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23 juin 2017

Editorial

 

 calliope.jpegL’objectif  du magazine littéraire et culturel en ligne, l’écritoire des muses, est le plaisir du texte,  la recherche de la Beauté sous toutes ses formes. Dans un monde souvent difficile, l’univers de l’art procure à chacun d’entre nous des oasis de bien être et de joie.
Les participants de ce site souhaitent donc  faire découvrir aux visiteurs des textes forts de la littérature contemporaine, loin de la littérature commerciale et des grands circuits. Ils veulent proposer des analyses précises  et personnelles  de romans, d’essais, de pièces de théâtre, de films…, dépourvues de tout sectarisme et de toute polémique et ainsi ouvrir une multitude de fenêtres sur le monde,  capter des fragments de vie,  entraîner le visiteur dans une infinité d’aventures et de sensations.

                                                              Annie Forest-Abou Mansour

 

 

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Coeur de bois

Cœur de bois   
Henri Meunier    
Régis Lejonc     
Editions Notari (2017)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Comme chacun le sait désormais, les Editions Notari proposent toujours pour la jeuImage couv coeur de bois.jpgnesse des ouvrages originaux, novateurs  et esthétiques. Cœur de bois d’Henri Meunier et  Régis Lejonc n’échappe pas à la règle. Ce superbe ouvrage à la couverture épaisse, rigide et douce au toucher, d’un format de 22 cm sur 30, propose une histoire aux différents niveaux de lecture s’adressant à un double lectorat : non seulement enfantin qu’il prépare à la lecture littéraire mais aussi adulte. D’emblée le lecteur averti repère l’intertextualité et les jeux sur l’interprétation de l’histoire. Il aperçoit les clins d’œil faisant référence aux contes de fées (« Et merde à Blanche-Neige ! », le renvoi au miroir). Grâce au narrateur illustratif, Régis Lejonc,  le lecteur comprend la narration. En effet, les relations texte/image se complètent, les narrateurs jonglant sur la recherche formelle et esthétique. Ils offrent un message mixte de l’image et du texte où chacun conserve sa spécificité.

    Dans Cœur de bois,  Henri Meunier et Régis Lejonc  nous racontent une journée d’Aurore, femme moderne élégante et belle, « la quarantaine généreuse », mère de famille soucieuse de son apparence (« les soins précautionneux qu’elle portait à son apparence étaient pour elle comme le bon pain : une nécessité heureuse »),  attentive à ses enfants,   (« elle devrait être devant le collège à 17 h précises pour ramener sa cadette à la maison »).  Aurore  savoure particulièrement les promenades en forêt. Outre le plaisir qu’elle prend à  musarder dans ces lieux enchanteurs avec lesquels elle est en osmose (« Aurore et la forêt ne faisaient qu’un »),  elle se rend  aussi quotidiennement au cœur des bois pour visiter « un vieillard  impotent »,  solitaire, afin de  lui apporter son soutien. Aucune description du vieil homme n’est donnée dans les premières pages du récit puis quelques indices subtiles apparaissent décelables et significatifs essentiellement lors d’une seconde lecture : « Je ne comprends pas vos attentions pour moi qui, naguère, vous ai dévorée toute crue ». Seules les images en face du texte révèlent que le vieillard est un loup. L’image ironique de l’animal, vieux roi déchu et affaibli  portant une couronne sur la tête,  éloigne de  ce qui est donné à lire  dans le texte.  Ce décalage image/texte prête à sourire. Image coeur de bois.jpg

    Les dessins tout à la fois réalistes - des portraits, des maisons de la petite ville - ,   oniriques et souvent flous  de la forêt sombre et angoissante « aux arbres décharnés », « squelette (s)  dansant (s) », plongent le lecteur dans un univers aux  brunes couleurs hivernales jouant sur les clairs obscurs. Le noir, la pénombre et le rouge dominent. Le rouge symbole de la violence, de la sexualité mais aussi de la beauté,  - la couleur éclatante du rouge à lèvres d’Aurore, -  de la modernité – la voiture rouge d’Aurore -  est aussi une reprise de la couleur des vêtements du petit Chaperon rouge à laquelle les images font référence. Mais ici le Chaperon rouge possède un prénom, conduit une voiture, est sexualisé. Ce n’est plus une fillette naïve mais une femme élégante et sûre d’elle semblant se rendre à un rendez-vous galant.

    Plus qu’une réécriture des contes de Grimm et de Perrault, Cœur de bois en est un prolongement, un aboutissement. Le dangereux et effrayant loup a désormais vieilli, il est dépendant des autres. La jeune femme l’aide à effectuer ce qu’il ne peut plus faire seul. Elle est dans une espèce d’empathie déguisée afin d’humilier le loup. Elle  a pris de l’ascendant sur lui. Le caractère fort d’Aurore est à l’opposé du vieux loup. Son humiliation donne de lui une image  pathétique. Aurore  n’est  pas dans le pardon à son égard : « Je ne vous ai rien pardonné » souffle-t-elle.  Elle est  dans la résilience  et surtout dans l’amour de la beauté de la vie que le loup n’a pu lui arracher : « C’est que j’aime profondément la forêt, l’odeur du sous-bois, le soupir des arbres, le vol fou des geais. Vous ne m’avez pas pris cela. J’ai les lendemains radieux ».  Elle a réussi à devenir une adulte forte, épanouie,  à la vie  lumineuse, un  jour nouveau s’est levé pour elle,  comme le symbolise son prénom,  malgré le traumatisme subi pendant son enfance. « Je veux croire qu’il est possible de devenir grand sans devenir méchant » explique-t-elle. Elle a compris que le loup n’était pas fort mais qu’il incarnait le pouvoir : « Non. Non, vous n’avez jamais été fort. Vous étiez puissant. C’est autre chose ». Aurore nuance les  notions de force et de pouvoir. Ce dernier sous entend  la  contrainte, la domination, la hiérarchie, son respect s’imposant  par  la peur. L’enfant qu’elle était  autrefois était dominé par  l’adulte effrayant et ses abus. Ce n’est désormais plus le cas. Aurore « pousse (les) crocs (du loup) et (ses) blessures ». Symboliquement, elle les re-pousse, les rejette. Il existe tout une dualité chez Aurore : la beauté et une espèce de sadisme, la lumière et l’obscurité. Elle renferme un cœur de bois, dur et tendre à la fois.

    Cœur de bois  est un ouvrage d’une grande originalité, d’une grande modernité, d’une grande beauté. Les ellipses narratives, le face à face ambigu image/texte  plongent en même temps le lectorat au cœur des contes de fées, de la réalité, du monde troublant de l’inconscient loin de tout sentiment de culpabilité. Il mêle les niveaux de langue : le langage quotidien familier (merde », « boulotta ») et le lexique recherché.  Il tricote la  poésie  avec ses descriptions esthétiques, ses rimes internes (« rêches », « revêches »), ses  figures de style comme la personnification  («  je pousse vos crocs  et mes blessures »), la littérature, la philosophie, la psychologie, l’art du portrait, des paysages avec  ses dessins au coup de crayon précis,  ses clairs-obscurs oniriques, ses forêts brumeuses, mystérieuses.    Dans ces tonalités sombres jaillissent parfois des  éclats de couleurs chaudes rouges ou jaunes, signes d’espoir et de vie. Ces dessins enchanteurs complètent le texte, l’expliquent, lui répondent.

    Grâce aux Editions Notari,  la littérature pour enfants acquiert ses lettres de noblesse, entre dans la cour des grands et devient un genre  littéraire et artistique à part entière.

09 juin 2017

La Ballerine qui rêvait de littérature

La ballerine qui rêvait de littérature         
Michelle tourneur       
Editions Fayard (2017)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

    image ballerine.jpgL’histoire de La ballerine qui rêvait de littérature  de Michelle tourneur se passe dans une période de grand changement dans la vie du brillant Victor Van de Walle,  professeur de littérature, bel homme élégant et distingué. En effet, sa vie professionnelle prend fin. Une fêlure brise alors son existence. Il ne sera désormais jamais  plus face « aux trente cinq, fascinés (…) » et il perçoit que son « métier très considéré (est) en passe de devenir mineur ». La communication,  les « attaques mortelles faites à la langue »,  dominent désormais sur la littérature. Lui, « il ne communiquait pas, il emportait » immergeant les jeunes dans la fascinante beauté des mots, dans l’ivresse des sensations et du savoir. Il envoûtait ses élèves avec sa voix  aux intonations variées, son charisme, sa vaste culture, le charme qui émanait de toute sa personne. Il épousa Melissa, son ingénieuse et sensuelle élève, qu’aucune autre femme ne remplaça dans sa vie. De leur brève union naquit Yvan,  « cet autre lui-même », son « autoportrait », son double en  beauté et en intelligence.

    Victor Van de Walle, une fois retraité,   décide alors  de quitter Paris et de retourner dans « sa ville natale d’Arras » embarquant  avec lui ses trésors : de lourds et nombreux cartons de livres dont le volume dépasse la place disponible dans son nouvel appartement. Où ranger les précieux ouvrages ?  Le déménageur propose alors un ancien entrepôt situé au fond d’une cour « où il remis ( e ) son matériel de pêche ». Or de ce lieu apparemment insignifiant émane tout un mystère. Des malles anglaises luxueuses « au pouvoir hypnotique » attirent d’emblée le regard de Victor tout comme la belle jeune femme,  près du hangar, installée dans une chaise longue, au milieu de plantes exubérantes. A  partir de là commence une histoire aux fragrances florales et sensuelles, une musique arachnéenne, une fresque picturale, des temps de rêves sublimes entre le professeur de Lettres retraité et Marie Scott Préaulx, une  jeune ballerine, à l’enfance blessée, privée de littérature dès son plus jeune âge afin  qu’elle  se consacre uniquement à son art, qu’elle « entr (e ) dans l’effrayant, dans l’exclusif esclavage qui devait (la) mener à l’apothéose ». Elle devient une « prima ballerina », une danseuse étoile connue du monde entier. Cependant, alors qu’elle est au summum de la gloire,  un tragique accident  la terrasse. Sylphide féérique, elle prend son envol, légère,  vaporeuse, tourbillonnante, mais le destin en décide autrement : « Depuis les premières minutes, tout s’était passé merveilleusement. Certaines fois, rarement, c’est ça. Le voile se déchire, on a la sensation de défier la pesanteur… Juste avant le saut, j’ai eu conscience que la salle allait sauter avec moi, qu’elle respirait avec moi, j’appartenais à l’air, je l’entraînais, c’était surnaturel. J’étais dans une excitation inouïe, une joie absolue, sans aucun repère. J’ai sauté. Le sol s’est rué sur moi… ». A ce moment unique où  elle ne fait plus qu’un avec le public et  avec l’éther, tout s’effondre.  Marie pense sa vie brisée. Or monsieur Nagakuma, un petit homme japonais fluet plein de sagesse,   va la soustraire à la douleur physique et psychologique, lui apporter le mystère de son monde asiatique et « l’arracher à la mort ». Ce n’est plus par la danse qu’elle va appartenir  « aux forces de l’air » mais par « Le Léger », par la lingerie fine, vaporeuse, aérienne. « Rien ne se termine, tout se transforme, avait assuré M. Nagakuma ». La beauté   ineffable des tissus chatoyants, mousseux, somptueux remplacera la beauté éthérée de la danse. « Par Hasard », la boutique de Marie ne recherche pas « le choc commercial ». C’est un petit univers féminin clos, délicat, délicieux, parfumé, idéal, dépaysant,  aux vibrantes harmonies où celui qui  entre « a l’impression de pénétrer à l’intérieur d’un coffret ». « Là, tout n’est (que …) beauté, / Luxe, calme et volupté »  dirait Baudelaire.  C’est un lieu délicieusement suranné, frémissant d’émotions subtiles et mystérieuses en dehors du temps, dans des jeux de lumière tamisée douce qui voilent et dévoilent tout à la fois, des jeux de faux miroir dont les reflets flous donnent une présence poétique aux objets et aux êtres.  Les substantifs recherchés  au sens et aux sons  harmonieux faisant référence aux pierres précieuses comme « onyx », « porphyre »,  aux fleurs (« iris ») suggèrent les sensations, les adjectifs « ambrée », « rose » les prolongent introduisant le lecteur dans un lieu esthétique et sublime  atteignant   la pérennité de l’art. La boutique de Marie est un univers protégé et protecteur, un abri féminin énigmatique et raffiné. L’érotisme, la sensualité sont déplacés vers l’émotion esthétique. Dans un miroitement érotique, les chairs apparaissent, disparaissent donnant naissance à l’œuvre d’art : « Elle parla des variations de la carnation naturelle sous une dentelle rouge, sous une dentelle noire. Les peintres le savent, les chorégraphes et les costumiers aussi (…) La peau et l’étoffe sont liées depuis la nuit des temps, c’et une complicité sans fin, rappelez-vous la tombée d’étoffe blanche sur les épaules nues des vestales. Rappelez-vous… ». L’écrin qu’est la boutique de Marie Scott Préault et ses « brassées diaphanes de tissus »  comme la littérature permet d’accéder à la quintessence des choses. La Beauté favorise le dépassement des apparences, l’accès à l’essence, à la vibration et aux émois de la vie.

 

    Alors que Marie recherchait l’inaccessible à travers la danse, Victor le recherchait dans la beauté des mots. Tous deux vont effectuer un échange, un troc : Victor initiera la jeune femme à la littérature, elle lui dévoilera la beauté de son originale boutique.  La beauté des mots est échangée contre la beauté des tissus. Les mots, la lingerie sont beaucoup plus que de la littérature et  des étoffes. Ce sont des univers magiques, merveilleux. Devant une page de littérature ou devant un tissu soyeux, chatoyant  et miroitant, le temps s’arrête. La réalité échappe aux contingences du réel. La légèreté et la beauté des choses, leur fragilité  constituent toute l’histoire de La ballerine qui rêvait de littérature. Marie Scott Préaulx et Victor Van de Walle fuient la brutalité du réel dans la Beauté  et la légèreté  - pas  dans le frivole  -  et « mêl( ent ) (leurs) âges comme des eaux douces dérivant vers la mer ».

    Derrière le grand écrivain qu’est Michelle Tourneur apparaît aussi la scénariste qui construit des décors fabuleux, capte des lumières, des couleurs,  des parfums (« enivrante odeur de santal de la bougie », « l’odeur d’iris »), des sons (« les froufrous des étoffes »),  métamorphose les objets, faisant pénétrer le lecteur dans son monde intérieur enchanté, magique, onirique. Elle le plonge dans le monde de la féminité, une féminité hors du temps avec  le mannequin de plâtre, Marie et ses tenues hors mode, espèces  de déguisements pleins de fantaisie, « Elle était vêtue d’une espèce de salopette claire, d’une blouse blanche à manches bouffantes errées au poignet. Il lui trouva un air de page moderne », sa légère claudication qui joue sur la dissonance esthétique : « Léger déhanchement. Gestes harmonieux, personnels. La merveilleuse boiterie, interprétée comme une figure au centre de tout », sa procréation extraordinaire de « l’enfant-cygne »,  don de la danse et de la divinité céleste.

    Véritable poétesse, Michelle Tourneur transpose les sensations,  « une lumière inconnue, un ruisseau d’or chaud coule sur les étalages, lisse et métamorphose les visages », joue avec les synesthésies, les matériaux  (« Ocre, argent, verdâtre des dalles de pierre couvertes d’algues, il avait marché, jubilant, sur les miroitements de sable humide »), établit des correspondances avec la peinture (« les peintre de l’époque Edo », Delacroix), la musique, la poésie « Apollinaire », plonge le  lecteur dans l’Orient mythique du XIXe siècle, ses « ciels rouges, les parfums lourds, les essences aphrodisiaques inconnue (….) ». L’écriture sublime de Michelle Tourneur tricote tous les arts avec subtilité, préciosité, raffinement.

    La prose poétique de ce très grand écrivain qu’est Michelle Tourneur emporte le lecteur dans une tourbillonnante, vibrante beauté lumineuse, l’emmenant avec elle dans sa tour d’ivoire littéraire protectrice et salvatrice.

 

Vous pouvez retrouver sur L’Ecritoire des Muses, du même auteur :

A l’heure dite  (Gallimard,           1997)http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2011/03/25/a-l-heure-dite.ht

La Beauté m’assassine (Fayard roman, 2013)           http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2012/12/25/la-beaute-m-assassine.html 

Cristal noir  (Fayard roman, 2015):                 http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2015/02/28/cristal-noir-5549784.html

15:10 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1)

19 mai 2017

C'est où Poézi ?

 

C’est où poézi ?        
Chantal Dupuy-Dunier 
Les écrits du Nord. Editions Henry (2017)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image, c'est où.jpg « C’est où Poézi ? » s’enquiert le titre éponyme du recueil poétique de Chantal Dupuy-Dunier Dans un horizon lointain de la beauté des mots riant et pleurant selon les lieux parcourus pourrions nous répondre. En effet,  après avoir voyagé dans différents ailleurs, le Sénégal, Mayotte, le Liban, Chantal Dupuy-Dunier fait surgir de ses poèmes dépourvus de titres des coins du monde  souvent  méconnus que le lecteur sillonne avec elle, s’arrêtant pour découvrir des tableaux lumineux ou sombres, joyeux ou tristes, des décors de rêve minés par la misère. Des poèmes en vers libres descriptifs et narratifs  d’un « nous » d’énonciation qui se caractérise par son point d’observation offrent l’envers et l’endroit des  pays visités, côté face et côté pile : « C’est où Dzaoudzi ? / Côté face  / là où l’on entend un air de Polynésie,  / : entre chant et poezi /  : Côté pile : / Là où s’échouent les z’illusions / sur des plages de nuit hurlantes de chiens et de sirènes ».  Endroits rêvés par les voyageurs, endroits mortifères pour les migrants. D’un côté, la vie et l’univers lumineux des gens heureux, aisés ; de l’autre la vie et l’univers sombres  des exclus, des miséreux.

     C’est où poézi ? est un recueil poétique proche du carnet de voyage, du journal intime où le sujet poétique note ses observations, ses émotions, ses sensations, de son arrivée à son départ dans chaque lieu. Ses textes s’enchaînent logiquement, se suivent sans hiatus. La clausule de l’un  (« Elle est là / qui absout le vol insensé / aux longues escales / (Madrid en pluie. / les gouttes cognant, comme des cornes de taureau, / contre les baies vitrées, / Grand Canaria, / un coucher de soleil roux bordait la ville, / les ailes frôlaient les arbres à l’arrivée sur la piste étroite) / suivi par cet interminable trajet / à tombeau ouvert »)  appelle le début du suivant : « Notre tombeau ne s’ouvre pas encore… ». La distinction prose/poésie se dilue dans les enjambements, l’absence de rimes, le flux de la syntaxe, la coulée des images,  les répétitions, les jeux de mots et leur musique.  Chantal Dupuy-Dunier  fait éclater les formes.  Elle régénère  le genre poétique avec sa créativité personnelle, son pouvoir de suggestion, sa capacité d’émerveillement, de révolte, sa compassion, son empathie.  

    Le lecteur débarque  d’abord avec la poétesse et son époux  à Dakar, ville personnifiée, femme élégante « en robe du soir »,   dans « la chaleur moite » qui « enserre dans son étau ».  Puis il discerne  la réalité à travers des récits, des descriptionsbeaux enfants debout à cette heure matinale, pieds nus, / disputant les détritus aux poules »), des passages au style direct reprenant les propos tenus par les autochtones, «  -Tu veux m’acheter des oranges,  / - mon frère a besoin de médicaments. / -Je change les euros »,  signifiant  leur indigence, leur misère, leur quotidien : « Chaque jour, / depuis des années, / ils mangent les mêmes poissons, / avec des olives et du pain plat, / attrapés où sortent les égouts de la ville ».  La poétesse  découvre le Sénégal, un monde autre et nouveau où règne une  profusion de couleurs, de senteurs, de saveurs : « Les poissons sècheront à même le sol, / en nappes argentées / Une vapeur bleuâtre monte des écailles.  L’odeur puissante accompagne l‘ascension du soleil / pendant que les femmes écrasent piment et / oignons / pour farcir les darnes,  qui cuiront avec le riz brisé ».  La fille d’Apollon  installe un décor réaliste et esthétique, tableau en mouvement chatoyant  donné par la métaphore  des « nappes argentées » qui concrétise la luminosité et la fraîcheur des poissons. La « vapeur bleuâtre », « l’ascension du soleil »,  transports ascensionnels  dynamiques créent une impression de légèreté contrastant avec l’odeur forte et piquante de l’assaisonnement. Cuisiner devient une véritable fête des sens. La joie,  la vie, la beauté règnent  dans cet univers coloré : beauté des lieux (« Le bleu nocturne / harmonise maisons, palmiers et flots »), des enfants (« A chaque éclat de rire, / les petites nattes noires dansent autour des têtes »), des adultes : « Les femmes sont parées pour la fête, / cheveux savamment tressés / coiffes assorties à leurs robes vives, / lèvres teintées de terre rouge / Les hommes arborent leur troisième tenue depuis le matin /, tunique et pantalon moirés ou boubous / orange, jaunes, violets, marron, indigo ». Mais cette beauté ne fait pas oublier le malheur, la misère passée et présente, le colonialisme : « Champs de coton / - un nègre aux cheveux gris s’effondre, / coups de pied donnés au ventre … ».  L’empathie, la compassion, l’esprit de solidarité, l’humanisme de Chantal Dupuy-Dunier surgissent au détour de nombreuses  phrases que ce soit au Sénégal, à Mayotte, au Liban.

    Le Liban, l’Orient  rêvé, magique où les plus grands poètes sont allés,   « Je pars accomplir ce voyage mythique/ au pays du verbe être, / poser timidement mes pieds dans les traces de géants. / Goethe en a rêvé, / Lamartine pleure encore Julia / à l’ombre trompeuse des mûriers / et Nerval poursuit ses chimères / sur ‘ce sol sacré qui est notre première patrie à tous ‘ »  immerge le lecteur dans sa magie. Comme en Afrique, la beauté domine toujours.   Jezzine, par exemple, ville libanaise personnifiée  évoquée à travers la métaphore filée de l’eau  dégage toute une sensualité naturelle et élégante : « Jezzine, / la chevelure abondante / des cascades / ruisselle / depuis les cimes / et se répand sur les épaules de la ville ». Mais  ce pays de la cohésion religieuse, « berceau-même / de toutes les croyances du monde » (1), cette beauté ont  été  traumatisés par la peur née de la violence : « Après les pâtisseries aux amandes et le ‘café blanc’, / je redescends sur terre / dans la ville moderne, bruyante et ambitieuse, / où les éclats de rires masquent la peur quotidienne ». Ils ont été  mutilés par la guerre (« Poème blessé par des éclats de verre, / phrases aux carcasses noircies, / mots les roues en l’air.     Poèmes fracassé / rue Ibrahim Mounzer, / ou ailleurs, / à l’heures des bombes et des pièges,     Achrafieh,/ aux douces sonorités pourtant …b/     poème mort avant d’être écrit. »), les constructions anarchiques : « Chaque jour, / de nouvelles grues apparaissent / comme des mantes religieuses. / ‘Solidere’, de ses dents métalliques, / grignote l’espace et la mer » et  saccagent la verdoyante nature, empiètent jusqu’à la vaste étendue d’eau salée.  

