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18 octobre 2019

La folle ardeur

 

La folle ardeur
Michelle Tourneur

Fayard (2019)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

image folle ardeur.jpegDans La folle ardeur, le lecteur retrouve l’auteure de La Beauté m’assassine, de Cristal noir, de La Ballerine qui rêvait de littérature (1): Michelle Tourneur et son écriture féerique, esthétique, sensuelle.

Dans une biographie romancée, Michelle Tourneur plonge avec finesse et empathie dans l’âme, le coeur et l’oeuvre des trois parmi les plus grands artistes romantiques du XIXe siècle : George Sand, Eugène Delacroix et Frédéric Chopin. D’autres grands noms se croisent et se rencontrent dans cet univers enchanteur respectueux des données historiques : Musset, « la Comtesse Carlotta Marliani, épouse du consul d’Espagne », la Baronne de Forget, Florentine Galien, l’héroïne de La Beauté m’assassine… Dans La folle ardeur nourrie de sa culture littéraire, musicale et picturale, Michelle Tourneur capte avec délicatesse, subtilité, pudeur, des instants, parfois fugaces, réels ou fruits de son imagination, de la vie des trois artistes qui se partagent entre Paris et Nohant de 1842 à 1848. Elle fait exister tout un monde magique, éblouissant, tout une atmosphère enchanteresse d’art : « … les immenses arpèges les emportent dans les neiges blanche et les lumières moirées des légendes slaves », de nature esthétique, véritable bijou précieux : « Dans le jardin de cette éternité, une aurore couleur d’or et de saphir pâle baigne le vent doux des prairies », données à imaginer et à ressentir par des synesthésies, des hypallages, des jeux d’ombre et de lumière. Et « au centre de tout », l’écrivaine romantique, l’amie du « petit peuple plongé dans l’oubli le plus sombre », l’ « hôtesse d’une maison ouverte à tous les arts » : Aurore Dupin, baronne Dudevant, plus connue sous le pseudonyme de George Sand, la femme libre, l’amie des arts et des humbles.

Dans un ouvrage du flux de conscience et de monologues intérieurs, à l’intrigue minimale qui tricote passé et présent, Michelle Tourneur immerge le lecteur dans l’atmosphère de la vie et dans l’âme de l’écrivaine, du peintre et du musicien. L’essentiel est dans le ressenti, l’émotion, les sensations, dans la palpitation de la vie, de la nature, dans la cristallisation de moments intenses. L’écriture, la peinture, la musique sont beaucoup plus que des arts, ce sont des univers qui s’ouvrent produisant un enchantement fabuleux permettant d’oublier notre monde en déliquescence annoncé par l’explosion de 1848.

Dans ce sublime ouvrage, se mêlent des extraits d’oeuvres littéraires, des références picturales et musicales, des bribes de correspondances et de commentaires musicaux (« … le long commentaire ébloui de Berlioz »), glissés au milieu du récit, l’ancrant dans la vérité et la réalité. Des renvois explicites aux différentes œuvres des trois artistes (La Grande Odalisque, La mort de Sardanapale, Spiridion... ) et implicites comme celles appartenant au monde imaginaire de la petite Aurore, avec « le dieu protecteur de son enfance, Corambé » ou celles de la Mare au diable (« les mares ensorcelées »), des légendes paysannes du Berry avec les Lavandières ou les Demoiselles (« Cet enfant-ci, elle l’adore, elle l’a nourri de poésie et de merveilleux. Tout petit, elle l’a emmené la nuit, tremblant et la main glissée dans la sienne, voir le nimbe laiteux de la Dame Blanche passer sur les champs de luzerne et sur les saules têtards. Elle lui a parlé des terribles Laveuses du Diable et des visages qui flottent à la surface vaseuse des étangs les jours d’orage » ), insérés par petites touches dans la narration donnent à vivre tout à la fois un monde réaliste, une vérité historique et culturelle et un monde merveilleux.

 

La folle ardeur s’ouvre sur l’arrivée d’Eugène Delacroix dans la maison de Nohant. George Sand se souvient. Elle plonge huit années en arrière lorsqu’elle a rencontré le peintre pour la première fois. En 1834, alors qu’elle sortait brisée par sa séparation d’avec Musset (« Elle n’a plus de visage. Elle n’a plus la lourde parure de cheveux sombres à disposer en grappes avec une poignée de myosotis et des rubans pour envoûter ses amants »), George Sand rencontra, sur les conseils de son éditeur Buloz, le peintre Delacroix afin qu’il brosse son portrait. Une amitié presqu’amoureuse naît alors entre ces deux êtres hors du commun, à la sensibilité esthétique exacerbée, capables de capturer le moindre détail de la beauté la plus volatile : « Tous deux ont la disposition unique de partager ces vibrations à distance ». Delacroix, capable de ressentir et de peindre la palpitation de la Création, la beauté intérieure, ce qui se cache derrière l’apparence : « Il ne cherche pas les traits mais la féminité de sa présence traversée par la musique ». Les trois artistes font sans cesse l’expérience des confins, vivant par l’Art, pour l’Art, dans l’Art, en recherche de l’absolu , de l’ineffable, à tous les instants de leur existence, en amour : Du fond des ombres de son parc elle imagine ce qu’elle n’a jamais connu jusque-là, un amour à la crête de l’émotion artistique. Elle pourrait, s’il y consentait, avec ce jeune visionnaire, inventer une passion au franges de la réalité », en amitié, dans la création...

Georges Sand, Eugène Delacroix, Frédéric Chopin vivent des moments d’amitié et de création extraordinaires ensemble à Paris, lieu d’effervescence, de mouvement, de fêtes (« Le soir, théâtre, Italiens, au repas à la même marmite », « Les soirées à l’Opéra, l’accueil empressé de la Maison Dorée (….) les dîners chez les Rothschild ou chez la princesse Czartoryska (….) ») et à Nohant. Nohant refuge au coeur de la campagne berrichonne (« Et bien voilà, il y est. Nohant. Le refuge », «A bout de forces et de raisonnement, elle s’est réfugiée à Nohant »), lieu de rétablissement pour le peintre et le poète à la santé délicate, lieu d’inspiration. C’est là que germe et éclot L’Education de la Vierge : « Françoise assise sur le banc de pierre. L’enfant à ses côtés, légèrement penchée, un doigt posé sur le Livre saint. Les coups de vent chaud qui passent ne les font pas ciller. Autour d’elles les buissons sont complices : le silence tissé d’or, de grésillement d’insectes et de sons de cloches, il le ressent intensément. Il peint dans la tiédeur qui monte de la terre. Plus de hâte, mais le clapotement continu de la brosse sur la toile. L’éternité ». Nohant est un écrin immergeant le lecteur au coeur du travail des trois artistes, de leur force créatrice et de leur fragilité humaine : « Lui frêle. Ce qu’il fait naître, colossal ».

L’écriture de Michelle Tourneur conjugue les arts romanesques, picturaux et musicaux. Elle tisse les champs lexicaux des différents arts dans des rythmes ternaires lyriques, dans des comparaisons et des métaphores associant musique et peinture, lumière, couleur, métaux précieux, sons et mouvements : « Aux premiers arpèges, une force occulte traverse l’espace, Chopin déploie la matière fluide qui repousse les contours. Irisations, transparences, mélodies slaves interrompues, reprises, réinventées, ascensions chromatiques vertigineuses », « Envoûté par la fougue d’exécution, par les éclats et par les miroitements où il lui semblait retrouver ses propres visions (….) », « Du piano s’échappent des figures fluides comme les tons d’un lavis ». Tout est fluide, léger, (« Phrases lues, envolées dans le soleil couchant ») mélodieux, diapré comme « les notes qui tombent ‘comme les gouttelettes d’une rosée diaprée’ », vaporeux (« Délice d’une fin de journée dans la vapeur chaude montée de la terre (….) », abondant : « « Et il pleut des mots entre l’atelier et le square d’Orléans. Il pleut de la musique chez eux et autour d’eux ». Les ondes lumineuses deviennent élément liquide, (« sous les torrents de lumière déversés par les réverbères »), ne pouvant être circonscrit, élément mystérieux, mouvant, incitant à la rêverie.

La Beauté est le sujet de La folle ardeur. En effet, cet ouvrage où les arts se croisent fait accéder à la quintessence de la Beauté, à l’âme de l’art. Comme George Sand, Michelle Tourneur « capte les atmosphères » et en donne à ressentir les vibrations avec son style délicat, esthétique, ses mots au puissant pouvoir, le rythme aérien de ses phrases. Les substantifs du XIXe siècle permettent de restituer une époque : « un flacon d’eau de senteur de chez Chardin-houbigant », « la patache », « la tenue de bousingot »… Les descriptions de lieux somptueux vus ou remémorés, riches en évocations sensorielles, chocs lumineux, parfumés, flamboyants : « Des silences pour avouer que l’Orient l’avait appelée elle aussi,irrésistiblement, qu’elle le rencontrait partout à Venise. Dans les parfums de musc et de rose et dans l’or des mosaïques : dans la splendeur des étoffes vendues au fond de boutiques profondes comme des chambres de courtisanes », les appartements chargés de présence, «Les images et les ombres se déplacent avec la légèreté de souffles dans une maison où on écrit. La nuit surtout. Les cloisons deviennent poreuses, les miroirs capturent des présences, les meubles craquent, le silence parle », les aperçus de campagne enchanteresse, irréfragables œuvres picturales, « Dans le clair-obscur du bois, les ombres sont striées d’or et une odeur d’humus monte de la terre » constituent une véritable plongée dans l’onirisme.

Michelle Tourneur transcende le réel grâce à son écriture et à son imagination, elle l’arrache à la matérialité. La folle ardeur, cette brûlure créatrice intense, caractérise non seulement les trois artistes romantiques, mais aussi Michelle Tourneur.

 

 

(1) D’autres romans de Michelle Tourneur dont vous pouvez retrouver les chroniques

 

Cristal noir

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2015/02/...

 

La Beauté m’assassine

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2012/12/...

 

La ballerine qui rêvait de littérature

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2017/06/...

 

A l’heure dite

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2011/03/...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

14:01 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

08 octobre 2019

Dans l’arc d’un regard de caryatide

 

Dans l’arc d’un regard de caryatide
Carmen Pennarun
Editions de L’Amuse Loutre (2019)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

image dans l'arc.jpgDans son nouveau recueil poétique, Dans l’arc d’un regard de caryatide, Carmen Pennarun met en mots ses émotions et son ressenti nés de la découverte des œuvres photographiques, influencées par le surréalisme, de Francesca Woodman disparue prématurément à vingt deux ans.

Le titre de l’opuscule poétique, Dans l’arc d’un regard de caryatide, déjà, est une représentation de la jeune photographe qui donne à voir la réalité à travers son regard de « caryatide », nom des jeunes filles de Cécrops qui, poussées par la curiosité, regardèrent le contenu du panier confié par Athéna. Y découvrant un serpent, terrifiées, elles se jetèrent du haut de l’Acropole comme Francesca Woodman fit le saut de l’ange de la fenêtre de son atelier. La photographie était la passion de cette jeune artiste : « La photographie / la tourmentait / volant à son souffle / toute sa légèreté ». Elle l’habitait, enflammait sa vie et la nourrissait, en même temps qu’elle se nourrissait d’elle, la vampirisait  : « L’artiste tel un puisatier / minait ses forces vives / en sondant l’abîme en elle ». Emportée par une force intérieure, un élan et un dynamisme créateurs, réalisant l’expérience des confins, elle jouait habilement avec l’art scénique : « Elle bâtissait ses mises en scène / une chute aberrante - / comme si elle allait se laisser choir au fond d’un puits », - prémonition de sa tragique fin ? - , apparaissant, disparaissant, (« Elle passe par ici. Elle repasse par là »), derrière une tapisserie, une cheminée, « Elle est toujours ailleurs, vous ne savez d’où elle pourra vous surprendre ni dans quelle direction elle disparaîtra», jonglant avec sa présence et son absence, donnant à voir son corps, nu, morcelé, flou, concrétisation d’une brisure intérieure consumant son être.

Carmen Pennarun est fortement imprégnée de l’oeuvre de la jeune femme dont ses poèmes se nourrissent. Tout d’abord le champ lexical de la photographie féconde ses textes : « Elles en ont l’illusion quand elle réinventent / le monde au travers d’un objectif / quand elles ouvrent le diaphragme / à leur guise (...) » (C’est nous qui soulignons). Ensuite, les références aux œuvres de la jeune femme circulent d’un poème à l’autre par petites touches et clins d’oeil délicats. Le lecteur averti discerne la grande connaissance que Carmen Pennarun a de l’oeuvre de la jeune spécialiste du « huitième art ».

Les poèmes de la poétesse en vers libres ou en prose inspirés par la vie, la mort ( « Dans le drapé de sa chute / l’eau coulait vive / elle courut en corps/ à contre fleur / et sur un frisson d’ombre / porteuse se brancha / l’échappée belle ») et l’oeuvre de Francesca Woodman créent des ponts, tissent des liens entre l’art photographique et l’écriture. L’écriture transfigure le réel, « Le banal sous l’emprise de la plume transfigure le réel », de même les photographies subliment et métamorphosent le monde sensible. « La poésie et la photographie sont sœurs, elles préparent l’ouverture des consciences »,  ouvrant sur la Beauté et le rêve. La photographie enregistre le temps, fixe des instants fugitifs, redonnant vie au passé : « Les grands absents / apparaissent au détour d’images / oniriques (….) ». Poésie et photographie d’art introduisent le lecteur dans la sublimité des paysages intérieurs des artistes : « L’oeil extérieur accorde au monde / les couleurs de sa connaissance intérieure / et son champ ratisse – large – au tapage du coeur », permettant l’accès à l’essence et au coeur des choses : « Par la création / atteindre le noyau de l’instant / toucher au plus sensible / et d’une mesure de joie / enrober la tristesse de paix ».Le regard dans le recueil poétique de Carmen Pennarun est très important. Il introduit dans ce paysage intérieur des artistes, favorise l’accès à la Beauté comme dans ce vers à la tonalité baudelairienne : «  (…) depuis mon refuge observer / l’éclat des étoiles dans les pupilles de mes chats ».

Parfois la réflexion se mêle au descriptif. Tout une dimension discursive et analytique émerge des textes pour mieux cerner la vie et l’oeuvre de la jeune photographe, pour mieux en rendre compte comme dans « Autoportraits » où Carmen Pennarun propose des extraits du « Journal de Francesca ».

 

Les textes, tricotant poésies et photographies, plonge le lecteur dans l’oeuvre des deux artistes. N’ayant pu insérer les photographies de Francesca Woodman dans son ouvrage, la poétesse y a glissé les siennes. Ses attitudes, sa gestualité, le cadre, les colonnes d’architectures antiques entrent en harmonie et en cohérence avec l’oeuvre de Francesca Woodman, espèce de mise en miroir esthétique et mouvante.

Les  photographies de Francesca et les poèmes de Carmen, œuvres de vertige et de mouvement, évoquent la souffrance pour la dépasser par l’acte même du jeu esthétique, exercice de la liberté. Les poèmes après avoir dit les tourments s’achèvent sur la paix, la joie, la vie comme dans le poème ci-dessous que le substantif « vie » ponctue en point d’orgue : « La réalité n’est que l’autre versant du rêve / il suffit de ne pas se tromper de porte / d’ignorer les miroirs, de balayer la peur / de notre champ visuel et de bénir nos mains / que tant d’empreintes ont croisées / doigts de fées / droit au coeur / à l’avant de la Vie ».

Dans l’arc d’un regard de caryatide est un recueil original et émouvant. Ses textes d’une grande richesse stylistique, aux mots ciselés avec soin, aux nombreuses synesthésies concrétisant l’analogie entre les arts, la nature, le réel sont à savourer l’hiver au coin d’un feu de cheminée ou l’été à l’ombre d’un arbre en fleurs.

 

Du même auteur :

LEscale inévitable

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2018/09/...

 

Rose garden

 

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2018/03/...

 

Si l’âme oiselle, la mère, veilleuse poétise

 

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2016/11/...

 

Nuit celte, land mer

 

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2016/05/...

 

 

 

 

 

13:13 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

30 septembre 2019

Lola Valérie, variation

Lola Valerie, variation
Mathilde Arrigoni
Editions Rafael de Surtis (2019)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

    Avant de commencer son récit, dans le prologue de son opuscule intitulé Lola Valerie, variation, Mathilde Arrigoni communique en italiques un fait divers : « Au petit matin du dimanche 14 juin 2015, on découvrit dans sa chambre d’hôpital le corps sans vie d’un individu martiniquais âgé de quarante-cinq ans, et qui séjournait au Centre de rééducation Calvé de Berck depuis un an  (…) L’homme, paraplégique, a été retrouvé un couteau planté dans le coeur». Puis la narratrice s’empare de cette tragédie, - meurtre ou suicide ? - , et l’exploite de façon romanesque et biaisée avec subtilité, empathie et poésie. Elle transfigure le réel par le biais de son son écriture, de son imagination et de sa culture littéraire.

    En effet, Lola Valerie, variation n’est pas de la simple mise en récit d’une mort violente, révélée seulement de façon indirecte vers la fin de l’histoire lors d’un procès, dans des discours rapportés au style indirect libre, des focalisations omniscientes ou internes. Il s’agit de la « vérité diffractée » d’une histoire passée. L’essentiel est tout ce qui gravite autour de la mort terrible de l’homme paraplégique : la rencontre entre le personnage principal, dépourvu de nom, et Lola Valerie, leur amour intense, trouble et tourmenté, l’emprise psychologique, les non-dits, les silences, les ressentis, les émotions, les petits gestes banals mais essentiels du quotidien…

    Deux vies, deux moi, deux âmes esseulées se croisent, se rencontrent : un psychiatre solitaire et une jeune femme blonde, mal coiffée, dotée d’un œil mort (« C’est alors qu’il remarque son œil droit, plus petit que l’autre, laiteux et vitreux, un œil dont on aurait arraché la pupille aux tenailles, déformé l’iris à l’acide »). Deux êtres dont le lecteur sait peu de choses : un médecin mélancolique (« (…) cette envie, cette envie qu’il a toujours de dégueuler, là sur son plateau, tandis qu’il pèle méticuleusement sa pomme, et cette envie qu’il a toujours de vomir ces mots, ta gueule, ta gueule, je m’en fous de Noël, de vos histoires de cadeaux (….) »), une femme insaisissable, mystérieuse, fuyante, menteuse. Deux êtres découverts progressivement, par bribes dans un récit factuel, dans une intrigue minimaliste où la narratrice s’efface dans l’omniscience narrative. Deux tranches de vies données au gré des pensées, des émotions, des agissements des personnages dont le lecteur suit le cheminement. Deux êtres ordinaires, simples, aux échanges souvent inexistants, « Pendant tout le trajet, ils ne diront rien, pas même des banalités. Le prix du silence. Le prix à payer », qui évoluent dans une atmosphère sombre et mélancolique.

    Dans ce récit d’une histoire d’amour donné à la troisième personne du singulier où la narratrice présente explicitement dans dans la deuxième phrase de l’incipit (« j’ignore si vous connaissez Berck en hiver (...) ») questionne des intériorités psychiques, le vécu d’une situation forte, bouleversante, particulière, un amour intense et improbable. Elle évoque, suggère plus qu’elle ne dit les errements de l’être, les vacillements de la conscience, le besoin de comprendre ce qui s’est passé, ce qui a été vécu. Le jury lors du procès ne comprend pas le geste mortifère du médecin, il n’entre pas dans sa logique, dans son irrationnel : « Ce que vous ne semblez pas comprendre, surtout, Docteur, c’est qu’un homme est mort (….) pardonnez-nous, vraiment, de tenter de comprendre, d’expliquer, et de rationaliser, votre geste qui, pour nous tous, est incompréhensible ». Le médecin, lui-même, s’interroge sur le sens de son geste, se demande comment sa compagne et lui ont pu commettre cet acte. Il s’interroge sur la femme aimée que le lecteur perçoit à travers son regard, son ressenti, des fragments de discours oraux ou écrits comme dans leurs post-it, sortes de haîkus du quotidien : « Pouvez-vous acheter du lait écrémé ? / Il n’y en a plus. / Problème pour café au lait ».

     Lola Valérie, variation, inspiration libre, transposition, avatar de Lola Valérie Stein de Marguerite Duras est une romance triste plongée dans une atmosphère poétique, mortifère dans la « solitude et (la) désolation » de Berck, lieu sécrétant l’ennui et la tristesse . L’écriture limpide, lyrique aux nombreux rythmes ternaires, « La vie a continué, banale, amère et mesurée », « Toute la journée il repense à l’incident du matin. Toute la journée il se reproche ses mots. Et toute la journée il tente d’obtenir un rendez-vous avec le directeur du centre », aux mots répétés, allant par couples, « Le silence de sa cellule. Le silence assourdissant (...) », aux inversions des sujets, des compléments (« Peut-être n’est-ce que la culpabilité qui à cette femme le lie », « il n’y a que cela qu’elle sache faire, Lola Valérie »…), crée un tempo lancinant, concrétisant le vide, le silence mortifère de la vie de ces deux amants dit diaboliques.

    Lola Valérie, variation de Mathilde Arrigoni est une histoire trouble et troublante au traitement romanesque moderne et novateur.  Lola Valérie, variation, un beau et grand livre !

 

Du même auteur :

Anselme

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2015/07/07/anselme-5652932.html

 

Le Théâtre contestaire

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2018/02/22/le-theatre-contestataire-6028951.html

 

08:59 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1)

22 septembre 2019

Mouettes et rock’n roll

 

Mouettes et rock’n roll

Isabelle Isabellon

Bookelis 2019

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

image rock.jpgDans Mouettes et rock’n roll, Isabelle Isabellon ancre son récit, avec un petit clin d’oeil à Eugénie Grandet, dans la charmante cité provinciale de Saumur, « une des références mondiales du dressage équin », aux « imposants bâtiments en tuffeau coiffés d’ardoises », traversée par la Loire « au flot faussement indolent ». Le réel se donne par des images instantanées au gré du regard des personnages. Leurs déambulations, leurs contemplations plantent des décors réalistes et esthétiques.

Les nombreuses notations géographiques et architecturales se mêlent, dans les premiers chapitres, aux visions, aux rêveries, aux réflexions de Juliette, l’héroïne principale. « Abandonnée dès sa naissance », enfant de l’Assistance publique, ballottée de famille d’accueil en famille d’accueil, en grande souffrance psychologique, perturbée par l’absence de ses géniteurs qu’elle a toujours rêvés de retrouver et auxquels elle pense encore malgré la stabilité et l’amour donnés par ses parents adoptifs Paula et Serge. Désormais employée dans une agence de communication, elle vit avec Pierre. Cependant le jour de l’annonce de sa grossesse alors qu’elle se prépare à la révéler à son compagnon, ce dernier la quitte pour une autre femme. Tout bascule alors dans sa vie. Les souvenirs de son enfance ressurgissent. Mais le texte ne cède jamais au pathos. Grâce au soutien de son entourage et en jouant avec les ressources d’internet, Juliette prend un nouveau départ. La joie et l’humour l’emportent.

En effet, malgré l’angoisse, le désespoir et la souffrance dus à l’abandon (« Encore ce sentiment d’injustice et d’abandon qui la submergeait : elle essayait de ne pas couler, mais le désespoir l’envahissait»), Mouettes et rock’n roll est une comédie légère. La narration joue avec des histoires qui s’imbriquent. De Saumur, elle embarque le lecteur à Paris chez Antoine Lambois, amateur de rock, vendeur « dans un petit magasin de musique dans le 15e arrondissement proche de Convention, qui ne vendait que des 33 et 45 tours vinyles ». Antoine est un jeune célibataire heureux, ayant la chance de concilier vie professionnelle et amour de la musique.

Le hasard d’une homonymie réunit Juliette et Antoine. Les coïncidences se succèdent alors. Léa, « inspecteur à la brigade de police de Saumur », amie de Juliette, qui, « face (…) à un important trafic de cannabis » à Saumur, mène une enquête, est l’ex petite amie de Guillaume, un policier, frère d’Antoine. Différentes histoires se rencontrent, se mêlent, se tricotent, se tissent. Des liens s’établissent entre les intrigues et les personnages.

Le titre Mouettes et rock’n roll, énigmatique au premier abord, concrétise en fait le lien entre les deux parties de l’ouvrage : Saumur et ses mouettes (« A l’entrée du pont vers le centre-ville, de chaque côté, sur toute la longueur du parapet, des petites mouettes s’étaient posées et dormaient, certaines la tête sous l’aile »), la rue des mouettes où habite Paula, et Paris et la musique omniprésente dans la vie d’Antoine. Ce titre symbolise aussi la rencontre et l’union, concrétisée par la conjonction de coordination « et », entre Juliette et Antoine.

Le roman d’Isabelle Isabellon raconte une tranche de vie de neuf mois dans laquelle le lecteur suit Juliette, autrefois fillette révoltée, désormais jeune femme ayant acquis une certaine maturité d’esprit, soucieuse de ne pas reproduire le schéma maternel, d’offrir un père responsable et aimant à son futur enfant (« Je ne veux pas d’un père minable et menteur pour mon enfant »). Le roman d’Isabelle Isabellon, qui brosse des portraits précis de personnages ordinaires, soulève des questions sociétales avec tendresse et parfois humour. Les trafiquants de drogue de Saumur sont d’inoffensifs retraités aux revenus modestes malgré toute une vie laborieuse. La narratrice donne à voir un tissu social où règne la solidarité : à Saumur avec le « potager solidaire », les relations encourageantes et généreuses de Juliette, mais aussi à Paris avec Joseph, propriétaire d’un bar qui propose « une pièce avec un point d’eau derrière son bar » à des sans abris. Elle traite avec empathie de thèmes comme l’homosexualité, l’adoption…

Une pincée de sentimentalisme, un soupçon de polar et de suspens, une pointe de sociologie pimentent Mouettes et rock’ n roll, roman, sympathique, plein de vie, d’espoir, de tendresse écrit à la troisième personne, en focalisation interne permettant ainsi aux lecteurs de s’identifier aux personnages.

 

12:10 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

03 juillet 2019

Rouge Tandem

Rouge Tandem

Ln Caillet
L’Astre Bleu éditions (mai 2019)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

Image rouge tandem.jpgDans Rouge Tandem, Ln Caillet joue avec les genres et les mots. Elle tricote récits et discours, confidences et souvenirs, autofiction et biofiction, polar et fantastique, poésie et échanges épistolaires, présent et passé, avec en toile de fond Lyon et sa région. Rouge Tandem, un roman multiforme comme les « couvertures de patchwork tricotées par Rose », bouleverse l’horizon d’attente du lecteur.

Rouge, le personnage principal, est une jeune « femme d’un mètre quatre-vingts (…) avec un visage fin et racé. (…) sous une coupe courte de cheveux bruns, deux yeux bleu glacial dévor(...)ent la peau blanche ». Toute une violence bouillonne chez cette jeune personne désillusionnée. Sous son apparence froide et robuste se cache en réalité une femme fragile, tendre et sensible révélée au fil des pages. Rouge, durant ses temps libres, aide Rose, sa grand-mère de quatre-vingts ans, qui l’a élevée après le décès de ses parents. Soucieuse de la réconforter depuis la récente disparition de Georges, le grand-père, elle veut faire parler Rose : « Comment l’aider ? La faire parler. Trouver un prétexte. / Le tandem ! Le tandem sera mon cheval de Troie ! ». L’élément catalyseur et déclencheur est le tandem de Georges, un forgeron amoureux de son métier, et de Rose : élément de bonheur, objet significatif pour Rouge, lien entre elle et Rose, entre elle et son passé, elle et son présent. Lien entre le passé, le présent et l’avenir, le tandem est le fil conducteur entre les histoires racontées.

