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16 septembre 2020

Editorial

 

 calliope.jpegL’objectif  du magazine littéraire et culturel en ligne, l’écritoire des muses, est le plaisir du texte,  la recherche de la Beauté sous toutes ses formes. Dans un monde souvent difficile, l’univers de l’art procure à chacun d’entre nous des oasis de bien être et de joie.
Les participants de ce site souhaitent donc  faire découvrir aux visiteurs des textes forts de la littérature contemporaine, loin de la littérature commerciale et des grands circuits. Ils veulent proposer des analyses précises  et personnelles  de romans, d’essais, de pièces de théâtre, de films…, dépourvues de tout sectarisme et de toute polémique et ainsi ouvrir une multitude de fenêtres sur le monde,  capter des fragments de vie,  entraîner le visiteur dans une infinité d’aventures et de sensations.

                                                              Annie Forest-Abou Mansour

 

 

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Le Progrès, 22 mars 2018

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Poème qui m'est destiné extrait du recueil LES TOURTERELLES SACREES (Edition "Le Cahier de l'Egaré", 2020) de la poétesse Nouria Rabeh


A Annie
(Lyon)

Tu n'as jamais cessé
De donner de la voix
À ceux qui n'en ont pas
Des repas à ceux
Qui ont faim
De l'attention et de la force
À la plume d'un inconnu
Sensible à la flamme fragile
D'une bougie qu'un coup de vent
Eteint injustement
Tu te dresses comme un pilier
En soutenant le destin
De ceux qui souffrent
Comme la montagne généreuse
Dont la cime éthérée
Se saisit de ton regard
Un coeur si large
Qu'on peut s'y blottir
Au coin d'un feu
Ruisselant d'humanité



Tout ce temps perdu se cache

 

Tout ce temps perdu se cache

Poésie

Alain Flayac

Edition Atramenta (2020)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

Un lyrisme moderne

 

Image Alain F.jpgAlain Flayac vit et dit le monde poétiquement confiant dans ses poèmes les brûlures intenses de son ressenti impétueux (1), dénonçant les atteintes contre la nature, contre les « exclus du temps qui court », révélant sa sensibilité exacerbée, livrant avec verve son amour des mots. Un lyrisme moderne colore ses textes par sa présence constante, sa sensibilité à fleur de peau, son rythme d’écriture très personnel tout à la fois tendre, humoristique et tourmenté.

 

« Le temps retrouvé »

 

Dans son recueil, Tout ce temps perdu se cache, caractérisé par l’éclectisme, chacun des poèmes est une histoire, un tableau, un instantané. Les haïkus, les poèmes en vers libres et/ou versifiés, les poèmes en prose, la prose en poème immobilisent le présent, retiennent le temps qui passe, saisissent des moments du quotidien, des émotions, les faisant résonner de façon intense, investissant et pénétrant le lecteur. Alain Flayac donne à voir des successions de moments, des bribes de vécu, - le présent ou des souvenirs - , soumis aux contingences du Temps inexorable. Mais ce temps qui coule, « ce temps perdu » est toujours présent, retrouvé (clin d’oeil à Proust) dans la mémoire, le coeur, les pensées : « Ma vie est suspendue / à un fil à linge / depuis si longtemps, / j’avais à peine vingt ans. / Deux débardeurs, une robe à fleurs, / une jean sans couleur, / trois chaussette taille vingt-deux, / un babygros bleu. / L’image était si parfaite / après ce soir de fête / qu’elle est est restée dans ma tête. / Lorsque j’ai le cafard, /J’ouvre une fenêtre à ma mémoire/ pour qu’elle vienne m’aider / à supporter mon histoire (...) ». Le poème immortalise des lambeaux de vie émouvants et essentiels comme la présence magique d’un enfant dans l’existence d’un homme. Le poète dit l’écoulement temporel trop rapide (« Je n’aurai jamais le temps de planter sérieusement tous mes sentiments dans le coeur des gens »), le temps implacable d’une vie remplie sans qu’on ait toujours conscience de tout ce qui l’a constituée. L’anaphore « J’ai eu le temps » concrétisant la multitude des actes de la vie  : « J’ai eu le temps de regarder la vie en face, de me rendre compte de ma carcasse (…). J’ai eu le temps d’éplucher l’amour et d’éparpiller mon composte, d’accélérer, de ralentir, sans me retourner. J’ai eu le temps de faire et de défaire des nœuds dans mes cheveux. J’ai eu le temps de respirer, de m’étrangler, j’ai eu le temps de ne rien voir venir et de partir ». Le temps, flux impalpable, fuit. Mais le poète par le pouvoir des mots s’en empare : « Encore un jour / où je me débarrasse / du temps qui passe ». Il s’élève même hors du temps pour mieux jouir du moindre instant : « Nous avons fait la même chose que la dernière fois pour nous prouver que le temps n’existe pas ».

 

Le pouvoir des mots

 

Les mots, outils du poète, sont des ponts entre son univers intérieur et celui du lecteur. Les mots sont là, messagers d’états de conscience, d’émotions, de sensations, traces de la souffrance et de la joie, consolateurs, (« (…) à l’abri des mots cicatrices (...) »), comme le sont aussi la musique (« Il n’y a que la musique pour sauver des idées noires »), la tendresse, l’amour : « J’ai vu des fleurs dans tes yeux, de celles qu’on ne cueille pas mais qu’on garde au fond de soi. Des fleurs qui donnent la foi et qui ne faneront pas dans le coeur de ceux qui les voient. Ecarquillés par leur majesté, mes yeux finissent par se baisser pour prier de les recroiser » ». Dans ce court poème d’amour, en prose, blason de la femme aimée, construit sur une assonance en « oi », échos joyeux dans la mélancolie, les yeux de l’amante sont un microcosme floral quasi sacré imposant le respect.

Des mots simples, parfois familiers, s’emparent de la banalité quotidienne lui restituant une saveur, une couleur que le voile de l’habitude avait terni. L’apparente simplicité de certains textes cache un immense travail sur la recherche de la précision lexicale, du rythme, des sons, - tricotant assonances et allitérations -, (« Qu’un nœud se noue / qu’un nous se loue / qu’un vœu se voue / qu’un clou surtout / qu’un flou du cou (...) » , des jeux de mots (« Je chante sans arrêt / contre le bruit des vils », « Il n’y a pas de réponse à ce genre de ‘pourquoi’, juste la douceur qui se laisse à voir », « Il fallait que j’écrive / à l’ancre qui retient / tout l’amour qui salive / quand votre vague vient », « Les oiseaux dessinent le grand vide / du vol des amours avides ». Alain Flayac joue sur l’ambiguité du lexique, son sens, son orthographe « Fort Homme », crée des mots (« coquelimots »). Dans une espèce d’inventaire à la Prévert, il jongle avec l’énumération : « Forum social / Forum des pierres tombales. / Forum de l’éducation nationale, / Forum de l’illusion (...) ». Il détourne et renouvelle les clichés : « L’échappée laide ». L’écriture ludique du poète brise la banalité ordinaire, transfigure le réel le faisant accéder à la Beauté : « J’ai vu la dame qui tient / la mercerie cueillir / des boutons d’or / dans une prairie ».

Comme la langue, la structure du recueil d’Alain Flayac est sculptée avec finesse. Des liens se tissent entre ses poèmes. Bien que séparés par les blancs de la mise en page, ils dialoguent entre eux créant une sensation de durée ténue. Le sourire et l’ange, les sourires, les regards se tendent la main d’un texte à l’autre, passage subtile d’un poème à l’autre.

Alain Flayac, poète sensible, libre, plein de fantaisie, fait éclater le caractère conventionnel de la poésie, bouscule le langage, sans se prendre au sérieux. Dans la lignée de Rimbaud et de Prévert, Alain Flayac est un

 

(1) Rage de mots

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16:09 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

01 septembre 2020

Les frères Seganniers. Tome I - Un jeu dangereux

Les frères Seganniers

Tome I – Un jeu dangereux

Corentin Segura

Les 3 colonnes (2018)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

Un-jeu-dangereux.jpgUn jeu dangereux, tome premier d’une saga à venir intitulée Les frères Seganniers, de Corentin Segura, roman destiné à la jeunesse, emporte les lecteurs dans les aventures incroyables et haletantes de deux adolescents plongés dans des situations tout à la fois réalistes et fantastiques.

 

Les deux frères

 

Au début de la narration, les frères Adam et Ethan Seganniers, de dix-sept et dix-huit ans, mènent la vie de tous les lycéens de leur âge. Ils sont proches et unis (... « ils étaient les frères Seganniers, soudés et unis à travers la vie »), bien qu’Ethan ait été adopté sept ans plus tôt, et malgré leurs personnalités totalement différentes (« (…) ils restaient quand même très différents. L’un était un gars cool, l’autre un rat de bibliothèque »). Les deux frères sont entourés d’amis, essentiellement deux belles jeunes filles, Jessica et Lizzie, dont ils sont plus ou moins amoureux. Ils demeurent à Nirelane, petite bourgade provençale apparemment paisible :« Ah, Nirelane, un petit coin de paradis au bord de la mer. Une belle bourgade qui n’avait jamais connu un seul problème depuis longtemps. On pouvait laisser sa maison ouverte la nuit sans risque de cambriolage ». Mais au fil des pages, le lecteur découvre que cette charmante petite ville possède curieusement une autre facette, souterraine, cachée, méconnue. En effet, progressivement, Nirelane révèle à ses jeunes habitants sa face obscure, les transportant dans un monde de souffrance, de ténèbres, violent et mortifère, né de l’esprit torturé d’un mystérieux individu se présentant comme le maître du jeu.

 

La montée de l’angoisse

 

Ce maître du jeu jette les deux frères, bien malgré eux, lors du bal précédent Halloween, dans un jeu démoniaque, faisant basculer leur vie dans l’étrange et la violence. Une «  silhouette, cachée sous une grande capuche, complètement vêtue d’une immense cape noire », surgie de nulle part, sème le trouble et l’angoisse chez les deux frères. Après l’avoir aperçue, un sombre pressentiment concrétisé par des sensations corporelles désagréables envahit les adolescents : « Cependant il sentait un ressenti bizarre en lui, au niveau du ventre comme si quelque chose de mal allait bientôt arriver (...) », « Depuis ce matin Ethan frissonnait souvent, depuis que cette étrange silhouette l’avait aperçu sur la place du marché de Nirelane ». Puis des SMS anonymes malveillants, de plus en plus inquiétants et menaçants arrivent sur leur téléphones portables. L’individu masqué propose des énigmes à résoudre, impose un ensemble de règles à respecter à ce qu’il définit comme un jeu après avoir enlevé Ethan lors du bal : un grand bal donné dans l’immense et somptueux manoir « ressemblant à un petit château de l’époque classique de Louis XIV » appartenant au comte et à la comtesse Leira, l’oncle et la tante de Jessica. Il s’agit d’une fête grandiose, espèce de bal de la Vaubyessard moderne avec « un DJ sur une grande estrade sur un des côtés mixant de la pop, et plein de jeunes dansant devant lui en gesticulant du mieux qu’ils pouvaient ». Ce bal fastueux se déroule en compagnie de personnalités de la ville, dans un lieu fascinant, luxueux, féerique, décrit avec de nombreux superlatifs sollicitant la vue et les sens. Ce bal rompt la monotonie de la vie des habitants de la paisible bourgade, mais c’est aussi le début de la dramatique aventure pour les jeunes gens.

 

Violence et captivité

 

La violence physique, psychique, orale du maître du jeu se déchaîne sans que les protagonistes et le lecteur en connaissent les raisons. Les actes brutaux décrits avec précision s’enchaînent. Enfermé dans une cage, privé de nourriture, Ethan subit de nombreux sévices : « Il serra les dents et affronta les coups de fouet qui n’en finissaient plus. Après l’avoir étranglé, maintenant le maître du jeu préférait le taillader ». Le sadisme du bourreau n’a pas de limites.

Heureusement plus tard, Ethan, isolé dans sa prison, découvre un autre prisonnier, un jeune homme, enfermé avec lui : Drew. Appréciable soutien dans ce lieu solitaire, froid, mortifère. Cependant cette présence trouble et interpelle Ethan  : « Pourquoi Drew lui faisait-il cet effet-là ? ».

 

Un suspens haletant

 

Dans ce roman mêlant réalisme et fantastique, suspense et mystère, histoires amicales et amoureuses, roman sociologique et psychologique confinant au roman de filiation, roman de la culpabilité et de la vengeance, les péripéties se succèdent étonnantes, surprenantes piquant la curiosité du lecteur. Le narrateur joue habilement sur les indices. Mais ces indices sont faussés et trompeurs. Ce sont souvent des leurres. Le narrateur joue aussi avec le temps, bouleverse l’ordre temporel, faisant alterner le présent,- les aventures des jeunes gens dirigées par le maître du jeu -, et le passé, l’enfance d’Ethan avec ses parents biologiques, ses souffrances, ses rencontres. Dans cet ouvrage constitué de retours en arrière, le narrateur, par moment, anticipe aussi l’avenir, annonçant de nouvelles épreuves, créant des effets de suspense supplémentaires : « Ce qu’Adam ignorait, c’est que rien n’allait se passer comme prévu et qu’un immense cauchemar allait commencer pour le beau jeune homme. Un cauchemar qui allait le hanter même dans le plus beau de ses rêves ». Le romancier distille minutieusement les informations, multiplie les retournements de situations, brouille les repères, produisant la surprise chez le lecteur. Tout comme les frères Seganniers sont piégés par le maître du jeu, le lecteur est piégé par l’écrivain.

 

Un roman complexe

 

Ce roman ludique et cruel enraciné dans le réel – les personnages, leur personnalité, leur ressenti, les lieux traversés sont peints avec précision - possède aussi du fantastique et du merveilleux. Adam dialogue avec le vent (« Le vent avait commencé à lui murmurer à l’oreille »), entre en osmose avec lui (« Le vent se leva sous la colère d’Adam ») et en possède la force (« Il dégagea à nouveau une salve d’énergie qui envoya valser le maître de l’autre côté de la salle »). Le maître du jeu pénètre les pensées,exerce sa violence à distance...

Mais cet ouvrage n’est pas seulement destiné à faire rêver le lecteur, il fait aussi appel à sa réflexion, proposant tout un aspect sociologique et psychologique loin d’une vision manichéenne du monde partagé entre les « bons » et les « méchants ». Les êtres sont complexes. Leur apparence est parfois trompeuse. Corentin Segura donne à voir la société et ses différentes classes sociales, le mépris des plus aisés pour les plus simples (« Jessica eut un sourire méprisant en voyant la ferraille qui servait de véhicule à son souffre-douleur »), le rôle joué par l’inconscient, des événements présents faisant ressurgir le passé et ses traumatismes. Il montre l’importance des valeurs familiales, de la solidarité. Il traite de la découverte de l’amour et du désir, de l’homosexualité.

 

Le tome I, Un jeu dangereux de l’ouvrage, Les frères Seganniers, premier roman du jeune Corentin Segura, s’adressant aux adolescents et aux « adulescents », est original. Roman plaisir, il sollicite aussi leur réflexion, leur permettant de se poser des questions d’ordre moral et existentiel. Loin de la littérature traditionnelle et conventionnelle, il peut procurer le goût de la lecture dans une société où nombreux sont les pessimiste qui signalent le déclin du livre.

 

 

03 juillet 2020

Une joyeuse farandole

Une joyeuse farandole

Catherine Mauger-Trouiller

Editions BoD (juin 2020)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

Une envolée vers l’imaginaire

 

 

image une joyeuse.jpgAprès ses précédents recueils poétiques sublimes, Bonjour la vie, La rose du coeur me l’a dit ce matin, L’âme échanson de l’esprit, A la fenêtre de mon âme (1), Catherine Mauger-Trouiller, immergée dans la beauté des paysages provençaux, propose désormais dans une version trilingue, en français, anglais et espagnol, une nouvelle méditerranéenne pour enfants intitulée Une joyeuse farandole. Le titre de la nouvelle de Catherine Mauger-Trouiller, métaphore enjouée, lumineuse et tourbillonnante, propose aux lecteurs de toutes provenances, une danse rythmée et entraînante, main dans la main, au rythme de l’amitié et de la fraternité. Une joyeuse farandole est tout à la fois une miniature en prose poétique, un poème en prose entrecoupé de poèmes en vers libres jouant avec l’espace, - des vers en escaliers, des vers décalés -, une énigme ludique empreinte de douceur, de sérieux et d’humour, une envolée philosophique vers l’imaginaire.

 

Les lettres de l’Alphabet

 

Un « Je » anonyme se présente d’emblée et présente ses origines, « très lointaines », « du côté du Levant ». Ce « je » fait immédiatement rêver. Venu de Phénicie, le pays de Tyr, de Sidon et de Biblos, il rejoint Massilia. C’est un voyageur embarqué pour d’autres contrées par des « marchands, marins, caravaniers » et « peut-être même des tapis volants soulevés par des vents favorables au-dessus des mers, des déserts, des océans ». Ce « je » mystérieux, aux multiples et nobles qualités, est l’Alphabet, à la nombreuse fratrie : une joyeuse farandole de « vingt six filles »  décrites avec humour et précision : « Chacune porte un nom, un son, un tracé délimité par un trait : vertical, horizontal, courbé, en cercle ou demi-cercle ». Cinq d’entre elles « ont une mission éclairante » : les voyelles personnifiées comme leurs sœurs, les consonnes, approchées par le détour graphique et musical : « il (…) arrive parfois de porter sur la tête un accessoire : chapeau chinois, points ou autres signes ». Ces accessoires transforment leur prononciation, leur tonalité, leur intensité.

 

Les mots et leur pouvoir

 

Puis ce système de signes se métamorphose en « mots ». Les mots, ces éléments volatiles au pouvoir puissant et mystérieux, font surgir des étendues vertigineuses sous la plume de Catherine Mauger-Trouiller. Les mots, son matériau privilégié, permettent de saisir les instants fugaces et esthétiques de la vie, comme la couleur pour le peintre, la glaise pour le potier, comme ses dessins aux traits fins et délicats, clins d’oeil au Chat Botté, qui sertissent le recueil ; comme le paysage peint aux couleurs lumineuses et joyeuses, sur la couverture de son ouvrage, pont entre les continents, entre l’Orient et l’Occident.

 

« Vivre poétiquement »

 

La vision philosophique et humaniste de Catherine Mauge-Trouiller célébrant chaque parcelle d’existence, son amour de la vie, de l’humain, de la nature, rencontré dans chacun de ses poèmes, sourd aussi de cette nouvelle. Les mots sont une « courroie de transmission » permettant « la communication, la socialisation dont l’humanité a tant besoin pour apprendre à ‘vivre ensemble ‘ ». Métamorphosés, traduits, les mots constituent un trait d’union entre les humains, créent un dialogue entre les différentes cultures, matérialisé par cette nouvelle traduite en trois langues. Une même histoire, un même message avec le même alphabet, les mêmes signes combinés, transposés en d’autres signes les remplaçant pour aboutir au même contenu. Se comprendre et communiquer (« Communiquer, partager, est un ‘art ‘ vivant, étonnant et sublime ») au-delà du temps et des frontières pour accéder à un monde fraternel et harmonieux. Les mots, moyens de partage et de création.

En effet, les mots, matériau au riche nuancier, permettent l’accès à la poésie, ce « langage de l’âme ». L’imagination, source des poèmes, « engendre les nouveaux mondes » libres, généreux et solidaires. « Tisser des liens, construire des ponts est essentiel dans ce monde en mutation ». Telle est la mission de l’Alphabet.

 

Une joyeuse farandole retrace l’aventure de l’Alphabet, invitant petits et grands, à suivre son cheminement afin de construire des ponts entre tous les humains, de danser tous ensemble joyeusement, fraternellement.

 

 

 

(1) Les autres ouvrages de Catherine Mauger-Trouiller

Bonjour la vie (2019)

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2019/12/...

 

La rose du coeur me l’a dit ce matin (2019)

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2019/06/...

 

L’âme échanson de l’esprit (2018)

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2018/04/...

 

A la fenêtre de mon âme (2017)

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2019/02/...

01 juillet 2020

L'éveil d'une génération : Jean-Yves Debreuille

L’éveil d’une génération : Jean-Yves Debreuille

Nouria Rabeh

Les Cahiers de l’Egaré (2020)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

Un recueil multiple

 

image éveil d'une génération.jpgL’éveil d’une génération : Jean-Yves Debreuille de la poétesse et écrivaine Nouria Rabeh : une biographie, une autobiographie, un essai poétique, une approche philosophique de la vie, une histoire de filiation et d’héritage culturel, un hommage à un professeur admiré, à des parents aimants et ouverts, un recueil au propre et au figuré. Dans ce dense ouvrage, Nouria Rabeh évoque sa rencontre avec Jean-Yves Debreuille, son professeur de littérature contemporaine à l’université Lyon II, et par là même celle avec les poètes de l’Ecole de Rochefort. La narratrice rassemble, recueille, des faits marquants de sa vie liés à la Poésie qui l’a toujours habitée et à Jean-Yves Debreuille. Elle cite des extraits de poèmes des membres de l’Ecole de Rochefort : Jean Bouhier, Pierre Reverdy, Luc Bérimont, René Guy Cadou... Elle raconte la genèse de son écriture, enregistrant tout ce qui l’a profondément marquée, contribuant à ce qu’elle est devenue, à la conscience qu’elle en a.

 

Jean-Yves Debreuille : un catalyseur de la Poésie

 

C’est Jean-Yves Debreuille, qui, par sa personnalité et son enseignement novateur, ouvre Nouria Rabeh à une façon nouvelle et originale de concevoir et de vivre la poésie : « Tout au long de ces années, il m’a permis de comprendre à travers mon propre cheminement l’intérêt que je porte également à la Poésie comme un mode de vie et un moyen de perfectionnement de soi ». Cette rencontre avec son professeur est décisive pour elle. Elle lui permet d’accéder véritablement au mode d’expression poétique qui vibrait déjà en elle depuis son enfance.

 

« Habiter poétiquement le monde »

 

Après mai 68, l’université autorise les travaux de recherche sur les poètes vivants. Une opportunité pour Jean-Yves Debreuille, jeune agrégé de Lettre classiques passionné par la poésie contemporaine. Découvrant lors de ses investigations universitaires l’Ecole de Rochefort, puis fréquentant ses membres, il apporte un véritable éclairage sur cette période post-surréaliste, « tournant décisif qui a marqué les années 40 » et sur sa façon novatrice et humaniste d’appréhender la poésie. Pour ce groupe de poètes, « animés par le désir de faire avancer l’humanité vers ce qu’elle a de plus précieux, la Vie elle-même », la poésie n’est plus conçue « comme une échappatoire ou un moyen d’évasion mais comme un tremplin permettant d’accéder directement à une harmonie avec le monde. La poésie n’est plus un genre littéraire, elle devient un chemin d’existence capable d’aider l’homme à s’accomplir dans ce qu’il a de plus essentiel et peut-être de plus difficile à exprimer ». Pour eux, elle n’est pas seulement une écriture, c’est aussi une façon de vivre, de concevoir la vie. C’est une poésie qui choisit la Vie lors des sombres années de la guerre mais aussi ultérieurement. La vie poétique est une vie où l’homme et le monde entrent en relation de façon authentique, harmonieuse, paisible. La poésie favorise la célébration de chaque parcelle d’existence et la méditation sur cette existence. Elle permet d’appréhender l’essence de chaque instant, de chaque émotion, de chaque sensation, d’en saisir la fugacité. Elle permet de coexister avec la nature et les autres en toute harmonie : « Ecrire ou vivre en poète nous mènera vers un éveil et un engagement envers la vie elle-même, et nous permettra de nous relier à un vaste réseau ouvert et infini, à une approche du vivant reposant sur la diversité et la coexistence avec la nature ». Elle donne un sens à la vie. Grâce aux poètes de Rochefort, elle se démocratise, loin des conformismes, des salons du faubourg Saint-Germain, en s’ouvrant au quotidien avec l’organisation de lectures poétiques dans les écoles, les ciné-clubs, les festivals, « en habitant le monde autrement »  : « L’insurrection poétique de Rochefort a déblayé la voie du futur vers l’émergence d’un mouvement humaniste dont l’esprit permet de mieux comprendre les problématiques de notre temps ». La poésie est alors une façon de vivre généreuse et solidaire impliquant, entre autre, l’urgence de sauver la Terre, d’aller à l’essentiel : être et non avoir.

 

Un cheminement poétique

 

Sa rencontre avec Jean-Yves Debreuille est pour Nouria Rabeh une véritable aventure poétique : un parcours poétique et un parcours de vie, où des destins se croisent et se tissent. Il existe toute une affinité d’âme et d’écriture entre les poètes de Rochefort et elle, être profondément humaniste, ayant développé l’intelligence du coeur et de la compassion grâce, entre autres, à la philosophie bouddhiste  cultivée depuis l’adolescence : « Le versant lumineux, celui qui a toujours coulé en moi fut celui de la Poésie et de la Philosophie du Bouddhisme, destinée fondée sur plus d’authenticité et de bienveillance, de tolérance aussi ». Après avoir poursuivi une longue quête difficile, (« Oujda, Casablanca, Caen, Paris, Beauvais, Lyon, autant de villes que j’ai parcourues dans ma recherche interminable dont la trajectoire a suivi un besoin de comprendre mes souffrances, mes blessures, mes frustrations mais aussi d’essayer de vivre mes rêves, ma soif de connaître, mes espérances »), faite parfois d’intenses souffrances l’ouvrant aux blessures des autres, à celles des martyrs de la Shoah, la poésie lui permet de se construire, d’accéder à une espèce de plénitude émerveillée, à un apaisement l’entraînant dans l’engagement et la solidarité, par le biais d’ateliers d’écriture où elle dénonce les violences faites aux femmes, l’injustice, par l’organisation d’un voyage scolaire en Algérie pour aller « sur les pas de Foucault », ouverture au dialogue interreligieux.