    Chantal Dupuy-Dunier,  poétesse novatrice,  sort de la gangue poétique traditionnelle en faisant  exploser les limites de la poésie. Elle invente des formes nouvelles, joue  avec les blancs  concrétisant  le vécu, une voiture zigzaguant : « Notre        / voiture        /zigzague      / entre les          /cratères          / des rues          / et les autres             / véhicules. »,  une zébrure donnée à voir sur la page : « N’Dar est       un/ large      dos/    zébré       comme / un        damier ».  Elle forge des calligrammes, mimant la lune en berceau du Sénégal. En effet, « comme dans l’hémisphère austral, les croissants de lune sont ‘en berceau’, horizontaux au lieu de verticaux » explique la narratrice dans sa préface. Elle matérialise la ligne de démarcation entre Beyrouth Est et Beyrouth Ouest en  alignant verticalement trois mots séparant les substantifs « ouest » et « est ». Les lieux apparaissent comme des idéogrammes. L’écriture de Chantal Dupuy-Dunier se nourrit du quotidien de chaque continent  comme  lorsqu’elle évoque les citernes d’eau placées sur les toits des maisons libanaises : « Les bubons des citernes poussent sur les toits ». Tous ses poèmes sont marqués par l’ailleurs au niveau  des références culturelles, de la réalité vécue de l’intérieur, du vocabulaire avec l’emploi de termes locaux comme« signares », « talibés », toubab », mezzés, labné, zajal…., loin de tout exotisme. Elle dénonce avec âpreté les voyageurs superficiels qui ne s’intéressent qu’à l’aspect carte postale menteur des pays visités au lieu d’en pénétrer l’intimité : « L’exotisme n’est que le réel déguisé en tourisme. / Où l’aventure maintenant ? Mermoz et Loti sont morts ? Leurre des safaris et des plongées sous-marines. / Je lacère vos affiches / et les murs de vos agences de voyages.   A l’intérieur, / se trouvent les bidonvilles, / l’Eldoradzo déçu, / la vérité ». A certains instants, l’écriture relève du cri. Le langage poétique vibre à ce moment-là  de toute une révolte alors que la narratrice refuse de s’apitoyer sur elle-même  utilisant l’humour et le recul pour évoquer sa propre maladie : « Je rejette derrière moi / le Centre ‘J’en perds un (2) / les chimio-taire happy, / les miaulements  des rayons / dans la salle aux philodendrons peints sur un mur triste. / Les deux seins finalement intègres, / je me dirige, ironie, vers le pays / dont le nom signifierait ‘montagne de lait’ » ou pour évoquer les menus déplaisir  du voyage : « Les portes de l’Airbus s’ouvrent. / Je deviens linge à repasser / sous la semelle d’un invisible fer à vapeur ».  Parfois elle  glisse du réel vers l’imaginaire,  se représentant  ce qui n’existe plus  : « Je n’ai pas vu un seul cèdre, / c’est presque mieux ainsi. / Comme les enfants, / nous avons besoin d’images. / Je continuerai à rêver, / mes cèdres demeureront les plus rares, / non déflorés par le réel. Leur hauteur sera celle de mon désir ». Rêve et réel sont des vases communicants mais le monde imaginaire du poète est  le plus beau.

    Chantal Dupuy-Dunier transporte le lecteur dans les vibrations de la Beauté : celle des mots,  de leur contenu et   de leur densité, des sons, des couleurs, du rythme, des refrains (« Sous le pont Faidherbe / coule le Sénégal », clin d’œil à Apollinaire),  de son univers intérieur ouvert, riche, sensible. Elle capte l’éblouissement du moindre objet,  des éclairages, des paysages, des êtres. Poézi, la Poésie, la Beauté, malgré la haine, la misère, la violence, la mort, sont partout pour ceux qui sont capables de soulever le voile qui les masque.

   

(1) Nerval.

(2) Le centre anticancéreux de Clermont-Ferrand s’appelle Jean-Perrin.

Lire aussi les beaux ouvrages du mari de Chantal Dupuy-Dunier, Denis Langlois.
le Déplacé  de Denis Langlois     
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2012/07/19/le-deplace.html

La Maison de Marie Belland de Denis Langlois   
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2013/06/07/la-maison-de-marie-belland.html

12:35 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

07 mai 2017

Je ne suis pas un monstre

Je ne suis pas un monstre        
Maryline Gautier
Editions de la Différence (2017)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Image monstre.jpgDans Je ne suis pas un monstre de  Maryline Gautier, Mathieu Grimaud le narrateur et  personnage principal, un étudiant de vingt deux ans venant d’obtenir un master d’économie pour faire plaisir à sa mère, ne se conçoit pas comme un être à part entière autonome mais avant tout comme le fils de Mathilde Grimaud dont paradoxalement il se « sent (…)  si peu le fils » tellement leurs personnalités s’opposent à ses yeux.

    En effet, la belle Mathilde Grimaud, ex ministre de l’Industrie, présidente du grand groupe industriel Apophis,  - intelligente, cultivée, distinguée, brillante, efficace, aisée - fréquente les hautes sphères de la société et rêve du fils idéal. Mais Mathieu est loin d’être conforme aux fantasmes de sa mère : « elle aurait aimé que je sache tout faire sans effort ». Femme publique prisonnière de la tyrannie du paraître  avant d’être  mère, elle n’apporte aucune tendresse à son enfant avec lequel elle est distante  (elle « repoussait mes mains qui salissait le tailleur, abimait le brushing ou le maquillage »). Elle exige du petit garçon puis de l’adulte qu’il devient une certaine forme de perfection. Mathieu doit être un objet parfait. Ayant très vite ressenti cette réification, il se dévalorise comme elle-même le dévalorise. N’arrivant pas à répondre aux exigences maternelles, Mathieu perd l’estime de lui-même. Il se croit  inintelligent, laid, se sent toujours en position d’infériorité par rapport aux autres.  Mathieu se jauge à travers le regard de cette mère fortunée dont il dépend financièrement. Il vit en effet  comme un prince dans un splendide et immense appartement de « deux cents mètres carrés »  pour lui tout seul,  « comme dans un hôtel de luxe »  avec un majordome, une femme de ménage, une cuisinière. Dominé par une mère  castratrice, il ne peut  de surcroît se construire en référence à un père absent et inconnu. Dans sa toute puissance, sa mère lui impose inconsciemment une impuissance verbale lorsqu’à l’âge de six ans,  il lui récite pour son anniversaire  un poème de sa composition et qu’elle s’esclaffe, entraînant un fou rire général chez tous ses invités : « A la quatrième strophe, toute la tablée rit. Jamais plus je n’avais tenté d’écrire des poèmes ». L’instance tutélaire  prohibitive qu’est cette présidente d’entreprise engendre donc des conséquences négatives sur la vie de son fils. Passif, il craint de déplaire aux autres, leur donne à entendre ce qu’ils souhaitent : « - On est parfois obligé de mentir. / - Obligé ? Pourquoi ? / - Pour faire plaisir aux autres, leur dire ce qu’ils souhaitent entendre ». Il n’ose pas révéler son homosexualité à  sa mère dont il ne connaît essentiellement que l’image : « (…) je l’avais vue aussi souvent en photo qu’en chair et en os ».  Elevé sans tendresse, il n’a connu que l’amour d’Irène, (« Irène et son indéfectible présence ») l’assistante de Mathilde Grimaud,  substitut important dans la vie de Mathieu. Elle compense tous les manques, elle l’écoute, lui offre la chaleur maternelle absente. Teddy, son « double » pragmatique et lucide et elle lui disent ce qu’il veut entendre et ce que sa mère ne lui a jamais dit. Grâce à Teddy « les miroirs sont devenus aimables (…) Quand j’apparaissais devant eux, ils s’entendaient pour me renvoyer la même image. Un jeune homme brun, musclé, le cheveu souple et brillant, le sourire éclatant.  Beau, indiscutablement. » Le miroir lui renvoie son double, un autre et pourtant le même. Mathieu prend progressivement conscience qu’il  n’est ni  niais  ni laid comme il se l’imaginait. Et le regard des autres  évolue en fonction de son regard sur lui-même.

    Amoureux de poésie, - cette dernière l’accompagne dans les moments douloureux  de sa vie -  il récite des extraits lyriques de Lamartine, Baudelaire, Verlaine, Rimbaud. Des remarques favorables  semées ça et là, espèce de mise en abyme inverse du narrateur,  imposent une vision avantageuse de lui,  montrant l’effet positif qu’il peut produire sur les autres et même sur sa mère. A la grande stupéfaction de cette dernière, il arrive à tenir une conversation : « Du fond d’une bergère où elle se tenait comme sur un trône, ma mère m’a regardé d’un air étonné, qui semblait dire ‘Ainsi, mon benêt de fils peut faire la conversation à mon directeur de la communication’ ». Teddy  le stimule, l’encourage, l’aide à prendre confiance en lui, lui propose une vision positive de lui-même  en lui faisant pratiquer l’autosuggestion. Avec application, Mathieu répète  plusieurs fois par jour : « Je m’appelle Mathieu Grimaud, j’ai vingt deux ans, je suis beau et je ne suis pas une limace ». Et il n’est pas un monstre !

    Teddy, puis le bel Olivier Legendre dont il est secrètement amoureux vont faire basculer sa vie.  Olivier Legendre est le point révélateur  qui  modifie le cours de l’existence de Mathieu. Le récit dérape alors. Après une première partie psychologique sur les liens mère/fils, la folie s’insère dans l’histoire  qui  prend l’allure d’une tragédie et d’un roman policier original loin du réalisme plat,  sordide, médiocre, violent habituel dans ce genre de roman.  L’intrigue se déroulant en effet dans l’univers luxueux, élégant de la haute société cultivée, rien ne laisse présager un crime, malgré quelques indices menteurs que nous tairons pour ne pas déflorer l’histoire.

    Au roman serti de fines analyses psychologiques, de critiques  sagaces de la société bourgeoise succède un  thriller emporté dans le maelstrom de la frénésie. Empreinte de légèreté, l’écriture poétique, sobre et limpide  de Maryline Gautier séduit le lecteur. La lecture de Je ne suis pas un monstre, bel ouvrage psychologique à suspens, comme celle du précédent ouvrage de l’auteure, Kidnapping,  provoque d’agréables effets de surprise, tenant en haleine le lecteur dès les premières pages. Les monologues intérieurs, des thèmes récurrents comme la relation dominant/dominé, le dédoublement de la personnalité, la profonde connaissance de la psychologie humaine sont la signature  et la griffe de l’écrivain qu’est Maryline Gautier.  

 

Prendre aussi connaissance de la chronique sur le livre de Maryline Gautier, KIDNAPPING       
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2015/07/12/kidnapping-5656009.html

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26 mars 2017

Avant que les ombres s'effacent.

 

Avant que les ombres s’effacent.       
Louis-Philippe Dalembert.   
Sabine Wespieser Editeur (2017)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Ilmage ombre.gifDans Avant que les ombres s’effacent, Louis-Philippe Dalembert (1) plonge le lecteur dans une fiction fondée sur le réel, le vécu, l’Histoire située entre Berlin, Paris et Port-au-Prince des années  trente à 2014. Il relate en s’appuyant  sur une solide et riche documentation historique les persécutions  nazies subies par les Juifs d’Europe, l’existence du docteur  Ruben Schwarzberg et  de sa famille tout en  immergeant  le lecteur dans la petite île accueillante, lumineuse et chaleureuse d’Haïti.

    Dans une narration non linéaire, le lecteur découvre le réel à travers le regard, les pensées, les paroles,  les émotions du docteur Ruben Schwarzberg, un exilé, un déraciné. Dans ce roman trajectoire, Ruben traverse différents pays : né en Pologne en 1913, il passe sa jeunesse à Berlin. Mais la tragique nuit de cristal de novembre 1938  le confronte à la haine et à la violence : des « types  se lancèrent dans leur direction en braillant des insultes, le visage défiguré de haine ».  Il ne doit son salut qu’à la rencontre opportune de  personnes « appartenant à la légation d’Haïti » qui le font monter in extremis dans leur voiture. La haine antisémite  accule  Ruben et sa famille à l’exil.  Le jeune homme connaît alors le camp de concentration de Buchenwald, un centre de rétention parisien,  l’errance sur le paquebot Le Saint Louis.  En effet, Cuba, les Etats Unis refusent d’accueillir les réfugiés sous  prétexte que des espions nazis pourraient se cacher parmi eux !

    Mais  Ruben s’ouvre  aussi à la vie culturelle magique des artistes de Paris. Il fréquente la belle et élégante poétesse haïtienne Ida Faubert,  « le premier secrétaire de la légation d’Haïti, une jeune poète plein d’avenir du nom de Roussan Camille ». Il rencontre  Stéphane Grappelli, Django Reinhardt, Maurice Thibault…,  vit une  merveilleuse histoire d’amour  avec l’épouse d’un ambassadeur, la sublime Marie-Carmel Gutierrez qui « savait jouer de son corps comme d’un instrument de musique, en tirer les notes les plus vibrantes, des accords dont Ruben lui-même ignorait que ses sens étaient porteurs ». Enfin  grâce à ses amis caribéens et un décret-loi voté par l’Etat haïtien autorisant les citoyens Juifs à obtenir un passeport puis la nationalité haïtienne une nouvelle vie s’offre à lui dans la Perle des Antilles.

    Jamais Ruben ne raconte à sa famille, hormis à son oncle Joshua avec qui il a été interné à Buchenwald,   les événements tragiques qu’il a vécus. Ce n’est que lors du séisme de janvier  2010, alors « qu’il pensait avoir laissé toute cette histoire derrière lui »  qu’il se confie à sa nièce Déborah,  la  petite fille de sa tante, la belle Ruth partie  s’installer en Palestine pour la fondation d’un Etat  lors de la montée du nazisme en Allemagne dans les années 1939.  Déborah, que Ruben n’a encore jamais rencontrée, fait partie « des médecins israéliens qui, à peine les premières images diffusées sur Internet et à la télévision, s’étaient portés volontaires pour venir dans l’île ». La jeune femme  venue secourir, soigner,  aider  des  rescapés du tremblement de terre, veut connaître son oncle dont sa grand-mère lui a tant vanté les mérites et les compétences. Alors qu’il ne pouvait raconter l’indicible, l’innommable, il remonte le cours de son existence et relate ce qui a été tu, si ce n’est refoulé pendant des années à celle qui « avec ses boucles de feu (…) était le portrait craché de sa grand-mère ».  C’est « comme si » Ruth « venait lui apporter un message  important du royaume des morts ». La sublime Ruth, « la pasionaria d’une grande éloquence »,  leur métier commun, leur amour pour leur prochain  unissent Déborah et le docteur Schwarzberg.   Une complicité naît donc rapidement entre le vieil homme  et la jeune femme. La nièce est le prétexte à raconter. Ruben avant de plonger dans le monde des ombres (« avant que les ombres s’effacent, qu’il ne redevienne poussière, ou néant »)  raconte et se raconte.

    Avant que les ombres s’effacent englobe tout un petit monde : une famille, des amis, une communauté persécutée. Cet ouvrage invite le lecteur à revisiter l’Histoire, à connaître des épisodes encore peu connus de la Seconde Guerre mondiale : le courage de la « république indépendante, libre et démocratique d’Haïti (qui) déclar( e ) les hostilités au IIIe Reich et au Royaume d’Italie »,   vote un décret-loi permettant à tout Juif de bénéficier de la naturalisation haïtienne et surtout évacue la notion aberrante  et absurde de « race ». L’ouvrage De l’égalité des races humaines  d’Anténor Firmin circule au fil des pages de l’ouvrage de Louis-Philippe Dalembert. Il   accompagne Ruben  dans tous  les moments de sa vie, – enfant, il apprend à lire dans cet ouvrage -, dans tous ses déplacements de Berlin, à Buchenwald, à Paris, à Haïti,   jouant un rôle important dans son existence  puisqu’il est à l’origine de son prénom.  Salomé, sa sœur aînée  s’inspire en effet  pour choisir le prénom de son frère cadet de l’ouvrage  « écrit par le médecin et intellectuel Haïtien Anténor Firmin ». Cet essai décisif prouve, si c’est nécessaire, que  le mot « races » est une aberration. En effet,  il n’existe qu’une seule race sur terre, celle de l’homo sapiens sapiens. Le docteur Schwarzberg n’est-il pas polonais, berlinois, parisien avant de devenir un haïtien assimilé ? « Les êtres humains (sont) tous des nègres (…) des nègres noirs, des nègres blancs, des nègres bleus, des nègres cannelle, des nègres rouges, sous la peau ou tout court, des nègres jaunes, des nègres chinois aux yeux déchirés (…) » écrit Louis-Philippe Dalembert avec un clin d’œil complice et rempli d’humour à Aimé Césaire et à ses écrits sur la notion de négritude et sur  la fierté d’être noir. A Haïti, cette osmose entre les êtres humains existe comme en témoigne la sublime métaphore  du docteur Schwarzberg : « Ici, tout le monde vient d’ailleurs (…) Les racines des uns se sont entremêlées à celles des autres pour devenir un seul et même tronc ». Les individus comparés à des éléments végétaux aux racines solidement enfoncées dans la même terre se mélangent, s’unissent, s’imbriquent pour donner naissance à l’Humain.

            Au détour d’une phrase, d’un dialogue, d’une description, Haïti l’île à la culture plurielle  - et ses arcanes  - se dévoile, splendide,   ouverte, sensuelle, sympathique et généreuse. L’exotisme, la couleur locale n’intéressent pas le narrateur. Il veut avant tout plonger le lecteur dans l’intime du pays, dans la compréhension de l’Autre. En même temps, le passé  et  le présent se tricotent subtilement. Les situations actuelles stimulent l’écriture truffée d’allusions satiriques et compatissantes de l’écrivain. Implicitement derrière le passé  sourd le présent. La souffrance, la haine subie par des humains humiliés, maltraités par l’Histoire concernent le passé et le présent. Pendant la Seconde Guerre mondiale des demandeurs d’asile, des réfugiés jugés encombrants  errent, (« Les Etats-Unis avaient instauré un système strict de quota annuel, qui faisait peu cas des dangers que les gens couraient ici ; ils voulaient s’assurer, se justifiaient-ils, que le régime nazi n’avait pas glissé des espions de l’Abwehr, le service de renseignements de l’armée, parmi les immigrants ») rejetés,  se heurtant à l’incompréhension, à l’égoïsme, à l’indifférence.  En 2017, le Liban,  minuscule  pays de quatre millions d’habitants, a accueilli  environ un million et demi de Syriens. Comme Haïti, c’est un petit pays qui  offre l’hospitalité à des réfugiés. La générosité, la solidarité se trouvent toujours chez  les plus humbles et les plus faibles. Pareillement, le discours  des pouvoirs totalitaires et des extrémistes   retourne, falsifie la vérité et dupe par la peur en faveur de leur idéologie : « loin de condamner les exactions (contre la communauté juive) la dépêche y voyait des émeutes spontanées en représailles, selon le pouvoir, au tapage nocturne et aux provocations d’une catégorie bien spécifique de la population ». La haine remplace la bienveillance et la compréhension. La mort l’emporte sur la vie.  De grands et riches pays arrogants jugent, donnent des leçons comme la France et les Etats-Unis, les  « deux nations les plus arrogantes de la planète ». Des êtres masquent leurs lacunes, leur ignorance en méprisant l’altérité, en jouant les cadors : « Et les Parisiens, c’est connu, sont peu patients avec ceux qui mastiquent mal leur langue, une manière habile, au fond, pour cacher leurs propres lacunes dans celle des autres ».  Des sociétés sombrent dans la déliquescence à cause de leur orgueil, de leur manque d’humanité,  de leur peur de l’Autre et  de la différence, incapables de comprendre que différence ne signifie pas opposition.

     Dans ce récit dans le récit où le style indirect libre domine, où le parler locale se tisse avec la langue littéraire esthétique et recherchée,  Ruben raconte des faits terribles sans tomber dans le pathos. Les moments de tension, les moments forts sont cassés avec  des effets d’humour et d’ironie comme lorsque Ruben est arrêté par de stupides et prétentieux  policiers français qui confondent Haïti et Tahiti.  Le narrateur reste sur la ligne de crête. Derrière le regard de Ruben  se trouve  l’auteur. Les effets d’humour (« Il n’y avait pas de quoi fouetter un chat  nippon », « une maîtresse hors pair, pas seulement pour l’enseignement de la langue »)  d’ironie viennent de cette double perception comme dans les descriptions du « guignol gesticulant de Herr Hitler » ou de l’Allemagne : « Aux yeux du peuple qui s’y connaissait, ce n’était pas du caca de coq gaulois, l’Allemagne. C’était le symbole de puissance absolue. Tenez, les maringouins de la ville des Gonaïves, les moustiques les plus costauds de toute l’Amérique, qu’aucune aspersion massive d’insecticide n’a jamais su éradiquer (…) ».  Avant que les ombres s’effacent  possède un style rythmé,  très imagé où le visuel,  l’auditif, l’olfactif se mêlent emportant souvent  le lecteur dans un univers poétique. Louis-Philippe Dalembert renouvelle les clichés : « c’était blanc bicorne, bicorne blanc », joue avec une écriture  faite de virtuosité dans une œuvre à la structure moderne avec ses allers retours entre le passé et le présent. Le sourire, la solidarité, celle des voisins de la famille Schwarzberg ou celle régnant dans le camp s’impose, le positif jaillissant du négatif : « Au-delà de l’horreur, ce qui le marquerait le plus, ce fut d’avoir trouvé, au moment où il s’y attendait le moins une parcelle d’humanité dans ce lieu, comme un bourgeon en fleur au mitan d’un champ de bataille. Un clin d’œil de la vie, là où des hommes donnaient avec jubilation la mort à d’autres hommes ».  L’espoir domine toujours chez Louis-Philippe Dalembert,  concrétisé par le retour en boucle du chapitre final où le hasard une fois de plus  intervient de façon positive, permettant aux descendants du docteur Schwarzberg et de « Johnny l’Américain »  de se retrouver. La reconnaissance et la mémoire vivante continuent à fleurir dans les jeunes générations. Le passé est toujours omniprésent.  

