la fille ont toujours été complices. La mère laissait sa fille indépendante et libre lui accordant sa confiance : « Par exemple avec la fenêtre donnant sur le jardin de grenadiers. Elle en avait fait un chemin dérobé pour que la fille puisse aller et venir. Dedans, c’était le cinéma du ‘Non, pas question qu’elle sorte’ mais par derrière elle la laissait sauter par la fenêtre et s’envoler comme un oiseau frrt frrt frrt. Maman seule était au courant ». La Fille, désormais adulte, veut inciter sa mère à se lever pour la libérer de ce lit où elle s’est confinée, tournant le dos à tous, à tout et à son passé. En effet, comme pourrait le suggérer « un esprit féministe », « elle n’était plus vraiment là avant, (…) elle n’était pas là depuis des années , elle n’était qu’ une ombre veillant sur tout et sur tous, la maison, les enfants, une ombre dont la réalité avait disparu ». Effectivement, dans la société patriarcale indienne sous le joug des traditions et de la religion, où règne un système hiérarchisé de castes, la liberté de la femme est fragile et restreinte. Par exemple, la belle-fille avoue qu’elle n’a jamais été chez elle dans sa maison (« Je n’ai jamais été chez moi ici », « mes affaires n’ont jamais été à moi, n’importe qui peut les prendre dans la belle-famille, on ne m’a même pas laissé élever mes enfants, tantôt sur les genoux de la tante, tantôt des grands-parents, et quant à la maison, un vrai caravansérail, je ne sais même pas ce qu’on peut appeler un chez soi, la belle-sœur venait passer la nuit quand ça lui plaisait, Amma lui donnait ma chemise de nuit sans rien me demander (….) ». La Mère, quant à elle, restait à domicile à s’occuper de tous et de tout, « enfermée dans sa maternitude », mère avant d’être femme dans la famille étendue. Dépendante du groupe, la femme ne bénéficie pas d’une réelle autonomie.

La fuite de la mère : une nouvelle naissance

Profitant du déménagement du fils, - fonctionnaire retraité, il doit quitter sa maison de fonction -, la mère se libère, s’enfuit, franchit la porte, « nouvelle naissance » pour elle, emportant avec elle la statue, objet de toutes les convoitises, mais devant laquelle on ne s’incline pas et on ne fait pas tourner le plateau d’offrandes : cette statue « d’après l’Aîné vaut des fortunes et n’importe quel musée la reprendrait mais c’est une trace de Père, datant de quand il était administrateur de district, une statue trouvée dans un terrain de fouilles archéologiques alors on ne pouvait pas la vendre, mais elle est cassée alors on ne peut pas la laisser dehors et donc elle reste dans la chambre de Grand-mère, dans son armoire, derrière une pile de vêtements (...) ». Une statue toujours présente aux côtés d’Amma : « Cette statue est vraiment un swayambhu, une création spontanée, où qu’elle aille elle est là, elle fait son apparition toute seule, n’importe quand. Elle cherche son petit coin dans le récit ? ».

Après leur disparition, Amma et la statue sont retrouvées au bout de treize heures, treize jours, treize semaines, on ne sait : « Finalement jours semaines mois ce sont des caches, que le temps facétieux jette à son bon plaisir pour qu’on mesure, ce que personne ne peut faire, et ceux qui savent se sachant d’avance vaincus se bandent d’avance les yeux, en sorte que tout le monde a raison, ce qu’ils disent c’est juste, et ce que vous dites c’est juste aussi, mais on l’a bien retrouvée n’est-ce pas ? ». Amma est là, le sourire aux lèvres : « Le sourire du nouveau-né qui regarde le monde pour la première fois (...) ». Une naissance à quatre-vingts ans ! Amma devient autre, elle découvre et vit une vie différente. Comme le dit le texte : « (…) pour les femmes les temps ont changé (…) Les femmes ne sont plus désormais dans le rôle où elles étaient avant ». Distorsion dans la tradition et les usages, elle quitte le foyer du fils pour aller chez sa fille, femme libre et moderne, remplie d’attentions et de tendresse à son égard. Une nouvelle vie s’ouvre pour Mata Ji dans l’appartement de sa fille, « lieu ouvert où on peut respirer librement ». Elle redevient adolescente :« Et de nouveau, la jeune fille allant sur ses seize ans plutôt que la vieille descendant vers ses quatre-vingts ». Tante Rosy, une amie dévouée, personnage mystérieux, transgenre, de la communauté des Hijras, (« Ce Raza c’est le maître tailleur ou c’est un jumeau de Rosy, ou c’est Rozy ? ») l’aide à prendre soin d’elle, de ses cheveux, de ses ongles, (« Tous les matins, elle voit Maman enduite d’un onguent spécial préparé par Rosy – tamarin, éclipte blanche, hysope d’eau, et une cuillerée de henné. Rosy a fait bouillir tout ça, bien broyé bien pilé pour que le mélange soit onctueux, et lui en a apporté dans un flacon, que Maman sort tous les jours du frigo pour s’en frictionner les racines des cheveux du bout des doigts (…) Et ensuite elle se frotte longuement les ongles (...) »), de son corps qu’elle découvre comme une adolescente, complice avec sa fille de toute une intimité féminine habituellement cachée parce que considérée honteuse dans les sociétés patriarcales, dite et dévoilée dans Ret Samadhi. Au-delà de la frontière. Le corps, véhicule de l’esprit (« c’est grâce au corps que l’esprit trouve sa voie »), une fois âgé est accepté et même choyé. Il n’y a pas de tabou à le dévoiler, à en parler tout comme l’écrivaine mentionne aussi, librement et ouvertement, les Hijras, des êtres sans papiers, sans identités, inacceptés, inacceptables, inexistants aux yeux des Indiens : « On ne nous compte ni au nombre des musulmans des chrétiens ni des juifs des zoroastriens des hindous, ni des hommes des femmes, nous n’avons pas de nom, pas d’identité ». Rien n’arrête Geetanjali Shree écrivaine libre qui, comme les nombreux oiseaux de son ouvrage, franchit toutes les frontières, réelles, métaphoriques, imaginaires.

Les frontières

A l’image de l’écrivaine, Mata Ji franchit les frontières. Elle part une nouvelle fois, dans la dernière partie de l’ouvrage, accompagnée désormais de sa fille, se rendant au Pakistan sur les pas de tante Rozy, assassinée, allant « au rythme des expériences » de cette dernière. A la porte de la maison, succède « la porte de l’Hidoustan au Pakistan », les portes et les frontières conçues pour être franchies. Une traversée dans les rues des villes de l’autre côté de la frontière, la traversée du désert du Thar sous le souffle déchaîné du vent et de « la grêle du sable », noyée dans le sable, « ret samadhi », mise en abyme du titre de l’ouvrage. Sable et vent antinomiques, étouffants et doux : « Douceur du sable. Douceur de la brise » afin de construire une histoire à l’infini.

Dans l’ultime partie du roman, la violence tragique, inimaginable, insoutenable de la Partition, déjà en filigrane dans l’ensemble de l’ouvrage, éclate au grand jour, heureusement illuminée par lamour retrouvé d’Amma, au crépuscule de sa vie, dans cet ailleurs, pas si différent : « Vous avez crée la frontière dans vos têtes. Changé les noms, mais les lieux sont restés les mêmes, les gens sont toujours les mêmes » où rêve et réalité se mixent, où les êtres évoluent, changent, l’écrivaine, comme Montaigne, ne peint pas l’être mais le passage. Geetanjali Shree, humaniste, éreinte les déficiences et les tares des sociétés et de leurs politiques : la violence faite aux femmes, le racisme (« Jamal, (…) dont le fils ingénieur avait été tué la semaine précédente dans une boîte en Amérique, encore un crime raciste », la guerre, le terrorisme... Et les frontières, telles qu’elles sont conçues, créations négatives de politiciens frileux, retournement des valeurs : « il n’y a jamais eu de frontières dans les relations humaines ». Les politiciens travestissent et manipulent les mots au profit de leurs idées. En effet, toute réalité a une limite, un contour, une frontière, « c’est ce qui circonscrit l’existence. L’assiette d’une personne, (…) le bord du mouchoir, la bordure de la nappe (...) ». La frontière en fait « c’est la parure de la rencontre, des deux côtés », « La frontière : l’horizon. Où deux mondes se rencontrent. / La frontière c’est l’amour. L’amour ne fait pas prison ». La frontière n’a pas pour fonction de diviser, de séparer, d’emprisonner. Elle permet les retrouvailles. C’est un lieu de passage réel et métaphorique.

Une écriture novatrice et poétique

L’ouvrage, Ret Samadhi. Au-delà de la frontière et ses histoires labyrinthiques qui se croisent, rappellent Borges, à laquelle l’écrivaine fait référence (« L’histoire est un récit rêve qui construit son sens au fil de son chemin. Borges nous le dit. Tout est illusion »), Nathalie Sarraute, Krishna Sobti et d’autres écrivains novateurs. Comme l’écrit Geetanjali Shree,  « l’histoire rassemble ses fils, ça grouille, ça monte de partout, du vent de la terre du sable, et ça tisse de nouvelles rames. Composition nouvelle qui créera du nouveau ». L’auteure casse les codes narratifs, stylistiques, innove. La réalité est une série de modifications vues par des personnages, des animaux, des objets, des lieux humanisés (« La route assista au spectacle ») (…) « La route vit avec stupéfaction un groupe (…) »). Chacun donne sa perception des faits, son ressenti. Les corbeaux, personnifiés, se réunissent en assemblée, discutent, écrivent, critiquent la société humaine nocive, entre autres, pour la nature : « Auparavant, sans compas baromètres thermomètre agromètre Google Twitter, nous savions quand la mousson approche, quand les animaux sauvage sont en chasse (…) Maintenant les humains qui se sont introduits partout ont mis à mal toutes nos compétences et avec leur stéthoscope télescope enragé ils sont là partout à croasser et on ne trouve plus rien à manger pour nourrir nos petits ». Intelligents, cultivés, ils font preuve dironie : « L’individu ouvrit la fermeture éclair de sa braguette et ajouta son obole à la pollution » à l’égard de ces humains qui ont « oublié la langue des autres créatures vivantes ». Les bracelets eux aussi parlent « s’en donna (nt) à coeur joie ».La canne d’Amma offerte par le fils devient objet magique et esthétique. « Elle était légère et pimpante, douce et élancée, faite pour s’envoler, danser, chanter, musiquer, elle peut se planter pour qu’on s’appuie dessus, lâcher un vole de papillons », (….) ». Ses papillons s’envolent dans une valse lumineuse et colorée, étincelles de lumière et de couleurs frémissantes aux mouvements aériens : « Il (le soleil) mettait de l’or sur la canne dorée et l’embrasait au point que les papillons se mettaient à battre des ailes », « voilà qu’un papillon dessiné sur la canne regarde, s’envole tout doucement pour se poser sur le pommeau ». Des glissements s’opèrent naturellement du réel au fantastique, du quotidien au merveilleux. Plongées dans la réalité indienne avec les peintures des mets comme « les batis », « les balushahi », « les basundi », « la chila »…, des vêtements, « les saris », grâce à des petites touches descriptives au détail expressif et pittoresque campant des silhouettes, un marchand, « son ballot de saris sur la tête », des gestes connotateurs du réel « la fille le regarda avec gratitude et joignit les mains », un langage travaillé visant à rendre l’impression d’un langue parlée avec des mots familiers (« occupés à tchatcher et glander »), une syntaxe volontairement maladroite (« c’est nous qu’on a construit le mur »), une prolifération d’onomatopées, (« hou hou foufou », « Whiii iiiii ii ii », « chap chap » , « housh »...), jeux sur les sons et le rythme, sur les registres, tragique, pathétique, humoristique ...Et ce réel transcendé par une écriture métaphorique et poétique : « Les femmes abandonnaient au courant du fleuve leurs petites lampes allumées et le ciel étoilé mirait dans l’eau la voie lactée », « le soleil fit son entrée avec tout son orchestre. (…) Et le ciel (…) ourlant d’or brillant les anneaux des nuages pour les envoyer danser en farandole (...) », reconstruction merveilleuse d’un monde lumineux d’or, de flammes de bougies vacillantes, de musique, de danse, à la vibration esthétique intense.

Une auteure libre de ton et de pensée

Geetanjali Shree, à la fois femme de Lettres, philosophe, humaniste, à la grande liberté de ton et de pensée, joue avec l’écriture, avec l’intrigue, avec son récit voguant à l’infini, spirale vertigineuse née de ses nombreuses mises en abyme, de ses répétitions, de ses réflexions philosophiques sur la vie, la politique, de ses nombreux clins d’oeil littéraires et poétiques (ses références aux écrivains indiens, pakistanais, anglais, français « science sans conscience qui lui ruine l’âme », « Quand il pleut dans le coeur comme il pleut sur la ville »…). La narratrice prend le lecteur dans ses « rets », l’emportant dans une esthétique de la surprise. Un continent entier et un monde littéraire original s’ouvrent à nous, nous aspirant dans une prose d’une éblouissante beauté, merveilleusement traduite par Annie Montaut.