Imprégnée par la culture des poètes de Rochefort, Nouria Rabeh se construit par et avec la poésie, approfondissant grâce à elle la découverte de sa vérité de poète et d’être. Son recueil, qui tricote les genres, permet au lecteur d’entrer dans son intimité, de la comprendre, de comprendre son œuvre, de connaître son professeur Jean-Yves Debreuille , et surtout d’appréhender une Ecole littéraire nous éclairant sur la poésie contemporaine  : « on ne peut comprendre les enjeux de la poésie contemporaine sans reconnaître l’existence des poètes de Rochefort ».

 

Les autres ouvrages de Nouria Rabeh

 

Roses des sables (2007)

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/apps/search/?s=n...

 

Le Ballet du temps (2019)

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2020/02/...

 

Les Tourterelles sacrées (2020)

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2020/05/...

17:00 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

28 juin 2020

L’ombre du Ragnarök. Tome 1

L’ombre du Ragnarök
Tome 1 : Le Gouffre du Valhel

Franck Brunner

Editions Baudelaire (2020)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

« La myth et l’heroic fantasy » pour des orphelins exceptionnels

 

 

L-ombre-du-ragnarok-Le-gouffre-du-valhel.jpgL’ombre du Ragnarök, Le Gouffre du Valhel, tome premier d’une série à venir de Franck Brunner, introduit le lecteur dans « la myth et l’héroic fantasy » et le fait frissonner en suivant les aventures d’ Alessia, Clara, Dorian et Marco, « un quatuor inséparable » dans un XIXe siècle où les conditions de vie des enfants sont très difficiles. Très vite, au temps réel, s’oppose un monde des âges mythiques. Dans cet univers où la magie fait souvent place à la technologie, frères et sœurs de coeur vivent dans un orphelinat parisien régenté par un directeur peu amène, « un vieil homme chauve de petite taille au visage carré et sévère » infligeant des corrections « aux fortes têtes à coups de cravache ». Comme tous les orphelins, ces enfants rejetés, vivant à « l’écart des autres citoyens (…) fréquent(ant) des bandes de voyous dont les gens évit(ent) de croiser le regard » rêvent de trouver une famille d’accueil. Or, « c’est le monstre qui vient (les) chercher et non une gentille famille ! ». En effet, ce n’est pas la famille espérée qui les récupèrent, mais un géant monstrueux, ressemblant à « un ours échappé de la ménagerie du Jardin de Plantes avec ses longs cheveux blonds tirés en arrière et attachés sur le dessus de son crâne ». Alessia, Dorian et Marco, en grand danger, - lors de leur départ hâtif de l’orphelinat, ils laissent Clara -, sont emmenés par l’inconnu qui leur offre sa protection et leur révèle leur exceptionnalité.

 

Une nouvelle vie

L’inconnu et Ifrit, un déva, une « créature d’essence divine, qui est souvent confondue avec un ange » les emmènent dans leur nouveau lieu de vie, la cathédrale Notre-Dame, sur l’île de la Cité, où séjournent déjà une trentaine d’autres enfants. Ce lieu protecteur de l’enfance où règne la sérénité est présenté au début comme un véritable havre de paix aux nombreuses connotations divines et positives . A l’entrée, siège « une statue représentant une femme, enveloppant dans ses bras un enfant », en réalité la statue de la Vierge Marie. A l’intérieur de la cathédrale, Ifrit est vêtu d’ « une tunique bleue électrique avec une balance dorée brodée dans son dos. Derrière lui, une créature immense encapuchonnée et drapée d’une toge rouge sur laquelle était brodé un glaive », la balance et le glaive symbolisant la justice. Tout semble donc se présenter sous les meilleurs auspices. Mais le lieu de passage des enfants, le ValHel, est « un lieu froid et inhospitalier », magique et dangereux. Ils se heurtent au Ragnarök de la mythologie nordique et à ses grands hivers glacials sans été. Afin de devenir des Déchus, protecteurs des valeurs de leur nouvel espace de vie, (« Vous allez devenir les protecteurs de nos valeurs, les garants d’un monde où le mal n’a pas sa place »), ils vont vivre des aventures initiatiques requérant force physique et mentale.

 

Un univers hyperbolique d’onirisme et de cauchemar

 

Franck Brunner, avec une prédilection pour les états paroxystiques, embarque progressivement le lecteur dans un maelstrom d’actions et de mouvements, dans un ailleurs dépaysant aussi bien par la prolifération de termes étrangers, aux consonances souvent dures évoquant les pays et la mythologie nordiques, grecques, latines, (« Eldur », « Midgard », « Helheim », « Nidhögg », Muspelheim », « Niflheim », Jötunheim », « Svartafheim, « Yggdrasil », « Circé »...), que par les nombreuses descriptions de lieux et d’êtres étranges, monstrueux et fantastiques (« Sortant des ténèbres, des créatures reptiliennes, dotées de quatre paires de pattes (…) marchaient debout sur leurs deux paires de pattes les plus basses, et tenant de leurs quatre mains d’énormes lances. Ces énormes lézards étaient aussi hauts que deux hommes, au écailles de couleur noire et verte, avec d’imposantes cornes sur le museau et des yeux glauques au regard mauvais »), aux forces incontrôlables et frénétiques. Les êtres, les lieux, les objets se métamorphosent lors de combats où se mélangent réalisme et écriture visionnaire. Le narrateur introduit le lecteur dans un univers hyperbolique d’onirisme et de cauchemar, un univers fantastique et merveilleux peuplé de monstres, d’araignées, de serpents, de créatures souvent hors normes (un « dragon aux dimensions tout simplement titanesques ») et effrayantes. Le Bien et le Mal, le feu et la glace, l’utopie et la dystopie s’affrontent dans des combats gigantesques donnant à voir des apparitions fulgurantes, spectrales, un univers baroque de multiplications, de vertiges, de chaos. Une sensation de convulsion paroxystique, traduction de l’effroi, est donnée par un tempo narratif infernal. On passe de choses vues à la voyance, essentiellement avec Dorian qui voit et entend ce que les autres ne voient pas et n’entendent pas, ce que seuls les morts perçoivent : « Là où ses camarades ne voyaient que deux marteaux en lévitation frapper une enclume, Dorian voyait deux masses translucides s’agiter. A y regarder de plus près, il s’agissait de deux êtres trapus, à la barbe épaisse, dont les cheveux longs étaient tressés et au corps recouvert de tatouage représentant des runes ».

 

Un roman multiple

 

Dans cet univers, dans le royaume de Hel, la déesse des morts, tout est loin d’être négatif. On passe du mal au bien. L’opacité, l’obscurité se déchirent en filigrane. Le constructif l’emporte dans une réflexion eschatologique. L’ombre du Ragnarök n’est pas qu’un « roman de myth et d’héroic fantasy ». C’est aussi un roman d’initiation, de formation, d’éducation. Cette épopée apprend aux enfants l’essence de la vie. Les trois jeunes orphelins au fil des cours suivis dans leur présente institution, découvrent leurs nouveaux potentiels, « leurs véritables capacités », leurs nouveaux pouvoirs. Au fil des épreuves, ils évoluent, mûrissent (« ils avaient tout changé et surtout mûri. L’enseignement de la Domina Circé sur leurs devoirs de Déchu, ainsi que leurs récentes aventures avaient porté leurs fruits »), grâce aux enseignements de leurs maîtres, aux expériences de la vie. Ils arrivent à maîtriser la violence recelée en eux : « Il se souvint des paroles de son enseignante : ‘ Ne cédez pas à appel de votre nature sauvage (….)’. Il ne souhaitait pas devenir un monstre, il était apprécié de ses pairs et souhaitait le rester. Il se focalisa sur la fait de délivrer Clara et d’éliminer l’adversité »). Ils apprennent la politesse («  - Tu n’as pas dit la formule magique, mon maître ! Déclara la créature avec une pointe d’humour dans la voix. / - Mais nous n’avons pas encore suivi de cours de magie ! De quoi parle-tu ? / La créature l’agaçait déjà. / -Elle est toute simple et devra finir chacune de tes questions, mon très cher maître impoli. Il s’agit de ‘s’il te plaît’ ! », la ponctualité (« Etre en avance, ce n’est pas être ponctuel », « Ne pas être ponctuel est quelque chose de grave pour un Déchu ! Imaginez les conséquences que peut avoir un retard sur une vie. Manquer le départ de la calèche où se trouve la personne que vous devez protéger, c’est comme l’assassiner vous-même (….) »), le respect de la différence (« Je comprends ta peur, Alice, mais sache que celui que tu rends triste en l’appelant monstre est un enfant comme toi, même s’il est un peu différent »), la tolérance amenant le vivre ensemble et la confiance en l’Autre  : « L’énorme pièce était en fait un seul et unique enclos où étaient regroupés plusieurs types d’animaux qui semblaient s’ignorer. Une chèvre déambulait aux côtés d’un loup tandis que de l’autre côté, des corbeaux étaient perchés sur le dos d’un renard (...) ». Ils comprennent qu’un enseignement difficile est un signe de respect et de confiance à leur égard de la part des enseignants : « Chose étonnante, l’entraînement s’effectuait avec de véritables armes de métal. Le Dominus expliqua ce choix par la confiance qu’il avait en ses élèves et qu’il ne souhaitait par les traiter comme des enfants ». La démagogie d’un enseignant n’est en effet que mépris et désintérêt pour l’élève. Ils découvrent que la souffrance est formatrice (« C’est dans la souffrance qu’il progressera »). L’ombre du Ragnarök n’est pas non plus qu’un roman philosophique où les mythes et les religions se croisent, c’est aussi un ouvrage poétique où les arbres (« Leurs fruits sont empoisonnés et au moindre contact avec leur ramure, vous resteriez gelés contre leurs branches avant de vous faire dévorer tout cru par leur tronc »), les masses d’air, (« le vent en colère chantait une mélopée funèbre »), les objets (« ils empruntèrent un escalier fait d’un bois très sombre qui avait la particularité de se plaindre dès qu’on lui marchait dessus ») personnifiés emportent le lecteur dans le rêve ou le cauchemar tout en le faisant parfois sourire grâce à des pointes humoristiques . Dans cet univers, la nature grandiose, sombre ou lumineuse, est un lieu où se manifestent des correspondances entre les êtres, la vie cosmique, les monstres et les divinités.

 

Ouvrage multiple, L’ombre du Ragnarök, au ton parfois familier ancrant les personnages dans une réalité toute à la fois hors norme et quotidienne, où le narrateur à l’imagination débordante donne à voir un spectacle qui n’est que concevable, séduira les plus jeunes, amateurs de fantasy littéraire ou filmique. Les nombreuses questions et le suspense à la fin du récit les inciteront à lire les prochains tomes proposés par Franck Brunner afin de suivre les aventures de ces jeunes dans un futur où pourrait s’instaurer un nouvel ordre de vie et de bonheur pour ces élus, tout du moins nous l’espérons.

 

22 juin 2020

Emportée

Emportée

suivi d’une correspondance de Tina Jolas et Carmen Meyer

Paule du Bouchet

Des femmes Antoinette Fouque (2020)

 

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

Une œuvre originale et multiple

 

 

Image emportée.jpgEmportée de Paule du Bouchet, une biographie de Tina Jolas, - avec en creux celle, implicite, du poète, René Char, dans son particulier, le personnage privé loin du personnage public -, une prose poétique de mémoire, une histoire d’amour ineffable et méconnue, une tragédie, une autobiographie, un carnet intime, des fragments d’échanges épistolaires. Emportée, une œuvre originale et multiple, un jeu de miroir  : la mère, Tina, vue par Paule, petite fille puis femme adulte. Paule vue par sa mère et Carmen, une amie intime, à travers une correspondance par lettres. Une mise en abyme de la mère, deux personnes en une : la mère aimante malgré tout (« Je vois Gilles, mon enfant adoré », « si tu savais comme m’étreignaient la beauté, le rayonnement féminin de Paule, comme m’angoisse son intelligence des mouvements du coeur »), non perçue comme telle par la fillette en souffrance, et la femme amoureuse, passionnée, emportée loin de ses deux enfants.

 

Une fillette en souffrance

 

Paule du Bouchet donne à voir le traumatisme d’une fillette qui idéalisait sa mère chérie (« Maman était ‘une fée ‘. Je ne croyais pas aux fées en général, mais maman en était une, la seule »), être de fuite, disparaissant constamment pour rejoindre l’homme aimé. Elle fait ressentir la souffrance intense de l’enfant, et du père, le poète André du Bouchet. Une mère, enlevée à leur amour, métaphorisée en fougère, un sublimé d’art naturel, femme fleur, belle et volatile impossible à cueillir, sinon elle se fanerait : « Maman partait, maman était une fougère, une herbe folle, qui se penchait sur moi, mais qu’un vent sauvage m’enlevait aussitôt. Une fleur qui pouvait s’assécher dès que cueillie. Il ne fallait pas la cueillir. Alors, peut-être, elle reviendrait. Il fallait la laisser partir. On n’avait pas le choix. Mais le ventre se tordait de douleur et les larmes serraient la gorge et l’esprit se perdait ». L’amour irrésistible, irrépressible pour René Char, Aquilon cruel, l’embarque. Cet homme égoïste, refusant tout partage avec l’enfant, refusant toute concession, pour qui Tina « est sa reine, sa maîtresse, son esclave », traître qui se marie un an avant sa mort avec une autre, est ressenti comme monstrueux par la petite fille abandonnée, en immense souffrance, somatisant, torturée par des maux de ventre intolérables. René Char, espèce d’ogre égocentrique aux grandes mains captatrices et effrayantes : « sa grande main (…) articulations marquées, ses doigts étrangement retroussés aux extrémités. Une main immense, inhumaine, d’autant plus inhumaine qu’elle était, ainsi, main de géant aimée de ma mère ». Hiatus terrible entre le capitaine Alexandre, le Résistant, entre le Poète proche de la nature, soucieux d’exprimer l’inexprimable et le don juan captateur et dupeur : (« (…) entre le personnage du ‘poète’ et celui du ‘don juan’ (faute d’un autre terme), il y a une mortelle contradiction pour tout le monde ». L’amour, pour cet homme, ce feu qui embrase Tina Jolas quarante années durant, (« Ma mère était quelque part, ardente, loin de moi », « ardente » mise en valeur entre virgules de cet adjectif fort comme le prouve son étymologie latine), cette brûlure intérieure qui consume le lien maternel, ce maelstrom irrésistible, est innervé par une sublimation merveilleuse. Malgré sa souffrance, malgré l’angoisse de la perte, captant par les mots l’essence de sa mère, la fille, soucieuse de comprendre (et de se comprendre), présente ce que l’on peut appeler un adultère, de façon positive, ne le concevant jamais dans un sens moralisateur. L’amour est un sinistre obstacle pour Paule, il n’est pas une faute. Cet amour, qui n’efface pas « la tendresse déchirante » que Tina a pour son mari André, est trop beau pour être indigne : « Cet amour-là brûle, je le sens en moi vraiment me mordre, éclater, flamber, je sais que dans cette noire révélation de mon corps, il y a la beauté absolue, une sorte de hautaine, orgueilleuse joie, le sommet, la crête. Je crois qu’il n’y a pas de pouvoir plus grand que cette invention, cette imagination poétique de l’amour et de la volupté ». Cet amour est une envolée vers l’ineffable.

 

Un vibrant hommage

 

Lorsque cette mère insaisissable est emportée définitivement, la fille lui redonne toute sa présence, (« Ma mère est morte une nuit d’été (…) Ma mère est redevenue présence ») l’éternisant dans un livre devenant sépulture sublime, lui rendant hommage et rendant hommage à cet amour fou, merveilleux, extraordinaire. Le livre est le produit de la déchirure créée par une succession de départs, d’abandons de la mère, aboutissant au dernier, définitif, rendant l’absente paradoxalement intensément présente. Paule du Bouchet fait connaître Tina Jolas, amante de René Char, mais aussi et surtout, la femme intelligente, habitée par la culture (« je me suis assise sur la place publique, par terre dans un coin pour m’abriter du vent avec la pensée miraculeuse qu’enfin, j’allais voir l’aube se lever et je l’ai vue, mais transie, l’aube grelottante dont parle quelqu’un ! »), la collaboratrice intellectuelle et littéraire du poète, à l’écriture éblouissante (« Ma mère écrivait magnifiquement ») faisant jaillir d’images originales, de comparaisons en mouvements s’épanouissant dans la liberté («  (…) il suffit que je ne voie plus André pour que son image s’efface. C’est comparable au vol d’un oiseau qui longtemps n’a fait que lourdement nager dans quelque beau marécage. Ses ailes battent, de ses pieds il fait jaillir l’eau, la boue, les fleurs aquatiques, il rase l’eau, soutenu maladroitement par ses ailes mais celles-ci se déploient, gagnent en puissance, longtemps il vole au niveau des près, il retombe même dans les eaux puis un jour, la terre embrumée d’un matin disparaît », la nature, sa beauté (« Tarragone, est d’une beauté inespérée, celle de mon pays aimé, vignes, vergers riches, oliviers, amandiers, caroubiers immenses, petits villages nobles sur les éminences et, comme je les aime, les collines bleues à l’horizon (...) »), la fusion entre l’humain et le cosmos, comme Char, en contact avec la nature dans ses productions. Qui a influencé l’écriture de l’autre, René ou Tina  ?

 

Une écriture de dentelle délicate

 

Avec une écriture poétique, fluide et délicate, dentelle pudique et légère, Paule du Bouchet donne à voir sa mère, femme intelligente, complexe, éclatante de beauté, lumineuse même en fin de vie (« Je garde d’elle cette image. Une figure lumineuse, pâlie comme un tableau ancien qu’il n’est pas urgent de restaurer », « Ma mère a été l’incarnation de ma détresse et l’incarnation de la lumière »), pleine de grâce et de discrétion comme le matérialise le chiasme : « Comment dire sa grâce ? Ce retrait nimbé de présence, cette présence nimbée de retrait ? ». L’écrivaine  restitue avec réserve et discrétion des pans de son passé et par conséquent de celui de sa mère et de son « bonheur singulier, mêlé de souffrance, de passion, de tendresse » recensés par les souvenirs, la lecture et la relecture de ses échanges épistolaires avec son amie Carmen Meyer. Dans un récit où passé et présent se tricotent, le passé revient avec toutes les sensations, les émotions ressenties à l’époque. La narratrice retrouvant une lettre déchirée, d’un seul coup, se retrouve à quinze ans : « Une lettre reconstituée. Brusquement, la scène me saute à la figure. Cela se passe dix ans plus tôt, en 1966. J’ai quinze ans ». La mémoire involontaire arrive par hasard, authentique, avec toute la saveur et la douleur du passé, plus intense, plus vraie que la mémoire volontaire recherchée et criée dans le leitmotiv : « Me souvenir ». Se souvenir, besoin impérieux de la mère en fin de vie et de la fille : deux destinées se tissant et s’imbriquant malgré les éclipses. Et opposé à ces deux belles personnes émouvantes et touchantes, René Char, personnage connu ici de l’intérieur, séduisant en société, détestable dans le privé.

 

Emportée, ouvrage novateur aux nombreuses références littéraires et philosophiques, permet à Paule du Bouchet d’accéder à l’apaisement et à la réconciliation. L’écriture parvient à déréaliser la mort de cette mère exceptionnelle, la rendant intensément vivante. De la tragédie, le lecteur accède à la lumière.

 

 

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09 juin 2020

Bonhomme de neige, Bonhomme de neige

Bonhomme de neige. Bonhomme de neige

Janet frame

Traduit de l’anglais par

Keren chiaroni et Elisabeth Letertre

Des femmes Antoinette Fouque (juin 2020)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

 

Un héros d’un genre nouveau

 

 

image bonhomme de neige.jpgBonhomme de neige. Bonhomme de neige de Janet Frame, un conte philosophique merveilleux, un conte poétique – qui pourrait être qualifié de roman vu sa longueur - dont le héros est un bonhomme de neige : élément du décor d’un jardin londonien mais aussi personnage à part entière.

Dans cet ouvrage éponyme, Bonhomme de neige. Bonhomme de neige, -titre binaire révélateur de la nature duelle du personnage, non humain/humain (« Je suis (...) peut-être plus humain que je ne le crois ») -, dans un récit à la première et à la deuxième personne du singulier, un bonhomme de neige créé par une adolescente de treize ans, Rosemary Dincer, dialogue avec le Flocon de neige Eternel, espèce de précepteur lui enseignant la Vie, l’expliquant à ce « nouveau-né » ébahi par tout ce qu’il voit, entend, découvre. Ses yeux s’ouvrent sur le monde. Tout est inédit et étrange pour lui.

Le Bonhomme de neige est un personnage silencieux : on n’entend que ses flux de conscience, ses pensées, ses monologues intérieurs, ses sensations (« J’ai une étrange sensation d’être, masse froide et maladroite, avec mes yeux de forêt de sapin contemplant un monde blanc d’arbres s’affaissant sous le poids de la neige, le vent faisant tourbillonner dans les rues et les jardins les grumeaux et les caillots de mon essence de lait blanc (...) », ses ressentis, ses échanges par la pensée avec le Flocon de neige Eternel.

 

Un regard neuf porté sur le monde

 

Le Bonhomme de neige se décrit, étonné par son apparence physique. Pourtant, c’est un bonhomme de neige semblable à de nombreux autres, mais il l’ignore : « On a enfoncé dans mon visage deux morceaux de charbon pointus, des fragments d’une vieille forêt de sapins, en guise d’yeux. On a aligné sur mon ventre une rangée de boutons en cuivre, pour me donner de la dignité et suggérer les boutonnières. On m’a mis un chapeau sur la tête, une pipe dans la bouche ». Ces attributs extérieurs communs à ceux des humains, mais surtout ses réflexions sur l’existence, le rapprochent d’eux, en plus clairvoyant parfois, espèce de philosophe candide au regard lucide.

Autrefois infime flocon qui n’avait « jamais vu la terre autrement que dans sa blancheur et sa douceur », ce Bonhomme de neige heureux de vivre, s’imaginant immortel, (« Le Flocon de neige Eternel m’a renseigné sur sa vie tout comme il m’a expliqué l’optique, la situation, la perspective de mon immortalité et son rapport avec l’existence évanescente des gens », « Je suis solidement ancré pour toujours dans un petit jardin de banlieue »), - alors qu’il devine au plus profond de lui que son destin est de se liquéfier -, porte un regard émerveillé, neuf, naïf sur son coin de jardin, la rue située devant lui et les êtres circulant devant ses yeux.

 

Un récit de formation

 

Son regard et celui des passants se croisent, chacun vecteur d’une vision de la vie. De ces fugaces rencontres, de bribes de conversations des passants (« «Maman, le bonhomme de neige pleure ! »), de descriptions des activités humaines rapportées par le Flocon de neige Eternel naissent les réflexions du Bonhomme de neige. Son vocabulaire, nuancier de la pensée et des émotions, s’enrichit, le Flocon de neige Eternel lui enseignant, entre autres, la polysémie du lexique : « (…) la Caisse d’allocations. Qu’est-ce que cela veut dire , / - La Caisse n’est pas un coffre en bois, jadis morceau de forêt, c’est une pièce avec des rangées de siège face à un comptoir divisé en box de la hauteur d’une personne assise (...) ». Ses réflexions, ses émotions évoluent avec le temps. Il ressent progressivement la peur, l’angoisse, comprend sa fragilité devant les dangers : « Après avoir attaqué la neige avec sa pelle Harry Dincer est venu vers moi et j’ai cru un instant qu’il allait aussi me démolir. J’étais totalement sans défense ». Il découvre les tares et les lacunes humaines, le racisme subi par le médecin indien dont des insultes recouvrent quotidiennement la plaque,  (« Elle est employée de ménage dans la maison du médecin indien et c’est elle qui tous les matins polit la plaque en cuivre à l’extérieur de sa porte et efface les remarques impolies, (...)») et surtout la situation contingente et irréversible de l’humain dans le temps.