    Il y aurait encore tellement  à dire à propos du  très beau livre, Avant que les ombres s’effacent  de Louis-Philippe Dalembert qui s’inscrit dans la fiction biographique, le récit de filiation,  le roman historique, qu’on ne peut qu’en conseiller vivement  la lecture.

 

 

 

  • Louis-Philippe Dalembert est un écrivain, un poète, un essayiste, un  « professeur invité dans des universités américaines et suisses, écrivain en résidence à Rome, Jérusalem ou Berlin ».

Il a écrit entre autres :

Noires blessures

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2011/01/...

Histoire d’amour impossibles… ou presque.

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2007/11/...

Rue du faubourg Saint-Denis

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2005/11/22/quand-l-humour-l-emporte.html

Les dieux voyagent souvent la nuit.                 

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2011/01/...

L’Ile du bout des rêves.    
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2007/10/03/l-ile-du-bout-des-reves.html 

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23 février 2017

Les Boîtes en carton

 

Les Boîtes en carton
Tom Lanoye      
Traduit par Alain Van Crugten

Editions de la Différence (2016)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

   Image boites.jpeg Les boîtes en carton, objets éponymes du roman de Tom Lanoye (1) intitulé Les Boîtes en carton, se déclinent sous différentes formes et évoluent au fil du temps : la première boîte du narrateur, un  garçonnet de dix ans,  cadet d’une famille de cinq enfants,   est une valise, « Ma première valise. Ma première boîte en carton » donnée par la caisse d’assurance maladie « Les Mutualités chrétiennes » à chaque enfant  participant au voyage qu’elle a organisé. La seconde, celle de l’adolescent,  renferme « un fouillis de petits plans et cartes routières, de cartes postales niaises et de photos »  sur lesquels trône « une imitation de cloche de vache »  offerte par les mêmes Mutualités chrétiennes à la fin du second voyage en camp de vacances. La troisième regroupe toutes les autres, fonctionnelles, acquises tout au long des années, permettant d’archiver des documents : « Dans six d’entre elles repose mon enseignement secondaire, dans les autres mes années d’université ». Le lycée où le narrateur étudiait était aussi surnommé la Boîte, celle qui enfermait les élèves et leurs professeurs, des laïques et des religieux austères, sévères, sadiques, hypocrites,  aux mœurs pas toujours  immaculées comme en témoigne l’exemple du professeur surnommé le Jap,  décédé au volant de sa deux-chevaux : « Si on me disait qu’il était en train de se masturber entre deux Johnson bleues, ça ne m’étonnerait pas » et dont les cours de littérature sur Gezelle établissaient une curieuse confusion entre l’amour temporel et l’amour spirituel.  Puis  la quatrième boîte est le livre de Tom Lanoye, son recueil de souvenirs, d’images personnelles, intimes.

 

    Toutes ces boîtes  sont importantes, essentielles  pour ce qu’elles renferment.  Il  ne  les collectionne pas : « (…) personne ne collectionne les boîtes en carton / Même pas moi. ». Elles sont  avant tout la métonymie de ses souvenirs : souvenirs d’enfance puis d’adolescence, en famille, à l’école, au lycée, en camps de vacances et surtout souvenirs de  la découverte des premiers troubles de l’amour et de ses émois sensuels très violents,  puis de la passion brutale pour Z.  dont la réciprocité  fut éphémère.

 

    L’amitié admirative pour Z.  rencontré alors qu’ils ne sont que des enfants  de dix ans devient vite de l’amour pour un être perçu comme exceptionnel à l’époque : « L’objet de cet amour : celui que je puis maintenant depuis trois ans à peine, qualifier de gars parfaitement ordinaire, mais qu’avant cela j’ai appelé dans mon for intérieur de tous les noms que le monde ait jamais inventés pour désigner tout ce qui est inaccessible et ardemment désiré, tout ce qui vous défie et déchire, tout ce qui est beau et dingue à la fois ». Le narrateur admire Z., il cherche à lui ressembler, à se vêtir comme lui, à agir comme lui.  Il l’idéalise. Z. est  beau (« (…) Z. Le beau, l’inconstant. Celui dont j’écrirais plus tard : ‘Jamais je n’ai vu de lèvres plus rouges, jamais de corps plus beau’ » .), musclé, sportif comme le prouve la description émue et tendre : « L’accolade horizontale de sa cage thoracique pointe vers le bas. Au-dessus, les muscles de son ventre sont tendus, une double rangée de petits renflements carrés, l’esquisse de tablettes de chocolat ou de petits poings d’enfants aplatis sous une peau d’une luisance discrète de pétale de rose ». Dès le premier coup d’œil, une appréciation très favorable de Z est habilement imposée au lecteur. Nous le voyons à travers les yeux de celui qui l’aime passionnément. Mais il est aussi souvent question de l’effet qu’il produit sur les autres comme sur le serveur grec qui glisse à l’oreille de Z : « You very pretty » ». Il est important que d’autres personnes voient Z, reconnaissent sa beauté, son attrait. Le charme qui envoûte le narrateur est  aussi éprouvé par autrui. Tout est fait pour exalter l’imagination du lecteur. Au début ce sont des amours enfantines, puis des amours adolescentes. La jeunesse des deux garçons explique la séduction du roman. Le lecteur est face à des enfants purs,  dans l’innocence d’une amitié amoureuse. Cette jeunesse des protagonistes rend leur histoire touchante et belle, tout comme le fait que cet amour pour ce garçon  échappant à Tom soit impossible. Cet amour est tellement fort que longtemps plus tard, dans une salle de sport,  le narrateur  pressera contre son visage les sous-vêtements de Z : « Les yeux fermés, dans la honte et l’extase tout à la fois, j’ai pressé mon visage contre ton slip ». Le vêtement est le signe d’un lien charnel, d’un aspect charnel de la passion. Il existe chez le narrateur une volonté de conserver un ultime contact physique avec Z. alors que tout est terminé, qu’âgé de trente deux ans, il est marié  « hors la loi avec R. (…) son blond époux ».

 

    Le narrateur raconte en toute simplicité, en toute franchise son histoire. Sa remarquable lucidité l’entraîne à argumenter avec efficacité pour donner à voir sa passion,  la force  et la fièvre de son désir, les instants de douloureuse jalousie. Il est conscient de l’idéalisation de son  passé, de faits et de moments négligeables : « Trente garçons qui ôtent leurs godasses et leurs fringues. Dans la réalité, ça répand une odeur franchement douteuse. Dans mon imagination, c’est une senteur paradisiaque ». Son histoire émouvante est cependant dépourvue de pathos. L’ironie et l’humour l’emportent  plus d’une fois, comme lorsqu’il décrit son application à suivre les consignes du manuel du plaisir solitaire : « Vous massez lentement votre petite canaille de velours ». Le narrateur s’amuse de lui-même tout en faisant sourire le lecteur.

    Tom Lanoye dans cette « prose de mémoire » (2) se met à nu, révèle ouvertement ses secrets les plus intimes mais aussi ses idées politiques, sa perception des mentalités mesquines et conformistes de ses compatriotes, sa critique de l’urbanisme et du tourisme dévastateurs : « C’était l’époque où le tourisme entamait à peine la marche en avant qui allait tout dévaster sur son passage », de la guerre…  Dans un ouvrage loin de toute linéarité où  présent, passé proche et lointain s’entrelacent, où  un vocabulaire recherché et familier se conjuguent avec subtilité, où poésie (« Enveloppés dans le bleu impérial de la nuit crétoise, où résonne l’immobile tambourin de la lune (…) ») et réalisme se tricotent,  Tom Lanoye  fait non seulement bouger le cadre du récit personnel, il joue aussi avec la narration et son rythme, avec l’écriture à la faveur d’ incises nominales en contrepoint : « Voyage », « Boîte », « Affection »…, de  constants dialogues avec le lecteur : « Et toi, lecteur, qu’est-ce que tu en penses ? », « Et toi, lecteur, que vas-tu faire de ma quatrième boîte ? »

 

    L’ouvrage, Les Boîtes en carton,  atteste que Tom Lanoye appartient à la nouvelle génération des écrivains contemporains dignes d’être connus et reconnus. Remercions les Editions de la Différence d’avoir réédité ce magnifique ouvrage auquel il est important de rendre hommage.

 

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10 février 2017

Les désemparés

Les désemparés        
Francis Denis    
Editions Delatour (2016)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image francis.jpg Les désemparés,  le titre du dernier recueil de nouvelles de Francis Denis (1) peintre, écrivain, poète,   crée d’emblée un horizon d’attente chez le  lecteur. Les connotations de vulnérabilité, de fragilité font   référence à des vies  tourmentées, brisées par des situations ou des paroles blessantes. La souffrance physique, psychologique, le mal être, la solitude de personnages souvent minés par la pauvreté et  la maladie  l’emportent dans les différents récits.

    Les seize brefs récits  de Francis Denis proposent  tout un univers d’émotions, de sensations, de réminiscences,  de réflexions sur l’enfance souvent malheureuse, incomprise (« Le mal aimé », « Grand frère »), la fragilité de la planète (« Marie s’est toujours demandé pourquoi les hommes voulaient conquérir les planètes alors qu’ils sont incapables  de préserver la leur »), de la vie, la brutalité de l’existence (« La brutale réalité » dans « La traversée »), les rêves, les espoirs auxquels les êtres s’accrochent malgré tout avant de se heurter à la réalité. Toutes ces narrations s’unissent dans un jeu de reflets et d’échos caractérisés  pour la plupart par  un même climat psychologique de solitude, d’angoisse, de sentiment d’abandon. La mère lointaine, malade (« Elle tousse puis se racle la gorge. Je la sais désespérée de faire autant de bruit et de ne pas pouvoir maîtriser le mal qui la ronge ») ou absente  (« maman est partie ».  « Froid ») est  hélée, « Maman !  maman !  », souvent en vain par des enfants mais aussi des adultes en quête de sécurité.

    L’intimité chaude de la chambre et du lit crée un monde protecteur propice à des échappatoires  bienveillantes et lumineuses : « Plongé, (…), au creux de mon lit (…) j’imagine un autre monde, un monde de revanche où je suis fier sur mon cheval et où Maman est la reine. / Il y a des fleurs dans ses cheveux et les gens sourient à son passage. Ils me saluent comme un prince et je leur jette des pièces d’or sous le bleu du ciel ». Le rêve libérateur favorise l’évasion : « Son regard embrumé voudrait s’échapper par-delà les grands murs, prendre d’assaut plaines et montagnes, rivières et lacs, les langues éthérées du ciel. Frôler les étoiles pour atteindre le cœur des galaxies. ». Selon le narrateur, Marie rêve d’atteindre l’immensité du monde dans un envol, un élan de liberté donné à voir de façon poétique. La lecture constitue aussi  un refuge rassurant, réconfortant, apaisant, compensant les manques,   permettant d’oublier la cruauté de la vie et  de s’évader vers un monde meilleur : « Les seuls moments de répit viennent avec le soir, lorsque chacun regagne sa chambre. Juline retrouve son havre de paix, sa petite cage dorée où elle peut enfin se mettre à rêver et vivre au travers de ses livres lumineux et colorés. Ils sont ses amis, ses seuls amis. Ceux sur qui elle peut compter, qui la rassurent et lui font oublier tous ses malheurs du jour ». (« Grand frère »). Nourriture de l’âme, la lecture comble les vides et chasse la solitude. De même, écrire permet de rompre l’isolement, de trouver une compensation à tous ses maux : « Coucher sur le papier une seconde vie : celle qu’il ne pourra sans doute jamais connaître dans la réalité (…) ». (« Buveur de vent »). L’homme vulnérable, dépourvu d’estime de lui-même attend la femme et l’amour qui finalement arrivent lui apportant la confiance et un bonheur éphémère, comme dans la nouvelle « Le mal aimé » : « Le temps s’est écoulé avec des perles de bonheur. / Nous nous retrouvons dans sa chambre. Rose et chaud. Battant à l’unisson avec des petits mots d’amour en sourdine. / Me voici sans défense. Paisible. / Non, je ne suis pas une poule mouillée ! ». Mais s’agit-il de la réalité ou d’un rêve compensatoire ?  Le narrateur s’embarque-t-il dans un délire onirique ? Plongé dans les pensées, les émotions, les souffrances de narrateurs homodiégétiques, le lecteur oscille entre le rêve, le cauchemar, la réalité.

    Dans ces différentes histoires fondées sur le réel, le mystère, le fantastique, le surnaturel surgissent parfois  au milieu de la nouvelle ou dans la chute. A d’autres moments, l’absence de chute ou l’indéterminé laissent le lecteur libre d’imaginer la suite qui lui convient. La tragédie (« Je ne reverrai jamais le fond de mon armoire »), la mort (« Maman est droite au milieu de la cuisine. Blanche et immobile. Elle tient, suspendue par le cou et la corde qui la relie au plafond »), la joie (« Ce sera sans doute le plus beau des cadeaux que nous pourrons offrir à notre fils et nous avons bien l’intention de passer les fêtes là-haut, en compagnie de nos amis et dans l’ivresse des coupes »), l’espoir ou l’absence d’espoir se tricotent avec subtilité. A travers chaque nouvelle, le lecteur pénètre la richesse du monde intérieur de Francis Denis. Le réel placé dans les nouvelles comme les réminiscences des années  soixante, les sœurs Saint Vincent de Paul innommées mais aisément reconnaissables (« Elles sont revêtues d’une longue robe brune, lacée à la taille par une simple corde de lin. Elles portent sur la tête une espèce de cornette blanche qui dissimule la moitié de leur visage »)…  tout est réinventé, recomposé par les mots et l’écriture.

    2e tableau Francis.jpgMélange de réalité, de rêve, de fantastique, les nouvelles de Francis Denis sont aussi parées de poésie.  La fleur, métaphore de la féminité, nourrit les fantasmes érotiques de Rose. Les plantes, lieu de la sexualité triomphante, (« « îles lointaines aux jungles luxuriantes, aux parfums d’ombre et de lumière, aux feulements des fauves en rut »)  deviennent instruments de plaisir : « Le corps entier livré à la fougue de ses plantes amoureuses ». Rose  devient fleur (« Elle se sent beaucoup plus plante, tige, fleur. Son cœur bat au rythme des feuillages et de leur symbiose avec la lumière ambiante. Elle aussi se nourrit de lumière, de gouttes d’eau et de la tiédeur de l’air »). Elle  connaît la plénitude du plaisir avec ses « homologues » végétales. De même, son patron entretient un rapport quasi pathologique avec la nourriture qui devient une parodie du plaisir charnel. Rose est un mets appétissant pour lui :  « Il la désire avec jubilation et avec un appétit sans limites. Il la contemple comme  s’il se trouvait devant un énorme tournedos, rouge, cerclé de blanc, bien ficelé, à peine grillé sur la surface, posé délicatement  auprès d’un lit de laitue fraîche et d’un vert translucide ». Cette description humoristique montre que chez lui le plaisir alimentaire et le plaisir sexuel fusionnent.  Dans d’autres nouvelles, le corps de la femme devient le plus souvent objet esthétique, flacon de parfum (« Il y avait des violettes dans son regard. / Son corps en forme de flacon parfumait la loge (…) », bijou : « Elle s’est incrustée dans ma vie comme un diamant, une perle rare ».  Des comparaisons  métamorphosent les doigts en  symbole de beauté, éventail ocellé et coloré : « les doigts (…) s’étirent et se déploient tels des paons amoureux ».   Des substantifs et des adjectifs légers, vaporeux, l’écriture   donnent à voir des œuvres d’art, la vibration de la beauté, l’éclat de la  luminosité : « Les fols murmures et les jaillissements répétés des instruments nous plongeaient dans un tourbillon d’étoiles ». Les sons, les synesthésies (« Et ça sent l’oignon frit ! Le bruit qui coule sur la volaille, les mains grasses que l’on essuie sur le tablier blanc et maculé ! »), le mouvement, la lumière se répondent. Dans l’univers sombre des récits de Francis Denis jaillit  toujours la beauté de la poésie, un soupçon d’humour et de joie.

 

  • Voir les chroniques concernant les précédentes œuvres de Francis Denis:

Les Saisons de Mauve ou le chant des cactus
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2016/03/...

« La traversée »
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2013/06/22/la-traversee.html

« Le passage »  
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2012/08/25/le-passage.html

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24 janvier 2017

Nos rires et mes larmes

Nos rires et mes larmes  
Annick Chatelain Etienne     
Vérone Editions (2016)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    image rire.jpgNos rires et mes larmes : l’antithèse « rires »/« larmes », les deux substantifs précédés du jeu des possessifs où la première et la deuxième personne sont unies tout d’abord allégrement dans le pronom pluriel « nos », opposés ensuite à  la déréliction tragique donnée par le pronom singulier  « mes » devant « larmes » suggèrent   l’idée de la séparation inéluctable, de la mort. Le titre de l’ouvrage d’Annick Chatelain Etienne évoque  d’emblée la solitude, la tristesse, la souffrance après  le bonheur de la fusion amoureuse.  Dans Nos rires et mes larmes, la narratrice propose au lecteur son histoire d’amour  unique et exceptionnelle revue avec les yeux de la mémoire.

    Dans son récit autobiographique émouvant,  Annick Chatelain Etienne porte un regard sur son passé, son enfance, sa jeunesse et sur son  amour exceptionnel avec Daniel. Tout différenciait  ces deux êtres : l’âge, Daniel avait dix-sept ans de moins qu’elle ;  la classe sociale, Daniel appartenait  au monde ouvrier,  elle,  à la bourgeoisie aisée ;  la distance géographique, Daniel « habitai ( t) un lieu-dit Couvain au fin fond de la Normandie », elle, le Sud de la France. Rien ne les prédisposait à se rencontrer. Annick vivait dans une immense  propriété qui « s’étendait sur une quinzaine d’hectares de prés et de bois », dans le château de Vert,  « une tour du XVIe aménagée en appartement, une ferme avec écurie, étable (...), un verger et un potager et, un peu à l’écart, la maison des gardiens », elle fréquentait de chics établissements scolaires huppés,  frayait  avec  une jeunesse dorée  qui menait une  vie superficielle, profitait de  loisirs onéreux : organisation de fêtes où « les jeunes filles étaient en robe de soirée, les jeunes gens en smoking », courses de voitures : « Nous étions plusieurs amis à posséder de superbes voitures de sport : Austin, Haley, Triumph, Alpha Roméo, MGB… elles étaient rouges  ou vert foncé. Notre grand amusement était de faire la course entre la porte de Saint-Cloud et Dreux. » …  Elle menait  une vie facile. Lui, vivait dans des conditions modestes,  dans une maison « sans confort : « il n’y a ni chauffage ni sanitaire » mais il était heureux. Malgré ces différences, une aspiration identique les unissait : tous deux rêvaient du grand amour : « je priais Dieu avec ferveur afin qu’il mette sur ma route le Grand Amour, un homme que j’imaginais d’une grande pureté, avec un cœur chevaleresque et une haute moralité.  Rêve d’une union parfaite, rencontre de l’âme sœur. Mon Graal », « tu attends le grand amour. Un jour tu connaîtras la femme de tes rêves, l’Unique. C’est ta quête, ta certitude ». Ce rêve fabuleux va devenir réalité pour ces deux êtres romantiques au cœur pur. « Ses rêves d’amour éternel faisaient écho à mes rêves de princesse ». Grâce à leur rencontre, l’extraordinaire s’insère dans leur quotidien.

    Alors que son divorce d’un premier mariage la plonge dans de nombreuses difficultés qu’elle surmontera grâce à sa force de caractère, à des amis aisés sincères et  à « un solide réseau », Annick rencontre Daniel, de dix sept ans son cadet, un  « beau jeune homme, au regard bleu lumineux », intelligent, courageux, travailleur doté d’un don d’écoute, d’attention aux autres exceptionnel. Et ce ne sera pas la différence d’âge qui choquera la fille d’Annick, - elle a quarante ans, lui vingt-trois -,  mais son statut d’ouvrier peu fortuné. Dans la société actuelle, la place de la femme évolue, l’écart d’âge entre les conjoints en témoigne de plus en plus. Ce qui importe, c’est la personnalité de l’Autre, ses qualités, sa vision de la vie. Annick qui veut réussir « la deuxième partie de sa vie »  est comblée par cet homme amoureux,  capable de surcroît d’apprécier ses filles, de choyer ses petits enfants. La société ne constitue plus un obstacle à la passion entre deux amants dont la femme est la plus âgée.

   Un amour merveilleux, absolu  unit Annick à Daniel, « homme d’exception. Une âme éclairée ».  Les connotations mélioratives, les adjectifs positifs, les superlatifs  abondent pour décrire l’homme aimé. Cet amour transfigure la réalité et la vision qu’Annick a de cet homme.  Mais la mort,  une mort injuste, « la différence d’âge aurait voulu (qu’elle) meure la première »,  va détruire cette belle harmonie, la plonger dans une souffrance  indicible, une solitude absolue : « Dimanche 27 janvier 2008 à 16h30 son cœur s’est arrêté de battre et le mien venait de voler  en éclats, blessé pour toujours ». Annick décide alors d’écrire leur sublime histoire,  leur bonheur intense, « de mettre des mots sur les maux ». Le récit de son amour est une façon  de le préserver, de le conserver, de panser une cruelle blessure, « de supporter l’insupportable », d’immortaliser l’être aimé. La narratrice idéalise par la mémoire l’homme aimé à jamais disparu. Au moment où elle narre son histoire, elle souffre toujours. Daniel n’est plus. Tout ce qu’Annick raconte appartient à un passé révolu.  La mort de Daniel est le point de fuite vers lequel tout s’oriente.

    Ce récit biographique structuré, travaillé,  - le début de chacun des premiers chapitres  évoque l’enfance et la jeunesse d’Annick, la fin  fait référence à Daniel, point d’orgue vibrant de cette histoire -, ce dialogue avec celui qui est parti, donnent vie à vingt-cinq années de bonheur.  L’écriture, baume apaisant pour la narratrice, transcende le réel. Pour elle, la beauté fulgurante de ce vécu  a transfiguré et illuminé la deuxième partie de sa vie avant d’aboutir à un événement romanesque.