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12 mars 2020

Les Amazones. Livre 1 : Le tournoi de la rose

 

Les Amazones
Livre 1 : Le tournoi de la rose
Véronique Tardieu

Editions Baudelaire (2019)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

La fantasy et ses sous genres

 

veronique-tardieu_9791020327338.jpgDans Les Amazones. Le tournoi de la rose, le tome premier de sa trilogie à venir, Véronique Tardieu tricote la fantasy et ses sous genres : dark fantasy, epic fantasy, high fantasy. Elle embarque les lecteurs dans une intrigue effervescente, un maelstrom effréné de déplacements, de mouvements, de combats dans un univers lointain et atemporel tout à la fois cauchemardesque et onirique mêlant les mythes, les légendes, la magie. Dans ce monde habité par « les Antares, les Tarodas, les Chawarwa, les Droades et les Mikros », constitué d’Amazones, de géants, de monstres créés par l’esprit, de créatures fabuleuses mi-humaines, mi-animales (« Corbierre (…) en grandissant de petites ailes lui étaient poussées dans le dos pour être aujourd’hui de magnifiques ailes blanches qui faisaient l’admiration de tous »), hybridation incroyable, utopie et dystopie se croisent.

 

La paix menacée

 

Les cinq peuples vivent en harmonie entre eux et avec la nature : « Il fut un temps, où les pays vivaient en paix et où la discorde n’avait pas sa place ». Paisibles, ils évoluent dans un environnement lui même « propice à la paix ». Mais des êtres démoniaques dont les tatouages et le costume ignés revêtent une valeur symbolique satanique et mortifère (« (…) on testait (…) leur résistance en les marquant de l’emblème de Kalbur sur le torse avec un tison rougeoyant. // Ce dessin représentait un ange qui s’enflammait les bras en croix (….) ») hantent l’univers monochrome et dantesque de Kalbur dirigé par Loknord : « Le paysage était inhospitalier, désolé et sans végétation. Il pleuvait quasiment tous les jours, une pluie drue et noire, chargée de poudre volcanique qui laissait des traces partout, détruisait tout car jamais le soleil ne perçait cette sombre cuirasse ». Membres d’un christianisme inversé, dénommés par antiphrases « les anges », ils vivent dans le royaume clos de Kalbur. « (…) Elevés dans la haine, la colère et l’humiliation », ces êtres diaboliques, d’une cruauté inouïe, inimaginable et sadique enlèvent de jeunes enfants, les endoctrinent et les transforment en monstres sanguinaires. La violence engendre la violence. Elle n’est pas innée mais acquise. Les plus faibles succombent ou sont supprimés. Toute une vibration satanique convulse les descriptions de ces personnages préparant une guerre afin de dominer le monde.

 

Le tournoi de la rose

 

Dans l’objectif de défendre les pays et leurs peuples, le roi Tarod crée l’ordre de la rose : « C’était la raison même du tournoi de la rose. Donner un enjeu à des entraînements intensifs et dénicher des combattants d’exception ». Toutes les forces vives des différentes contrées s’unissent alors et s’entraînent pour participer à ce grand tournoi, immense réunion festive et joyeuse fédérant de multiples personnes dotées d’une robustesse physique et mentale exceptionnelle. Les gagnants seront les défenseurs de la lumière contre le pouvoir du Mal, un voile noir se répandant insidieusement : « Je pense que la guerre est inévitable et que les jours à venir sont sombres mon ami mais ce sera aussi pour nous l’occasion de montrer notre courage et de nous battre pour que notre monde redevienne celui de nos ancêtres ». La guerre est « le prix de la liberté et de la paix », rappel de l’adage ancien « Si vis pacem, para bellum ». Le tournoi de la rose constituera un temps de réjouissances exceptionnelles : temps de chants, de danses, de rires (« Des rondes se mirent aussitôt en place autour des deux jeunes filles et toutes se mirent à danser. Leirba entonna un très beau chant, repris en choeur par toutes suivies par Aponi qui chanta le second couplet, le tout accompagné par la harpe et la viole des musiciennes » ) d’où la jalousie, malheureusement, ne sera pas absente. Sijorg, envieux de son frère adoptif Minordre (« Mon père n’a plus jamais été pareil avec moi après l’arrivée de Minordre dans notre famille »), commet, sans arriver à ses fins, plusieurs méfaits pour que son frère soit disqualifié.

 

Le suspense

 

Les destins de ces peuples se croisent au fil des rencontres. Leurs différences physiques, culturelles, linguistiques, techniques ne constituent pas des obstacles. Lors de la préparation du tournoi de la rose, tous oeuvrent sans discrimination dans une logique de paix, d’entente et de fête. La diversité constitue une richesse. Les amazones, femmes de grande taille, dont la puissance est « sans limite et leur entraînement à la hauteur de leur réputation » occupent une place importante dans l’intrigue. Les principales sont les deux sœurs Leirba et Aponi, âgées de dix-sept et quinze ans. Leirba, jolie jeune fille aux nombreuses qualités, dotée du don de seconde vue et d’immenses pouvoirs, est destinée à devenir la prochaine reine. Peut-être sa sœur le sera-t-elle avec elle ? D’emblée naît le suspense. De même, le lecteur s’émeut et s’inquiète pour les tendres Joonis et Blik, la fille du « plus brillant scientifique » de Kalbur, Nopac. Accompagnés de Zenok, un doux monstre gigantesques crée en cachette par Nopac, le couple fuit l’univers de Kalbur car « vivre sous terre était (…) la plus terrible des tortures ». Mais pourront-ils s’échapper ?

 

Un souffle de féminisme

 

Le suspense et aussi l’élégance des combats féminins font la force de l’intrigue. Les descriptions s’apparentent à un jeu vidéo ou à un un film asiatique avec des combattantes, aériennes, semblant voler : « Elles effectuaient des sauts prodigieux, des figures acrobatiques, elles assénaient des coups terribles tout en conservant leur féminité ». Les combats des amazones sont transformés en gracieuses chorégraphies vaporeuses. Leurs corps paraissant perdre leur matérialité s’opposent aux pugilats épiques des géants : « Deux géants combattaient avec des troncs d’arbres. Ils étaient immenses et autour d’eux, des dizaines de géants hurlaient à la mort ». Un vent de féminité et de féminisme souffle dans le roman. Les jeunes femmes y sont audacieuses, déterminées, dotées de qualités exceptionnelles. Chouwa, lancée au galop, vise une cible, lâche sa flèche dans un « mouvement gracieux vers le haut puis en arrière presque comme un mouvement de danse » puis atteint son but avec aisance : « Une personne sur deux parvint à toucher la cible mais une seule en perfora le centre. Cela ne fut une surprise pour personne que Chouwa réussisse cette épreuve ». La plupart des héroïnes du roman, adolescentes courageuses et téméraires, dotées de qualités exceptionnelles vont à l’encontre des stéréotypes de genre souvent présents dans les romans de fantasy. Leurs combats tout à la fois élégants et sensationnels transportent le lecteur dans un véritable maelstrom filmique.

 

Une écriture cinématographique

 

En effet, l’écriture et la composition du Tournoi de la rose sont influencées par le cinéma. La rapidité des mouvements (« Ses déplacements pendant le combat étaient si rapides que l’adversaire avait l’impression de se battre contre une dizaine de personnes »), les gros plans sur les visages ou les corps, les panoramiques permettant l’exploration des espaces naturels grandioses, les décors somptueux ou mortifères arrachés à la banalité du réel, le tempo dynamique du récit, le constant souci accordé à la lumière et à l’éclairage (« Certaines pièces étaient éclairées par la lumière naturelle car même si elles étaient extrêmement profondes, les puits de lumière étaient nombreux ») transforment le roman en narration cinématographique. Non seulement l’influence cinématographique apparaît dans l’écriture, mais le roman pourrait aussi aisément être transposé au cinéma.

 

Le monde surnaturel et vertigineux du premier volet de la trilogie de Véronique Tardieu, Les Amazones, doté d’actions et de suspense à couper le souffle, charmera les jeunes amateurs de fantasy romanesque, cinématographique et de jeux vidéos. On devine que les lecteurs piafferont d’impatience en attendant la suite.

 

 

 



 

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17 février 2020

Le Ballet du Temps

Le Ballet du Temps

Nouria Rabeh

Les Cahiers de l’Egaré (2019)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

image le ballet.jpgDepuis l’Antiquité, le temps, notion insaisissable et abstraite liée à l’Existence, hante l’imaginaire poétique de façon souvent sombre et pessimiste. Or, dans son recueil de poèmes, au titre esthétique, concrétion de ses textes, Le Ballet du Temps, la poétesse Nouria Rabeh, emporte le lecteur dans une chorégraphie en perpétuel mouvement ascensionnel vers la lumière que le commun des mortels ne remarque plus : « Pourquoi faut-il que cet habitant / rongé par une vision limitée / Ne s’émerveille plus ? ».

 

Une écriture de l’intime

 

Avec une écriture de l’intime, le négatif se résorbe dans la poésie, dans l’observation de la beauté de tous les éléments de la Vie. Nouria Rabeh part du quotidien, du vécu, du ressenti, de l’observation pour arriver au monde idéal de la poésie dans des poèmes où la rime et la ponctuation ont été abandonnées, où alternent vers courts et vers longs au rythme fluide et chantant, souffle de la vie, murmure du coeur. Nouria Rabeh reçoit le monde dans sa nudité, puis, émerveillée, elle en retient des instants fugaces, éphémères, les ciselant et les couchant sur le papier. Elle dépeint des états d’âme, des fragments de temps dans une poésie curatrice, purificatrice (« La poésie est un surgissement / Etat d’extase illimité / Qui draine les impuretés »), salvatrice, ouvrant à la joie et à la Vie : « Et faire éclore des poèmes-fleurs / Un choeur de joies ! ». Et elle clame l’allégresse étonnée et légère de créer : « Au réveil du premier rayon / Danse enfin / Les mots s’étonnent / Et sautillent dans le vent ! » : les mots personnifiés semblables à des oisillons folâtres se déplaçant par petits bonds espiègles.

 

L’osmose avec la nature, le monde urbain et le monde des oiseaux

 

La poétesse entre en osmose avec la nature : « Alchimie des sens me reliant / Au soleil, à la lune, aux étoiles / Au moindre grain de sable » ou « Il neige ce matin / Mon cyprès si discret / Dans ce jardin public / Planté à la dérobée / Retrouve une âme / Des forêts lointaines / Aux odeurs de fougères / Et d’herbes folles ». Des métaphores empruntées à l’univers montrent l’existence de correspondances entre elle et la vie cosmique : « Au-delà de la conscience / La porte d’un ciel méconnu / Un monde éclairé de mille feux // Concert des étoiles / Pour maintenir l’équilibre de cet univers imprévu ». Dans la nature et aussi en ville , les oiseaux, intermédiaires entre le ciel et la terre, procurent une sensation de liberté, participant à la guérison de la narratrice prisonnière de sa chambre d’hôpital  : « Par l’épuration complexe / De mes résidus négatifs/ Qui obstruent le canal du lien. // Tout en les utilisant, / Je sens les battements / De l’oiseau en plein vol » ». Ils apportent la joie, leurs chants ravissant le coeur dans les espaces bétonnés, artificiels et gris  de la cité : « Alors qu’en ville, le matin / est pris d’assaut / Par la polyphonie des sons / D’oiseaux qui, sous nos toits gris / Enchantent les murs bétonnés ». L’oiseau devient même dessin figé dans le ciel, œuvre d’art immobilisée, abolition du temps dans « Promenade d’un jour » : « En levant mes yeux / Un dessin d’oiseau / Sur le bleu azur / A l’encre blanche / Les ailes déployées / Comme une offrande ». L’oiseau, don du Démiurge, évolue en image de l’oiseau, symbole de liberté, et en colombe, allégorie de la paix.

 

La réalité urbaine

 

La poétesse emprunte non seulement ses images à la nature, mais aussi à la réalité urbaine, (« Au coeur de la ville / Le crayon de la Part-Dieu »), elle s’intéresse au réel le plus humble du quotidien, « Chaque matin / A la même heure / La benne à ordures / Dont le moteur agité / S’attarde un instant / En ronflant des rafales / De poussière et de fumée / Arpente les rues délaissées », les allitérations en « r » concrétisent les bruits matinaux de l’activité des éboueurs « emportant nos immondices / Et nos rêves de pureté ». Souhait de la narratrice d’accéder à une terre plus pure et aussi plus humaine : « Il y aurait encore / Beaucoup à faire / Pour ré-enchanter la terre » , « enchanter » du latin « incantare », renvoyant à une incantation, à la Gaïa des origines, à la terre encore vierge et innocente, baignée par les quatre éléments constitutifs du monde.