 

Le temps inexorable, la mort et le sang

 

Le temps, une notion impalpable, insupportable, inexorable, concrétisée par chaque vie dévorée : « Mais le Temps n’est certainement pas une abstraction, je pense que c’est une créature sénile qui est aveugle parce qu’un feu historique lui a arraché les yeux ; sa chair est couverte de fourrure et il lèche les heures et les avale et celles-ci prennent la forme d’une balle qui l’étouffe ». Temps impossible à figer, parfois même sur une photographie : « (…) tout se dissout devant l’oeil lumineux et corrupteur de l’appareil photo. J’espère que cela ne te trouble pas si je te dis que ta photographie a subi l’humiliation de la plupart des projets qui échouent ». Le temps destructeur métamorphose les actions en destin, anéantit tous les rêves, laisse la mort se profiler à l’horizon. L’idée de la mort est récurrente dans le récit, avec notamment, le départ pour l’au-delà de Sarah Inchman, annonciatrice de celui de la jeune Rosemary. Des réflexions sur la mort et la mort elle-même hantent le recueil. Le champ lexical mortifère est omniprésent  : « mort », « morts », « linceul », « tombe », « funérailles », « fêtes mortuaires », « pompes funèbres » Le sang noir de la neige, coulant au fil des phrases, l’augure tragiquement : « Ne panique pas, Bonhomme de neige, si bientôt la neige change de couleur (…) dans les jours prochains les flocons se mélangeront peut-être les uns aux autres, l’un étouffera l’autre pendant qu’un liquide gris ou noir s’écoulera de leurs corps et les gens diront que la neige saigne de sa vraie couleur, du sang noir », « (…) le petit filet de sang noir serpentant à travers la haie dans le caniveau ». La neige, belle, pure, vierge, s’écoule, altérée, devenue fange insolente. Le sang noir sur la chaussée, mise en abyme du sang de Rosemary, mort anticipée, rouge devenu vert : « Il y a du sang sur la neige. Il a une drôle de couleur verte » dénonce la terrifiante absurdité de la vie, le retour à l’état végétal et minéral, le vert de l’environnement naturel, le rouge de l’hématite ou du rubis. Constamment la narratrice file la métaphore de la mort, dit la fragilité de la vie, son évanescence : « l’existence évanescente des gens ». La mort, dans « sa nature insaisissable », est donnée sous toutes ses formes, « le vide qu’elle laisse derrière elle », labsence intolérable (« Des gens disparaissent et ne reviennent jamais, des gens disparaissent et reviennent, mais chaque disparition est source de tristesse »), la métamorphose des vêtements lumineux et colorés devenus soudain ternes et vides une fois la personne défunte, le regard porté sur eux les changeant brutalement (« Pourquoi aussitôt sa mère morte, ses vêtements avaient-ils l’air terne, cassant, de cette couleur marron brûlé comme les carapaces de scarabées que l’on trouve dans l’herbe en septembre ? »), les mille et un projets avortés, la décomposition odieuse décrite avec émotion et poésie, «(…) les mottes de terre détrempées qui tombent sur les cercueils cognent et frappent jusqu’à ce que la pluie s’infiltre dans le satin matelassé, le tachant de brun, et les minutieuses broderies de roses rouges et blanches pourrissent, et les cendres et les corps murmurent alors sous la pluie (...) »,  description détournée sur les objets, préfigurant implicitement  le pourrissement progressif du corps.

 

Une écriture de la douleur

 

Ce conte est un cri de douleur, concrétisation d’une intolérable souffrance tapie au fond du coeur de la narratrice, brutalisant l’esprit, le corps physique et le corps du récit. C’est une écriture de la douleur donnée par des métaphores récurrentes et obsédantes, des sensations de piqûres, de coupure, de froidure, de griffures : «  C’est juste une impression plate de ta silhouette (…) qui change avec la lumière du ciel, qui le matin s’amplifie, défie le soleil tranchant de midi et s’achève le soir en une forme noire affamée aux doigts griffant le ciel », «  (…) le froid coupe la chair avec une hache de glace », « mon souffle est de glace », « sa pointe acérée »…. créatrices de toute une atmosphère douloureuse et mortifère. La mort, partie intégrante de l’existence, et la vie s’affrontent. L’écriture poétique transcende les deux belligérantes donnant naissance à une œuvre d’art éternelle. L’écrivaine n’est plus, mais son livre est toujours présent.

 

Une écriture poétique

 

Le recueil de Janet Frame est un tableau surgissant de sensations visuelles, tactiles, auditives. L’auteure écrit avec des images donnant à voir et à ressentir des paysages intérieurs et extérieurs mis en relief par de nombreuses figures de style comme la personnification des objets (« le visage » de l’horloge, symbole du temps qui passe), des lieux (« Les yeux de la ville sont injectés de sang à force de regarder »), de l’énergie lumineuse (« Ici dans la ville la lumière a des cernes bleus sous les yeux et elle s’attarde et erre sans repos d’une rue à l’autre (...) » ; des métaphores (« ceux-là (les pigeons) qui ont perdu le désir de voler et (...) s’ébrouent dans la tête des gens et font leurs saletés blanches dans les greniers de la pensée ») ; des allitérations, des jeux de mots répétés flux et reflux, flux et reflux », « loin, loin il galope », « Il ne gaspille pas les moment précieux en pensant, quand j’étais enfant : quand j’étais enfant, je faisais (….) », créateurs d’un tempo incantatoire, des phrases reprises (« Salvadore avec ses cheveux noirs comme du cirage », « ses cheveux noirs comme du cirage », "Bonhomme de neige, Bonhomme de neige"), des onomatopées (« flic-flac-floc »). Les nombreux rythmes binaires participent à une cadence dansante et voltigeante comme l’envolée des flocons de neige, espèce de valse à deux temps, matérialisation des pulsations du coeur, tremblement de la vie fragile, éphémère mais si belle. Seule l’écriture poétique, faisant sortir du chaudron des mots des effets magiques, est capable d’en révéler l’intense esthétique : « Il y a des enveloppes grises qui claquent dans le ciel et les arbres écrivent leurs adresses sur le ciel, et accrochés au coin des nuages il y a les cigognes aux pattes rouges pressées de s’envoler vers le sud pour s’asseoir au sommet d’une pyramide dorée et aiguiser leurs becs sur la pierre dorée ».

Ce conte merveilleux et philosophique, récit de formation, histoire du deuil, écho implicite du vécu tragique de l’écrivaine, prose poétique au mouvement mélodique cadencé, dit la beauté et la fragilité de la vie : les humains « ne sont que des empreintes d’encre noire sur la page blanche de la neige », empreintes fugitives, immortalisées sur les pages des livres. L’écriture permet de sublimer l’inacceptable et de ne pas oublier ceux qui ont cessé d’être.

 

 

 

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04 juin 2020

Mortel Végétal

 

Mortel Végétal

Jacques Koskas

Editions Vivaces (mai 2020)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

image mortel végégal.jpgAvec une délectation infinie, les amateurs de romans policiers originaux et de qualité, les admirateurs du romancier, psychomotricien, psychanalyste, Jacques Koskas, vont savourer son dernier ouvrage, Mortel Végétal, retrouver les personnages pittoresques de La Liste de Fanet, du 18 rue du Parc et l’univers des saveurs infusées d’ Histoires noires autour d’une tasse de thé dans une énigme policière captivante dotée de nombreuses péripéties imprévues.

 

Un épis de maIs mortel

 

A deux semaines de Noël, Benoît Mallureau, « quarante-quatre ans, photographe animalier, ancien journaliste, président de l’association  ‘Frères Animaux’ », militant de la cause animale et du mouvement vegan, est découvert assassiné dans son lit, un épis de maïs planté dans la bouche, par la « gouvernante, femme de ménage, confidente et cuisinière selon les heures » de la famille. Le soir du crime, plusieurs personnes étaient présentes dans la coquette maison familiale aux « murs en pierres de taille, pris d’assaut par des rosiers grimpants » : l’épouse, Clémence, femme élégante, distinguée, ressemblant «à une princesse échappée d’un conte de Noël », Margot, « vingt-cinq ans, professeure des écoles en maternelle », jeune sœur de Benoît, élevée par le couple lors du décès accidentel de leurs parents et Jules Carné, ex-mari de la femme de Benoît, grand ami du couple, « chef cuisinier » dans le « restaurant vegan tenu par Clémence ». Chacun des protagonistes est un suspect potentiel. Au commandant Mangin et à son équipe de découvrir le criminel !

 

L’équipe du commandant Hippolyte Mangin

 

Au moment de la macabre découverte, le commandant Hippolyte Mangin « pour la première fois de sa vie de policier, a pris un congé pour convenances personnelles ». Les fidèles lecteurs de Jacques Koskas n’ignorent pas que le travail permet au commandant d’oublier les affres nées de son passé lointain et proche : l’éloignement de sa mère après la mort de sa petite sœur (« Après le décès d’Emmanuelle, au sortir de la maternité, son regard (le regard de sa mère) indifférent, traversait le petit garçon sans s’y arrêter ») et le départ insupportable, «voilà plus de cinq ans » d’Emma, la femme aimée, et de sa fillette adorée, Chloé. Cet éloignement a entraîné une pathologie somatique, « une pelade de deuil » selon le diagnostic du docteur Noiraud. L’intense douleur psychique s’est, en effet, exprimée par le biais du corps devenu brutalement glabre. L’absence de l’amante et de l’enfant inoubliées et inoubliables a entraîné une alopécie totale et définitive que le commandant masque. Or, juste avant le meurtre, le commandant avait abandonné son accoutrement et retrouvé le sourire: « Son visage, d’habitude morose, semble débarrassé de sa gravité coutumière (…) Il a laissé, chez lui, le chapeau, l’écharpe et les grandes lunettes qui masquent, d’ordinaire son visage insolite sans cheveux, ni barbe, ni cils, ni sourcils ». Il pensait pouvoir enfin retrouver Emma et Chloé pour les congés de Noël. Mais Emma annule leurs retrouvailles à son grand désespoir. La nouvelle enquête sur le meurtre de Benoît Mallureau arrive à propos : « Mangin reconnaît que s’atteler à une nouvelle enquête lui évite de ruminer sa déception ». Il commence alors les investigations, entouré de ses loyaux collaborateurs : Marithé Lesourd, la lieutenante gourmande, adepte d’anagrammes,  exhibant toujours « sans complexe ses plus-ou-moins cent-kilos-selon-les- jours », l’élégant brigadier Pierre-Edouard Dubaille, le médecin légiste Franck Estienne sur lequel court à ce moment-là des rumeurs l’accusant de nécrophilie. Une seconde enquête vient donc se greffer sur la première.

 

 

Une intrigue subtilement menée

 

Dans un roman concentré sur six journées, le narrateur brouille savamment les pistes. Le suspense, lié au jeu sur le temps avec des retours en arrière, des actions simultanées, des anticipations sur l’avenir (« Il ignore que cette fois, il n’y aura pas de lendemain ») mobilisent l’attention du lecteur. Le présent de narration l’implique davantage dans l’action et crée un rythme dynamique. La tension narrative tricotant les opérations cognitives, diagnostiques et pronostiques, se mêlent au registre ludique, émotionnel, angoissant et séducteur. Jacques Koskas joue avec le lecteur, esquive ses attendus dans un roman orchestré de manière polyphonique. La technique narrative offre différents points de vue, différentes focalisations internes, jongle avec les pronoms personnels de la 3e et de la 1erè personne. Un « elle » anonyme (« Elle avait accepté de consulté un spécialiste. Il l’avait écoutée. Elle avait failli fuir. Elle avait résisté ») devenant vite un « je », s’insinue dans le récit, dit la souffrance de l’enfance innocente violée, brisée, la douleur devenant haine, conséquence de l’acte odieux : « Une barricade de muscles d’acier, forteresse inexpugnable, interdisait l’entrée du temple jadis profané. Le moindre attouchement, le plus léger frôlement, généraient des douleurs intolérables qui la laissaient pantelante et ravivaient la haine et la colère qui ne l’avaient jamais quittée ». Le traumatisme ancré au plus profond de l’être entraîne de multiples répercussions ultérieures.

 

Le mystère des comportements humains

 

L’écrivain psychanalyste part de son expérience personnelle, professionnelle, pour aboutir à l’écriture et donner à voir les retentissements mentaux et physiques d’un traumatisme, l’impossibilité, parfois, de tisser un processus de résilience. Le passé s’inscrit dans le présent : « Le passé n’est qu’un présent actualisé et le futur, la répétition d’un passé oublié ». Lucas, devenu un homme, pleure enfin  : « Les larmes brillent dans les yeux de Lucas. Larmes d’un enfant qui n’en peut plus de les contenir. Un enfant honteux de pleurer devant un inconnu » et ose dire l’indicible, l’horreur mortifère du viol. Par le point de vue interne, le monologue intérieur, des descriptions précises, le romancier permet au lecteur de ressentir les souffrances intolérables des personnages.

Déchiffrer les messages du criminel, dialoguer avec les suspects favorisent aussi la confrontation du commandant Mangin avec ses propres souvenirs, son passé refoulé depuis longtemps. « Les blessures psychiques mettent longtemps à cicatriser ». Cependant l’être peut arriver un jour ou l’autre à supprimer l’origine de ses traumatismes, légalement ou illégalement, à surmonter ses entraves psychologiques. Le commandant insensible aux charmes féminins depuis le départ d’Emma est troublé par la présence de la belle Clémence. Il ressent du désir pour elle : « Les bras ballants, Mangin résiste au désir qu’il sent monter en lui. Voilà longtemps qu’il n’a pas ressenti cette envie de prendre une femme dans ses bras, se noyer dans le parfum de ses cheveux, dessiner de ses lèvres la ligne de son cou, s’égarer au-delà ... ». Un amour impossible se tisse entre cette femme suspectée de meurtre et l’enquêteur, femme œuvre d’art à ses yeux : « Son cou, à la ligne aussi épurée qu’un dessin de Cézanne », « (…) la pureté de son profil qui semble sculpté dans le marbre », tableau ou statue, chef d’oeuvre inaccessible, rencontre nécessaire pour réveiller le désir et les vibrations positives de la vie. Après cette rencontre en effet, un changement constructif s’opère en Mangin et dans sa vie : « D’un pas tranquille, sous les yeux étonnés de ses collègues, Mangin se dirige vers la porte du salon de thé. Un doigt à son chapeau, il salue les deux Dominique (…) La plainte d’un violoncelle s’élève, fragile, puissante, douce et réconfortante. Elle se pose sur les épaules de Mangin, l’enlace, l’enveloppe, l’accompagne (...) ». La page sombre et pesante de son existence se tourne. Un sentiment de légèreté et de joie s’empare de lui.

 

La société actuelle et ses tares

 

Le romancier joue avec le suspense et pénètre les mystères des comportements humains. Mais Mortel végétal n’est pas seulement un roman policier original, loin de tout manichéisme, c’est aussi un roman psychologique, poétique, en lien de surcroît avec la réalité sociétale actuelle. Il traite de la pédophilie, du végétalisme, du véganisme, dénonce l’indicible cruauté à l’égard des enfants victimes de viol, mais aussi la cruauté à l’égard des animaux, êtres sensibles, doués d’émotions, de sentiments  : « Dénonçait le gavage des oies, le broyage des poussins vivants, les conditions d’élevage des poules (…) Certains poussins échappent à la broyeuse, mais sont jetés vivants dans des bennes à ordures au milieu des chairs écrabouillées de leurs congénères. D’autres sont étouffés dans des sacs-poubelle, d’autres, gazés (...) ». La méthode de travail de Mangin montre que le monde minéral, le monde des objets appartient lui aussi au domaine du vivant : « D’abord apprivoiser les objets. Témoins muets, encore vibrants (…) décoder les messages transmis par les objets, témoins du meurtre. Objets composés de matière que l’on croit inerte et sans pensées, alors qu’ils évoluent dans un espace-temps ». Tous les éléments doivent être écoutés. L’univers minéral, apparu sur terre bien avant l’homme, fait partie intégrante du monde vivant. Tout ce qui est vivant mérite une même considération morale, un même respect. La faune, la flore contribuent à l’équilibre de la vie sur la planète, c’est pourquoi le narrateur aborde le thème crucial du changement climatique : « Température trop douce pour la saison. Le réchauffement climatique a commencé à dérégler les horloges ». Sans esprit militant, simplement par le biais de ses personnages, le narrateur donne à voir et dénonce la réalité actuelle.

 

Une écriture réaliste où circulent l’émotion et l’humour

 

Mais ne réduisons pas Mortel végétal à un simple reflet du réel. De la réalité sociale et psychologique, du fait brut, Jacques Koskas accède à l’Art. Il fait vibrer d’une intense émotion son récit lorsqu’il évoque, par exemple, Clémence ou la tragique histoire d’Alexandre. Son ouvrage est avant tout une création littéraire. Les portraits brossés à traits précis montrent leur force et leur originalité de manière suggestive. Ils donnent à voir avec justesse les personnages, avec leurs tics (« Il triture l’anneau pendu à son oreille », « Mangin triture sa boucle d’oreille au risque de se déchirer le lobe », « Le commandant caresse l’anneau accroché à son oreille » « Marithé, en s’acharnant sur sa cicatrice », «  Lesourd dénoue son écharpe et porte la main à sa gorge », « D’un geste sec, Marithé dénoue son foulard et porte les doigts à sa cicatrice. L’attitude querelleuse de Margot semble en accentuer la démangeaison »), - matérialisation de leurs émotions de leur trouble -, leurs manies (la gourmandise de Marithé, son amour des anagrammes), des détails vestimentaires significatifs comme les lunettes noires de Mangin, son foulard, son chapeau, l’élégance du brigadier….

Des remarques des personnages, des jeux de mots, ceux tissés dans le tercet de Milo en l’occurrence : « De bons thés, riches en bontés / Aromatisés, par Rome attisés / Servent la santé, où servent les cent thés », des comparaisons cocasses (« Marithé s’extrait de l’ascenseur avec la souplesse d’une armoire campagnarde »), des patronymes ironiques comme « Carné » pour le cuisinier végétalien, le comique de gestes et de situations lors de l’interrogatoire de Louisa par le brigadier Pierre-Edouard Dubaille (« La pression des seins se fait plus insistante » (…) Dubaille recule encore en dressant sa tablette devant lui comme un bouclier », des clins d’oeil au lecteur colorent d’une teinte humoristique le récit où circulent aussi l’émotion et la poésie.

Mortel végétal n’est pas seulement un roman d’évasion, de divertissement. Roman policier où se superposent deux intrigues, il porte aussi un regard aiguisé sur la psychologie humaine et les problèmes de société stimulant la réflexion et l’intérêt du lecteur.

 

Du même auteur :

- 18 rue du parc (2014)

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2014/10/...



-La liste de Fannet (2015)

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2015/12/...



La Fille sur le trapèze (2015)

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2016/02/...



-Sous l’ombrière du vieux port (2017)

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2017/12/...



-Des Fleurs pour Baptiste (2018)

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2019/05/...



- Histoires noires autour d’une tasse de thé (2019)

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2019/06/...



 

24 mai 2020

Jardin (s)

Jardin(s)
Francis Denis

La Route de la Soie-Editions (avril 2020)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

 

S’échapper de la classification des genres

 

 

image jardin(s).jpgDeux nouvelles, « Jardin(s) » et « La Femme trouée », du nouveau recueil Jardin(s) de Francis Denis, peintre et écrivain à « « l’imagination débordante », sont offerts aux lecteurs. Deux nouvelles au climat et aux thèmes mélancoliques et tragiques comme dans ses précédents ouvrages : La Traversée, Le Passage, Les Désemparés, La Saison des Mauves et le chant des Cactus (1). Apparemment simple au premier regard, ce recueil est en réalité d’une grande complexité narrative et psychologique. Il échappe à la classification des genres. Ces nouvelles, cristallisation de moments intenses à la dimension émotionnelle puissante, allient en effet le roman, le genre épistolaire, le théâtre, le monologue intérieur, devenant dialogue théâtral avec ses contraintes dramaturgiques comme la présence de didascalies,« (Rires) », « Nouveaux sourires », les prénoms en caractères gras en début de tirade, l’absence de verbes introducteurs de paroles… Ces nouvelles proposent au lecteur un univers pimenté d’arcanes secrètes et étranges où réalité et fiction se mêlent intimement et mystérieusement et où différentes instances narratives apparaissent.

 

Le jardin réel et métaphorique

 

Le titre de l’opuscule et de la première nouvelle, Jardin(s), s’accorde aussi aux champs lexicaux du second texte, « La Femme trouée ». Jardin (s) , titre au pluriel glissé entre parenthèses, espèce de mise en exergue,  annonce le petit jardin de René, à « la végétation, si luxuriante et si colorée », symbole de régénéréscence, de vie, de solidarité, hâvre de jeu et de joie pour les enfants des voisins :« lieu convivial où chacun pouvait trouver sa dose de bien-être, se sentir moins isolé et tisser un patchwork de petits bonheurs en société ». Jardin, créateur d’instants de bonheur pour le protagoniste dans le sombre, triste et ennuyeux quartier où il réside. Jardin, paysage extérieur et intérieur, miroir de l’âme, « reflet de (l’) âme », en osmose avec le ressenti de René, s’épanouissant lorsqu’il est heureux, s’étiolant lorsqu’il sombre. Jardin de Marthe devenu potager, jardin des souvenirs : « Les souvenirs, ça se cultive. Comme les légumes dans le potager (...) », métaphore et champ lexical de la culture évoquant l’idée d’une renaissance possible par le biais de la mémoire, de l’imagination et du rêve. Un jardin mortifère et vivant, oxymore enfoui dans les plis du texte.

 

Un univers sombre

 

L’ouvrage de Francis Denis plonge le lecteur dans l’univers mélancolique et émouvant de René exprimé à merveille dans l’énumération : « Chagrin, nostalgie, lamentation, soupir, tristesse, désolation, la liste des mots pouvant traduire cette plongée dans la mélancolie est on ne peut plus fournie ». Univers émouvant et mélancolique aussi de Clotilde, Marthe, Marguerite, des coeurs simples et fragiles brisés par la destinée, aspirant au bonheur, à l’affection et à la tranquillité.

Les personnages principaux des deux nouvelles, - René, Marthe, Marguerite,- sont des humains, profondément humains, des écorchés vifs, accablés par le malheur, la solitude, l’ennui. René, englué dans une réalité sombre et mortifère, n’a pour amis que son ombre et Nestor, son poisson rouge (« Lorsque je dis « nous », je m’entends bien, il s’agit de moi-même et de mon ombre. On peut éventuellement y ajouter la présence de Nestor, mon poisson rouge, le cercle de mes relations intimes ou non s’arrêtant là ») ! Homme hypersensible, il se sent dévalorisé, inexistant, invisible aux yeux des autres. Il veut, comme Marthe, être reconnu, « faire partie de leur monde ». La construction d’une piscine verticale va momentanément transformer son existence et rompre sa solitude : « Tout le monde fait maintenant la queue pour pouvoir bénéficier à la fois de la piscine et du cadre enchanteur de mon jardin ». Grâce à cette piscine étrange, il découvre l’amour, inespéré et incroyable, en la personne de la jeune Clotilde, femme idéale, sens de sa vie. En effet, des trouées de lumière transfigurent l’existence de tous ces malheureux : le soutien de l’Abbé Pierre durant le terrible hiver 54, les souvenirs de soirées de Noël en famille, la rencontre, pour Marthe, de ses employeurs, - personnages absents, vus en creux -, devenus des amis, la complicité fraternelle entre leurs enfants et la petite Marguerite qui fréquente la même école privée qu’eux, matérialisation de l’accession à une autre classe sociale : « Joie et fierté qui redoublaient quand il lui arrivait de conduire elle-même les trois écoliers jusqu’à la grande grille en métal forgé. Pour elle, ces grilles étaient le symbole d’un monde inaccessible, une espèce de paradis auquel elle n’aurait jamais cru pouvoir accéder. Enfin, elle avait sa place dans la société ! ». Ces instants lumineux, - des souvenirs essentiellement - métamorphosent la vie de Marthe. Le rêve et l’inconscient libérateurs favorisent l’évasion et l’émancipation de cette femme que quarante cinq ans séparent du tragique incendie, ellipse temporelle infinie, hiatus profond expliquant le titre de la nouvelle. La mort de la mère au prégnant amour, nécessaire scission entre elle et sa fille, met en branle le corps et la parole de la grabataire (« Maintenant, maintenant que Maman est morte, il va falloir se lever. / descendre jusqu’au village pour appeler à l’aide. / Crier enfin. Redevenir soi-même / Accepter la guérison et regarder plus loin, plus loin encore ») dans une vie mise en abyme vécue intensément. Le bonheur ne peut-il exister que dans le rêve aux effets cathartiques, compensations aux échecs de la vie , dans l’observation de la beauté luxuriante de la Nature et dans la création ?

 

Les caprices du destin dans une esthétique de la surprise

 

Des moments terribles font basculer la vie de tous ces personnages en butte au destin. La mort détruit les rêves, les projets. L’ironie du sort, la tragédie l’emportent de façon implacable. Une force aveugle œuvre dans les vies et dans les esprits. René, comme la « fille de Minos et de Pasiphaé », ne peut échapper à son destin, il ne peut qu’assassiner Théodore : « Je ne suis en rien responsable de ce qui lui est arrivé. Je ne suis que l’instrument du destin ». René, noyé par les remords, rejette la faute sur sa victime, un vaurien et un scélérat, sur la fatalité. Sa culpabilité mine sa vie, le fait sombrer dans la folie. Dans « La femme trouée », un funeste incendie décime toute une famille, détruisant l’existence des deux survivantes, Marthe et Marguerite. Rêve, imaginaire et réel se mêlent alors. L’irréel cohérent, solide, s’ancre dans un contexte réaliste, dupe le lecteur. La chute imprévisible de chaque nouvelle surprend, déroute, étonne, en décalage entre les attentes du lecteur et les solutions narratives de l’auteur. La vraisemblance s’impose dans cette esthétique de la surprise.