Le tandem est un prétexte pour faire revenir et revivre de nombreux souvenirs, découvrir le passé de Rose, de ceux qui ont fréquenté cette jeune personne émancipée qui circule en tandem avec son futur époux pendant plusieurs jours puis lui propose le mariage (« Je veux t’épouser. Quand j’aurai vingt et un ans, on se marie »), femme moderne, dynamique, remplie d’initiatives et du bonheur de vivre.

La narratrice dit des portions de vie : celles de la petite fille et de ses grands parents, celle de Maryse, l’amie de Rose, de Wilfried, « un déserteur allemand » aidé pendant la guerre par le jeune couple. Elle se représente la vie de Rose, puis les derniers instants de ses parents, jouant avec les souvenirs des uns et des autres, son imagination, sa créativité. Rose raconte, se raconte, Rouge prend des notes. Ensuite elle écrit l’histoire : «  On discute de tout, de rien, de ce qui vient. Et dès que tu trouves un écho, un lien avec le tandem, tu me racontes. Je prends des notes. Je te pose des questions. Je rentre chez moi. Je trie les infos. Si je n’ai pas d’autres questions, j’écris l’histoire (….) ». Rouge raconte Rose dans des espèces d’histoires gigognes. La vérité est avant tout dans le ressenti, l’émotion, non pas totalement dans ce qui est raconté. Rose s’interroge : « (…) tu as un peu extrapolé. Comment dire … C’est ça, et en même temps ça ne l’est pas ». Rouge est dans la création, dans la littérature, dans le roman : « Je me sers de chacun de tes mots, non pour les retranscrire fidèlement, mais pour nourrir mon imagination... ».Elle utilise la matière pour la faire revivre. Elle recompose, elle refabrique, elle invente : « Ce qu’il faut comprendre, martela Rouge, c’est que la Rose que je décris n’est pas toi. Ecrite, elle a pris un peu de moi, un peu de toi, mais cela reste un personnage de fiction qui nous échappe à toutes les deux ». En effet, dans un roman, un écrivain met beaucoup de lui-même : ses joies, ses peines, son conscient, son subconscient, sa culture… Les personnages lui échappent. Ils acquièrent leur propre autonomie. Rouge, tout en échangeant avec la nonagénaire, propose une réflexion sur l’écriture et la création littéraire, sur l’attente angoissée de la publication et la joie de la future parution  : « Dans ma tête se produisit une explosion. J’allais être publiée ! Mon originalité plaisait. J’allais être publiée ! Mon ton était frais. J’allais être publiée ! », comme le prouvent les exclamatives réitérées.

Plus que la vie de ceux qui l’ont précédée, Rouge recherche leur essence, grave des moments importants dans les pages blanches de ses carnets. Ses personnages bien campés possèdent relief et vérité, ils deviennent des personnes échappant au romanesque. Nourris du vécu, ils s’inscrivent dans lieux minutieusement posés, donnant à voir, à entendre, à sentir les objets personnifiés, (« Le bruit de la cafetière qui s’ébroue et soupire. Les gouttes tombant de haut, une deux, trois, vingt, quarante. L’odeur riche, puissante, enivrante du café. Le chuintement de la porte du réfrigérateur et le frisson cliquetant des bouteilles de lait à l’intérieur. L’eau qui jaillit et se tait brusquement »), dans des cadres précis sur le plan géographique : Lyon et sa région transfigurés par la beauté de l’écriture, les synesthésies. Elle situe les faits dans l’Histoire avec la référence aux premiers congés payés, à la Seconde Guerre mondiale, à l’attaque de Charlie Hebdo, à l’amalgame fait entre les musulmans et les islamistes... Son roman est une mise en abyme de celui d’Ln Caillet. Rouge, comme Ln Caillet, brouille les codes génériques de son roman polyphonique : « Les habitudes sont faites pour être transgressées. Où serait la créativité sinon  ? », laissant libre cours à sa liberté de créer ; romancière et poétesse tout à la fois.

Les propos de Rouge ressemblent souvent aux paroles des chansons : « Rose visualisait très bien un groupe de villageois à a mode d’antan, les belles dames remontant leurs lourdes jupes à pleines mains, les beaux messieurs faisant valser leurs chapeaux emplumés, et tous d’enchaîner les pas au rythme d’une musique endiablée », clin d’oeil à la comptine enfantine,  Sur le Pont d’Avignon,   ou la recette du « Gâteau de foies de volaille » qui rappelle la cadence de la chanson « Un cake d’amour » de Peau d’Ane : « Des foies, le fiel tu prélèveras, sinon amer tu seras (...) »). La narratrice joue avec le rythme des phrases, (« (…) la femme était sportive ; la femme était en colère ; la femme aurait pu être très belle si elle avait été vulnérable »), avec la mise en page, les différentes polices (italiques, caractères gras…). Des haïkus fleurissent : « Juste Elle / Dans sa chambre jaune / Impression de soleil vivant », « Toi et Moi / Dans la maison close / Un écrin ». La poésie circule dans l’écriture, dans les paysages, les personnages, le dit et le ressenti.

Malgré la présence de la mort en filigrane, en début et en fin de roman, Rouge Tandem de Ln Caillet est un hymne, coloré, lumineux, à la vie en camaïeu rouge et rose. « Le crépi violine » de la maison de Rose, « violine », mélange entre le bleu et le rouge, Maryse et ses cheveux « à faire pâlir les carottes », le roux placé sur le cercle chromatique entre le rouge et le jaune, Rouge et ses « yeux (…) brûlants », ses « joues incandescentes »... Rouge Tandem propose « un art de vivre » : « s’efforcer à la contemplation », « se forcer à la contemplation ». Il montre la nécessité de savourer la plus petite parcelle d’existence, que ce soit une simple fleur (« Une vie éphémère. Une floraison à ne pas manquer. Voilà pourquoi Rose l’avait déterrée et rempotée et emportée. Elle avait voulu se l’accaparer, savourer, ne rien perdre de cet instant précieux ») ou un être. Il faut vivre intensément chaque instant avec ceux qu’on aime. Aimer et ne voir que la Beauté des choses.

 

 

 

 

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27 juin 2019

Histoires noires autour d'une tasse de thé

 

Histoires noires autour d’une tasse de thé
Jacques koskas
Editions Vivaces (2019)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

Histoires-noires-autour-d-une-tae-de-the.jpgDans Histoires noires autour d’une tasse de thé, Jacques Koskas, psychanalyste, psychomotricien et écrivain, propose à son lectorat dix nouvelles, réalistes pour la plupart. Chacune d’elles, récit ou discours, décrit des pans de vie, des souffrances individuelles souvent masquées qui rejaillissent un jour ou l’autre.

Le titre du recueil, tout comme celui aux connotations exotiques des différentes nouvelles, incite d’emblée à la lecture. « Histoires noires », histoires sombres et ténébreuses comme l’inconscient blessé, histoires d’un monde intérieur et/ou extérieur violent, regard tragique porté sur certains vécus, histoires noires, nouvelles noires, genre noir, histoires à suspens, histoires de meurtres. « Autour d’une tasse de thé » : le thé aux différentes nuances d’arômes, de couleurs, de saveurs, (« saveurs de mûre, de bois sec et de vanille soulignées de délicats arômes marins et d’une note végétale à la douceur exquise » du thé Bancha, le « vert et bleu (qui) exhale un parfum boisé au goût de cannelle et de réglisse » du Tie Guan Yin), moment privilégié du quotidien, temps de partage ou de déréliction, fil conducteur des histoires, lien entre les divers personnages en apparence ordinaires, lisses, sans drame particulier, qui brusquement basculent. Les traumas et les émotions longtemps refoulés, étouffés, se réveillent, surgissent du plus profond de la psyché, emportant l’être. Le thé devient une drogue pour son consommateur, « Le thé, c’est sa drogue », une aide pour résister aux estocades de la vie : « boire du thé constituerait le remède miracle aux souffrances et aux catastrophes », un moyen pour trouver la sérénité : « Le goût de pain chaud et de fruits secs mêlés aux notes végétales qui emplissent sa bouche l’apaise »... Chaque thé, unique, requiert un temps et un degré d’infusion précis : « (...) le Matcha Genmaicha, mélange de poudre de Matcha et de thé au riz brun grillé, infusé pendant deux minutes et demie dans une eau à 75° », le « Bai Mu Dan ou Pivoine blanche (….) infuse « huit minutes (…) à 80° », le « Thé des amants (…) Thé noir parfumé à la pomme, l’amande, la cannelle, la vanille et une pointe de gingembre. Quatre à cinq minutes d’infusion dans une eau à 95 degrés »… Chacun le savoure à sa manière, selon ses états d’âme, ses besoins, son ressenti du moment.

La plupart des personnages des nouvelles a un parcours ordinaire. Pourtant, à un moment donné, l’intrigue dérape révélant une facette inattendue des protagonistes. Dans la nouvelle « Sencha », Monsieur William est présenté dans l’incipit, comme un vieil homme, banal, apparemment sans histoire, ayant une alimentation équilibrée (« (…) tartine aux céréales complètes nappées d’une couche de miel garanti bio » (…) », utilisant des produits sains, «  sur son visage quelques gouttes d’une lotion à l’aloe vera ». Il possède un aspect très conformiste : il « s’habille comme pour se rendre à un mariage ou un enterrement, les deux événements étant soumis au même code vestimentaire, pour les hommes en tout cas ». Mais très vite, des indices font naître le mystère et éveillent la curiosité du lecteur : « Monsieur William ne peut s’empêcher de se demander si la jeune femme continuerait à se montrer aussi prévenante envers lui si elle savait ce qu’il cachait dans son armoire à côté du revolver ». Que cache-t-il ? Pourquoi un revolver dans l’armoire d’un fragile vieillard ?

Un jour, tout a basculé dans la vie de ces gens qui nous ressemblent ( « (…) il peut affronter le souvenir de ces jours où tout a basculé »), les bouleversant, les suppliciant, transformant leur vision du monde, de la vie, leur comportement, entraînant des troubles psychiques, cicatrices mentales prêtes à s’ouvrir au moindre souvenir ou événement douloureux, réapparaissant pendant le sommeil sous forme de cauchemars réitérés. Dans « Perles de jasmin », Cécile, la narratrice, rattrapée par son passé depuis la libération de son agresseur, revit une souffrance incoercible chaque nuit : celle de l’enlèvement de la petite fille qu’elle a été : « C’est la petite fille qui a mal. La petite fille de six ans qu’un dingue avait enlevée ». Le cauchemar, message de l’inconscient, met en scène les affects de la fillette mise en danger il y a fort longtemps ne laissant pas indemne l’adulte actuelle.

Outre le cauchemar, le fantasme, quant à lui, n’est pas seulement accès à l’intériorité des personnages, il est aussi mise en récit, présenté comme une expérience réelle, vécue. Avec une écriture où se croisent la psychologie, la psychanalyse, la poésie, la littérature, l’écrivain met en mots et en scène les fantasmes comme dans « Thé fumé du Malawi ». Il propose tout un scenario imaginaire où le Jardinier assouvit et réalise ses fantasmes pour satisfaire les désirs de la défunte Martha tant aimée, inoubliée et inoubliable : « … Il faut éradiquer cette vermine, supprimer ces erreurs de la nature, les faucher sans pitié ! Promets-le-moi !  ». L’imagination permet l’accomplissement des désirs les plus délirants.

les Certains personnages, de surcroît loin de l’univers de la délinquance, un avocat comme Bernard  dans «  Earl Grey », un chirurgien comme monsieur William, ne se contentent pas de rester dans l’imaginaire, ils deviennent, quant à eux, réellement des meurtriers. Leur souffrance étant trop intense.

Jacques Koskas ne rédige pas d’ouvrages théoriques et didactiques expliquant les traumatismes, leurs causes et leurs conséquences. Par l’écriture romanesque, par le point de vue interne, par le monologue intérieur, il fait vivre les troubles de ses protagonistes au lecteur. Il permet de non seulement de comprendre leurs causes (la mort du foetus, le garçon rejeté par sa mère, le viol et la relation de confiance bafouée, la jalousie, la GPA, le décès du père tant aimé ...), leurs dérives, mais surtout de ressentir ce qui se passe dans la tête et le coeur d’une personne traumatisée. Il dévoile les souffrances intérieures. Le lecteur, se glissant à l’intérieur du personnage, sent ce qu’il ressent. Il est concerné, impliqué. Il atteint l’intime du personnage et l’éprouve intensément.

Jacques Koskas part de son expérience professionnelle pour aboutir à l’écriture, donnant un visage à des consciences et à des coeurs blessés dont il sonde les replis avec talent. Il joue avec des intrigues bien ficelées et avec le suspens, tricotant enquêtes policières, thriller, psychologie et parfois merveilleux. Dans la chute de la nouvelle « Tie Guan Yin », le lecteur, piégé par l’habileté de l’écrivain, découvre que le narrateur est un papillon. L’écrivain manie astucieusement les effets de surprise déroutant un lecteur qu’il suppose cependant aussi averti que le climatologue de la nouvelle « Bai Mu Dan », capable de percevoir les indices semés dans le texte  : « Tout l’intérêt de ma lecture consistait à repérer les indices cachés au fil des pages afin de découvrir l’identité du tueur avant que l’auteur ne le révèle dans un éblouissant numéro de prestidigitateur ». Jacques Koskas, lui aussi véritable prestidigitateur, parsème des indices. Dans le chapitre,  « Tie Guan Yin », la comparaison des doigts de la femme avec les pattes d’une sauterelle (« ses longs doigts fins aux articulations aussi délicates qu’une patte de sauterelle »), trahit la vision d’un insecte, le comparant appartenant à son univers de référence. La périphrase (« j’ai la faiblesse de penser que, portant le nom du dieu de la beauté (...) ») suggère, comme la phrase métaphorique (« Mon occupation favorite consiste à taquiner la muse, à la manière des Parnassiens, en puisant mon inspiration parmi les fleurs des jardins que je visite ») non seulement le prénom du locuteur mais aussi qu’il appartient à la famille des Papilionidae. L’auteur jongle avec la stratégie narrative, colore son texte d’éléments ambigus, travaille les figures de style. Dans « Thé des moines », la personnification des vêtements puis des objets annonce la révélation du viol : « (….) le four exhibe sa gueule noire. Sur la table, les assiettes se chevauchent sans pudeur (...) ».Le romancier manipule habilement les détails, les indices, les figures de style. Il crée tout un univers nourri autant de phantasia que de mimésis.

Histoires noires autour d’une tasse de thé de Jacques Koskas : des histoires émouvantes capables tout à la fois de faire réfléchir et de faire rêver. Le plaisir d’écrire de l’auteur entraîne le plaisir de lire. Le plaisir du texte pour reprendre une expression de Roland Barthes !

 

 

 

Du même auteur :

- 18 rue du parc (2014)

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2014/10/...

-La liste de Fannet (2015)

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2015/12/...

La Fille sur le trapèze (2015)

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2016/02/...

-Sous l’ombrière du vieux port(2017)

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2017/12/...

-Des Fleurs pour Baptiste (2018)

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2019/05/...

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13 juin 2019

La Rose du Coeur me l'a dit ce matin ...

 

La Rose du Coeur me l’a dit ce matin…

Catherine Mauger-Trouiller

Editions CMT (2019)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

image rose du coeur.jpgAprès A la fenêtre de mon âme (1) et L’âme, échanson de l’Esprit (2) , ses deux recueils poétiques introspectifs, Catherine Mauger-Trouiller revient avec La Rose du Coeur me l’a dit ce matin…, poursuivant « sa quête de vérité et d’absolu », s’élançant vers la Beauté, l’humanisme, la solidarité, avec en toile de fond constante l’Amour et l’amour de la Vie sous toutes ses formes.

Comme dans ses précédents opuscules, des fils ténus se tissent pour relier ses différents poèmes en vers libres, aux rimes absentes, affranchis des règles de la poésie classique, concrétisation de sa liberté intérieure,   « A l’école de la Vie nous sommes tous conduits / La traversée des sphères, s’il est possible, / confère à l’âme sa liberté », dans un monde où la liberté malmenée est en péril comme le dépeint l’écriture métaphorique de la poétesse : «  La liberté cogite / La Liberté désespère/ de se savoir prisonnière. / La liberté s’étiole / comme une plante anémiée. / La liberté s’accorde à la violence, / sursaut pour exister (…)». L’anaphore incantatoire, espèce de refrain insistant, cristallise l’importance de la liberté, personnifiée, maltraitée, violée dans tous les continents, mais tentant malgré tout de résister au mal. Le mal essaie de s’imposer : « Savez-vous / que la noire ténèbre / spécule jour et nuit / sur votre bon coeur ? », comme malheureusement il l’a toujours fait : « Main dans la main / le bien et le mal croisent l’épée. / Le bien meurt à la périphérie de nous même ». Mais le coeur est le plus fort, le mal ne touche pas l’homme généreux, de passage dans un monde aliéné par différentes addictions (« Hélas, hélas ! / L’oreille du monde confinée / subit le feu de l’addiction. / Casque, oreillettes, écouteurs, / l’oreille n’entend plus la voix du coeur »), torturé par «  des peines endurées », par « les racines profondes, profondes, / de la colère et de l’orgueil, / de la jalousie et du mensonge, / de l’avidité et de la peur » .

L’âme, l’essence des précédents poèmes de Catherine Mauger-Trouiller, se solidarise désormais encore davantage avec « la rose du coeur » qui fait l’objet du titre du recueil : la rose symbole de la beauté et de l’amour, le coeur, au sens propre, l’organe vital essentiel, (« et les pulsations d’un coeur qui bat.../ qui bat … qui bat... »), le gardien de la vie ; au sens figuré, le centre de l’Amour, de l’empathie, de la fraternité, de la solidarité. La rose est l’épicentre du Coeur, elle s’adresse à la narratrice mais aussi au lecteur pour nous permettre de retrouver le sens profond de la sincérité, de l’Amour, du vrai bonheur, en un mot pour accéder à l’essentiel.

 

Catherine Mauger-Trouiller fait naître de nouvelles formes poétiques. Elle joue avec l’espace textuel et la mise en forme du texte, transformant le poème en un art de l’espace. Aux strophes traditionnelles, s’ajoutent des vers en escaliers, des vers décalés : plaisir des yeux, plaisir de l’oreille se conjuguent. Des figures de style pleines de fraîcheur plongent le lecteur dans l’imagination de l’or, métal chaud, lumineux (« Par l’oeil dardant un rayon d’or »), de la germination, de la renaissance : « La chenille tisse son cocon (…) Le coucou est en répétition. / Le coquelicot déplie ses ailes, / La graine meurt pour enfanter (….) ». Malgré l’existence du mal, il faut garder espoir et confiance. Soyons inondés d’amour, soyons solidaires, nous sauverons le monde ! La Rose du Coeur me l’a dit ce matin… de Catherine Mauger-Trouiller est un recueil moderne qui traverse l’essence de la Vie et de la nature, transcendant le temps à travers l’éternité.

 

 

(1) A la fenêtre de mon âme

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2019/02/...

(2) L'âme, échanson de l'Esprit

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2018/04/29/l-ame-echanson-de-l-esprit-6047492.html

 

 

 

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06 juin 2019

Relégation

 

Relégation
Chantal Chawaf
Des femmes – Antoinette Fouque (2019)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

 

Dans Relégation de Chantal Chawaf, récit introspectif à la première personne du singulier, une jeune femme tisse son passé dans le manoir familial et son présent dans la banlieue parisienne : ces deux vies se mixent, s’imbriquent, s’opposent.

 

La famille aisée d’où est issue la narratrice, une orpheline, a subi un revers de fortune comme le souligne le champ lexical de la vacuité, de l’abandon , de la désertification dans la description de la promenade en voiture : « De temps en temps, mon oncle m’emmenait en voiture découvrir notre domaine. Je voyais défiler les successions d’usine à l’abandon, les hangars noirs de charbon, les friches industrielles entourées de terres incultes et de fermes en ruine ». Le monde de l’industrie (« monde industriel fantomatique, aux monotones rangées de maisons sans habitants ») s’est vidé de son travail, de ses classes laborieuses qui faisaient la richesse de la famille, disparue, elle aussi. Cette jeune fille, sans ascendance, a été élevée par son oncle, veuf et solitaire, frère jumeau de sa mère  : « Depuis la perte de mes deux parents dans mon enfance, je n’ai plus que mon oncle ». La préadolescente, puis l’adulte cherche sans cesse à retrouver sa mère dans ce frère jumeau, « l’homme-mère », espèce de double néfaste auquel la fillette puis la femme s’accroche, consumée par la perte irrémédiable de cette mère, ineffaçable, recherchée. La maternité symbolique double la maternité biologique. Mais la relation fusionnelle malsaine entre la nièce et l’oncle frôle l’inceste : « Mon oncle semblait se surprendre lui-même à me regarder vicieusement », la pédophilie : « Un soir, mon oncle me força à prendre dans ma main quelque chose de gluant comme un champignon pourri. Sans pouvoir retenir une contraction de dégoût, je relâchai précipitamment son pénis ». L’homme solitaire, véritable ermite cloîtré dans son manoir, cherche à assouvir ses besoins sexuels avec la fillette. Il devient dans l’imaginaire de la narratrice l’ogre des contes de fées, « il dévorait à déjeuner et à dîner la chair fraîche saignante, avec ses dents de carnassier », espèce de Barbe Bleue la séquestrant dans le manoir peuplé de fantômes où des « successions de générations d’ancêtres (ont) cohabité ». La mort dans tous ses états hante la vie de la narratrice. Son hérédité est vécue comme une malédiction. Phèdre des temps modernes, elle appartient à une lignée maudite : « Morte en couches, il y a deux siècles, comme ma mère à ma naissance, l’aïeule du portrait qui occupe la place d’honneur dans le salon de l’appartement d’Auteuil a-t-elle, de ses orbites de spectre, maudit sa descendance ? ». Elle est aussi Cendrillon emprisonnée, assujettie, exploitée par un oncle pervers, comme le clin d’oeil implicite au conte de fées l’exprime : « J’obéissais filialement. Cirer le parquet, polir l’argenterie, retirer de la chambre froide la côte de bœuf pour la griller dans la cheminée (...) ». L’adolescente et le personnage du conte comportent des similitudes : leur prénom est tu, l’une et l’autre ont une rivale, - la fiancée de l’oncle pour la narratrice, la sœur pour Cendrillon - et toutes deux renaissent métaphoriquement de leurs cendres. Les fictions, par le biais de la culture littéraire de Chantal Chawaf, s’entrelacent et disent l’éternel Humain.

 

L’adolescente en manque d’amour maternel veut s’approprier son oncle, substitut de cette mère jamais connue, du sein maternel jamais tété : « Mon fantasme suppliait cet homme d’être une mère, de me materner, de rassasier la fille que ma mère morte à ma naissance n’avait pas eu le temps d’allaiter ». Elle veut s’attribuer pour elle seule son amour, elle le vampirise : « Elle lui a pris la main, elle pétrit la chaleur de la main, elle le réclame avec ses lèvres, avec ses dents qu’elle lui plante dans la chair en léchant, en tétant, en mordillant cette main d’homme avec ses gencives de nourrisson ». Rêve, réalité et fantasmes se mêlent. Elle se nourrit de son oncle comme le lexique de la manducation circulant dans le récit le prouve. Mais la faim insatiable de cet amour étouffe l’oncle, l’irrite d’autant plus lorsqu’il rencontre Mathilde, la nouvelle femme de sa vie. Il bannit alors sa nièce, la rejette dans la banlieue parisienne, d’où le titre du roman : Relégation. La rage de se sentir évincée et la jalousie embarquent la narratrice dans un mal être encore plus intense, dans une haine paroxystique : « Une ombre me lancine, déguisée en fiancée. Sa robe moirée moule de noir mon cerveau d’exilée mais sous l’étoffe soyeuse le poison enduit le corps. Une fois qu’on est sous le viseur de la haine, on ne peut plus l’esquiver. La haine est un peloton d’exécution. Le canon de l’arme est pointé ». La jeune protagoniste devient un être seul, isolé dans son studio de banlieue. Cependant, cette brèche dans les murs du manoir, lieu d’enfermement, à la fois aimé et rejeté, est une issue libératrice.

 

Etre à fleur de peau, écorchée vive, la narratrice compense son exil, son manque d’amour maternel, sa solitude par l’écriture : « La rue monte à ma rencontre, répond à mon empressement de vivre par écrit. J’écris tout ce que je vole aux gens, tout ce qui vient occuper mon esprit vacant de fille seule, toujours sur le qui-vive. Je réagis en femme traquée (...) ». Le vide laissé par l’absence de l’oncle, par les défunts va se remplir concrétisé par la structure même de l’ouvrage qui ne laisse rien au hasard : le flux de conscience dans dix « PARTIES » et la banlieue, son mouvement, son dynamisme, sa jeunesse, ses paroles dans cinq « TRANSITIONS ». Les TRANSITIONS, déchirures de la mémoire, du vécu, déchirures de lieux opposés, - Paris des gens aisés, la banlieue, ville des exclus, des déshérités («  (…) les phrases fugaces des mal-logés, des mal-payés, des mal dans leur peau (...) » - déchirure des mots différents selon leur place dans l’espace textuel.La trivialité des paroles des habitants des banlieues donnée à entendre dans toute sa crudité, sa vérité dans les chapitres intitulés « TRANSITIO». L’auteure tricote le réalisme verbal du peuple et sa langue littéraire, poétique, recherchée. L’importance des mots, l’amour des mots jaillissent constamment. Les mots dotés de toute une densité, donnent un sens au vide intérieur de la narratrice. Le langage est le souffle de la vie pour elle.

 

Comme le cri donné à entendre lors de la naissance tragique, vie née de la mort (« Arrivant à l’air, le fœtus, encore trempé, encore aquatique, émerge des eaux de sa mère et la déchire dans un cri d’adieu »), l’écriture de Chantal Chawaf relève du cri, concrétisation d’une intolérable souffrance morale qui brutalise le corps. C’est une écriture tranchante, de la douleur, donnée par des sensations de piqûre, de froidure : « (…) drapée dans une blancheur criblée d’aiguilles de glace ruisselle en flèches de lumière ». C’est une écriture de la rupture, une écriture orpheline, de l’errance intérieure, de la recherche de l’identité (« Des pensées extravagantes s’emparent de moi. Et s’il était mon père biologique ? Et si j’étais née d’un inceste ? Ma mère serait ma tante …. »), abordée à travers l’idée du double. Hantise des origines, hantise des ancêtres, au fil des pages. La narratrice crie l’exil de son moi exclu du manoir et de l’amour de son oncle. Les mots plongent dans l’intimité la plus profonde de la femme dans une écriture du corps, de la sensation : « Ses yeux turquoise, ses yeux de voyant, se modifiaient, s’intensifiaient, se transformaient en bouche goulue, agile, experte, la dénudaient, traversaient l’enveloppe de peau, déverrouillait la serrure des convenances, desserraient le nœud de vaisseaux et de veines, s’humectaient aux parois poisseuses de la chair, forçaient les orifices, poussaient les muqueuses (...) ». L’écriture métaphorique dérive pour donner une expérience érotique sans contact charnel. L’instance énonciative immerge le lecteur dans la chair et dans la chair même de l’écriture. Les lieux, les paysages, eux-mêmes deviennent des corps féminins avec de nombreuses personnifications : « Les mamelles du manoir m’allaitent encore ... », « les collines mamelonnées ». La mère absente est intensément présente dans l’écriture.

 

Les mots, possesseurs d’un pouvoir extraordinaire, sont des amis. Ils disent l’indicible. Ils dénoncent. « Les mots envoyés par la providence veillent sur nous, pour parler, écrire, lire, nous épauler, nous connaître comme des sœurs, comme des frères, nous exorciser de la haine ». Une critique sociétale jaillit en toile de fond lorsque dans les chapitres « TRANSITION », l’auteure dit les inégalités sociales, le racisme, la banlieue, sa misère et son mal être d’où risque de jaillir la violence. Elle interpelle le lecteur sur la condition de la femme conçue dans les banlieues comme objet de convoitise, de désir par des mâles mus par leurs pulsions, incapables de voir dans la femme autre chose qu’un objet sexuel  : « Dans notre banlieue, il faut se déguiser en garçon ! Faut pas te maquiller, faut pas montrer tes jambes », la privant de vivre librement et d’être.