 

Le tissage du Temps

 

Sensible au mouvement de la Vie, de la lumière, de l’écoulement de l’eau, matérialisation du passage, Nouria Rabeh joue avec les saisons réelles et mentales qui s’imbriquent, avec le jour et la nuit, en un mot avec le Temps. Elle relie son passé personnel, inoublié et inoubliable, sa « maison natale », « les oranges / (qui). Brillent au matin », le passé historique violent et mortifère de la Shoah, au présent à savourer dans toute sa simplicité ( « La joie simple d’être / Là ») et au futur ouvert sur l’espoir et la confiance. Le temps s’écoule chez elle naturellement, sans peur, loin de tout sentiment tragique.

 

L’humanisme

 

Dans ses poèmes lyriques, la poétesse donne à lire son moi profond, se confie : après le silence, les trésors gisant au fond d’elle-même longtemps tus, (« Durant des décennies, on m’a fait croire / Que je devais me taire et me terrer »), elle chante sa vie recommencée, la célèbre, grâce à la poésie et à son Maître de l’existence qui a forgé l’humaniste qu’elle est désormais : « Depuis cette rencontre inouïe / Mon maître de l’existence / A veillé sur ma croissance / Sans jamais trahir sa pensée / Qui a fait naître en moi / La graine de l’humanisme / Et une aventure authentique ».

Ses poèmes, célébration du vivant sous toutes ses formes, - humaines, animales, minérales, végétales -, suivent le rythme des saisons et de la Vie : allant des « Pas chancelants de l’enfance » à la mort, une mort acceptée, apprivoisée, « Fin d’un cycle », « La marque d’un destin ». Ils sont chants fluides comme l’eau, élément fugitif, régénérateur, symbole de la vie et du passage, qui coule dans nombre d’entre eux : « Le flux et le reflux / Merveilleuse roue du temps / Autour des saisons ». Eau et musique dont les champs lexicaux abondent ( « pluie », « l’eau », « flot », « inonder », « source », « fleuve », « larme », « notes », « violon », « valse », « Musique du Temps », « tambours », « chant »….) se tricotent harmonieusement,  « Quelques notes / Légères et fluides / D’un Clair de Lune / Au bord de l’eau. Debussy a réussi / A me porter / Vers un paysage simple / Où l’on entend le vent / Et les vagues danser », concrétisation de la frénésie de vivre et de créer de cette poétesse prenant le temps de s’interroger sur elle-même , « Comment transformer mon destin / Si ce n’est en brisant les murs / De mon petit égo, trop fier de lui » pour surmonter les épreuves, s’accepter, renaître toujours meilleure , toujours plus légère : « Plus je me défais de mes pesanteurs / Plus je m’élève dans les airs / Plus je redescends solide et optimiste ». De son introspection et de son harmonie intérieure est né Le Ballet du Temps, un recueil poétique esthétique tourné vers la Beauté de l’Art, de la Nature, de la Vie. Le Ballet du Temps, œuvre de Lumière et de Paix, reliant les Hommes et le cosmos dans l’amour universel.

 

 

Pour information :

Un autre recueil poétique de Nouria Rabeh, paru en 2007, à lire, Roses des sables :

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2007/12/...

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12 février 2020

Les Chroniques du Pacifica Tome I : Les fils de Bor

Les Chroniques du Pacifica

Tome I : Les fils de Bor

Blanche de Kerity

Les Editions Baudelaire, 2019

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

Un univers proche de la high fantasy

 

Image Blanche de Kérity.jpgEn ce début de XXIe siècle, la fantasy attire de plus en plus les lecteurs, jeunes et moins jeunes. Ce genre littéraire nouveau, d’origine anglophone, possède de multiples facettes. Blanche de Kerity, quant-à-elle, dans Les Chroniques du Pacifica. Tome I : Les fils de Bor, embarque le lecteur dans un monde pré-médiéval imaginaire et merveilleux proche de la high fantasy chaque protagoniste entreprend une quête souvent plus personnelle que collective. Dans une narration complexe, le lecteur suit les multiples personnages dont les destins se croisent, dans un maelstrom de déplacements et d’actions.

 

Le réalisme précis et esthétique

 

La narratrice, dans une intrigue respectant la chronologie, situe avec précision le temps et l’espace. En l’an 280, après le Massacre qui manqua de détruire les six royaumes d’un « vaste territoire, ceint du Nord au Sud » par des frontières naturelles montagneuses et maritimes, Connord VII, un soixantenaire, jadis très bel homme, « le meilleur Pacificateur que les Territoires n’aient jamais connus », dépourvu d’héritier, va fêter son Jubilé et choisir son successeur. Ce n’est pas chose aisée. La compétition est rude entre les différents prétendants pas toujours mus par des sentiments généreux, mais plutôt par l’ambition (« Mon cher mari porte l’ambition comme une cape d’hiver ») et l’esprit de conquête.

Les décors où se déroulent les nombreuses intrigues sont méticuleusement détaillés. Des descriptions, immobilisation momentanée du récit, soucieuses d’esthétisme, emmènent le lecteur dans des villes et des villages coquets, colorés, joyeux (« Les maisons de bois étaient peintes de couleurs vives, pourpre, cyan, jaune d’or,orange et d’un vert qui rappelait l’herbe grasse du printemps. Elles étaient basses, un seul étage abritait ses occupants (….) », lieux lumineux agréables à admirer et à vivre (« Les maisons se tenaient lovées les unes contre les autres, donnant l’impression de vouloir se tenir chaud. Les façades étaient claires, légèrement teintées de rosée, pour beaucoup d’entre elles surmontées de dômes ouverts sur le ciel »). Les jardins entourant les habitations, baignant dans une atmosphère fraîche, parfumée, habillée de poésie, sont paradisiaques, « Le petit jardin était un havre de paix, du centre s’élevait une fontaine entourée de fleurs et d’herbes aromatiques, dont le jet d’eau rafraîchissait l’édifice et produisait un doux murmure », « Perché sur un promontoire balayé par la brise, au-dessus d’une lagune d’un bleu azur, le palais scintillait avec la splendeur d’un rêve d’opium. Des bougainvilliers étincelaient sur les murs blanchis. Des gargouilles ornaient les minarets qui dominaient les cours et jardins noyés de soleil, les oiseaux chantaient et les palmes ondoyaient dans le vent ». Sollicitant tous les sens, ces lieux somptueux appellent le repos et la rêverie. La narratrice composent de véritables tableaux. Les indications géographiques, les espaces traversés par les protagonistes sont représentés précisément, chacun avec leurs spécificités : montagnes abrupts, désert arides… Dotée aussi d’une maîtrise de la composition du portrait physique et/ou moral, la narratrice à la faveur d’une psychologie fouillée, du moindre détail rapporté, donne vie à des personnages très présents, plus vrais que nature, agréables ou désagréables, sympathiques ou antipathiques, que le lecteur retrouvera avec plaisir dans les tomes suivants, s’attachant à nombre d’entre eux, craignant pour leur avenir, s’interrogeant sur ce qui va arriver, emporté par le suspense et le mystère : Gass est-il vraiment mort ? Il parle toujours à Wiil !

 

Le surnaturel

 

Alors que les repères spatio-temporels du prélude structurent le texte lui donnant réalisme et cohérence, le narration dérive soudain dans le surnaturel avec le surgissement brusque et brutal du Kracken, fils du Dieu Bor, auquel seuls ceux qui ont eu affaire à lui croient : « Le sol trembla, la mer au loin sembla entrer en éruption, une gueule émergea des flots et le village disparut ». Dans une espèce d’épopée apocalyptique, un village entier meurt dans un combat inégal entre un monstre marin tout puissant et des humains, malheureuses victimes surprises par la tragédie. Puis d’autres éléments, à travers une écriture de la dérive des repères accompagnée d’indications rationnelles, embarquent le lecteur à mi-chemin entre le merveilleux et le fantastique. Les noms, prénoms, d’origines nordiques, anglo-saxonnes, le lignage de chaque personnage, la chronologie ancrent le récit dans le réel. Mais des noms proches de l’univers mythologique, des objets chimériques, des animaux extraordinaires, une prolifération de dieux..., constituent des envols surnaturels. L’écaille du Kracken, objet mystique et fabuleux, aux multiples pouvoirs, perdue par le monstre lors du Massacre, - « il n’y en a que six dans tous les territoires » - est dotée de multiples pouvoirs. Elle est capable de « maintenir l’âme d’un défunt dans (le) niveau astral. Le mourant qui l’ingère restera près de celui qui la prescrit et il sera pour toujours son gardien sur cette terre ». Protectrice, susceptible de chasser le Kracken, elle sert de laissez-passer à Gusta, mais elle est terrassante pour Will chez qui elle provoque de violentes transes et des flash : « La voix de Will se fit plus faible, tremblante. Il fut pris de sueurs froides, sentit son estomac se nouer et les images se firent plus nettes dans son esprit ». Cette écaille, on le devine, jouera un grand rôle dans les tomes suivants.

Dans ce monde parallèle au nôtre et s’en rapprochant, loin de nos technologies avancées, dans ces temps reculés, les humains se déplacent sur de gros oiseaux, volatiles transformés en moyen de transport, les Ucceliz, chevauchés comme des chevaux aériens. Les voyageurs ont ainsi la possibilité de circuler rapidement en volant, d’observer le monde du haut du ciel comme le permettent nos actuels avions : «  (…) la bête s’élança dans le vide. (…) Elle n’osait pas ouvrir les yeux de peur du vertige. Et pourtant, comprenant la chance qu’elle avait de voler, elle se décida à regarder. C’était merveilleux, les champs défilaient sous ses yeux, les collines verdoyantes, les vaches semblaient de petits points au loin ». Blanche de Kerity part du réel et le transforme de façon inattendue mais cohérente.

Malgré des rivalités, des haines, des peuples de combattants, les traditions mortifères des Sélénites qui, telles de mantes religieuses, tuent le géniteur de leur futur enfant, Pacifica est un univers porteur de vie. Des femmes, les Scienzatas, êtres bénéfiques, accessibles à la souffrance, ont entre leurs mains des secrets expérimentaux de la médecine, usant de plantes diverses. Réceptives, elles sont capables de lire dans les pensées ; don qui se transmet de mère en fille ; et d’avoir une emprise mentale sur leur interlocuteur. Elles possèdent un savoir inné et aussi acquis par des formations approfondies dans un monde où le livre joue un grand rôle chez les lettrés.

 

Un ouvrage singulier et multiple

 

Blanche de Kérity emporte le lecteur dans un véritable tourbillon avec un tempo allègre, bondissant, soutenu, entrecoupé par le rythme plus paisible des dialogues mis en italiques. Les Chroniques du Pacifica, roman de high fantasy, roman de fiction historique, roman de formation, d’initiation, doté de mystère, de suspense n’est pas seulement un ouvrage ludique, il parle aussi de thèmes sociétaux actuels, évoquant l’homosexualité, les enfants illégitimes, notre monde et ses tares   comme la jalousie, la soif du pouvoir, le viol, la violence, les phénomènes d’extinction massive présentée de façon métaphorique avec le Cracken qui avale le village de Gusta, inondation engloutissant bâtiments et humains. Cet ouvrage fait réfléchir sur la nécessité d’acquérir de façon urgente la Sagesse pour protéger le monde du chaos : « Les hommes ont entrouvert la porte du chaos, ils ont oublié la voix de la sagesse », « Le Monde doit s’assagir s’il veut refermer l’Abîme ». Les catastrophes naturelles appartiennent à l’histoire de la Terre, mais nos contemporains inconscients, sans cesse à la recherche du profit, en sont désormais les plus grands responsables.

 

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26 janvier 2020

Puisque voici l'aurore

Puisque voici l’aurore

Annie Cohen

Des Femmes. Antoinette Fouque (2020)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

Un récit personnel

 

image aurore.jpgPuisque voici l’aurore, un journal, un récit personnel, une mise à nu, « Ecrire et écrire sans intention romanesque »  : le journal de l’écrivaine et plasticienne Annie Cohen, victime en 1999 d’un accident vasculaire cérébral, prisonnière depuis ce jour terrible d’un corps malhabile, dépourvu de souplesse : « J’ai perdu ma dextérité manuelle », « Je ne marche plus, je suis du ressort de la chaise roulante (…) Ce sont les suites de l’AVC, des régressions, des manifestations sordides, tremblements des jambes, besoin d’une canne, d’un infirmier ». Les migraines, la dépression, l’angoisse, la peur de la mort l’envahissent : « Broyée d’angoisse, comme encerclée de trac, de peur, de noirceur. Le fou sentiment de frayeur qui prend à la gorge ». Dans sa vie désormais restreinte, le réconfort dépend des médicaments, de la cigarette de haschich, du cannabis, des séances de kinésithérapie, de la présence de FB, l’homme tant aimé, aidant, attentif, (« Je l’aime à m’étouffer »), et de Lola, la petite chienne.

La seule évasion vient des souvenirs d’un passé heureux, lumineux, à la « saveur de miel » et des mots.