 

Une narration originale, matriochka sculptée avec finesse

 

Dans un texte serti de nombreux clins d’oeil littéraires (« Après Docteur Jekyll et Mister Hyde, voici le temps de la Belle et de la Bête ! », « la bouche d’ombre que je viens de créer », « j’imagine Clotilde flottant comme une Ophélie entre deux vagues d’écume »…), doté d’une subtile ironie, l’écrivain joue habilement avec l’art du suspense et de l’écriture. Le traitement du temps est particulier : au temps coagulé du traumatisme se superposent, se tressent, s’entrelacent le présent du vécu et celui du rêve, du souvenir, les allers retours entre le contemporain et l’antérieur dans un temps s’écoulant inexorablement vers le destin, vers la mort.

De nombreuses anaphores insistantes, concrétisations d’émotions violentes, instaurent un rythme poétique lancinant  : « Je ne veux pas rentrer dans cette maudite maison. / Je ne veux pas traverser la cuisine et ouvrir la porte qui donne sur le jardin. / Je ne veux pas gravir les marches qui me mènent jusqu’à ma chambre ». La réitération de la négation du verbe de volonté matérialise le refus catégorique, l’angoisse du narrateur. Le lexique, les métaphores, les comparaisons souvent connotés négativement (« Notre premier baiser est un véritable coup de poignard », « « Pour moi, tout cela a un avant-goût de désastre ») créent un climat d’inquiétante étrangeté mortifère et violente. Ils disent l’angoisse, un vécu intérieur tourmenté. Même les passages poétiques recèlent une touche violente et létale, «  Le soleil se couche à l’horizon, inondant le ciel d’or et de sang » : l’or, la préciosité, la lumière chaude, mais aussi le sang, plus qu’une couleur, le liquide répandu, le symbole de la vie s’échappant du corps meurtri. Mais le lyrisme sublime et esthétique positif n’est pas absent. Il émerge parfois et dévoile de brefs moments de bonheur à savourer: « Les voici donc toutes deux assises sur le banc, côte à côte, main dans la main, buvant le vent et s’aspergeant du cri des oiseaux de mer qui brodent le ciel ». Le style très imagé, visuel, aux métaphores concrètes (« Elle n’est plus qu’une vieille outre desséchée (...) ») révèle le peintre qu’est Francis Denis. Les portraits de ses personnages brossés en peu de mots à traits précis donnent à voir avec justesse les êtres, comme la silhouette bien dessinée de l’Abbé Pierre : « (…) elle voit encore comme si elle y était cet homme barbu, portant un béret, le cigare à la bouche, parcourir à grandes enjambées les allées séparant les tentes et s’adressant à l’un et à l’autre avec de la lumière dans les yeux et de la chaleur dans la voix ».

 

Dans un ouvrage où l’imaginaire est à la frontière de la réalité et du rêve, les histoires sont des mises en abyme successives, des matriochkas sculptées avec finesse, des miroirs se renvoyant à l’infini  : Marguerite vit une seconde vie, puis décide « de retracer toute son histoire et d’écrire un livre ». Les nouvelles de Francis Denis ne sont pas de simples sources d’évasion, ce sont des réflexions sur la fragilité de la vie, sur le rôle de l’écriture, « besoin irrésistible de laisser une trace de son passage sur terre », besoin d’être reconnu par l’Autre et aussi de lui accorder « toute (sa) confiance » en se « mettant à nu », en donnant à lire toute sa fragilité, ses peurs. Peurs existentielles et fragilité dans lesquelles le lecteur se retrouve. L’Art est une façon de lutter contre l’absurdité de la vie. Il aide momentanément à oublier le destin.

 

 

(1) La Traversée

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2013/06/...

 

Le Passage

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2012/08/...

 

Les Désemparés

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2017/02/...

 

La Saison des Mauves et le chant des Cactus

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2016/03/...

 

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11 mai 2020

Les Tourterelles sacrées

Les Tourterelles sacrées

100 poèmes – 100 femmes

Nouria Rabeh

Les Cahiers de l’Egaré (2020)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

image les tourterelles.jpgLes Tourterelles sacrées. 100 poèmes – 100 femmes : un recueil poétique lié à la vie, aux rencontres, aux amitiés et à l’humanisme proche de la nature de la poétesse Nouria Rabeh. Un fascicule révélateur de la beauté de son regard et de son moi.

 

L’essence de chaque femme

 

Les Tourterelles sacrées. 100 poèmes – 100 femmes. Cent femmes de tous les coins du monde : le Maroc, l’Algérie, la France, l’Afrique australe, le Japon...Cent prénoms : Aïcha, Zineb, Sophia, Françoise, Anne, Laurie, Samia… , prénom proclamé à l’ouverture de chaque poème. Titre, concrétion essentielle des textes. L’intitulé nomme chacune des femmes, être unique, ancrée dans le temps et l’espace. La poétesse arrive à elles par des détours, capte des moments insaisissables que l’oeil inattentif laisse échapper, menus moments importants de leur vie, de leur personnalité, de leur vécu, de leur engagement. Des portraits-non portraits, plutôt l’essence de chacune, son intimité fondamentale, consacrées par une écriture naissant d’une connaissance de détails ténus de l’être donné à voir et à entendre. Des poèmes écrits à la suite d’une parole, d’une sensation, d’une image, d’un visage, d’une mimique (« A ton sourire qui éclôt / En une fleur de lilas / D’où s’échappe un parfum / De douceur de vivre »), d’une gestuelle, (« Volupté du corps / Qui se déhanche / Au gré de mes pas »). Cent voix de femmes souvent rapportées à la première personne du singulier. La femme s’exprime, « Je pense à l’enfance / Comme un appel / Ou une retrouvaille / Qui me donne l’élan / D’une réflexion / Sur le sens de la vie ». Elle évoque ses espérances,  « J’aspire à la zénitude / D’une philosophie d’Orient / Aux bouddhas florissants / Sans doute une étape / Vers la sérénité (...) » son engagement,  - le « je » devenant le « nous » de la solidarité et de la complicité -, « Nous refaisions le monde / Rue de l’esplanade de la Paix / Au bar des facs », son ressenti, son passé et son présent : « Le temps d’une trêve / Je revins aux sources / De ma ville natale / Et je regarde autrement / Au-delà du temps passé / Ma nouvelle réalité (...) ». Parfois, la femme s’adresse à elle-même : « Tu pousses les battants / De la porte du printemps : Et tu laisses derrnière toi / Les rigueurs de l’hiver ». Ou bien la poétesse s’adresse-t-elle à elle ? La visualisant, entrant en osmose avec elle, rendant encore plus sensible sa présence, mêlant présent et passé, concret et abstrait comme dans l’exemple doté d’une métaphore annonciatrice du passage des saisons et du temps.

La nature et le temps tissent un lien entre toutes ces femmes d’horizons divers. Nouria Rabeh ne fait pas seulement surgir des femmes, réelles, vivantes, mais aussi des lieux, des souvenirs. Elle recueille avec la beauté des mots les vibrations de la vie, de la nature, des sensations, des émotions.

 

Un passé parfois douloureux

 

Les images disent parfois un passé douloureux, (« Si pleurer dans la nuit / entrecoupée de tristesse / Des larmes de lune / Effleurent ta douleur / Puissance de vie / Enfouie sous la terre / D’une enfance usurpée / Injuste destin (...) »),  la souffrance née des dictatures (« Labyrinthe inextricable / D’une violence sans nom / Tourbillon de vent / Aux orages ravageurs / D’une dignité bafouée / Par endroits, la terre / N’en peut plus de saigner »), des génocides (« Entre les bras nus du désert / Le fleuve Senqu s’endort / Dans la nuit profonde / Du silence absolu / Tranquille flot / Au regard du passé / Des massacres et des génocides (...) »), de la colonisation, (« Souvenir d’une source claire / Aux abords du village paternel / D’un marabout ombragé / Peuplé de femmes et d’enfants / Au destin tragique / Dont les cris muselés / S’étouffaient en prières »), de la Shoah (« Et parfois je verse une larme / En souvenir des poètes disparues / Happées par le tourbillon du ni et de la haine »), de la féminité muselée (« Génération sacrifiée / Au coeur du marasme / Des cultures d’autrefois / Un destin de femme / Pris dans la tourmente / Des contradictions »). Mais toujours, le sourire sèche les larmes.

 

Un hymne à la vie, à la nature, à la fraternité

 

L’espoir, l’amitié, la fraternité, la paix l’emportent dans des vers rayonnant de chaleur et de douce lumière. La poèsie triomphe sur la douleur érosive. La fin des poèmes de Nouria Rabeh transmet un rêve d’humanité pacifiée, « Et je rêve depuis toujours / D’une humanité pacifiée / Où le verbe à fleur de peau / Est la seule arme possible ». C’est un hymne à la joie, à la vie, à la paix, à la solidarité entre les êtres humains et la nature.

La vie féminine s’entrelace, dans un rapport intense, à la nature et à son rythme. Une osmose s’instaure entre la femme et la nature : « Mon corps devient arbre », entre elle et le vivant, entre elle et la plénitude de la vie, (« Célébration de la vie / Nourrie par la sève / D’une re-naissance / Qui m’englobe dans le vivant » ). Il y a toute une analogie entre la femme et les paysages, intuition d’un paysage à la fois intérieur et extérieur : « Je regarde enfin en moi / Comme une fenêtre / Qui s’ouvre sur l’horizon / Mon jardin intérieur/ Peuplé d’ombres et de lumière / Palpitations ». La nature symbole de régénération, vivace, rassurante, apaisante, énergisante, consolatrice (« Seule la nature me console ») dit la beauté de la vie offerte par le roucoulement des oiseaux, le « chant des vents / sur les feuilles automnales », « le bruissement / Des vagues rafraîchissantes », la pureté mélodieuse de l’eau personnifiée, (« Et l’eau de la fontaine / En blancheur cristalline jaillit en chantant »), le grésillement du feu solaire : « J’entends le soleil / Crépiter sur les feuilles »). La nature se manifeste par les couleurs, les parfums, les sons, univers synesthésique concrétisant une harmonie vitale intrinséque, la force de la paix et de l’amour : « Terre d’accueil / Où les arbres tissent / Des liens d’amour et de paix ». La Nature, sein maternel, force universelle, rappellant l’hymne à la Terre-Mère de Colette dans Sido.

Dans Les Tourterelles sacrées, la narratrice emmène le lecteur dans un ailleurs souvent méditerranéen, coloré et parfumé, élaboré à travers le circuit de la mémoire, où dominent « le grenadier », les « orangers en fleur », « le bougainvillier », « le laurier », « les oliviers ». Faïza et Guislaine chantent avec un accent camusien leur amour pour l’Algérie : « Le ciel de mon Algérie », « L’Algérie, ma terre / Qui a fait naître mes racines / Aux fleurs d’orangers / dont les senteurs fleurissent / Entre mes seins ». Les envolées lyriques de la poétesse vibrent aux souvenirs de son Maroc natal, lui en restituant toute la saveur, (« Périple à bord d’une théière / Au goût de menthe sauvage / Qui me transporte / Dans l’univers onirique / Des nuits marocaines / A l’orée du désert »), faisant accéder le lecteur au coeur de la Beauté et de l’Amour, dans un monde féminin ouvrant sur l’éternité, portant en germe la solidarité, la fraternité entre tous les Humains salvateurs de la planète : « Et si l’on se donnait la main / Pour sauver notre planète / Retrouver le sens profond / D’un sourire authentique / Participer au tissage / De liens ininterrompus / D’une fresque humaine ». Le titre du recueil poètique, Les Tourterelles sacrées, est tout à la fois symbolique et métaphorique : les tourterelles, réminiscences du passé de la poétesse, lien entre les poèmes, la réalité et le rêve, symbolisent la pureté et la légèreté, l’émerveillement devant la beauté de la vie que seul le poète sait voir. Otant le voile du réel, permettant l’accès à l’Essence, les tourterelles ouvrent la route d’un monde nouveau à l’image de toutes les femmes du recueil dont Nouria Rabeh a recueilli la voix.

 

Du même auteur :

Roses des sables

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2007/12/...

Le Ballet du temps

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2020/02/...

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29 avril 2020

Le Voyage d'Alice Sandair

Le Voyage d’Alice Sandair

Jacqueline Merville

Des femmes Antoinette Fouque (2020)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

Un voyage intérieur

 

image Alice Sandair.jpgLe Voyage d’Alice Sandair de Jacqueline Merville :   un voyage dans l’espace, dans le temps, surtout un voyage en soi, au plus profond de soi, pour trouver son identité profonde, sa personnalité authentique mais aussi « pour rencontrer une assemblée humaine où (la narratrice) serait plus à l’aise, acceptée avec ses questions (...) ». Le Voyage d’Alice Sandair, le parcours des chemins de liberté d’une jeune femme solitaire et cultivée, l’accès « au lieu préférable à tous », après avoir erré, cherché au Mexique, en Italie, en Afrique de l’Ouest, en Algérie, au Maroc..., «  en se trompant de direction lors de ses vagabondages informes, dangereux, parfois ennuyeux ». Un voyage qui n’a demandé aucun effort, « juste de franchir (une) porte » pour cette militante activiste « qui avait marché sur le macadam, fabriqué des banderoles, hurlé dans des mégaphones, séjourné dans des paniers à salade, reçu les coups des fachos », à la recherche désormais d’une communauté humaine tendant vers l’idéal et d’une transfiguration intérieure. Ses précédents et nombreux voyages, - « sa vie, une succession de partirs » -, n’avaient pas répondu à ses attentes, la ramenant toujours « à une solitude qu’elle jugeait désastreuse ». Elle n’a jamais vraiment trouvé l’absolu, la paix. Inlassablement Alice Sandair poursuit donc sa quête intérieure.

 

La forêt de bambous : un lieu de méditation

 

C’est Shandala, une amie rencontrée lors d’un week end de méditation qui lui fait découvrir le « lieu de la grande transformation intérieure », dans une luxuriante forêt de bambous sur les plateaux du Deccan en Inde, à Koregaon Park. Elle part alors avec, pour tout bagage, un simple sac de toile, abandonnant tous et tout : ses parents, Pierre, un ami sidaïque en fin de vie, sa maison... « Elle avait tout vendu ou donné. Sa bibliothèque aussi ». Elle part en Inde en quête de « l’invisible, de l’âme, de soi, de la Conscience, de l’absolu, du divin, de la haute vie, du Souffle ». Elle se libère de tout un monde matériel afin de cheminer vers le spirituel, la quiétude, l’Amour, tentant d’accéder à l’essence de toute chose, espérant « devenir une autre, celle qui dormait en elle ». Elle arrive dans la forêt de bambous énergisante où elle se sent « tellement vivante », dans un ailleurs où tous les êtres revêtent la même robe rouge lors des assemblées. Des êtres tous identiques, tous égaux le temps des rassemblements, devenant invisibles, anonymes, loin, apparemment, des codes sociaux habituels. « La robe rouge était-elle un bouclier, un outil pour oublier ? ». Comme les autres, elle écoute les paroles bienveillantes, enregistrées, du philosophe, mort mystérieusement.

 

L’esprit critique

 

Mais Alice Sandair a du recul par rapport à ce qu’elle vit, voit, entend. Elle ne crie pas, comme tous les autres et avec eux, le nom du philosophe à la fin de ses discours : « Elle n’avait pas crié le nom ». Elle reste un moi unique dans cette assemblée d’adeptes, corps verbal coloré, indifférencié, uni par une seule voix. A la Plaza, des hommes et des femmes en robe noire, « pèsent les âmes », (clin d’oeil à l’Egypte ancienne !) lisent l’aura et les chakras des fidèles, moyennant paradoxalement finance, opération peu compatible avec la spiritualité  : « « Des piles de roupies y circulaient, une grosse liasse était nécessaire pour payer certains groupes, les plus ésotériques » ! La narratrice s’interroge, surprise, devant cette cupidité. Elle ose traiter de « marchand du temple », expression évangélique, une robe noire méprisante à son égard. « Une robe rouge jetant une robe noire, une rareté »  dans un lieu hiérarchisé ! Son esprit critique lui permet de constater qu’un «  philosophe aux sublimes envolées mystiques avait dit aussi des insanités », que les « perroquets rouges », - animalisation ironique, tout comme la réification par la métonymie « les robes rouges » pour désigner les adeptes, - sont dans le mimétisme. Surtout ils ne voient pas l’Inde intime, l’ignorent, la méprisent, ne l’aiment pas : « Les terres indiennes, ils s’en fichaient ou même les détestaient ». Ils sont loin de la bienveillance dont ils devraient faire preuve. Ils restent dans la gestualité, dans une spiritualité de surface : « Tous étaient ici pour se jeter dans le silence, un silence qu’ils concevaient comme le tombeau de toute question, de toute curiosité », n’ayant aucun rapport affectif avec l’Inde, insensibles à l’essence de son esprit, de sa culture, à sa misère. Certains mots se vident même de sens, solution de facilité tuant la réflexion, le blâme et l’empathie : « Une femme est violée, c’est son Karma, un peuple est massacré, c’est son Karma, un cancer vous ronge, c’est votre Karma (...) ». Le fatum et les préjugés l’emportent empêchant toute révolte, toute lutte contre le mal et pour l’avénement de la justice et du bien. L’indifférence domine.

 

L’inde véritable, loin des doctrines sectaires

 

Puis avec James, l’homme rencontré dans cet ailleurs, l’homme aimé qui lui permet l’accès au bonheur et rompt sa solitude, Alice va au-delà du riche Koregaon Park. Le vrai voyage s’effectue alors avec son compagnon en dehors de la forêt de bambous. Alice Sandair franchit les limites et découvre l’Inde, « cette Inde aux antipodes de la forêt de bambous », ses habitants, sa misère, ses déchets chimiques sur les fleuves, sa beauté, la quiétude : « Le magnétisme habitant la forêt, elle le retrouvait partout ». Son amour pour l’Inde éclôt. Elle devient ce qu’elle est réellement, sans fards, sans mensonges, insouciante, paisible, « au-dessus du monde et dans le monde »  : « Elle était totalement ce qu’elle était, et telle qu’elle était, elle pouvait recevoir les caresses de ce qui existe, qui n’a ni nom ni forme, et qu’elle nommait les visitations de la Divine », trouvant ce qu’elle était venue chercher. Mais qui James et elle sont ils vraiment ? « Etaient-ils des décervelés, des aventuriers revenus les mains vides ou des chercheurs délirants ? Etaient-ils des poètes qui voulaient vivre ce que les poètes refoulaient maintenant ? (…) / Ailleurs était en eux et dans le monde ». Où est la vérité, le véritable moi  ?

 

Le recul du temps de l’écriture

 

Alice Sandair relativise, observant de façon détachée son vécu. Elle a d’autant plus de recul que l’écriture est venue après le séjour de dix années en Inde, séjour pendant lequel elle n’a pris aucune note, aucune photographie : « Elle ne prenait pas de photos, n’avait pas de carnet pour écrire quelques mots. Tout désir d’écriture l’avait quittée ou bien elle avait quitté écrire comme on quitte des chaussures trop petites ». Il y a entre elle et l’écriture une distance géographique et temporelle. Elle n’est pas dans l’action lorsqu’elle écrit, elle est dans le souvenir, allant à « l’essentiel » qui « s’est déposé en elle ». La démarche de l’ouvrage Le voyage d’Alice Sandair est le contraire du récit de voyage qui retranscrit le réel avec fidélité au jour le jour.

Le voyage narré par Jacqueline Merville s’effectue dans les souvenirs : « Le passé était un pays qu’on pouvait visiter », faisant alterner présent et passé, retours en arrière, récit à la troisième personne, focalisations interne, omnisciente, donnant à lire des ressentis, des émotions, des sensations, reconstruisant une réalité plus forte, plus intense que la réalité, la jugeant avec ironie, humour, la décrivant avec réalisme (« Un Chinois corpulent était à la caisse, il se curait sans cesse le nez »), glissant quelques mots familiers appartenant aux pensées des personnages (« les lois viriles du pognon », « elle n’était pas au jus », « ils aimaient leur cambrousse »), plongeant aussi le lecteur dans la poésie : « Nuages de poudres, jaune, rouge, bleu, vert, mauve, orange, éclaboussant tout, des flaques de couleurs, un autre paysage, les corps entraient dans les couleurs ». Des couleurs légères, vaporeuses, liquidité joyeuse, transfigurant le réel. La narratrice savoure intensément chaque instant, chaque paysage, chaque parcelle de son vécu fluide, sans heurt, (« le monde c’était ça. Une coulée d’instants si légers »), profondément consciente que la vie est éphémère, comme le prouve le groupe ternaire lyrique , « Pauvre corps, pauvres objets, pauvres livres, tout ce qu’on aime finit dans la terre, les cendres », nourrissant son imaginaire et sa réflexion de sa sagesse personnelle, de ses expériences de voyages, de son ouverture au monde, de ses lectures multiples et variées (René Char, « Cela lui rappela la chaise de René Char exposée avec tout le reste du mobilier, chapeau compris , dans une salle de musée (...) », Lacan, « Alice se souvint des séminaires de Lacan, ce médecin magistral des âmes (...) », « Montaigne, Wittgenstein, Confucius », Proust, « Elle pensa à Proust, à l’invitation et au costume nécessaire à Swann pour pouvoir se rendre aux fêtes de la duchesse de Guermantes (...) », « le pèlerin de Pessoa », Nietzche, Alain Fournier, « elle s’attendait à voir surgir le grand Meaulnes », Beckett, « A attendre Godot », Rimbaud, Roland Barthes…). Son écriture se gorge de tout un immense nuancier culturel recherchant la complicité du lecteur.

A distance de la communauté de la forêt de bambous, Jacqueline Merville fait pénétrer le lecteur dans un univers intime, dans les arcanes d’expériences spirituelles profondes et riches permettant d’accéder à la plénitude, à la paix intérieure, dans l’intensité et la vibration de la vie, de la sensation, dans la respiration et le souffle du monde, dans la Présence personnelle et dans celle d’autrui, et surtout dans une Inde loin des préjugés, des idées préconçues et des doctrines toutes faites. Le voyage d’Alice Sandair : un bel ouvrage au souffle délicat et apaisant, une fête « pour l’âme ».

 

 

 

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19 avril 2020

Clit Révolution. Manuel d'activisme féministe

Clit Révolution
Manuel d’activisme féministe

Sarah Constantin & Elvire Duvelle-Charles

Illustré par Alice Des

Des femmes Antoinette Fouque (2020)

 

 

Par Annie Forest-Abou Mansour

 

La condition féminine

 

image clit.jpgLa condition féminine actuelle est encore, en ce début de XXIe siècle, tributaire d’une idéologie mysogine plus ou moins consciente qui joue sur la vie personnelle, psychologique, sociale et professionnelle de la femme. Pourtant dès le XIXe siècle des luttes féministes se sont organisées en France et Outre-Manche : « Olympe de Gouges (...) pionnière du féminisme en France », Flora Tristan .... Au XXe siècle, le MLF, « fondé notamment par Antoinette Fouque, Monique Wittig et Josiane Chanel », est créé en 1970, « Le See Red Women’s Movement émerge à Londres en 1974 » afin « de combattre l’image négative et sexiste réservée aux femmes dans les publicités et les médias ». Actuellement, des femmes agissent dans le monde entier, aux Etats-Unis, au Chili, en Turquie, en Crimée, en groupes ou seules au péril de leur vie parfois comme l’Egyptienne Aliaa Elmahsy. Malgré de nombreuses avancées, des clichés et des préjugés hantent toujours les esprits et les comportements. Des ouvrages comme celui de Sarah Constantin et d’ Elivre Duvelle-Charles sont donc d’une grande utilité pour donner des clefs aux femmes afin de leur permettre de s’épanouir et de vivre sans contraintes ni tabous, comme les hommes.

 

Clit Révolution. Manuel d’activisme féministe de Sarah Constantin et d’ Elvire Duvelle-Charles, ouvrage grand public s’adressant à toutes et à tous « de 12 à 121 ans », traite du féminisme sous un angle original et novateur. Tout en donnant une information diachronique sur le féminisme, il est chargé de conseils pratiques pour lutter efficacement contre les discriminations faites aux femmes, les aider à « faire vivre (leurs) idéaux (….) : les luttes contre le racisme, le validisme, la grossophobie, la lesbophobie, la tranphobie, les écocides, le capitalisme... » et à s’engager activement et efficacement.

 

Les clichés culturels

 

Dans un ouvrage bien documenté, les deux auteures, dotées d’une expérience d’activistes, partent d’analyses historique, sociologique, psychologique, du vécu des femmes (« Elvire venait de faire son entrée dans le monde du travail et essuyait chaque jour au bureau des commentaires graveleux sur son physique (...) ») et de nombreux échanges sur les réseaux sociaux. Elles montrent le diktat conscient et inconscient du masculin sur le féminin véhiculé à travers des gestes, des attitudes, des images, des discours.