 

Cependant, heureusement, dans cette banlieue règnent la joie, la solidarité. Et c’est dans cette banlieue que la narratrice va rencontrer Roumania, son double solitaire, une ukrainienne, qui rompt sa déréliction, transfigure et illumine sa vie : « je m’éveille à la vie », « je me sens vivante ». La vision de la voix narrative se métamorphose. Au visage mortifère de la génitrice, aux couleurs rouges et sombres de l’antre anténatal succèdent la luminosité, la blancheur : « Alors que je ne m’y attendais plus, survient l’apaisement… C’est elle. Ses yeux blancs, sa chevelure translucide ne se découragent pas de m’approcher. Ce n’est d’abord qu’une sensation nocturne de lumière. La lumière se gonfle d’eau comme si la cavité émergeait de sa propre brillance. L’abri remonte des eaux. Le ventre tout rempli de lumière remplace la tête invisible. Elle n’a plus de visage. Je n’ai plus d’elle que ce scintillement de la mémoire anténatale ».L’orpheline n’est plus seule, elle renaît grâce à la rencontre de Roumania. Les deux solitudes s’unissent en évitant tout contact physique : « Deux ombres, deux fantômes, deux recluses ravivent l’enchantement : nous ne nous embrassons jamais, nous évitons les contacts ». En effet la chair est dangereuse et menteuse. La véritable relation est immatérielle, impalpable fondée sur la confiance. Elle permet l’accès à la quintessence.

 

Relégation de Chantal Chawaf, sublime ouvrage, à l’écriture sensuelle, se clôt sur le verbe « naître », point d’orgue flamboyant. La mort coule dans la vie, mais la vie l’emporte.

 

 

 

 

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31 mai 2019

Faudra-t-il se souvenir de tout ? Loup solitaire

 

Faudra-t-il se souvenir de tout ?
Loup solitaire
Denis Bedu
L’Astre Bleu Hélium (Avril 2019)

 

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

 

 

image lou^p solitaire.jpgDans Faudra-t-il se souvenir de tout ?, Loup solitaire ; prose de mémoire et de vécu, où la troisième personne du singulier alterne avec des passages en italiques à la première personne proposant des points de vue différents ; fiction fondée sur le vécu de l’écrivain où le protagoniste principal, Nicolas, comporte des similitudes avec l’auteur ; Denis Bedu donne à imaginer des moments de vie simples, émouvants et beaux.

« Fils et petit fils de paysan », reporter, photographe, être perpétuellement en fuite j’ai passé ma vie à fuir quelque chose »), solitaire, (« tu es un loup solitaire » d’où le titre de l’ouvrage), Nicolas, riche de désirs, d’envies, déroule des souvenirs, des observations au présent, des questionnements, des réflexions, des représentations de sa propre vie, fouillant au coeur de l’intime, donnant à entendre ses joies, ses peines, son bien être et son mal être. Des promenades en pleine nature favorisent ses souvenirs, l’incitent à rassembler les différents aspects de son moi épris de liberté, du désir de vivre pleinement.

Traversant divers lieux et villages, Nicolas emporte le lecteur dans un voyage par les sens et les souvenirs. Des paysages, des villages et de leur vie actuelle, resurgissent les paysages et les villages du passé : il « se souvient du village de son enfance, celui de son grand-père (…) des cultivateurs (…) partaient aux aurores dans la rosée avec des attelles sur l’épaule (...) ». Présent et passé se mixent dans un récit au présent où évoluent des personnages pétris d’histoires.

 

Lors d’une marche dans la campagne, Nicolas croise des êtres avec lesquels il échange : Jean, un paysan, « fils de curé », marié à une Anglaise, père de deux enfants ; Fleurine, jolie jeune femme triste et désemparée, au deuil impossible à faire après le décès de son petit garçon ; Mathieu, un jeune ingénieur, beau, riche, sûr de lui, « qui sait où va sa vie », «  (la) croque (...) à belles dents et ne redoute pas trop les complications ni les contradictions ». Suite à ces rencontres, à des échanges féconds et personnels pas toujours faciles à révéler pour le protagoniste principal qui se livre difficilement, Nicolas, Fleurine, Mathieu décident de faire la route ensemble. Traversant de petits sentiers forestiers, de modestes villages, ils se confient les uns aux autres. Nicolas évoque ses voyages professionnels et ludiques : le Vietnam des années soixante dix et les « scènes impossibles à oublier », le Laos, la Malaisie…, les leçons qu’il en a tirées (« cette vie de chance m’a montré comment me détacher de l’insolence des riches et des corrompus, écouter la sagesse des paisibles, l’inquiétude des faible, la joie des pauvres (…) »), sa soif insatiable de départs vers différents ailleurs, son rêve de fuite.

Nicolas, Justine et Jean constatent que la Vie est unique, (« les peuples (…) sourient de leur vie simple (…) connaissent des histoires, racontent des souvenirs passés d’une génération à l’autre »), la vie est un éternel recommencement. Tout change mais paradoxalement tout reste identique : « Plus les choses changent et plus elles restent les mêmes ». Les saisons défilent et se ressemblent. Les moissons succèdent aux semailles, « les labours ont la même odeur partout. Et les oiseaux, s’ils n’ont pas les mêmes couleurs, ont le même vol dans le même ciel ». La Vie est une ici et ailleurs. Elle succède inlassablement à la mort, laissant des traces sur son chemin, des lieux hantés, pleins de présence. Nicolas et Justine déchiffrent ces empreintes de la vie d’autrefois dans les cimetières qui « parfois (…) racontent des histoires », dans le mystère des objets anciens, « (…) la vieille faucheuse rouillée. Elle a sûrement une histoire à raconter mais personne ne sait écouter une faucheuse », dans le mystère des monuments. Les pierres recèlent en elles le passé : « Sa main épouse la surface, reconnaît la texture rugueuse, sa chaleur le surprend. Il en entend aussitôt les mots silencieux. Un homme, il y a mille ans ou plus, avait peut-être mis sa main exactement dans cette même position, en récitant une prière secrète ou pleurant la douleur d’une perte familiale ». Nicolas s’intéresse aussi au mystère des êtres, à ce qui se cache derrière les apparences. Il veut accéder à l’essence des êtres et des choses. Soucieux de laisser une trace de son vécu, désireux de se comprendre encore davantage, il rédige ses mémoires, « Mémoires d’un homme seul », espèce de mise en abyme de l’ouvrage de Denis Bedu.

Avec une écriture sensuelle, sensible aux paysages et à leurs couleurs, aux odeurs, à la lumière, au silence, l’écrivain capte le moindre détail du réel dans toute sa densité, dans toute son intensité, rendant compte d’instantanés vécus procurant des minutes de bonheur simple mais intense. Le jus de pomme « est trouble comme du lait et un peu épais ; de la pulpe flotte dans le pot de terre (…) il a un goût de fruit mûri sur l’arbre, au soleil, parmi les abeilles et les oiseaux (...) ». Cette savoureuse boisson procure une sensation de bien être, de bonheur donnée par le réalisme de la description, le tissage des sensations tactiles, visuelles et gustatives. Du banal naît l’émerveillement que Mathieu, jeune homme pragmatique, poursuivant des objectifs carriéristes, matérialistes, ne sait pas saisir. Le bonheur réside dans la simplicité de la vie qu’il faut apprendre à percevoir, à saisir, à savourer : « Dans nos villages, les gens ont su trouver le bonheur dans la simplicité du paysage qui les entoure. Ils ont su garder le contact avec les choses importantes comme la terre, l’air qu’ils respirent, l’eau qu’ils boivent et les enfants qu’ils aiment. L’essentiel en somme ». Mais le désir de fuir de Nicolas fait craqueler ces constats pleins de sagesse. Il n’est pas facile de rester, malgré la tentative de construire à nouveau une famille, « d’essayer de vivre en famille ». Pour lui, les humains, quoiqu’ils fassent, sont irrémédiablement seuls : « (…) l’existence n’est rien d’autre qu’une vie d’isolement froid, qu’un abandon qui se répète ». La nécessité de partir l’emporte. L’appel de la liberté, de la solitude, de l’ailleurs contre la voix du bon sens !

 

L’histoire de Faudra-t-il se souvenir de tout ?, Loup solitaire  s’opère dans un cadre réaliste : une géographie rurale, traversée par des promeneurs, et un ailleurs raconté et donné à voir par le narrateur, à travers des focalisations internes, des récits personnels. Les nombreuses descriptions, parfois de mêmes lieux mais à des moments différents, dévoilent la réalité, permettent de l’appréhender avec plus de force. L’écriture poétique de Denis Bedu fait vibrer le réel. L’anaphore, « Paris vivant. Paris puant. Paris la rose. Paris riant. Paris romance. Parie rive gauche. Paris grouillant de vie », teinte le texte de lyrisme embarquant le lecteur dans une ville contrastée et grandiose. Les nombreuses références aux sensations, comme la douce et apaisante odeur du bois fraîchement travaillé (« On peut encore sentir le bois travaillé et le vernis frais. Une odeur noble de confort et de fierté qui apaise la fatigue et les craintes. L’odeur du bois, de la sciure fraîche (…). L’odeur du bien-être aussi, et du chaud »), la personnification et la métaphore, (« Les derniers criquets jouent leurs violons fatigués de l’été »), permettent de ressentir les émotions et le climat ambiant, concrétisant la paix paradisiaque de la campagne. Malgré ses zones obscures, la vie est belle chez Denis Bedu.

 

 

 

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20 mai 2019

Le Choix de Bilal

 

 

Le Choix de Bilal
A.S Lamarzelle
L’Astre Bleu Hélium (Décembre 2018)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

image le choix de Bilal.jpgLe Choix de Bilal, fiction réaliste, sociologique et ethnographique proche du polar, fondée sur le réel et l’expérience professionnelle d’A.S. Lamarzelle, magistrate ayant exercé le métier de juge d’instruction, plonge le lecteur dans la vie intime d’une cité et dans l’univers d’un petit délinquant, Bilal, beau trentenaire aux yeux verts, sympathique, ne faisant ni projet ni choix, vivant dans l’instant présent.

Bilal évolue dans la cité ironiquement nommée L’Avenir  où « de multiples origines (se) côto (ient), (…) une mosaïque de couleurs, de modes, de costumes, de coiffures et de genres (...) ». Cette diversité culturelle mais aussi ce qui l’entoure et ce qu’elle signifie – cité réelle et cité fantasmée - effraient une certaine bourgeoisie peu ouverte d’esprit comme les parents de Marie (« En dépit d’une intelligence certaine, son père et sa mère étaient embourbés dans des préjugés hors d’âge. Ils étaient animés d’une sorte de racisme discret qui leur faisait poser un regard condescendant et teinté de méfiance à l’égard de toute personne à la peau foncée issue d’un quartier défavorisé... »), la jeune voisine de Bilal. Marie, expert-comptable a fait le choix militant d’habiter dans cette cité : « On nous parlait des trafics, de la drogue, de la violence. Mais nous, on voyait tout le reste : la proximité, la solidarité, la diversité, la vie dans les immeubles, dans la rue ». En effet, la jeune femme n’a pas une vision restrictive et négative de la banlieue détentrice, malgré sa misère, ses délits, de potentiels humains d’une grande richesse. Marie s’est liée d’amitié avec Christelle, la mère de Bilal. Christelle, femme fragile, dépressive, brisée depuis que son mari l’a quittée pour partir en Algérie, a élevé seule, malaisément, sans avoir vraiment « rempli son rôle » ses deux fils : Fouad qui a réussi et Bilal, en rupture avec le monde du travail. Le cadet, un garçon introverti intelligent, aimant lire («  (…) les livres qu’il dévorait chez lui, autant pour fuir sa mère que parce qu’il y prenait du plaisir »), serviable, « inspira (nt) une forme de crainte mêlée de respect » dans sa cité, mais dépourvu de qualification professionnelle et d’ambition, ayant de surcroît intériorisé le regard que certains portent sur les Arabes et les habitants des banlieues : « Tu sais bien qu’il n’y a pas de boulot pour les Arabes de l’Avenir ». Sans l’espoir d’une promotion sociale, se sentant exclu, ce jeune qui n’a jamais quitté sa cité (« Bilal, lui, n’était allé nulle part ». ), comme beaucoup d’autres, évolue dans la vie avec un lourd handicap.

Bilal déambule dans une société de consommation devenue une société de frustration : son absence de revenus l’exclut, lui et ses copains, d’une abondance mensongère et illusoire. Ces jeunes de la cité de l’Avenir qui se connaissent tous vivent de trafics différents. Ils ont leurs codes, leurs règles, leur bande. Ils investissent la rue, non plus lieu de passage, mais point de jonction, lieu de rencontres. Bilal appartient à un petit groupe de copains, Grégory et Hakim. Le trio appâté par le gain, rêvant de changer de vie, commet un braquage qui tourne mal dans un magasin du quartier : une   jeune caissière, mère de famille, meurt une quinzaine de jours plus tard laissant un veuf effondré.

Désormais riche, Bilal ambitionne simplement d’avoir une moto et de partir en Thaïllande afin de découvrir « des villes incroyables, mélanges de modernité et de tradition, des toits en dentelle, du riz gluant, des plats épicés, des filles brunes aux longs yeux rêveurs et de superbes paysages ». Ses copains et lui, « nourris du fol espoir de voir enfin leur vie changer grâce à ces billets qui les attendaient, se sentaient plus heureux que jamais dans cette même cité qui les avait connus insatisfaits et impatients ». La prévision d’un bel avenir leur permet de jouir désormais, comme cela ne leur est jamais arrivé, du bonheur tout simple du moment   comme savourer « les odeurs de menthe et de citronnelle sauvages qui poussaient spontanément en bordure du moindre coin de pelouse (...) ». En attendant, le trio ne touche pas à l’argent bien caché.

Des investigations policières ont lieu. Mais il n’existe aucune preuve matérielle contre qui que ce soit. En outre, il n’y a aucun témoin. La police qui ne comprend rien aux habitants de la cité, où règnent la loi du silence et la loi du plus fort, investit le quartier. Or à cause de cette présence, le marché de la drogue périclite au grand dam des dealers. Joël Droua, un homme violent, un drogué, un trafiquant, mais aussi un indicateur, menace Bilal conçu comme une « balance », ironie de la situation, après avoir osé le dénoncer suite à l’agression de Marie. Un bouc émissaire s’impose et c’est Bilal qui est désigné  : « Pour faire cesser les luttes intestines qui rongeaient la cité depuis plusieurs semaines, il fallait un coupable. Un homme qui porte la responsabilité du fléau, fédérant les autres contre lui. Bilal avait été choisi ». L’existence de Bilal change alors. Il se retrouve isolé et menacé dans la cité. Désormais le jeune homme va devoir faire des choix dont celui de se dénoncer, d’où le titre de l’ouvrage. Poussé par la malveillance, l’hostilité, la violence de Joël Droua et de sa bande, après que son appartement ait été vandalisé, sa mère intimidée, il se signale à la police comme l’auteur de l’attaque à main armée.

Thierry, « un ancien de la Brigade des stupéfiants », entretenant des rapports quasiment filiaux avec Joël Droua, son « indic », se laisse manipuler. Bilal est livré à la justice pour permettre aux trafiquants et aux plus virulents de continuer à subsister. Un procès a lieu, alors que « si Bilal ne s’était pas dénoncé, il n’y aurait pas eu de procès » ! De surcroît, « le procès était tronqué, dévoilant une justice imparfaite et limitée, quand on l’aurait voulue grandiose et irréprochable ». La Justice n’existe pas vraiment. Bilal fait penser à l’âne, sacrifié, dans « les animaux malades de la peste » de La Fontaine. De même, ce jeune homme étranger à son procès (« il se sentait étranger à ce qui se jouait devant lui »), confronté à l’absurdité des événements, à l’hostilité, rappelle,- les souffrances et la sensibilité en plus -, Meursault, l’anti héros camusien de L’Etranger. Ces références implicites à des écrivains du XVIIe et du XXe siècle enrichissent l’ouvrage d’ A.S Lamarzelle comme autant de clins d’oeil de connivence lancés au lecteur, attestant de surcroît de ses qualités d’écrivaine .

Dans Le Choix de Bilal, roman humaniste dépourvu de manichéisme où se côtoient policiers, délinquants et habitants des banlieues, A. S. Lamarzelle brosse, à traits précis, le portrait de personnages complexes et attachants, donnant à voir leurs tics révélateurs de leur ressenti du moment : l’auto- satisfaction de Bilal lorsqu’il « gonfle (…) ses biceps devant le miroir, en relevant un sourcil » ou son inquiétude, son angoisse lorsqu’il se frotte les tempes à plusieurs reprises. La focalisation interne, le style indirect libre révèlent les pensées, les interrogations, les émotions des protagonistes. La cité au coeur de laquelle plonge le lecteur est simultanément toile de fond et personnage à part entière. A fois métonymie quand elle désigne ses habitants et femme coquette, quand, personnifiée, elle « se montr (e) à son avantage, parsemée de massifs encore fleuris (…) » ou femme meurtrie, humiliée, « piétinée, profanée, violée » lorsque les policiers la fréquentent. L’auteure permet de comprendre, en la révélant de l’intérieur, avec sensibilité et humanité, la vie des cités. Elle dévoile, sans dénoncer ni blâmer, avec beaucoup de tact, les problèmes des cités, les tares et les dysfonctionnements de la justice. Elle décrit la complexité humaine et montre qu’il faut toujours garder confiance : Grégory change de vie, Bilal évolue. Psychologue, sociologue, ethnologue, écrivaine dotée d’une grande dimension humaine, A. S. Lamarzelle, dans ce premier roman, embarque le lecteur dans une histoire émouvante dotée d’une intrigue solidement construite où se mêle aussi le suspens. Cette plongée au coeur de la cité est une excellente façon de susciter la réflexion du lecteur, de lutter contre les représentations et les préjugés.

 

 

 

 



 

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30 avril 2019

Les facéties d'un heureux disparu

 

Les facéties d’un heureux disparu
Joëlle Vincent
Editions Maxou (2019)



(Par Annie Forest-Abou Mansour)



L’écrivaine et poétesse Joëlle Vincent (1), dans Les facéties d’un heureux disparu narre les aventures d’une âme, plongeant le lecteur dans un univers merveilleux (2), un « lieu singulier où les âmes promises à une incarnation prochaine sont réunies ». Dans ce monde prodigieux, les âmes s’expriment, se déplacent, observent. Surtout, elles connaissent différentes incarnations. Récompensées pour les épreuves vécues précédemment, les plus anciennes peuvent même choisir leur nouvelle enveloppe corporelle ! Mais une fois le choix pris, la décision est définitive.

Felix, le personnage principal, au prénom symbolique, (Sa vie sur terre terminée, il clame haut et fort : « Je suis un heureux disparu » ! ), âme en attente de sa future enveloppe corporelle, se laisse emporter par sa générosité et sa compassion : « En effet, à cet instant crucial où il devait choisir la future incarnation de son âme, son empathie singulière, lui joua un terrible tour ». Ce n’est pas l’heureuse famille de Joséphine et d’Abel qu’il choisit, comme prévu par la providence, mais celle de la malheureuse Marthe, une femme de quarante ans en mal d’enfant. Mère « abusive et castratrice », elle étouffe d’amour son pauvre nouveau- né puis le garçonnet qu’il devient. Fort heureusement, l’enfant possède du recul devant les événements et une certaine dose d’humour. Il arrive alors à s’émanciper de la tutelle de cette mère « délirante d’affection à son égard ».

Lors de sa vie terrestre, Félix, garçonnet « à fleur de peau, (…) un stradivarius, une mécanique à la fois prodigieuse et particulièrement fragile », apparaît comme un enfant précoce : intelligent, curieux, doté d’un vocabulaire riche, il s’exprime comme un adulte et fait davantage preuve de maturité que sa mère ! Il apprend seul à lire sur le quotidien de son père et peut ainsi parler « des faits divers de l’actualité ». Comme beaucoup d’enfants précoces, il est solitaire et se heurte à un ennui cruel. Il ne doit son salut qu’à la lecture. A l’image du jeune Jean-Paul Sartre qui se réfugiait dans la bibliothèque de son grand-père pour retrouver sur «(s) on perchoir, les hauts lieux où soufflait l'esprit » (3), Félix grimpe sur un petit escabeau pour accéder aux ouvrages de ses parents et les dévorer « comme des friandises interdites ». L’interdit est porteur d’une intense saveur lorsqu’il est transgressé  et la situation en hauteur permet de dominer et surtout d’oublier momentanément le mal être.

Après une existence monotone et ennuyeuse, la sublime découverte de l’amitié avec un autre enfant précoce métamorphose son terne quotidien. Malheureusement le petit garçon meurt à dix ans. Après cette tragédie, le lecteur voit la vie « d’en haut » avec le regard du défunt Félix et il découvre tous les secrets de l’au-delà : comment se téléporter, comment déplacer des objets, comment communiquer avec les vivants…  Dans cet autre monde paradisiaque, le paranormal devient normal. Comme pour Hugo qui fait partie de l’imaginaire de Joëlle Vincent, grande admiratrice de ce poète entrant régulièrement en communication avec l’au-delà après le décès de sa fille Léopoldine, tout vit dans la nature, tout possède une âme. Mais trop insister sur la vie éternelle, faire communiquer les vivants et les défunts n’est-ce pas une tentative pour estomper l’horreur de la mort et pour essayer de l’exorciser ? Toutefois l’amour porté aux disparus, lui, ne s’éteint pas. Et c’est cet amour qui leur permet de continuer à vivre dans les coeurs et les souvenirs. Ce conte donné à lire par la narratrice ne serait-il pas une métaphore de cet amour indéfectible ?

Dans Les facéties d’un heureux disparu, ouvrage mu par l’imagination, le rêve, la sensibilité, Joëlle Vincent ne se contente pas de narrer une histoire étrange, singulière et quelque peu mortifère malgré des traits d’humour, elle glisse des remarques sur la société et des analyses à vocation psychologique. Son ouvrage renvoie aux différents drames vécus dans la vie actuelle : l’infertilité féminine, la PMA, les problèmes de couple, l’adultère, les attentats terroristes… Les thèmes de la mort, de l’enfance, de la mère mal aimante se font écho de ce roman aux autres oeuvres de l’écrivaine. Ce sont autant de miroirs de son monde intérieur en proie à une angoisse existentielle et à une souffrance cachée derrière son éblouissant et lumineux sourire.



  1. Ses autres œuvres :

    AU FIL DU CŒUR : http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2012/07/15/au-fil-du-coeur.html

    FENETRE SUR L’ETERNITE : http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2013/12/27/fenetre-sur-l-eternite-5257437.html

    A FLEUR DE MOTS : http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2015/08/22/a-fleur-de-mots-5673941.html

  2. Récit imaginaire impliquant l’existence d’un univers échappant aux lois naturelles. Les événements surnaturels sont acceptés comme tels.

  3. Les Mots de Sartre.

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17 mars 2019

Agua Viva

Agua Viva
Clarice Lispector
Traduit du portugais (Brésil)
par Claudia Poncioni et Didier Lamaison
Edition bilingue  
Des femmes Antoinette Fouque (2018)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   image clarice.jpg Dans un XXe siècle où la réalité devient difficile à comprendre et à dominer, où le freudisme  a fait découvrir les forces obscures de l’inconscient qui échappe à l’homme, on assiste à une métamorphose du roman.

    Avec Clarice Lispector, l’univers romanesque du XIXe siècle est  liquidé. Cette grande romancière brésilienne (1920-1977) remet en question la notion de personnage, modifie l’écriture et  la structure romanesques.  La narratrice anonyme d’Agua Viva, (l’écrivaine elle-même ?), donne ses visions de la réalité, de la littérature  et représente sa vie intérieure, ses réflexions, ses sensations, ses émotions. Agua Viva, au titre non traduit, polysémique, énigmatique, porte d’entrée déconcertante dans un ouvrage déstabilisant, maelstrom de mots, « orgie de mots », musique des sons, « pure vibration »,  (« Lis alors mon invention de pure vibration sans d’autre sens en dehors de celui de chaque syllabe sibilante (…) ») emporte le lecteur dans un remous bouleversant, déconcertant, troublant, éblouissant.

    Dans un ouvrage dépourvu d’intrigue,  -  qui n’a rien du roman comme le souligne la narratrice elle-même:  « Ceci n’est pas un livre parce que ce n’est pas ainsi qu’on écrit » -, dans un ouvrage du flux de conscience,  espèce de monologue intérieur devenant parfois dialogue entre un pronom de la première personne du singulier  et un pronom de la deuxième (« je vais te parler du souffle de la vie »),  proche de l’essai philosophico-poético-littéraire, où la page en  portugais dans l’édition « Des femmes  Antoinette Fouque »  renvoie  en miroir  sa traduction, la narratrice, une artiste peintre,  feint d’écrire à l’homme aimé : « c’est à cause du même secret qui me fait maintenant écrire comme si c’était à toi (…) ». Elle prend la plume par amour des mots.   Les mots, des objets fabuleux pour elle, mettant en valeur le silence, concrétisant l’instant évanescent, insaisissable, captant l’instant volatile.  Ces mots ne pouvant pas toujours traduire la pensée,   « Il y a beaucoup de choses à dire que je ne sais comment dire. Les mots manquent »,  forcent la narratrice à rester  dans la sensation, le ressenti, l’éprouvé, dans l’ « être » : « Derrière la pensée il n’y a pas de mots : on est. Ma peinture n’a pas de mots : elle est derrière la  pensée. Dans ce terrain du on est je suis pure extase cristalline. On est. Je suis moi. Tu es toi ». Elle « Est ».  Elle est, comme elle le dit, « it »,  mot intraduisible, « le mystère de l’impersonnel », la transcendance de son moi : une pulsation, une vibration, un souffle : « Je suis un pur it qui palpitait rythmiquement » ?

    La narratrice, femme  angoissée, hantée par la mort, mais bouillonnante de cette vie aimée intensément,  réfléchit sur l’écriture, sur la création qui échappe à son créateur, sur le temps qui passe inexorablement, « Je chante le passage du temps », sur la vie et la mort (« c’est une infamie de naître pour mourir »),  sur l’absurdité de l’existence, sur Dieu, tous ces concepts mystérieux, ces réalités étranges et étrangères, aux multiples facettes selon le moment vécu, qui s’imbriquent dans sa réflexion et dans son écriture.