 

L’évasion par les souvenirs et les mots

 

Les souvenirs réveillés par d’anciennes photographies, lors de séances chez la psychanalyste ou la psychologue consolent l’intime : souvenirs d’enfance, les grandes fêtes juives en famille à Sidi-Bel-Abbès. Souvenirs du temps de la jeunesse, époque du dynamisme et de la liberté : « Quand je rêve, je me revois à Isla Mujeres, un été d’allégresse. De liberté, de force à découvrir, à marcher, de bonheur simple et quotidien, nager, partager les jours et les nuits si loin de Paris et si proche d’une sorte d’équilibre ». Souvenirs lointains, souvenirs proches, souvenirs de menus moments de la vie à la saveur intense, de lieux divers : l’Algérie et sa Méditerranée , « les vagues, la plage de Staouéli sous les parasols », « l’eau verte et chaude » de Isla Mujeres, l’île mexicaine, Paris, la Bièvre, la rivière disparue enfouie sous son immeuble. Les métaphores liquides, le champ lexical de l’eau, rappel inconscient du liquide amniotique protecteur, constamment présents dans son récit : « j’avance en hurlant les phrases comme sous les eaux de la piscine », « replonger pour appréhender l’avenir », «  Voilà bien l’image de l’engloutissement », « se jeter à corps perdu dans la mer des mots »  irriguent le texte, disent implicitement le plaisir de nager d’avant l’accident et le plaisir d’écrire. Évasion par les souvenirs et les mots. Les mots mis sur les maux psychiques et physiques du quotidien. Mettre en mots la douleur physique, le ressenti, l’angoisse, la possible absence du lendemain, la folie qui s’empare de soi, l’amour extrême pour FB. Par le jeu des mots, mots concrets, brûlants et glaçants, étouffants et suffocants, (« (…) un halo d’angoisse vous assaille. (…) La boule au ventre ne se dissout pas. Elle gonfle, elle opprime davantage, elle occupe un espace circulaire (….) », « La dépression ne laisse pas sa place. Elle étouffe les veines des entrailles », « C’est plus fort que tout, l’angoisse énorme, dans les veines », « le ballon chargé du gaz noir qui pèse sur mes entrailles »), la narratrice donne à voir son esprit et son corps suppliciés et fait appel au corps même du lecteur. Outre l’empathie, l’identification, ce dernier ressent le dit de l’auteure. Les références au corps, aux sensations dominent, matérialisant les affects de la femme angoissée. Par le pouvoir évocateur des mots, l’angoisse devient palpable. Les dessins en lien avec le récit transposent picturalement son ressenti, son existence. Série Cannabis, dessin à l’encre de Chine, (29 x 21 cm, Mémillon, 2013), figures schématiques aux traits fins, répétées à l’infini, est à l’image de son vécu. Ce dessin matérialise la douleur de la marche aidée ou solitaire, la répétition des mêmes pas dans un lieu réduit et borné comme sa chambre ou la cour de son immeuble.

 

Le passé et le présent s’entrelacent dans des allers retours désordonnés, sans liens parfois, selon les déambulations du flux de conscience. Des retours en arrière soudains, des reprises sur le présent. Un mot crée un déclic, mot pris dans sa polysémie : « Chapeau la psy, chapeau ! // Qui a ouvert le magasin de chapeaux de ma grand-mère. Chapeau ! De mariée, de deuil, de soirée à l’Opéra, bibis comiques ». La voix narrative suit son ressenti, ses sensations, ses émotions. Le souvenir de « la place de la petite bergère d’Ivry » embarque la narratrice dans une digression : la cruelle mésaventure de la petite bergère ; la vue d’un bas-relief représentant « un épisode de la légende de Julien le Pauvre » rappelle la lecture du conte de Flaubert. Les références culturelles sont toujours présentes à l’esprit et au détour d’une phrase.

 

L’Art, c’est la vie

 

Calligraphier est un retour symbolique aux origines judaïques : « Y passer ses jours, ses nuits et accomplir une Torah personnelle ». C’est une espèce de prière (« Il s’agit d’implorer le Dieu de l’écrit »), une quête existentielle. Ecrire, dessiner, c’est vivre : « J’écris pour prouver que je suis vivante », c’est faire reculer la vieillesse : « Ecrire est la garantie la plus active pour occuper le temps et éloigner la sénescence ». Ecrire, pour tenter d’estomper le regard angoissé porté sur cette vie qui mène inexorablement à la mort, non sens total, inacceptable. Mort progressive : « La femme de Isla Mujeres est morte. Celle d’aujourd’hui est tremblante d’angoisse ». Etre la même et une autre, désormais amoindrie, diminuée, écoulement du vécu concrétisé par le passage épisodique du pronom de la première personne « je » à celui de la troisième « elle » : recul, distance, dédoublement dû à un « nouveau médicament » ?

L’art est un des biens les plus précieux de la vie. Il permet de résister. Le journal d’Annie Cohen est le réceptacle de ses pensées, de son mal être, de ses douleurs physiques et psychiques qui la minent, répétées au fil des pages, au gré des jours et des nuits. L’auteure emmène le lecteur au coeur de la dépression, dans les replis les plus profonds de son esprit, de sa conscience, de son ressenti avec une écriture viscérale. Mais elle ne reste pas repliée sur elle-même, elle évoque les aléas de la société, de l’Histoire passée, les souffrances de la Shoah, et présente : « Une camionnette fonce dans la foule des Ramblas de Barcelone ». Elle est dans la vie et dans l’Art, mêlant réalité et transfiguration du réel par le biais de sa plume esthétique.

 

Un écrit novateur

 

Le journal d’Annie Cohen est novateur et original, loin du traditionnel journal en prose, daté, écrit au jour le jour. Il est journal et surtout œuvre littéraire, œuvre poétique dans son expression, sa mise en page où surgissent des poèmes en vers libres, des dessins, cris du coeur et du corps. D’emblée son titre interpelle. La conjonction « puisque » fait attendre une justification déroulée au fil des pages, « l’aurore » annonce la disparition de la nuit et un jour nouveau. Tous les mots, les figures de style, la transposition picturale de son ressenti, sont ciselés avec soin, nourris du surréalisme : « J’avais bien vu le crâne sans cheveux de cette femme planté de bougies blanches allumées. La cire coulait sur ses joues, le feu des mèches donnait la lumière au décor », de références cinématographiques, judaïques, de renvois à divers artistes comme le jardinier Le Nôtre, la sculptrice Camille Claudel …

L’écriture permet de transcender l’expérience émotionnelle. De la douleur naît l’oeuvre d’art, - pas toujours aisée à faire éclore -, et finalement l’espoir, la joie. Comme l’écriture, l’ouverture ardue de la cloison de l’appartement menant à celui d’à côté acheté depuis peu introduit sur un ailleurs positif. Après les ténèbres, au bout de la nuit, il y a l’aurore, l’acceptation heureuse de la réalité. « La vie est triomphante », point d’orgue final du journal, aux vibrations éclatantes.

 

 

 

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12 janvier 2020

Mur Méditerranée

 

Mur Méditerrannée

Louis-Philippe Dalembert

Sabine Wespieser Editeur (2019)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

image mur.jpgLa mer, entre fascination et répulsion : rêve d’un ailleurs meilleur. Rêve souvent inaccessible et impossible. Traversée mortifère. Mer, mur inexpugnable. Mur Méditerranée.

Des milliers d’humains contraints de fuir la guerre, la dictature, la misère. Marché de dupes, vendeurs de rêves. La mort souvent dans des eaux sépulcrales. La tragédie du XXIe siècle avec ses milliers de déplacés, souvent rejetés. Mais aussi la solidarité, la main tendue et serrée. Comme pour les Hébreux de la Bible, le désespoir mais aussi l’espoir : « Mon père était un Araméen nomade, qui descendit en Egypte : il y vécut en immigré avec son petit clan (…) Le Seigneur nous a fait sortir d’Egypte à main forte et à bras étendu, par des actions terrifiantes, des signes et des prodiges.. Il nous a conduits dans ce lieu et nous a donné ce pays, un pays ruisselant de lait et de miel » (Deutéronome 26, 5-9). Les migrants actuels comme les Hébreux cherchent une terre où pouvoir vivre. Déjà dans son précédent ouvrage, Avant que les ombres s’effacent, Louis-Philippe Dalembert parlait des migrants d’hier et d’aujourd’hui. Dans Mur Méditerranée, il donne voix aux sans voix actuels avec humanisme, oscillant entre fiction et réel, utilisant toutes les ressources de la langue pour mettre en images et en récit l’univers des déplacés. Pour ce sublime ouvrage fondé sur un fait divers datant de 2014, Louis-Philippe Dalembert a obtenu, le 8 novembre 2019, le prix de la langue française.

 

Du fait divers au livre

 

Alors que les historiens montrent comment se déroulent les événements, que les journalistes racontent les catastrophes, seul l’écrivain, loin des énoncés théoriques, sans verser dans la pédagogie, montre les horreurs du réel en se glissant, par la focalisation interne, le monologue intérieur, à l’intérieur des personnages, donnant leur vécu, leur ressenti, leurs souffrances profondes. Dans Mur Méditerrannée, Louis-Philippe Dalembert fait pénétrer le lecteur dans l’univers intime de ceux que l’on appelle les migrants, dans l’exil intérieur qu’ils transportent, crée toute une atmosphère d’espoir et de désespoir, de cruauté et d’amitié. Se fondant sur une tragédie réelle, le naufrage en Méditerranée en 2014 d’un chalutier sauvé par un pétrolier danois, il insuffle la vie, donne un nom, un visage, une personnalité à ces êtres, véritables héros, fuyant par désespoir, au péril de leur vie, la misère, la guerre, le totalitarisme, les catastrophes naturelles dues au changement climatique... Rupture totale entre le passé et le présent de ces exilés, entre des racines brisées et un enracinement souhaité mais souvent impossible.

 

Des femmes dans la tourmente

 

Dans ce roman réaliste polyphonique, à la structure non linéaire, tricotant passé et présent des personnages, des histoires s’enchâssent. Plusieurs voix, plusieurs destins s’entrecroisent, ceux de nombreux personnages, principaux et secondaires, mais essentiellement ceux de trois femmes d’origine religieuse et sociale différente. Dans Mur Méditerranée, les classes sociales, les différentes nationalités, les religions se côtoient, implorant la même divinité quel soit son nom : « Dieu, Allah, Hachem, Ashiakle, Olokun, Biher, Ngaan ... » partageant la même destinée. Destinées de trois femmes pour casser l’image que certains ont des migrants : des masses d’hommes, musulmans de préférence. Semhar « une petite Erythréenne », se rêvant institutrice pour « dessiller les yeux (des filles) sur la beauté du monde », jeune femme « si frêle qu’on n’osait la toucher, de peur de la casser», à l’allure cependant « de roseau déterminé qu’aucun alizé ne saurait rompre ». Chrétienne orthodoxe, « vraie crevette de bénitier », elle fuit après avoir été contrainte de répondre, comme tous les jeunes de son âge, à l’appel sous les drapeaux pour une « durée indéterminée » selon le bon vouloir du président dictateur Isaias Afwerki. Chochana, appartenant à la communauté juive du Nigéria, jeune femme « de forte corpulence », vaillante, solide, énergique, intransigeante en affaires souhaitait être avocate. Et Dima, une bourgeoise syrienne musulmane, dotée d’un sentiment de supériorité sociale et ethnique, pétrie de préjugés, mariée à Hakim, mère de deux fillettes Hana et Shayma.

 

L’exil forcé

 

Pour des raisons différentes, toutes trois ont fui le coeur brisé leur pays aimé : on ne quitte jamais la patrie de ses ancêtres, ses parents, ses amis, sa maison, ses racines, ses habitudes, rempli de joie.

Chochana, ayant accepté « l’idée qu’il n’y avait aucun avenir pour les jeunes de son âge sur sa terre natale » encore féconde et accueillante il y a quelques années, fuit la misère résultant de la sécheresse « cruelle, telle une onzième plaie d’Egypte ». Elle embarque en compagnie de son « baby brother » comme elle le nomme affectueusement, son jeune frère Ariel sur qui elle veille avec tendresse, et avec Rachel, son amie d’enfance, « son amie de toujours », une jeune fille enjouée et optimiste. Mais n’ayant pas fini de payer ses passeurs, elle ne pourra quitter le sinistre hangar libyen faisant office d’abri. Dans le centre de rétention, Chochana « pr(end) sous son aile Semhar, la protèg ( e ) contre les autres qui la brutalisaient sans état d’âme pour une bouchée de nourriture ou des babioles rapportées du dehors ». Chochana et Semhar deviennent inséparables. Leur amitié constitue un rempart contre l’adversité : le sadisme des passeurs, les rivalités, le Mal. Après leur interminable, douloureux et terrifiant séjour en Libye, elles pourront, suite à un long et éprouvant trajet en zodiac, accéder au chalutier qui les emportera vers un avenir rêvé meilleur, sur les côtes de Lampedusa,   l’ Europe enfin : un bâtiment « rempli à ras bord. Plus de sept cent cinquante personnes, (…) réparties en fonction du prix payé pour la traversée. La majorité, dont Semhar et Chochana, étaient reléguées dans la cale (….) les passagers du pont étaient arabes, des Moyen-Orientaux et des Maghrébins pour l’essentiel. De rares nantis avaient trouvé refuge dans les deux étroites cabines derrière celle du capitaine, dotées de couchettes gigognes avec matelas mousse ». C’est en grimpant sur le bateau à l’aide d’une échelle de corde que les deux jeunes femmes se heurteront à Dima et à sa famille. Une Dima méprisante et raciste à l’égard des Subsahariens, personnes jamais rencontrées dans sa Syrie natale. De la méconnaissance naît la peur, le rejet et la haine. Dima avait une vie facile et aisée en Syrie pays auquel elle est « viscéralement attachée » mais la guerre « avec ses vrombissements incessants d’avions et d’hélicoptères. Les sifflements des missiles qui déchirent le jour comme la nuit (….) Les immeubles qui s’effondrent dans un fracas de béton et de poussières (….) Les appels au secours d’êtres humains auxquels on ne peut apporter aucune aide (…) » l’oblige à fuir Alep, puis Damas.

