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04 octobre 2020

France Bloch-Sérazin. Une femme en résistance (1913-1943)

 

France Bloch-Sérazin.

Une femme en résistance (1913-1943)

Alain Quella-Villéger

Des femmes Antoinette Fouque (2020)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

france-bloch-serazin-alain-quella-villeger-poche.jpgAu XXIe siècle, dans un Occident devenu frileux où certains sont dans le déni du passé, un ouvrage comme celui d’Alain Quella-Villéger, France Bloch-Sérazin. Une femme en résistance (1913-1943) est essentiel pour ne pas oublier, rester vigilant, défendre l’Homme dans son âme et dans son corps car les bûchers sont loin d’être éteints.

 

Une biographie fondée sur des mémoires plurielles

 

Alors que leurs actions pendant la Résistance n’ont pas eu la même visibilité que celles des hommes, les femmes ont cependant joué un immense rôle à une époque où elles avaient un statut de mineures civiles dépourvues de ce fait des nombreux droits réservés à la gente masculine. La biographie de France Bloch-Sérazin rédigée par Alain Quella-Villéger, de sources fiables, est nourrie d’une solide documentation : témoignages écrits et oraux de souvenirs vécus, échanges épistolaires entre France, son mari et ses proches, recension de lettres issues des archives allemandes, informations puisées dans des archives publiques et privées, archives judiciaires, rapports de filatures, d’interrogatoires…

 

 

Le parcours d’une femme extraordinaire

 

Dans cet ouvrage biographique et historique, s’appuyant sur des mémoires plurielles, le lecteur suit le parcours de France Bloch-Sérazin, jeune résistante, guillotinée une semaine avant ses trente ans.  Fille de l’écrivain Jean-Richard Bloch, « lettré engagé plus qu’homme politique », agrégé d’histoire et de géographie, et de Marguerite Herzog, sœur de l’écrivain André Maurois, la jeune France est élevée dans un milieu d’origine juive, « ayant choisi la laïcité et le rationalisme », ancré à gauche, intellectuel, cultivé, loin de tout esprit dogmatique, ouvert et aimant. Elle mène une enfance heureuse et épanouie à la Mérigote  à Poitiers: « La Mérigote offre la paix familiale, le calme rural, la fuite salvatrice de la province et les conditions d’une pensée qui s’élabore loin des cénacles et des idées reçues ». Enfant sensible animée d’un grand amour de la vie, élève douée, elle pratique l’allemand, « lit dans le texte les poésies de Schiller ou d’Höderlin », joue du piano, dessine. Elle réussie deux baccalauréats : celui de philosophie et celui de mathématiques. Licenciée en chimie, « elle est une des premières femmes » à obtenir une allocation de recherche. Indignée « devant les injustices de la société, devant l’exploitation de l’homme par l’homme », « dominée par un besoin absolu de vérité », elle s’engage très tôt dans le militantisme et dans l’antifascisme, puis se marie avec Frédéric Sérazin, un ouvrier métallurgiste, membre actif du parti communiste, syndicaliste, père d’une fillette, Eliane.

 

Un engagement responsable et conscient

 

Remplie d’empathie, généreuse, intelligente, cultivée, baignant dans un univers opposé à l’humiliation, à l’avilissement des humains, sensible à la misère et à l’injustice, attachée à la liberté, ardente patriote, c’est donc naturellement que France, lucide, s’engage dans la Résistance, malgré un mari tendrement aimé et un bébé adoré, entièrement consciente des risques et des conséquences de cet engagement : « Elle prévoyait depuis longtemps son arrestation, elle n’avait pas été surprise ». Dans la France d’avant guerre quand montent les fascismes puis dès l’entrée en guerre, elle s’engage, ayant toujours l’espoir d’une société nouvelle où triompheront la justice et la liberté. Pendant la guerre, oeuvrant dans la clandestinité, elle utilise toutes ses compétences pour lutter contre les ennemis des droits de l’Homme : elle fabrique des bombes artisanales pour les Résistants, imprime des tracts puis les distribue la nuit, colle des affiches, confectionne de petits drapeaux qu’elle colle sur les murs et les arbres le 14/07/1941… Elle prend de nombreux risques pour le triomphe de ses idéaux humanitaires et de la liberté. Cette militante a en effet effectué de nombreuses actions en dépit de la brièveté de sa vie.

Même incarcérée, torturée, cette jeune femme douce reste digne, « calme, sereine, soutenue par la force de l’idéal qui était vivant en elle », solidaire à l’égard des autres détenus. Ses pensées se tournent constamment vers son mari et ses enfants, (elle considère la fillette de Frédo comme la sienne), prévoyant tout pour que le petit Roland, âgé de deux ans et demi lorsqu’elle est guillotinée, soit protégé. Frédo et elle mobilisent toutes leurs ressources pour que leur enfant soit heureux. Frédo, qui sera incarcéré dans un camp puis abattu par la Gestapo, lui confectionne et lui fait parvenir malgré les difficultés des jouets en bois : une toupie, un avion... France organise la garde et la protection du petit garçon, envoyant des lettres codées à l’amie de confiance qui veille sur lui : «  Je souhaite très vivement que votre projet puisse être mis à exécution, et que vous emmeniez Roland au début du mois de juin. Paris l’été est très malsain, il ne le supporte pas, c’est pourquoi j’y attache bcp d’importance ». Toutes ces recommandations, cet intense amour parental bien qu’amputé par l’éloignement, portent leurs fruits comme le prouve le témoignage de Roland Sérazin, en 2009 : « Plus tard, ‘adulte’, il m’a été demandé un jour de définir mon enfance par un adjectif ; aussitôt m’est venu le qualificatif d’’heureuse, une enfance très heureuse’ ».