Dès la naissance, la crèche et la maternelle, les fillettes sont victimes de discrimination. La mode influence la représentation que les enfants ont d’eux-mêmes : « Dès la petite enfance, on nous fait comprendre que les qualités suprêmes pour une fille sont d’être ‘jolie, coquette, amoureuse et mignonne’, et pour les garçons ‘fort, vaillant, rusé et déterminé’, si l’on en croit les mots inscrits sur des bodies pour bébés Petit Bateau en 2011 ». Les enfants intériorisent les stéréotypes sexuels qu’ils reproduiront plus tard. De même, la représentation de certains enseignants n’est pas la même pour les petits garçons et pour les petites filles. Dès leur plus jeune âge, on impose aux fillettes de s’adapter : « Nous avons même reçu le témoignage d’une mère dont la fille, en maternelle, avait l’obligation de porter un short sous sa jupe ‘parce que les garçons soulèvent les jupes des filles’ ». Dans certains établissements scolaires, les filles doivent s’habiller, (selon des critères moraux machistes) « correctement » : pas de jupes trop courtes, pas de décolletés plongeant, mais aussi pas de robes longues considérées comme un signe religieux ! Les shorts qualifiés « d’impudiques » risquent de « perturber et déconcentrer les garçons » ! Ces tenues jugées « indécentes », sont même pour certains des « appels au viol ». La femme, stigmatisée, instrumentalisée, est, dans cette optique, jugée responsable des agressions sexuelles qu’elle peut subir alors que le responsable est l’agresseur. La violence sexuelle est non seulement banalisée mais aussi niée. Le corps féminin semble démoniaque, diabolique, pour une certaine gente masculine apparemment incapable de gérer ses pulsions. On inculque aux filles l’idée que leur corps est « obscène ». On va en France jusqu’à considérer que montrer sa poitrine est un délit: « La France est le seul pays au monde à poursuivre les activistes Femen pour exhibition sexuelle (...) ». Or un homme faisant son jogging torse nu ne choque personne. Les femmes ont alors souvent une vision négative de leur corps. L’écoulement mensuel est considéré comme sale. Irène, après avoir décidé de se promener avec son pantalon taché de sang explique : « Beaucoup de personnes m’ont accusée d’être sale ». L’attraction et la répulsion se conjuguent, « comme si le corps féminin ne pouvait être autre chose que sexuel et indécent ». Le conditionnement culturel est extrême.

 

« Une boîte à outils »

 

C’est pourquoi dans un premier temps, les auteures apprennent aux femmes à aimer leur corps, à le connaître et à connaître son fonctionnement. Elles les aident à revendiquer leur sexualité, à avoir confiance en elles dès l’école, à s’imposer dans l’espace social. Puis elles leur donnent des outils non seulement pour se construire elles-mêmes mais aussi pour agir : « trouver un slogan », « rédiger un communiqué », « prendre la parole devant les médias », «réagir à une interpellation des forces de l’ordre », « se mettre en lien avec des avocat – e -s féministes »  »... Autrement dit elles leur confient toutes les clefs pour agir efficacement et faire évoluer la société. 

 

L’écriture est une arme

 

Sarah Constantin et Elvire Duvelle-Charles dénoncent avec humour et ironie la domination masculine. L’écriture devient une arme. Elles parodient le langage masculin, non seulement explicitement en donnant à lire la réécriture de l’odieux clip d’Orelsan « Saint Valentin » en « rapp(a)nt des paroles ultra-violentes envers les mecs » où « Mais ferme ta gueule, ou tu vas t’faire Marie-Trintigner » devient « Mais ferme ta gueule, ou tu vas t’faire Jacqueline Sauvager », mais aussi en utilisant un lexique masculin grossier, loin de celui correspondant à l’image de la femme délicate et élégante : « OK : on est toutes des grosses salopes. (…) Montons des gangs de salopes partout où nous passons ! », usant allégrement du verlan : «  la mifa », « Allez, c’est tipar ! », de l’argot : « C’est du bullshit ». Les illustrations d’Alice Des entrent en harmonie avec le lexique des auteures. Elle donne à voir des femmes robustes, puissantes, aux larges épaules, dans une société sexiste où la force et la robustesse s’assimilent à un pouvoir naturel masculin.

Avec leur langage et des dessins ludiques et décomplexés, Sarah Constantin, Elvire Duvelle-Charles et Alice Des, jouant sur des codes génériques habituellement masculins, dénoncent une société phalllocrate et apprennent aux femmes à faire changer les représentations qu’elles ont d’elles-mêmes et de là, leur réalité.

 

Un ouvrage nécessaire

 

L’ouvrage de Sarah Constantin et d’ Elvire Duvelle-Charles, à l’argumentation rigoureuse, bien documenté, bien structuré, limpide, esthétique avec ses titres et des passages calligraphiés en bleu, les illustrations d’Alice Des, humoristiques et décomplexées, aux couleurs franches où dominent essentiellement le rose et le bleu, afin de casser le stéréotype de genres, petit clin d’oeil amusé au cliché « les petites filles en rose, les petits garçons en bleu » se lit aisément. Nous ne pouvons que le conseiller à toutes les femmes et à tous les hommes soucieux de faire évoluer totalement et définitivement la condition féminine et la société. Clit Révolution est un « manuel d’activisme féministe » essentiel.

 

 

 

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16 avril 2020

Ses yeux d'eau

 

Ses yeux d’eau 
Conceiçao Evaristo

Traduit du portugais (Brésil)

par Izabella Borges

Des femmes Antoinette Fouque (2020)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

Image ses yeux d'eau.jpgSes yeux d’eau de Conceiçao Evaristo, quinze nouvelles réalistes, quinze récits brefs, cristallisation de fragments de vie, du quotidien de quinze personnages, de femmes surtout, issus des favelas, tous noirs, d’origine afro-brésilienne. Témoignage d’expériences vécues par ces Afro-descendants, témoignage de la misère répandant la faim, la souffrance, les larmes, la violence, la peur, la mort. Et le désir et la volonté de tous, d’échapper à cette fatalité semblant programmée dès la naissance, même antérieure à la naissance de ces humains devenus marionnettes dans les mains d’une société impitoyable. Hormis dans la première nouvelle qui donne son titre à l’ouvrage, « Ses yeux d’eau », où le « je » de la narratrice rend hommage à sa mère et dans « Nous décidons de ne pas mourir », tous les personnages sont nommés dès l’incipit de chaque texte, leur prénom en constituant souvent le premier mot : « Duzu », « Maria », « Natalina », « Salinda », « Luamanda », « Cida », « Zaita », « Di LIxao », « Lumbia », « Ayoluwa », « Kimba ».

 

Une société impitoyable

 

Ces personnages de l’écrivaine afro brésilienne, Conceiçao Evaristo, qui tricote focalisations interne, omnisciente, style indirect libre, donnent à voir leur vécu, leurs expériences, leur ressenti et par là même révèlent le quotidien dans les favelas, lieux de misère, de puanteur, d’inconfort, de violence. Ces personnages dévoilent une société cruelle, injuste et mortifère où la faim est récurrente. Les estomacs vides troublent les esprits sans toutefois ôter les élans de joie  : « Par de nombreuses fois, elle a enfoncé sa main jusqu’au fond ramenant vers la surface un aliment imaginaire qu’elle lançait joyeusement dans sa bouche ». La violence verbale, au registre vulgaire, insultant, raciste, (« sale négresse ») et la violence physique sont banalisées : « Ils sont tous armés des couteaux pointus qui coupent même la vie ». Des hommes sèment la mort dans une société où la drogue rapporte de l’argent aux uns, l’oubli aux autres, où la police impunément abat des innocents : « Ana, assassinée sur son lit, mitraillée, les mains protégeant le rêve de vie qu’elle portait dans son ventre ». L’affrontement armé de groupes rivaux constitue le quotidien : « Les fusillades dans la favela étaient devenues de plus en plus fréquentes et on les entendait à n’importe quel moment de la journée. A l’affût d’espace et de clients, les groupes rivaux se faisaient la guerre ». Le bruit des détonations se mêle dans les rues « au brouhaha des enfants », assassinant parfois au passage de petits innocents, purs, gracieux, amoureux de l’existence. Rues devenues non pas lieux de passages, mais lieux de vie, arpentées à essayer de vendre d’humbles articles afin de survivre : « Cela faisait un bon moment qu’il arpentait les rues sans pour autant réussir à vendre ne serait-ce qu’un cône de cacahuètes grillées ». Toutes jeunes, les fillettes, bien que bonnes élèves, deviennent femmes de ménage : « Duzu travaillait beaucoup. Elle aidait à laver et à repasser le linge. C’est elle aussi qui nettoyait les chambres ». Elles sont employées dans des familles aisées, comme Maria qui peut emporter un soir, après son lourd labeur et une soirée ayant eu lieu chez ses maîtres, les restes destinés à la poubelle et les fruits, même pas réservés à la consommation, mais à la décoration, signe de luxe et de richesse de ces produits consacrés aux seuls privilégiés : « Maria en emportait les restes. L’os de jarret de porc et les fruits qui avaient servi à décorer la table. L’os du jarret de porc, la patronne allait le jeter à la poubelle ». Les enfants de Maria ne connaissent même pas le goût du melon produit dans leur région : « Les enfants n’avaient jamais mangé de melon ». Cette méconnaissance montre le pathétique hiatus entre deux mondes d’un même pays : le monde misérable des favelas et celui des nantis. Monde des favelas vu de l’intérieur, dans toute sa vérité, dans toute sa réalité tragique parce que connu intimement par l’auteure qui en est elle-même issue. Conceiçao Evaristo : écrivaine porte-paroles des infortunés.

 

Espoir malgré des rêves brisés

 

Tous ces infortunés espèrent toujours, souhaitent sortir de leur situation de différentes façons : illégales comme la vente de produits illicites, le vol : voler les vivants (« Puis, il s’est levé d’un coup en brandissant une arme. Un autre homme au fond du bus a crié que c’était un hold-up »), mais aussi les morts : « Cela importait peu si cet homme avait pris quelsques affaires d’Ardoca.Il pouvait tout prendre. Ardoca n’avait plus rien, même pas de vie ». Par des moyens légaux, efforts sisyphéens, comme le travail ou même le rêve pour le petit Lumbia qui meurt, renversé par une voiture, après avoir voulu voir la statue de l’enfant Jésus dans sa crèche. Pauvre enfant Jésus, misérable et nu à son image, dont il s’empare. Le suicide aussi comme pour Kimba, emportant avec lui ses deux amants, est une issue pour certains : « Puisqu’il était impossible de vivre ainsi, pourquoi ne pas s’ouvrir à la mort ? C’était simple. D’abord Beth, puis l’ami, ensuite lui. La mort serait leur pacte d’amour. La mort en gage d’un amour à trois ». L’amour et la mort, souvent liés dans les nouvelles de Conceiçao Evaristo. Eros et Thanatos tragiquement unis.

 

L’écriture du corps

 

Le corps joue un grand rôle chez l’écrivaine : le corps abusé, maltraité, souffrant et jouissant. Le désir, la sexualité, l’homosexualité sont dits sans tabou avec réalisme, les êtres saisis dans leur dimension physiologique expriment leurs sensations  et leur érotisme: « Il a ouvert la chemise de Kimba, puis déboutonné son pantalon et s’est mis à embrasser avidemment le membre en érection ». La beauté du corps noir, devenu par le jeu de l’écriture, oeuvre d’art, est approchée de façon sensuelle, esthétique et poétique : « Que c’était beau de voir Davenga vêtu de la peau que Dieu lui a donnée. Une peau noire, ferme, lisse, satinée ». La peau noire posséde les nuances d’un tissu soyeux, plaisir des yeux, appelant la caresse et la « jouissance-sanglot » , intensité d’un amour allant jusqu’aux larmes. Les néologismes constants de Conceiçao Evaristo, condensés descriptifs à valeur iconique, amplifient les sensations et le ressenti. Les « seins-pommes » d’Ana Davenga («  (…) à la vue des seins-pommes saillants de cette femme, le désir pointait, une sorte de douleur aiguë titillait leurs parties basses »), aux connotations agréables et savoureuses, indice poétique, célèbre l’esthétique feminine et éveille le désir masculin. Le corps féminin est symbole de vie, porteur de vie : le thème de la maternité circule d’une nouvelle à l’autre.

 

La Vie s’impose

 

Malgré la violence et la mort omniprésentes, la vie, messagère d’espoir, s’impose. Les femmes possèdent en leur sein des germes de vie transmis de génération en génération. Cette « transmission d’un legs au féminin ouvre et clôt le recueil » (Daniel Rodrigues). La vie se perpétue annonciatrice de renouveau et de résistance : « Nous savions que nous étions en train d’accoucher d’une nouvelle vie en nous-mêmes. Qu’ils étaient beaux les premiers sanglots de celle qui est venue apporter la joie à notre peuple. Son cri initial, qui prouvait qu’elle était en vie, a réveillé tout le monde. Et c’est alors que tout a changé. Nous avons de nouveau pris nos vies en main ». A l’image de l’écrivaine, Conceiçao Evaristo, née dans une favela et ayant malgré tout, grâce à son intelligence et sa persévérance, gravi brillamment les échelons de la société, les femmes, mais aussi les hommes, secouent tous les jougs en prenant leur sort en main.

 

Remerciements aux Editions « des femmes Antoinette Fouque »

 

Un grand merci aux Editions « des femmes Antoinette Fouque » de toujours proposer aux lecteurs une littérature exigeante, de qualité, avec des textes novateurs et de faire connaître de grandes écrivaines venues d’ailleurs, ouvrant ainsi le paysage éditorial français à la diversité et à la qualité, loin de la littérature commerciale des grands circuits.

 

 

 

 

 

 

03 avril 2020

Ret Samadhi. Au-delà de la frontière

 

Ret Samadhi. Au-delà de la frontière.

Geetanjali Shree

Traduit du hindi par Annie Montaut

Des femmes Antoinette Fouque (2020)



(Par Annie Forest-Abou Mansour)



Une démarche créative originale



livre ret samadhi.jpgRet Samadhi. Au-delà de la frontière de Geetanjali Shree, traduit du hindi par Annie Montaut, ouvrage novateur et parfois déconcertant, embarque le lecteur en Inde et au-delà de sa frontière, mais aussi au-delà des genres romanesques, du roman traditionnel et de ses personnages hérités du récit balzacien (pour le lectorat français), faisant fluctuer passé et présent, réel et irréel, masculin et féminin, norme et hors norme, focalisations internes, externes, omniscientes ... L’intrigue se fond dans des pensées, des flux de conscience, des monologues intérieurs, des dialogues fragmentés, de longues phrases dépourvues de ponctuation, des successions de courts discours, espèces de stichomythies allègres (« Et ceci, que c’est toujours moi qui donne, vous qui prenez. / Et bravo mon cher vous avez tout compris, vous êtes accueillant, moi intéressé. / Si vous vous taisez vous êtes modeste, moi si je me tais je suis fourbe (...) »), des suites de mots, genre d’inventaire à la Prévert (« Eléphant cheval palanquin. / En belle broderie. Pas m’as-tu vu »), des digressions insolites, des contes en italiques, des réflexions sur l’écriture et la démarche créative, s’entrelaçant autour des différents membres d’une famille. Dans ce roman polyphonique, les nombreux protagonistes sont liés entre eux par une femme âgée de quatre- vingts ans, (« Amma est le fil qui les unit »), la mère, point focal vers lequel converge toute l’attention. Toute l’histoire racontée, « une histoire en même temps complète et incomplète » qui « s’envole au vent qui souffle », tourne autour d’elle et de sa fille , les « deux principaux personnages féminins de cette histoire ». 

Une société traditionnelle

Amma, femme auparavant dynamique (« Quand Père était là, elle était tout le temps en action, vaquant infatigablement, fût-elle au bord de l’épuisement. Toujours vive, appliquée à se mettre en quatre jusqu’à tomber en morceaux. S’énervant, s’agaçant, s’escrimant, rouspétant, s’assurant, s’essoufflant, enchaînant imperturbablement souffle après souffle, inspiration sur expiration »), reste alitée depuis le décès de son mari, le dos tourné, visage en direction du mur, insensible aux supplications pleines de sollicitude de son entourage. Elle vit, héritage d’une coutume ancestrale, chez son fils, l’Aîné, avec sa belle-fille et la domestique. La Fille, dans l’opposition depuis sa tendre enfance, indépendante, libre au grand dam de sa famille, (« quand elle (…) décida d’aller poser ses pénates ailleurs, il (le fils aîné) vit rouge ») a quitté le foyer pour vivre sa vie comme elle l’entend. Incomprise, (« Mais la pauvre, elle l’était bien, à plaindre. Ah ça oui, et comment. Elle avait un grain, la pauvre fille (….) »), perçue de façon négative, objet de commisération méprisante - pour n’avoir pas su rester « dans le droit chemin » - par les membres complètement déroutés de sa famille, une « bonne famille », où l’homme se doit d’être le chef : « La tradition veut qu’il parle en hurlant. Les fils aînés ont pour coutume ancestrale, de crier». Le style de vie de la Fille du point de vue familiale patriarcale « défie toutes les bienséances ». Son comportement inspire la honte. Mais la Fille, écrivaine, faisant des conférences, reconnue dans le monde entier, devient progressivement un peu plus fréquentable aux yeux de la famille. On ne peut en effet éviter celle qui est invitée au palais présidentiel ! L’Aîné l’accepte alors, mais par compassion plus que par conviction !

La femme indienne

La mère et la fille ont toujours été complices. La mère laissait sa fille indépendante et libre lui accordant sa confiance : « Par exemple avec la fenêtre donnant sur le jardin de grenadiers. Elle en avait fait un chemin dérobé pour que la fille puisse aller et venir. Dedans, c’était le cinéma du ‘Non, pas question qu’elle sorte’ mais par derrière elle la laissait sauter par la fenêtre et s’envoler comme un oiseau frrt frrt frrt. Maman seule était au courant ». La Fille, désormais adulte, veut inciter sa mère à se lever pour la libérer de ce lit où elle s’est confinée, tournant le dos à tous, à tout et à son passé. En effet, comme pourrait le suggérer « un esprit féministe », « elle n’était plus vraiment là avant, (…) elle n’était pas là depuis des années , elle n’était qu’ une ombre veillant sur tout et sur tous, la maison, les enfants, une ombre dont la réalité avait disparu ». Effectivement, dans la société patriarcale indienne sous le joug des traditions et de la religion, où règne un système hiérarchisé de castes, la liberté de la femme est fragile et restreinte. Par exemple, la belle-fille avoue qu’elle n’a jamais été chez elle dans sa maison (« Je n’ai jamais été chez moi ici », « mes affaires n’ont jamais été à moi, n’importe qui peut les prendre dans la belle-famille, on ne m’a même pas laissé élever mes enfants, tantôt sur les genoux de la tante, tantôt des grands-parents, et quant à la maison, un vrai caravansérail, je ne sais même pas ce qu’on peut appeler un chez soi, la belle-sœur venait passer la nuit quand ça lui plaisait, Amma lui donnait ma chemise de nuit sans rien me demander (….) ». La Mère, quant à elle, restait à domicile à s’occuper de tous et de tout, « enfermée dans sa maternitude », mère avant d’être femme dans la famille étendue. Dépendante du groupe, la femme ne bénéficie pas d’une réelle autonomie.

La fuite de la mère : une nouvelle naissance

Profitant du déménagement du fils, - fonctionnaire retraité, il doit quitter sa maison de fonction -, la mère se libère, s’enfuit, franchit la porte, « nouvelle naissance » pour elle, emportant avec elle la statue, objet de toutes les convoitises, mais devant laquelle on ne s’incline pas et on ne fait pas tourner le plateau d’offrandes : cette statue « d’après l’Aîné vaut des fortunes et n’importe quel musée la reprendrait mais c’est une trace de Père, datant de quand il était administrateur de district, une statue trouvée dans un terrain de fouilles archéologiques alors on ne pouvait pas la vendre, mais elle est cassée alors on ne peut pas la laisser dehors et donc elle reste dans la chambre de Grand-mère, dans son armoire, derrière une pile de vêtements (...) ». Une statue toujours présente aux côtés d’Amma : « Cette statue est vraiment un swayambhu, une création spontanée, où qu’elle aille elle est là, elle fait son apparition toute seule, n’importe quand. Elle cherche son petit coin dans le récit ? ».

Après leur disparition, Amma et la statue sont retrouvées au bout de treize heures, treize jours, treize semaines, on ne sait : « Finalement jours semaines mois ce sont des caches, que le temps facétieux jette à son bon plaisir pour qu’on mesure, ce que personne ne peut faire, et ceux qui savent se sachant d’avance vaincus se bandent d’avance les yeux, en sorte que tout le monde a raison, ce qu’ils disent c’est juste, et ce que vous dites c’est juste aussi, mais on l’a bien retrouvée n’est-ce pas ? ». Amma est là, le sourire aux lèvres : « Le sourire du nouveau-né qui regarde le monde pour la première fois (...) ». Une naissance à quatre-vingts ans ! Amma devient autre, elle découvre et vit une vie différente. Comme le dit le texte : « (…) pour les femmes les temps ont changé (…) Les femmes ne sont plus désormais dans le rôle où elles étaient avant ». Distorsion dans la tradition et les usages, elle quitte le foyer du fils pour aller chez sa fille, femme libre et moderne, remplie d’attentions et de tendresse à son égard. Une nouvelle vie s’ouvre pour Mata Ji dans l’appartement de sa fille, « lieu ouvert où on peut respirer librement ». Elle redevient adolescente :« Et de nouveau, la jeune fille allant sur ses seize ans plutôt que la vieille descendant vers ses quatre-vingts ». Tante Rosy, une amie dévouée, personnage mystérieux, transgenre, de la communauté des Hijras, (« Ce Raza c’est le maître tailleur ou c’est un jumeau de Rosy, ou c’est Rozy ? ») l’aide à prendre soin d’elle, de ses cheveux, de ses ongles, (« Tous les matins, elle voit Maman enduite d’un onguent spécial préparé par Rosy – tamarin, éclipte blanche, hysope d’eau, et une cuillerée de henné. Rosy a fait bouillir tout ça, bien broyé bien pilé pour que le mélange soit onctueux, et lui en a apporté dans un flacon, que Maman sort tous les jours du frigo pour s’en frictionner les racines des cheveux du bout des doigts (…) Et ensuite elle se frotte longuement les ongles (...) »), de son corps qu’elle découvre comme une adolescente, complice avec sa fille de toute une intimité féminine habituellement cachée parce que considérée honteuse dans les sociétés patriarcales, dite et dévoilée dans Ret Samadhi. Au-delà de la frontière. Le corps, véhicule de l’esprit (« c’est grâce au corps que l’esprit trouve sa voie »), une fois âgé est accepté et même choyé. Il n’y a pas de tabou à le dévoiler, à en parler tout comme l’écrivaine mentionne aussi, librement et ouvertement, les Hijras, des êtres sans papiers, sans identités, inacceptés, inacceptables, inexistants aux yeux des Indiens : « On ne nous compte ni au nombre des musulmans des chrétiens ni des juifs des zoroastriens des hindous, ni des hommes des femmes, nous n’avons pas de nom, pas d’identité ». Rien n’arrête Geetanjali Shree écrivaine libre qui, comme les nombreux oiseaux de son ouvrage, franchit toutes les frontières, réelles, métaphoriques, imaginaires.

Les frontières

A l’image de l’écrivaine, Mata Ji franchit les frontières. Elle part une nouvelle fois, dans la dernière partie de l’ouvrage, accompagnée désormais de sa fille, se rendant au Pakistan sur les pas de tante Rozy, assassinée, allant « au rythme des expériences » de cette dernière. A la porte de la maison, succède « la porte de l’Hidoustan au Pakistan », les portes et les frontières conçues pour être franchies. Une traversée dans les rues des villes de l’autre côté de la frontière, la traversée du désert du Thar sous le souffle déchaîné du vent et de « la grêle du sable », noyée dans le sable, « ret samadhi », mise en abyme du titre de l’ouvrage. Sable et vent antinomiques, étouffants et doux : « Douceur du sable. Douceur de la brise » afin de construire une histoire à l’infini.

Dans l’ultime partie du roman, la violence tragique, inimaginable, insoutenable de la Partition, déjà en filigrane dans l’ensemble de l’ouvrage, éclate au grand jour, heureusement illuminée par lamour retrouvé d’Amma, au crépuscule de sa vie, dans cet ailleurs, pas si différent : « Vous avez crée la frontière dans vos têtes. Changé les noms, mais les lieux sont restés les mêmes, les gens sont toujours les mêmes » où rêve et réalité se mixent, où les êtres évoluent, changent, l’écrivaine, comme Montaigne, ne peint pas l’être mais le passage. Geetanjali Shree, humaniste, éreinte les déficiences et les tares des sociétés et de leurs politiques : la violence faite aux femmes, le racisme (« Jamal, (…) dont le fils ingénieur avait été tué la semaine précédente dans une boîte en Amérique, encore un crime raciste », la guerre, le terrorisme... Et les frontières, telles qu’elles sont conçues, créations négatives de politiciens frileux, retournement des valeurs : « il n’y a jamais eu de frontières dans les relations humaines ». Les politiciens travestissent et manipulent les mots au profit de leurs idées. En effet, toute réalité a une limite, un contour, une frontière, « c’est ce qui circonscrit l’existence. L’assiette d’une personne, (…) le bord du mouchoir, la bordure de la nappe (...) ». La frontière en fait « c’est la parure de la rencontre, des deux côtés », « La frontière : l’horizon. Où deux mondes se rencontrent. / La frontière c’est l’amour. L’amour ne fait pas prison ». La frontière n’a pas pour fonction de diviser, de séparer, d’emprisonner. Elle permet les retrouvailles. C’est un lieu de passage réel et métaphorique.