 

Mer Méditerranée, Mur Méditerranée 

 

Louis-Philippe Dalembert dit l’indicible, l’horreur, la peur, l’angoisse. La mer, toile de fond et personnage de l’ouvrage, possède de multiples visages. Paisible, elle symbolise l’ailleurs rêvé, l’accès à la liberté, à une vie supposée meilleure. La mer immense et houleuse signifie le danger, le possible non retour, la privation de sépulture. Sur leurs fragiles embarcations les déplacés se heurtent à cette effroyable réalité : « D’un seul coup, la mer catapulta le bateau sur des hauteurs que, du fond de la cale, Chochana imagina tutoyer la pointe du Kilimandjaro, avant de l’entraîner dans des profondeurs abyssales ». Le déchaînement brutale de la mer personnifiée, déchaînement concrétisé par les allitérations en « r » matérialisant le fracas des eaux contre la coque du bateau, par le lexique hyperbolique de la violence, de la rage, de la folie montre les dangers mortifères de la mer : «  Parfois, les vagues se retiraient, en signe de trêve, de courte durée, hélas. (…) En fait, elle partaient recharger leurs batteries au loin avant de revenir avec plus de hargne, cogner encore et encore contre la coque. Elles cognaient telles des possédées. Cognaient sans reprendre souffle ». «  (…) le vent redoubla d’ardeur, barrissant tels dix mille éléphants en colère. Les vagues bouillonnaient autour du chalutier (…) soudain, il se coucha sur le flanc droit, et les vagues happèrent une dame et son fils ». Le chalutier, dans une danse métaphorisée, danse de Saint Guy menaçante et dangereuse (« Le chalutier réexécutait sa chorégraphie de bateau ivre et fou, faite de plaquages impressionnants à babord et à tribord, de précipités abyssaux (...) »), les répétitions, le rythme accéléré et heurté des phrases font ressentir au lecteur le convulsif tangage, matérialisent l’effroi, la terreur d’être engloutis dans ces abysses inconcevables à la voix sépulcrale. Pour les passeurs charognards, violeurs, avides de s’enrichir, la mer constitue un marché financier lucratif. Les contrebandiers réifient, animalisent comme le prouvent leurs actes sadiques et leur lexique (« marchandise », « bétail », « cheptel ») les « damnés de la terre africaine ». Pour les partisans de la haine et de l’intolérance, gorgés d’opinions préconçues et diffamatoires à l’égard des réfugiés, confondant islam et islamisme, imaginant que tous les réfugiés sont musulmans ( et quand bien même !) la mer est une passoire. Ils brûlent de construire un mur pour barrer la route aux exilés : « leur rêve, à moyen terme, était d’ériger un mur en Méditerrané pour barrer la route aux envahisseurs musulmans du Sud, comme cela se faisait déjà dans d’autres régions du monde qui avaient plus à coeur l’avenir de leurs citoyens ». Mer Méditerranée, véritable mur, « Mur Méditerranée », infranchissable pour beaucoup, tombeau inexorable, « asile de mort » (1)

 

Une vision sans concession de l’humain

 

A la violence de la mer, s’ajoutent la faim, la promiscuité, la brutalité des passeurs, la chaleur insoutenable la journée dans la cale du chalutier, le froid glacial la nuit, la puanteur (« Au bruit, il fallait ajouter les odeurs. Celle âpre et nauséeuse du gazole se mêlait aux relents de poisson pourri, qui étaient restés collés à la charpente de la cale. A chaque planche, chaque interstice ») due aux poissons transportés que Dima, dégoûtée, attribue aux passagers noirs : « A sentir les effluves de poisson avarié de leurs aisselles. Etait-ce leur odeur naturelle s’interrogea Dima ? ». Puanteur, dans son esprit bourgeois, des pauvres, de l’Autre, caractérisés par leur prétendue saleté, leurs supposés miasmes délétères, justifiant encore davantage son dédain et son insolence à leur égard, son refus de tout contact. Pourtant, c’est cet Autre, ressenti comme abject, qui sauvera son enfant de la noyade : « La petite Shayma, la benjamine de Dima, fut projetée à l’eau sans que son père, dont elle tenait la main n’ait rien pu faire pour la retenir. Pendant que Hakim, tétanisé, s’interrogeait sur la décision à prendre, Semhar plongea dans les flots agités (….) Dans un ultime effort, Semhar réussit à agripper le gilet, puis le bras de la fillette, qu’elle arrima sous une aisselle avant de nager vers la vedette la plus proche ». Mais même au fond de l’abîme, les représentations sociales et ethniques résistent. Malgré l’acte héroïque et généreux de Semhar, la bourgeoise syrienne reste sur son quant-à-soi. Fin psychologue, sociologue, humaniste, le narrateur prouve combien il est difficile de lutter contre les préjugés et la bêtise !

 

Donner à voir la réalité

 

Louis-Phlippe Dalembert met en lumière des situations vécues. Les faisant apparaître, il les révèle et les dénonce. Dans le microcosme constitué par le chalutier une vision des hommes se dégage sans concession. Le narrateur dit, sans sombrer dans le pathos, cassant les moments tragiques avec de l’humour et de l’ironie, des choses terribles, horribles comme la cupidité, la barbarie des passeurs et des gardiens, la réification, l’animalisation des réfugiés. Ses personnages dotés d’un esprit critique et d’une grande maturité politique amplifient la dénonciation, ciblent les responsables, proposent de fines et justes analyses sur la situation géopolitique mondiale. Touchés au plus profond d’eux-mêmes, - l’intelligence du coeur, de l’expérience se mixant à la compréhension - , ils proclament la responsabilité des « grands » de ce monde : « L’homme hurla. Hoqueta qu’il avait consenti ces sacrifices et pris tous ces risques afin d’offrir un avenir à sa famille, à son fils. Loin de la guerre en Libye. Que le président français Sarkozy et ses acolytes occidentaux avaient foutu la merde dans son pays. C’est eux qui les avaient contraints à partir. C’est à cause d’eux si, aujourd’hui, sa femme et son garçon étaient morts », la complicité des grandes puissances, leur indifférence, leur hypocrisie, leurs beaux discours. Ils dénoncent le mythe de la France soi disant pays des droits de l’homme : la France et ses politiques qui « passent leur temps à se gargariser de mots : pays des droits de l’homme par-ci, terre d’accueil par là… Mais, à la moindre tension sociale, ils jetaient la question de l’immigration en pâture à la vindicte populaire, relayés par des intellectuels frileux, au verbe haute, versés dans l’art de la courtisanerie. Sous prétexte de ne pas créer d’appel d’air, ils restaient plus enclins à accueillir les dictateurs déchus que leurs victimes ».

 

Quand la littérature l’emporte

 

Dans Mur Méditerranée, la réalité est toujours appréhendée au travers du prisme subjectif de chaque personnage. La focalisation interne, le style indirect libre, le lexique personnel de chaque protagoniste font entrer dans l’intimité de leur esprit, de leur mentalité, de leurs vécus, de leurs ressentis. La trivialité des paroles et des pensées de certains personnages se tricote avec la langue recherchée du narrateur. Louis-Philippe Dalembert fait résonner avec naturel les expressions linguistiques de chacun, plongeant le lecteur dans leur univers africain, italien, anglophone, arabophone, musulman, juif : « Alhamdulillah », « Yallah ! Yallah ! », « Mazal tové », « Beezrat Hachem », « Keep quiet », « Cazzo ! non possono rimanere tranquilli » ou raciste : « la négresse », « nigrou , « vos crânes de qird », « deux znuje ». L’écrivain jongle habilement avec les mots, leurs sonorités, les niveaux de langue, les figures de style avec ses comparaisons contextualisées, « son rire de chacal », « Ratatinée de peur, comme une vieille outre vide oubliée au soleil », « Le temps (…) avait filé à la vitesse d’un serpent dans le désert », « têtues comme des chamelles », son renouvellement des clichés, « crevette de bénitier », avec le tempo du récit, heurté sur la mer démontée, alerte sur les chemins de Libye dans les taxis-brousse, les containers, les quatre- quatre endiablés. Des références bibliques ponctuent l’ouvrage : des épigraphes en tête de chapitres, « N’aie pas peur des souffrances que tu es sur le point de subir. Voici, le Diable continuera à jeter en prison quelques-uns d’entre vous, pour que vous soyez pleinement mis à l’épreuve, et pour que vous ayez de la tribulation (…) Montre-toi, fidèle, même jusqu’à la mort, et je te donnerai la couronne de vie ». « Livre de la Révélation, II, 10 » , mise en abyme de l’apocalypse vécue par les passagers, imprégnée toutefois d’espoir. Même au fond de l’abîme le plus épouvantable s’ouvre une issue lumineuse. Il y a toujours l’espoir au bout de la route, la Vie continue. Sur la terre ferme enfin atteinte, la solidarité, l’amitié, la joie, le sourire s’imposent. La justice est rétablie. La plupart des sanguinaires passeurs sont arrêtés. Des références bibliques circulent aussi dans des comparaisons issues d’esprits empreints de religion (« la terre, elle, semblait frappée de malédiction. Elle était devenue aussi stérile que le ventre de Sarah, la femme d’Abraham, avant que Hachem, dans Son immense compassion, ne décide de la bénir et ne lui permette de procréer », « A moins de creuser une tombe et de s’y enterrer. Comme Caïn tentant en vain de fuir l’ire de Hachem, après avoir assassiné son frère jumeau Abel, dédramatisa Chochana »), prières ferventes de passagers effrayés, angoissés par les coups de boutoir des vagues, par la cruauté inimaginables des passeurs en réponse à leurs demandes et à leur rébellion, ou confiance en le Très-Haut et foi ardente : « A force d’opiniâtreté, Josué a fait s’effondrer les murailles de Jéricho ». Des clins d’oeil littéraires, (« Comme les animaux de la fable, tous étaient frappés », «  prudence est mère de sûreté »), des références intertextuelles, sceaux de l’écrivain Louis-Phlippe Dalembert, maître en Belles Lettres , sillonnent le récit.

 

L’ouvrage de Louis-Philippe Dalembert est solidement documenté. Les noms des lieux, leurs descriptions rigoureuses, des dates précises ancrent le récit dans une temporalité réaliste. Mais ce roman n’est pas un simple reflet du réel. Le réel et la fiction se rejoignent. De la réalité sociale et historique, du fait brut, de la superposition de l’Histoire, de l’histoire collective et de l’histoire privée, Louis-Philippe Dalembert accède à l’Art. Louis-Philippe Dalembert rédige un ouvrage au tempo alerte, doté de péripéties, de rebondissement, de suspense, d’émotion. Il donne à voir et à vivre une véritable épopée contemporaine : la lutte des plus faibles contre les éléments, contre les forces du Mal, de la destruction et de la mort, véhiculant malgré toute la noirceur de son microcosme l’Espoir en l’avenir. Mur Méditerranée est le réceptacle des absents, l’écriture donnant vie à tous les disparus afin de ne pas les plonger dans l’oubli.

 

(1) expression de Victor Hugo

 

Une analyse écrite en hommage à un beau livre, à un écrivain apprécié et à tous les MNA rencontrés : des jeunes admirables, pleins d’espoir, avides d’apprendre et de réussir qui m’ont profondément marquée : Daouda, Aboubakar, Mohamed, Hamadou, Myriam, Fanta et les autres.

 

Pour avoir une idée des autres ouvrages de Louis-Philippe Dalembert :

 

Avant que les ombres s’effacent

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2017/03/...


 Noires blessures

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2017/03/26/avant-que-les-ombres-s-effacent-5926190.html

 

Histoires d’amour impossibles…. Ou presque.

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2007/11/...



 Ballade d’un amour inachevé

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2013/07/...



 

L’Ile du bout des rêves

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2007/10/...



Les dieux voyagent la nuit

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2011/01/...



 Rue du faubourg saint-Denis

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2005/11/...