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09 janvier 2017

La baraque du cheval noir.

La baraque du cheval noir.       
André Gardies   
Editions de la différence      
(la ligne bleue, 2016)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   image baraque.jpg Au cœur du rationnel, de la cohérence, de la logique surgit parfois l’irrationnel. Jacques Torrant, trentenaire divorcé,  personnage principal de La baraque du cheval noir d’André Gardies,  se gardant  bien de  fréquenter  la fiction,  déclare n’écrire que « des livres sur la région », ne pas inventer, « parle ( r ) d’événements réels, un peu comme un journaliste ».  Pourtant  une part de lui-même est attirée par le mystère et le hasard qui surgit souvent dans sa vie attise  sa curiosité. Par le plus grand des hasards, en effet,  dans la salle d’attente de son dentiste, il  déniche « un numéro spécial du PROGRES consacré au Massif Central » et apprend que la Baraque du cheval noir, « La baraque de tous les ressentiments, l’enseigne exécrée par la Mémé »  est à louer. Le hasard ne lui adresse-t-il pas un clin d’œil, à lui qui, de surcroît,  souhaitait quitter Lyon, « (ses) klaxons, trépidations, embouteillages, sifflets de locomotives et haut-parleurs venus de la gare de Perrache près de laquelle il habite »,  pour se consacrer à l’écriture  dans un lieu isolé et paisible ?  N’est-ce pas aussi l’occasion de remonter dans le passé, de se remémorer l’oncle Paul, retrouvé, à proximité de la baraque du cheval noir, dans une tourbière,  de comprendre les causes de sa mort ? Cet oncle chaleureux, un fabuleux conteur qui  faisait naître toute une activité imaginative chez le jeune enfant qu’était alors Jacques Torrant.

     L’oncle Paul devient vite la focale vers laquelle tout converge.  Une tension de plus en plus intense soutient l’intrigue reposant sur sa mort. Plus l’ouvrage avance, moins ce décès  semble accidentel et  plus des événements bizarres, sournois,  surgissent dans le quotidien de Jacques Torrant.

    La baraque du cheval noir s’ouvre sur l’arrivée du protagoniste dans la fameuse maison isolée  située au cœur du Massif Central,  un univers mystérieux où les humains semblent refoulés, dans un univers paysan farouche, hermétique,  aux paysages inhospitaliers, austères, aux arbres « noueux, tordus par le vent, le gel, la rudesse du climat (qui) dansent comme des gnomes sur les pentes moussues », où « des squelettes de pins morts lancent leur moignons blanchis vers le ciel ». Le leitmotiv « le ciel gris et bas » figure un fardeau sombre pesant sur la campagne et sur les hommes,  les  empêchant d’accéder à toute  échappatoire lumineuse et les plongeant dans une ambiance rude où domine une  malédiction : « Dorénavant, depuis là-haut, l’œil immense et noir de la tourbière pèserait sur eux. Malheur à qui s’écarterait du droit chemin. Comme une tombe, la tourbière se refermerait sur lui ». Les paysans finissent par ressembler au  milieu austère et hostile dans lequel ils vivent.  La nature n’est pas un simple décor installant les êtres dans le réel. Elle devient un personnage actif doté d’une personnalité farouche, traître, mortifère : « C’est la grande tourbière du Tremblant, le Trauc qu’on dit ici, qui l’a avalé, monsieur. La vase noire et épaisse de la tourbière qui colle  à la peau, qui vous enveloppe, qui vous étouffe.  (…) chacun pense à ce marécage qui, à la nuit tombante, attend l’imprudent qui s’aventure sur ses bords. ». La tourbière, lieu significatif pour Jacques, qui représente le passé tragique de sa famille,   possède quelque chose de fantastique représentant le guignon, la malchance, le malheur pour l’ensemble des villageois.

 

     Dans l’univers d’omerta du Massif Central,  l’angoisse, la crainte, les superstitions entraînent  un malaise progressif chez  Jacques, personne pourtant rationnelle. Tout le village   braque,  dès sa venue, ses regards sur le nouvel arrivant (« Il sent les regards sur lui. Fermés. Presque hostiles. Qu’est-ce que ça signifie ? »)  considéré comme un étranger pour les  hermétiques villageois. Très vite, les autochtones,  qui paraissent tous cacher un secret,  semblent se scinder en deux camps hostiles : ceux qui fuient Jacques (« Il n’a pas plus tôt porté le verre à ses lèvres que les buveurs commencent à quitter la salle, un par un ou par petits groupes. Sans lui adresser le moindre salut »), refusent de répondre à ses questions, lui créent des obstacles, des nuisances (« Il a déjà sorti ses clés pour ouvrir la portière quand il constate les dégâts : une longue balafre sur tout le côté gauche et l’aile avant légèrement enfoncée. Putain de pays ! Quel salaud lui a fait ça ? »)  et les autres soucieux de le prémunir du mauvais sort comme le papé Vigouroux, le sabotier,  qui lui offre un talisman protecteur ou  Marie-Rose Couderc qui s’occupe de la maison.

    Alors que la tristesse et l’angoisse gagnent de plus en plus Jacques, « Un sentiment d’inquiétude m’étreint », « Je m’aperçois de plus en plus souvent que ne je suis pas insensible aux craintes qui naissent de la nuit »,  « la tristesse le gagne parfois, sans raison claire ») le hasard surgit  à nouveau dans son existence  avec  l’arrivée de la jeune et jolie Lucie  qui va métamorphoser les forces en présence : « A croire que l’arrivée de Lucie a eu une heureuse influence sur la maison. Serait-elle l’ange gardien qui tient à distance les forces maléfiques ? La petite lumière dont j’avais besoin, elle qui se prénomme Lucie ? ».  Comme l’indique l’étymologie de son prénom, la jeune femme fait naître la lumière, « Venu de la fenêtre un grand rayon de lumière tombe sur le plancher ». Le rouge   de son anorak constitue une note de couleur chaude et agréable qui troue « la brume cotonneuse », « le ciel gris et bas »,  réchauffe l’ambiance : « A la tache rouge qui avance lentement, il la reconnaît. Son cœur bat fort. Une bouffée de joie l’envahit ». Lucie  ouvre à  la joie et  à l’espoir. Elle apporte le recul de la réflexion et le discernement. Entre elle et l’écrivain se crée d’emblée une complicité. L’enchantement gagne le cœur de Jacques, le rythme et l’ambiance de l’ouvrage changent.

   L’intrigue de La baraque du cheval noir est rigoureusement bâtie.  Récits,  descriptions, dialogues, monologues intérieurs se tricotent plongeant le lecteur dans le passé et le présent du personnage principal. Ses suppositions, ses questions, ses interrogations, ses doutes le perturbent  et aiguillonnent  la curiosité du  lecteur.  Jacques Torrant, perçu comme un étranger, un être à part venu semer le désordre avec ses questions,  imagine ce qui a pu se passer et constitue  à la faveur de nombreuses hypothèse les derniers jours de l’oncle Paul et son « accident ». L’événement  tu, nié, caché, interprété selon la personnalité de chacun implique de plus en plus Jacques Torrant.  Une histoire apparemment banale dont la toile de fond est le Massif Central devient sordide.  Dans le monde clos de la campagne, les superstitions se mêlent au suspens. Les anecdotes se tissent et se lient pour aboutir à la compréhension finale. Le lecteur savoure des portraits physiques et psychologiques  de différents personnages subtilement brossés et évoluant au fil des pages.  Rouveyre s’est apparemment enrichi par son travail acharné, mais progressivement le lecteur comprend qu’il a acquis son argent en profitant de différentes situations. Le roman du terroir  devient  roman psychologique, fiction autobiographique, fantastique, roman à suspens, roman policier dénonçant certains personnages ordinaires, en réalité des arrivistes, prêts à tout pour s’enrichir.  Le mystère, l’angoisse s’installent progressivement.  Le brouillard glacé vient sans cesse estomper les formes, cacher le réel, révélant un univers énigmatique, mystérieux, dangereux. L’alternance entre les différents modes de narration, le jeu  avec le style direct, le style indirect libre,  la focalisation interne, la grande place accordée aux monologues intérieurs, font que   les frontières entre les différentes manières de narrer l’histoire deviennent  poreuses. A l’espace réel  se superpose celui du  passé, des souvenirs. L’écrivain  jongle avec l’énonciation. Au roman à la troisième personne,   se mêlent les écrits à la première personne, en police plus petite,  de Jacques. Le lecteur assiste à l’écriture de son ouvrage, à la recherche tâtonnante de la vérité. Cette mise en abyme, le vécu, le ressenti, ces jeux de reflets ancrent davantage l’histoire dans le réel tout en épaississant le mystère et l’angoisse.

    Avec une écriture nourrie des paysages reculés de la Lozère vus,  connus de l’intérieur,  André Gardies entraîne le lecteur dans un polar rural  où dominent les superstitions, les querelles, les rancunes familiales et les jalousies de voisinage. Dans la baraque du cheval noir, le cœur  de toute une région frémit dans le froid glacial de l’hiver et dans les affres des peurs ancestrales.

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08 décembre 2016

Une grande voix s'en va

Une grand voix s’en va   !  Celle de Gil Conti (Guy Crequie)

Décembre 2016

 

 

    Vous n’entendrez plus la voix puissante et cuivrée de GIL CONTI (Guy CREQUIE). Guy CREQUI,  poète, chanteur, écrivain, militant humaniste dont les actions sont reconnues dans le monde entier va  sur ses 73 ans.  Il a enregistré quelques dernières mélodies et airs lyriques pour ses ultimes concerts avant la cessation de sa vie publique.

    Je vous invite à écouter  deux de ses interprétations sur les sept qu’il a récemment enregistrées : les deux célèbres chansons napolitaines : A Marechiare et Coré n’grato (Catari)

 

https://youtu.be/F1j4oamoh2o

 

https://youtu.be/9jVzvESxsDY

21 novembre 2016

Si l'âme oiselle la mère, veilleuse, poétise

 

Si l’âme oiselle la mère, veilleuse, poétise.
Carmen Pennarun
L’amuse Loutre édition (2016)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image Carmen.jpg En vers libres, en prose, sous forme de calligrammes,  tous les poèmes du recueil de Carmen Pennarun, au titre esthétique, délicat, suranné, Si l’âme oiselle la mère, veilleuse, poétise disent la vibration de la vie, de la nature, les bouffées d’émerveillement devant la moindre étincelle de la création ou le passé nostalgique empreint  d’âpreté, de tristesse. Tous ces ressentis, ces sensations,  l’absence même d’un être tendrement aimé  vibrent toujours, lumière inaccessible mais présente,  dans le cœur des poèmes : « Une mère est cette étoile / à notre terre accordée / qui ne cesse de palpiter / même quand on ne l’appelle plus ».  La lumière chatoie  malgré un réel pas toujours positif : « elle est canevas de lumière / et éblouit par sa finesse ».  Il faut toujours confiance et espoir garder,  « Expatrié aux frontières / de sa propre vie on se crée / des aurores aux tonalités / boréales où la joie éparpille / mille petites choses sibyllines / bien loin de tout égarement et si près du ‘soi-m’aime’ », savoir capter la moindre étincelle de joie, donner de l’amour et s’aimer soi-même.

     Tous les poèmes  de Carmen Pennarun à la fois  personnels et universels, temporels et atemporels, conciliant le visible et l’invisible embarquent le lecteur dans la beauté de la féminité. Carmen Pennarun donne à voir le parcours fluide et léger, rude et triste des chemins de la vie.  Elle  renouvelle la vision banale  des êtres et des choses, en montrant ce qu’on ne sait pas discerner le regard voilé par l’habitude, l’esprit plongé dans le pragmatisme. Elle propose la vision  de l’enfant (« Ces poèmes sont d’enfance / tels des buvards d’écoliers soumis / aux caprices d’univers singuliers / ils absorbent jusqu’au pôle ‘aime ‘ / le regain des mémoires engrangées »), l’image de la jeune femme en route vers l’amour, « Elle courait pieds nus sur l’humus /Elle courait dans la lumière frissonnante du sous-bois / Sa jupe s’enjôlait sur ses cuisses fiévreuses / - voile captive d’un impatient désir - / Elle courait rejoindre l’amour … »),  démasque la femme soumise, (« Le bonheur n’est que façade / surgie des mains illusionnistes / d’une femme soumise /qui accomplit sa tâche »),  montre  la femme âgée,  la grand-mère aimante (« Elle ressemblait à une jeune fille habillée en mère Noël, ma grand-mère ! »).

    Les souvenirs, le passé, le présent, le signifié et le signifiant se tricotent et se tissent. Chaque moment importe, glissant du réel, du quotidien banal, modeste (« tu as lavé ton linge au lavoir du coin / tu as battu tes draps de peine / et le courant a emporté / toutes les souillures / confondues ») à l’onirique ou de l’onirique au réel.   Des vers criblés de blancs, sanglots concrétisés sur la page du recueil,  révèlent des fragments de vie, accablée de travail, tissée de lassitude : « Tant de réserves pour assurer la survie / des bonnes choses durant l’hiver, si long / surtout ne rien perdre       Rester/ pliée sur la terre       Rester / Penchée sur ses bassines     Pleurer / sur ces pensées mises en pots         mises en sacs        / pasteurisées      congelées       /        Instiller : la tristesse jusqu’à l’amertume de la dernière pulpe ».  Des fragments de vie douloureux  bouleversés par la mort : « elle était fille / ange à la vie dérobée / froide comme l’hiver ».

    Jouant avec les mots (« les pôles ‘aime’ parfois se révèlent allergènes / et les stigmates trompent en nos coeurs tout espoir / gardant les ‘peau pierres’ des blessures mi-closes »),  le format des textes, faisant alterner des lignes interrompues, des vers courts et des vers longs,  dépourvus de rimes et parfois de ponctuation, des phrases en italiques ou en  calligraphie classique, Carmen Pennarun offre une poésie originale, contemporaine pleine des arômes de la nature sauvage , « le brin de thym ou la sauge cendrée », de la saveur des marmelades, confiture ou coulis. Elle embarque aussi le lecteur dans des villes lointaines comme New York, critique implicitement et subtilement la guerre : « L’arche se vide et la colombe ne sait plus pourquoi cueillir un rameau », lance des appels à la fraternité, à l’égalité : « Les rêves renvoient l’image de l’enfant universel, chaque chérubin, fille ou garçon, quel que soit son continent d’origine, est maillon vital de la fraternité humaine et la lumière sublime toutes les couleurs de peau, annule les différence ». Derrière le négatif,  les blessures de la vie, de l’enfance se trouvent toujours le positif, la beauté, l’amour pour le prochain, en un mot l’essentiel.

    Carmen Pennarun amoureuse de la nature, de la vie, des mots,  de leur matérialité et de leur signification,  distille l’espoir, la joie : « soyons nos propres fées, accordons-nous un violon et un archet, un crayon et un papier, un pinceau et une toile, un ballon rond ou ovale …/ La pénombre s’illuminera d’une multitude d’étoiles, la  musique se propagera (…) ». Elle est tout à la fois une femme humaine, généreuse (« L’amour nous est étranger tant qu’on ne parvient pas à souhaiter à autrui celui que la vie nous refuse ») et une grande artiste. Toute une  magie  jaillit de son recueil, quintessence de la beauté,  aux  messages tendres et profonds révélateurs de  son talent, de sa sensibilité et de ses qualités de cœur.

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03 novembre 2016

Estienne Dolet. Un écrivain de la Renaissance mort sur le bûcher

Estienne Dolet 
Un écrivain de la Renaissance mort sur le bûcher    
Roger Bevand
Editions de l’Harmattan ( 2016)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Au XVIe siècle, l’urbanité érudite semble s’imposer en France. Des cercles littImage dolet.jpgéraires et poétiques se réunissent dans des salons. Lyon est alors une ville renommée où règne « un cénacle intellectuel exceptionnel : des poètes comme Macrin, Guillaume ou  Maurice de Scève, des ecclésiastiques éclairés comme Jean du Bellay récemment nommé cardinal, des écrivains en pleine ascension comme Sébastien Castellion, Clément Marot ou encore François Rabelais ou d’autres compagnons du métier comme Jean de Tournes, correcteur chez Gryphe en même temps que Dollet ». Enthousiastes et optimistes, ils attachent une grande importance à la culture humaniste et  à la liberté d’expression.  Mais en observant de plus près la réalité, on constate que le  XVIe siècle est dévoré par les contradictions. Des personnes   jalouses, corrompues  et surtout  des inquisiteurs, comme le redoutable Ory, sévissent, jugeant, torturant, brûlant ceux qu’ils considèrent hérétiques.

     Estienne Dolet,  humaniste, philologue, traducteur,  poète, écrivain, imprimeur,  né au début du XVIe siècle, est un pathétique exemple des positions radicales qui s’opposent dans ce siècle de Réforme et de Contre Réforme. Roger Bevand  témoigne de la vie d’Estienne Dolet,  personnage éponyme de son  ouvrage historique, rigoureusement documenté et  dont la lecture s’apparente à celle d’un roman,  Estienne Dolet,  Un écrivain de la Renaissance mort sur le bûcher. Estienne, orphelin, tout d’abord recueilli par «  les religieuses du couvent des Ursulines » a ultérieurement été « pris en charge » par l’Evêché de la ville d’Orléans. Elève brillant, « hors du commun », il est ensuite orienté à l’âge de douze ans vers le Collège de Paris sous l’autorité du célèbre humaniste, professeur d’éloquence,  Nicolas Bérault qui compte parmi ses amis Erasme et Budé. Les idées modernes de Nicolas Bérault opposé au « troupeau bêlant des scolasticiens » » enthousiasment le jeune Estienne, homme ambitieux,  traducteur de Cicéron qu’il admire et auquel il voudrait ressembler : « Une vigie exigeante et intraitable, un guetteur de la République, voilà exactement ce qu’il était, et voilà aussi l’homme que je rêve d’être un jour ». Compétent, doué, Estienne est vite remarqué par les étudiants de sa promotion et « un beau jour de l’automne 1533, Estienne Dolet monte à la tribune. / Il vient tout juste d’avoir vingt-quatre ans ». Homme brillant et remarquable, il ne s’attire pas que des amis d’autant plus que conscient de ses compétences, il  est prétentieux et  en sus coléreux : « D’un côté on admire son immense culture, son extraordinaire puissance de travail, mais en même temps on déplore son caractère irascible et les excès de son franc parler ». De surcroît, le fait qu’il défende ardemment la liberté de pensée, de conscience, d’expression, qu’il lutte contre l’obscurantisme  déplait fortement. Malgré de nombreux appuis de personnages haut placés comme Guillaume Budé, un intime de Marguerite de Navarre, la sœur du roi, l’évêque de Paris Jean du Bellay, le roi François 1er lui-même…,  il se heurte à  une opposition farouche.  Politique, intérêts financiers et religion se liguent contre l’homme de Lettres et l’imprimeur qu’est Estienne. Alors que les maîtres imprimeurs tentent de remettre en cause les acquis de leurs salariés, la grève  des Griffarins sème le désordre et  « menace la survie de l’imprimerie à Lyon ». Le seul à résister à l’orage est Estienne Dolet. Favorable aux grévistes, il a su négocier avec eux. Ses ouvriers poursuivent  donc leur  travail. Des ouvrages continuent à sortir de « La Doloire d’Or ». Ils expriment un certain scepticisme jugé audacieux pour l’époque à l’égard des dogmes fondamentaux de l’Eglise,  trahissent  l’amour  de la liberté d’expression  et de la liberté « tout court ». De surcroît, Estienne fréquente des personnes jugées peu recommandables comme le Genevois Gruet qui sentent le souffre au nez des religieux intégristes. Il mange de la viande le vendredi et les jours de carême, ne va pas  à la messe régulièrement. Jalousie, calomnie, faux témoignages, complots liés aux finances, à la politique, à la religion,  justice corrompue, juges achetés,  tout s’imbrique pour faire sombrer Estienne Dolet. Malgré sa compétence d’orateur, de solides soutiens, l’humaniste est condamné  au bûcher « après un effarant simulacre de justice ». Ses membres sont broyés, il est humilié, vaincu, mais il reste digne malgré ses souffrances. Cet homme libre qui voulait être reconnu, qui ne voulait pas être oublié, qui rêvait d’immortalité, bien que plongé pendant plusieurs siècles dans l’oubli par ses détracteurs, accède au XXIe siècle à cette immortalité tant désirée grâce à  la publication de ses œuvres,  à des associations et surtout grâce à l’ouvrage de Roger Bevand. Roger Bevand lui rend hommage, le sort de l’oubli, l’immortalise comme il le souhaitait

 

    Dans, Estienne Dolet. Un écrivain de la Renaissance mort sur le bûcher,  Roger Bevand retrace  les moments de la vie d’Estienne Dolet, de son époque riche et tout à la fois lumineuse et sombre. Soucieux de dire la réalité des faits, il  utilise une documentation sérieuse, retrouve des archives, présente des confidences  de témoins, cite des textes d’Estienne Dolet, de ses contemporains  Marot, Rabelais… Il  propose la perception que ses amis ou ennemis avaient de lui.  Il montre l’effet produit par le personnage sur son entourage. Emporté par son élan et son empathie,  l’auteur apparaît derrière le personnage de son  récit : il pénètre les pensées d’Estienne,  pense, imagine, critique à sa place. Il apparaît derrière des hyperboles,  des modalisateurs, (« Et le procès se termine par une accusation terrible : tout ce beau monde  déclare Estienne Dolet impie, scandaleux, schismatique (…) »), derrière l’ironie (« Mais naturellement l’Eglise,  si prompte à aimer et à pardonner,  ne saurait se salir les mains du sang de ses victimes »),  l’humour dans la description de Denis de Harsi : « Ce soir, pourtant, l’élégance tapageuse de sa tenue ne parvient pas à dissimuler ni la couperose qui empourpre ses traits adipeux, ni l’embonpoint de vieux noceur qui le fait ressembler à un énorme tonneaux de vin »,  derrière ses clins d’œil au lecteur contre l’intégrisme religieux du XVIe mais aussi du XXIe siècle : « Calvin interdit tout ce qui s’apparente de près ou de loin à la joie de vivre (…) (Il) entend même régenter la mode vestimentaire en ville ! ». Roger Bevand restitue la vie d’Estienne Dolet avec rigueur. Il ressuscite le XVIe siècle, nous permet de découvrir la vie culturelle de la Renaissance,  le rôle joué par l’imprimerie  dans la   diffusion de nouveaux savoirs,  la réaction des catholiques contre le progrès du protestantisme. Il nous accorde la joie de parcourir les rues du Lyon d’alors. Dans son ouvrage exhaustif à l’écriture claire et précise, Roger Bevand  nous fait  non seulement  découvrir un homme méconnu qui lutta contre l’obscurantisme religieux, refusa toute compromission,  mais il nous permet aussi  de réfléchir sur la Renaissance et sur notre siècle.