    L’écriture indéfinissable de la narratrice/Clara Lispector, objet d’art crée par les mots,  submerge le lecteur et l’éblouit. La narration que l’on devine travaillée se donne au lecteur comme spontanée. Infiniment libre, « Et quand je nais, je suis libre », infiniment complexe et mystérieuse, la narratrice dit écrire « au fil des mots », « au fil de la plume ».  Ce qu’elle énonce  « est musique de l’air ». Suivre son flux de conscience, c’est se laisser ensorceler par une musique proche des battements d’un cœur au rythme irrégulier, espèce de rubato tendre et dur, contralto « bizarre mélange. Hermaphrodite de la voix » (1) : « Ce que je suis en train de t’écrire c’est en tant que contralto. C’est du négro-spiritual ».   Suivre son flux de conscience, c’est entrer dans un monde fantastique et étrange où l’irréel devient réel : « Ma vaste nuit se passe dans le primaire d’une latence. La main se pose sur la terre et écoute chaude un cœur qui pulse. Je vois la grande limace blanche aux seins de femme (…) ». Des animaux habituellement objets de répulsion et d’horreur grouillent : « Insectes, crapauds, poux, mouches, puces et punaises – le tout né d’une corrompue germination malsaine de larves ». L’écriture ne fonctionne pas selon les critères de l’esthétique classique.  L’étonnant, le laid (« La laideur est mon étendard de guerre. J’aime le laid d’un amour d’égal à égal ») se conjuguent avec la beauté d’images lumineuses et féériques : « Je pose sur mes cheveux le diadème de bronze », « je veux un manteau tissé de fils d’or solaire ». La femme devient princesse et fée parée  de métaux précieux comme le bronze et l’or. La pensée semble jaillir des sensations, du ressenti qui oscillent entre l’attraction et la répulsion.  Les descriptions tricotant réel et irréel font apparaître les obsessions du moi le plus intime : l’angoisse de la mort, l’amour de la vie. Toutes  les pensées, « (l)es histoires d’instants », les fantasmes, les rêves sont notés.  Comme les surréalistes, la narratrice laisse le champ libre à son cerveau : « (…) je t’écrirai tout ce qui me viendra à l’esprit avec aussi peu de contrôle que possible » et introduit le lecteur dans un univers onirique et poétique où « arrive l’aube avec son ventre gros de milliers de petits oiseaux gazouillants ». Malgré la tragédie de la vie, comme l’indique la personnification de l’aube, naissance du jour, l’espoir et la confiance dans le futur dominent avec les petits oiseaux symboles de liberté et de joie.

    Au fil des pages, la narratrice se cherche,  (« je suis une question »), devient Autre : femme d’un lointain ailleurs, fruit miné, sorcière licencieuse  … (« Je suis africaine », « je suis un fruit rongé par un ver », « Et je suis la magicienne de cette bacchanale muette »). Elle se construit au cours de ses questionnements (« Je suis en train de me faire. Je me fais jusqu’à arriver au noyau », « j’ai vu qu’en moi la petite fille mourait ») et finalement se trouve : « Je me suis réveillée et me suis retrouvée. Je suis allée à la rencontre de moi. Calme, joyeuse, plénitude sans fulmination ». L’écriture est révélatrice et salvatrice.

    La parenté formulée par la narratrice entre l’écriture,  la peinture et la musique, l’analogie tissée entre une toile, une page et un son, le tempo à la fois sombre et nitescent des phrases, la prose étrange, baroque et novatrice d’Agua Viva  permettent à cet ouvrage d’accéder à l’art total, un art unique et mystérieux spécifique à Clarice Lispector.

 

  • Expression de Théophile Gautier 

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19 février 2019

 A la fenêtre de mon âme

 

A la fenêtre de mon âme   
Catherine Mauger-Trouiller  
Editions CMT (2017)

(Chronique pour cet ouvrage en attente d’une réédition)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Image fenêtre.jpeg Le titre de l’opuscule poétique de Catherine Mauger-Trouiller, A la fenêtre de mon âme,  annonce un recueil introspectif prenant sa source dans la subjectivité et la vision du monde de la poétesse. La fenêtre est un objet symbolique fort : cadrage visuel autour d’un tableau, espace de contemplation,  accès sur l’extérieur et sur l’intérieur,  sur l’altérité de l’univers et sur l’intériorité du sujet,  repli sur soi, ouverture au monde. De cette fenêtre, dans un monde en souffrance,  la poétesse  sonde son âme, sa vie intérieure, son cœur  dans des discours ailés et lyriques, poèmes en prose-prose poétique, fragments légers aux vers libres, morceaux épars, distiques, convoquant des images christiques (« Ses sépales ouverts en étoile, bras étendus, m’éclairent soudain sur le mystère de la croix »), naturelles (« deux glands dorés, deux marrons d’inde, un tout jeune fuit de magnolia (…) », animalières (« papillons rescapés », « colombe »)… Le quotidien s’arrache de sa matérialité par la distanciation d’une écriture esthétique et envoûtante.

    Loin de l’engluement dans un  monde matériel fallacieux accablé par la douleur et le mal (« Le monde va mal. / Il s’illusionne, / il souffre, / il pleure, / il crie de douleur »), l’âme s’élève,  sort de ses limites individuelles, délivrée par l’art,  la Beauté et le souffle divin. Comme  dans L’âme, échanson de l’Esprit,  autre recueil de Catherine Mauger-Trouiller, paru en 2018,  l’âme va au-delà des apparences, accède au mystère des choses,  à une sorte d’essence, loin du matérialisme de notre société.

    Le monde, la réalité  ne sont  pas façonnés  pour l’âme fragile et tendre : « Avant même de pénétrer le jour, mon âme savait déjà qu’elle aurait à lutter, solitaire, dans la nuit froide et rude d’un monde qui n’est pas le sien ». Ce monde n’est pas conçu pour elle : « Cette maison n’est pas ta maison. / Tu n’es pas de ce monde ». L’âme délicate souffre d’entendre les  humains crier leur douleur : « Elle perçoit infailliblement le cri jaillissant de l’enfer de notre condition humaine (…) ».  Mais au fil du temps, (« D’année en année, de siècle en siècle, de vie en vie, ainsi mon âme pérégrine a cherché sa source dans les labyrinthes du monde…. »),  au fil des pages, au fil des poèmes,  l’âme évolue, acquiert confiance.  Elle lutte  malgré « le moi terrestre » qui la tient captive et malgré l’amnésie procurée par la gorgée  bue « à la coupe grisante des eaux du Temps ».  Puis des « Ricochets de mémoires », des souvenirs, par bonds légers  rejaillissant,  affleurent,  et le miracle se produit, triomphant : « Il y a des traversées de la nuit suivies d’aurores incandescentes. / L’âme est repêchée, tel Lazare ressuscité ! / Miraculeux sauvetages ! ».

    Derrière la noirceur du monde et toutes ses difficultés se cache une intense, divine, lumineuse et merveilleuse  beauté (« Saisissante beauté ! »), une Lumière d’Amour, de paix, de  grâce, de fraternité : « Inattendue, la grâce fait irruption dans l’âme et la met en relation avec un autre ailleurs » permettant l’accès à un ailleurs sublime de «  joie ineffable ». Un puissant souffle divin permet d’atteindre les « tréfonds de la grotte obscure du cœur », d’appréhender toutes les beautés intérieures et extérieures, d’accéder à une sorte de dépassement, de vertige de la totalité, d’entrer « dans le courant d’Amour universel de la Vie ! »,  de trouver le bonheur, d’accéder à la révélation.

     Derrière l’unique, la narratrice perçoit le Tout. L’ami français  « racont(ant) son voyage »  devient autre. Il est arraché à lui-même. « Ses yeux s’étirent en amande, minuscule et rieurs. Les pommettes deviennent plus saillantes et bombées comme de petites balles de ping-pong ». A travers le portrait animé de ce voyageur, la poétesse discerne la beauté d’un pays : « Tous les atomes du visage soudain se dissocient comme éparpillés par une brise légère pour aussitôt s’assembler en une forme nouvelle. (…)  Devant moi le portrait vivant d’un chinois venu de Chine ! ».  Derrière  la platitude, la médiocrité, se trouve le merveilleux : « Une porte soudain s’entrebâille, telle une brèche ouverte dans un vieux mur en pierres qui laisse entrevoir un jardin de merveilles ». L’écriture poétique révélatrice de l’acuité de la vision de la poétesse permet l’accès à l’Essence.

       Isolé sur une page blanche, - silence immaculé, paix des yeux et du cœur -,  chaque texte parfois interrompu par une citation de J. Krishnamurti, de Saint-Exupéry, de Christian Bobin… ou  une photographie, emblème de la beauté éphémère (la rose) ou de la paix (« une colombe (qui) se profile sur le sol du salon inondé de lumière (…) ») conjugue poésie, philosophie, réflexions personnelles, confidences : « C’est ainsi qu’à vingt ans je quitte la maison familiale pour une impérieuse question de vie ou de mort ».  Tous ces textes  offerts par une narratrice pénétrée d’humilité sont des hymnes à la nature, à la Beauté, au souffle divin,  au sens de la Vie. Le sens de la vie enfin compris dans l’Eternité et la chaleur divine, la mort acceptée comme partie intégrante de cette vie : « La mort ? / une évaporation de matière. // La vie ? / une condensation de l’Esprit / dans la matière. // L’éternité ? / un omniprésent vivant. / L’éternité EST dans le temps. ». A l’issue de  sa quête, de ses  déambulations poétiques, la narratrice a trouvé sa source au cœur de son âme et  rencontré la paix intérieure. Elle peut alors entrer, l’âme et le cœur gorgés de bonheur,  « dans le courant d’Amour universel de la Vie ! » et participer aux forces de la Nature.  

 

 

Lire aussi : L'âme, échanson de l'Esprit  de Catherine Mauger-Trouiller

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2018/04/29/l-ame-echanson-de-l-esprit-6047492.html

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09 février 2019

 Près du cœur sauvage

Près du cœur sauvage
Clarice Lispector
Traduit du portugais (Brésil)
par Claudia Poncioni et Didier Lamaison
Edition « Des femmes-Antoinette Fouque » (2018)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image près du coeur sauvage.jpg Tout comme Un Souffle de vie (pulsations)*, Près du cœur sauvage est un ouvrage original à l’écriture et à la narration novatrices. Alors qu’Un Souffle de vie (pulsations) était le dernier roman de Clarice Lispector, Près du cœur sauvage est son premier, publié en 1944, alors qu’elle n’a que vingt-quatre ans. Traduit en français par Claudia Poncioni et Didier Lamaison, il a été réédité en 2018 par les Editions « Des femmes-Antoinette Fouque ».

    Près du cœur sauvage : un titre singulier concrétion essentielle de l’ouvrage, un groupe nominal emprunté à un texte de James Joyce comme l’indique l’épigraphe de l’ouvrage : « Il était seul. Personne ne prenait garde à lui, il était heureux, tout près du cœur sauvage de la vie ». Un titre et un exergue riches de sens, annonciateurs de l’intimité profonde qui surgit de la narration discontinue de  Clarice Lispector. « Le cœur », mot polysémique, lieu des émotions, des sentiments, de l’amour, centre vital renvoyant à la nature abyssale de l’être, au siège de l’âme ;  «  sauvage », vierge de toute influence, de toute corruption, transparent, authentique, ayant conservé toute son intégrité. La narratrice tentera de s’approcher toujours davantage de l’essence de l’être dans cet ouvrage qui ne possède pas véritablement d’intrigue.  C’est avant tout l’aventure d’une écriture de la sensation, du ressenti, de l’émotion qui plonge le lecteur dans des flux de conscience, dans des introspections d’une intense densité psychologique où les contradictions se mêlent : amour et haine, attraction et répulsion, douleur et plaisir, tristesse et joie, hantise de la mort et violent désir de vivre… Le présent et le passé s’imbriquent dans ce roman du présent vécu intensément et de la mémoire vibrante de vie. Le discours et le récit, les indices personnels à première et  à la troisième personne du singulier, le pronom de la  première personne du pluriel (« Je suis fatiguée, maintenant de façon aiguë !  (…) Dormons main dans la main (…) Pourquoi était-elle si ardente et légère comme l’air qui vient de la cuisinière quand on soulève un couvercle ? ») se succèdent au fil des lignes, au gré des pages, selon la puissance des sensations, des émotions, des rêves ou le recul pris, le réveil soudain.

   L’ouvrage,  scindé en deux parties, fait tout d’abord déambuler le lecteur dans les pensées, le bouillonnement intérieur, les émotions, les sensations de Joana, fillette orpheline de mère  vivant avec son père puis avec sa tante après le décès de ce dernier. Joana est une enfant précoce, (« Son enfant va, si libre, si maigrelette et précoce… »), intelligente, dotée d’une forte personnalité. Elle intimide même sa tante de moins en moins  bienveillante à son égard, la sentant supérieure à elle : « (…) elle est toujours silencieuse, comme si elle n’avait besoin de personne… Et quand elle regarde c’est bien droit dans les yeux, en vous écrasant… ». Jeune personne solitaire aspirant à la liberté,  refusant toute forme d’emprisonnement, elle observe le monde environnant et surtout elle s’examine avec acuité.  N’aimant pas s’amuser (« Je n’aime pas m’amuser »), elle s’ennuie très vite.  Tous jouent autour d’elle et oublient de vivre : « Tous oubliaient, tous ne savaient que jouer. Elle les regarda. Sa tante jouait avec une maison, une cuisinière, un mari, une fille mariée, des visites. Son oncle jouait avec le travail, avec  un domaine  (…) De temps en temps, occupés avec leurs jouets, ils se lançaient des regards inquiets, comme pour s’assurer qu’ils continuaient à exister ».   Jouer, se divertir, pour elle,  c’est se détourner de l’essentiel  qui est  vivre intensément, sentir la moindre vibration de la vie au fond d’elle-même.  Elle se questionne, s’isole « pour trouver la vie en elle-même ». Elle laisse  ses pensées vagabonder dans sa richesse intérieure.  Curieuse, l’enfant se pose des questions d’ordre philosophique  (« Qu’est-ce qu’on gagne quand on devient heureux ») auxquelles même  son institutrice ne peut répondre. Différente des autres, elle deviendra une femme complexe aux nombreuses ressources intérieures pour qui « le rêve est toujours  plus complet que la réalité ». 

    Le langage enfantin s’impose au début  de la première partie de l’ouvrage avec des onomatopées (« La machine de papa faisait tac-tac… tac-tac-tac…. L’horloge s’est réveillée en un ding-ding sans poussière. Le silence s’est étiré zzzzzz. »), avec la vision fraîche et naïve du réel de l’enfant. Puis le passé et le présent se mixent naturellement à partir de souvenirs jaillissant de la mémoire de Joana : « (…) à peine sentait-elle qu’il était parti de la maison qu’elle se transformait, se concentrait en elle-même et,  comme si elle avait été interrompue par lui, elle continuait lentement à vivre le fil de l’enfance (…) ». A l’univers enfantin succèdent les pensées de l’adulte, de la femme mariée. Le lecteur oscille alors dans  différents flux de conscience. Joana adulte se canalise sur ses pensées, sur ses moindres sensations, sur ses souvenirs. Des analepses interviennent dans les monologues intérieurs  de la femme adulte, mariée à Otàvio.

    La deuxième partie se penche davantage sur le trio, Joana, Lidia et Otavio, un intellectuel rédacteur d’articles sur Spinoza,  bel homme partagé « entre deux maisons et deux femmes ». Marié à Joana, Otàvio est l’amant de Lidia, enceinte de lui,  avec qui il a été élevé par une cousine commune. Dans cette seconde partie, le lecteur pénètre les pensées de ces deux personnages ainsi que celles de « l’homme », amoureux passager de Joana. Ici encore, Joana revient sur son passé, se revoit dans une espèce de mise en abyme de la première partie. Son père, son oncle, sa tante, le professeur, l’histoire de la vipère, les souvenirs de l’arrivée de la puberté,  la découverte de son corps, du désir, toutes ces personnes et ces événements poignent inlassablement : « (…) elle avait vécu des choses, ah ça oui, elle en avait vécu. Un mari, des seins, un amant, une maison, des livres, les cheveux coupés, une tante, un professeur ». La vie avance, l’angoisse de la mort perle : « Je vais mourir un jour », la mort obsédante malgré la vie brûlante (« …La mort … Et subitement la mort n’était que cessation … Non ! s’écria-t-elle effrayée, pas la mort »), malgré la soif d’absolu : « Oui, malgré tout il y avait du feu sous lui (l’ennui), il y avait du feu même quand elle représentait la mort ».  La solitude est irrépressible : « La solitude est mêlée à mon essence », « Il est gravé en moi que la solitude vient de ce que chaque corps a irrémédiablement sa propre fin (…) ». Malgré la mort, l’ennui, la solitude, Joana conserve en elle une force puissante. Elle a confiance en son avenir : « (…) seulement alors je vivrai plus grande que dans l’enfance, (…) et alors rien n’empêchera mon chemin jusqu’à la mort-sans-peur, de toute lutte ou repos je me relèverai forte et belle comme un jeune cheval ». La femme en devenir est énergique, enthousiaste,  vigoureuse à l’image d’un jeune et bel animal, symbole de liberté, de fougue, de vitalité sauvage.

    L’écriture de Clarice Lispector dotée d’un puissant souffle est la concrétion des battements du cœur, de la sensation du flux et du reflux  de la respiration (« (…) respirant doucement comme un ventre qui se soulève et s’abaisse, qui se soulève et s’abaisse… »), du sang qui circule au plus intime de Joana comme cette impression  de  « vague qui l’aspirait dans un reflux ferme et suave ».  Cette sensation de balancement  vient des  expressions et des mots  constamment répétés, allant par couple, (« Et ses mains, ses mains », « Ah, voilà une leçon, voilà une leçon », « demain, demain », « non, non », « très claire très claire », « rapidement, rapidement » …), espèce de  doux bégaiement, figure de l’insistance, du martèlement, cri lyrique de joie, de douleur ou d’étonnement.  Cette réduplication  lexicale crée un effet incantatoire comme l’écriture poétique avec ses synesthésies, « le parfum violet et froid des images »,  qui tricotent esthétiquement les sensations ;  les images qui rapprochent magiquement des réalités distinctes (« le soleil pleuvait en petites roses jaunes et rouges sur les maisons »), créant tout un univers  esthétique et féérique. Les sensations olfactives, tactiles, visuelles, auditives, gustatives envahissent le texte, emportant le lecteur dans un voyage enchanté. Les sons et leurs mouvements, cristallisation magique de l’impalpable,  entraînent le lecteur : « Un son s’accrochait à l’autre, âpre, syncopé, et les valses explosaient faibles, sautillantes et fêlées ». La musique,  cet art de la durée,  brise le silence qui trouble souvent l’univers de Joana : « Il y avait encore ce silence, ce même silence ». Elle apporte rythme,  joie  et beauté : « la musique ressemble à une rose bleue ».   Le chant  des mots,  l’amour des mots de Joana et de l’écrivaine jettent  le liseur  hors du temps ou plus exactement dans le temps profond de chaque être, ce temps, ce vécu, ce ressenti  indicibles : « Elle apercevait quelque chose, mais elle n’arriverait pas à la dire ni même à la penser, si diluée se trouvait l’image dans l’obscurité de son corps. Elle la sentait seulement (…) ».  Dans  Près du cœur sauvage,  les mots sont  concrets, ce sont des objets, des éléments pleins de présence, envoûtants, vibrants, colorés, savoureux,  permettant l’accès à l’essence : « Mots très purs, gouttes de cristal. Je sens leur forme brillante et humide débattre en moi. Mais où est ce que je veux dire, où est ce que je dois dire ? Inspirez moi, j‘ai presque tout ; j’ai le contour en attente de l’essence (…) » Les mots, ces éléments volatiles, au pouvoir puissant et mystérieux, sont des appels vers l’intime, vers l’imaginaire, le rêve. Les descriptions de Clarice Lispector plongent le lecteur dans un univers onirique,  surréaliste où les objets sont personnifiés, (« La bordure de ma robe en tulle frémit dans un rictus, s’est débattue, s’est tordue, s’est déchirée à l’angle pointue d’un meuble et là elle est restée tremblante, haletante, perplexe sous mon regard stupéfait », « la rampe se rétracta, ferma les yeux »), où le réel et le rêve se tricotent concrétisant  le singulier et profond  bonheur de Joana.

    Ce premier ouvrage de la toute jeune Clarice Lispector, Près du cœur sauvage, annonce la grande écrivaine qu’elle  deviendra. Mais pourquoi entend-on si peu parler d’elle en France alors qu’elle fait partie du cercle des plus grands comme Joyce, Döblin, Sarraute, Woolf ?  Heureusement que les Editions « Des femmes-Antoinette Fouque » la mettent à l’honneur en publiant les traductions de ses sublimes œuvres. Merci à cette maison d’Edition au  service d’une littérature exigeante. écrin de grands talents.

 

  • Un Souffle de vie (pulsations)

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2019/01/12/un-souffle-de-vie-pulsations-6120347.html

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27 janvier 2019

Louis-Philippe Dalembert. Entre vagabondage et humanisme

LOUIS-PHILIPPE DALEMBERT.
ENTRE VAGABONDAGE ET HUMANISME
Sous la direction de Daniel-Henri Pageaux
Editions L’Harmattan (Classiques pour demain) (2018)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

     Image lpd.jpgSous la direction de Daniel-Henri Pageaux, professeur émérite à la Sorbonne Nouvelle,  l’ouvrage collectif, LOUIS-PHILIPPE DALEMBERT. ENTRE VAGABONDAGE ET HUMANISME, rend hommage à Louis-Philippe Dalembert et à ses différentes œuvres. Ce recueil, « base de documentation bibliographique »,  permettra de faire connaître aux étudiants et à tous les amateurs de littérature,   cet écrivain et ce poète francophone  venu d’Haïti, à l’écriture musicale, rythmée, poétique, au style truculent qui mêle sourire et émotion.

    Les analyses contenues dans cet ouvrage sont l’œuvre de plusieurs universitaires,  chroniqueurs littéraires et chercheurs.  Vous pourrez même y  trouver  ma modeste contribution.

12 janvier 2019

Un Souffle de vie (pulsations)

 

Un Souffle de vie (pulsations)
Clarice Lispector
Traduction du portugais (Brésil) par
Jacques et Teresa Thiérot.
Edition « Des femmes-Antoinette Fouque » (novembre 2018)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image un souffle.jpg Un Souffle de vie (pulsations), ouvrage original à l’écriture novatrice, est un livre posthume, un livre testament de Clarice Lispector,  achevé à la veille de sa mort en 1977, traduit en français par Jacques et Teresa Thiérot avant d’être réédité en novembre 2018 par les Editions « Des femmes-Antoinette Fouque ».

    Dans un récit à la première personne, un écrivain dont nous ne savons quasiment rien, qui a « peur d’écrire », qui a « peur du piège des mots » s’interroge,  propose des fragments de réflexion sur la création littéraire, sur les mots et  leur force, sur la notion de personnage romanesque,  sur la vie, la mort, Dieu, la foi. Il plonge au plus intime de ses émotions, de ses ressentis, de ses questionnements.    Pour aller au cœur de cette introspection,  il crée un personnage, Angela Pralini, (« J’ai choisi de me mettre en scène avec mon personnage – Angela Pralini – afin de pouvoir peut-être, à travers nous, comprendre ce manque de définition de la vie. »)  avec qui il dialogue. Leurs voix se répondent, se chevauchent, s’opposent, s’analysent, se critiquent incarnant les différentes facettes du narrateur. Ces dialogues concrétisés par la mise en page,  - espèce de dialogues théâtraux dépourvus de verbes introducteurs et d’informations données sur la manière dont les personnages s’expriment, - se juxtaposent,  se lient, se délient, se coordonnent, s’enchaînent comme le prouvent dans l’exemple suivant les points de suspension de la phrase inachevée de l’Auteur, s’arrêtant sur la conjonction de coordination « et » reprise  par Angela : « L’AUTEUR. (…) Je m’utilise et … / ANGELA. … et je vois tout selon des perspectives nouvelles (…)». L’un et l’autre rebondissent sur un mot, sur une idée de l’autre pour les  infirmer ou les confirmer, s’y opposer ou bien esquiver habilement.

    Angela, la créature de l’Auteur n’est qu’un être de papier. Ce sont les mots qui  la font exister : « Angela va du langage à l’existence. Elle n’existerait pas s’il n’y avait pas de mots ». Nommée, elle accède à l’existence. Etre complexe, elle est pétrie de contradictions : « Angela a en elle l’eau et le désert, peuplement et  solitude, abondance et manque, peur et défi. Elle a en elle l’éloquence et l’absurde mutisme, la surprise et l’ancienneté, le raffinement et la rudesse. Elle est baroque ». Ne concilie-t-elle pas les inconciliables de la personnalité de l’Auteur en en révélant des aspects cachés ? Ne matérialise-t-elle pas une espèce de dialogue entre le conscient et l’inconscient aboutissant ainsi à une création littéraire originale ?   Angela exprime ce que l’Auteur n’ose pas  dire : « « Est-ce que j’aime Angela parce qu’elle dit ce que je n’ai pas le courage de dire parce que j’ai peur de moi-même ? ». Elle est la concrétisation de sa conscience déchirée, son double féminin : « nous nous ressemblons ». Sous leur apparent dialogue se révèle un monologue intérieur riche et fort, parfois contradictoire, le monologue intérieur de l’Auteur : « Angela et moi sommes mon dialogue intérieur – je converse avec moi-même ». Des images, des métaphores concrétisent les sensations, les émotions, les ressentis de ce duo emportant le lecteur dans un univers poétique souvent mortifère.

    De nombreux passages de l’ouvrage sont en effet poétiques. Bien que le texte soit traduit, la féérie transfiguratrice de l’écriture de Clarice Lispector  fait entrer le lecteur dans un monde  enchanté. Angela devient bijou  précieux et éblouissant, objet fragile comme le cristal, dur comme le diamant, chaud comme le soleil : « Angela est or-soleil, est diamant-scintillant, est cristal-miroitant (….) Elle est une cascade de pierres précieuses ». Sons,  mouvements  légers et vaporeux,  finesse et délicatesse, « Angela est le tremblement vibrant d’une corde de harpe après qu’elle a été touchée », font  par moment d’Angela un être séraphique. L’écriture s’envole légère, fluide et esthétique : « Angela a un diadème invisible sur sa coiffe. Des gouttes brillantes de notes de musique ruissellent sur ses cheveux ».  Les gouttes d’eau deviennent  notes de musique, substance impalpable, art du temps. Elément liquide et sons se mêlent harmonieusement dans un mouvement continu.  Toute une impulsion visionnaire emporte  de temps à autre l’écriture. Mais dans ce monde de beauté, la finitude aussi s’impose.

     La mort hante l’Auteur et Angela,  (« Je suis toujours vivante quoique au bord de la mort ») renvoyant en miroir les angoisses de l’écrivaine,  Clarice Lispector malade,  qui sent sa mort prochaine. Toutefois derrière la mélancolie et  la « saudade » constamment présentes, la beauté de la vie s’impose ainsi que la  confiance en l’Eternité : « (…) la vie après la mort (…) elle existe, mais je n’ai pas la possibilité de savoir sous quelle forme cette âme vivra ». A l’écoute de leurs sentiments, de leurs émotions, observateurs du monde environnant, l’Auteur et Angela tentent de donner une définition de leur conception de la vie.

    L’écriture apparemment spontanée de Clarice Lispector s’ouvre sur des mouvements d’exploration  littéraire et poétique. C’est une œuvre porteuse de nouveauté et d’avenir.  Clarice Lispector soulève la question du personnage romanesque qui échappe à son créateur. Le personnage est fabriqué à partir de différents traits pris ça et là à des personnes réelles, imaginées, à l’auteur. Le personnage est toutes les vies possibles de son créateur à qui l’écrivain tente d’insuffler la vie, d’où entre autres, le titre,  Un souffle de vie (pulsations).   « Dans chaque mot bat un cœur », vibre la vie.  L’écrivain façonne progressivement son personnage. Au début de l’ouvrage, Angela n’a pas encore vraiment de consistance,  ne dit-elle pas, « je me tourne vers mon riche néant intérieur (…) je me cherche dans mon grand vide  (…) Je suis un pâle reflet d’érudition » ? Nous sommes loin du roman réaliste méthodique français dont la référence est Balzac avec ses personnages  précisément décrits, ancrés dans le réel. Nous sommes plus proches de Joyce, Woolf, Döblin, Sarraute  avec double monologue intérieur, ou  bien du surréalisme  avec  des images déconcertantes : « Entre-temps, sur la table nue, la tranche hurlante de pastèque rouge » et  des « phrases décousues comme dans le rêve ».  L’écrivaine plonge le lecteur dans une écriture biaisée qui oscille entre le jeu littéraire, le langage maîtrisé et le silence.