 

Un ouvrage historique de mémoire rigoureux

 

France Bloch-Sérazin. Une femme en résistance (1913-1943) d’Alain Quella-villéger, agrégé d’histoire et docteur ès-lettres en histoire contemporaine, est un ouvrage clair, bien structuré et bien écrit, au rythme haletant. Cet ouvrage historique rigoureux, complet et fouillé, pragmatique, confrontant les témoignages, les points de vue, les mettant en miroir, les faisant dialoguer, se lit aussi comme le roman émouvant et bouleversant d’une vie. C’est un vibrant hommage destiné à une femme courageuse, - conservant toujours sa dignité, sa féminité, comme l’explique Marie-José Chambart de Lauwe, prisonnière en même temps qu’elle : « Devant ma porte, on l’arrêta, puis on lui mit les menottes. Elle était amaigrie et très pâle ; il y avait alors à peu près quatre mois qu’elle n’était pas sortie : malgré tout, il n’y avait aucun laisser-aller dans son allure, aucun abattement dans ses yeux, aucune dureté non plus » -, devant ceux qui cherchent à l’avilir. C’est aussi un hommage à ses compagnons de lutte. Elle et eux remplissent d’admiration leurs bourreaux eux-mêmes : « Le président du jury avant de lever la séance avait rendu hommage à leur courage et s’était excusé de devoir les condamner ». C’est également un hymne à la vie : « Marianne (son prénom de prison) ne tremblait certes pas devant la mort, mais elle avait follement , disait-elle, aimé la vie. Elle y était puissamment enracinée par tous les êtres chers qu’elle aimait, par les petits surtout qui avaient besoin d’elle et qu’elle abandonnait ; elle aimait aussi la vie en elle-même, parce qu’elle était jeune, saine et équilibrée et que la route s’ouvrait devant elle ». Tous ces Résistants luttaient par amour de la vie, (« Je n’ai pas peur de la mort : j’aime mon pays et je meurs pour sa libération, comme l’ont fait mes amis » dit France), pour le bonheur des générations futures. Ayant foi en l’avenir, ils étaient des porteurs d’espoir, loin du manichéisme et de l’idéologie mortifère des différents fascismes. Leur violence était une réponse à une violence indicible et inacceptable. C’était la violence et la voix de l’Homme bafoué, en danger de mort construisant un Futur.

Grâce à l’ouvrage d’Alain Quella-Villéger, ces voix se font encore entendre. Les témoignages et les photographies de France – conjuration de la mort, restitution du passé - donnés à lire et à voir immortalisent la jeune femme, permettent de la connaître et de la reconnaître. Ce n’est souvent que longtemps après la guerre que ces femmes et ces hommes méritants sont reconnus et entrent dans l’Histoire. « Le chemin qui mène à la mémoire glorieuse de Frédo Sérazin et de France Bloch-Sérazin ( n’a pas été ) si facile ». Ils sont décorés à titre posthume. « Fait chevalier de la Légion d’honneur, il (Frédo) reçoit à titre posthume, le 7 novembre 1958, la croix de guerre avec palmes et médaille de la Résistance. / Pour son épouse, c’est plus compliqué encore – elle est une femme, ne l’oublions pas ! ». « Le 17 décembre 1959, France Bloch-Sérazin est à son tour décorée à titre posthume : chevalier de la Légion d’honneur et croix de guerre avec palmes, médaille de la Résistance ». « En novembre 1966, la faculté des sciences de Poitiers appose dans son hall de chimie une plaque à la mémoire » de France. Un collège porte son nom, des conférences rappellent son souvenir, un film est réalisé sur elle en Allemagne…

 

Le travail inestimable et émouvant d’Alain Quella-Villéger sur cette patriote extraordinaire et sur l’univers de la Résistance intéressera les historiens, les étudiants, tous ceux qui se soucient de cette cruelle époque, tous les amoureux de la vie, de la liberté et toutes les jeunes générations qui ne doivent pas oublier

 

 

 

 

10:38 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1)

Commentaires

Merci beaucoup Annie de m’avoir conseillé ce magnifique livre que j’ai lu d’une traite sans pouvoir m’arrêter jusqu’à la fin!
La chronique que tu en fait est parfaite.
Bravo à France et à toutes ces femmes qui ont fait ce que nous sommes aujourd’hui.

Écrit par : Bismuth monique | 15 novembre 2020

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