Une écriture novatrice et poétique

L’ouvrage, Ret Samadhi. Au-delà de la frontière et ses histoires labyrinthiques qui se croisent, rappellent Borges, à laquelle l’écrivaine fait référence (« L’histoire est un récit rêve qui construit son sens au fil de son chemin. Borges nous le dit. Tout est illusion »), Nathalie Sarraute, Krishna Sobti et d’autres écrivains novateurs. Comme l’écrit Geetanjali Shree,  « l’histoire rassemble ses fils, ça grouille, ça monte de partout, du vent de la terre du sable, et ça tisse de nouvelles rames. Composition nouvelle qui créera du nouveau ». L’auteure casse les codes narratifs, stylistiques, innove. La réalité est une série de modifications vues par des personnages, des animaux, des objets, des lieux humanisés (« La route assista au spectacle ») (…) « La route vit avec stupéfaction un groupe (…) »). Chacun donne sa perception des faits, son ressenti. Les corbeaux, personnifiés, se réunissent en assemblée, discutent, écrivent, critiquent la société humaine nocive, entre autres, pour la nature : « Auparavant, sans compas baromètres thermomètre agromètre Google Twitter, nous savions quand la mousson approche, quand les animaux sauvage sont en chasse (…) Maintenant les humains qui se sont introduits partout ont mis à mal toutes nos compétences et avec leur stéthoscope télescope enragé ils sont là partout à croasser et on ne trouve plus rien à manger pour nourrir nos petits ». Intelligents, cultivés, ils font preuve dironie : « L’individu ouvrit la fermeture éclair de sa braguette et ajouta son obole à la pollution » à l’égard de ces humains qui ont « oublié la langue des autres créatures vivantes ». Les bracelets eux aussi parlent « s’en donna (nt) à coeur joie ».La canne d’Amma offerte par le fils devient objet magique et esthétique. « Elle était légère et pimpante, douce et élancée, faite pour s’envoler, danser, chanter, musiquer, elle peut se planter pour qu’on s’appuie dessus, lâcher un vole de papillons », (….) ». Ses papillons s’envolent dans une valse lumineuse et colorée, étincelles de lumière et de couleurs frémissantes aux mouvements aériens : « Il (le soleil) mettait de l’or sur la canne dorée et l’embrasait au point que les papillons se mettaient à battre des ailes », « voilà qu’un papillon dessiné sur la canne regarde, s’envole tout doucement pour se poser sur le pommeau ». Des glissements s’opèrent naturellement du réel au fantastique, du quotidien au merveilleux. Plongées dans la réalité indienne avec les peintures des mets comme « les batis », « les balushahi », « les basundi », « la chila »…, des vêtements, « les saris », grâce à des petites touches descriptives au détail expressif et pittoresque campant des silhouettes, un marchand, « son ballot de saris sur la tête », des gestes connotateurs du réel « la fille le regarda avec gratitude et joignit les mains », un langage travaillé visant à rendre l’impression d’un langue parlée avec des mots familiers (« occupés à tchatcher et glander »), une syntaxe volontairement maladroite (« c’est nous qu’on a construit le mur »), une prolifération d’onomatopées, (« hou hou foufou », « Whiii iiiii ii ii », « chap chap » , « housh »...), jeux sur les sons et le rythme, sur les registres, tragique, pathétique, humoristique ...Et ce réel transcendé par une écriture métaphorique et poétique : « Les femmes abandonnaient au courant du fleuve leurs petites lampes allumées et le ciel étoilé mirait dans l’eau la voie lactée », « le soleil fit son entrée avec tout son orchestre. (…) Et le ciel (…) ourlant d’or brillant les anneaux des nuages pour les envoyer danser en farandole (...) », reconstruction merveilleuse d’un monde lumineux d’or, de flammes de bougies vacillantes, de musique, de danse, à la vibration esthétique intense.

Une auteure libre de ton et de pensée

Geetanjali Shree, à la fois femme de Lettres, philosophe, humaniste, à la grande liberté de ton et de pensée, joue avec l’écriture, avec l’intrigue, avec son récit voguant à l’infini, spirale vertigineuse née de ses nombreuses mises en abyme, de ses répétitions, de ses réflexions philosophiques sur la vie, la politique, de ses nombreux clins d’oeil littéraires et poétiques (ses références aux écrivains indiens, pakistanais, anglais, français « science sans conscience qui lui ruine l’âme », « Quand il pleut dans le coeur comme il pleut sur la ville »…). La narratrice prend le lecteur dans ses « rets », l’emportant dans une esthétique de la surprise. Un continent entier et un monde littéraire original s’ouvrent à nous, nous aspirant dans une prose d’une éblouissante beauté, merveilleusement traduite par Annie Montaut.







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12 mars 2020

Les Amazones. Livre 1 : Le tournoi de la rose

 

Les Amazones
Livre 1 : Le tournoi de la rose
Véronique Tardieu

Editions Baudelaire (2019)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

La fantasy et ses sous genres

 

veronique-tardieu_9791020327338.jpgDans Les Amazones. Le tournoi de la rose, le tome premier de sa trilogie à venir, Véronique Tardieu tricote la fantasy et ses sous genres : dark fantasy, epic fantasy, high fantasy. Elle embarque les lecteurs dans une intrigue effervescente, un maelstrom effréné de déplacements, de mouvements, de combats dans un univers lointain et atemporel tout à la fois cauchemardesque et onirique mêlant les mythes, les légendes, la magie. Dans ce monde habité par « les Antares, les Tarodas, les Chawarwa, les Droades et les Mikros », constitué d’Amazones, de géants, de monstres créés par l’esprit, de créatures fabuleuses mi-humaines, mi-animales (« Corbierre (…) en grandissant de petites ailes lui étaient poussées dans le dos pour être aujourd’hui de magnifiques ailes blanches qui faisaient l’admiration de tous »), hybridation incroyable, utopie et dystopie se croisent.

 

La paix menacée

 

Les cinq peuples vivent en harmonie entre eux et avec la nature : « Il fut un temps, où les pays vivaient en paix et où la discorde n’avait pas sa place ». Paisibles, ils évoluent dans un environnement lui même « propice à la paix ». Mais des êtres démoniaques dont les tatouages et le costume ignés revêtent une valeur symbolique satanique et mortifère (« (…) on testait (…) leur résistance en les marquant de l’emblème de Kalbur sur le torse avec un tison rougeoyant. // Ce dessin représentait un ange qui s’enflammait les bras en croix (….) ») hantent l’univers monochrome et dantesque de Kalbur dirigé par Loknord : « Le paysage était inhospitalier, désolé et sans végétation. Il pleuvait quasiment tous les jours, une pluie drue et noire, chargée de poudre volcanique qui laissait des traces partout, détruisait tout car jamais le soleil ne perçait cette sombre cuirasse ». Membres d’un christianisme inversé, dénommés par antiphrases « les anges », ils vivent dans le royaume clos de Kalbur. « (…) Elevés dans la haine, la colère et l’humiliation », ces êtres diaboliques, d’une cruauté inouïe, inimaginable et sadique enlèvent de jeunes enfants, les endoctrinent et les transforment en monstres sanguinaires. La violence engendre la violence. Elle n’est pas innée mais acquise. Les plus faibles succombent ou sont supprimés. Toute une vibration satanique convulse les descriptions de ces personnages préparant une guerre afin de dominer le monde.

 

Le tournoi de la rose

 

Dans l’objectif de défendre les pays et leurs peuples, le roi Tarod crée l’ordre de la rose : « C’était la raison même du tournoi de la rose. Donner un enjeu à des entraînements intensifs et dénicher des combattants d’exception ». Toutes les forces vives des différentes contrées s’unissent alors et s’entraînent pour participer à ce grand tournoi, immense réunion festive et joyeuse fédérant de multiples personnes dotées d’une robustesse physique et mentale exceptionnelle. Les gagnants seront les défenseurs de la lumière contre le pouvoir du Mal, un voile noir se répandant insidieusement : « Je pense que la guerre est inévitable et que les jours à venir sont sombres mon ami mais ce sera aussi pour nous l’occasion de montrer notre courage et de nous battre pour que notre monde redevienne celui de nos ancêtres ». La guerre est « le prix de la liberté et de la paix », rappel de l’adage ancien « Si vis pacem, para bellum ». Le tournoi de la rose constituera un temps de réjouissances exceptionnelles : temps de chants, de danses, de rires (« Des rondes se mirent aussitôt en place autour des deux jeunes filles et toutes se mirent à danser. Leirba entonna un très beau chant, repris en choeur par toutes suivies par Aponi qui chanta le second couplet, le tout accompagné par la harpe et la viole des musiciennes » ) d’où la jalousie, malheureusement, ne sera pas absente. Sijorg, envieux de son frère adoptif Minordre (« Mon père n’a plus jamais été pareil avec moi après l’arrivée de Minordre dans notre famille »), commet, sans arriver à ses fins, plusieurs méfaits pour que son frère soit disqualifié.

 

Le suspense

 

Les destins de ces peuples se croisent au fil des rencontres. Leurs différences physiques, culturelles, linguistiques, techniques ne constituent pas des obstacles. Lors de la préparation du tournoi de la rose, tous oeuvrent sans discrimination dans une logique de paix, d’entente et de fête. La diversité constitue une richesse. Les amazones, femmes de grande taille, dont la puissance est « sans limite et leur entraînement à la hauteur de leur réputation » occupent une place importante dans l’intrigue. Les principales sont les deux sœurs Leirba et Aponi, âgées de dix-sept et quinze ans. Leirba, jolie jeune fille aux nombreuses qualités, dotée du don de seconde vue et d’immenses pouvoirs, est destinée à devenir la prochaine reine. Peut-être sa sœur le sera-t-elle avec elle ? D’emblée naît le suspense. De même, le lecteur s’émeut et s’inquiète pour les tendres Joonis et Blik, la fille du « plus brillant scientifique » de Kalbur, Nopac. Accompagnés de Zenok, un doux monstre gigantesques crée en cachette par Nopac, le couple fuit l’univers de Kalbur car « vivre sous terre était (…) la plus terrible des tortures ». Mais pourront-ils s’échapper ?

 

Un souffle de féminisme

 

Le suspense et aussi l’élégance des combats féminins font la force de l’intrigue. Les descriptions s’apparentent à un jeu vidéo ou à un un film asiatique avec des combattantes, aériennes, semblant voler : « Elles effectuaient des sauts prodigieux, des figures acrobatiques, elles assénaient des coups terribles tout en conservant leur féminité ». Les combats des amazones sont transformés en gracieuses chorégraphies vaporeuses. Leurs corps paraissant perdre leur matérialité s’opposent aux pugilats épiques des géants : « Deux géants combattaient avec des troncs d’arbres. Ils étaient immenses et autour d’eux, des dizaines de géants hurlaient à la mort ». Un vent de féminité et de féminisme souffle dans le roman. Les jeunes femmes y sont audacieuses, déterminées, dotées de qualités exceptionnelles. Chouwa, lancée au galop, vise une cible, lâche sa flèche dans un « mouvement gracieux vers le haut puis en arrière presque comme un mouvement de danse » puis atteint son but avec aisance : « Une personne sur deux parvint à toucher la cible mais une seule en perfora le centre. Cela ne fut une surprise pour personne que Chouwa réussisse cette épreuve ». La plupart des héroïnes du roman, adolescentes courageuses et téméraires, dotées de qualités exceptionnelles vont à l’encontre des stéréotypes de genre souvent présents dans les romans de fantasy. Leurs combats tout à la fois élégants et sensationnels transportent le lecteur dans un véritable maelstrom filmique.

 

Une écriture cinématographique

 

En effet, l’écriture et la composition du Tournoi de la rose sont influencées par le cinéma. La rapidité des mouvements (« Ses déplacements pendant le combat étaient si rapides que l’adversaire avait l’impression de se battre contre une dizaine de personnes »), les gros plans sur les visages ou les corps, les panoramiques permettant l’exploration des espaces naturels grandioses, les décors somptueux ou mortifères arrachés à la banalité du réel, le tempo dynamique du récit, le constant souci accordé à la lumière et à l’éclairage (« Certaines pièces étaient éclairées par la lumière naturelle car même si elles étaient extrêmement profondes, les puits de lumière étaient nombreux ») transforment le roman en narration cinématographique. Non seulement l’influence cinématographique apparaît dans l’écriture, mais le roman pourrait aussi aisément être transposé au cinéma.

 

Le monde surnaturel et vertigineux du premier volet de la trilogie de Véronique Tardieu, Les Amazones, doté d’actions et de suspense à couper le souffle, charmera les jeunes amateurs de fantasy romanesque, cinématographique et de jeux vidéos. On devine que les lecteurs piafferont d’impatience en attendant la suite.

 

 

 



 

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17 février 2020

Le Ballet du Temps

Le Ballet du Temps

Nouria Rabeh

Les Cahiers de l’Egaré (2019)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

image le ballet.jpgDepuis l’Antiquité, le temps, notion insaisissable et abstraite liée à l’Existence, hante l’imaginaire poétique de façon souvent sombre et pessimiste. Or, dans son recueil de poèmes, au titre esthétique, concrétion de ses textes, Le Ballet du Temps, la poétesse Nouria Rabeh, emporte le lecteur dans une chorégraphie en perpétuel mouvement ascensionnel vers la lumière que le commun des mortels ne remarque plus : « Pourquoi faut-il que cet habitant / rongé par une vision limitée / Ne s’émerveille plus ? ».

 

Une écriture de l’intime

 

Avec une écriture de l’intime, le négatif se résorbe dans la poésie, dans l’observation de la beauté de tous les éléments de la Vie. Nouria Rabeh part du quotidien, du vécu, du ressenti, de l’observation pour arriver au monde idéal de la poésie dans des poèmes où la rime et la ponctuation ont été abandonnées, où alternent vers courts et vers longs au rythme fluide et chantant, souffle de la vie, murmure du coeur. Nouria Rabeh reçoit le monde dans sa nudité, puis, émerveillée, elle en retient des instants fugaces, éphémères, les ciselant et les couchant sur le papier. Elle dépeint des états d’âme, des fragments de temps dans une poésie curatrice, purificatrice (« La poésie est un surgissement / Etat d’extase illimité / Qui draine les impuretés »), salvatrice, ouvrant à la joie et à la Vie : « Et faire éclore des poèmes-fleurs / Un choeur de joies ! ». Et elle clame l’allégresse étonnée et légère de créer : « Au réveil du premier rayon / Danse enfin / Les mots s’étonnent / Et sautillent dans le vent ! » : les mots personnifiés semblables à des oisillons folâtres se déplaçant par petits bonds espiègles.

 

L’osmose avec la nature, le monde urbain et le monde des oiseaux

 

La poétesse entre en osmose avec la nature : « Alchimie des sens me reliant / Au soleil, à la lune, aux étoiles / Au moindre grain de sable » ou « Il neige ce matin / Mon cyprès si discret / Dans ce jardin public / Planté à la dérobée / Retrouve une âme / Des forêts lointaines / Aux odeurs de fougères / Et d’herbes folles ». Des métaphores empruntées à l’univers montrent l’existence de correspondances entre elle et la vie cosmique : « Au-delà de la conscience / La porte d’un ciel méconnu / Un monde éclairé de mille feux // Concert des étoiles / Pour maintenir l’équilibre de cet univers imprévu ». Dans la nature et aussi en ville , les oiseaux, intermédiaires entre le ciel et la terre, procurent une sensation de liberté, participant à la guérison de la narratrice prisonnière de sa chambre d’hôpital  : « Par l’épuration complexe / De mes résidus négatifs/ Qui obstruent le canal du lien. // Tout en les utilisant, / Je sens les battements / De l’oiseau en plein vol » ». Ils apportent la joie, leurs chants ravissant le coeur dans les espaces bétonnés, artificiels et gris  de la cité : « Alors qu’en ville, le matin / est pris d’assaut / Par la polyphonie des sons / D’oiseaux qui, sous nos toits gris / Enchantent les murs bétonnés ». L’oiseau devient même dessin figé dans le ciel, œuvre d’art immobilisée, abolition du temps dans « Promenade d’un jour » : « En levant mes yeux / Un dessin d’oiseau / Sur le bleu azur / A l’encre blanche / Les ailes déployées / Comme une offrande ». L’oiseau, don du Démiurge, évolue en image de l’oiseau, symbole de liberté, et en colombe, allégorie de la paix.

 

La réalité urbaine

 

La poétesse emprunte non seulement ses images à la nature, mais aussi à la réalité urbaine, (« Au coeur de la ville / Le crayon de la Part-Dieu »), elle s’intéresse au réel le plus humble du quotidien, « Chaque matin / A la même heure / La benne à ordures / Dont le moteur agité / S’attarde un instant / En ronflant des rafales / De poussière et de fumée / Arpente les rues délaissées », les allitérations en « r » concrétisent les bruits matinaux de l’activité des éboueurs « emportant nos immondices / Et nos rêves de pureté ». Souhait de la narratrice d’accéder à une terre plus pure et aussi plus humaine : « Il y aurait encore / Beaucoup à faire / Pour ré-enchanter la terre » , « enchanter » du latin « incantare », renvoyant à une incantation, à la Gaïa des origines, à la terre encore vierge et innocente, baignée par les quatre éléments constitutifs du monde.

 

Le tissage du Temps

 

Sensible au mouvement de la Vie, de la lumière, de l’écoulement de l’eau, matérialisation du passage, Nouria Rabeh joue avec les saisons réelles et mentales qui s’imbriquent, avec le jour et la nuit, en un mot avec le Temps. Elle relie son passé personnel, inoublié et inoubliable, sa « maison natale », « les oranges / (qui). Brillent au matin », le passé historique violent et mortifère de la Shoah, au présent à savourer dans toute sa simplicité ( « La joie simple d’être / Là ») et au futur ouvert sur l’espoir et la confiance. Le temps s’écoule chez elle naturellement, sans peur, loin de tout sentiment tragique.

 

L’humanisme

 

Dans ses poèmes lyriques, la poétesse donne à lire son moi profond, se confie : après le silence, les trésors gisant au fond d’elle-même longtemps tus, (« Durant des décennies, on m’a fait croire / Que je devais me taire et me terrer »), elle chante sa vie recommencée, la célèbre, grâce à la poésie et à son Maître de l’existence qui a forgé l’humaniste qu’elle est désormais : « Depuis cette rencontre inouïe / Mon maître de l’existence / A veillé sur ma croissance / Sans jamais trahir sa pensée / Qui a fait naître en moi / La graine de l’humanisme / Et une aventure authentique ».

Ses poèmes, célébration du vivant sous toutes ses formes, - humaines, animales, minérales, végétales -, suivent le rythme des saisons et de la Vie : allant des « Pas chancelants de l’enfance » à la mort, une mort acceptée, apprivoisée, « Fin d’un cycle », « La marque d’un destin ». Ils sont chants fluides comme l’eau, élément fugitif, régénérateur, symbole de la vie et du passage, qui coule dans nombre d’entre eux : « Le flux et le reflux / Merveilleuse roue du temps / Autour des saisons ». Eau et musique dont les champs lexicaux abondent ( « pluie », « l’eau », « flot », « inonder », « source », « fleuve », « larme », « notes », « violon », « valse », « Musique du Temps », « tambours », « chant »….) se tricotent harmonieusement,  « Quelques notes / Légères et fluides / D’un Clair de Lune / Au bord de l’eau. Debussy a réussi / A me porter / Vers un paysage simple / Où l’on entend le vent / Et les vagues danser », concrétisation de la frénésie de vivre et de créer de cette poétesse prenant le temps de s’interroger sur elle-même , « Comment transformer mon destin / Si ce n’est en brisant les murs / De mon petit égo, trop fier de lui » pour surmonter les épreuves, s’accepter, renaître toujours meilleure , toujours plus légère : « Plus je me défais de mes pesanteurs / Plus je m’élève dans les airs / Plus je redescends solide et optimiste ». De son introspection et de son harmonie intérieure est né Le Ballet du Temps, un recueil poétique esthétique tourné vers la Beauté de l’Art, de la Nature, de la Vie. Le Ballet du Temps, œuvre de Lumière et de Paix, reliant les Hommes et le cosmos dans l’amour universel.

 

 

Pour information :

Un autre recueil poétique de Nouria Rabeh, paru en 2007, à lire, Roses des sables :

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2007/12/...

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12 février 2020

Les Chroniques du Pacifica Tome I : Les fils de Bor

Les Chroniques du Pacifica

Tome I : Les fils de Bor

Blanche de Kerity

Les Editions Baudelaire, 2019

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

Un univers proche de la high fantasy

 

Image Blanche de Kérity.jpgEn ce début de XXIe siècle, la fantasy attire de plus en plus les lecteurs, jeunes et moins jeunes. Ce genre littéraire nouveau, d’origine anglophone, possède de multiples facettes. Blanche de Kerity, quant-à-elle, dans Les Chroniques du Pacifica. Tome I : Les fils de Bor, embarque le lecteur dans un monde pré-médiéval imaginaire et merveilleux proche de la high fantasy chaque protagoniste entreprend une quête souvent plus personnelle que collective. Dans une narration complexe, le lecteur suit les multiples personnages dont les destins se croisent, dans un maelstrom de déplacements et d’actions.

 

Le réalisme précis et esthétique

 

La narratrice, dans une intrigue respectant la chronologie, situe avec précision le temps et l’espace. En l’an 280, après le Massacre qui manqua de détruire les six royaumes d’un « vaste territoire, ceint du Nord au Sud » par des frontières naturelles montagneuses et maritimes, Connord VII, un soixantenaire, jadis très bel homme, « le meilleur Pacificateur que les Territoires n’aient jamais connus », dépourvu d’héritier, va fêter son Jubilé et choisir son successeur. Ce n’est pas chose aisée. La compétition est rude entre les différents prétendants pas toujours mus par des sentiments généreux, mais plutôt par l’ambition (« Mon cher mari porte l’ambition comme une cape d’hiver ») et l’esprit de conquête.

Les décors où se déroulent les nombreuses intrigues sont méticuleusement détaillés. Des descriptions, immobilisation momentanée du récit, soucieuses d’esthétisme, emmènent le lecteur dans des villes et des villages coquets, colorés, joyeux (« Les maisons de bois étaient peintes de couleurs vives, pourpre, cyan, jaune d’or,orange et d’un vert qui rappelait l’herbe grasse du printemps. Elles étaient basses, un seul étage abritait ses occupants (….) », lieux lumineux agréables à admirer et à vivre (« Les maisons se tenaient lovées les unes contre les autres, donnant l’impression de vouloir se tenir chaud. Les façades étaient claires, légèrement teintées de rosée, pour beaucoup d’entre elles surmontées de dômes ouverts sur le ciel »). Les jardins entourant les habitations, baignant dans une atmosphère fraîche, parfumée, habillée de poésie, sont paradisiaques, « Le petit jardin était un havre de paix, du centre s’élevait une fontaine entourée de fleurs et d’herbes aromatiques, dont le jet d’eau rafraîchissait l’édifice et produisait un doux murmure », « Perché sur un promontoire balayé par la brise, au-dessus d’une lagune d’un bleu azur, le palais scintillait avec la splendeur d’un rêve d’opium. Des bougainvilliers étincelaient sur les murs blanchis. Des gargouilles ornaient les minarets qui dominaient les cours et jardins noyés de soleil, les oiseaux chantaient et les palmes ondoyaient dans le vent ». Sollicitant tous les sens, ces lieux somptueux appellent le repos et la rêverie. La narratrice composent de véritables tableaux. Les indications géographiques, les espaces traversés par les protagonistes sont représentés précisément, chacun avec leurs spécificités : montagnes abrupts, désert arides… Dotée aussi d’une maîtrise de la composition du portrait physique et/ou moral, la narratrice à la faveur d’une psychologie fouillée, du moindre détail rapporté, donne vie à des personnages très présents, plus vrais que nature, agréables ou désagréables, sympathiques ou antipathiques, que le lecteur retrouvera avec plaisir dans les tomes suivants, s’attachant à nombre d’entre eux, craignant pour leur avenir, s’interrogeant sur ce qui va arriver, emporté par le suspense et le mystère : Gass est-il vraiment mort ? Il parle toujours à Wiil !

 

Le surnaturel

 

Alors que les repères spatio-temporels du prélude structurent le texte lui donnant réalisme et cohérence, le narration dérive soudain dans le surnaturel avec le surgissement brusque et brutal du Kracken, fils du Dieu Bor, auquel seuls ceux qui ont eu affaire à lui croient : « Le sol trembla, la mer au loin sembla entrer en éruption, une gueule émergea des flots et le village disparut ». Dans une espèce d’épopée apocalyptique, un village entier meurt dans un combat inégal entre un monstre marin tout puissant et des humains, malheureuses victimes surprises par la tragédie. Puis d’autres éléments, à travers une écriture de la dérive des repères accompagnée d’indications rationnelles, embarquent le lecteur à mi-chemin entre le merveilleux et le fantastique. Les noms, prénoms, d’origines nordiques, anglo-saxonnes, le lignage de chaque personnage, la chronologie ancrent le récit dans le réel. Mais des noms proches de l’univers mythologique, des objets chimériques, des animaux extraordinaires, une prolifération de dieux..., constituent des envols surnaturels. L’écaille du Kracken, objet mystique et fabuleux, aux multiples pouvoirs, perdue par le monstre lors du Massacre, - « il n’y en a que six dans tous les territoires » - est dotée de multiples pouvoirs. Elle est capable de « maintenir l’âme d’un défunt dans (le) niveau astral. Le mourant qui l’ingère restera près de celui qui la prescrit et il sera pour toujours son gardien sur cette terre ». Protectrice, susceptible de chasser le Kracken, elle sert de laissez-passer à Gusta, mais elle est terrassante pour Will chez qui elle provoque de violentes transes et des flash : « La voix de Will se fit plus faible, tremblante. Il fut pris de sueurs froides, sentit son estomac se nouer et les images se firent plus nettes dans son esprit ». Cette écaille, on le devine, jouera un grand rôle dans les tomes suivants.