    Avec  Un souffle de vie (pulsations),  Clarice Lispector remet en cause la conception du roman. Elle propose une nouvelle forme d’écriture et une nouvelle forme romanesques. Son Auteur s’interroge sur l’écriture et tout ce qui l’entoure.  A travers un récit dialogique, l’écrivaine rend compte du rôle de l’inspiration, de l’imagination. Ecrire, c’est comme si le subconscient, le double de l’auteur, se mettaient en branle. Il faut alors saisir ce double, le mettre en mots. L’œuvre dépasse l’écrivain, elle est plus forte que lui. Ecrire répond à un besoin impératif pour l’Auteur : « Ma vie me veut écrivain et donc j’écris. Ce n’est pas par choix : c’est un ordre intime, impérieux » et peut-être aussi pour l’écrivaine.

    L’ouvrage original de Clarice Lispector, novateur lors de sa parution au Brésil,  l’est encore pour le lecteur français du XXIe siècle souvent habitué à une narration classique. C’est un véritable plaisir de s’immerger dans ce sublime ouvrage où l’écriture et les personnages se mettent constamment en abyme.                   

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25 décembre 2018

Mon livre d'heures

Mon livre d’heures
Nélida Piňon
Traduit du portugais  (Brésil)
Par Didier Voïta et Jane Lessa
Edition des Femmes, Antoinette Fouque (2018)

 

((Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   immage nélida.jpg Mon livre d’heures, le titre pluriel du livre de Nélida Piňon aux multiples horizons d’attente : un livre destiné aux initiés ? Les lecteurs brésiliens, les amoureux de la littérature, de la Culture, les passionnés, comme la narratrice,  de mots,  « J’ai toujours partagé ma vie avec les mots », et de belles  lettres consolatrices : « J’ai appris à réclamer de ces héros épuisés de l’écriture un réconfort sur les chemins rocailleux de la vie quotidienne », magnifiant et transfigurant la fade réalité de tous les jours : « «Je croyais, comme je le crois encore aujourd’hui, que la réalité, absente de la scène et des pages de la littérature, est ténue et fade ».  ? Mon livre d’heures, un récit personnel à la première personne du singulier,  un monologue intérieur tricotant vécu et fiction, adressé au lecteur, véritable prose poétique ancrée dans la littérature, la Culture antique et moderne : l’auteure perçoit son époque, son passé à travers toute sa culture littéraire et  artistique.  Un livre parcellaire, « acte de bravoure et de solitude »,  racontant des fragments d’existence traversés de personnes réelles, de personnages littéraires et mythologiques, narrant la vie d’Yseult, du mulâtre Machado...  En se plongeant dans cet ouvrage, le lecteur pénètre  l’imaginaire de Nélida Piňon structuré par des repères culturels, artistiques, poétiques forts qui enrichissent sa vision du réel et lui donnent une intense beauté : « A toute heure, et plus particulièrement à la tombée de la nuit, je suis encline à exercer mon imagination. Il est facile de voir les Champs-Elysées plus beaux que je ne le supposais, avec le regard emprunté à Virgile ou à Enée lui-même (…) ». La narratrice confie  son intimité, seulement ce qu’elle veut bien en  dire toutefois, (« Les confidences elliptiques ou poétiques restent de mon ressort. »), son passé  (« Je retourne à certaines nuits de Noël. Décembre me vient en aide sur les chemins de la mémoire. Je suis entourée de visages familiers qui dégustent le vin indiqué par mon grand-père (…) ») sa mémoire, celle de sa famille, de son peuple, tout ce qui a précédé son existence.  Nélida Piňon s’inscrit dans une lignée géographique, religieuse, mythologique : « Le passé me protège. A ma complicité avec les Grecs je dois la croyance en l’immortalité, à l’idée que je suis un maillon de la chaîne humaine ». Ses ascendants proches et lointains, ses rencontres, ses lectures multiples ont façonné sa vision du monde. Les êtres disparus, les souvenirs, les objets leur ayant appartenu, subsistent en elle (« Ils ont fait de moi qui je suis »). Elle est  porteuse du passé inscrit non seulement dans sa mémoire mais aussi dans son ADN.

    Mon livre d’heures  est un véritable héritage culturel, un palimpseste extraordinaire riche d’idéaux humanistes : « (…) je persiste à inscrire certains principes sur la Déclaration des droits de l’homme ». La narratrice  fidèle à ses amis ne les trahit pas : « Mes amis doivent avoir confiance en moi. Je leur donne des preuves de ma loyauté et ne trahis pas les secrets qu’ils me confient ». Avec  un grand souci de l’écriture perçu malgré la traduction,  avec un style métaphorique, sensuel qui use parfois du détour pour dire les choses,  Nélida Piňon raconte des moments de sa vie, loin d’une écriture autobiographique convenue, fléchée.  Elle brise le cadre du récit de vie chronologique. Le lecteur flâne en sa compagnie dans les rues new yorkaises ou brésiliennes, s’arrête avec elle pour « prendre un café ou un Coca-Cola »  dans un bar ou pour déguster un pain de maïs. Il écoute l’histoire d’Ulysse ou celle de Gravetinho, son chien tendrement aimé qualifié de « vrai  bonheur ».  Le lecteur accompagne ses réflexions  sur la vie présente et passée, -  son hommage à la vie - , sur sa vénération de la langue brésilienne et du Brésil,  sur la mort,  ses analyses sur le thème de la mémoire,  sur l’amour, sur la politique, sur l’écriture et les écrivains  dans cet essai qui dit sa volonté de vivre en savourant chaque instant capté avec émotion et tendresse avant que la mort ne vienne tout éteindre : «  (je) laisse ouverte la porte de la maison afin de faciliter l’entrée de la dame à la faux. Elle viendra comme une amie depuis longtemps attendue ».

     Mon livre d’heures est un livre qui « épouse les phases de la vie. Il est fébrile, il trébuche, il jubile, il passe par les étapes de l’existence ».    Cette œuvre littéraire offerte en cadeau par une femme sans enfants désormais avancée en âge constitue une véritable célébration de la Culture et de l’imagination. C’est une façon pour Nélida Pinon de laisser une trace de son  passage sur terre tout en prouvant l’importance de la culture dans la vie et dans l’acte créateur : « Aux yeux de beaucoup, ce concentré de mythes et de légendes est une atteinte à la logique et à la rationalité, mais pour moi il élargit l’horizon créateur ». Mon livre d’heures est  un magnifique ouvrage excellemment traduit du portugais par Didier Voïta et Jane Lessa qui dément l’expression « traduttore traditore ».

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06 décembre 2018

Retrouver la chronique concernant l'ouvrage de Carine Fernandez

Mille ans après la guerre
Carine Fernandez       
Editions Les Escales (septembre 2017)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image mille ans.jpg Loin de ses ouvrages  sur le Proche-Orient auxquels elle avait habitué son lectorat, Carine Fernandez  raconte dans son dernier roman  l’histoire de Medianoche, un brave homme  âgé et solitaire jeté bien malgré lui dans la tourmente de la guerre civile espagnole  désormais fort loin des esprits, Mille ans après la guerre comme le souligne son titre hyperbolique.

    Medianoche, sobriquet de Miguel,  est un homme pauvre et simple, d’extraction populaire,  qui s’est trouvé par hasard victime de l’Histoire. Le lecteur plonge dans les pensées, les sentiments, les émotions, les souvenirs, la vie présente et passée  du vieil homme dont il suit le cours  à travers ses monologues intérieurs, des récits en focalisation interne, le style indirect libre,  se déployant loin de toute linéarité chronologique. Ce personnage attachant donne à voir la guerre d’Espagne du côté de ceux qui ont été oubliés  accordant  en même temps une dimension universelle à l’ouvrage. Médianoche  mène une existence solitaire. Son unique compagnon  est Ramon, son chien tendrement aimé. Inséparables, tous deux se ressemblent. Ils possèdent le même sourire immuable : sur le visage du « vieux au chien (….) s’était figé depuis des années, un sourire indélébile, creusé au même titre que les rides (…) Le même sourire que son chien ». A la fin   du roman, le lecteur apprend que la déformation de son  visage  est due aux coups brutaux et sadiques  donnés par  les franquistes au jeune garçon : « Ils s’en donnèrent à cœur joie, lui fracassèrent la mâchoire à coups de botte. L’os s’est ressoudé de traviole, lui figeant à vie cette grimace rigolarde à travers la figure ». Depuis,  un sourire figé, « faux sourire qui n’avait rien d’affable »  creuse le visage du vieillard à l’image  de celui de Gwynplaine de Victor Hugo.

    Solitaire, dépourvu de toute attache familiale et amicale, veuf depuis cinq ans, Medianoche vit paisiblement « sa vie dans la plus glorieuse des anarchies, mange (ant) avec son chien en francs camarades ».  L’unique  luxe  de ce vieux libertaire est son patio aux multiples et merveilleuses fleurs colorées qu’il soigne avec amour. Une lettre de sa sœur Nouria  va brusquement bouleverser sa tranquillité et risquer de porter atteinte à sa liberté. Le souhait de Nouria  d’unir sa solitude à celle de son frère   pousse  ce dernier à  fuir précipitamment son « cantonnement ». Medianoche,  lui  qui n’a jamais osé s’échapper des camps de concentration, ose  enfin partir, s’évader, fuir le danger représenté par sa sœur : en effet  elle va mettre de l’ordre dans sa petite maison, y réunir les voisines  et surtout,  n’appréciant  pas les chiens, elle aura tôt fait de se débarrasser de Ramon.

    Medianoche s’éclipse donc en autocar avec son inséparable compagnon à quatre pattes en direction de Montepalomas, son village natal quitté lors de la guerre civile. Mais  soixante ans ont passé. Tout a changé. Les paysages ont été profondément modifiés : « Le vieux ne reconnaît pas le canton du Fresno. Où sont passés les chênes-lièges et les oliviers ? », « il ne reconnaît plus rien ».   Le hameau de son enfance  a été englouti  sous un lac  artificiel : « Une grande partie de la Sibéria fut engloutie et Montepalomas  rayé de la carte ». Le retour au village natal ne pourra jamais avoir lieu. Le vieil homme devient  un exilé, un déraciné. Ses origines sont détruites, effacées, niées. Le voyage dans l’espace se transforme  alors en voyage dans le temps. Des lieux traversés, des personnes rencontrées font ressurgir le passé. Beaucoup de souvenirs s’entremêlent dans l’esprit du vieil homme. Le récit  effectue de continuels  allers retours entre le passé et le présent. Medianoche se revoit enfant, adolescent en compagnie de son frère, son double, l’absent intensément présent.

    Les jumeaux Médianoche et Médiodia que « rien ne  (…) distinguait, comme une double impression d’un même coup de tampon. Aussi identiques que deux fourmis sur une nappe », des enfants adorables, inséparables que seul le caractère opposait : « Medianoche (…) discret et craintif », Mediodia, rieur,  « facétieux »,  devenu ensuite un adolescent révolté.   Entrainé par des camarades,  comme dans un jeu, Mediodia se laisse emporter par les événements et les émotions du moment. Il souille l’église du village et badigeonne de peinture rouge, « rouge comme le Parti et comme Moscou »  le visage du Christ.  Dénoncé par des voisins, il est arrêté par les phalangistes puis exécuté. La mort de son frère jumeau bouleverse la conception de la vie du vieil homme.  Pour lui désormais « tout est égal ».  Il a honte d’avoir survécu à son frère par « pure chance »,  cette chance  intervenue qu’une seule fois dans sa vie pour son plus grand malheur, la perte d’une partie de lui-même, du double aimé de façon inconditionnelle : « Ce sont des choses du sort qui prétend vous sauver et vous crucifie à vie ». Medianoche  culpabilise : « Qu’as-tu fait, qu’as-tu fait de ton frère ? ». Le guignon  s’installe alors dans son existence : « Ah oui ! La chance ! Il n’a jamais été marié avec la chance. Il n’a pas dû naître sous une bonne étoile ».  Le jeune homme, bien que libertaire, fortement attaché à la liberté,  n’est pas acteur dans la guerre, il  la subit, n’en est  « qu’un figurant ». Après avoir été caché par Ambrosio dans les collines, il est arrêté et emprisonné considéré comme un rouge par les fascistes.

    Dans les geôles franquistes, Medianoche découvre l’insoutenable, l’impensable : la violence, les sévices,  la peur, la faim. Heureusement un rayon de lumière jaillit de cet univers sombre et mortifère. Il rencontre le courageux et solidaire capitaine Andrés qui tenta vainement trois fois de s’échapper des camps. Andrés, engagé dans la lutte, dans le combat, militant anarchiste convaincu  issu des hautes sphères de la société, médecin, intellectuel, amoureux de l’art mourut  stupidement, paradoxalement sans gloire, d’un virus : « La vie avait tout donné à cet homme, tout. Sans compter le guignon. Andrés était à la fois fils de la fortune et de l’infortune. Tout ce qu’il entreprenait frisait la perfection, mais la déveine le rattrapait au dernier moment. Il connut trois évasions avortées. Il en projetait une nouvelle quand la maladie lui fit le dernier croc-en-jambe ». L’ironie du sort soulignée par la personnification de la maladie est la plus forte.  Elle ne consacre pas ceux qui le méritent.
     Une profonde amitié, une très forte complicité unit les deux hommes malgré leurs différences sociales et intellectuelles. Alors que Medianoche n’a possédé et lu qu’un seul livre, Andrés l’ouvre à la culture, à la réflexion : « Andrés lui avait appris à se penser homme libre, lui avait enseigné l’histoire, récité de la poésie, chanté des airs d’opéra. Si Medianoche était un peu moins brute qu’une mule, il le devait à celui qu’on surnommait El Médico ». Les partis politiques sont clivés mais les classes sociales s’unissent parfois. Andrés et des bourgeois prennent les armes  pour la  République : « C’étaient des riches, pas des rouges ni des anarchistes, mais ils avaient pris les armes pour la République ». Des liens d’amitié, de solidarité se créent au-delà des différences socioprofessionnelles.  L’amitié de Medianoche pour Andrés ne s’éteindra jamais. Sa flamme brûle toujours dans le cœur du vieil  ouvrier, concrétisée par le petit carnet intime du capitaine. Ce petit carnet, objet bénéfique, apparaît à la mort d’Andrés puis il réapparaît à la fin de l’histoire. Il représente l’amitié inconditionnelle, la solidarité, la liberté. Medianoche ne le donne même pas à Rosario, la compagne et mère de la fillette d’Andrés. Il considère que ce carnet est à lui. C’est son unique souvenir concret d’Andrés. Il colle à lui au sens propre et au sens figuré : « Une sensation douloureuse le lance sur le haut de la cuisse, le vieil  homme se retourne sur l’autre flanc en gémissant, avant de se réveiller tout à fait. La spirale du carnet, au fond de sa poche, s’est imprimée sur sa peau ». il en connaît chaque mot, chaque chanson joyeuse et vivante.     
    Incompris de sa femme et de son fils, Medianoche, être pur dans une jungle féroce, aurait pu mener une vie différente, réussir sa vie en acceptant la demande en mariage de Rosario, intellectuelle, femme émancipée, militante, courageuse et belle. Mais il n’ose pas outrepasser les barrières sociales, tout comme il n’a jamais osé s’enfuir des camps de concentration. Se mariant avec Pura,  il subit sa vie, plongeant dans le silence, n’appartenant plus à aucun bord politique.    
     Son échappée de quinze jours pour fuir Nouria et protéger sa liberté transforme sa vie. Naïf, innocent au début, il évolue. Alors qu’il était prêt à tout abandonner après la disparition de Ramon, qu’il semblait sombrer, buvant de l’alcool, « il refuse l’appel du néant ». Une prise de conscience s’opère en lui. Tout s’éclaire. Il comprend que son frère a été heureux qu’il n’ait pas été arrêté. « Il a vécu lâchement, mais la Rédemption est possible ». Il repart alors, emmené symboliquement vers la vie par une jeune femme qui ressemble étrangement à Rosario. Il s’est  enfin échappé, mais pas définitivement comme son fils dont il admirait l’acte courageux, il a échappé au négatif, au pessimisme pour désormais vivre libre et heureux en compagnie de sa sœur.  
Au fil du temps, Medianoche sentait son jumeau décédé auprès de lui, le frôler avant finalement de l’intégrer en lui-même.  Le côté nocturne, sombre,  disparaîtra  pour faire place au côté diurne, au côté lumineux. « Minuit »  absorbera symboliquement « Midi ».   Miguel peut enfin sourire, d’un vrai sourire.

 

    Dans Mille ans après la guerre,  sans concession, Carine Fernandez donne à voir l’Espagne d’hier – sa violence, sa misère, ses souffrances, ses haines mortifères et ses délations généralisées où même la confession devient un danger, sa résistance admirable – et celle des années 2000 – sa beauté, la vie foisonnante et festive dans laquelle malgré tout des rancoeurs, des rancunes subsistent encore. L’Espagne joue un rôle fondamentale dans l’ouvrage avec ses galeries de personnages, ses lieux variés : la campagne, la ville, les restaurants, les hôtels, les maisons, les rues aux couleurs éclatantes  où différents destins se croisent. Les nombreux mots espagnols immergent le lecteur dans le pays, l’embarquent  au-delà des Pyrénées.      
    Mille ans après la guerre est fondé sur la réalité historique, le Vécu.  Ce roman montre la guerre civile espagnole dans sa plus profonde intimité, sa violence, ses lots de peine,  d’héroïsme, de solidarité. Il dévoile des épisodes peu connus de la guerre d’Espagne oubliée de tous, l’Histoire réécrite ne mettant en valeur que la Résistance américaine et française. Avec amertume,  colère comme le prouvent ses exclamations, le diminutif péjoratif  précédé de l’article défini pour désigner Franco, Valeriano Torres, agent de liaison de la CNT,  explique sa désillusion : « Ils y ont cru. On y a tous cru. Une fois le nazisme renversé, on se débarrasserait du franquisme dans la foulée. Après Paris et Berlin, il y aurait Madrid. Tu  parles ! On a laissé le Franquito bien tranquille de l’autre côté des Pyrénées et on s’est empressé de réécrire l’histoire. Il n’y en a eu que pour les Américains, et les résistants français. A les entendre toute la France était résistante. Sur les libérateurs espagnols, pas un mot ! »    Les personnages fictifs  plus vrais que nature sont loin de tout manichéisme.  Les fascistes ont commis des atrocités indicibles, mais les grévistes de 1931 aussi : « Un homme est tombé dans la rue du Calvaire, un paysan dont nul ne retiendra le nom, qui ne s’est mis à exister que la fraction de seconde où une balle lui a transpercé le cœur. Alors il est devenu le gréviste fusillé et toutes les Erinyes déchainées, fouettées par le sang vif épandu sur le sable,  se sont jetées sur les gardes dans la sarabande implacable du meurtre ».  Comme dans la mythologie grecque,  le  sang répandu de cet innocent paysan, symbole vite oublié,  déclenche la furie vengeresse des villageois  luttant pour leurs droits et  punissant impitoyablement les assassins.  La violence engendre la violence.  Andrés,  lui qui a sauvé des vies par sa fonction de médecin, par ses gestes de solidarité envers ses compagnons de lutte, a connu  la joie de tuer l’adversaire : « J’ai senti ça sur les barricades. Quand les camarades tombent et que tu restes debout et que tu continues de mitrailler comme un fou furieux et que ton cœur bondit de joie au moment où tu arraches d’une rafale le visage du phalangiste qui monte à l’assaut ».  On ne peut en effet être tolérant avec l’intolérable. Malgré sa formidable personnalité, son humanisme, sa générosité, son héroïsme, le militant  libertaire  a éprouvé  aussi la « jubilation du survivant », la joie de ne pas être choisi pour être exécuté, le soulagement, l’instinct de vie plus fort que la camaraderie. Réaliste, la narratrice prouve que l’être humain forme un tout, qu’il n’existe pas de frontière entre le bien et le mal.

    Dans son ouvrage où des événements violents, insoutenables sont donnés à voir, Carine Fernandez ne sombre jamais dans le pathos. Son humour et son ironie cassent toujours le tragique. De nombreuses remarques, figures de style humoristiques ou ironiques glissées dans le récit ou dans les dialogues brisent toujours le tragique  :  des parallélismes, « Après la traite des Noirs, ils ont inventé la traite des rouges »,  des zeugmas, « un bigot et un donneur de leçons infatué de sa fortune, bien qu’accablé d’un cancer de la prostate et de quatre filles en âge d’être mariées », le retournement de clichés, « Ramon le regardait en hochant la queue », des prénoms ou des surnoms symboliques et allusionnels, « Don Matelas »,  de petits coups de griffes contre une certaine forme de religion, « les poux franciscains »… Un des moments les plus émouvants  est paradoxalement la mort du perroquet républicain : «Le craquement d’un cou de perroquet. Tiède et délicat, menu, tel un poignet de nouveau-né, mais qui fait un bruit sec, un affreux craquètement de toutes ses trop vieilles vertèbres ».  La vie chétive et  gracile donnée par le champ lexical de la tendreté, de la délicatesse, la référence au nouveau-né symbole de fragilité et d’innocence, les allitérations en « r » concrétisant le craquement des os bouleversent le lecteur. Mais l’émotion est vite brisée par la référence au combat inégal grotesque entre l’homme et l’oiseau et par l’épisode farcesque du parallélisme  avec le perroquet fasciste identique.

    Carine Fernandez joue astucieusement avec l’écriture et les symboles.  Immergeant le lecteur dans l’esprit  du vieil homme qui parfois se tutoie ( N’est-ce pas aussi la narratrice qui s’adresse à lui ?) se parlant à lui-même, elle reprend ses phrases aux constructions maladroites, utilisant un lexique masculin familier parfois vulgaire au milieu de passages d’une intense beauté poétique digne des parnassiens : « A travers les perles de bois du rideau de l’entrée, des rais de lumière luisent, piquetant la pénombre comme de la poudre d’or dans un vase ». Le rideau devient bijou, la  lumière, étoiles précieuses,  légères et lumineuses. Tous les registres, tous les rythmes se tricotent subtilement, dynamiques, allègres  avec des verbes au présent en tête de phrase : « Trotte le cabot devant le maître, fouettant l’herbe sèche de la queue. Fait son faraud, son indépendant (….) », lents avec des phrases amples donnant un souffle rythmé et  musical au texte.

    Des clins d’oeil littéraires et picturaux créent une connivence avec le  lecteur. La visite de Medianoche au musée rappelle implicitement celle du Louvre dans L’Assommoir de Zola. Le tableau de Goya, Le Chien,  est une mise en abyme prémonitoire de la disparition de Ramon.  De surcroît, le thème du double, - des doubles semblables physiquement mais différents psychologiquement, idéologiquement -,  thème fascinant,  fondamentalement littéraire,  circule dans tout le roman : les jumeaux Mediodia et Medianoche, les deux perroquets interchangeables, Medianoche et Ramon, son chien, son double, les « constructions quasi jumelles » de Fuente, l’église et la mairie. Le double ne peut souvent que disparaitre comme dans les mythologies antiques ou africaines : Mediodia,  le perroquet et le chien meurent.  Dans Mille ans après la guerre, le récit, la vie du protagoniste accèdent au statut d’oeuvre d’art par le biais de références culturelles multiples, par le souffle pneumatique de l’écrivain et par son écriture aux différentes tonalités.

    Dans ce magnifique ouvrage réaliste sur une des périodes les plus sombres de l’Espagne,  sur la mémoire,  la liberté où la violence, la malchance, la mort sont omniprésentes ;  la vie, la joie, l’espoir  finissent par l’emporter. L’homme peut toujours se délivrer du passé, s’envoler vers un avenir radieux malgré l’univers sombre laissé derrière lui comme le donne à voir la photographie de la couverture du roman.  Historienne, psychologue, mais avant tout femme de Lettres, Carine Fernandez montre les événements marquants de la guerre civile espagnole tout en faisant passer la vérité des êtres humains, leurs souffrances psychologiques et physiques, leur ressenti le plus intime, le plus secret. Miguel n’est plus pour le lecteur un être fictif, mais un humain auquel il s’est attaché en suivant son trajet.

 

Pour connaître Carine Fernandez, vous pouvez lire aussi :

LA SERVANTE ABYSSINE

LA COMEDIE DU CAIRE

LA SAISON ROUGE 
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2010/12/27/a-la-croisee-des-genres-et-des-registres.html

LE CHATIMENT DES GOYAVES 
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2010/12/27/a-la-croisee-des-genres-et-des-registres.html

MON PROPRE  NEGRE
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/apps/search/?s=C...

Entretien avec Carine  Fernandez
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2013/04/28/entretien-avec-carine-fernandez.html

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08 novembre 2018

La grosse ou Les tribulations d'une factrice

La grosse ou Les tribulations d’une factrice
Raphaële Lacroix
L’Astre Bleu (septembre 2018)

 

 

((Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

   image la grosse.jpg Le premier roman de Raphaële Lacroix, La grosse ou Les tribulations d’une factrice, propose une autofiction remplie de tendresse, de dérision et  d’humour plongeant le lecteur au cœur du monde intime d’Agnès, une factrice trentenaire souffrant d’un sur poids traumatisant. Le lecteur suit quelques mois de la vie de cette jeune femme engluée dans un profond mal être. Son monologue intérieur ponctué de nombreux retours en arrière permet de comprendre cette femme obèse attachante très critique à l’égard d’elle-même à un tournant important de son existence. Progressivement Agnès va évoluer physiquement et moralement.

    Agnès « trop ronde, mal dans sa peau, gauche et esseulée » n’a aucune confiance en elle. Elle interprète toute relation avec les autres, surtout avec les hommes, de façon négative. Sa vie, sa conception de l’homme sont marquées par son éducation, l’influence de sa mère autoritaire, peu aimante, à la personnalité « grise » et terne : « Son tailleur était gris, ses pensées étaient grises, et au fil des années elle était devenue grise elle aussi ». Les représentations de cette mère « qui aurait pu être jolie, tout au moins avoir du chien, si la tristesse qu’elle traînait au quotidien et son manque de fantaisie n’avaient terni tout son charme » pèsent sur l’existence d’Agnès. Elles ont structuré son inconscient, ses comportements. La jeune factrice a intériorisé, en ce qui concerne la gente masculine essentiellement, les pensées négatives de cette mère abandonnée par le géniteur dès l’annonce de sa grossesse  après  « des étreintes à la va-vite, sans tendresse ni promesse ». Pour la mère, les hommes  sont « des traîtres, des sournois, des prédateurs qui manoeuvr (ent) sans cesse pour trouver une nouvelle proie, l’amadou(ent) pour l’approcher, la mord(ent) jusqu’au sang et finissess(ent) par l’en vider ». Agnès, marquée par ces clichés traumatogènes, se referme sur elle-même.  Enfant mal aimée, rejetée par ses camarades de classe, femme en grande détresse psychique, obsédée par un père absent, inconnu, elle craint le regard d’autrui, s’imaginant des moqueries, du dégoût à l’égard de son corps trop charnu.

    Une mystérieuse lettre destinée chaque mardi à la jolie pédiatre, Annabelle, connue au lycée,  « une femme à hommes, sauf depuis peu », va engager la vie d’Agnès sur une nouvelle voie, lui permettre de s’épanouir. Tous les mardis, afin de la lire, la jeune factrice dérobe la lettre avant de la remettre à sa destinataire. Elle vit alors par procuration, avec enthousiasme et fébrilité,  l’histoire d’amour d’Annabelle et d’Alexandro. Leur aventure comble le vide de sa vie et « émoustille (…) (s) on quotidien anesthésié ». Le désir de vivre s’empare d’elle. Elle prend soudain  conscience de son propre corps, se met à le regarder, à le toucher. Elle décide alors de se prendre en mains : elle fait du sport, commence un régime,  achète des vêtements, ose revêtir une jupe. Son regard à l’égard de son corps se transforme et elle sent que le regard des autres change aussi. Elle commence à s’aimer et à découvrir le désir, la sensualité, le plaisir solitaire dans un premier temps puis avec Alain dont elle succombe au charme.