 

 

 

 

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29 décembre 2019

Bonjour la Vie !

Bonjour la Vie !

Catherine Mauger-Trouiller

Editions BoD (2019)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

Des poèmes et des illustrations se répondent

 

Bonjour-la-Vie image.jpgBonjour la Vie ! Catherine Mauger-Trouiller salue la Vie et l’honore avec un titre exclamatif rayonnant, joyeux, optimiste, concrétion de ses poèmes, hymne à la Vie sous toutes ses formes, épiphanie de la Vie et de la Nature. Chacun de ses textes est un instantané, la saisie de fragments de temps éphémères et précieux, de lieux remplis de souvenirs, d’émotions, de sensations. Elle saisit l’éclair des instants et les fixe dans des tableaux constitués de mots et de couleurs. Sons et couleurs se conjuguent et communiquent. Face à face, dans l’espace du recueil, mots et peintures se répondent, en harmonie de tons et de thèmes. Ecouter, regarder, voir les textes et les images reliés au rythme des saisons et de la vie.

 

Une poétique du végétal, de l’animal, du minéral

 

Catherine Mauger-Trouiller évoque les lieux de l’enfance heureuse perdue puis retrouvée, nature féerique empreinte de nostalgie, le jardin et son « portillon en fer rouillé », ses fleurs discrètement personnifiées, « La rose trémière verticale et altière./ Le lilas violet sur la grille appuyé. / La violette blottie tout contre le pissenlit. / L’aubépine déversant son miel odorant ». Fleurs, femme orgueilleuse (« altière») ou tendre (« blottie»), homme nonchalant, langoureux, (« appuyé »). Sensations visuelles, gustatives, olfactives, auditives, avec les allitérations joyeuses en « i », se tricotent entraînant dans un univers esthétique, léger, aérien pour  « se laisser porter sur les ailes d’un papillon », sur les ailes de la Poésie. Catherine Mauger-Trouiller donne à voir et à entendre toute une poétique du végétal, de l’animal, du minéral, leur beauté, leur pulsation de vie. Percevant la beauté dans la vie la plus minuscule, elle poétise un humble et insignifiant insecte comme le grillon, un prosaïque bernard l’hermite, un « papillon aux ailes de feu ». Elle part du plus petit, l’insecte, pour accéder au plus grand, le héron cendré, puis à la fabuleuse licorne. Inscrits dans le cycle naturel, ces êtres vivants offrent la beauté de leur musique (« Au clair de lune et des étoiles / un grillon solitaire s’attarde sur le seuil de sa porte, / frotte ses élytres et stridule, stridule, stridule … Pendant des heures durant, berce la nuit de son chant »), de leur apparence comme le « ver à soie tiss(ant) son habit de lumière », ou le « héron cendré au long cou, / si élégant dans (sa) redingote grise / frangée de blanc, ourlée de noir ». La poétesse saisit ce que l’habitude empêche de voir, nous faisant accéder, du réel le plus simple, à la beauté la plus fabuleuse et la plus merveilleuse.

 

Un « royaume de lumière »

 

Ses poèmes sont reliés au rythme des saisons, au rythme de la vie. « La roue tourne...La roue tourne... », la vie avance, la narratrice, dans une vie parfois ombragée, progresse, toujours animée par la confiance, l’espoir, une vision positive : « Dans le noir ténébreux j’avance / vers une sortie inconnue, lumineuse et certaine ». Les humains au comportement irresponsable nuisent à la terre : « La terre est exploitée. / La terre est maltraitée. / La terre est menacée ». L’anaphore lyrique prouve la lucidité de la poétesse. Mais elle ne dramatise pas, elle choisit l’humour, un ton enfantin, des onomatopées, sifflements de chat en colère, concrétisation visuelle de ses griffes,  pour dire la révolte du volcan personnifié : « Alors je gronde, je gronde… dans mon for intérieur. / Rrrfff… Rrrfff … Rrrfff… / Et puis, tout d’un coup, je crache ma colère / pour rétablir l’équilibre de la terre ! ».

 

« La Vie en poésie a coeur d’enfant »

 

« La Poésie est langage de l’âme » confie la poétesse. La Poésie est l’essence de l’Etre, la voix du coeur, la voix de l’enfant sommeillant en chacun des humains, à délivrer, à affranchir. L’enfance : l’innocence, l’authenticité, ce moment où le monde n’est pas investi par médaillon de pierre.jpgl’utilitaire. Dans l’image liminaire du recueil : un gracieux médaillon de pierre emprisonne le visage charmant d’une fillette dont l’artiste seul entend la voix : « Michel-Ange entend / dans le marbre sculpté / la voix de la vie emprisonnée.// « Libère-moi ! » // ricoche la voix / sur le tambour du coeur ». Voix donnée à entendre par Catherine Mauger-Trouiller dans un court texte où la mise en page isole et met en valeur l’injonction. Fillette adorable et mignonne donnée à voir sur une photographie, libre, ayant « décidé » du lieu où elle pourra croquer une pomme. Lili ? . « Lili et la Vie », titre du chapitre. Lili EST la vie. Lili dessine, Lili s’exprime, Lili agit. Le haïku final, « Et l’enfant aux yeux d’or rit aux éclats ! / Délivre la Vie. / Libère l’oiseau en cage... » et l’aquarelle de l’oiseau en vol matérialisent cette libération de la voix, de la Vie de la poétesse faisant parler l’enfant enfouie en elle.

Catherine Mauger-Trouiller pose un regard pur et neuf sur la Vie : le regard de l’enfant. Comme chez Hugo, dans la nature, tout vit, tout possède une âme. La poétesse pense l’univers sur le modèle de la palingénésie : « le manège des saisons », l’éternelle renaissance des plantes, des fleurs, des insectes. Elle fait vibrer la Vie et la beauté par l’art de ses vers, le flux de ses phrases, la coulée de ses images, son souffle poétique. Des anaphores incantatoires, des allitérations et des assonances, des mots repris ou valorisés par l’accent rythmique se colorent dans la plénitude, échos au tempo doux et chantant de sa pensée, de son âme et de son humanisme.

 

 

 

 

Les autres recueils de Catherine Mauger-Trouiller :

 

L’âme, échanson de l’esprit

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/apps/search/?s=L...

 

A la fenêtre de mon âme

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2019/02/...

 

La rose du coeur me l’a dit ce matin

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2019/06/...

 

 

 

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14 décembre 2019

A l'assaut du bonheur

A l’assaut du bonheur
Annette Lellouche
A5éditions (2019)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

Des problèmes existentiels

 

Image à l'assaut.jpgDans son ouvrage, A l’assaut du bonheur, Annette Lellouche s’intéresse avec empathie et délicatesse à des vies individuelles, à des histoires de familles soulevant des problèmes existentiels : l’amour, le couple, le bonheur, l’homosexualité, le regard de l’Autre …, plongeant le lecteur dans le quotidien et la réalité. Annette Lellouche : une écrivaine, loin des clichés et des préjugés hantant certains esprits, essaie de comprendre des situations pas toujours évidentes à vivre à travers l’histoire de ses différents personnages.

 

Matéo, Julien et les autres

 

Matéo et Julien embarquent pour la Sardaigne où ils se sont rencontrés il y a cinq ans dans une boîte de nuit. Matéo, accoudé au bar, s’ennuyait quand il vit sur « la piste de danse un jeune homme gracile se déhanch(er). Tout son corps désinhibé, sous les feux des lumières qui balayaient le plancher rouge et l’auréolait d’une beauté irrésistible, ( qui) lançait une invite à danser ». Une attirance irrésistible ! Le coup de foudre qui frappe à la porte du coeur de deux hommes mariés trop tôt, très vite divorcés. Julien, père d’une fillette Elisa, entretient des relations conflictuelles avec la mère de son enfant dont « la haine (…) et plus exactement (l)’ homophobie n’(ont) pas de limites ». En ce qui concerne Matéo, sa génitrice, Véronique, était « une amie commune d’enfance » de son père Serge et du père de Julien dont elle était la maîtresse. Il a été « difficile pour Julien d’accepter de ne voir en son géniteur qu’un traître, celui qui rencontrait dans un parc sa maîtresse et le fils de celle-ci, Matéo ». Des relations entre les deux familles sont tissées depuis longtemps sur des bases chancelantes et pas toujours très saines.

Autour de Matéo et de Julien gravitent leurs mères et leurs ami (e) s : Elsa, la mère de Julien, divorcée de Serge, et toujours amoureuse de François, un coup de coeur de jeunesse. Elle rêve de raviver les flammes de leur amour, d’être enfin heureuse.

 

La vie et ses aléas

 

Les histoires de chacun des protagonistes s’entrecroisent. Des histoires simples de l’existence de tout être humain. La quotidienneté, la banalité de la vie avec son ennui et ses agréments, ses larmes (« Elle renifle et déglutit comme pour résorber sa déception. Elle sent monter ses larmes ») et ses rires (« Ils rient comme deux enfants »), ses peines et ses joies, ses haines (« Elle n’en rate pas une pour cracher son venin ») et ses amours, et l’explosion de moments intenses à savourer,   (« Il est gourmand de la vie et ne se refuse rien »), comme une discussion avec son enfant autour d’un délicieux repas (« Mère et fils, dans une parfaite harmonie, vivent l’instant magique qui les réunit autour d’un bon dîner »), un apéritif partagé avec une amie (« Les flûtes sont claquées sous des sourires complices et vidées d’un trait ») brisant la routine et permettant de vivre des instants de bonheur. Le bonheur n’arrive pas fortuitement, il faut le chercher, être capable de le voir, de le saisir : « La raison lui chuchote que le bonheur ne s’impose pas de lui-même, il se conquiert ». Le bonheur est avant tout un état d’esprit. Il faut comme l’écrit Elsa, partir « à l’assaut du bonheur », point d’orgue du titre annonciateur d’un ouvrage aux personnages pugnaces, combatifs, prêts à affronter et à vaincre les désagréments de l’existence.

 

Des focalisations internes donnent à voir les pensées, les ressentis, les interrogations des personnages. Elsa, avec Julien et Matéo, tient une place importante dans le roman et sert souvent de point focal. Femme « conventionnelle », nourrie de préjugés à l’égard de l’homosexualité, elle refuse de comprendre la relation qu’entretient son fils avec un homme. Elle ne l’admet pas. Elle culpabilise, s’interroge sur les défauts de son éducation, sur ce qui « mène à l’homosexualité ». Puis progressivement, elle évolue. Julien, quant à lui, a peur du regard des autres dans une société où « la liberté des mœurs n’est pas encore à l’ordre du jour ». Mais graduellement, ils vont dédaigner les « qu’en dira-ton », s’autoriser à être eux-mêmes, imposer leur façon d’être, bousculant les préjuger. Ils vont « prendre (leur) vie en main », « repartir à zéro ».

 

Dans un roman polyphonique et réaliste, rythmé par les paroles des chansons d’Aznavour et d’Edith Piaf, Annette Lellouche pose des questions ontologiques sur l’Homme, sur sa liberté de vivre comme il l’entend, sur l’aspiration au bonheur. Sa fiction ancrée dans le monde réel, dans la France de 2019 avec ses gilets jaunes sur les ronds points, dans les pays comme Israël qui « ont aboli la loi contre les gays », révèle une sociologue et une psychologue. Annette Lellouche soulève le problème de l’homosexualité donnant à voir avec naturel, sensibilité, pudeur l’amour entre Julien et Matéo, montrant que la société s’ouvre difficilement mais progressivement à l’altérité. Etre soi-même, se « débarrasse( r ) de ses démons » est la clef du bonheur. Sans prétention, avec générosité, l’écrivaine donne une leçon de vie au lecteur dans un ouvrage à la lecture plaisante.

 

 

D’autres livres d’Annette Lellouche :

La clef de l’embrouille

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/apps/search/?s=a...

 

Charles et Aurélien

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2014/01/...

 

Gustave

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2013/04/...

 

Lettre à pépé Charles

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2013/06/...

 

La Miraculée

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2018/01/...

11:46 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

09 décembre 2019

Rage de mots

Rage de mots
Alain Flayac

Poésie

Editions les Plumes d’Ocris (2019)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

Des mots à vif

 

Image alain.jpgRage de mots, un titre annonciateur d’une explosion d’émotion, laissant présager un poète, Alain Flayac, animé d’une frénésie de mots, d’une brûlure intense, d’un ressenti impétueux. Un titre où apparaît la révolte donnée à voir et à éprouver, lors de la lecture des textes, par des mots à vif dotés d’une grande densité et d’une force extrême : armes ou caresses synthétisées par ces vers « je suis une bombe d’amour/ Qui va vous péter à la gueule », révolte contre la pollution, la misère, la violence (« Survivants, misère, / mamans battues, viols, / guerre, / pétrole. // La haine sur le toit du monde / a imposé son drapeau »), contre un monde englué dans les dangers de toutes sortes et l’asservissement (« Au bord de la falaise / L’humanité a peur / De la nature qu’elle lèse / A grands coups de terreurs .(…) Du poison dans nos bouches / Qui nous rendra stérile / Comme les discours qui louchent / Sur des votants dociles. ») ». Mais aussi confiance dans l’enfance prophétesse et l’espoir d’un monde meilleur (« Pourtant vous la ferez / Mes enfants solidaires / Cette fraternité / Avec la si belle terre »). Engagé dans son époque, les circonstances poussent le poète à faire entendre sa voix, ses cris, ses émotions, son ressenti dans chacun de ses poèmes concrétion unique d’un vécu ou d’une sensation.