    En effet, en ce début de XXIe siècle où religion, régression  et barbarie (1) se rejoignent parfois, il est nécessaire de chercher les raisons de ces revirements dans l’obscurantisme. La crainte du progrès, du modernisme, de l’esprit critique, la perte de confiance en l’humanisme, la corruption  poussent  certains êtres à régresser et à plonger dans l’ignorance et le mal. Les notions de progrès, d’humanisme   sont fragiles, elles doivent constamment être protégées et enseignées aux nouvelles générations.  De même la liberté s’apprend. Pour vouloir la liberté, il faut savoir ce qu’elle est pour l’identifier, la comprendre. Egalement, il ne faut pas confondre religion et spiritualité. Une religion dépourvue de spiritualité devient un dogme, une loi, un joug. Le fidèle y perd son humanité.

 

  • Voir l’ouvrage de Gaston Carré, Retour en barbarie.

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2016/10/20/retour-en-barbarie-5863614.html

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20 octobre 2016

Retour en barbarie

Retour en barbarie  
Gaston Carré     
Les Editions de la Différence  (octobre 2016)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

   image retour en barbarie.jpg Dans Retour en barbarie de Gaston Carré,   Bruno, le fils de Marc, vient d’abandonner ses études de médecine pour se rendre en Syrie où sévissent les militants de l’Etat islamique. Marc, le narrateur, un journaliste cultivé, ouvert, père tolérant et compréhensif, s’interroge, stupéfait, et essaie de comprendre la démarche de son fils qu’il ne reconnaît plus. Il décrit son étonnement, son incompréhension, sa consternation (« C’est comme les deuils : on est abasourdi sur le moment (…) ») et celle de nombreux parents à l’égard de leur enfant  devenu  un étranger pour eux : « Je ne le reconnais plus »Dans un monologue intérieur entrecoupé de dialogues passés ou présents et fictifs avec ce fils éloigné, disparu avec un ami ;  à travers des introspections, des questionnements multiples ;  le narrateur accède à l’universel.  En effet, tous les parents d’enfants soudain embrigadés et partis se posent les mêmes questions, éprouvent les mêmes angoisses face à l’impensable, à l’inconcevable. Ils cherchent à comprendre, à trouver les raisons de cette radicalisation.


    Le père et le fils plongés dans une société déstructurée,  désorientée, aux multiples contradictions (« (…) cette génération qui en 68 vénérait Che Guevara et aujourd’hui vote Marine Le Pen. » ), ancrés dans un monde rempli de désillusions, de violence insoutenable, incompréhensible, se heurtent à l’Histoire, à des  images et des dates lourdes de sens :  « la photo de la petite Vietnamienne bien sûr, fuyant nue et terrorisée son village bombardée au napalm »,  « l’obscène (…) dans les Balkans. Massacres, viols, déportations ? En Europe, en 1994 ? », « Afghanistan,  novembre 2001 »… Les recherches du père sur l’ordinateur de son fils lui permettent de saisir les centres d’intérêts de ce dernier et de plonger dans ses propres souvenirs, dans son passé personnel,   de démasquer les nombreuses ressemblances entre ce fils soudain surprenant et lui-même :  « Je roule dans mon souvenir et c’est Bruno que j’entrevois »,  « C’est lui que je cherchais et c’est moi-même que je trouve, et c’est ce fils qui m’échappe, si dissemblable, si étrange, si étranger même, qui me rapporte les pages les plus extravagantes de ma propre histoire ». Ce père   se découvre  lui-même. Il constate  les similitudes entre sa génération et celle des jeunes du XXIe siècle : l’attrait de l’Orient, de la « Felix Arabia »,  de cet Orient qui  fait rêver  et a  attiré les « écrivains voyageurs et les peintre ‘visionnaires’, Ingres et Delacroix, Goethe lisant Hafiz et Flaubert rêvant Salammbô, Théophile Gautier fumant le chibouk, Loti pâmé devant son Aziyadé et Burroughs défoncé à Tanger, tous rêvant d’odalisques ‘lascives et alanguies’, regard dans le vague et cul dans la soie ».  Il retrouve cet Orient fantasmé  où se rendaient  des romanciers  en quête de connaissance  du monde et d’eux-mêmes. Les ressemblances entre les pères et les fils se retrouvent aussi dans militantisme de la jeunesse de quelque époque qu’elle soit : « Le Coran et le ‘Petit Livre rouge’, même combat en effet. N’avions-nous pas, nous aussi, voulu une idéologie exhaustive et définitive, ‘indépassable’  comme l’était le communisme pour Sartre ou le maoïsme pour les maos ? », (…) « C’est un grand classique, nous sommes passés par là nous aussi : engagement. Un engagement extrémiste bien sûr, la jeunesse est extrémiste, ou tu es extrémiste ou tu es vieux ». La jeunesse,  moment de la vie où  l’on est dynamique, rempli de rêves, d’illusions, de certitudes, où l’on se confronte aux défis lancés par la société. Moment de la vie où l’on s’imagine puissants, invincibles : « Car nous étions bénis des dieux, pensions-nous, invulnérables et dotés d’une essentielle immunité  - nous pourrions brûler la chandelle par les deux bouts, pensions-nous, sans jamais nous brûler les doigts ». Moment de la vie où l’on rêve de justice. Mais la réalité n’a rien d’onirique.  L’Orient rêvé n’est plus : « Alep est détruite et nos rêves d’Orient sont dans les gravats, couverts de poussière grise comme les survivants des bombardements (…) ».L’Occident a abusé de l’Orient, l’a démantelé à son profit, a pris sa part du gâteau : « Le 16 mai 1916, Français et Britanniques se sont partagé les restes de l’Empire ottoman, redessinant les contours de la région au mépris des communautés ethniques et religieuses. ». Plus tard, l’impérialisme américain a semé la destruction et la mort, a imposé sa vision du monde et de la politique. « Le Vietnam, et la ‘putain de mort’ », l’humiliation des peuples arabes, les outrages, les blessures, la haine ont engendré la vengeance. La jeunesse radicalisée veut rétablir la justice, se confronter au réel. Ces enfants rois, gâtés, dont l’éducation ne donnait pas de limites, de contraintes,  recherchent  désormais l’ordre, la rigueur : « Ce n’est pas un hasard si le djihad exerce un attrait tout particulier sur les jeunes d’extrême droite. Voyez les ados, qui en Allemagne défilent en brandissant le drapeau noir : front bas, crâne rasé, Doc Martens aux  pieds. Il brandissent le drapeau de l’Etat islamique, mais ils pourraient tout aussi bien trimballer celui du IIIe Reich ». Parmi les différents sens du mot  « djihad », « il y a celui-ci : ‘discipline’. Discipline. Oui ! ».

    Mais comment comprendre l’attrait pour la violence ignoble,  l’insensibilité, « l’égorgement », comment comprendre l’attraction de « ces meutes de carnassiers excités par la proie, cannibales se disputant la chair, cannibales, oui, on saigne sa propre espèce » ? L’absorption de drogues, le conditionnement, la suppression du mécréant qui n’est pas considéré comme un humain n’expliquent pas tout. Les moments tendus de l’Histoire montrent malheureusement des extrémismes et des horreurs.   La décapitation existait autrefois dans l’hexagone.  Avant la Révolution française, elle  s’effectuait à la hache, « la mise à mort finissait en épouvantable boucherie ». La barbarie a toujours existé et elle réapparaît de temps à autre comme le souligne le titre de l’ouvrage de Gaston Carré. Mais ne sombrons pas dans le pessimisme, l’Histoire ne se répète pas comme voudrait nous inciter à le croire notre difficulté à décrypter le présent. Le narrateur ne propose-t-il pas  implicitement par moments  une vision bien négative de l’Homme ? N’est-il pas hanté par sa lointaine filiation, par son passé, par son oncle Helmut qui n’était pourtant qu’un simple citoyen allemand ?

    L’auteur témoigne  avec subtilité que l’inconscient, - cet autre qui vit en chacun de nous, ces régions obscures où se situent une partie de nos motivations,  Thanatos,  cet instinct muet, - peut se manifester chez tout un chacun s’il n’est pas sublimé. En effet, c’est la capacité de sublimation d’un individu qui définit  son degré de civilisation. La chute du roman n’est-elle pas un clin d’œil du narrateur au lecteur ?

    Dans  Retour en barbarie, le narrateur conjugue deux destins personnels, celui d’un père et de son fils, une trame historique et un héritage familial, - des origines allemandes - ,   mêlant présent et passé, espace privé et espace public, l’individuel et le collectif.  Dans Retour en barbarie, la littérature  est liée  à la psychologie, au thème de la mémoire, à l’histoire de familles, de nations, de continents.  L’enquête sur le fils se transforme en quête de soi et de l’humaine condition. L’homme y recherche son identité, il  essaie de comprendre l’incompréhensible : la bête immonde qui vit depuis que l’homme est sur terre au plus profond de lui-même.

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29 septembre 2016

Trésor

 

Trésor
Alecia Mckenzie 
Traduit de l’anglais par Sarah Schler    
Edition Envolume (2016)     

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

     Image trésor.png Dulcinea Evers, jeune peintre jamaïcaine à la mode à  New York,  surnommée Trésor par tante Mavis,  vient de rendre l’âme. Auparavant, elle avait demandé à son amie d’enfance Cheryl de rapporter la moitié de ses cendres aux USA. Peu à peu, dans le roman Trésor d’Alecia Mckenzie,  le lecteur  découvre à travers un flux de souvenirs et de dialogues avec la défunte,  une émouvante histoire  à la narration novatrice,  pleine de fraicheur teintée d’humour.

    En effet, Trésor  est un ouvrage très original s’éloignant de la forme classique du roman. Dès la première ligne, la situation d’énonciation bouscule les conventions romanesques : « Cho, Dulci, tu ne pouvais pas te faire enterrer comme tout le monde ? ».  Dans ce roman  presque entièrement rédigé à la deuxième personne du singulier,  les voix de personnages pittoresques, -  Cheryl, l’amie d’enfance,  Desmond Evers, le père,  Carlton Beckett, l’ancien patron et amant, Josh Scarbinsky, historien d’art et époux … - ,  s’entrecroisent,  tricotant passé et présent, dialoguant avec feue  Dulcinea Evers,  la belle « artiste caribéenne hors pair ».  La narration explosée, dépourvue de linéarité propose le point de vue valorisant de ceux qui ont aimé la sublime et flamboyante jeune femme, mais aussi le regard jaloux de Susie, « la responsable de la rubrique art et culture » qui, cependant, finira  par admettre les qualités et  la valeur de Dulci.

    Absente  intensément présente, Dulci, perçue en creux, se révèle être une personne libre, pleine de fougue, caractérisée par son amour de la vie concrétisé par son rire éclatant : « Quelque part, Dulci, je t’entends rire aux éclats », « Ton rire résonnait dans toute la maison ». La référence constante à son rire lumineux  reflète sa joie de vivre, son bonheur de créer.  Dotée d’une forte personnalité et d’une fascinante beauté (« Tout le quartier s’accordait à dire que si tu avais hérité du tempérament et de l’orgueil de ton père, tu avais également la chance de posséder la beauté de ta mère, sa peau de miel au teint parfait, ses cheveux ondulés et ses grands yeux en amande. », « Tu marchais devant moi et, très vite je me suis trouvé fasciné, hypnotisé par cette démarche que je n’avais jamais vue nulle part ailleurs »), Dulci séduit tous ceux qui la rencontrent.  Ses peintures colorées (« Tes tableaux (…) dégageaient une énergie sauvage et malicieuse, avec leurs lignes audacieuses et leurs couleurs éclatantes. Et les regardant, j’ai pensé à Frida Kahlo, à Moro et à cette artiste indienne, Amrita Sher-Gil ») enthousiasment connaisseurs et néophytes.   

    Au-delà de donner à voir Dulci, de perpétuer sa mémoire, cette série de points de vue révèle aussi ses proches, leur personnalité,  leurs secrets, leurs non-dits qui troublent les relations.  Les personnages découvrent leur passé familial, les liens qui les unissent grâce à leurs dialogues avec la défunte, leurs monologues intérieurs. Ils auscultent leur ascendance, comprennent leurs origines parentales, ethniques, disent la fierté de leur héritage familial : « La mère) descendait des Marrons et aimait  se vanter de la ‘pureté’ de son sang africain ». Les fragments de souvenirs et de passé se collent les uns aux autres  reconstruisant la mémoire d’une famille et d’une communauté. Une île, ses ouragans, la solidarité de ses habitants après leur terrible passage, les crises politiques et leur violence,  le racisme subi par ceux qui s’exilent (« Je ne pensais pas (…) que les gens seraient si désagréables, disait tonton Selwyn. Mes collègues font semblant de me sourire pendant la journée, mais quand je les croise dans la rue le soir ou le week-end, ils passent à côté de moi comme s’ils ne m’avaient jamais vu de leur vie ») jaillissent en toile de fond, donnant à voir et à comprendre la  réalité de la  lointaine JamaÏque.  

    Trésor est un roman  polyphonique d’une grande richesse et d’une grande modernité : comme  dans LE QUATUOR D’ALEXANDRIE de Durrell où  différents personnages  prennent la parole ou  dans La Modification où Butor  utilise la deuxième personne du pluriel, la narration d’Alecia Mckenzie est novatrice.  Alors qu’elle part d’un fait cruel,  Alecia Mckenzie ne tombe jamais dans le pathos. Elle trouve toujours la bonne distance dans sa narration, glissant ça et là des touches d’humour. Dans une langue colorée et poétique, l’auteure emporte le lecteur vers un ailleurs plein de vie et de dynamisme tout en le faisant réfléchir à des problèmes sociétaux.

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03 septembre 2016

Les chiens du Seigneur

Les chiens du Seigneur      
Histoire d’une chasse aux sorcières.  

Roger Bevand    
Editions Le Cherche Midi (2015)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image les chiens.jpg Dans Les chiens du Seigneur  de Roger Bevand,  de  1484 à environ 1590,  le narrateur  Jehan Gremper, « humble petit clerc du diocèse de Constance »,  jeune « diplômé d’une maîtrise ès arts modernes »,   promu à vingt quatre ans « notaire au service du grand inquisiteur de Germanie supérieure » Henry Institoris, de son véritable nom Henry Krämer, décide de  noter tous les événements auxquels il  assiste. Il narre  avec précision et objectivité,  de façon chronologique, la terrible chasse aux sorcières  du  moine dominicain  zélé, ambitieux  et fanatique.

    Chronique fictive fondée sur le réel, Les chiens du Seigneur de Roger Bevand,  dotée d’une  documentation riche et sérieuse, entraîne le lecteur sur les pas d’Henry Institoris connu pour son ouvrage  Le Marteau des Sorcières et pour ses traques impitoyables de femmes soi-disant sorcières ayant pactisé avec le diable et  d’hérétiques de toutes sortes. Des phénomènes surprenants, incompris, déroutants comme de soudaines « épidémies de pestes », des « nuées d’insectes malfaisants ou (d)es tempêtes de grêle », des troupeaux décimés, dans une société où règne la superstition, où la science en est à ses premiers balbutiements,   suscitent des angoisses et des peurs  favorisant la recherche de causes compréhensibles par tous. Des boucs émissaires sont alors vite trouvés.

    Après de nombreux  doutes, (« j’avoue que je suis un peu déstabilisé. Pour tout dire, je ne sais plus trop où est la vérité ») Jehan Gremper  se laisse progressivement persuader par les propos délirants et haineux d’Henry Institoris,  homme « sûr de lui (…)  formel, (…) précis dans ses explications ».  Dans ses sermons,  l’inquisiteur nomme tous les maux attribués aux soi-disant sorcières, appelle à la délation. De pauvres femmes marginales, à l’attitude un jour ou l’autre équivoque avant l’arrivée d’un événement incompréhensible,  sont dénoncées. Tous les arguments destinés à  leur défense sont retournés contre elles et  déformés. L’inquisiteur avec une grande habileté les renversent à son avantage : «  - Crois-tu à l’existence des sorciers ? / - Je crois que certains se prétendent tels, seigneur inquisiteur./ - Tu ne réponds pas à ma question, Agnès. Je la pose donc à nouveau : crois-tu à l’existence des sorciers ? (…) / - Oui, je le crois, seigneur inquisiteur. / - Et comment sais-tu qu’ils existent ? / -Je … Je ne sais pas, seigneur inquisiteur. / - Tu ne sais pas quoi ? Tu ne sais pas s’ils existent ou tu ne sais pas comment tu sais qu’ils existent ? (…). »  L’inquisiteur multiplie les questions, détourne le sens des réponses, le rend inefficace, supprimant toute issue favorable à la pauvre femme, refusant la présence d’un avocat  et prouvant toujours qu’il a raison. Ensuite sous la torture, l’accusée ne peut qu’avouer et réciter tout ce qu’elle a entendu durant les sermons pour faire cesser ses souffrances intolérables. La sorcière n’est sorcière que dans une mentalité persécutrice. Il n’existe pas d’en soi de la sorcière, mais des conditions socio-historiques qui la créent. La sorcière n’est connue qu’à partir des questions que les bourreaux, les juges  lui posent. Elle est le reflet de ce que l’inquisiteur croit qu’elle est. Souvent ces femmes, intermédiaires entre les hommes et la nature, utilisant des plantes pour guérir, sages-femmes donnant la vie,  possédaient un savoir non institutionnalisé qui effrayait. Représentant un supposé danger, elles étaient persécutées, châtiées. La femme en général était considérée comme un être maléfique : « - In vulva infernum ! C’est par l’enfer de la vulve que le péché s’est introduit dans le monde, faisant de la femme la complice et la servante du démon ! Toute la sorcellerie provient de l’appétit vénérien, insatiable chez les femmes ». Selon Tertullien, figure emblématique de la communauté chrétienne de Carthage, la femme « devrait toujours porter le deuil, être couverte de haillons et abîmée dans la pénitence ». Malheureusement, dans certaines contrées,  au XXIe siècle, la femme symbolise encore le mal. Son corps, sensé être un appel au péché, à la luxure, au désir masculin, doit être caché. Les textes religieux sont encore lus  littéralement, sans être interprétés en fonction de leur contexte, de leur époque. En Afrique, des femmes, des enfants accusés d’être les suppôts de Satan sont toujours  pourchassés, maltraités, lynchés. L’obscurantisme, l’ignorance, le fanatisme, une religion mal entendue sévissent encore malheureusement malgré l’évolution des sciences, de la technologie, de la réflexion.

Dans Les chiens du Seigneur,  le récit, les dialogues au présent donnent l’illusion d’une création en cours. Ce témoignage historique  se lit comme un roman dans lequel  le narrateur  rend compte  d’un vécu inhumain, terrible afin que le lecteur sache et aussi  comprenne comment des  événements violents à l’égard  de ceux qui s’écartaient du modèle religieux imposé par une certaine interprétation des Ecritures ont pu se passer et peuvent encore se passer. La narration, à la première personne du singulier de Jehan Gremper, s’affiche comme mimétique de ce qui a été réellement vécu. Le chroniqueur dit les faits tels qu’ils se sont déroulés sans les modifier, les trahir. Il veut porter témoignage objectivement. Pourtant ses doutes, ses émotions, sa personnalité transparaissent. Au crépuscule de sa vie, Jehan Gremper, fervent croyant, laisse à Dieu le soin de juger : « Qu’il (le lecteur) se souvienne toujours qu’en définitive seul Dieu, Celui qui sonde les reins et les cœurs, est habilité à juger ». En effet, tous les religieux, quelque soit leur religion, devraient suivre un seul fil conducteur, celui de l’Amour. Ils devraient  oublier le jeu de mots « domini canes », c’est-à-dire « les chiens du Seigneur, ceux qui aboient contre les hérétiques » (d’où le titre de l’ouvrage) et l’injonction d’Henry Institoris : « Nous allons mordre, égorger et déchiqueter nos ennemis ».

     Les événements historiques narrés dans Les chiens du Seigneur  n’appartiennent malheureusement pas seulement à un lointain passé. Au XXIe siècle, le fanatisme, la haine sont toujours prêts à jaillir. Il est donc  impératif de ne pas oublier que Dieu est Amour. Dans une Europe, vieille femme frileuse ébranlée dans ses certitudes morales qui sent monter en elle la peur et la malveillance, l’Amour du prochain doit l’emporter afin  que tous les êtres humains vivent  dans  la paix, la tolérance, le respect de la différence.

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25 août 2016

Les 100 mots de la Shoah

 

Les 100 mots de la Shoah
Tal Bruttmann et Christophe Tarricone
Editions Que Sais-je 
puf (2016)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    image shoah.jpgConstitué de cent articles d’inégales longueurs, Les 100 mots de la Shoah de Tal Bruttmann, (historien, spécialiste des politiques antisémites en France durant la Seconde Guerre mondiale),  et de Christophe Tarricone, (professeur agrégé d’histoire), est un remarquable gisement documentaire sur l’anéantissement programmé des Juifs d’Europe. Les deux auteurs effectuent une étude synchronique et diachronique du vocabulaire de la Shoah,  présentent les divers acteurs  (Aloïs Brunner, Reinhard Heydrich…) de cette politique d’assassinat, les différentes victimes (Anne Franck…) et les lieux (« Auschwitz », « Babi Yar (…) site choisi pour le théâtre des exécutions », « Belzec (…) centre de mise à mort », « Drancy »…) où se sont préparés et déroulés ces événements tragiques inimaginables, insoutenables pour tout humain digne de ce nom. Ce travail  rigoureux propose l’étymologie du lexique de la Shoah, son évolution historique et idéologique. Il précise le sens exact des mots et donne toutes leurs nuances juridiques, militaires, politiques : « Un génocide est une politique d’Etat, qui a fait l’objet d’une planification, et qui a dépassé le seul stade de l’intention, c’est-à-dire qui a été mis en œuvre. Ce critère entre dans la définition retenue par les juristes. De fait, le génocide ne se définit pas par le nombre de victimes ». Le sens des mots change en effet en fonction du contexte politique, idéologique, historique. Les mots créent une image de la réalité. Ils déterminent la perception et la conception de cette réalité,  révèlant différentes représentations du monde, des événements. Pour cette raison, il est indispensable de connaître leur sens précis, de savoir exactement ce qui ce cache derrière certains concepts comme celui de « lebensraum » par exemple. Le citoyen moyen doit pouvoir accéder aux définitions des historiens afin de se débarrasser de tous les clichés qui circulent sur la Shoah. En effet, la Shoah ne se résume pas à des hommes squelettiques vêtus de pyjamas rayés derrière des barbelés et  à des chambres à gaz.  Le petit fascicule de Tal Bruttmann et de Christophe Tarricone montre comment les nazis ont retourné le sens de mots et des valeurs, usé d’euphémismes pour atténuer la violence de leurs actes.  La manipulation du langage et par conséquent la manipulation des idées, des hommes, tout a  servi  leurs sombres desseins, leurs ignobles projets pensés, organisés, planifiés et a falsifié la réalité.