    Agnès évolue donc progressivement. Elle découvre que sa mère n’est pas la femme insignifiante qu’elle imaginait et prend connaissance du secret de sa naissance.  Les relations entre la mère et la fille s’améliorent.  Agnès analyse avec de plus en plus de recul les échanges épistolaires entre Annabelle et Alexandro.  Elle exprime son moi, son plaisir aussi, de façon désinhibée. Elle commence à se trouver jolie. Mais toujours méfiante, elle n’arrive pas à  croire à  la tendresse et à l’amour d’Alain. Etre de fuite, elle l’abandonne souvent après des moments voluptueux passés avec lui.

    La narration à la première personne est réduite au point de vue incomplet et déformé d’Agnès. Evoluant dans la conscience de ce  personnage complexe, mus par des sentiments contradictoires, le lecteur n’a qu’une vue partielle et partiale de ce que vit la jeune femme. Son monologue intérieur exprime l’enchevêtrement de ses pensées, de ses ressentis,  de son intimité psychologique et sensuelle, de ses débats personnels, de ses tourments, de ses doutes, de sa vie quotidienne.

     Dans La grosse ou Les tribulations d’une factrice,  passant du particulier, la vie d’Agnès,  au général, Raphaële Lacroix questionne notre époque et l’être humain : la solitude, les problèmes liés à l’obésité dans une société fondée sur l’apparence, les atteintes du non-dit, des secrets familiaux, l’oubli dans la nourriture,  l’alcool, la fuite,  les sites de rencontres, marchés de dupes faisant plonger le texte dans l’humour lorqu’Agnès, par exemple, se retrouve dans une « boîte à partouzes »Des effets d’humour, d’ironie, d’autodérision (« Un Saint Jeannois n’écrit pas des lettres d’amour enflammées à une grosse avec bourrelets, affalée sur son lit en pyjama Michey ») cassent constamment le pathétique de l’existence de cette femme mal dans sa peau. Ses apostrophes en italique : « Agnès, tu touches le fond », « Agnès, tu es minable », preuves de son recul à l’égard de ses actions, donnent vie au texte et provoquent le sourire du lecteur. Ses comparaisons ludiques et caricaturales sont dotées d’une visée critique à son égard. Agnès s’animalise ou se réifie. Elle devient un bœuf essoufflé ou un gros gâteau : « je soufflais comme un bœuf asthmatique », « j’étais limite de m’effondrer comme un gros soufflé cuit trop vite ». Ses  propos ironiques  sont non seulement des clins d’œil au lecteur mais ils prouvent aussi qu’elle ne s’apitoie pas sur son sort, qu’elle décide de s’en sortir : « Je n’en pouvais plus de devoir affronter le reflet de ma silhouette de gazelle dans le miroir de la penderie, placée par mon pervers propriétaire juste en face de mon lit ». Ses métaphores et ses comparaisons amusées et amusantes révèlent, derrière son mal être,  son caractère facétieux :  « « Il était déjà là, dans l’entrebâillement de la porte avec son sourire à désarmer un djihadiste », « Le bazar dans sa tête, la belle blague ! Dans la mienne, c’était ordonné comme un placard de catalogue Ikea peut-être ? ».  Son langage parlé, familier, outre sa portée humoristique, ancre encore davantage  le roman dans le réel. L’habilité de la romancière crée toute une atmosphère et aussi un effet de suspens.

    Le suspens concernant les relations d’Alexandro et d’Annabelle pimente ce roman du flux de conscience. Bien menée par l’auteure, l’énigme d’Alexandro et de Marie, « frère et sœur (qui) se ressemblaient comme deux gouttes d’eau » titille la curiosité du lecteur qui constate lors d’une relecture de l’ouvrage que de nombreux indices ont été semés. Le roman psychologique se double d’un roman à énigme.

    Le roman  de Raphaële Lacroix, à l’écriture limpide,  ne se contente pas de divertir le lecteur par son humour et son suspens. Il le fait aussi réfléchir sur l’importance de l’amour parental dans la construction de l’être humain, sur la portée du regard maternel sur l’enfant, sur les  dangers du non-dit.

     Un livre que nous recommandons. En plus, après sa lecture, nous ne percevons plus notre facteur de la même façon !  Il sait tout de nous : « Le courrier en dit long sur ce que sont les gens, sur ce qu’ils aiment, sur les terreurs qui peuplent leur quotidien – on ne reçoit pas des brochures pour apprendre à nettoyer ses intestins pour rien » !

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12 octobre 2018

La cantilène de Sainte Eulalie

La cantilène de Sainte Eulalie     
Roger Bevand    
L’Harmattan (2017)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    image cantilène.jpgLa lecture de La cantilène de Sainte Eulalie, un manuscrit anonyme du IXe siècle à « l’écriture (…) belle et soignée, une minuscule caroline ronde, élégante et très régulière, sans aucune rature » émeut tellement  Roger Bevand par sa beauté, son rythme, ses sonorités,  qu’elle met en branle son imagination.  Le petit texte de vingt neuf vers incite l’écrivain bouleversé par sa magnificence à imaginer une créatrice et ce qu’aurait pu être sa vie. Une jeune fille, Mathilde,  aurait pu rédiger ce poème d’une « musicalité si particulière, si harmonieuse pour l’oreille, si mélodieuse et si tendre à la fois »  en l’honneur de  la « jeune chrétienne hispanique autrefois martyrisée pour sa foi (…)». Comme l’auteure présumée de la cantilène, Roger Bevand prend certaines libertés avec la réalité. Alors que Mathilde fait mourir décapitée Eulalie en réalité brûlée sur un bucher, Roger Bevand, lui,  imagine une femme à l’origine du poème dans un univers poétique masculin. Avant la comtesse de Die au XIIe siècle, avant Marie de France, Louise Labé …, les femmes de plume en effet n’ont pas l’heur d’exister.

    Découverte au XIXe siècle par un jeune linguiste allemand, La cantilène de Sainte Eulalie,  première œuvre littéraire de notre langue, (écrite en langue vulgaire et non pas dans la langue sacrée et officielle qu’est le latin) conduit Roger Bevand  à donner naissance à un ouvrage au titre éponyme. Histoire et fiction se tissent alors avec subtilité dans un roman à la fois sujet d’érudition et objet littéraire. Des personnages ayant existé, le roi Charles le Chauve, l’évêque Gozlin, le prieur Vulfarius,  le moine Hucbald, des mots anciens et  spécialisés, « écolâtre », « Tonlieu », « saie », « rotulus », des détails descriptifs précis confèrent l’authenticité à la narration et l’ancrent dans le réel. Le narrateur recrée avec précision la vie quotidienne de l’époque. Les activités des moines sont énumérées : « éplucher les fèves, laver les souliers, arracher les mauvaises herbes du jardin. Certains des Frères, les plus habiles de leurs mains, oeuvrent aussi au scriptorium comme enlumineurs, relieurs ou confectionneurs de cahiers à partir de peaux animales (…) ». Le narrateur présente les mets  offerts lors d’un repas chez  un comte : « Et  sur des plats de terre, diverses  nourritures appétissantes et fumantes, déployées en abondances : bouillon de viande au pain trempé,  brochet cuit au four, longe de porc mariné, purées  de fèves et de pois chiches. Presque tous les mets avaient été arrosés de garum, ce condiment issu de la macération dans le sel d’huître, d’esturgeon et d’intestins de scombre ». Baudoin d’Ostrevant au cours d’une discussion avec son cousin le vieux prieur Vulfarius  nomme les armes des Normands et les moyens de  protection des soldats de la Francie : « Ces Barbares sont bien armés maintenant : épées à double tranchant, lances, javelots, piques, fléaux, haches de combat (…) Heureusement, nos armures – heaumes, haubert, broignes – sont plus efficaces que les leurs, ils doivent pour l’instant se satisfaire de leurs cottes de mailles. Et nous avons d’excellents rondaches pour nous protéger de leurs coups ». Une abondante documentation nourrit le roman avec une visée didactique. Une boulimie documentaire alimente les discours, les dialogues, les descriptions.

    Dans  le roman historique La cantilène de Sainte Eulalie,    le narrateur  ne se contente pas  de peindre  la vie  monastique du IXe siècle.   Il conte les cruelles exactions commises par les Normands (« Tous les quatre ont eu la tête tranchée avec l’une de ces haches que ces chiens manient avec tant d’habileté »), révèle les mentalités, les moeurs de l’époque, dévoile, par exemple,   les coutumes discriminatoires à l’égard des jeunes filles n’appartenant pas à la noblesse. En effet, les petites  roturières, les fillettes de « basse extraction »  n’ont pas accès l’instruction : « A moins qu’elle ne soit de sang noble, aucune fille ne peut recevoir d’instruction ». Maléfique, la femme, objet de mépris surtout pour les religieux intégristes, représente un danger : « par sa nature même la femme se complaît à errer dans le voisinage du Malin ».  Ses cycles menstruels  épousant le rythme de la nature font d’elle un être insaisissable, mystérieux  et dangereux. La femme est l’instrument du mal : « Ne savez-vous pas que les femmes sont des êtres cosmiques, qu’elles appartiennent aux forces infernales et nocturnes, et que leur cycle est étrangement de vingt-huit jours, tout comme celui de la lune ? ».  Il existe dans l’idiosyncrasie des conservateurs une nature féminine.  L’écrivain-historien plonge le lecteur dans l’univers et les mentalités d’un passé obscurantiste.  Mais derrière le tableau de la société médiévale apparaissent en filigrane certaines tares du XXIe siècle qui sombre lui aussi dans l’intégrisme.

    Cependant le texte de Roger Bévand ne se limite pas  seulement à dévoiler la réalité  historique d’une époque lointaine dont les travers se retrouvent malheureusement au XXIe siècle, il est aussi et surtout un objet littéraire. Les mots, les images, des personnages émouvants et fictifs comme Mathilde, belle enfant intelligente dotée d’une voix céleste,  touchent la sensibilité et l’imagination du lecteur qui découvre l’existence de deux fillettes.

    Dans La cantilène de Sainte Eulalie de Roger Bevand,  un peu plus de cinq siècles séparent deux fillettes : Eulalie, jeune noble des  « faubourgs de Mérida, cité hispanique de l’Empire romain », et Mathilde, petite roturière abandonnée à la naissance au pied de l’ « Abbaye de moniales de Saint-Pierre de Hasnon, dans le nord du royaume de Francie occidentale ». Malgré l’éloignement social et spatio-temporel,  leurs histoires  se mêlent.  Deux rencontres à travers le temps et à travers les mots emportent le lecteur dans un voyage dans leur passé. La vie de Mathilde est une espèce de mise en abyme de celle d’Eulalie. Alors qu’un bel avenir s’offre à elle, Eulalie s’oppose violemment  et rageusement  au « dernier édit en date de Dioclétien, l’empereur de Rome (qui) veut contraindre les chrétiens à rendre hommage aux idoles païennes, ces dieux imaginaires et ridicules ! ». Elle se sacrifie pour défendre sa foi. Mathilde, quant à elle, se sacrifie  aussi pour le Seigneur, mais avec joie et amour : « Je vais porter la Bonne Parole à leur roi, et avec l’aide de Dieu et d’Eulalie, je le conduirai vers la Vraie Foi ». Le but des deux jeunes filles est le même. Mais les méthodes diffèrent : alors qu’Eulalie était dans la violence, Mathilde est dans la paix et l’amour. Or un « monde nouveau » ne peut naître que d’une religion d’amour, de paix, une religion tolérante, ouverte comme celle mise en application par Mathilde, Mère Bérangère et par  le moine Hucbald, homme cultivé, moderne, généreux, annonciateur par de nombreux  aspects de la Renaissance.  

     Avec son dernier roman, Roger Bevand sort la séquence de Sainte Eulalie, texte fondateur peu connu de la littérature française, de l’obscurité et le fait découvrir aux lecteurs du XXIe siècle. Il cerne les faits avec l’acuité de l’historien et la charge émotionnelle de l’homme de Lettres.  Il observe avec le recul du mémorialiste, de l’anthropologue et le regard critique de l’homme contemporain. En même temps, il donne à voir et à vivre l’expérience sensible immédiate de personnages dont il imagine en tant qu’écrivain  le ressenti et les réflexions. Et surtout il prouve que malgré la violence des guerres et des hommes, la nostalgie éprouvée par certains pour un passé rigoriste dépourvu de tout humanisme, il faut toujours avoir confiance  en l’avenir. Le petit chef d’œuvre qu’est la cantilène de Sainte Eulalie constitue un extraordinaire message d’espérance.

 

Du même auteur :

Les chiens du Seigneur. Histoire d’une chasse aux sorcières

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2016/09/03/les-chiens-du-seigneur-5843617.html

Estienne Dolet. Un écrivain de la Renaissance mort sur le bûcher

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2016/11/03/estienne-dolet-un-ecrivain-de-la-renaissance-mort-sur-le-buc-5869860.html

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23 septembre 2018

L'Escale inévitable

L’Escale inévitable   
Carmen Pennarun      
L’amuse Loutre (2018)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

   image Carmen.jpg L’Escale inévitable, le recueil poétique de Carmen Pennarun, est un voyage magique et éblouissant au pays des mots. La poétesse joue, mi sérieuse, mi amusée, le cœur gorgé  d’émotions, de tendresse et de bienveillance, avec eux : « Accordons à la légèreté/ de s’évanouir dans l’azur – main tenant ( e ) »,  « (…) une Lune bohème / (mienne) », « Le langage en travées de silence », « et je les trie       sous rire », Elle glisse entre parenthèses des termes, des graphèmes, clins d’œil complices au lecteur, concrétisant des temps de silence par des vides typographiques.  Magicienne, elle transforme les substantifs en verbes, « (…) l’eau claire (…) m’assaille et me vertige », « Ton mouvement vagabond – Ô Vie – passe par des chemins, entre genêts et bruyères, où s’étoilent mes pas ». Abandonnant les rimes et la ponctuation, elle offre une poésie libre comme l’eau de l’Océan et de la mer, comme celle des larmes,  fluidifiée et rythmée par des allitérations en « l » : « C’est flou ce que je bleu (s) / d’un pleur qui déboule en plumant / ». L’alternance de poèmes longs et courts, la présence d’haikus, les nombreux verbes de mouvement (« Je cabriole entre nuages / je bondis d’une couleur de l’arc / à une autre valeur en ciel »), ses audaces et ses innovations créent tout un dynamisme poétique, une mise en mouvement du texte qui épouse le tempo des éléments naturels, sources d’inspiration et de rêve, passeurs de messages que la narratrice seule sait déchiffrer : « je lis les messages / que l’ombre et la lumière / écrivent sur les pierres / du chemin ». Les mondes fascinants de la poésie et de la nature sortis du chaudron des mots entrent en contact, se mêlent, s’entrelacent.

    L’association de termes inattendus, vieillis (« les remous insistants du mésaise »), rares (« Par les silences / je traverse l’estran ») ou inventés, d’une densité extraordinaire  emporte le lecteur dans une fête des sens, dans une danse tourbillonnante et légère. Valse des mots et  de l’écriture, glissement des sons,  bercement des vagues, « heurt / des flots sur les récits des jours », ondoiement de l’eau. Carmen Pennarun recueille avec les mots la vibration de la vie  et la fait glisser  vers  son imaginaire enraciné dans la nature bretonne. Elle part du réel  (« Saint Malo », « La tempête du 1er janvier ») pour accéder à l’œuvre d’art.  La Bretagne réelle ou mythique  donne naissance à l’écriture : « Dans la nuit, les grèves falunes / (lui) soufflent des mots (…) ». Le silence  aide et favorise la création : « Le silence au moment où la mer se retire / ouvre l’espace aux mots figés sous le masque (…) ». Même lorsque la voix se taira, privée de la possibilité de verbaliser, derrière le silence, les mots subsisteront toujours : « et, quand notre petite voix / se laissera recouvrir / d’un  immense silence / il y aura dans nos poches / mêlés aux trésors rocailleux / des messages bien pliés / et la mer – ô merveille / en relèvera les graphies / d’une prouesse d’émeraude ». Chaque poème est une fraction de temps qui devient un moment d’éternité féérique. Tout un flux et un reflux, une respiration, une régulation s’effectuent par la coulée des images.  Orphée des temps modernes, Carmen Pennarun enivre le lecteur de sons, de couleurs, d’images, de souffles légers,  maelstrom esthétique, vertige de beauté, loin de la réalité et du  matérialisme  décevants : « Comme si la réalité ne pouvait / que décevoir mes rêves de sirène, / car la terre et les dons des hommes, où qu’on aille, / s’accordent à trop de matérialité ».

    Le voyage  n’est pas toujours aisé pour la poétesse. La mer peut être « furibonde », les rêves « abattus ». Et le monde est fait de contradictions, d’interdictions, de tempêtes, d’agitation, d’indifférence. « L’émotion est le socle sur lequel s’appuie la vie, / mais ce socle est de sable et l’assaut répété des vagues / conduit à son inévitable nivellement… ». Cependant  l’espoir et la confiance dominent. « L’escale est inévitable » dans l’univers apaisé et lumineux de l’être : « On ne localise pas mon île, elle n’existe / que dans mon monde intérieur. C’est un sanctuaire, vibrant de couleurs changeantes, / ses eaux s’harmonisent avec mes états d’être ».

  Dans son recueil lyrique   L’Escale inévitable,  poétique de la nature, de l’eau, qui inclut une dimension visuelle, sonore, ondulatoire, Carmen Pennarun  de sa plume ailée et vaporeuse saisit la quintessence du réel, dit l’ineffable, accède à l’invisible,  offre la Beauté de son monde intérieur tout en célébrant la Vie et  la nature.

 

Du même auteur :

Si l'âme oiselle la mère, veilleuse, poétise
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2016/11/...

Rose garden
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2018/03/...

Nuit celte, land mer http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2016/05/07/nuit-celte-land-mer-5798931.html

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09 juillet 2018

C'est pas si loin, le Périgord

C’est pas si loin, le Périgord       
Dominique Fontana    
Les Découvertes de la Luciole (2018)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

    image.jpgDans le  récit au présent,  le plus souvent en focalisation interne,  C’est pas si loin, le Périgord,  Dominique Fontana donne à voir la pluridimensionnalité d’événements quotidiens vécus par quatre personnages qui en rendent compte chacun avec son propre langage, son ressenti, sa personnalité, son passé et son présent.  La voix de chacun se fait entendre révélant sa psychologie et sa façon de percevoir le même événement.

   Tous les quatre se côtoient dans l’école primaire d’une petite ville de province. Edmée, femme de service, observatrice attentive du monde qui l’entoure, Henriette, la directrice, future retraitée impatiente de savourer sa liberté,  Victor, le concierge, ex croque-mort, « un type plutôt bien de sa personne, grand et bien bâti, avec une petite boucle d’oreille et le teint hâlé de celui qui va dès que possible au soleil » selon Edmée,  et Marius, un garçonnet de huit ans, pas aussi médiocre que le croient certains. Les membres de ce quatuor se croisent à l’intérieur et à l’extérieur de  l’établissement scolaire. Leurs pensées, leurs monologues intérieurs  se chevauchent, s’entremêlent dans une espèce de palimpseste tendre, humoristique et ironique. Des fragments de textes  consacrés à chacun de ces  personnages pittoresques  se croisent tricotant leurs pensées et leurs propos. Ces fragments s’assimilent à des sortes de petites nouvelles terminées par une phrase en point d’orgue : « On a le Royaume qu’on peut », « On a les rêves qu’on peut », « On a les enterrements qu’on veut »,  remarque cinglante : « Tu t’es pas ratée dis donc. C’est pour ça qu’ils ne t’ont plus voulue dans ton école de riches ? », « Il sort dans le grand soleil qui l’accueille comme un immonde pied de nez ». Ces chutes constituent non seulement un clin d’œil au lecteur, mais aussi parfois un constat implacable pour le personnage, comme pour Victor dont la mère est enterrée un jour de grand soleil d’août indécent alors que la mort ne demande pas autant d’éclat et de luminosité.

    L’ouvrage, C’est pas si loin, le Périgord,  commence par Edmée : « (…) ce qui lui plaît dans son boulot (…) c’est qu’il ne lui prend pas la tête et qu’elle peut donc se livrer à ses observations sauvages et ses déductions gratuites sans négliger pour autant les toilettes ». Edmée s’échappe de sa vie monotone, répétitive et ennuyeuse en allant se promener hors de son quartier, ouverture pour elle sur un ailleurs merveilleux,  bouffée d’oxygène, rupture dans son quotidien mesquin : « Petit coup de folie qui la grise : elle va se payer le luxe enivrant de marcher un peu plus loin que son quartier, d’arpenter d’autres pavés que les siens, de respirer un autre air. C’est drôle comme de changer un peu d’habitude suffit parfois à se croire en vacances ».  Elle  occupe son esprit  et comble le vide de sa vie en s’occupant de celle des autres,  en effectuant l’état des lieux des salles de classes  révélateur selon elle de l’enseignant « qui y sévit », « des élèves qui l’ont hanté » :  « Elle pourrait faire une thèse sur le sujet ». Elle est toujours en recherche de nouvelles informations. Ses seuls compagnons sont son chat, décrit avec humour comme snob et prétentieux,  prénommé en souvenir d’ « un lointain voyage organisé en Turquie » Mustapha Kemal, et son neveu Baptiste, étudiant  encore en deuxième «  première  année de fac au lieu d’une réglementaire ».   Passionné d’informatique, Baptiste inscrit sa tante sur Facebook  afin de l’ouvrir à des amis virtuels et lui permettre de peut-être rencontrer l’âme soeur.

     Le second personnage, Henriette, la directrice de l’Etablissement scolaire, compte les jours qui la séparent de sa retraite. Mais cette impatiente attente comporte des paradoxes. Elle  la mène à effectuer le bilan de sa vie. Avec amertume, elle « réalise soudain qu’elle n’a rien fait de ce qu’elle s’était promis, petite fille (…) ». La vie a passé, elle a vieilli. La retraite constitue  un passage, l’entrée dans un « nouvel âge » : « ça veut dire quoi, d’ailleurs, entre deux âges ? Assise entre deux chaises, comme elle, entre la vie active qui fait d’elle une jeune encore quelques mois et la vie d’après, où elle côtoiera les mamies et les survoltés du temps libre, puis du temps vide ? ». La retraite est une rupture. Elle  équivaut à un deuil, à une mort professionnelle et sociale. Elle impose l’image d’une personne âgée proche du départ final. Ce constat  effectué,  Henriette  prend du recul, puis décide de  profiter de sa liberté et de vivre selon ses désirs : «Elle, quand la cloche sonnera, la dernière sur son calendrier chamarré, elle va prendre de la hauteur. Elle va prendre l’air. Enfin ».   Une nouvelle existence va s’ouvrir à elle.

    Victor, le concierge complice des enfants avec lesquels il joue au foot durant la récréation de midi, vient de perdre sa mère. C’est l’occasion pour lui de réfléchir au sens et aux valeurs de la vie, de prendre des décisions, de repenser à son passé,  de le comprendre, de chercher à le retrouver, si ce n’est le trouver. Il ose désormais s’impliquer dans la vie et agir.

    Marius, le quatrième personnage, un garçonnet qui, malgré ses difficultés scolaires, est éveillé, attentif, intelligent, ce que son entourage  ne remarque pas d’emblée.  Marius se heurte à des conditions de vie difficiles : une mère, - selon sa sœur Britney,  « un peu schizophrène »,  plutôt bipolaire pour le lecteur - , qu’il comprend avec beaucoup de maturité, un père peu présent et violent, un chien en fin de vie. Marius doit se gérer lui-même. Ce n’est pas aisé pour un enfant de huit ans. Mais peu autour de lui ne le remarquent. Son empathie à l’égard de Lucy, sa perspicacité lui permettent heureusement d’être reconnu.

   Tous les événements se recoupent donc dans l’esprit de chaque protagoniste.  Chacun, suivant son interprétation, son analyse,  son registre linguistique, les fait connaître au lecteur. Lucy, jolie et espiègle fillette rousse,  constitue un lien troublant entre la directrice, Marius et Victor. Le monologue intérieur du garçonnet révèle que la fillette habite « dans un quartier résidentiel », fréquente une école privée, une « école de riches »,  qu’elle est partie « en voyage dans un pays très chaud, avec des cocotiers ».   Cette fillette appartient à un milieu aisé contrairement à Marius,  signalé comme un enfant en danger auprès des services sociaux : « on l’avait (la mère) menacée de placer ses enfants ». Lucy, quant à elle,  évolue dans un environnement  apparemment équilibré, favorisé financièrement et culturellement. Les assistantes sociales n’ont donc pas à s’inquiéter pour elle. Pourtant elle rejoint, en cours d’année,  l’école publique de Marius. Et elle a un coquard à l’œil ! « Elle se cogne beaucoup, Lucy » souligne le narrateur. Le lecteur est alors confronté au non-dit,  au voilé, au sous-entendu. Les questions que se posent les personnages, leur inquiétude, puis leurs agissements  créent un malaise indiquant un dysfonctionnement.  L’ellipse narrative instaure le suspens, un suspens tragique : « Et puis elle parle et le roi Victor, lui, ne dit plus rien. Il y a des mots qui n’en appellent pas d’autres ». Le silence suggestif, les allusions discrètes atténuent la réalité pour lui donner en fait plus d’intensité.

    Dominique Fontana  dans ce roman de la relativité, de la subjectivité, non seulement donne à voir les points de vue de différents personnages banals et attendrissants, mais en même temps, avec tendresse, humour, ironie, elle  porte une réflexion sur les humains,  la vie, le fonctionnement de la société. Elle montre que l’on se fie aux apparences et qu’il n’est pas toujours facile de gratter le vernis superficiel qui recouvre le réel. L’être humain est  souvent prisonnier de ses représentations et de ses préjugés. La complexité, le mystère et la richesse des autres lui échappent. Il ne voit que l’enveloppe corporelle et non l’être. Pourtant en étant moins égoïste, moins individualiste, moins passif, avec davantage d’attention, d’écoute, de bienveillance,  en prenant ses responsabilités, on peut arriver à comprendre  l’Autre et à lui venir en aide.

    C’est pas si loin, le Périgord de Dominique Fontana est un roman, non pas à dévorer, mais à savourer pour goûter la vie de tous ces personnages apparemment insignifiants cependant dotés d’une immense richesse intérieure. Au-delà d’une simple vocation de distraction, ce roman plonge le lecteur dans des vérités humaines d’une grande intensité.

 

A lire aussi :

La Bénédiction des enfants, de Dominique Fontana, Les Editions de la Luciole (2008)                 http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2017/09/07/la-benediction-des-enfants-5978166.html

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27 juin 2018

Autour de madame Braoul

Autour de madame Braoul
Janette Ananos
Les Découvertes de la Luciole, (6 juin 2018)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   image.jpg Dans  les  treize nouvelles de Janette Ananos, Autour de madame Braoul, des destins de femmes se croisent au fil des années.  Leurs « pans » de vie se tissent autour de l’institutrice Geneviève Braoul, trentenaire dans les années cinquante. Des souvenirs émouvants, des moments insignifiants mais essentiels et  cruciaux pour Catherine, Henriette, Agathe, Muriel..., des filles, des mères, des grands-mères, des amies,  sont capturés, ressuscitant les différents âges de la vie des protagonistes. Des tableaux sur les mœurs  du début du XXe siècle et sur les décennies suivantes, sur les états d’âme des enfants, des jeunes et des adultes, témoignent de la vie de personnes banales, de modeste extraction, issues d’un milieu provincial.   

    Les fillettes sillonnant l’ouvrage vivent à Sintanne, un village du Béarn traversé par un petit ruisseau. Comme dans un roman, le lecteur retrouve au détour d’une page, la petite fille, l’adolescente puis la femme mûre. Josiane, absente car alitée,  dans le « Tablier de la discorde » est présentée comme une fillette « fragile ». Dans la nouvelle suivante, « Sans tuteurage », le lecteur apprend  qu’elle « était comme l’abuliton, fragile, fragile physiquement » et que la « tuberculose (…) l’a brutalement emportée ». Ce personnage en creux est seulement présent dans les discours et dans les pensées des différents protagonistes comme  dans ceux de sa fille Muriel et de  tante  Agathe. Elle n’apparaît jamais.