 

Un lyrisme d’un genre nouveau

 

Chaque poème d’Alain Flayac est un éclat lyrique où un « je » exprime son moi profond, son monde intérieur et le réel quotidien complexe et varié, fragments d’instants grisants, cependant pas toujours commodes. Il délivre une intense présence subjective attentive à l’univers environnant et à son moi le plus secret, naviguant entre les mots esthétiques, recherchés et un langage familier, des intrusions triviales faisant grincer le texte : « La poésie ce n’est pas remuer la merde, / c’est l’épandre pour une future fertilité ». Faire naître la beauté de la laideur. De la noirceur, des épreuves, faire jaillir l’esthétique et l’élévation. Petit clin d’oeil à Baudelaire !

 

Poèmes -chansons, poèmes-musique

 

Alain Flayac entraîne le lecteur dans le tempo entraînant des vers et des rimes. Ses poèmes sont chants et musique, chansons douces et chansons corrosives, écriture et oralité. Ce sont des poèmes-musique comme Kissssssssss : envolée d’allitérations en « s » dans des vers courts, à la scansion très rythmée du rap, à la cadence dansante et entraînante, sensuelle et joyeuse : « Si je siffle mon vers / en susurrant / un son / qui te serre, / si je suis le sens : de ton souffle / dans une dans / sur ton essaim, si le sensuel / de ce signe devient la condition / du sillon (….) ». La mise en page sautillante du poème « j’ » : « J’ai / vraiment / cru / qu’il / suffisait / de sauter / une / ligne / pour / qu’un / poème / émarge / émerge / / et germe » donne un tempo saccadé, moquerie ironique à l’égard du poète lui-même. Des jeux de mots facétieux résonnent, des clins d’oeil pleins d’humour émeuvent et font sourire.

 

Un artisan des mots

 

La plume trempée dans l’humour, Alain Flayac se divertit avec les sons, (« Oh mon phare, oh mon phare, Répare, repars, repère (...) ») tricotant l’homophonie, « A tout à l’heure chérie / Si je ne suis pas parti / en roulette à fleurs / porté par des choeurs », (« choeur » et « coeur », musique et amour), « Il suffit de sauter une ligne / pour faire boire un vers ! », créant des expressions («  mon après-mimi »), jouant avec les allitérations, les alliances de mots (« un collier de bisous »), les niveaux de langue. Bref, il joue avec les mots et les fait jouer : « Tu n’es que poésie, / Mélodie des mots dits », la poésie, la mal aimée (« elle vit le mépris, la poésie »), chant des mots donnés par des poètes insuffisamment reconnus, trop souvent méprisés, poètes maudits révoltés et provocateurs.

 

Un être total

 

Le poète ne se contente pas de jouer, il lance des messages, tisse des thèmes comme l’amour, la haine, l’exclusion, la pollution…, dénonçant tout en gardant l’espoir. C’est un citoyen à la conscience aiguë. C’est un père aimant, (« Ce que j’ai de plus cher, / Vit à Paris, mon frère. // un mètre cinquante-neuf / Pour quarante-cinq kilos, / Elle aime bien les teufs, / Les concerts, les expos. // Ce que j’ai de plus beau / Sourit dans le métro. //, Quand vous verrez ma fille (….) »). C’est un amant : « Sens-tu mes mains fébriles / s’ensorceler / sur la houle / de ta chair ? ». C’est aussi un poète qui ne se prend pas au sérieux : « Les autres poètes / du vingt-et-unième, / je peux pas / je peux pas, c’est tout ! // Je n’arriverai jamais, / à m’insérer, dans le cercle.// Je ne gagnerai jamais / de concours de prosodie / et ma vitrine / pour les prix / restera, vide ». Le poète n’est pas dans sa « tour d’ivoire ». Il se confronte au monde et embrasse la Vie.

 

L’écriture à fleur de mots, à fleur de peau d’Alain Flayac ne peut laisser indifférent. Lecteur, laisse toi emporter dans son univers !

 

 

 

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03 décembre 2019

Déni. Mémoire sur la terreur

Déni
Mémoire sur la terreur

Jessica Stern

Traduit de l’anglais par Anna Gibson

Des femmes. Antoinette fouque (2019)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

image déni.jpgUn parcours professionnel et personnel

 

 

 

Déni. Mémoire sur la terreur est comme l’indique ce titre l’aboutissement d’un travail sur la dénégation, le traumatisme et la peur immense et douloureuse causée par une maltraitance. Ce mémoire intime et solidement documenté a été rédigé par Jessica Stern. Cette professeure d’université, « spécialiste (reconnue) du terrorisme », au parcours professionnel d’exception, rigoureuse, « obsédée par la vérité  (…) sceptique par nature à l‘égard des faits établis », observe et s’observe avec acuité, effectuant une véritable auto-analyse en se remettant sans cesse en question. Dans le cadre de son travail, entre autres pour le Conseil de sécurité nationale, elle interroge tout d’abord des terroristes puis des victimes de différentes formes de violence.

Dans son mémoire où elle établit avec professionnalisme et subtilité des liens entre son traumatisme, celui des victimes de la Shoah (« J’allais connaître , à une toute petite échelle, l’indifférence des Muselmänner, ce mot qui dans le jargon des camps désignait les prisonniers qui avaient perdu tout espoir, qui ne se battaient plus pour rester en vie ») et d’anciens soldats, Jessica Stern tricote son vécu passé et présent et ses enquêtes sur la violence, sur les victimes de sévices et sur leurs agresseurs. Mettant en relation sa vie personnelle et sa vie professionnelle, elle se confie tout en donnant la parole aux victimes et aux auteurs d’actes barbares. Elle veut comprendre les causes du mal et de la violence, comprendre autrui et se comprendre elle-même. En effet, elle porte un passé personnel et familial très lourd : orpheline de mère à trois ans, elle a subi des attouchements de la part de son grand-père, « un vieux dégoûtant » bien que brillant médecin , elle est aussi « la fille d’un réfugié de l’Allemagne nazie (….) et une victime de viol » à quinze ans. La mort précoce de sa mère, le passé de son père lié à la Shoah sont des sujets tabous. La relation entre la fille et son géniteur est figée dans les non dits, l’impossibilité d’échanger. Après le viol, l’enfant, sa famille, la société, la police sombrent dans le déni, «  (…) la collectivité tout entière était en situation de déni » : solution de facilité et de protection.

 

L’ESPT

 

L’adolescente, traumatisée, désormais privée de sensibilité, se replie sur elle-même : « Je sens un vide. Quelque chose a été découpé au couteau et retiré en moi pendant cette heure-là – ma capacité d’éprouver la souffrance et la peur ». Elle cauchemarde : « Petite, j’avais un rêve récurrent, qui m’a suivie à l’école élémentaire. Celui d’une écoeurante limace blanche et molle qui s’approchait de moi. Aujourd’hui encore, une bile nauséeuse me monte à la gorge et je me sens enfermée dans une prison de rage et d’effroi ». Elle a des réactions paradoxales. Certaines odeurs, certains bruits ou l’absence de bruit provoquent en elle dépression, intense angoisse, « une périlleuse torpeur »… « Mais dans les situations de danger réel, (elle) garde (son) sang-froid ». Surtout elle se tait. Elle ne dit rien sur le viol, remplie de honte, se sentant coupable, avilie, souillée, obéissant encore inconsciemment à son agresseur qui l’a réduite au silence sous la menace d’une arme. A l’instar d’autres enfants abusés sexuellement, de vétérans du Vietnam, de soldats américains de retour d’Irak traumatisés par des conflits belliqueux, elle souffre d’ESPT (« état de stress post-traumatique »), ce à quoi elle ne croit pas au début, considérant ce diagnostic « comme un concept à la mode ». Or, des symptômes semblables : réactions de stress, d’angoisse, mutisme, somnolence, souvenirs d’odeurs  (« Pour moi, la terreur sent l’eau de Cologne bon marché (….) C’est maintenant seulement, en écrivant cette phrase, que je me souviens d’avoir dit, en réponse aux questions de policiers, que mon violeur sentait de l’eau de Cologne )... se retrouvent chez les diverses victimes de violence. Il est important de savoir les déceler, de les comprendre pour les prendre en charge. En effet, certains de ces martyrs deviennent à leur tour violents et vont jusqu’à reproduire ce qu’ils ont subi.

 

Victimes et bourreaux : des mots pour le dire

 

Suite à d’autres viols au « mode opératoire très similaire », la police a ré ouvert « une enquête vieille de trente-trois ans ». C’est à ce moment-là que Jessica Stern, cinquantenaire, décide d’effectuer des recherches, de parler (« Toute ma vie, j’ai écouté et je me suis tue./ Mais maintenant je vais parler ») et d’écrire un livre sur le déni et la terreur. Elle enquête : « Je sais que mon violeur est mort. Mais j’ai besoin de savoir qui il était. Si je peux le comprendre, je peux me débarrasser de lui ». Après avoir rencontré des personnes ayant côtoyé son violeur, elle découvre sa personnalité : un être complexe aux multiples visages dont des prêtres pédophiles ont abusé. Elle éprouve tout à la fois pitié et rage à son égard. Elle tente de comprendre les causes de sa violence puis, un peu plus tard, elle élargit ses recherches sur les causes du terrorisme. « Presque tous (les terroristes) évoqu (ent) un même facteur récurrent : l’humiliation ».

 

Ayant elle-même subi l’insoutenable, Jessica Stern comprend (dans le sens étymologique du terme « prendre avec ») le retentissement intense de la violence sur le psychisme d’un être. Sa gestualité , croiser les jambes pour protéger son intimité (« Et maintenant que j’ai révélé mon viol, nous avons également la présence de mon vagin violenté. Je croise les jambes en écrivant ce mot. J’abrite mon vagin derrière un bouclier solide »), l’impossibilité de lire à son domicile les écrits des autres filles violées («  Je m’aperçois une fois de plus, que je ne peux pas lire ça chez moi »), les métaphores, les comparaisons utilisées révèlent son vécu passé obsédant et la puissance de son traumatisme  : les haricots de Lima deviennent « de petits prépuces ridés », les doigts d’un homme sont « semblables à des pénis », l’odeur de l’huile de poisson est « proche de celle du sperme »... Le lecteur, tout comme l’explique le père de la narratrice, peut dire lui aussi « Je n’avais aucune idée de ce qu’était un viol (….) Je l’ai appris pour la première fois en lisant le compte rendu du tien » et concevoir cette sombre réalité, la connaître. Les mots entrent en lui. Immergé dans cette insoutenable réalité, il est concerné, sent ce que ressentent les victimes qui ne sont pas de simples statistiques.

 

Les descriptions réalistes, précises, quasiment chirurgicales, sans complaisance de cet acte infâme subi, bouleversent, révoltent. Jessica Stern est souvent sur le fil du rasoir, oscillant entre une immense rigueur professionnelle et la passion, l’émotion, la rage même. Devant l’incompréhension d’un psychiatre qui qualifie de « relations sexuelles » un viol (« Un psychiatre confirmé peut-il réellement soutenir qu’un violeur armé ayant eu sous la menace des ‘relations sexuelles’ avec une jeune fille ne lui a ‘fait aucun mal’ ?  ») elle explose : « Intérieurement, je me vois abattre une batte de baseball sur sa tête remplie de science ; je me vois lui exploser le crâne, bousiller son cerveau confus et maléfique (….) J’abats aussi ma batte sur la partie de lui qui avait des relations sexuelles ». Elle exhibe ses « pensées honteuses afin de mettre en garde les violeurs du futur et ceux qui les protègent ». Honteuse de ses propres fantasmes, elle sait cependant qu’il est nécessaire de les crier au monde pour aider les victimes, pour éliminer le déni. Elle parle pour ceux qui n’ont pas de voix : « (…) je dois écrire ce livre. Je dois prendre la parole pour celles et ceux qui ne peuvent pas parler ».

 

« La fin d’une ère de déni »

 

Au fil des pages, l’ouvrage évolue, après les images sombres des premiers chapitres, les couleurs, la lumière l’emportent. Jessica change, elle perd sa « tolérance pour leur douleur » (la douleur des enfants brutalisés).Les relations entre le père et la fille se transforment positivement. Tous deux peuvent s’entretenir et échanger sur leur passé proche et lointain. Ils ne sont plus dans le déni : «Nous voilà donc, mon père et moi, à parler librement de la mort de ma mère et de mon viol, comme s’il n’existait plus de sujets tabous. Cela me fait l’effet de la fin d’une ère. La fin d’une ère de déni. Mes pieds peuvent enfin se poser, en sécurité, sur le sol ». La parole est libératrice. Jessica Stern voit désormais la beauté de la vie sans crainte.