Dans ce monde parallèle au nôtre et s’en rapprochant, loin de nos technologies avancées, dans ces temps reculés, les humains se déplacent sur de gros oiseaux, volatiles transformés en moyen de transport, les Ucceliz, chevauchés comme des chevaux aériens. Les voyageurs ont ainsi la possibilité de circuler rapidement en volant, d’observer le monde du haut du ciel comme le permettent nos actuels avions : «  (…) la bête s’élança dans le vide. (…) Elle n’osait pas ouvrir les yeux de peur du vertige. Et pourtant, comprenant la chance qu’elle avait de voler, elle se décida à regarder. C’était merveilleux, les champs défilaient sous ses yeux, les collines verdoyantes, les vaches semblaient de petits points au loin ». Blanche de Kerity part du réel et le transforme de façon inattendue mais cohérente.

Malgré des rivalités, des haines, des peuples de combattants, les traditions mortifères des Sélénites qui, telles de mantes religieuses, tuent le géniteur de leur futur enfant, Pacifica est un univers porteur de vie. Des femmes, les Scienzatas, êtres bénéfiques, accessibles à la souffrance, ont entre leurs mains des secrets expérimentaux de la médecine, usant de plantes diverses. Réceptives, elles sont capables de lire dans les pensées ; don qui se transmet de mère en fille ; et d’avoir une emprise mentale sur leur interlocuteur. Elles possèdent un savoir inné et aussi acquis par des formations approfondies dans un monde où le livre joue un grand rôle chez les lettrés.

 

Un ouvrage singulier et multiple

 

Blanche de Kérity emporte le lecteur dans un véritable tourbillon avec un tempo allègre, bondissant, soutenu, entrecoupé par le rythme plus paisible des dialogues mis en italiques. Les Chroniques du Pacifica, roman de high fantasy, roman de fiction historique, roman de formation, d’initiation, doté de mystère, de suspense n’est pas seulement un ouvrage ludique, il parle aussi de thèmes sociétaux actuels, évoquant l’homosexualité, les enfants illégitimes, notre monde et ses tares   comme la jalousie, la soif du pouvoir, le viol, la violence, les phénomènes d’extinction massive présentée de façon métaphorique avec le Cracken qui avale le village de Gusta, inondation engloutissant bâtiments et humains. Cet ouvrage fait réfléchir sur la nécessité d’acquérir de façon urgente la Sagesse pour protéger le monde du chaos : « Les hommes ont entrouvert la porte du chaos, ils ont oublié la voix de la sagesse », « Le Monde doit s’assagir s’il veut refermer l’Abîme ». Les catastrophes naturelles appartiennent à l’histoire de la Terre, mais nos contemporains inconscients, sans cesse à la recherche du profit, en sont désormais les plus grands responsables.

 

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26 janvier 2020

Puisque voici l'aurore

Puisque voici l’aurore

Annie Cohen

Des Femmes. Antoinette Fouque (2020)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

Un récit personnel

 

image aurore.jpgPuisque voici l’aurore, un journal, un récit personnel, une mise à nu, « Ecrire et écrire sans intention romanesque »  : le journal de l’écrivaine et plasticienne Annie Cohen, victime en 1999 d’un accident vasculaire cérébral, prisonnière depuis ce jour terrible d’un corps malhabile, dépourvu de souplesse : « J’ai perdu ma dextérité manuelle », « Je ne marche plus, je suis du ressort de la chaise roulante (…) Ce sont les suites de l’AVC, des régressions, des manifestations sordides, tremblements des jambes, besoin d’une canne, d’un infirmier ». Les migraines, la dépression, l’angoisse, la peur de la mort l’envahissent : « Broyée d’angoisse, comme encerclée de trac, de peur, de noirceur. Le fou sentiment de frayeur qui prend à la gorge ». Dans sa vie désormais restreinte, le réconfort dépend des médicaments, de la cigarette de haschich, du cannabis, des séances de kinésithérapie, de la présence de FB, l’homme tant aimé, aidant, attentif, (« Je l’aime à m’étouffer »), et de Lola, la petite chienne.

La seule évasion vient des souvenirs d’un passé heureux, lumineux, à la « saveur de miel » et des mots.

 

L’évasion par les souvenirs et les mots

 

Les souvenirs réveillés par d’anciennes photographies, lors de séances chez la psychanalyste ou la psychologue consolent l’intime : souvenirs d’enfance, les grandes fêtes juives en famille à Sidi-Bel-Abbès. Souvenirs du temps de la jeunesse, époque du dynamisme et de la liberté : « Quand je rêve, je me revois à Isla Mujeres, un été d’allégresse. De liberté, de force à découvrir, à marcher, de bonheur simple et quotidien, nager, partager les jours et les nuits si loin de Paris et si proche d’une sorte d’équilibre ». Souvenirs lointains, souvenirs proches, souvenirs de menus moments de la vie à la saveur intense, de lieux divers : l’Algérie et sa Méditerranée , « les vagues, la plage de Staouéli sous les parasols », « l’eau verte et chaude » de Isla Mujeres, l’île mexicaine, Paris, la Bièvre, la rivière disparue enfouie sous son immeuble. Les métaphores liquides, le champ lexical de l’eau, rappel inconscient du liquide amniotique protecteur, constamment présents dans son récit : « j’avance en hurlant les phrases comme sous les eaux de la piscine », « replonger pour appréhender l’avenir », «  Voilà bien l’image de l’engloutissement », « se jeter à corps perdu dans la mer des mots »  irriguent le texte, disent implicitement le plaisir de nager d’avant l’accident et le plaisir d’écrire. Évasion par les souvenirs et les mots. Les mots mis sur les maux psychiques et physiques du quotidien. Mettre en mots la douleur physique, le ressenti, l’angoisse, la possible absence du lendemain, la folie qui s’empare de soi, l’amour extrême pour FB. Par le jeu des mots, mots concrets, brûlants et glaçants, étouffants et suffocants, (« (…) un halo d’angoisse vous assaille. (…) La boule au ventre ne se dissout pas. Elle gonfle, elle opprime davantage, elle occupe un espace circulaire (….) », « La dépression ne laisse pas sa place. Elle étouffe les veines des entrailles », « C’est plus fort que tout, l’angoisse énorme, dans les veines », « le ballon chargé du gaz noir qui pèse sur mes entrailles »), la narratrice donne à voir son esprit et son corps suppliciés et fait appel au corps même du lecteur. Outre l’empathie, l’identification, ce dernier ressent le dit de l’auteure. Les références au corps, aux sensations dominent, matérialisant les affects de la femme angoissée. Par le pouvoir évocateur des mots, l’angoisse devient palpable. Les dessins en lien avec le récit transposent picturalement son ressenti, son existence. Série Cannabis, dessin à l’encre de Chine, (29 x 21 cm, Mémillon, 2013), figures schématiques aux traits fins, répétées à l’infini, est à l’image de son vécu. Ce dessin matérialise la douleur de la marche aidée ou solitaire, la répétition des mêmes pas dans un lieu réduit et borné comme sa chambre ou la cour de son immeuble.

 

Le passé et le présent s’entrelacent dans des allers retours désordonnés, sans liens parfois, selon les déambulations du flux de conscience. Des retours en arrière soudains, des reprises sur le présent. Un mot crée un déclic, mot pris dans sa polysémie : « Chapeau la psy, chapeau ! // Qui a ouvert le magasin de chapeaux de ma grand-mère. Chapeau ! De mariée, de deuil, de soirée à l’Opéra, bibis comiques ». La voix narrative suit son ressenti, ses sensations, ses émotions. Le souvenir de « la place de la petite bergère d’Ivry » embarque la narratrice dans une digression : la cruelle mésaventure de la petite bergère ; la vue d’un bas-relief représentant « un épisode de la légende de Julien le Pauvre » rappelle la lecture du conte de Flaubert. Les références culturelles sont toujours présentes à l’esprit et au détour d’une phrase.

 

L’Art, c’est la vie

 

Calligraphier est un retour symbolique aux origines judaïques : « Y passer ses jours, ses nuits et accomplir une Torah personnelle ». C’est une espèce de prière (« Il s’agit d’implorer le Dieu de l’écrit »), une quête existentielle. Ecrire, dessiner, c’est vivre : « J’écris pour prouver que je suis vivante », c’est faire reculer la vieillesse : « Ecrire est la garantie la plus active pour occuper le temps et éloigner la sénescence ». Ecrire, pour tenter d’estomper le regard angoissé porté sur cette vie qui mène inexorablement à la mort, non sens total, inacceptable. Mort progressive : « La femme de Isla Mujeres est morte. Celle d’aujourd’hui est tremblante d’angoisse ». Etre la même et une autre, désormais amoindrie, diminuée, écoulement du vécu concrétisé par le passage épisodique du pronom de la première personne « je » à celui de la troisième « elle » : recul, distance, dédoublement dû à un « nouveau médicament » ?

L’art est un des biens les plus précieux de la vie. Il permet de résister. Le journal d’Annie Cohen est le réceptacle de ses pensées, de son mal être, de ses douleurs physiques et psychiques qui la minent, répétées au fil des pages, au gré des jours et des nuits. L’auteure emmène le lecteur au coeur de la dépression, dans les replis les plus profonds de son esprit, de sa conscience, de son ressenti avec une écriture viscérale. Mais elle ne reste pas repliée sur elle-même, elle évoque les aléas de la société, de l’Histoire passée, les souffrances de la Shoah, et présente : « Une camionnette fonce dans la foule des Ramblas de Barcelone ». Elle est dans la vie et dans l’Art, mêlant réalité et transfiguration du réel par le biais de sa plume esthétique.

 

Un écrit novateur

 

Le journal d’Annie Cohen est novateur et original, loin du traditionnel journal en prose, daté, écrit au jour le jour. Il est journal et surtout œuvre littéraire, œuvre poétique dans son expression, sa mise en page où surgissent des poèmes en vers libres, des dessins, cris du coeur et du corps. D’emblée son titre interpelle. La conjonction « puisque » fait attendre une justification déroulée au fil des pages, « l’aurore » annonce la disparition de la nuit et un jour nouveau. Tous les mots, les figures de style, la transposition picturale de son ressenti, sont ciselés avec soin, nourris du surréalisme : « J’avais bien vu le crâne sans cheveux de cette femme planté de bougies blanches allumées. La cire coulait sur ses joues, le feu des mèches donnait la lumière au décor », de références cinématographiques, judaïques, de renvois à divers artistes comme le jardinier Le Nôtre, la sculptrice Camille Claudel …

L’écriture permet de transcender l’expérience émotionnelle. De la douleur naît l’oeuvre d’art, - pas toujours aisée à faire éclore -, et finalement l’espoir, la joie. Comme l’écriture, l’ouverture ardue de la cloison de l’appartement menant à celui d’à côté acheté depuis peu introduit sur un ailleurs positif. Après les ténèbres, au bout de la nuit, il y a l’aurore, l’acceptation heureuse de la réalité. « La vie est triomphante », point d’orgue final du journal, aux vibrations éclatantes.

 

 

 

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12 janvier 2020

Mur Méditerranée

 

Mur Méditerrannée

Louis-Philippe Dalembert

Sabine Wespieser Editeur (2019)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

image mur.jpgLa mer, entre fascination et répulsion : rêve d’un ailleurs meilleur. Rêve souvent inaccessible et impossible. Traversée mortifère. Mer, mur inexpugnable. Mur Méditerranée.

Des milliers d’humains contraints de fuir la guerre, la dictature, la misère. Marché de dupes, vendeurs de rêves. La mort souvent dans des eaux sépulcrales. La tragédie du XXIe siècle avec ses milliers de déplacés, souvent rejetés. Mais aussi la solidarité, la main tendue et serrée. Comme pour les Hébreux de la Bible, le désespoir mais aussi l’espoir : « Mon père était un Araméen nomade, qui descendit en Egypte : il y vécut en immigré avec son petit clan (…) Le Seigneur nous a fait sortir d’Egypte à main forte et à bras étendu, par des actions terrifiantes, des signes et des prodiges.. Il nous a conduits dans ce lieu et nous a donné ce pays, un pays ruisselant de lait et de miel » (Deutéronome 26, 5-9). Les migrants actuels comme les Hébreux cherchent une terre où pouvoir vivre. Déjà dans son précédent ouvrage, Avant que les ombres s’effacent, Louis-Philippe Dalembert parlait des migrants d’hier et d’aujourd’hui. Dans Mur Méditerranée, il donne voix aux sans voix actuels avec humanisme, oscillant entre fiction et réel, utilisant toutes les ressources de la langue pour mettre en images et en récit l’univers des déplacés. Pour ce sublime ouvrage fondé sur un fait divers datant de 2014, Louis-Philippe Dalembert a obtenu, le 8 novembre 2019, le prix de la langue française.

 

Du fait divers au livre

 

Alors que les historiens montrent comment se déroulent les événements, que les journalistes racontent les catastrophes, seul l’écrivain, loin des énoncés théoriques, sans verser dans la pédagogie, montre les horreurs du réel en se glissant, par la focalisation interne, le monologue intérieur, à l’intérieur des personnages, donnant leur vécu, leur ressenti, leurs souffrances profondes. Dans Mur Méditerrannée, Louis-Philippe Dalembert fait pénétrer le lecteur dans l’univers intime de ceux que l’on appelle les migrants, dans l’exil intérieur qu’ils transportent, crée toute une atmosphère d’espoir et de désespoir, de cruauté et d’amitié. Se fondant sur une tragédie réelle, le naufrage en Méditerranée en 2014 d’un chalutier sauvé par un pétrolier danois, il insuffle la vie, donne un nom, un visage, une personnalité à ces êtres, véritables héros, fuyant par désespoir, au péril de leur vie, la misère, la guerre, le totalitarisme, les catastrophes naturelles dues au changement climatique... Rupture totale entre le passé et le présent de ces exilés, entre des racines brisées et un enracinement souhaité mais souvent impossible.

 

Des femmes dans la tourmente

 

Dans ce roman réaliste polyphonique, à la structure non linéaire, tricotant passé et présent des personnages, des histoires s’enchâssent. Plusieurs voix, plusieurs destins s’entrecroisent, ceux de nombreux personnages, principaux et secondaires, mais essentiellement ceux de trois femmes d’origine religieuse et sociale différente. Dans Mur Méditerranée, les classes sociales, les différentes nationalités, les religions se côtoient, implorant la même divinité quel soit son nom : « Dieu, Allah, Hachem, Ashiakle, Olokun, Biher, Ngaan ... » partageant la même destinée. Destinées de trois femmes pour casser l’image que certains ont des migrants : des masses d’hommes, musulmans de préférence. Semhar « une petite Erythréenne », se rêvant institutrice pour « dessiller les yeux (des filles) sur la beauté du monde », jeune femme « si frêle qu’on n’osait la toucher, de peur de la casser», à l’allure cependant « de roseau déterminé qu’aucun alizé ne saurait rompre ». Chrétienne orthodoxe, « vraie crevette de bénitier », elle fuit après avoir été contrainte de répondre, comme tous les jeunes de son âge, à l’appel sous les drapeaux pour une « durée indéterminée » selon le bon vouloir du président dictateur Isaias Afwerki. Chochana, appartenant à la communauté juive du Nigéria, jeune femme « de forte corpulence », vaillante, solide, énergique, intransigeante en affaires souhaitait être avocate. Et Dima, une bourgeoise syrienne musulmane, dotée d’un sentiment de supériorité sociale et ethnique, pétrie de préjugés, mariée à Hakim, mère de deux fillettes Hana et Shayma.

 

L’exil forcé

 

Pour des raisons différentes, toutes trois ont fui le coeur brisé leur pays aimé : on ne quitte jamais la patrie de ses ancêtres, ses parents, ses amis, sa maison, ses racines, ses habitudes, rempli de joie.

Chochana, ayant accepté « l’idée qu’il n’y avait aucun avenir pour les jeunes de son âge sur sa terre natale » encore féconde et accueillante il y a quelques années, fuit la misère résultant de la sécheresse « cruelle, telle une onzième plaie d’Egypte ». Elle embarque en compagnie de son « baby brother » comme elle le nomme affectueusement, son jeune frère Ariel sur qui elle veille avec tendresse, et avec Rachel, son amie d’enfance, « son amie de toujours », une jeune fille enjouée et optimiste. Mais n’ayant pas fini de payer ses passeurs, elle ne pourra quitter le sinistre hangar libyen faisant office d’abri. Dans le centre de rétention, Chochana « pr(end) sous son aile Semhar, la protèg ( e ) contre les autres qui la brutalisaient sans état d’âme pour une bouchée de nourriture ou des babioles rapportées du dehors ». Chochana et Semhar deviennent inséparables. Leur amitié constitue un rempart contre l’adversité : le sadisme des passeurs, les rivalités, le Mal. Après leur interminable, douloureux et terrifiant séjour en Libye, elles pourront, suite à un long et éprouvant trajet en zodiac, accéder au chalutier qui les emportera vers un avenir rêvé meilleur, sur les côtes de Lampedusa,   l’ Europe enfin : un bâtiment « rempli à ras bord. Plus de sept cent cinquante personnes, (…) réparties en fonction du prix payé pour la traversée. La majorité, dont Semhar et Chochana, étaient reléguées dans la cale (….) les passagers du pont étaient arabes, des Moyen-Orientaux et des Maghrébins pour l’essentiel. De rares nantis avaient trouvé refuge dans les deux étroites cabines derrière celle du capitaine, dotées de couchettes gigognes avec matelas mousse ». C’est en grimpant sur le bateau à l’aide d’une échelle de corde que les deux jeunes femmes se heurteront à Dima et à sa famille. Une Dima méprisante et raciste à l’égard des Subsahariens, personnes jamais rencontrées dans sa Syrie natale. De la méconnaissance naît la peur, le rejet et la haine. Dima avait une vie facile et aisée en Syrie pays auquel elle est « viscéralement attachée » mais la guerre « avec ses vrombissements incessants d’avions et d’hélicoptères. Les sifflements des missiles qui déchirent le jour comme la nuit (….) Les immeubles qui s’effondrent dans un fracas de béton et de poussières (….) Les appels au secours d’êtres humains auxquels on ne peut apporter aucune aide (…) » l’oblige à fuir Alep, puis Damas.

 

Mer Méditerranée, Mur Méditerranée 

 

Louis-Philippe Dalembert dit l’indicible, l’horreur, la peur, l’angoisse. La mer, toile de fond et personnage de l’ouvrage, possède de multiples visages. Paisible, elle symbolise l’ailleurs rêvé, l’accès à la liberté, à une vie supposée meilleure. La mer immense et houleuse signifie le danger, le possible non retour, la privation de sépulture. Sur leurs fragiles embarcations les déplacés se heurtent à cette effroyable réalité : « D’un seul coup, la mer catapulta le bateau sur des hauteurs que, du fond de la cale, Chochana imagina tutoyer la pointe du Kilimandjaro, avant de l’entraîner dans des profondeurs abyssales ». Le déchaînement brutale de la mer personnifiée, déchaînement concrétisé par les allitérations en « r » matérialisant le fracas des eaux contre la coque du bateau, par le lexique hyperbolique de la violence, de la rage, de la folie montre les dangers mortifères de la mer : «  Parfois, les vagues se retiraient, en signe de trêve, de courte durée, hélas. (…) En fait, elle partaient recharger leurs batteries au loin avant de revenir avec plus de hargne, cogner encore et encore contre la coque. Elles cognaient telles des possédées. Cognaient sans reprendre souffle ». «  (…) le vent redoubla d’ardeur, barrissant tels dix mille éléphants en colère. Les vagues bouillonnaient autour du chalutier (…) soudain, il se coucha sur le flanc droit, et les vagues happèrent une dame et son fils ». Le chalutier, dans une danse métaphorisée, danse de Saint Guy menaçante et dangereuse (« Le chalutier réexécutait sa chorégraphie de bateau ivre et fou, faite de plaquages impressionnants à babord et à tribord, de précipités abyssaux (...) »), les répétitions, le rythme accéléré et heurté des phrases font ressentir au lecteur le convulsif tangage, matérialisent l’effroi, la terreur d’être engloutis dans ces abysses inconcevables à la voix sépulcrale. Pour les passeurs charognards, violeurs, avides de s’enrichir, la mer constitue un marché financier lucratif. Les contrebandiers réifient, animalisent comme le prouvent leurs actes sadiques et leur lexique (« marchandise », « bétail », « cheptel ») les « damnés de la terre africaine ». Pour les partisans de la haine et de l’intolérance, gorgés d’opinions préconçues et diffamatoires à l’égard des réfugiés, confondant islam et islamisme, imaginant que tous les réfugiés sont musulmans ( et quand bien même !) la mer est une passoire. Ils brûlent de construire un mur pour barrer la route aux exilés : « leur rêve, à moyen terme, était d’ériger un mur en Méditerrané pour barrer la route aux envahisseurs musulmans du Sud, comme cela se faisait déjà dans d’autres régions du monde qui avaient plus à coeur l’avenir de leurs citoyens ». Mer Méditerranée, véritable mur, « Mur Méditerranée », infranchissable pour beaucoup, tombeau inexorable, « asile de mort » (1)

 

Une vision sans concession de l’humain

 

A la violence de la mer, s’ajoutent la faim, la promiscuité, la brutalité des passeurs, la chaleur insoutenable la journée dans la cale du chalutier, le froid glacial la nuit, la puanteur (« Au bruit, il fallait ajouter les odeurs. Celle âpre et nauséeuse du gazole se mêlait aux relents de poisson pourri, qui étaient restés collés à la charpente de la cale. A chaque planche, chaque interstice ») due aux poissons transportés que Dima, dégoûtée, attribue aux passagers noirs : « A sentir les effluves de poisson avarié de leurs aisselles. Etait-ce leur odeur naturelle s’interrogea Dima ? ». Puanteur, dans son esprit bourgeois, des pauvres, de l’Autre, caractérisés par leur prétendue saleté, leurs supposés miasmes délétères, justifiant encore davantage son dédain et son insolence à leur égard, son refus de tout contact. Pourtant, c’est cet Autre, ressenti comme abject, qui sauvera son enfant de la noyade : « La petite Shayma, la benjamine de Dima, fut projetée à l’eau sans que son père, dont elle tenait la main n’ait rien pu faire pour la retenir. Pendant que Hakim, tétanisé, s’interrogeait sur la décision à prendre, Semhar plongea dans les flots agités (….) Dans un ultime effort, Semhar réussit à agripper le gilet, puis le bras de la fillette, qu’elle arrima sous une aisselle avant de nager vers la vedette la plus proche ». Mais même au fond de l’abîme, les représentations sociales et ethniques résistent. Malgré l’acte héroïque et généreux de Semhar, la bourgeoise syrienne reste sur son quant-à-soi. Fin psychologue, sociologue, humaniste, le narrateur prouve combien il est difficile de lutter contre les préjugés et la bêtise !

 

Donner à voir la réalité

 

Louis-Phlippe Dalembert met en lumière des situations vécues. Les faisant apparaître, il les révèle et les dénonce. Dans le microcosme constitué par le chalutier une vision des hommes se dégage sans concession. Le narrateur dit, sans sombrer dans le pathos, cassant les moments tragiques avec de l’humour et de l’ironie, des choses terribles, horribles comme la cupidité, la barbarie des passeurs et des gardiens, la réification, l’animalisation des réfugiés. Ses personnages dotés d’un esprit critique et d’une grande maturité politique amplifient la dénonciation, ciblent les responsables, proposent de fines et justes analyses sur la situation géopolitique mondiale. Touchés au plus profond d’eux-mêmes, - l’intelligence du coeur, de l’expérience se mixant à la compréhension - , ils proclament la responsabilité des « grands » de ce monde : « L’homme hurla. Hoqueta qu’il avait consenti ces sacrifices et pris tous ces risques afin d’offrir un avenir à sa famille, à son fils. Loin de la guerre en Libye. Que le président français Sarkozy et ses acolytes occidentaux avaient foutu la merde dans son pays. C’est eux qui les avaient contraints à partir. C’est à cause d’eux si, aujourd’hui, sa femme et son garçon étaient morts », la complicité des grandes puissances, leur indifférence, leur hypocrisie, leurs beaux discours. Ils dénoncent le mythe de la France soi disant pays des droits de l’homme : la France et ses politiques qui « passent leur temps à se gargariser de mots : pays des droits de l’homme par-ci, terre d’accueil par là… Mais, à la moindre tension sociale, ils jetaient la question de l’immigration en pâture à la vindicte populaire, relayés par des intellectuels frileux, au verbe haute, versés dans l’art de la courtisanerie. Sous prétexte de ne pas créer d’appel d’air, ils restaient plus enclins à accueillir les dictateurs déchus que leurs victimes ».