    Ces nouvelles  rétablissent une mémoire oubliée, renouent les liens entre le passé et le présent,  se répondant avec subtilité.  Dans « Douce matinée pour un pèlerinage »,  Henriette se souvient de sa vie, de la visite de Catherine et de sa grand-mère rencontrées par le lecteur dans la seconde nouvelle : « Une image fugitive lui traverse l’esprit, celle de sa belle sœur à cette même place, et de Catherine, toute jeune à l’époque ». Henriette,  devenue une octogénaire,  revit mentalement sa jeunesse en musardant dans son jardin, en se remémorant tous ses animaux enterrés « sous le lilas mauve », « entre les deux rhododendrons »... La chute de la nouvelle note simplement qu’ « Henriette revoit Doucette et Kali, et tous les autres en cortège » après s’être « affaissée doucement ». Dans la nouvelle suivante, Lucette et René, son mari,  discutent, évoquant l’été précédent : « L’été dernier, au repas du village, le soir de la fête, on était placés à la même table qu’Henriette, tu te rappelles ? Sa dernière fête, tiens, la pauvre … ». Le couple confirme ce qui n’était qu’évoqué elliptiquement. Jamais l’auteure ne s’appesantit sur les faits. Elle les narre  avec délicatesse et subtilité ne s’autorisant aucun pathos, aucune lourdeur.

     De façon fluide, par petites touches, les nouvelles se lient entre elles. Catherine, élève de madame Braoul, devenue enseignante, est d’une certaine façon l’héritière spirituelle de son ancienne institutrice.  Toutes deux constituent le fil conducteur entre les brefs récits. Aux nouvelles, succèdent à la fin de l’ouvrage un échange épistolaire entre Catherine, désormais retraitée, et la vieille professeure des écoles. Les deux femmes rétablissent avec émotion et nostalgie une mémoire oubliée : « Voir ressurgir ce texte enfoui dans le passé m’a littéralement enchanté car c’est par une espèce de magie que je me suis vue réinstallée dans votre classe ! J’en ai redécouvert les pupitres de bois, les encriers de porcelaine blanche dont les bords devaient être immaculées lorsque nous quittions l’école en fin d’après –midi (…) ». D’une nouvelle à l’autre, au sein de récits partiels, d’anecdotes disparates, les événements se rassemblent comme les brins de laine d’un patchwork.

    Les nouvelles font renaître la mémoire d’une époque révolue où les femmes confectionnaient elles-mêmes les vêtements avec des coupons de tissu enfermés dans leurs armoires : un « joli écossais, un coton bien solide » »  ne correspondant pas forcément aux goûts des adolescentes  qui  ne choisissaient pas leurs atours. Les grands-mères portaient une « robe noire à minuscules fleurs mauves », « des (…) peignes courbes (…) rete(naient) (leurs) cheveux blancs au-dessus des tempes ». Comme avec d’anciennes photographies couleur sépia, les coutumes, les modes d’alors reviennent à l’esprit des lecteurs. Les soucis et les drames de la vie quotidienne surgissent : les petits litiges entre conjoints retraités, leurs soucis de communication, l’érosion des sentiments, sont  montrés avec humour et tendresse dans la nouvelle « du riz pour les perdreaux ». Le récit « Marie-Rose dans l’Entre-Deux » évoque les pertes de mémoire et de repères temporels,  la tristesse de la solitude, du veuvage auquel le survivant ne s’accoutume pas : « Tout à l’heure, elle s’informera auprès de son mari, lorsqu’il rentrera. (…) Un doute la saisit, comme une ombre, qu’elle chasse d’un revers de main ». Or Jean ne pourra jamais fournir la réponse attendue. Le monde réel et ses  difficultés sont donnés  à voir. Le monologue intérieur d’ « Un hasardeux découpage » dit les frustrations, le constat amer des conséquences de la misère sur la vie de la fillette: « Pourquoi les gens qui donnent des vêtements d’enfant à sa mère lui donnent-ils toujours des vêtements si laids, si sombres, si tristes ? ». Le groupe ternaire lyrique souligne son incompréhension, son indignation devant ces dons dépourvus de toute esthétique, comme si ce qui était laid était destiné aux seuls démunis. Derrière le constat apparaît une réflexion, une critique implicite. En disant, la narratrice dévoile, critique sans faire acte militant cependant.

    L’écrivaine se fait ethnologue et peintre. Elle se contente de montrer et de peindre la société telle qu’elle est, sans porter de jugement de valeur.  Une visite à des cousins sert de prétexte à  révéler le harcèlement sexuel qui peut  surgir dans tous les milieux, même dans les familles, là où l’on s’y attend le moins. Dany, la fille de madame Braoul, dans « Ce que mère veut… »,  part en voiture avec son oncle Hervé. Elle se heurte à  l’agissement à connotation sexuelle négative de ce dernier : « (…) la main d’Hervé se pose sur son genou, étreignant celui-ci à travers l’épais tissu de la jupe. (…) Dany, saisie à la fois de dégoût et d’épouvante, sent les doigts de l’homme sur sa cuisse ». Janette Ananos débusque tous les maux quotidiens de la vie, dénoue des nœuds de perversité qui enfièvrent  les relations familiales. A travers des monologues intérieurs, des dialogues   prouvant que le réel n’existe pas en dehors des pensées, des ressentis, des perceptions des personnages, de leurs échanges,  elle est attentive à tous les dysfonctionnements familiaux et  sociaux.

    A la petite histoire  Janette Ananos  mêle la grande Histoire : « Louis, le grand-oncle de Catherine, (…) a traversé les Pyrénées, à 22 ans en 1943, pour rejoindre De Gaulle (…) » afin d’échapper au STO. Il a connu les camps, la faim, le froid. Après les attentats terroristes qui ont secoué le début du  XXIe siècle, des préjugés, des angoisses minent les esprits et les cœurs. Des amalgames fleurissent. Tous les gestes d’un « beau gars, de type maghrébin » dans « Alors, Charlie ? » font naître des soupçons chez Marie lorsqu’elle accompagne sa petite fille, son mari et leur fillette à l’aéroport. Elle interprète négativement la moindre des actions du jeune homme : « le texto si bref, le sac de sport si démesuré, le journal qu’il ne lisait pas (…) ». Elle imagine le pire.

     C’est avec une écriture délicate et poétique (« le chien zigzagant, que sa course sinueuse mène d’une fragrance à l’autre, d’un bord du sentier à l’autre, les arbres qui délimitent cette ancienne voie ferrée devenue promenade, le vent frivole qui taquine les feuillages, message de fraîcheur bienvenue dans cette fin de matinée déjà torride du mois d’août…  »)  que  Janette Ananos plonge le lecteur dans l’existence de toutes ces figures féminines. La forme de la nouvelle convient très bien pour donner tous ces aperçus du réel, ces petits faits qui constituent des fragments de la vie des villageois de Sintanne : ceux qui  sont restés dans ce village, ceux qui l’ont quitté ou ceux qui sont revenus. Cette cristallisation d’instants dans des nouvelles qui se répondent comme les chapitres d’un roman embarque le lecteur dans la nostalgie des souvenirs.

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15 juin 2018

L'âme soeur

L’âme sœur      
Agnès Karinthi   
Editions L’Astre Bleu (avril 2018)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

   Lâme-soeur-208x300.jpg Philippe Bérichon, le protagoniste de L’âme sœur d’Agnès Karinthi,  conserve, pendant vingt ans, dans son esprit et dans son coeur l’inoubliable Anne Rambaud, son amour d’enfance, demandée en mariage durant une récréation alors qu’lls étaient tous deux en CE2. Une fois adulte, il la recherche et finalement la retrouve pour son plus grand bonheur : « Cette fois, ce n’est plus un rêve. Il l’a retrouvée ». Mais Anne ne le reconnaît pas. En effet, à la suite d’un accident de voiture dans lequel  sa sœur jumelle Claire et son père ont été tués, Anne,  après vingt cinq jours passés dans un coma profond, le cerveau atteint de lésions temporales, est amnésique : « Ma vie a commencé quand j’avais neuf ans, au milieu des blouses blanches de l’hôpital. Avant, c’est le trou noir ». L’humeur de l’ancienne petite fille joueuse, rieuse, espiègle a changé. Anne est devenue une jeune femme introvertie, discrète, toujours aussi belle cependant avec sa chevelure blonde et ses yeux gris. Philippe, jeune homme enthousiaste,  éternellement amoureux et rempli d’attentions à l’égard d’Anne, décide de l’apprivoiser et de l’aider à retrouver son passé en le lui racontant. En effet, Anne, Claire et Philippe étaient  des amis inséparables et complices pendant leur enfance.

    Alors qu’Anne « exprime rarement ses émotions (…) Philippe au contraire, laisse éclater son exaltation par tous les pores de sa peau ». Progressivement, Anne semble s’ouvrir à l’amour de son ami d’enfance. Les apparences donnent à voir un couple en train de se construire.  Cependant le lecteur perçoit dans le récit certains grincements révélateurs d’un dysfonctionnement. De lourds secrets  pèsent sur la vie des deux jeunes gens  nuisant à leur relation. La mère d’Anne, repliée sur elle-même, ne montre ni intérêt ni sympathie pour Philippe. Le père du jeune homme, un être aigri,  vulgaire, brutal, emporté, rejette violemment la présence d’Anne dans la vie de son fils. Philippe évolue de façon surprenante. De sympathique et  émouvant au début, il devient progressivement inquiétant, bizarre. Va-t-il reproduire les schémas comportementaux de son père ?

    L’ouvrage d’Agnès Karinthi, L’âme sœur, tricote passé et présent dans des chapitres où alternent les années 1994/1995 et les années 2015. La mémoire des faits recoupe le vécu. Elle est réponse et tentative d’explication du quotidien, sursaut et répétition.  Dans ce temps retrouvé pour Philippe, saveurs, senteurs, images attestent la présence de son passé ou plutôt de son moi. Les images ressuscitent la fraîcheur de ce passé qui pour Anne est perdu. Le roman offre toute la richesse de la vie et crée la surprise à travers essentiellement de nombreux dialogues. Le lecteur s’attend à un roman d’amour, à un roman psychologique sur un couple et sa famille, à une histoire sur des êtres complexes, attachants, torturés par leur passé. L’histoire semble claire, univoque. Mais, progressivement,  une sensation de malaise naît chez le lecteur, troublant ses horizons d’attente. La construction narrative l’embarque  sur de fausses pistes.  Il peut imaginer que madame Rambaud, présentée comme une bourgeoise distante (« Elle n’appartient pas au monde ouvrier »), lorsqu’elle rencontre madame Bérichon au super marché : « Suzanne lui tend une main amicale », elle (…) lui « adresse un signe de tête froid »), fuit madame Bérichon parce que, méprisante, elle n’appartient pas à la même classe sociale qu’elle.   La narratrice conduit le lecteur sur des pistes erronées.

   La fin de l’ouvrage constitue une véritable déflagration créant un extraordinaire effet de surprise.  Cet effet de surprise donne envie au lecteur de comprendre comment l’auteure a mené son récit et l’a habilement détourné de la réalité. Il  l’incite à une relecture attentive. Lors de cette relecture, le lecteur se rend compte que des indices ont été subtilement semés. Des détails sans importance lors d’une première lecture deviennent des indices révélateurs lors de la seconde. Agnès Karinthi joue sur l’ambiguïté lexicale. Son projet d’écriture ressemble à celui de l’écrivain de roman policier.

    Cet émouvant roman met aussi l’accent sur les enfants victimes collatérales du comportement des adultes et sur le néfaste poids des secrets familiaux. L’agressivité  et la violence paternelles, des secrets,  des discussions surprises par un jeune enfant… ont des répercussions tragiques  sur sa scolarité,  sur sa vie d’adulte. Non seulement Agnès Karinthi  sait habilement jouer avec son récit et  avec le lecteur,  mais auteure remplie d’empathie, elle est aussi  dotée d’un sens profond de la psychologie.

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09 juin 2018

L'homme qui voulait aimer sa femme

 

L’homme qui voulait aimer sa femme 
Hervé Pouzoullic 

Editions Anne Carrière (2018)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

    image l'homme qui voulait.jpgMarc Polovic, l’étudiant breton doué mais peu travailleur et immature, qui rêvait dans le premier ouvrage d’Hervé Pouzoullic, Le bigorneau fait la roue, de connaître le véritable amour devient dans L’homme qui voulait aimer sa femme un adulte sur la voie de la maturité. Il a  désormais rencontré la femme idéale en la personne de Vasilissa dotée de « la grâce de la Vénus d’Urbino ». Cette bouleversante, magnifique et élégante amante « avec sa chevelure blonde tirée en arrière et ses yeux bleus maquillés ( qui ) ressemblait à Melanie Griffith dans Working Girl », quitte sa Russie natale pour vivre à Paris et se marier avec Marc. Dans ce second récit à la première personne, le narrateur pense à nouveau avoir trouvé une solution miracle. Dans le précédent ouvrage, il concluait que l’incompréhension était le secret de la durée d’un couple, désormais il considère qu’écrire un livre est le moyen d’attiser le feu de la passion.

    Un sublime, tendre  et voluptueux amour unissait Marc et Vasilissa. Mais dix ans de mariage, deux  adorables enfants,  Clara et Mathieu, un chien facétieux,  Krouchtchev,  un travail absorbant éteignent peu à peu  la brûlante flamme : Vasilissa a un « poste de directrice financière (…) six cents personnes à gérer », Marc travaille dans l’industrie pharmaceutique, dans « les pays émergents d’Europe de l’Est et du Sud (…) de Malte à l’Estonie, de la Tchéquie à la Bulgarie ». Son rythme de travail absorbe  tout son temps et toute son énergie.  Désormais le couple  « ne se regarde  plus dans les yeux. Il regarde dans la même direction ». Les deux époux  ne sont plus en osmose comme avant, ils progressent désormais de façon linéaire, regardant droit devant eux. Pourtant Marc aime toujours passionnément son épouse. Il veut qu’elle le sache, que la terre entière aussi le sache. Il désire surtout que la fougue et la complicité des premiers jours resurgissent.  Pour cette raison, il décide d’écrire un roman : « Ce serait plus qu’une lettre, plus qu’un poème, plus qu’une déclaration d’amour, ce serait un engagement. Un témoignage » ». Imprimer puis éditer leur histoire immortalisera leur amour : « J’avais trouvé le secret de l’amour éternel ».

   Le problème, c’est que Marc se découvre, dans le sens laïc et religieux du terme,  une vocation irrésistible d’écrivain. Ce penchant incoercible pour l’écriture l’envahit littéralement comme le prouve le style ternaire lyrique de son constat : « L’écriture n’était pas une souffrance, mais une exploration, une découverte, une libération ». Le personnage de Vasilissa devient plus réel que nature. C’est une compagne totale, émouvante, excitante : « J’eus le sentiment de passer davantage de temps avec Vasilissa en deux heures d’écriture que lors de ces deux  dernières semaines. Je retrouvai l’émotion de notre première rencontre : son apparition dans la foule de l’aéroport de Moscou, la légèreté de ses cheveux blonds, son sourire accueillant (…) Elle déboutonnait son élégant manteau de fourrure. Dessous, elle portait un pull à col roulé très près du corps et un pantalon noir gainait ses jambes, de légères bottines sexy chaussaient ses pieds ». La femme fictive vampirise Marc. L’écriture le phagocyte. Le narrateur présent, absorbé par son projet, devient absent. Il ne s’intéresse plus à sa famille : Vasilissa insistait pour que je partage le repas du soir en famille, mais mon esprit était ailleurs et mon regard, vide ».  Il s’exile par amour,  s’isolant dans sa tour d’ivoire amoureuse et  littéraire,  délaissant ses amis, ne sortant plus, délégant  son travail.  Accroché à son ordinateur, il ne dort plus : l’écriture devient une véritable addiction : « Et plus j’écrivais sur Vasilissa,  plus je l’aimais ». Il délaisse la femme réelle, qu’il comprend de moins en moins et qui le comprend de moins en moins, pour la femme fictive,  au risque de faire éclater son couple. L’écriture métamorphose sa vie : « L’écriture a changé ma vie ». Elle devient un processus de cristallisation. Les propos de Marc rappellent ceux de   Stendhal dans son essai De l’amour : « Au moment où vous commencez à vos occuper d’une femme, vous ne la voyez plus telle qu’elle est réellement, mais telle qu’il vous convient qu’elle soit. Vous comparez les illusions favorables que produit ce mouvement d’intérêt à ces jolis diamants qui cachent la branche de charmille effeuillée par l’hiver, et qui ne sont aperçus, (…) que par l’œil de ce jeune homme (…) ». Marc idéalise Vasilissa, la pare de toutes les qualités. Elle ne se retrouve pas dans la femme décrite par son écrivain de mari qui effectue une espèce de plongée en plein mysticisme littéraire : « Vous savez ce qu’a dit le prophète Isaïe à ses disciples ? ‘Ma parole, qui sort de ma bouche, ne me reviendra pas sans résultat, sans avoir fait ce que je veux, sans avoir accompli sa mission’ ». Il est comme « appelé à » écrire, l’écriture devenant un sacerdoce. Sa vocation s’inscrit désormais dans une espèce de champ religieux.  A partir de ce moment, les connotations religieuses et bibliques abondent dans les propos tenus par le narrateur : « J’étais Marc, le premier des évangélistes », « Enfin, je me sentais digne de ma mission, de ma foi (…) », « Je ressemblais à Moïse descendant du mont Sinaï »….  Son ouvrage se transforme imaginairement  en ouvrage sacré. Publié par l’éditeur d’Armageddon (petit clin d’œil humoristique au lieu symbolique du combat entre le Bien et le Mal dans le Nouveau Testament), il  s’intitule : « L’Evangile selon Marc P. » ! Derrière le narrateur se cache l’écrivain et ses nombreux effets d’humour et d’ironie.

    Comme dans Le bigorneau fait la roue, l’humour, le caractère cocasse des situations et  des personnages l’emportent dans L’homme qui voulait aimer sa femme. Dès les premières  pages, la gaieté submerge le lecteur. Les comiques de mots, de situation, de caractère se tissent.  Les jeux de mots (« Je prendrai un filet de connard, annonça Vasilissa en refermant son menu »), les néologismes (« mistoufler », « ma berbillolette »), les comparaisons (« Son fauteuil sommairement plié gisait à nos pieds, une roue en l’air, tel un pur-sang foudroyé lors de la glorieuse charge d’Eylau »), des péripéties épiques ou exagérées (Atsuko et son œil clignotant  « fait voler à trois mètres de là » l’homme qui a posé une main sur son épaule), des situations rocambolesques (« (…) dans un fracas assourdissant, (je) passai au travers du Placoplatre au-dessus de l’escalier (…) Mes jambes traversèrent le plafond, je laissai une partie de ma virilité sur la poutre (…) », sillonnent le récit, les descriptions et les dialogues. Des personnages excentriques, atypiques, mais attachants entraînent le lecteur dans leurs aventures délirantes, suscitant le  sourire et le rire.

    Comme dans le premier roman d’Hervé Pouzoullic, le lecteur devinent des passages autobiographiques en creux. Il sent une oscillation du « je » entre la fiction et le réel dans les descriptions émouvantes de la Bretagne, de la grand-mère, de l’épouse, des enfants, « putti sortis d’une peinture de Botticelli », dans l’attente de réponses  positives de la part d’éditeurs, dans la critique du monde de l’entreprise... Ce roman plein de fraîcheur, d’humour, de clins d’œil malicieux, de références culturelles, à l’écriture pittoresque, au tempo dynamique sort d’emblée le lecteur de son quotidien et l’entraîne dans de grands éclats de rire.

 

Le bigorneau fait la roue, Hervé Pouzoulic  
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2018/04/25/le-bigorneau-fait-la-roue-6046731.html

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03 juin 2018

Une épine d'acacia au coeur

Une épine d’acacia au cœur      
Neela Govender 
Traduit de l’anglais par René Thibaud   
Editions Gaspard Nocturne (2018)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   image.jpg Dans  l’entre deux du roman autobiographique de Neela Govender, Une épine d’acacia au cœur à la construction circulaire  - le récit s’ouvre sur l’emménagement de la narratrice et se clôt sur son déménagement  -, l’installation dans une modeste  « ferme  abandonnée », située à Ashburton en Afrique du Sud à la fin de la première moitié du vingtième siècle, est l’élément catalyseur qui permet à la mémoire de la jeune Leila Perumal,   âgée de onze ans au début du récit, de rassembler ses souvenirs et de parcourir ses années d’enfance et d’adolescence.

    Issue de l’immigration indienne, la narratrice relate à la première personne du singulier son vécu, son ressenti, son premier amour (« Je l’observais à la dérobée, timidement, paupières baissées.  (…) Il était mon prince charmant, le chevalier qui erre sur son cheval, tuant les dragons et secourant les dames en détresse (…) », ses premiers émois, ses rapports avec ses parents, sa fratrie, ses enseignants. Elle observe avec le regard ingénu et plein de la  fraîcheur de l’enfance la société sud-africaine très cloisonnée où règne une ségrégation ethnique, sociale et sexuelle.  Elle fait part de ses expériences, de ses constats avec spontanéité et  parfois étonnement. Bien que mettant en lumière les problèmes de la société, Une épine d’acacia au cœur n’est pas un ouvrage militant. C’est avant tout le roman d’apprentissage d’une fillette pleine de promesses qui découvre la vie et  se forge un destin.

    Pour vaincre les obstacles  s’opposant à elle, Leila ne peut compter que sur sa volonté de réussir, sa faculté à s’adapter  aux difficultés, à la malice masculine,  à toutes les situations rencontrées sur son chemin. Elle évolue à la faveur du temps qui passe,  de l’expérience, de l’école, de la lecture. Excellente élève, motivée,  elle va à l’école pour satisfaire son appétit de savoir et  de connaissances. Mais aller à l’école est  aussi pour elle une forme de combat  dans une société qui privilégie la scolarisation des garçons (« Mes parents (…) disent que les filles n’ont pas besoin d’apprendre à lire et écrire. Je n’avais que dix ans quand  j’ai commencé à travailler dans les champs de canne. »), où la pauvreté pousse les parents à garder les filles à la maison pour les tâches ménagères et les travaux des champs. Il ne faut pas seulement payer les livres, la scolarité, mais aussi les transports permettant d’accéder à l’école éloignée du lieu d’habitation : « Nous ne pouvons pas payer le train. De toutes façons elle a fait ses cinq années et c’est suffisant pour une fille qui fera la cuisine et le ménage ». Fillette à la forte personnalité, Leila ose s’opposer à sa mère lettrée, autoritaire et  hostile à toute forme de dialogue surtout en ce qui concerne les relations de sa fille avec les garçons. Leila se rend à l’école, après la découverte dans son cartable  de lettres d’un petit ami,  malgré l’interdiction et l’impitoyable colère  maternelles.  Elle tricote alors des cardigans pour des boutiquiers musulmans afin de financer ses trajets : « Je donnais à maman l’argent que je gagnais et c’est ce qui a aidé à payer mon ticket de train pour six mois ». Naïve, innocente au début de la narration ;  elle ne comprend pas que sa cousine Akka est enceinte ; elle évolue et  se métamorphose. Grande lectrice, elle entre dans l’imaginaire et les représentations mentales des écrivains. Chacun sait que la lecture favorise l’ouverture d’esprit de même que l’école et  le dialogue avec des personnes aux pensées et aux croyances différentes. La mort brutale de son jeune cousin, l’apprentissage des Ecritures donné par ses professeurs, les conversations avec sa cousine Maliga, qui prêche désormais le christianisme,  instaurent le doute en elle. Elle réfléchit sur caractère relatif des pensées, des croyances, des coutumes. Elle acquiert du recul par rapport à son milieu et à la religion hindoue.

    Leila montre que les Indiens, repliés sur leur culture,  ploient sous le poids des traditions, des superstitions, des tabous. Le sang menstruel est considéré comme impur.  L’oncle Armugam pense que « quelqu’un a dû  (…) jeter un sort » au père  malade de Leila. La mère use d’une médecine traditionnelle fondée sur la foi : « Elle alluma l’autel et fit brûler du camphre dans un plateau de cuivre qu’elle passa trois fois autour de moi ». Des offrandes, des sacrifices  sont faits aux différents dieux afin d’entrer en communication avec eux et d’obtenir leurs faveurs. Divers tableaux donnent à voir la vie quotidienne des femmes : la lessive à la rivière («(…) on dévalait jusqu’à notre coin de lessive préféré. La rivière y faisait deux grands bassins. Près de l’un d’eux un gros rocher plat nous servait de pierre de lavage (…) »), la toilette dans le cours d’eau.  Les jeunes élèves sont harcelées sexuellement par leurs professeurs hommes.  Mais c’est aussi grâce au regard de ces hommes porté sur elle que Leila comprend qu’elle est jolie.

 

    Une épine d’acacia au cœur est non seulement le roman d’une famille indienne modeste  en Afrique du Sud durant l’apartheid, c’est aussi le roman de ce pays dont la réalité est  sombre pour les plus humbles malgré la beauté  des mimosas, des eucalyptus et des acacias. La misère,  les inégalités sociales, la vénalité du propriétaire blanc envers Johny Perumal (« Ceux-ci, à chaque fois que la rivière était basse irriguaient délibérément leur terrain tous les jours, nous empêchant ainsi d’arroser nos légumes »), la ségrégation sévissent : « Les wagons pour les Africains et les Indiens étaient en tête de train et s’arrêtaient au-delà du quai qui, lui, était réservé  aux Blancs (…) Sur les quais il y avait des bancs mais ils étaient pratiquement tous réservés aux Blancs.  Si on allait s’y asseoir un policier venait nous chasser et nous menaçait des menottes et de la prison si nous recommencions. Même dans le métro les entrées étaient séparées pour les Blancs et pour les non-Europeans » ». Ces constats dépourvus de véhémence constituent un  témoignage émouvant et montrent la révolte latente de l’écrivaine. Derrière la narratrice apparaissent l’auteure et son observation précise de la société.

    Dans ce récit d’une tranche de vie  où apparaît la vision d’une fillette qui se libère progressivement du carcan des préjugés, des traditions, d’autres récits, - ceux  du père, des membres de la famille -  , des discours, s’enchâssent, immergeant le lecteur  dans la particularité des sentiments, des mœurs de toute une société.  Le lecteur est d’emblée plongé dans un lointain ailleurs avec l’emploi  de prénoms indiens («Thatha »), d’expressions et de  termes étrangers : « thali », « dhoti », « Intshebe », « Hamba khale »,  la référence à des produits exotiques : « le bétel ». L’écrivain utilise le réel pour construire la fiction et montrer la montée de la conscience chez une adolescente pétrie de force intérieure,  de bonheur, de confiance en l’avenir.

    La tendresse,  l’émotion, la poésie (« Le saule pleureur, avec ses branches qui frôlaient la surface de l’eau, était comme une mère protectrice aux longs cheveux tombant à ses genoux. ») colorent cet ouvrage réaliste  qui, après s’être ouvert sur une arrivée,  se clôt sur un départ avec ses douloureuses déchirures : « J’ai marché sous les acacias, laissant les épines me piquer et pénétrer la plante de mes pieds nus. Elles ne me faisaient pas aussi mal que celle qui était enfoncée à jamais dans mon cœur » et  sur une  entrée dans une nouvelle vie porteuse de rêves et d’espoir. Dans ce roman en boucle de Neela Govender, il existe toute une mystérieuse complicité entre l’histoire narrée, l’imagination organisatrice et la structure romanesque. La présence diffuse de Neela Govender,  dans tout le roman, s’impose dans cette stratégie narrative esthétique.