 

Ces dernières années, les violences faites aux femmes, aux enfants, le terrorisme sont largement médiatisés. Il est important d’en connaître l’expertise, les causes et les conséquences. Avec de nombreux exemples, des études solides, une auto analyse comme guide, Jessica Stern dans Déni. Mémoire sur la terreur présente tout à la fois un irréfragable et dense travail d’experte et de victime utile pour des étudiants, pour l’univers de la psychologie, de la philosophie, de la sociologie, de la justice et aussi pour les lecteurs néophytes en la matière. Déni. Mémoire sur la terreur est un ouvrage instructif et aussi captivant.

 

 

 

 

 

 

 

 

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26 novembre 2019

L'envol du sari

 

L’envol du sari

Nicole Giroud

Les Escales (2019)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

Le déclic romanesque 

 

  image envol.jpg Quentin, le narrateur principal du roman de Nicole Giroud, L’envol du sari, est un écrivain sans grande ambition, « un voleur de la vie des autres qu’il fixe dans ses livres ». Ses romans dépourvus de   « valeur littéraire » se vendent cependant bien. Mais la médiocrité de son art déçoit Chloé, son épouse, assistante de direction dans la maison d’édition où il publie: elle « avait rêvé pour (lui) d’une grande carrière médiatique ». L’admiration d’Amandine dont sa femme « ne l’ (a) jamais gratifié », - jeune stagiaire de la société d’édition -, et la grâce de ses vingt-deux ans séduisent Quentin le poussant à l’adultère. Le couple éclate. Au même moment, le père de Quentin, - ce dernier ignorait la gravité de son état de santé et le délaissait égoïstement -, meurt. Ce décès inattendu écrase Quentin de remords et de culpabilité. Le romancier se « réfugie (alors) à la Roche-sur-Foron dans (l)’appartement » du défunt. Il erre. Il végète, l’inspiration ne venant pas. Mais un événement va bouleverser sa vie et son travail d’écrivain : « J’étais démoralisé et je traînais lamentablement dans cet appartement que je n’avais jamais aimé, lorsque se produisit l’événement apparemment insignifiant qui allait bouleverser ma vie ».

 

L’événement catalyseur 

 

    Un « archéologue spécialisé dans les restes des catastrophes aériennes » (….) donne (...) une conférence dans la petite ville où (notre écrivain ) touchai (t) le fond ». Il évoque deux avions indiens, le Malabar Princess et le Kangchenjunga. A seize ans d’intervalles, en 1950 et en 1966, ces avions partis de Bombay s’écrasent dans le massif du Mont-Blanc. Les causes de ces tragédies entourées de mystères restent inconnues. Désormais la fonte des glaces due au réchauffement climatique laisse apparaître des vestiges de corps, des vêtements, des bijoux, des documents mais aussi des secrets diplomatiques. Lors de sa conférence, l’aventurier alpiniste explique qu’il « ne se contentait pas de ramasser ce qui pouvait l’être : bijoux, papiers, carcasse d’acier ; il essayait de reconstituer des existences. Il cherchait également à comprendre pourquoi et comment les deux avions indiens s’étaient écrasés au même endroit dans le massif du Mont-Blanc. Il parla de secrets d’État, de pièces militaires confisquées par les carabiniers, presque de conspiration ». La guerre froide sévissait alors. « Le professeur Homi Jehangir Bhabha, le grand spécialiste de l’énergie nucléaire indien (…) était à bord et (…) devait assister à une conférence sur le désarmement nucléaire à Vienne ». Un immense mystère entoure cette sombre tragédie, mais ce ne sera pas l’élément catalyseur de l’écriture de Quentin !

 

Une femme à l’irréelle beauté

 

    L’intervention de l’orateur, l’exposition et surtout la présence d’une femme belle, distinguée et élégante,  une « Parsie (sans aucun doute possible. Elle appartenait à cette communauté venue de Perse par la mer d’Arabie il y a plus de mille ans pour continuer à pratiquer la plus ancienne religion du monde, le zoroastrisme ») profondément bouleversée par la présence d’un sari, (« un sari rose intense avec des oiseaux brodés d’or épinglé sur fond gris ») exposé dans une vitrine, stimulent l’imagination de Quentin. Il enquête puis apprend que le corps intact d’une femme nue merveilleusement belle a été retrouvé. Cette splendide femme, femme statue, femme bijou, irréelle, mystérieuse, fascinante, hante Quentin jour et nuit, allume en lui un feu ardent, comme le concrétise sa description, espèce de refrain réitéré au fil des pages : « Belle Indienne nue dans la neige, vêtuesde ses seuls bijoux : / Une longue tresse couvrant le sein droit, les lobes des oreilles incrustés de diamants. / Une chaîne en or autour du cou et des bracelets en or au poignet droit. / Une bague avec une grosse émeraude à l’annulaire gauche ». Cette femme merveilleuse, souvent donnée dans le mouvement tournoyant de la danse, apparition divine à la beauté surnaturelle, au prénom symbolique, Rashna (« La création ») va devenir le sujet de son nouveau roman : « Cette femme dans la neige avec ses bijoux comme seul vêtement, quel magnifique sujet de roman ». L’écriture se met alors en branle  : les personnages, le thème, les lieux, l’atmosphère, les émotions…

 

La naissance d’un livre

 

    L’élégante femme parsie, Anusha (« beauté du matin »), aperçue lors de la conférence puis présentée à Quentin est en fait la fille de Rashna disparue lorsque l’enfant avait cinq ans. Progressivement, Anusha se livre au narrateur. Une complicité s’instaure entre elle, femme hautement diplômée : « licence, doctorat, post-doctorat, le tout suivi d’une brillante carrière à l’ONU (...) » et le modeste écrivain. Malgré ce hiatus social, des points communs les relient : l’absence lors de la mort du père, la culpabilité… Anusha et l’écrivain cherchent à comprendre le passé. Mais leurs échanges oraux et leurs courriels sont souvent brouillés par des non-dits, des omissions, des souvenirs oubliés, des retours sur ce qui a été refoulé, des digressions. La police d’écriture, la mise en page matérialisent les échanges entre Anusha et Quentin. La confrontation de leurs communications apparaît visuellement. Ensuite Anusha envoie de longues pièces jointes d’abord sous forme de récit à la troisième personne du singulier, au présent, puis à la première personne, lorsqu’elle arrive à s’impliquer davantage, à avoir davantage de recul mais aussi lorsqu’elle est rattrapée par son passé, par sa culture estompée un certain temps de sa mémoire et de son existence : « J’étais devenue étrangère à mon pays ».

 

    Les récits s’emboîtent, se tricotent : ceux du narrateur au passé, sur sa vie personnelle, son vécu, ceux d’Anusha au présent, sur ses souvenirs, son ressenti, ses émotions. Puis les chapitres du roman de Quentin éclosent venant s’intercaler entre ces narrations. Des histoires s’enchâssent, mises en abyme subtiles, des intrigues se lient, des destins se croisent. Quentin met en intrigue les événements racontés bouleversant la chronologie en fonction des souvenirs de la belle parsie.

 

Un ouvrage polyphonique solidement documenté, original et poétique

 

L’envol du sari de Nicole Giroud est un ouvrage solidement documenté proposant un immense apport de connaissances sur l’Inde, sa politique, les Brahmanes, les Hindous, et surtout les Parsies : leurs coutumes, leurs mets raffinés, leur religion et ses rites... Ce roman à voix multiples permet d’appréhender les différentes interprétations du réel, les différents points du vue. A partir d’une réalité livrée à travers le regard de chaque personnage, Quentin revisite la vie de Ranusha, crée un univers, des ambiances, comble les blancs.

    Quentin part d’une tragédie réelle, des souvenirs d’un personnage romanesque, Anusha, de ses ressentis, de ses émotions. Il se sert des mots de la belle parsie puis les nourrit avec son imagination, son style, ses expériences. Les personnes évaporées lors du crash de l’avion se transforment en personnages de fiction, le livre en réceptacle de l’absente. Rashna devient intensément vivante, présente, imprévisible, émouvante, amoureuse de la vie mais en souffrance, en butte à un mari pétri de religiosité et de préjugés. Elle rêve d’une vie libre pour sa fille dans une société traditionnelle engluée dans les interdits religieux  : « Anusha grandira, fera des études, partira. Sa fille est la femme indienne de l’avenir, pour elle c’était trop tôt ». Sa fille deviendra celle qu’elle n’a pas pu être. Chaque mot est la matérialisation des battements du coeur de Rashna. L’écriture lui redonne vie et indirectement à toutes les « victimes de (la) catastrophe aérienne ». Elle rend inoubliable l’inacceptable dans un univers romanesque où se frôlent l’horreur (le mépris à l’égard des corps non réclamés des victimes « balancés sur le glacier, côté italien », « les morceaux de corps (….) jetés dans les crevasses ») et la beauté, l’insupportable réalisme et la poésie. Nicole Giroud donne à voir la complexité humaine : l’avidité et la cupidité, « la curée provoquée par la convoitise » de l’or, des bijoux appartenant aux disparus ; la générosité, la bonté, la tolérance : « mon grand-père (….) dans l’hôpital qu’il avait fondé (…) déplorait que l’on soigne seulement les Parsis, il rêvait d’un immense hôpital pour tous. / ‘Il faut jeter un pont entre les différentes religions’ (...) ». Les personnages, sous la plume de Nicole Giroud, acquièrent l’intériorité et la profondeur des êtres vivants. Rashna, quant à elle, devient œuvre d’art, bijou précieux et fragile. Son univers plonge le lecteur en plein onirisme poétique. La description du pectoral : « Le filet d’or se mit à danser devant ses yeux, un tissage si fin, si soyeux (….). Il reprit le bijou, le fit à son tour scintiller dans la lumière, un ciel doré brillant en plein jour (…) Le silence, et la résille d’or qui danse, mouvements ondulants comme une danseuse sacrée » (...) « l’or coulait toujours entre ses doigts, encore et encore, comme le sable de la mer d’Oman, et les diamants comme les gouttes d’eau dans le soleil... », ruissellement d’or vaporeux, arachnéen, minéralité et liquidité, diaphanéité et luminosité, chatoiement en mouvement emporte le lecteur dans un univers surnaturel et artistique. Les champs lexicaux du flamboiement, de l’éclat, de l’ondulation, des couleurs transforment l’écriture en peinture. Les saris fixés au mur, draperies voltigeantes, (« Il a fait fixer par un artisan la soie en des plis étranges qui remontaient comme des ailes, on aurait dit que le tissu dansait » (…) « La brise a pénétré dans la salle à manger par une fenêtre entrebâillée et les voilages se sont mis à onduler ») se muent en papillons aux ailes colorées et chatoyantes. Les jeux de lumière dispensent un souffle de vie aux saris, ressuscitent Rashna, troublante apparition : « (…) une lampe de laiton brûlait et projetait des ombres dansantes, rouges, bleues, roses, dorées, des ombres où la silhouette légère de ma mère se penchait en une ultime figure du bharata natya ». La palpitation et la beauté de la vie estompent l’horreur mortifère de la tragédie. Nicole Giroud transcende la triste réalité grâce à son écriture et son imagination.

 

Les mystères de la création littéraire

 

    L’envol du sari, panorama de la société indienne ( et de la Haute Savoie !), roman multiple, polyphonique, récits dans le récit, fondé sur les ruines d’une tragédie, roman informatif, historique, roman d’amour, pourvoyeur de suspens et de rebondissements, dont l’écriture capte les fugaces lueurs et vibrations de la vie est aussi un roman sur le mystère de la création littéraire. Il montre les rapports complexes et puissants se nouant entre le créateur et ses créatures. La force du personnage qui s’empare de l’esprit de l’écrivain allant jusqu’à limiter et à diriger sa liberté créatrice. Ordre impérieux du conscient et de l’inconscient, du désir et de l’imagination s’imposent à l’écrivain mêlant réalisme et fiction, horreur et poésie. Les descriptions rendent avec délicatesse la physionomie des êtres , le tremblement fragile de la vie. Le corps de Rashna échappé du temps et de l’espace, femme réelle et irréelle, immatérielle et sensuelle, imaginée et rêvée, semblant sortie d’un conte (« elle semblait tout droit issue (…) d’un conte du Gujarat, avec sa beauté si exceptionnelle et son amour insensé de la vie ». ) devient œuvre d’art, cernée par la luminosité de ses bijoux : « (…) un corps de cire illuminé par l’éclat des pierres et des métaux précieux ». L’art transcende la mort.

 

    L’envol du sari de Nicole Giroud, roman à suspens, à rebondissements, doté d’une immense richesse historique, sociale, humaine, qui se situe dans un rapport magique entre le réel et l’imaginaire possède tout à la fois une vocation ludique, informative et littéraire.

 

 

 

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