    L’ouvrage de Tal Bruttmann et Christophe Tarricone  qui apporte des définitions, des informations, des connaissances fondées sur de nombreux  documents écrits et oraux,   des sources nazies ou alliées qui se recoupent,  des témoignages de rescapés,   des analyses rigoureuses rétablit la vérité. Il  est aussi  porteur d’un message fort : nous ne devons jamais oublier, nous devons tirer des leçons du passé, rester attentifs afin que cette ignominie ne se reproduise jamais. Il est impératif de sauvegarder la mémoire de ces milliers d’innocents envolés en fumée, anéantis comme de simples brins d’herbe. L’intolérance, la haine, le fanatisme ne doivent plus jamais faire couler le sang. Il faut être vigilant afin que les théories des négationnistes, idéologie  fondée sur le mensonge et la haine, ne brouillent  pas les esprits et être conscients que « derrière ce discours se cache de manière à peine déguisée un antisémitisme et un antisionisme obsessionnels ».

  Le travail d’érudition historique à la riche et sérieuse documentation, aux solides et rigoureuses analyses de Tal Bruttmann et Christophe Tarricone
n’a rien de rebutant,  il se lit aisément et il  est  utile pour toute personne soucieuse de connaître cette sombre période historique. Cet immense apport de connaissances est  utile aussi bien pour des néophytes, des lycéens, des étudiants, des chercheurs que pour le lecteur ordinaire. Ces 100 mots permettent d’appréhender et de comprendre dans le sens étymologique du terme (« prendre avec ») une réalité indicible et impensable. Comme nous le savons tous, nommer, c’est révéler, dévoiler. Des films, des romans …  abordent toujours  en ce début de  XXIe siècle l’histoire de la destruction de Juifs d’Europe. Il est important que des ouvrages comme celui de Tal Bruttmann et de Christophe Tarricone  viennent donner un nom et une définition rigoureuse à ce sombre événement afin de continuer à susciter une prise de conscience et une perpétuelle indignation.

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24 août 2016

Midi noir

Midi  noir
Pierre Valandrin
Editions Noire/La Différence (2015)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

  patrick_valandrin_-_midi_noir.jpg A partir d’un fait divers ; un ouvrier agricole Albert Malfione  s’accuse du meurtre de Moustafa, un Marocain dont on ne retrouve pas le cadavre  ;   Patrick Valandrin, dans Midi noir, embarque le lecteur  dans une enquête policière complexe aux nombreux rebondissements déroutants révélateurs de la rouerie de nombre d’individus.

  Cette sombre histoire est l’occasion pour le narrateur de sonder l’univers contrasté du Sud de la France aussi bien en ce qui concerne le climat que les êtres humains,  les réalités sociales et politiques. Au paysage de rêve ensoleillé et lumineux, donnant  l’impression « d’un monde beau, paisible, parfait »,  « pittoresque comme une carte postale » s’oppose une réalité au « climat si particulier qu’(il) rend (…) fou, agressif et imprévisible ». La température suffocante, « le soleil de plomb », le souffle incessant et irritant du mistral perturbent Jean-Yves Grenier, surnommé le Jygue, alsacien d’origine, « nommé commissaire de police en Avignon ». La  mutation, causée par une plongée dans l’alcool, de cet anti-héros atteint de la maladie de Paget, « une déformation osseuse »,   permet au lecteur de découvrir l’univers œnologique du midi méditerranéen à la faveur de descriptions pittoresques de paysages viticoles et de subtiles analyses de grands crus : « Le vin blanc de Piotr Lemoine brillait dans les verres. Au nez, un fin parfum d’agrume laissait soupçonner une bonne minéralité. Des notes de fleurs blanches et de pêche ajoutaient de la complexité au vin qui en bouche montrait une excellente longueur ». Elle permet aussi de découvrir  l’ensemble des personnes qui gravitent dans ce microcosme, des plus humbles comme Maryse aux soi-disant élites de la société comme Emmanuel de Cluny, maire de Barenton-les-Vignes  ou Maître Colonnel, «  notaire des vignerons comme son père et son grand-père avant lui, (…) connu pour son extrême discrétion ». Misère et richesse se côtoient. La misère sinistre, répugnante  (« (…) endroit d’un dénuement infini. La vaisselle était couverte d’une croûte de saleté, les draps du lit au fond n’avaient pas été changés depuis une éternité. En guise de fenêtre, un panneau en plastique opaque, à moitié ouvert maintenu par une tige de fer scotchée contre le rebord, découvrait des cordes à linge. Non loin pourrissaient d’autres caravanes, plus délabrées les unes que les autres ») pousse les plus démunis à œuvrer pour des privilégiés corrompus et à voter pour le parti de la haine.

  Le narrateur traite de différents problèmes sociaux et effectue une critique lucide de la société contemporaine montrant que l’on se heurte à de trompeuses  apparences dans le Midi où les repères s’effondrent : « … rien n’est carré dans le Midi, rien n’est jamais blanc ou noir, les bons et les méchants ne sont pas ceux qu’on croit ». Il décrit les côtés troubles des êtres humains plongés dans la compromission, guidés par l’appât du gain et  de la renommée. L’écrivain brosse des portraits rapides mais précis des démunis, rebuts de la société, à la triste et misérable vie, faite de  frustrations, de notables superficiels se cachant sous un vernis de  respectabilité. Les allusions à des personnalités politiques contemporaines sont transparentes. La société, miroir de la nôtre,  est corrompue, mue par le pouvoir de l’argent qui condamne les plus faibles à la violence. Le narrateur évoque aussi les problèmes de pollution, l’urbanisme (« Rien ne semblait pouvoir endiguer ces zones où les lotissements s’aggloméraient, transformant en abjection une nature intacte comme la maladie des cellules saines en cancer »), la vente sans scrupules de terrains non constructibles, zones inondables dangereuses pour les acquéreurs, dupes de politiciens véreux. Il évoque   l’opposition entre les écologistes et les pollueurs, les personnes âgées abandonnées à leur triste solitude et  vouées à une mort indigne, (« Dans les banlieues d’Avignon où les immeubles  mal isolés ressemblaient à des cages à lapins, on décomptait une dizaine de décès  - des vieillards, qui vivaient seuls, oubliés »).  Il traite du féminisme lorsqu’il évoque la magnifique assistante du commissaire, Marjolaine Pamier,  qui revendique le droit d’être belle, féminine, cultivée et intelligente sans être la proie du mépris, de l’avidité et de la bêtise des machos. Implicitement, sans faire acte militant, par petites touches, Midi noir porte témoignage de son époque et dit l’injustice.  Or dire, c’est faire accéder à la conscience de l’Autre, c’est le faire réfléchir.

 

  Doté d’une écriture limpide, Midi noir, facile et plaisant à lire, saura séduire les amateurs de romans policiers concernés  par les problèmes sociaux, politiques et humains. Il satisfera le désir d’évasion du lecteur tout en lui permettant d’analyser la société dans laquelle il vit.

 

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10 juillet 2016

On m'a dit la lune

On m’a dit que la lune…       
Martin Jarrie
Conce Codina       
Editions Notari (2016)   
(Pour jeunes lecteurs)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   image on m'a dit.jpg La lune, astre emblématique, a toujours fasciné les êtres humains, les artistes, les scientifiques de l’Antiquité à nos jours, dans toutes les sociétés et civilisations. Du satellite de la terre, degré zéro de l’écriture donnant une définition concise et congrue, elle devient en poésie « faucille d’or » ou « reine des nuits ». Dans On m’a dit que la lune… ouvrage destiné aux jeunes enfants, rédigé par Conce Codina et illustré par Martin Jarrie, un bambin énonce toutes les phrases faisant référence à l’astre nocturne. Il  joue avec les expressions comportant le substantif « lune », renouvelle des clichés,  permettant ainsi d’ouvrir des discussions  entre les parents et le jeune lectorat.

     Dans On m’a dit que la lune… de courtes phrases introduisent l’enfant dans l’univers des connaissances scientifiques,  les premiers pas de l’homme sur la lune,  « on m’a dit qu’on a marché sur la lune », des références linguistiques avec la métaphore « lune de miel » évoquant la douceur des premiers jours du mariage, le monde de la chanson française avec Charles Trenet, « Le soleil a rendez-vous avec la lune »,  la représentation du réel en fonction du genre du mot « lune » : « dans certains pays, Madame Lune devient… Mister Moon ». L’apprentissage s’effectue ainsi en douceur de façon ludique, épanouissante, stimulant l’imagination et l’intellect de l’enfant. Ce dernier  construit le sens du  monde complexe qui l’environne,   passe du concret à la conceptualisation avec aisance, découvrant que les mots possèdent différents sens et  proposent diverses visions du monde. On m’a dit que la lune… aide  à la construction du  savoir d’autant plus si une  interaction s’établit entre le petit lecteur et un adulte.

    Les illustrations originales, fantaisistes,  aux traits précis, aux vives couleurs de Martin Jarrie tricotent réalisme et surréalisme, humour et poésie. Elles  entraînent le lecteur dans un univers onirique en mouvement, concrétisent les diverses expressions, clichés, citations concernant l’astre à la froide lumière.

    Une fois de plus,  les éditions Notari proposent un ouvrage ludique, attrayant, esthétique qui développe la curiosité et le plaisir d’apprendre des jeunes lecteurs.

08 juillet 2016

Radieuse. Une croisière en Adriatique

 

Radieuse
Une croisière en Adriatique.    

Claire Fourier    
Editions de la Différence  (2016)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    image radieuse.jpg« Une croisière de grand luxe sur l’Adriatique » est  offerte à Claire, d’origine bretonne, femme douce, sensible  et mélancolique,  narratrice de Radieuse, Une croisière en Adriatique. Cette croisière l’emporte vers un ailleurs aux vertus transformatrices. Une croisière  « en guise de récompense » pour la parution d’un de ses livres couronné de succès. Devenue écrivain voyageur, Claire prend des notes afin de raconter au lecteur son vécu, de rendre compte de  son  expérience. Découvrant des lieux  inconnus, elle  les retranscrit. Et cette expérience la fait revenir autre.

    Dans un carnet de voyage, daté du jeudi 15 août au vendredi 23 août, Claire partage son expérience avec le lecteur. Elle décrit les étapes de son voyage avec précision lui permettant de vivre avec elle des moments intenses, de découvrir des lieux, des monuments, des personnes. Alors qu’elle observe et prend des notes pour décrire ce qu’elle voit, restituer un ensemble de sensations, effectuant des promenades artistiques, plus ou moins philosophiques, analysant, méditant sur l’ailleurs,  sur le bonheur,  sur son moi, Pierre, son mari, « prend des photos ». Ni l’un ni l’autre ne se mêlent  aux visites guidées, aux touristes, troupes errantes qui se contentent de regarder  pour oublier : « (…) des touristes se traînent, complaisants à l’égard du collectif. Ils ne cherchent pas à comprendre, ils sont venus en voyage pour renoncer à comprendre, même pour oublier qu’il y a quelque chose à comprendre ».  Claire et Pierre  se séparent même le temps des visites, pour aller à leur rythme,  jouir de l’instant présent, s’initier véritablement aux lieux parcourus, pénétrer l’intimité de leur géographie, de leur histoire, de leur langue, de la vie des autochtones. Trouver l’Autre et se trouver soi-même.

    Triste et anxieuse  de tempérament, Claire n’avait guère envie de partir. Au début du voyage, sa tristesse se projette sur les lieux  parcourus : « De l’eau fendue par l’étrave, j’écoute monter des soupirs qui me fendent le cœur aussi » (…) A forcer de la contempler, la mer me paraît humaine – un vaste ramassis de larmes humaines ». Puis progressivement, elle s’adapte au luxe du bateau de croisière déconcertant pour elle qui appartient comme elle l’écrit « au menu fretin » :  « Ce luxe. Je suis déconcertée ».  Ensuite, bercée par l’immensité de la mer Adriatique, le  mouvement de l’eau, symbole maternel, purificateur,  son anxiété s’estompe : « (…) le rythme paisible du mouvement de l’eau est contagieux, il anesthésie l’anxiété ». Claire devient « radieuse »  à la faveur  de sa plongée dans la sérénité  des monastères (« La joie chaste du couvent »), la fraîcheur  paisible des musées, de sa remontée dans l’Antiquité, le passé, de sa rencontre avec Athéna, Dioclétien, Jésus, la Vierge Marie… Elle s’extasie devant la beauté de l’environnement, des ouvrages anciens aux minutieuses enluminures colorées, savoure la douceur  de la langue italienne (« Je note que l’absence de la lettre c attendrit les mots, et le z les fait fondre sous la langue »), l’esthétique de la langue croate adoucie par les sonorités finales mouillées : « Est-ce un diamantaire qui eut la bonne idée de placer sur certaines consonnes et la dernières des nom en jié, lié, vié, rié, un accent comme une petite aile pour adoucir les mots rocailleux et les aider à s’envoler de la gorge ? ». Les sonorités d’une langue révèlent l’être, sa personnalité, son tempérament. La douceur des paroles ensorcelle la narratrice. Leur rugosité l’irrite : « Je suis à Dubrovnik. / Un nom raboteux, malsonnant. Il vous met des cailloux dans la bouche, donc dans les manières. Je ne décèle aucune onctuosité dans les voix, dans les gestes. Rien de doux, ni d’avenant ». Amoureuse des sons, des mots, elle ne se contente pas de les écouter, elle joue aussi avec eux  dans son récit de façon humoristique : « On est tous dans la même galère… qui patine sur son erre », esthétique en mêlant les sensations  tactiles et olfactives : « C’est un baume, si ça embaume ». Elle multiplie les polyptotes,  « Split engorgé me prend à la gorge », « Le pays croate est osseux et la langue croate, un jeu d’osselets », glissant des pincées d’humour dans ses descriptions. Sa malice sourd au détour des phrases (« essayer un chapeau ne vous prend pas la tête », « La pucelle de Dieu aurait préféré concevoir son fils par les ‘voies naturelles’. Je la comprends. Contre mauvaise fortune, bon cœur : la Vierge consent »)  transformant la croisière en une évasion joyeuse propice à la découverte, à l’enrichissement culturel, chassant tout malaise et tout mal être. Le voyage mais surtout l’écriture la sauve de l’angoisse. Elle lui permet de concrétiser ses sensations, de leur donner vie et souffle : « Ecrire est mon lever d’ancre. Non que le seul voyage qui me plaise soit intérieur : le seul que je goûte est celui que je peux intérioriser ». Ce ne sont pas que les côtes dalmates que le lecteur hante mais l’univers intérieur de l’auteur, son atmosphère personnelle, intime. L’Ecrivain s’impose. Son écriture ne colle pas au réel objectif du reporter, elle ne porte pas un simple témoignage. Elle devient émotion, sensation. Claire Fourier  ne s’intéresse pas à la surface de l’Ailleurs. Elle ne survole pas les lieux comme les touristes, triste « zoo humain »,  tous uniformément semblables, ridicules « chaussés de tongs, bananes sur le ventre » dont elle se moque. Ces touristes qui ne pensent qu’à se gaver de nourriture, sans déguster  (« Ils engloutissent, n’en finissent pas de se resservir ».) Elle, elle  s’ouvre aux autres, à leur culture, à leur humaine condition,  elle les observe attentivement, les comprenant, comprenant dans le sens étymologique du terme (prendre avec) leur douleur :  « Seigneur Dieu, pourquoi m’avez-vous faite de telle sorte que je ne suis bonne qu’à ressentir la douleur humaine (…) ? ». Elle entre dans leur altérité, leur voue un amour profond, sincère : « Je me prends à pleurer d’amour pour ce flux humain dense et qui ondule ». Généreuse, humaniste ou simplement humaine, elle éprouve un intense besoin de connaître l’Autre : « A quoi bon vivre si j’ignore tout de mon prochain ? »
Ecrivain nourri de littérature,  les découvertes de la narratrice font surgir des réminiscences littéraires : Baudelaire, Aragon, Stendhal, Ionesco…., cinématographiques : Tati…Son écriture somptueuse fait vibrer la lumière, les couleurs avec finesse et délicatesse. Les  personnifications sensuelles  remplies de séduction, (« Le soir nuance la palette de couleurs sur la lagune. Déjà le bleu a verdi, s’est mâtiné de flamme. A bâbord, la basilique Saint-Marc  est une comtesse en dentelle, figure striée de rides, mais teint de pêche encore, à la joue de qui le rose est monté, car le soleil déclinant la courtise et l’a émue ce soir comme tous les soirs ») permettent au lecteur de pénétrer l’âme des monuments. L’écriture poétique esthétique de Claire Fourier, ses comparaisons originales « Le navire glisse, telle une boule d’ivoire sur un tapis de billard »,  nous donnent à ressentir le tournoiement  de la vie et  à voir « avec les yeux de l’âme ».

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18 juin 2016

Coup fourré rue des frigos

Coup fourré rue des Frigos       
Alain Amariglio & Yves Tenret      
Editions Noire/La Différence (2016)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image coup fourré.jpg Les Editions de la Différence contribuent une fois encore à la reconnaissance d’un genre longtemps perçu comme un divertissement de second ordre.  La parution de nombre de leurs ouvrages dans la collection « Noire/La Différence » prouve qu’en ce début de XXIe siècle, la distance entre la littérature dite classique et la littérature policière s’estompe, si ce n’est disparaît. C’est ce que le lectorat peut constater avec Coup fourré rue des frigos  livre écrit à quatre mains par Alain Amariglio et Yves Tenret qui, faisant foin de la pléthore de violence et de sexe du roman noir des années soixante, propose un ouvrage sociologique, critique, humoristique… original et novateur.

    Les deux écrivains ancrent leur  roman dans le quotidien contemporain d’un anti-héros, déjà rencontré dans Coup de chaud à la Butte-aux-Cailles *, Walter Milkonian, ancien professeur de dessin fortement dépendant de la boisson,  «  collé à la retraite d’office » par son ancien lycée. Ce  loser  caricatural, au demeurant fort sympathique, va aider un ami, Adel Paoli, instituteur « par vocation », soupçonné du vol d’un tableau encombrant sa salle de cours, « une vieille croûte qui (lui) tapait sur les nerfs », mais qui est en réalité  l’œuvre du célèbre peintre chinois Yu Hao, devant « valoir, au bas mot, 3 millions de dollars ».

    Tous les ingrédients du roman policier pimentent l’ouvrage : suspens, angoisse, morts suspectes  de l’Inspecteur de l’Education Nationale et de l’artiste chinois Wang Zhen, double jeu de Claire Parisot, la directrice sexy, attirante  et volcanique,  de Sabine, la bibliothécaire de l’école , « une petite souris d’environ trente ans aux yeux marrons, aux dents étincelantes » qui porte des bottes Hermès malgré un travail à mi-temps.

    Mais très vite, le lecteur découvre un ouvrage particulier, surprenant.  En effet, l’urbanisme parisien avec « la reconstruction d’un quartier entier » du XIIIe arrondissement « en style postmoderne »,  l’univers artistique  contemporain avec Paul Klee, Kiki Smith, Jim Shaw, Pettibon, Pajak… et le milieu scolaire se tricotent au fil des pages dans une intrigue bien menée et alerte. Walter, alcoolique, souvent apathique, « complètement vaseux »,  anti-héros  accoutumé à  toujours s’apitoyer sur lui-même, loin du fin limier traditionnel, est un critique d’art doué et un  détective  perspicace. Il arrive malgré ses pertes de mémoire, son accablement physique et moral fréquent  « A vrai dire, il n’avait rien d’un volcan, et moins que jamais ce matin-là, mais tout d’une vieille loque baignant dans une flaque d’eau pisseuse » à trouver la solution aux problèmes d’Adel. Tous les repères d’un monde qui se fie aux apparences sont brouillés. Le détective, autrement dit « le bon » dans l’univers manichéiste du roman policier traditionnel du début du XXe siècle, est dans cet ouvrage un marginal, alors que le richissime John Ming, un « grand chinois, athlétique et élégant », propriétaire d’une galerie d’art, « entrepreneur culturel », est en réalité un dangereux mafieux. La belle Claire Parisot flirte avec ce milieu peu recommandé et peu recommandable afin d’obtenir soi disant de l’argent pour son école.  En effet, le manque de moyens dans les classes de quartiers,  l’école qui se transforme en garderie, la difficulté des enseignants à faire ce pourquoi ils sont payés sont dénoncés. Les auteurs critiquent l’Education Nationale où « tout part en sucettes » :  son système de notation par compétences compliqué gratuitement, les inspecteurs au  « ton immuables que les profs connaissaient bien, le ton des donneurs de leçon de droit divin, des jeunes ministres et des vieilles chancelières, l’éternel ton de l’Autorité », l’absence d’aide de la part de la hiérarchie, l’ironie de la ministre (« leur ministre ne venait-elle pas de déclarer ironiquement : ‘Enfin, ces gens, ce n’est pas l’argent qui les attire, sinon ils ne se feraient pas enseignants !’ »), les professeurs désormais recrutés à « Pôle Emploi, ou même au Bon Coin (….) ». Bien que les auteurs ne rédigent pas une œuvre militante, ils glissent tous les défauts de la société au fil de la narration : la pollution, l’exploitation des sans papiers, « les pauvres chassés hors de la cité », la corruption, la mafia chinoise.   Au-delà d’une simple vocation de distraction, leur ouvrage nous apporte des vérités.