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24 mai 2018

La vie est toujours vécue dans l’attente d’une histoire d’amour

La vie est toujours vécue dans l’attente d’une histoire d’amour
Pierre Geneste   
Editions l’Astre Bleu (2018)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

   image histoire.jpg Après deux cent quarante deux jours passés à bord d’un petit catamaran, le narrateur  de La vie est toujours vécue dans l’attente d’une histoire d’amour de Pierre Geneste et son compagnon de bord accostent à Barcelone. La terre s’ouvre désormais à eux avec ses multiples possibilités de voyages : « Au randonneur du rêve que j’étais ainsi devenu, s’ouvrait une nouvelle voie que la terre m’invitait dès lors à parcourir ».  Après ce temps de césure dans sa vie, le narrateur bénéficie encore des mois  d’été pour musarder à sa guise. Il circule alors dans les rues de la capitale française répondant « à l’appel de la corne de brume du Paris délaissé », refusant le Paris touristique. La ville est comme une femme à conquérir avec douceur et lenteur : « Une ville vous reçoit avec précaution. / Elle peut se montrer farouche et même hostile si vous l’approchez en conquérant. Elle se fera tendre et hospitalière si vous l’accostez avec lenteur et sérénité ».   Elle ouvre ses bras et  entraîne le flâneur dans des lieux appartenant à une époque reculée où des amitiés métissées se tissent. Le narrateur qui esquisse sa vie intérieure et ses déambulations affiche une soumission au hasard, va à la rencontre de son destin.

     Les odeurs, les lumières des rues parcourues, des photographies dans un café  font surgir chez le narrateur des souvenirs : « Bien que des années, en effet, aient dû passer, je reconnais en Baba Raga, le dégingandé de la photo La  fille a dû rester dans quelque maison bordée de palmiers, à l’abri des poussières, du sable, des klaxons et des voix, sans cesse remués par le vent de la rue. /  Je revois éclore,  à travers eux, les bougainvillées multicolores, ombragées par les immenses arbres à fleurs du temple, le long des murs de torchis rose de notre demeure, dans la ville de Jaipur ». Le temps retrouvé se superpose au temps réel. Le protagoniste glisse du réel vers les souvenirs,  vers l’imaginaire. Le passé se réactive perpétuellement par le présent : « Les journées s’y écoulent sur le rythme lent des pays d’Orient où j’ai longtemps vécu. Y ressurgit l’ombre docile du temps que sont les souvenirs lorsque la mémoire en a estompé les contours tumultueux. Les odeurs des épices gonflées de soleil qui accompagnent les plats des peuples du Sud en portent la gaieté, la vivacité, l’ironie et la déraison ».  A travers de nombreuses images de liquidité, du champ lexical marin, la vie coule. L’écriture esthétique de Pierre Geneste utilise tous les procédés de la poésie : les métaphores (« Bien avant qu’une aube rougeoyante ne jette, en s’étalant, un coup d’éponge sur le tableau de la nuit »), les personnifications qui donnent vie et âme aux éléments, aux objets, (« Le banc me reçoit dans un soupir de fer handicapé », « La lune avait continué son tour de garde »…), l’antéposition des verbes (« Elle claque, la pluie »), moyen de soulignement, les anaphores (« Je me souviens de ses yeux qui regardèrent les miens et s’en étonnèrent / je me souviens de sa bouche à laquelle une gorge prêtait un rire sain parce que sans conditions. / Je me souviens de ses cheveux en mèches de blé qui battaient sous le vent et que la pluie jouait à lui dérober / Je me souviens (…) », les synesthésies (« Le parfum de pierre mouillée, acidulé, du chemin d’eau, se développe à mesure que je descends les rues bigarrées »), les  retours à la ligne, les blancs… dans de courts chapitres, d’une demie page quelquefois, correspondant à un tableau, un songe, une anecdote.  Parfois un court poème inséré dans le texte ferme une page, « Vers ce regard / je remercie la fille qui a sur pour moi / sur l’été / poser un si joli bouquet de neige », point d’orgue résonnant dans l’esprit et le cœur du lecteur.

      La réalité et les rêveries s’imbriquent. Le narrateur surprend des moments fugitifs, saisit les rapports intimes entre les éléments,  la beauté éphémère de chaque instant. Le monde imaginé, (« Cueillir, comme le font les magiciens, chaque étoile de la nuit, la faire réapparaître le jour en éclats de soleil au travers des feuillages doucement chahutés au moindre souffle d’air, froid ou chaud selon les saisons »), les souvenirs, possèdent une force  poétique  fabuleuse. Les mots font surgir d’autres continents, des univers somptueux en couleurs, en formes, en sons, en parfums. Ils sollicitent tous les sens,  permettent de ressentir la moindre vibration de la vie, de savourer chaque moment vécu. Cet univers poétique dévoile le réel, renouvelle la vision du monde, suscite l’étonnement, l’éblouissement, l’émerveillement. Tout un flux se crée par la coulée des images, par un tempo fluide, par des paysages voilés par des rideaux de pluie.

    Il pleut souvent dans La vie est toujours vécue dans l’attente d’une histoire d’amour. La pluie, genre de synecdoque des mers parcourues par le narrateur, est comme un retour de cet homme vers son domaine maritime.  Le champ lexical de l’eau, du monde aquatique et marin circule dans tout l’ouvrage. L’eau, élément féminin, sous ses différentes formes,  est le fil conducteur aimé et apprécié des errances du narrateur, la substance de sa rêverie. C’est par un jour pluvieux qu’il rencontre la sublime et aérienne Iléona. Ce  jour-là, le narrateur pénètre, pour s’abriter, dans le Café Musical dont « l’enseigne (…) est tapotée par l’eau qui coule du ciel égratigné ». Dans cet univers clos, protecteur, enchanté, tenu par Baba Raga, musicien plein de sagesse, fils de l’Inde secrète et mystérieuse, il rencontre une fille presqu’irréelle,  aux cheveux couleur de blé, à la démarche dansante et légère,  serrant dans sa main un ouvrage à la « couverture de papier cartonné. Rouge » : Poètes maudits d’aujourd’hui. Son cœur s’emballe.  Après avoir patienté tout l’été, il obtient un rendez-vous avec cette jeune femme qui « portait en elle la beauté d’une lame, lorsque celle-ci accorde à la brise l’ondulation lente ou rapide d’une étreinte marine ». Il arpente les rues de Paris en attendant de la retrouver dans un restaurant thaïlandais.  Le repas devient voyage  de rêve extraordinaire aux saveurs et parfums délicieux partagé entre le silence laissant libre cours à l’imagination et les conversations dans une espèce de halo magique.

    Le narrateur,  dans sa  quête de la plénitude de la vie, dans son témoignage d’une transcendance poétique,  observe, contemple, s’élève vers un idéal, dans le « miracle d’une prose poétique, musicale (…) s’adapt (ant ) aux mouvements lyriques de l’âme, aux ondulations de la rêverie, aux soubresauts de la conscience » (1). Son univers imaginaire atteint l’infini : « L’horizon s’éteindra avant que ne vole en éclats / la convergence des parallèles. / Je suis bien décidé à rejoindre ces deux lignes sur l’horizon, / où nager et voler se confondent ». L’air et l’eau dans son univers imaginaire ne font plus qu’une permettant l’accès au bonheur.   Le langage poétique saisit l’univers en positif dans la vie et dans le monde environnant, voyages réels et rêvés donnés par une écriture à la fois aérienne, métaphorique et imagée dont l’élément liquide est le fil conducteur.

     Mais le narrateur ne perçoit pas que la beauté sublime du réel. Il n’est pas qu’un rêveur. Conscient de la bêtise humaine, du racisme, de l’absurdité et de la cruauté de la guerre destructrice, il dénonce par petites touches le mal existant. Il constate que  la pauvreté est une tragédie ajoutée à celle de la guerre : « les pauvres paysans sur le marché de la viande humaine (n’étaient) que de la chair à canons » durant la Première Guerre mondiale. Il jette un regard désapprobateur et ironique sur les policiers en civil, querelleurs, arrogants,  qui brutalisent un vendeur africain ambulant : « Mais le flic, exalté par une trop furieuse idée de lui-même, n’avait pas eu le réflexe aisé de les écouter. La poésie n’était pas son fort, et le langage des arbres un concept bien trop abstrait pour qu’il daigne s’y intéresser ». Il dénonce, avec une écriture esthétique, un rythme lyrique ternaire,  l’exploitation des enfants dans les « bouches de feu » de « Firozabad, la cité du verre. Firozabad, la cité des ouvriers du feu, de la chaleur invraisemblables aux fourneaux des usines, de la fusion du verre, de la violence de ses éclats ».  Seuls l’empathie, l’amour porté à une femme ou à autrui, le rêve, la poésie, le voyage réel ou par les sensations « aide (nt) le destin à rompre les amarres ».

    Plonger dans la lecture de La vie est toujours vécue dans l’attente d’une histoire d’amour, un ouvrage destiné aux esprits délicats et aux esthètes, de Pierre Geneste qui cisèle ses phrases à la manière d’un orfèvre,  c’est s’embarquer pour un voyage onirique inoubliable.

 

 (1) Extrait d’une citation  de Baudelaire dans une lettre à une lettre à Arsène Houssaye.

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07 mai 2018

La Dame aux Nénuphars

 

La Dame aux Nénuphars   
Viviane Cerf      
Editions des Femmes, Antoinette Fouque (2018)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

   Imzage la dame aux nénuphars.jpg Se plonger dans la lecture de La Dame aux Nénuphars de Viviane Cerf est l’occasion de découvrir une nouvelle plume avant-gardiste.

    En effet,  Viviane Cerf s’écarte des normes et des codes  habituels du roman.  Dans ce  long récit-poème en vers libres, à l’écriture  spontanée, s’ouvrant sur une action, « Tu sonnes »,  le lecteur se heurte d’emblée au pronom de la deuxième personne du singulier. Cette situation d’énonciation originale l’interpelle tout comme l’interpellent la mise en page du texte avec ses longues strophes hétérométriques et l’utilisation nouvelle du langage poétique.   Le mot n’est plus un objet rare, recherché  et esthétique comme dans la poésie du Parnasse par exemple. La dénotation l’emporte souvent sur la connotation. Les mots, avant tout,  concrétisent des émotions, des sensations, des visions, par touches  juxtaposées, à la manière d’un tableau pointilliste,  en donnant accès à l’essentiel du ressenti, du vécu, de la réalité : « lui, avant, marié. / Elle qui l’a quitté ». Des phrases nominales, des anacoluthes, l’omission des conjonctions de subordination et des « ne » de négation,  des groupes verbaux postposés,  (« On peut pas couler, elle dit »),  la répétition des compléments (« toi qui les traverse  les ponts ») créent par moment un style raboteux et un rythme heurté matérialisant la souffrance de la narratrice, une adolescente « étrange ». Au fil des pages, le lecteur voit les phrases se construire, correspondant à des courants de conscience ininterrompus.

    Des constats se succèdent dévoilant, dans toute la force du terme,  le réel et le vécu de la jeune narratrice. L’adolescente,  personnage sans nom, double de « la jeune fille au banc » emplie de tristesse,  enfant non désirée par ses parents,  née dans « une petite ville industrielle »,  a subi la violence paternelle, la souffrance, la faim. Elle vit désormais à Paris, « Paris sublime », la ville lumière : « Paris éclairé, illuminé (…) » aux nombreux monuments à découvrir et à contempler. Le lecteur suit la jeune fille dans ses nombreuses errances qui l’aident parfois à oublier : « Tu préfères : retourner, longer la Seine. / Ses reflets dorés, un peu. / Couleur automne : tu aimes. / L’automne ».  Mais cette ville libératrice peut être aussi  terriblement angoissante. L’adolescente ressent une sensation d’étouffement, d’enfermement  dans les ruelles de Montmartre : « C’est étroit. / Très. / Tout, comme resserré. / Toi comme oppressée ». Ses désirs, ses questionnements et  ses angoisses se tricotent, négatifs ou positifs, au fil des rues.

    Les pérégrinations et le hasard   font rencontrer à l’adolescente des lieux, des personnes.    Comme dans les contes de fées, les noms des personnages sont choisis en fonction de critères exprimant leur caractère, un élément de personnalité… La jeune fille vit  une sorte d’expérience initiatique qu’elle confie à « Chagrin », confident accueillant et amical, personnage plein de mystère comme tous les autres personnages rencontrés. Chagrin joue le rôle du bon samaritain rempli de compassion. Il comprend la souffrance de l’Autre car il a souffert lui-même : « Lui, depuis, qui erre, erre comme une âme en peine dans le lycée. / Et qui boit, beaucoup, pour oublier. » Il l’écoute. Elle connaît  un amour merveilleux puis douloureux avec « Automne »,  un bel homme « aux yeux vert sapin ».  Elle  lie connaissance avec « La Dame aux nénuphars » avec qui elle visite musées et monuments. Cette femme l’initie à l’analyse des regards, (« Les gens ne savent pas cette énorme ressemblance. / Entre leurs yeux et les fleurs. / Leurs yeux nénuphars ».),  à la prise de conscience de la vieillesse, à la marche du temps,  à l’art.

    La Dame aux Nénuphars tisse subtilement présent et passé,  récits, discours et descriptions. Cet ouvrage concentre un certain nombre d’images empruntées à la réalité urbaine. Les maisons semblent animées d’une vie autonome, elles ont l’air de monter créant tout un dynamisme  poétique, donnant l’impression que la verticalité se substitue à l’horizon : « Les immeubles haussmanniens, de longues tiges ».  Mais la nature n’est pas absente, elle s’inclut métaphoriquement dans la ville avec des substantifs appartenant souvent  au champ lexical de la botanique  comme le mot « tige » par exemple. L’homme aimé  a « Des yeux vert sapin ».  Vert, la couleur du dynamisme végétal, de la nature, sapin, le conifère forestier. Il sent l’automne.  L’odorat permet de quitter la ville, de s’en aller dans un continent de bien être. Le  parfum boisé d’Automne embarque la jeune fille dans une volupté olfactive envoûtante.  La voix rauque « sifflante comme une bourrasque de grand vent » de l’homme  la fait s’envoler dans un ailleurs immense et mystérieux. La cathédrale visitée avec lui se transforme dans l’imaginaire de l’adolescente  en forêt : « Une forêt de bouleaux. / Si droits, si minces, si blancs, se dressant tout raides vers le ciel bleu ». Imagination, rêve, réel se conjuguent de façon poétique. L’entrecroisement des différentes sensations, olfactives, visuelles, gustatives (« Le sel sur les lèvres »), auditives (« Le bruit des vagues ») transfigure le réel, crée un univers onirique. 

    La Dame aux Nénuphars entre aussi en résonance intime avec la peinture. Le titre de l’ouvrage est un clin d’œil à Monet et à ses nymphéas à laquelle la narratrice fait souvent référence : « Les paupières, comme les pétales rosés des nymphéas de Monet ». Elle évoque aussi d’autres peintres, Vinci et son aptitude à peindre « la bonté, la tendresse ». Ce long récit-poème devient lui-même tableau avec ses touches de couleur, « des points rouges », « le rouge orangé / Et le doré / Bleu, orange, doré », ses jeux de lumières : « Face au Pont-Neuf, illuminé, doré, trait d’or/ Face à la masse sombre de l’île de la Cité ». Au cœur des confidences de l’adolescente s’épanouit une œuvre d’art, un tableau coloré donné à voir par l’écriture, dans un texte qui oscille entre langage prosaïque et art pur.

    L’écriture de Viviane Cerf, au tempo lyrique,  est particulière, novatrice. L’expression d’impressions fugitives, les angles de vue inhabituels, la mobilité des phénomènes rappellent la peinture impressionniste. Mais l’ouvrage de Viviane Cerf n’est pas seulement porteur de nouveauté, il est aussi émouvant et touchant.

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29 avril 2018

L'âme, échanson de l'Esprit

L’âme, échanson de l’Esprit      
Catherine Mauger-Trouiller  
Editions Catherine Mauger-Trouiller (2018)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

  image l'âme.jpg Au fil de l’âme… L’âme, échanson de l’Esprit, un titre pluriel vibrant de beauté et de spiritualité croisant différents sens : l’âme, héraut  guidant et protégeant l’esprit pour donner pleinement vie au corps. L’âme tournée vers l’Esprit, la Sagesse suprême, la Lumière divine. Titre, jeu de mots plein de joie : l’âme et chanson de l’Esprit. Un titre annonçant l’aventure d’une vie où le visible et l’invisible se marient, où le corps se libère de sa « bogue de chair »,  de sa  matérialité, accède à l’immortalité : « L’âme étincelle divine / sur la crête du cœur, / frappe le rocher des entraves, / fait jaillir la source de l’immortalité ! ». Un titre qui annonce des poèmes nous catapultant hors du temps qui emprisonne, nous permettant d’effectuer des voyages intérieurs intenses. Un titre qui tient ses promesses.

    Des fils ténus se tissent pour relier les poèmes de Catherine Mauger-Trouiller, le temps d’une journée atemporelle : « Soleil levant », « Plein midi », « Soleil couchant »l’âme poursuit sa quête de la plénitude. Elle s’éveille le matin, (« L’âme  nomade, reliée à sa corde d’argent, revient de son voyage nocturne ») après avoir voyagé dans le pays des rêves. Dès la naissance du jour, elle se tourne vers le Très Haut : « Voici le point du jour. // Mon âme en joie / se tourne vers Toi ». Puis elle « pérégrine » suivant « le fil d’Ariane »  qui la conduit vers « la vraie Vie », une Vie bienveillante, lumineuse, joyeuse, sensible aux voix de la nature, au symbolisme des éléments. Elle va au-delà des apparences, accède au mystère des choses,  à une sorte d’essence, loin du matérialisme de notre société. L’âme procède par cercles, suit le circuit de la Terre : « Le chemin de l’âme pérégrine ondoie en larges cercles concentriques, dans les courants astraux du monde passant, jusqu’aux confins de la limite ». Elle circule dans un dynamisme fait de rondeurs, de douceurs afin d’accéder à l’Amour : « elle chemine sous l’impulsion divine, à la recherche d’un paradis, d’un grand Amour pressenti ». Le négatif, la mort existent, c’est  certain : « Une âme endormie, Blanche neige dans son cercueil de verre »,  mais l’âme les dépasse  dans l’attente d’une éventuelle « résurrection du corps », d’une transfiguration  dissolvant la mort dans la vie, dans l’esthétique totale : « La transfiguration ? // Un processus atomique / de dissolution et de recréation, / de mort et de résurrection. // De la chenille… au papillon…  // De l’humain… au divin… ». L’âme vibre  dans un monde sans turbulences, même « dans l’œil du cyclone », dans des bouffées d’émerveillement, dans la confiance et l’éblouissement de la Vie.

    La vie est une page qui s’écrit chaque jour. La poétesse soulève  la question de l’écriture, de la page blanche : « Que vais-je écrire aujourd’hui / sur cette page blanche ? ».  Elle joue avec la mise en page, avec la page vierge, concrétisation du  silence.  La pureté de la poésie  permet à la poétesse d’accéder à l’esthétique du spirituel, au sens de la Vie.

    L’écriture libre, la poésie affranchie des règles de la versification classique,  la concision, la concentration des poèmes,  les vers rayonnants et brûlants de chaleur et de lumière de la poétesse visionnaire, de la poétesse mystique qu’est Catherine Mauger-Trouiller, captent le moindre instant fugitif et précieux de l’existence. Les mots sont des outils qui permettent la médiatisation entre l’âme, l’Esprit et soi-même. Les métaux précieux, l’or, l’argent, les boissons aux vertus magiques (« l’élixir »), l’eau pure et cristalline, (« son eau diamantine »), la luminosité, projettent le lecteur hors du temps dans la beauté de la Création. Catherine Mauger-Trouiller concrétise cette beauté en semant quelques peintures d’univers surréels de Michelle Di Benedetto au fil des pages de son recueil. Les mots et les couleurs s’unissent alors  pour donner à voir la Beauté visible et invisible.

    Le recueil poétique de Catherine Mauger-Trouiller est un véritable hymne à la vie, à la confiance, à l’espérance : « Allégresse, Espérance et Bonheur / harponnent les cœurs ! ». Découvrir la Beauté étincelante  dissimulée au fond de soi, contempler l’univers, aller au-delà, se délester de l’inutile, sont des gages de liberté et d’épanouissement.

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25 avril 2018

Le bigorneau fait la roue

Le bigorneau fait la roue
Hervé Pouzoullic
Editions Anne Carrière (2016)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    image Bigorneau.jpgLe titre du roman d’Hervé Pouzoulic, Le bigorneau fait la roue,  donne d’emblée le ton. L’humour du personnage  principal et de son créateur l’emporte en effet pour la plus grande joie du lecteur. Loin de se prendre au sérieux, Hervé Pouzoullic éprouve autant de plaisir à écrire son ouvrage  que le lecteur à le lire. L’écrivain  embarque son lectorat dans un récit à la première personne qui constitue une quête ludique  engageant des valeurs essentielles de l’existence : trouver un sens à sa vie et rencontrer l’Amour.

    Marc Polovic,  le bigorneau et  le narrateur, est un étudiant de vingt deux ans, d’origine bretonne. Immature, rêveur, doué, mais peu sûr de lui, il échoue à ses examens  universitaires par manque de travail. Peu satisfait de son enveloppe corporelle, (« oui, j’étais moche ! Mais les mots me servaient de lunettes noires et de crème de beauté. Je me tartinais de Courteline en guise de Biactol, de Beaumarchais au lieu de savon surgras Rogé Cavaillès ») il a très tôt pallié à son physique ingrat et compensé  son absence de  sens de la répartie en  se plongeant dans l’apprentissage des auteurs et en citant  romanciers et  dramaturges : « Je me droguai aux romans, me piquai aux nouvelles, sniffai de la poésie. Très vite, les bons mots des Grands giclèrent en rafales. Je braquais mon entourage avec Voltaire, tirais au canon avec Scarron, dégoupillais des alexandrins et faisait tout sauter, moi compris. J’étais le Rambo des bons mots ». Pourtant malgré son humour et ses belles phrases, à vingt deux ans,  à son grand désespoir,  il n’a pas encore rencontré l’amour.

    Las de n’avoir « jamais passé plus de trois jours avec une fille avant qu’elle ne (le) quitte », en se fondant sur l’exemple  de ses parents, il conclut que l’incompréhension est le secret de la durée d’un couple.  Il décide alors de trouver l’amour à l’internationale : «  (…) l’incompréhension au sein du couple est l’essence même de l’amour durable. Les Françaises ayant tendance à me comprendre et me plaquer au bout de trois jours, je tomberai donc amoureux… à l’international ! ». Cette solution semble  en effet la meilleure  pour lui.  Marc  va d’abord vivre une merveilleuse histoire d’amour avec une jeune et jolie italienne, Veronica.  Malheureusement,  au bout de seize mois, une rupture advient. Puis après un long temps de souffrance, ayant un peu mûri, obtenu son diplôme,  papillonné dans le monde du théâtre, il décroche un travail qui lui offre l’opportunité de se partager entre la France et les USA. Il rencontre alors le sublime docteur Karol Krusel, « une jeune femme américaine, oncologue de formation, MBA Harvard, de sept années (s)on aînée ». Il entretient avec elle une relation amoureuse de deux ans. Mais « un délit fédéral » va entraîner la séparation des deux amants. Ensuite,  il lie connaissance avec Vassilia, une Russe superbe et magique.

    Chaque rupture entraîne le désespoir du jeune homme fort sensible.  Huit mois de souffrance concrétisés par le leitmotiv,  « Dévastation, sevrage, intériorisation, rage, relèvement » sont nécessaires  à Marc pour se relever de ses peines et recommencer à vivre.

     Malgré ces pathétiques ruptures, l’humour domine dans l’ouvrage. Les comiques de mots, de situation, de caractère se tricotent.  L’écrivain joue  sur le caractère de son personnage (« Au rythme où j’avançais, Veronica serait ménopausée avant que je sois diplômé »), sur les situations (« (…)  je venais de sacrifier ma virginité sur l’autel d’une démarche militante. Mon premier rapport sexuel se présentait comme un acte politique non consenti ! »), multiplie les jeux de mots  comme les zeugmas : « Nos yeux s’emplissaient  d’horizon et nos narines de sel », engage des dialogues  savoureux, (« - (…) Je dis juste que nous n’aurions rien contre, ton père et moi, si tu nous ramenais à la maison, comment dire … une Bretonne ou une Normande. /- Vous voulez une armoire ? »).  De même, ses diverses remarques (« ma connaissance de la littérature américaines était aussi développé que les biceps d’Elie Semoun »)  suscitent le rire ou le sourire du lecteur et le divertissent. L’ironie égratigne aussi de légers coups de griffes amusés les touristes (« (…) la Villa Borghèse, Via Pinciania où fleurissent les boutiques de luxe et les Allemands en tongs »), les classes sociales hyper aisées (« Un modeste trois cents mètres carrés pour faire la fête (…) »)… Le sourire l’emporte toujours  dans ce roman, avatar du roman d’initiation, où notre bigorneau murit et évolue au fil des pages.

    La tendresse, l’émotion  ne sont  pas absentes de cet ouvrage lorsque le narrateur  relate  ses souvenirs d’enfance en Bretagne, les liens chaleureux  tissés avec une grand-mère aimante et compréhensive qui transmet  à son petit-fils la force de grandir et de vivre en lui donnant des leçons de vie et d’amour,  « Profites-en pour t’aimer davantage ! Laisse vibrer ton âme, donne-lui la place de grandir et de t’épanouir en toi »,  en lui communiquant son énergie, « « Ses doigts déformés par la vie et le don de soi prirent mes deux mains dans les siennes et dissipèrent les nœuds énergétiques à l’origine de mes innombrables blocages ». Le narrateur entrelace avec attendrissement le présent et  les souvenirs passés. On sent tout une oscillation du « je » entre fiction et réel dans la description des moments vécus en Bretagne. L’écriture devient alors poétique : « Le frêle portail blanc de la maison m’apparut enfin, doucement agité par la brise marine. La nuit tombait, et une clarté diaphane baignait la cuisine dans laquelle ma grand-mère avait passé une grande partie de sa vie.  Cette lumière brillait moins fort que par le passé, mais toujours me réchauffait le cœur ». Les adjectifs, les adverbes disent la fragilité, la douceur, le caractère ténu de ces tendres et inoubliables fragments d’existence.

    Notre bigorneau,  « fort peu héros » (1) à certains moments est en réalité un héros romanesque  sensible, humain et  cultivé. Une fois son diplôme acquis, il occupe de hauts postes dans des sociétés internationales. Il sait jouer avec ses compétences,  citant Shakespeare pour masquer ses lacunes en anglais. « Les Américains déduisirent de ma prestation que j’étais un leader naturel maîtrisant parfaitement l’anglais ».   L’intertextualité littéraire, théâtrale, cinématographique, picturale se fait profuse dans de nombreux passages : «  là vivait l’acariâtre Thénardière de mon modeste logis »,  « On aurait dit Joe Pesci  dans Casino », « Excellent ! On dirait du Audiard », «  (…) un panneau en mosaïque de pâte de verre déclinait le bleu et le jaune comme les vitraux de Chagall de l’église de Tudeley, en Angleterre ». Marc Polovic n’est pas seulement un personnage qui se contente de  rêver sa vie.  Après s’être heurté à  la malchance, à des échecs,  il devient acteur de son existence.

   Le bigorneau fait la roue d’Hervé Pouzoulic, roman plein de fraîcheur, à l’écriture pittoresque,  dynamique, est susceptible de sortir les lecteurs d’un quotidien morose et de redonner bon moral aux déprimés.

  (1) Expression prise, comme vous le savez, à Stendhal dans LA CHARTREUSE DE PARME à propos de Fabrice.

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