    Le plus remarquable de Coup fourré rue des Frigos est le mélange des niveaux de langue, l’utilisation du style indirect libre, la   retranscription du langage parlé  contrastant avec un vocabulaire recherché  (« déesse callipyge », « dipsomanie endémique »), spécialisé (« fidèle à ses idiosyncrasies »), technique  et précis (« Voici la vision chinoise de l’univers ! Le flou, le lointain reflètent l’esprit de contemplation plutôt que la chose contemplée et c’est devenu une vision moderne, universelle ! Montrer en dissimulant, briser et faire trembler la ligne directe, tracer les détours de la promenade (…) ». Cette alternance systématique est un procédé d’ironie et d’humour dans la mesure où elle souligne les oppositions entre les deux types de langage : « « Résigné, il avança , tel l’un des bourgeois de Calais de la sculpture éponyme de Rodin (…) ».  Les nombreux implicites culturels constituent  d’innombrables clins d’œil au lecteur : « Un seul être vous manque et tout est dépeuplé », « quel allumé quand même, l’ermite du Croisset ! », « Luxe, calme et volupté. » ou  l’expression créée par les écrivains qui évoque la métaphysique  vide de Pangloss : « Walter (…) malgré son habituelle distance spinozisto-ethylo-éthico-cynico-post-situationniste »…. Les onomatopées, les comparaisons originales,  comiques (« il s’était retourné sur son matelas moisi, telle une vieille chipolata grésillant sur un barbecue « ), les descriptions esthétiques (« (…) des grues en vol, , une estampe japonaise, des oiseaux traçant des cercles dans le ciel, (…)  des tourbillons dans l’eau, des vols d’oiseaux et des chevelures de femmes (…) », l’humour (« Par la sainte mycose du gros orteil gauche de Tschoung Tseu ! ») montrent qu’il ne faut non seulement pas tout prendre au premier degré, que le lecteur plonge souvent dans la caricature,  mais aussi  prouve le renouvellement du roman policier rappelant dans certains passages l’écriture de L’Assommoir ou du Voyage au bout de la nuit. 

    Au-delà d’une simple vocation de distraction, Coup fourré rue des Frigos  révèle des vérités sociologiques, politiques, et surtout,  le plaisir de l’écriture et de la lecture, le plaisir de découvrir tous les sens et toutes les richesses du texte.

 

  • Voir la chronique : http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2015/02/22/coup-de-chaud-a-la-butte-aux-cailles.html

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04 juin 2016

François-René de Chateaubriand - Napoléon Bonaparte : une histoire, deux gloires.

François-René de Chateaubriand - Napoléon Bonaparte : une histoire, deux gloires.    
Biographie croisée.    
Alexandre Duval-Stalla
Editions Gallimard (2015)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image rené et bonaprate.jpg Avec son ouvrage François-René de Chateaubriand - Napoléon Bonaparte : une histoire, deux gloires, Alexandre Duval-Stalla propose un genre littéraire original et novateur : la biographie croisée de Napoléon Bonaparte  et de Chateaubriand, « le premier d’une famille de notables ambitieux. Le second d’une famille de nobles déclassés ».  Deux hommes, deux fortes personnalités, deux génies, deux mythes qui ne se rencontrent  qu’une seule fois très rapidement (« C’est au terme de cette histoire que se place donc la première et unique rencontre entre Chateaubriand et Bonaparte à l’hôtel de Brienne, chez Lucien Bonaparte ».) mais qui ne cessent d’être hantés l’un par l’autre.

    Chateaubriand, représentant de  la noblesse  nostalgique de l’Ancien Régime,  contraint d’émigrer à cause de la violence révolutionnaire,  Bonaparte, symbole de la Révolution, entretiennent  tous les deux des relations de rivalité fondées sur l’attraction et la répulsion. Tout d’abord admiratif  de Bonaparte, Chateaubriand le hait ensuite après l’exécution du duc d’Enghien : « Après l’assassinat du duc d’Enghien, la rupture, sourde, est consommée entre Bonaparte et Chateaubriand ». De cette « détestation » naît un chef d‘œuvre, Les Mémoires d’outre-tombe.

    Avec une écriture claire,  limpide,  élégante, Alexandre Duval-Stalla raconte l’histoire de deux vies comme un roman. Il n’évoque pas seulement l’existence de deux grands hommes, un écrivain, un consul ou un empereur, il déborde le cadre du témoignage de leur grandeur,   donnant aussi à voir des êtres humains dans toute leur simplicité et leur complexité. Il fait pénétrer le lecteur dans leur intimité,  leur excellence et  leur misère. Il tricote au fil des pages des vies qui se croisent, se coupent, se recoupent : Napoléon  « doi ( t ) tout à sa mère » malgré des « liens affectifs (…) empreints d’une certaine distance »,  François-René se heurte  à un destin marqué par le malheur et la mort après que sa mère lui eut

« inflig (é) la vie ». Deux enfances solitaires, deux éducations marquées par le catholicisme, le partage du « même égotisme » en amour. L’un  « passionnément  amoureux » de son épouse Joséphine, l’autre qui « n’aura de cesse d’échapper au huis clos marital ». Deux destins : « A l’un le pouvoir, à l’autre les lettres ». Mais tout n’est pas si simple. La littérature et la politique se « cherchent sans se trouver. Comme un amour impossible et toujours insatisfait. L’un ne s’offrant jamais à l’autre. Et inversement. A la grande frustration des deux ».

    Constitué de nombreuses références historiques et littéraires, François-René de Chateaubriand - Napoléon Bonaparte : une histoire, deux gloires est un extraordinaire gisement documentaire montrant que les deux héros ont modifié la vie politique et littéraire de la France. Bonaparte a promulgué le Code Civil,   donné une  nouvelle organisation à l’Etat,   doté le pays d’une vraie monnaie, permis aux hommes de s’élever par le mérite… Chateaubriand a concilié les libertés nouvelles et certaines idées de l’Ancien Régime.  Fervent défenseur de la presse, il n’est pas qu’un homme de Lettres, il est aussi un écrivain politique de grand talent souvent méconnu.

     Alexandre Duval-Stalla anime les idées, esquisse des scènes de batailles au présent, brosse des tableaux plein de vie, donne la parole à l’empereur soucieux de ses soldats : « Souvent Napoléon s’assied au milieu de ses soldats qu’il galvanise : ‘ La véritable gloire consiste à se mettre au-dessus de son état ! Moi, mes amis, j’ai une bonne place, je suis empereur (….) Et bien, je fais la guerre pour la gloire de la France ; je puis être tout comme vous, atteint par une balle’ (…) ». Tour à tour narratif, descriptif, épique, lyrique, pathétique, humoristique,  poétique (« Tels les assauts incessants des vagues sur les rochers et remparts de Saint-Malo, Napoléon reste impuissant face à la liberté créatrice de Chateaubriand »), le style de Duval-Stalla parvient à recréer le vécu d’une époque charnière. Il brosse une grande fresque historique et littéraire. 

   Des tableaux successifs vivants retraçant des phases de batailles, des rencontres, des histoires d’amour et d’acrimonie, des analyses pertinentes emportent le lecteur dans la vie de deux hommes hors du commun. Les travaux d’investigation, l’abondante documentation d’Alexandre Duval-Stalla  d’une très grande qualité sont unis à une immense capacité  de conteur qui sait donner souffle et vie à une œuvre historico-littéraire. Cet ouvrage  d’une grande richesse s’adresse aussi bien  à un lectorat avisé qu’aux  lecteurs néophytes qu’il ne rebutera pas.

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07 mai 2016

Nuit celte, land mer

Nuit celte, land mer
Carmen Pennarun      
Editions Stellamaris (2016)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   IMG - Copie - Copie.jpg Les côtes d’Armor, Brocéliande,  l’Océan, l’œuvre de Dariusz Milinski, des univers oniriques, sources d’évasion, de bonheurs fugitifs ineffables, d’inspiration à travers lesquels tout un développement, à la fois symbolique féérique et réaliste, immédiatement sensible perle dans le recueil de poèmes Nuit celte, land mer. L’écriture ailée, vaporeuse de Carmen Pennarun fait vibrer les sensations les plus ténues, mêlant couleurs, fragrances et sons. L’intensité éclatante du silence (« dans un silence à briser / la confiance du cristal ») parfumé, (« silence camomille ») met en valeur les bruissements les plus ténus de la nature,  « clapotis », « voix de la mer », qui « infuse le son / vert dans le silence ».

    Les plaisirs et les bonheurs fugitifs nés dans la nature saisissent l’essence des choses, la cristallisent dans une contemplation permettant l’accès à l’éternité, déployant une transfiguration quasi mystique du monde. La nature, lieu de refuge, faune et flore liées,  devient bijou fragile et léger : « Etoiles sur lande  /perlées de gouttes de pluie / œuvres d’araignées ». Arbres et plantes, sources de vie,  d’oxygène, vivifient « les hommes affaiblis par la vie ». L’arbre, végétal au cœur de vieux sage « offre ses ramures en prière ». C’est un solide ami, toujours grandiose et majestueux jusque  dans la mort,  « Alors nous verrons ce monument / accoudé au sol une saison ou plus / tel un grand phasme végétal / - sa vie en suspens refusant l’affalement - / tenir la pose, constant dans sa gravité ». Il apporte la paix : « Le safran d’un geste respectueux endigue la haine ». La nature  constamment personnifiée avec délicatesse et élégance (« (…) dans la nudité d’une présence qui offre son  espace à la robe nature d’une nébuleuse verte » ») permet à l’homme de retrouver son authenticité, son humanité : « Le nichoir est un don, une boîte à rêves humains, que l’oiseau accepte parfois pour ramener l’homme à son humanité (…) ». La nature fait surgir  de chacun de ses  coins les plus secrets des apparitions enchanteresses permettant d’oublier un instant « les gifles du temps », la nostalgie qui souffle dans le cœur de chacun.

    Dans des poèmes qui ont abandonné les rimes et  la ponctuation, les syllabes féminines introduisent les phrases dans une sorte de lenteur et de points d’orgue, les sons masculins créent des échos dans lesquels la vie s’épanouit à la faveur de synesthésies parfumées, colorées, vibrantes : « L’étamine d’un frisson / s’envole d’aiguillon / d’une effluve améthyste / où vrombit le bourdon / la glycine hausse le ton ». Les mots rares, pittoresques,  la pureté des images sculptent le réel dans un refus de la pesanteur.  Les poèmes de Carmen Pennarun, - poèmes en vers libres, poèmes en prose, haïkus, - sont tout en légèreté vaporeuse, délicate et élégante comme l’aquarelle de la couverture du recueil. Ils disent le plaisir d’écrire et invitent aux joies de  la lecture.

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29 avril 2016

Trois femmes dans la tourmente

 

Trois femmes dans la tourmente     
Martine Pilate    
Editions de la Différence (2O16)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image trois femmes.jpg L’émouvant roman de Martine Pilate, Trois femmes dans la tourmente, invite le lecteur,  à travers la vie de trois femmes, à revisiter l’Histoire et la sociologie de l’Italie du XXe siècle. L’existence de trois femmes d’extraction sociale différente est donnée à voir.

    Avec  intérêt, le lecteur suit le parcours de ces femmes de générations différentes. Anna Maria  rompt avec sa  famille turinoise « issue de l’aristrocratie de l’industrie » pour vivre avec Fabrizio, un beau  journaliste engagé, originaire  du Mezzogiorno, tué lors d’une manifestation. La jeune institutrice austère, à l’allure sévère,  part alors s’installer avec son fils Gino en Calabre.  A vingt quatre ans, Gino épouse  Bruna, une jeune chevrière inexpérimentée de seize ans, des « campagnes reculées de la Calabre ». Veuve très tôt, Bruna, secondée par sa belle-mère,  élève sa fille Graziella,  soucieuse de sa réussite et  de son bonheur.  Mais, comme pour sa mère et sa grand-mère,  la vie va  confronter la jeune Graziella à la violence : « L’histoire se répétait ». La répétition entraîne les protagonistes dans le vertige de l’identitque. Cette saga, récit de filiation, récit de vies,  marque une continuité familiale. Le destin semble retenir ces femmes dans ses rets.  Mais malgré leurs difficultés vécues  dans l’Italie du début du XXe siècle aux mentalités conservatrices, l’espoir l’emporte à la fin.

   

     Cette histoire de femmes est aussi celle des hommes. Dans un roman qui ne se déploie pas dans une linéarité chronologique, où passé et présent se tricotent, Anna Maria, Bruna, Graziella et tous ceux qui les entourent se comprennent dans leur époque, leurs coutumes, leurs tragédies. Après le drame de la guerre, du fascisme, des conflits socio-politiques, de  leurs événements obscurs, de leurs  traces sur le présent, de la misère poussant à l’émigration,  naît l’espoir : la reconstruction du pays, des vies, la libération lente des femmes.

 

    Dans ce  milieu méditerranéen,    les femmes, souvent ignorantes,  subissent les injonctions et les interdits de la société, des hommes « aveuglé ( é ) par la fatuité entretenue par des siècles de domination masculine »,  de pères protecteurs de l’honneur familial qui   décident à la place de leur conjointe, de leur fille.  Cette  société  valorise la virginité, gage d’un mariage  présenté comme l’aboutissement d’une bonne éducation, d’une vie. Une fois sa virginité perdue, la fille est dégradée, rejetée. La famille d’Anna Maria la chasse: « Tu n’es  plus notre fille et ton enfant ne sera toujours qu’un bâtard ». Le père de Gina, fille désormais perdue selon lui, puisqu’elle se  retrouve enceinte hors mariage,  impose à sa fille le silence : « C’est moi qui décide,  fille de rien ! ( …) Elle se mit à trembler. Elle savait le sort que certains pères réservaient aux pécheresses comme elles. L’honneur était lavé dans le sang et l’impunité assurée pour les criminels ». La femme doit alors forger son destin par sa volonté, son travail, ses compétences, sa moralité, sans répondre aux sollicitations masculines. Ce n’est que lorsque l’heure de la retraite sonne, qu’Anna Maria, jusqu’alors toujours de noir vêtue,  ose changer d’apparence, montrer sa féminité. Veuve très tôt, Bruna lutte quant à elle pour survivre et élever le mieux possible sa fille. Quittant le Sud pour s’installer comme couturière dans le Nord,  ses repères sont bouleversés, ses valeurs modifiées. Mais elle s’adapte, résiste, vainc. Elle rencontre de nombreuses femmes qui par leur vécu, leurs expériences favorisent sa réflexion, son évolution. La lecture ouvre ses horizons : « Elle avait lu bon nombre des ouvrages de l’écrivain qui s’était penchée aussi bien sur la cause féminine que sur ‘ le ministère des pauvres’, et avait participé activement à la fondation de ‘l’Alliance féminine ‘, une association en faveur du droit de vote des femmes ». Elle évolue progressivement, murit. Elle constate que même les femmes âgées,  soumises comme la mère d’Angelo ont « appris à voir les choses différemment » à la faveur de lectures  féministes libératrices. La vie des femmes se transforment lentement, mais elle se transforme : Anna Maria apprend à conduire, activité rarissime à cette époque pour une femme, elle porte un pantalon : « un simple pantalon qui devenait symbole de rupture et de libération ! ». Elle devient progressivement autre. Après de longues années de veuvage, de solitude, l’amour revient illuminer les vies d’Anna Maria et de sa belle-fille. La métamorphose intérieure d’Anna Maria transfigure son apparence extérieure : « Anna Maria ne ressemblait plus à l’institutrice stricte et sévère, à ce personnage qu’elle cultivait depuis son arrivée à San Giovani ». Elle ose devenir elle-même, révéler sa personnalité, sa féminité. Elle ne représente plus seulement une fonction « la maîtresse », elle  sort de l’ombre, devient  une Femme libre, épanouie.

 

    Avec une écriture poétique, esthétique,  des descriptions réalistes et lumineuses, Martine Pilate donne à voir et à vivre  à travers l’expérience de trois  vies de femmes l’existence de femmes longtemps prisonnières d’une société gangrénée par les tabous, les préjugés sociaux, des traditions archaïques,  des hommes peureux de voir leur autorité évincée. Mais avec intelligence, courage, volonté, ces femmes  réussiront  à  s’émanciper et à s’imposer. Toutefois  ne réduisons pas Trois femmes dans la tourmente à un simple reflet du réel. De la réalité sociale et historique, Martine Pilate accède à l’Art même en  faisant vibrer d’une intense émotion le moindre détail du réel. 

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01 avril 2016

L’Homme qui n’a pas inventé la poudre

L’Homme qui n’a pas inventé la poudre.  
Stéphanie Claverie     
Editions de la Différence (2016)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

  image poudre.jpg  « La vie de Sébastien s’est écoulée paisiblement, sans problème, jusqu’au jour des obsèques de sa mère Yvette ». Ce beau petit garçon un peu différent,  plus lent que les autres, personnage principal de L’Homme qui n’a pas inventé la poudre  de Stéphanie Claverie, vivait heureux sous le regard bienveillant de sa mère, protégé par son amour.  Yvette savait que l’intelligence est multiple (Sébastien ne bat-il pas  le record de vitesse d’ouverture des huîtres  perdu par  le  médecin ? !) et que les qualités de cœur sont  primordiales : « Seule Yvette était consciente que Sébastien avait du cœur ». Mais beaucoup ne ciblent pas l’essentiel de l’humain. La différence érigée en essence fixe, insurmontable,  conduit à dénier en l’Autre son humanité.

    Or Sébastien, désintégré par la disparition de sa mère,  fonctionne différemment des autres enfants puis des autres adultes. Il ne respecte pas les codes sociaux (« Sébastien a culbuté Lili dans l’herbe grasse et verte de Charente ce qui a terrorisé la mère de cette dernière »), ses propos pourtant logiques déconcertent ses camarades de classes. Il prend les métaphores, les symboles dans le sens strict des mots, autrement dit au pied de la lettre : « -Faut être bête pour croire qu’une poule, elle pond autant d’oeufs le même jour ! ». Ayant besoin d’un contexte cohérent  pour évoluer correctement,   il construit des repères dans son environnement, dans son emploi du temps, ( « Sébastien travaille tous les jours, dans le même sens, dans le même ordre, au même endroit, à la même heure. »), qui lui permettent   d’être efficace malgré sa différence. Cette différence n’est-elle pas une richesse (« sa différence est une force »)   dans une société  qui en a peur ?  La Barbue effraie.  Les individus fuient, ignorent celui qui ne leur ressemble pas. Certains  le méprisent ou le regardent avec compassion. Lucas défiguré par l’acné ressent le rejet de ceux qui l’observent : « Le monde est un hérisson qui le regarde de travers ». Dans la société, l’apparence l’emporte souvent sur l’essence. Pourtant le plus  fondamental est l’être.  Sébastien  possède  de nombreuses qualités qu’heureusement certains savent apprécier. Il est généreux, serviable, souriant. Jardinier, il travaille avec efficacité, sérieux, compétence. Il connaît chaque fleur, chaque plante par son nom scientifique (« Des  hélichrysums »…), connaît le meilleur emplacement pour sa croissance, les meilleures méthodes pour oxygéner la terre (« - On ne retourne pas la terre à la fourche bêche, on l’aère avec une grelinette ! »). Barbara qu’il soutient moralement et dont il réconforte le fils, momentanément handicapé suite à un accident, voit en lui l’homme, toujours  « synchrone avec la réalité (…) clé de (son) équilibre », serviable, beau, au « torse musclé »  et non l’être désavantagé par la vie. Elle ne le réduit pas à son statut d’handicapé. Voyant l’Humain en lui,  elle engage un dialogue, une relation d’égale à égal  avec lui. Sébastien,  personne rayonnante, l’esprit voguant dans les rêves, au cœur débordant d’amour, de gaité lui redonne  confiance, lui apporte la joie d’exister.

    L’Homme qui n’a pas inventé la poudre est un bel ouvrage  pétri d’empathie, à l’écriture limpide et sobre. Il dénonce une société fondée sur la productivité, l’efficacité,  l’argent. Il aborde avec intelligence,  finesse, professionnalisme  et générosité différents types de handicaps : celui  de Lucas accidenté de la route, d’Emilie, née paraplégique,  de Simone chargée du poids des ans…  et porte un regard compréhensif, sain  sur la différence physique et/ou  mentale. Vivre tous ensemble quelque soit nos dissemblances est une richesse et une chance. Le plus important dans l’existence est l’âme lumineuse et joyeuse. Sachons mépriser le monde des apparences  et rester simples, d’autant plus que, comme le prouve L’Homme qui n’a pas inventé la poudre, tous les humains sont fragiles et porteurs de faiblesses. Stéphanie Claverie a rédigé un ouvrage réaliste sur la vie, la vraie vie.

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19 mars 2016

Les Saisons de Mauve ou Le Chant des Cactus

Les Saisons de Mauve ou Le Chant des Cactus
Francis Denis     
Editions Delatour (2016)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   image mauve.png Les Saisons de Mauve ou Le Chant des Cactus,  un titre symbolique, -  celui aussi d’une nouvelle - ,  à lui seul toute une histoire : porteur du temps qui passe  inexorablement,  coloré de mauve, emblème de la discrétion,  de la mélancolie, du deuil.  Les cactus symboles de la douleur, de la piqûre, de la pointe acérée. Le chant, la joie, l’échappée vers le bonheur. L’imaginaire funeste du narrateur offre  malgré tout des perspectives lumineuses à la vie.

    La continuité entre les nouvelles de Francis Denis, leur dimension émotionnelle  puissante interpellent intensément le lecteur. L’écriture esthétique et poétique l’entraîne dans des émotions multiples, des souffrances physiques et morales, la brutalité tragique et cruelle  de la vie (« Cécile D. est morte le 18 juin1959, à l’âge de 22 ans sauvagement assassinée par la vie » (« Cécile ») de personnages ordinaires fragiles, écorchés vifs englués dans une réalité  sans saveur (« J’approche à pas feutrés d’un âge déjà bien avancé pour quelqu’un qui n’a encore rien goûté et qui désespère et s’enlise dans la fadeur du temps qui passe » (« Horace »), sombre (« j’erre comme une âme perdue sur les pavés qui pleurent de tristesse » (« Horace »),  mortifère : « La  brume se déchire peu à peu devant nous, découvrant un rivage au vert tendre épinglé d’étranges totems faits de branches et de tissus, de lambeaux de chair séchée, lunettes brisées, dents cassées, pages gribouillées, gants, lacets de chaussures et autres vestiges sacrifiés » (« Brume matinale »). Les récits s’inscrivent dans des contextes réalistes sombres. Que les êtres subissent ou s’indignent, le réel lointain ou présent,  toujours brutal laisse des traces indélébiles dans leur psychée : La Shoah . (« Notre frère, notre sœur. A eux aussi ils ont arraché le cœur, fendu l’espoir, tué l’amour ! Leurs deux anges disparus, écartelé, emmenés vers quel abattoir en giclée de souffrance et d’abandon. Et ne rien faire. Et ne rien dire. Gazé. Trop faible. ? Anéanti ».(« Avec le jour naissant »), l’exode déchirant, accablant, « La mort à fleur de cortège » et l’ailleurs décevant (« Exode »), l’éclatement familial, la maladie incurable donnée à voir métaphoriquement (« Cette fois, Cécile est revenue avec un compagnon de voyage. Une espèce de créature noirâtre, mi-champignon mi animale, collée sur la peau de ses épaules »), la dégradation psychique...  Les êtres évoluent dans de fragiles espaces allant de souvenirs, d’expériences vécues,  à la vie imaginée, à un ailleurs insensé (« Horace »).

     Les récits se fondent sur des souvenirs d’enfance, des ambiances douces de mères rassurantes, de séries télévisées porteuses de tendresse  (« C’est le marchand de sable. L’ami des tout-petits, Nicolas, Nounours et Pimprenelle me font signe de la main depuis leur nuage qui glisse sur la nuit. Un air de flûte chasse les derniers soucis, je m’endors des morceaux de rêve plein la bouche » (« Le départ »). Mais le plus souvent les souvenirs cultivent l’amertume.   Des mères sont contraintes à se  sacrifier, à plonger dans la déchéance pour sauver leur enfant comme Fantine dans LES  MISERABLES : « Une mère qui ferait tout pour préserver la vie de son enfant et s’écartèlerait sur la place publique, offrirait son sexe à la terre entière, s’arracherait les dents et la langue pour qu’elle puisse être sauvée » (« Avec le jour naissant »).   Le passé à force d’intensité se substitue au présent. L’enfance, ses peines, ses angoisses resurgit avec acuité. Le réel s’investit de valeurs subjectives, installant la peur comme la présence du  noir charbonnier et  du  grondement des morceaux de charbon  s’échappant des sacs : «Lorsque le charbonnier vide ses sacs de jute noircis dans le soupirail et que j’entends rouler les galets d’anthracite jusqu’au sol humide, je l’imagine en train de se rassasier, de s’en mettre plein la panse à défaut de chair fraîche ».

    L’engrenage fantastique se met alors en branle  L’enfant voit ce que l’adulte ne perçoit pas   « D’ailleurs, je me sens soudain envahi par une bouffée  d’angoisse incontrôlable à la vue de cette créature noire et velue qui saute tout là-haut, d’un toit à l’autre de notre église et que personne, personne ne semble décidément l’apercevoir » (« Jour de procession ») Le fantastique se rattache à une expérience hallucinatoire, au cauchemar : « le bois se fend, éclate, et par le trou béant ainsi formé surgit une main velue, aux ongles longs et noirs comme des lames » ou s’impose comme tel : « Tous ne font plus qu’un alors que, dans la lumière froide, méticuleusement, l‘institutrice retire sa peau pour permettre au pelage sombre qu’elle recouvre de respirer enfin l’odeur des petits corps tendres et transis ». (« Au clair de lune »). La peur s’installe.  L’enfant entre dans le monde magique de l’Autre. Le lecteur plonge dans une écriture de la dérive des repères, dans l’univers de l’art.

    Malgré la souffrance de la création (« L’acte de créer devient alors pour elle une véritable souffrance. » (« Abstraction »), l’angoisse de la page ou de la toile blanche, les êtres  échappent au réel mortifère  par  la lecture (« Mon refuge et ma consolation viennent avec le soir, lorsque (...) je monte dans ma chambre pour (...) dévorer en silence mes livres, tous mes livres, mes portes sur l’inconnu, mes voyages irréels, mes rêves en noir et blanc » (« Dix-huit ans »), la création, l’intensité de l’art.

    Lyrisme et fiction se mélangent dans Les Saisons de Mauve ou Le Chant des Cactus.  Les nombreuses références explicites ou implicites  à la littérature, à la peinture (Rimbaud, Miller, Rambrandt, Hopper…), la correspondance entre les arts,  la prédilection pour des états paroxystiques, les blessures d’enfance, l’écriture esthétique et poétique sertie d’émotions vibrantes,  colorées ou en clair obscur de Francis Denis fascinent le lecteur. Le romancier et le peintre qu’est Francis Denis atteint l’indicible  à travers  la somptuosité de sa création d’où émerge souvent la souffrance. Le dit et le non-dit prouvent que l’art est toujours le produit de la déchirure auxquels s’ajoute l’aventure de l’œuvre dans sa réception : « Une œuvre n’existe qu’à travers le regard des autres et elle se renouvelle ainsi sans cesse jusqu’à ce qu’elle finisse par échapper totalement à son auteur » (La nouvelle, « Les saisons de Mauve ou Le chant du cactus »).

 

Du même auteur :

LA TRAVERSEE

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2013/06/...

LE PASSAGE

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2012/08/25/le-passage.html

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20 février 2016

La fille sur le trapèze

 

La fille sur le trapèze
Jacques Koskas
Editions Vivaces (novembre 2015)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   image jeune fille.jpgLéontine Lefossoyeur, la fameuse détective (très) privée de l’ouvrage de Jacques Koskas, La fille sur le trapèze, une célibataire psychorigide de trente trois ans toujours vêtue de tailleurs gris, « ne support(ant) pas qu’on la touche », « est invitée chez sa grand-tante Roberte à vingt heures trente précises ». Il est impératif qu’elle arrive à l’heure :  sa grand-tante est « intransigeante sur les horaires ». Or vers les dix sept heures trente environ, Léontine reçoit un appel téléphonique « aussi étrange qu’alarmant » de son cousin, le Comte Rodolphe Dubailly, homme « impulsif et autoritaire » : « quelqu’un serait suspendu au plafond » de son salon d’une impressionnante hauteur.

   Accompagnée de son assistant M. Croton, - digne des personnages des peintures de Bernard Buffet «  ces comiques du cirques, éternellement moroses », véritable encyclopédie ambulante dont la manie est de donner les définitions et l’étymologie de tous les termes qu’il évoque - , mademoiselle Lefossoyeur se rend au château des Dubailly dont la devise est « traiter ses affaires en famille et ne pas se mêler de celles des autres, voilà le secret de toute sagesse » afin de trouver une solution à l’énigme. Le lecteur suit avec intérêt et curiosité l’enquête funambulesque et fantaisiste du duo hors norme qui doit être exécutée dans un délai très bref.

   Dans ce roman d’aventures à l’écriture limpide, au vocabulaire technique riche et précis comme le prouvent la description de la luxuriante végétation du jardin de la famille Dubailly, l’explication de la racine et de l’origine des mots (à propos de « dératé » par exemple : « Il fut un temps où on enlevait la rate des animaux pour, croyait-on, les faire courir plus vite. Le terme est resté »), le  suspens se tricote constamment avec l’humour, «  - Qu’y a-t-il, monsieur Crouton ? Toujours mal à la gorge ? / - Croton, mademoiselle Lefossoyeur, Croton, comme l’arbuste tropical aux feuilles bordées de rouge… », le comique de situation («  Un matelas sur le dos, il tente de suivre la course du trapèze en se déplaçant, aussi vite qu’il le peut, d’un mur à l’autre »), de caractère… Le narrateur, qui s’adresse souvent au lecteur -   (« Une enfance triste et solitaire, peut-être ? Nous y reviendrons ») - brosse avec précision, pertinence, justesse et malice les différents portraits physiques et psychologiques des protagonistes. Le suspens se mêle à la tragédie familiale. Les puissances mystérieuses du jardin à la flore exubérante participent au mystère ambiant dans lequel se glissent des notes poétiques ajoutant un éclairage fantastique à l’intrigue.

   La fille sur le trapèze de Jacques Koskas captera l’attention des jeunes lecteurs de douze ans et plus, les passionnera même, tout en enrichissant leurs connaissances. «  Placere et docere », la célèbre formule destinée à La Fontaine et à Molière est toujours d’actualité. Nous attendons désormais impatiemment la suite des aventures de mademoiselle Léontine Lefossoyeur et de monsieur Croton.

 

Du même auteur :

La Liste de Fannet :  http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2015/12/21/laliste-de-fannet-5734414.html

18 rue du Parc :  http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2014/10/29/18-rue-du-parc.html

17 février 2016

Petites pièces d’amour

 

Petites pièces d’amour
Nabashli Kunzeï
Collection Haïku (2016)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

   image haiku.jpgPetites pièces d’amour de Nabashli Kunzeï : une miniature carrée à l’éclat rouge flamboyant, couleur de l’amour, de la passion - paquet cadeau rempli de mille tercets savoureux, enchanteurs, esthétiques, sensuels - note les émotions, les sensations, l’instantané du quotidien dans une coulée d’images : « Dans une prairie/ Bruit des insectes/ Duvet de tes cuisses », « Flirt pastoral/ Par le soleil par le plaisir/ Empourprée », entrelaçant des notations visuelles, auditives, tactiles, olfactives.

   Dans un recueil très structuré, allant des « premiers émois » en passant par les «embrasements » pour aboutir aux « délectations », chants de désir, de plaisir, de volupté, Petites pièces d’amour donne à entendre les voix, les pensées, le ressenti d’un homme et d’une femme contemporains : « Cette fille sur une moto/ fuyant de son casque/ longues boucles blondes ». La femme, tout comme l’homme, avoue son désir : « Au bureau/Je pense à tes doigts/ Pinçant mes seins », dit sa jouissance : « C’est si bon/D’être décoiffée/Sans bourrasque ». A l’instar des haïkus japonais du XVIIe siècle, les tercets se répondent, dialogues tendres et coquins entre deux amants. Ces poèmes de fécondation par l’image accordent une immense importance à la plénitude de la vie.

   Ancrés dans le monde, dans les saisons, dans l’instantané du quotidien, ces petits tableaux impressionnistes de l’univers urbain (« Matin d’été/Mon désir dans la rue/ Est un océan ») ou champêtre (« Dans les jeunes herbes/ Il est arrivé en douceur/ Au fond de mon sexe »), peinture naturaliste de la rencontre amoureuse : « Dans l’obscurité/ Une main décidée/ Saisit enfin mon sexe », ces haïkus du XXIe siècle font l’éloge sans tabou (« Si tu veux découvrir/ Toutes les voluptés/ Ne convoque pas ta conscience ») de l’union charnelle, des fantasmes. Ils n’omettent pas cependant le quotidien banal : « Moi qui rêvais/ D’enlèvement romantique/ Ronflements », « Amour le matin/ Coït interminable/ Envie de cornflakes », la mélancolie du temps qui passe, l’oubli (« Ces amours qui naissent/ Et que l’on oublie/ Valise sur le quai »), la rupture : « Cette femme/ Que je voulais peindre/ Devient une ennemie »). Contemplation ou réminiscence, ces petits bibelots, écriture du corps, de la sensation, témoignent de toute une transcendance poétique.

   Ces haïkus érotiques pleins de fraîcheur (« La porte s’ouvre/ Cerisier en fleur/ Fraîcheur d’un baiser ») convoquent tous les instants les plus secrets, les plus intimes de la vie amoureuse, parcourent tous les sentiers de la sensualité avec une écriture raffinée teintée de touches de préciosité libertine. Petites pièces d’amour permet de rêver la jouissance totale à travers une écriture voyeuriste, délicate, jubilante.

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08 février 2016

L'infiltré de la Havane

L’infiltré de la Havane
Nikos Maurice
Noire/La Différence (2016)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   infiltré image.jpgDans L’infiltré de la Havane, Nikos Maurice plonge d’emblée le lecteur dans un ailleurs exotique avec l’emploi de nombreux termes latino américains, une constante sensation de chaleur excessive et intense et surtout il le précipite dans une fiction historique fondée sur le réel. En 1958, avant la chute du dictateur Fulgencio Batista soutenu par les Etats-Unis pilleurs de Cuba (« Plus de 40% des terres cubaines étaient propriétés américaines »), la rébellion s’étend à tout l’Etat insulaire des Caraïbes. Les citoyens conscients  (« le prolétariat urbain demeurait trop frileux. Tout le travail de formation politique auprès des travailleusr était plus que jamais indispensable pour éveiller leur conscience de classe et vaincre l’oligarchie ») luttent contre la misère, « la dictature et l’impérialisme ». Ils souhaitent conquérir leur liberté, profiter du fruit de leur travail et vivre dignement. En effet, Batista « ne se content ( e ) pas d’exploiter son peuple, il le prostitu ( e ) t au profit d’intérêts étrangers, livrant ses frères aux appétits cannibales des capitalistes américains ». Une vague de répression meurtrit le pays : arrestations, emprisonnements arbitraires, tortures, meurtres abondent : « On torture (…) beaucoup en cette saison de fêtes. Les cadavres d’opposants viennent en pleine nuit orner les trottoirs ».  Guillermo Melcador, le secrétaire Général du Comité pour la République cubaine, disparaît mystérieusement. Le jeune Jorge Jiménez, « un grand gaillard d’à peine vingt-cinq ans » est alors chargé de le remplacer. Or, son père, un professeur d’histoire,  ayant « un mauvais pressentiment », sent qu’il « se passe quelque chose d’anormal au sein du comité ». Il se rend alors à la Nouvelle-Orléans pour engager un détective privé, Mortimer Thompson, trente-quatre ans, qui va infiltrer le groupe des révolutionnaires, enquêter en vivant neuf mois à la Havane afin de découvrir le traître et de protéger Jorge.

   Le narrateur, Mortimer Thompson, raconte à la première personne du singulier ce qu’il observe, vit, ressent. L’infiltré de la Havane s’inscrit dans le réel historico-politique complexe de la Havane des années 58, montrant la collusion des milieux politiques avec la pègre, la mafia, l’infiltration des groupes révolutionnaires par la CIA, le FBI, la solidarité de ces derniers avec les classes possédantes, les milices gouvernementales fratricides, les exécutions politiques, le mensonge : « Ils veulent faire croire au monde entier que les revendications des rebelles ne sont que des prétextes pour prendre le pouvoir ! ». Il démasque la réalité sociale : d’un côté la ville richissime et corrompue, (« nous partîmes en trombe (…) traversant les beaux quartiers de la Havane. A la différence de la vieille ville, tortueuse et ombragée, fantasque et chamarrée, le Velado était un quadrillage de grandes avenues spacieuses éclairées comme des autoroutes, bordées de maisons coloniales, d’immeubles, de cinémas, de stations-services… »), de l’autre la misère avec de jeunes enfants qui lustrent les chaussures des touristes afin d’obtenir quelques dollars pour survivre, « des jeunes filles violées, des jeunes garons émasculés, des opposants pendus à l’entrée des villes (…) la ségrégations raciale (…) ». L’infiltré de la Havane, polar bien documenté, donne à voir un univers inégalitaire dominé par la corruption et la violence.

   Au début, Mortimer Thompson n’est qu’un infiltré spectateur, puis progressivement, il évolue. Il se sent concerné par une histoire qui n’est pas la sienne, une période décisive pour Cuba. Il vit la révolution de l’intérieur. Après avoir assisté en pleine rue à la violente arrestation d’une jeune femme par la SIM sous le regard impuissant des passants, il comprend la brutalité inconcevable de la dictature : « Depuis ce jour, je compris qu’un peuple entier pouvait être violé. Je partageai ce sentiment d’injustice et d’impuissance bien qu’il ne me fût rien arrivé. Depuis ce jour, la justice révolutionnaire cessa pour moi d’être un concept : je la portais en moi, impérieuse et pressante comme le tic-tac d’une bombe à retardement. » Il s’implique dans la lutte, devient solidaire de ses compagnons : « J’étais désormais un militant à part entière qui luttait pour la libération de Cuba ».

   Très vite, Mortimer Thompson découvre qui est l’infiltré travaillant pour les Etats-Unis, semant la discorde, déstabilisant le comité, souhaitant transformer le groupe en groupuscule terroriste, mais il lui faut obtenir des preuves. A partir de là, Nikos Maurice entraîne le lecteur dans un suspens haletant constitué d’angoisse, de violence. Les ingrédients du roman policier sont semés avec subtilité, justesse, intelligence, loin des stéréotypes traditionnels. Il brosse avec précision les portraits des protagonistes. L’humour du narrateur et du personnage se mêle, détendant la situation, ajoutant une dimension ludique au roman : « Il était discret comme des chaussures bicolores dans une mosquée », « L’hypothèse tenait debout –mieux que moi à cette heure de la nuit (…) », le dialogue avec un sourd : «  -Je voulais vous rencontrer parce qu’Esteban m’a dit que vous aviez bien connu Valdès. / - Il vous a menti, je ne connais pas votre nièce », « J’acquiesçai, stupidement gêné qu’un édenté mentionne le mot ‘ dent’ ». Le narrateur joue avec brio avec les mots : « cette fin damnée sent le sapin d’une singulière façon », « J’ai toujours eu du mal à verbaliser, je laisse ça aux flics de la circulation ». Certaines descriptions s’ouvrent sur une poésie urbaine, d’autres dénoncent l’uniformisation des villes internationales : « J’étais au cœur des Antilles : pourtant, j’étais chez moi. Les enseignes Esso et Coca-Cola ponctuaient tous les coins de rue : les dieux hollywoodiens trônaient en lettres géantes sur les marquises des cinémas (…) », l’impérialisme américain. Le roman de Nikos Maurice immerge le lecteur dans le vécu quotidien et historique de la résistance cubaine. L’étymologie grecque du mot « historia », c’est-à-dire « enquête » reconquiert avec justesse tout son sens dans L’infiltré de la Havane.

   L’intrigue historique de L’infiltré de la Havane correspond à une réalité historique et sociale précise. Donnée sur le mode romanesque, dotée d’une écriture fluide et captivante, elle mêle espionnage, politique, Histoire, sociologie, psychologie, histoire d’amour, émotion, humour avec entrain et suspens. La distance entre la littérature dite « classique » et le roman policier s’estompe. Une fois de plus, les Editions de la Différence offrent aux lecteurs un ouvrage original et contribuent à la reconnaissance du genre.

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16 janvier 2016

Le Carré des Allemands

Le Carré des Allemands   
Journal d’un autre    
Jacques Richard

Editions de la Différence (2016)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 image carré.jpg  Cinq carnets : une voie indirecte, détournée pour raconter un passé, se raconter, mettre à nu l’Autre et soi-même, creuser au plus profond de l’intime, du secret, en tricotant et en superposant le passé et le présent, en le disant, en l’imaginant, pour arriver à comprendre l’Autre et à se comprendre. Cinq carnets : des petites notes écrites, dépourvues de grandiloquence permettant de pénétrer l’intimité la plus banale du narrateur - psychique, psychologique et même physique -  : « Du blême de mes deux cuisses nues surgissent des poils encore bruns. Mes avant-bras y ont imprimé deux ovales plus roses parce que je m’appuie sur mes fémurs pour lire des haïkus dans les toilettes ». Une nouvelle forme d’écriture conciliant langage parlé et recherché, poésie, extime et intime. Tout ce qui se joue dans Le Carré des Allemands   de Jacques Richard touche à l’identité, creuse les arcanes des racines personnelles, quête primordiale insoutenable.

   Dans Le Carré des Allemands   - une fiction fondée sur le réel -, un fils, professeur, habitant une ville flamande, parle de son père au passé secret, parti lorsqu’il était enfant : « Qu’a-t-il fait à la guerre, Papa ? ». La réalité voilée sera dévoilée progressivement. En évoquant cette énigme que constitue son père, il parle aussi de lui, de bribes d’Histoire, de l’humaine condition : « Je suis le genre humain traînant au milieu de rien. Il faudrait dire ‘il’, mais lui, c’est aussi moi. C’est moi autant que je suis ‘il’. Sujet de quoi ? Je suis le genre humain traînant parmi la neige, traînant parmi les fleurs des poèmes anciens et leurs couleurs, encore, sont celles de l’aurore. Je suis et fils et père ». « Je est un autre ». Des forces incontrôlable habitent l’être humain et comme chez le poète grâce à cet Autre l’œuvre d’art, ici le roman, naît.
   Le narrateur éclaire le présent à la lumière du passé et le passé à la lumière du présent. Des fragments de sa vie et de celle de son père jamais à sa place ni dans la vie ni dans la mort (« Il y a, même dans la mort, des places qui n’en sont pas »), des captations d’instants s’entrelacent. Les deux êtres ne font bientôt plus qu’un. Le narrateur essaie de comprendre son père engagé à dix sept ans : « Pourquoi s’engage-t-on à dix sept ans ? », la faute du père éclaboussant le fils, tâche indélébile gravée sur lui, (« Sourire de niais, de ravi permanent qui ne sait pas qu’il a une tache dans le dos »), le regard d’autrui. Il tente de donner un sens à la cruauté, à l’incompréhensible, à l’inimaginable, au monstrueux, aux « récits inavouables. De cette histoire irracontable (…) ». La pauvreté laide et sale engendre la haine : « Quand on est pauvre, on devient méchant ». Au sein d’un groupe devenu violent, destructeur, mortifère, l’individu perd son identité, sa liberté. Thanatos emporte l’être humain « normal », moyen, quelconque  : « Je ne suis pas comme ça. Je n’étais pas comme ça. Mais on l’a fait (…) C’est quelque chose d’aveugle, de furieux. Ça se fait au milieu des autres. On n’est plus qu’un seul corps monstrueux. Sans tête ». Violer, tuer, ne plus voir celui qui est en face comme un être humain. Plonger « dans un autre monde. Pas dans la réalité ». Plus rien n’a de sens, ni la vie ni la mort. Le narrateur subit le passé tragique de son père lançant un cri pour essayer de s’en dépouiller : « Non ! / Je ne suis pas concerné. C’est son histoire, pas la mienne. »,   rongé par l’inquiétude de ce qu’il aurait pu commettre dans les mêmes circonstances : « En quoi suis-je différent ? N’aurais-je pas fait pareil ? Ouvert, moi aussi, la porte sur le noir ? Aurais-je commis le pire ? Pas sûr que non ».

   Le Carré des Allemands, livre émouvant, bouleversant propose une vision sombre de l’Homme, de l’existence. Mais, pour paraphraser Baudelaire, de cette boue naît de l’or : un roman où littérature, poésie, sociologie, Histoire se lient. L’intertextualité nourrit le sens du texte, le plonge dans la littérature, la poésie, la mythologie. En effet, des figures mythologiques (Les Euménides), bibliques (Salomé, Jean-Baptiste, Caïn), cinématographiques (Fritz Lang), poétiques (Rimbaud) se mêlent au récit. Cet ensemble intertextuel ouvre l’horizon de la narration et fait accéder l’histoire personnelle à l’universel.

 

 

 

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