 

Quand la littérature l’emporte

 

Dans Mur Méditerranée, la réalité est toujours appréhendée au travers du prisme subjectif de chaque personnage. La focalisation interne, le style indirect libre, le lexique personnel de chaque protagoniste font entrer dans l’intimité de leur esprit, de leur mentalité, de leurs vécus, de leurs ressentis. La trivialité des paroles et des pensées de certains personnages se tricote avec la langue recherchée du narrateur. Louis-Philippe Dalembert fait résonner avec naturel les expressions linguistiques de chacun, plongeant le lecteur dans leur univers africain, italien, anglophone, arabophone, musulman, juif : « Alhamdulillah », « Yallah ! Yallah ! », « Mazal tové », « Beezrat Hachem », « Keep quiet », « Cazzo ! non possono rimanere tranquilli » ou raciste : « la négresse », « nigrou , « vos crânes de qird », « deux znuje ». L’écrivain jongle habilement avec les mots, leurs sonorités, les niveaux de langue, les figures de style avec ses comparaisons contextualisées, « son rire de chacal », « Ratatinée de peur, comme une vieille outre vide oubliée au soleil », « Le temps (…) avait filé à la vitesse d’un serpent dans le désert », « têtues comme des chamelles », son renouvellement des clichés, « crevette de bénitier », avec le tempo du récit, heurté sur la mer démontée, alerte sur les chemins de Libye dans les taxis-brousse, les containers, les quatre- quatre endiablés. Des références bibliques ponctuent l’ouvrage : des épigraphes en tête de chapitres, « N’aie pas peur des souffrances que tu es sur le point de subir. Voici, le Diable continuera à jeter en prison quelques-uns d’entre vous, pour que vous soyez pleinement mis à l’épreuve, et pour que vous ayez de la tribulation (…) Montre-toi, fidèle, même jusqu’à la mort, et je te donnerai la couronne de vie ». « Livre de la Révélation, II, 10 » , mise en abyme de l’apocalypse vécue par les passagers, imprégnée toutefois d’espoir. Même au fond de l’abîme le plus épouvantable s’ouvre une issue lumineuse. Il y a toujours l’espoir au bout de la route, la Vie continue. Sur la terre ferme enfin atteinte, la solidarité, l’amitié, la joie, le sourire s’imposent. La justice est rétablie. La plupart des sanguinaires passeurs sont arrêtés. Des références bibliques circulent aussi dans des comparaisons issues d’esprits empreints de religion (« la terre, elle, semblait frappée de malédiction. Elle était devenue aussi stérile que le ventre de Sarah, la femme d’Abraham, avant que Hachem, dans Son immense compassion, ne décide de la bénir et ne lui permette de procréer », « A moins de creuser une tombe et de s’y enterrer. Comme Caïn tentant en vain de fuir l’ire de Hachem, après avoir assassiné son frère jumeau Abel, dédramatisa Chochana »), prières ferventes de passagers effrayés, angoissés par les coups de boutoir des vagues, par la cruauté inimaginables des passeurs en réponse à leurs demandes et à leur rébellion, ou confiance en le Très-Haut et foi ardente : « A force d’opiniâtreté, Josué a fait s’effondrer les murailles de Jéricho ». Des clins d’oeil littéraires, (« Comme les animaux de la fable, tous étaient frappés », «  prudence est mère de sûreté »), des références intertextuelles, sceaux de l’écrivain Louis-Phlippe Dalembert, maître en Belles Lettres , sillonnent le récit.

 

L’ouvrage de Louis-Philippe Dalembert est solidement documenté. Les noms des lieux, leurs descriptions rigoureuses, des dates précises ancrent le récit dans une temporalité réaliste. Mais ce roman n’est pas un simple reflet du réel. Le réel et la fiction se rejoignent. De la réalité sociale et historique, du fait brut, de la superposition de l’Histoire, de l’histoire collective et de l’histoire privée, Louis-Philippe Dalembert accède à l’Art. Louis-Philippe Dalembert rédige un ouvrage au tempo alerte, doté de péripéties, de rebondissement, de suspense, d’émotion. Il donne à voir et à vivre une véritable épopée contemporaine : la lutte des plus faibles contre les éléments, contre les forces du Mal, de la destruction et de la mort, véhiculant malgré toute la noirceur de son microcosme l’Espoir en l’avenir. Mur Méditerranée est le réceptacle des absents, l’écriture donnant vie à tous les disparus afin de ne pas les plonger dans l’oubli.

 

(1) expression de Victor Hugo

 

Une analyse écrite en hommage à un beau livre, à un écrivain apprécié et à tous les MNA rencontrés : des jeunes admirables, pleins d’espoir, avides d’apprendre et de réussir qui m’ont profondément marquée : Daouda, Aboubakar, Mohamed, Hamadou, Myriam, Fanta et les autres.

 

Pour avoir une idée des autres ouvrages de Louis-Philippe Dalembert :

 

Avant que les ombres s’effacent

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2017/03/...


 Noires blessures

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2017/03/26/avant-que-les-ombres-s-effacent-5926190.html

 

Histoires d’amour impossibles…. Ou presque.

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2007/11/...



 Ballade d’un amour inachevé

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2013/07/...



 

L’Ile du bout des rêves

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2007/10/...



Les dieux voyagent la nuit

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2011/01/...



 Rue du faubourg saint-Denis

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2005/11/...



 

 

 

 

10:12 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

29 décembre 2019

Bonjour la Vie !

Bonjour la Vie !

Catherine Mauger-Trouiller

Editions BoD (2019)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

Des poèmes et des illustrations se répondent

 

Bonjour-la-Vie image.jpgBonjour la Vie ! Catherine Mauger-Trouiller salue la Vie et l’honore avec un titre exclamatif rayonnant, joyeux, optimiste, concrétion de ses poèmes, hymne à la Vie sous toutes ses formes, épiphanie de la Vie et de la Nature. Chacun de ses textes est un instantané, la saisie de fragments de temps éphémères et précieux, de lieux remplis de souvenirs, d’émotions, de sensations. Elle saisit l’éclair des instants et les fixe dans des tableaux constitués de mots et de couleurs. Sons et couleurs se conjuguent et communiquent. Face à face, dans l’espace du recueil, mots et peintures se répondent, en harmonie de tons et de thèmes. Ecouter, regarder, voir les textes et les images reliés au rythme des saisons et de la vie.

 

Une poétique du végétal, de l’animal, du minéral

 

Catherine Mauger-Trouiller évoque les lieux de l’enfance heureuse perdue puis retrouvée, nature féerique empreinte de nostalgie, le jardin et son « portillon en fer rouillé », ses fleurs discrètement personnifiées, « La rose trémière verticale et altière./ Le lilas violet sur la grille appuyé. / La violette blottie tout contre le pissenlit. / L’aubépine déversant son miel odorant ». Fleurs, femme orgueilleuse (« altière») ou tendre (« blottie»), homme nonchalant, langoureux, (« appuyé »). Sensations visuelles, gustatives, olfactives, auditives, avec les allitérations joyeuses en « i », se tricotent entraînant dans un univers esthétique, léger, aérien pour  « se laisser porter sur les ailes d’un papillon », sur les ailes de la Poésie. Catherine Mauger-Trouiller donne à voir et à entendre toute une poétique du végétal, de l’animal, du minéral, leur beauté, leur pulsation de vie. Percevant la beauté dans la vie la plus minuscule, elle poétise un humble et insignifiant insecte comme le grillon, un prosaïque bernard l’hermite, un « papillon aux ailes de feu ». Elle part du plus petit, l’insecte, pour accéder au plus grand, le héron cendré, puis à la fabuleuse licorne. Inscrits dans le cycle naturel, ces êtres vivants offrent la beauté de leur musique (« Au clair de lune et des étoiles / un grillon solitaire s’attarde sur le seuil de sa porte, / frotte ses élytres et stridule, stridule, stridule … Pendant des heures durant, berce la nuit de son chant »), de leur apparence comme le « ver à soie tiss(ant) son habit de lumière », ou le « héron cendré au long cou, / si élégant dans (sa) redingote grise / frangée de blanc, ourlée de noir ». La poétesse saisit ce que l’habitude empêche de voir, nous faisant accéder, du réel le plus simple, à la beauté la plus fabuleuse et la plus merveilleuse.

 

Un « royaume de lumière »

 

Ses poèmes sont reliés au rythme des saisons, au rythme de la vie. « La roue tourne...La roue tourne... », la vie avance, la narratrice, dans une vie parfois ombragée, progresse, toujours animée par la confiance, l’espoir, une vision positive : « Dans le noir ténébreux j’avance / vers une sortie inconnue, lumineuse et certaine ». Les humains au comportement irresponsable nuisent à la terre : « La terre est exploitée. / La terre est maltraitée. / La terre est menacée ». L’anaphore lyrique prouve la lucidité de la poétesse. Mais elle ne dramatise pas, elle choisit l’humour, un ton enfantin, des onomatopées, sifflements de chat en colère, concrétisation visuelle de ses griffes,  pour dire la révolte du volcan personnifié : « Alors je gronde, je gronde… dans mon for intérieur. / Rrrfff… Rrrfff … Rrrfff… / Et puis, tout d’un coup, je crache ma colère / pour rétablir l’équilibre de la terre ! ».

 

« La Vie en poésie a coeur d’enfant »

 

« La Poésie est langage de l’âme » confie la poétesse. La Poésie est l’essence de l’Etre, la voix du coeur, la voix de l’enfant sommeillant en chacun des humains, à délivrer, à affranchir. L’enfance : l’innocence, l’authenticité, ce moment où le monde n’est pas investi par médaillon de pierre.jpgl’utilitaire. Dans l’image liminaire du recueil : un gracieux médaillon de pierre emprisonne le visage charmant d’une fillette dont l’artiste seul entend la voix : « Michel-Ange entend / dans le marbre sculpté / la voix de la vie emprisonnée.// « Libère-moi ! » // ricoche la voix / sur le tambour du coeur ». Voix donnée à entendre par Catherine Mauger-Trouiller dans un court texte où la mise en page isole et met en valeur l’injonction. Fillette adorable et mignonne donnée à voir sur une photographie, libre, ayant « décidé » du lieu où elle pourra croquer une pomme. Lili ? . « Lili et la Vie », titre du chapitre. Lili EST la vie. Lili dessine, Lili s’exprime, Lili agit. Le haïku final, « Et l’enfant aux yeux d’or rit aux éclats ! / Délivre la Vie. / Libère l’oiseau en cage... » et l’aquarelle de l’oiseau en vol matérialisent cette libération de la voix, de la Vie de la poétesse faisant parler l’enfant enfouie en elle.

Catherine Mauger-Trouiller pose un regard pur et neuf sur la Vie : le regard de l’enfant. Comme chez Hugo, dans la nature, tout vit, tout possède une âme. La poétesse pense l’univers sur le modèle de la palingénésie : « le manège des saisons », l’éternelle renaissance des plantes, des fleurs, des insectes. Elle fait vibrer la Vie et la beauté par l’art de ses vers, le flux de ses phrases, la coulée de ses images, son souffle poétique. Des anaphores incantatoires, des allitérations et des assonances, des mots repris ou valorisés par l’accent rythmique se colorent dans la plénitude, échos au tempo doux et chantant de sa pensée, de son âme et de son humanisme.

 

 

 

 

Les autres recueils de Catherine Mauger-Trouiller :

 

L’âme, échanson de l’esprit

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/apps/search/?s=L...

 

A la fenêtre de mon âme

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2019/02/...

 

La rose du coeur me l’a dit ce matin

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2019/06/...

 

 

 

09:22 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1)

22 décembre 2019

James Skar. La quête du pouvoir

Jean Emile Seyne

James Skar
La quête du pouvoir

Editions Baudelaire (2019)

 

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

La galaxie Shepèsienne

 

Image James Skar.jpgJames Skar. La quête du pouvoir de Jean Emile Seyne emporte le lecteur dans un ailleurs surprenant, dépaysant, inattendu, loin, très loin de son univers habituel et quotidien, loin de son mode de vie, de ses codes, renversant ses horizons d’attente, tricotant l’invisible et le tangible, le rêve, l’imaginaire et la réalité, faisant éclater le rationnel dans un maelstrom épique et fantastique d’actions, de combats, de luttes. Il l’embarque dans la vie et les aventures de deux frères James et Weill Skar, âgés de vingt et un et vingt trois ans, vivant avec leurs parents dans « une maison modeste au centre d’un quartier riche », dans une ville aux « multiples gratte-ciel qui mélangent des structures de pierre, de métal et de verre », appartenant à l’une des « trente-quatre planètes habitées, dans la galaxie Shepèsienne ».

 

La vie dans la galaxie Shepèsienne

 

Ces jeunes gens mènent une vie tranquille semblable à celle des garçons de leur âge. Dans leur société, tout jeune, à partir de vingt ans, « voit apparaître un pouvoir en lui (…) de la télépathie, de la téléportation, du mentalisme ou bien d’autres ». A sa majorité, une puce d’identité est implantée dans sa colonne vertébrale. Cette puce « stocke (….) les données administratives, médicales, bancaires ainsi que des événements mémoriels (...)» de son porteur. La carte d’identité ou l’argent sont inutiles : « la puce fait tout ». Mais elle permet aussi de localiser la personne maintenue sous une surveillance constante, de savoir à tout moment ce qu’elle fait. « La puce est un traceur visible sur les réseaux gouvernementaux ». La vie privée, la liberté sont remises en question dans ce cosmos totalitaire.

 

« Un sans pouvoir »

 

Or James personnage rêveur, altruiste (« Comme toujours, il ne pense pas à lui. Le sort de son entourage pour lui est plus précieux »), pas très satisfait de sa vie peu « épanouissante », à sa grande inquiétude, n’est doté d’aucun pouvoir, ce qui sera découvert lorsqu’il effectuera son service militaire. Situation absurde, impensable et impossible dans son univers : « Ne pas avoir de pouvoir est un phénomène qui n’a jamais été expérimenté dans ce monde. Sans cela, il n’y a pas d’existence dans les codes des sociétés gouvernementales ». Il est différent dans un monde où la différence n’est pas tolérée : « James est considéré comme dangereux (…) par le simple fait qu’il doit représenter quelque chose de différent d’un Shepèsien ».

Son avenir étant en jeu, il est impératif que son état devienne conforme à celui imposé sur sa planète. Les démarches entreprises pour régulariser son statut mettent sa famille en danger. Leur vie bascule. Ils doivent fuir. Pour être aidés, il faut retrouver Gus, un homme venant « des mondes libres ». Lors de leur fuite, ils découvrent avec surprise un monde passé et présent qu’ils ignoraient. Les sociétés disparues possédaient des technologies beaucoup plus avancées que la leur : « C’est déroutant d’imaginer qu’il y avait des technologies plus avancées il y a un demi-millénaire ». Ils vivent alors de nombreuses aventures dangereuses, rencontrent des entités, des humanoïdes, des êtres hybrides, des personnes mi-humaines, mi-machines (« La mystérieuse femme fait apparaître une armure sur elle avec des lames de combat greffées aux avant-bras. De grandes ailes noires se développent en un clin d’oeil à distance de son dos »), évoluent dans des lieux incroyables, des mondes alternatifs, parallèles … James connaît alors enfin ses origines et tous les secrets qui les entourent. Le lecteur comprend progressivement avec lui en quoi consiste « la quête du pouvoir », titre de l’ouvrage.

 

La littérature fantastique, la science fiction, la « fantasy 

 

Dans James Skar. La quête du pouvoir, des êtres évoluent dans des temps et des espaces fictifs où interviennent des technologies ultra sophistiquées. Jean Emile Seyve fait exister par la magie des mots ce qui n’existe pas : des univers, des planètes, des sociétés, des modes de vie, de pensée, d’action. Les êtres sont entraînés dans un tourbillon d’événements bruyants, ébouriffants. Des éclairs détruisent tout sur leur passage. Des trains progressent « jusqu’à mille kilomètres à l’heure ». Des avions animalisés suggèrent la rapidité, l’étrangeté, la menace, concrétisant l’angoisse ressentie dans cet univers hors norme où les machines s’imposent, thème obsédant de la littérature fantastique, de la science fiction, de la « fantasy »  : « Il a juste le temps de voir l’appareil se poser dans la cour. Le grand aigle au ventre imposant plie ses ailes avant de toucher le sol. Le feu des quatre bras moteurs ne manque pas de carboniser à moitié du jardin ». La vitesse devient une arme avec Carry, « la déesse de la vitesse ». De véritables combats de titans se déroulent sous les yeux du lecteur. La prolifération des verbes d’action, de mouvement, les tournures emphatiques, les adjectifs et les comparaisons hyperboliques, (« L’approche est époustouflante », « une vitesse fulgurante », « l’appareil traverse les kilomètres comme une météorite »), les énumérations concrétisent l’impression de vélocité, de violence, de force, de puissance des combats épiques et donnent un tempo dynamique au texte, une sensation de précipitation, de célérité.

 

Un véritable jeu vidéo

 

James Skar. La quête du pouvoir, un ouvrage doté d’illustrations en noir et blanc donnant à voir ces univers fantastiques, ses machines, ses personnages, ressemble à un film, à un jeu vidéo : « Il a l’impression de se retrouver dans un jeu en voyant toutes les lumières des tirs filer dans le brouillard ». Le dernier chapitre ne s’intitule-t-il pas « Fin de partie » ? Le mystère, le suspens, les rebondissements, les retournements de situations, des êtres surnaturels, fabuleux, l’abolition des frontières entre le réel et l’imaginaire qui font vibrer le roman passionneront les adolescents et les jeunes.

 

 

14 décembre 2019

A l'assaut du bonheur

A l’assaut du bonheur
Annette Lellouche
A5éditions (2019)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

Des problèmes existentiels

 

Image à l'assaut.jpgDans son ouvrage, A l’assaut du bonheur, Annette Lellouche s’intéresse avec empathie et délicatesse à des vies individuelles, à des histoires de familles soulevant des problèmes existentiels : l’amour, le couple, le bonheur, l’homosexualité, le regard de l’Autre …, plongeant le lecteur dans le quotidien et la réalité. Annette Lellouche : une écrivaine, loin des clichés et des préjugés hantant certains esprits, essaie de comprendre des situations pas toujours évidentes à vivre à travers l’histoire de ses différents personnages.

 

Matéo, Julien et les autres

 

Matéo et Julien embarquent pour la Sardaigne où ils se sont rencontrés il y a cinq ans dans une boîte de nuit. Matéo, accoudé au bar, s’ennuyait quand il vit sur « la piste de danse un jeune homme gracile se déhanch(er). Tout son corps désinhibé, sous les feux des lumières qui balayaient le plancher rouge et l’auréolait d’une beauté irrésistible, ( qui) lançait une invite à danser ». Une attirance irrésistible ! Le coup de foudre qui frappe à la porte du coeur de deux hommes mariés trop tôt, très vite divorcés. Julien, père d’une fillette Elisa, entretient des relations conflictuelles avec la mère de son enfant dont « la haine (…) et plus exactement (l)’ homophobie n’(ont) pas de limites ». En ce qui concerne Matéo, sa génitrice, Véronique, était « une amie commune d’enfance » de son père Serge et du père de Julien dont elle était la maîtresse. Il a été « difficile pour Julien d’accepter de ne voir en son géniteur qu’un traître, celui qui rencontrait dans un parc sa maîtresse et le fils de celle-ci, Matéo ». Des relations entre les deux familles sont tissées depuis longtemps sur des bases chancelantes et pas toujours très saines.

Autour de Matéo et de Julien gravitent leurs mères et leurs ami (e) s : Elsa, la mère de Julien, divorcée de Serge, et toujours amoureuse de François, un coup de coeur de jeunesse. Elle rêve de raviver les flammes de leur amour, d’être enfin heureuse.

 

La vie et ses aléas

 

Les histoires de chacun des protagonistes s’entrecroisent. Des histoires simples de l’existence de tout être humain. La quotidienneté, la banalité de la vie avec son ennui et ses agréments, ses larmes (« Elle renifle et déglutit comme pour résorber sa déception. Elle sent monter ses larmes ») et ses rires (« Ils rient comme deux enfants »), ses peines et ses joies, ses haines (« Elle n’en rate pas une pour cracher son venin ») et ses amours, et l’explosion de moments intenses à savourer,   (« Il est gourmand de la vie et ne se refuse rien »), comme une discussion avec son enfant autour d’un délicieux repas (« Mère et fils, dans une parfaite harmonie, vivent l’instant magique qui les réunit autour d’un bon dîner »), un apéritif partagé avec une amie (« Les flûtes sont claquées sous des sourires complices et vidées d’un trait ») brisant la routine et permettant de vivre des instants de bonheur. Le bonheur n’arrive pas fortuitement, il faut le chercher, être capable de le voir, de le saisir : « La raison lui chuchote que le bonheur ne s’impose pas de lui-même, il se conquiert ». Le bonheur est avant tout un état d’esprit. Il faut comme l’écrit Elsa, partir « à l’assaut du bonheur », point d’orgue du titre annonciateur d’un ouvrage aux personnages pugnaces, combatifs, prêts à affronter et à vaincre les désagréments de l’existence.

 

Des focalisations internes donnent à voir les pensées, les ressentis, les interrogations des personnages. Elsa, avec Julien et Matéo, tient une place importante dans le roman et sert souvent de point focal. Femme « conventionnelle », nourrie de préjugés à l’égard de l’homosexualité, elle refuse de comprendre la relation qu’entretient son fils avec un homme. Elle ne l’admet pas. Elle culpabilise, s’interroge sur les défauts de son éducation, sur ce qui « mène à l’homosexualité ». Puis progressivement, elle évolue. Julien, quant à lui, a peur du regard des autres dans une société où « la liberté des mœurs n’est pas encore à l’ordre du jour ». Mais graduellement, ils vont dédaigner les « qu’en dira-ton », s’autoriser à être eux-mêmes, imposer leur façon d’être, bousculant les préjuger. Ils vont « prendre (leur) vie en main », « repartir à zéro ».

 

Dans un roman polyphonique et réaliste, rythmé par les paroles des chansons d’Aznavour et d’Edith Piaf, Annette Lellouche pose des questions ontologiques sur l’Homme, sur sa liberté de vivre comme il l’entend, sur l’aspiration au bonheur. Sa fiction ancrée dans le monde réel, dans la France de 2019 avec ses gilets jaunes sur les ronds points, dans les pays comme Israël qui « ont aboli la loi contre les gays », révèle une sociologue et une psychologue. Annette Lellouche soulève le problème de l’homosexualité donnant à voir avec naturel, sensibilité, pudeur l’amour entre Julien et Matéo, montrant que la société s’ouvre difficilement mais progressivement à l’altérité. Etre soi-même, se « débarrasse( r ) de ses démons » est la clef du bonheur. Sans prétention, avec générosité, l’écrivaine donne une leçon de vie au lecteur dans un ouvrage à la lecture plaisante.

 

 

D’autres livres d’Annette Lellouche :

La clef de l’embrouille

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/apps/search/?s=a...

 

Charles et Aurélien

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2014/01/...

 

Gustave

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2013/04/...

 

Lettre à pépé Charles

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2013/06/...

 

La Miraculée

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2018/01/...

11:46 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

09 décembre 2019

Rage de mots

Rage de mots
Alain Flayac

Poésie

Editions les Plumes d’Ocris (2019)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

Des mots à vif

 

Image alain.jpgRage de mots, un titre annonciateur d’une explosion d’émotion, laissant présager un poète, Alain Flayac, animé d’une frénésie de mots, d’une brûlure intense, d’un ressenti impétueux. Un titre où apparaît la révolte donnée à voir et à éprouver, lors de la lecture des textes, par des mots à vif dotés d’une grande densité et d’une force extrême : armes ou caresses synthétisées par ces vers « je suis une bombe d’amour/ Qui va vous péter à la gueule », révolte contre la pollution, la misère, la violence (« Survivants, misère, / mamans battues, viols, / guerre, / pétrole. // La haine sur le toit du monde / a imposé son drapeau »), contre un monde englué dans les dangers de toutes sortes et l’asservissement (« Au bord de la falaise / L’humanité a peur / De la nature qu’elle lèse / A grands coups de terreurs .(…) Du poison dans nos bouches / Qui nous rendra stérile / Comme les discours qui louchent / Sur des votants dociles. ») ». Mais aussi confiance dans l’enfance prophétesse et l’espoir d’un monde meilleur (« Pourtant vous la ferez / Mes enfants solidaires / Cette fraternité / Avec la si belle terre »). Engagé dans son époque, les circonstances poussent le poète à faire entendre sa voix, ses cris, ses émotions, son ressenti dans chacun de ses poèmes concrétion unique d’un vécu ou d’une sensation.

 

Un lyrisme d’un genre nouveau

 

Chaque poème d’Alain Flayac est un éclat lyrique où un « je » exprime son moi profond, son monde intérieur et le réel quotidien complexe et varié, fragments d’instants grisants, cependant pas toujours commodes. Il délivre une intense présence subjective attentive à l’univers environnant et à son moi le plus secret, naviguant entre les mots esthétiques, recherchés et un langage familier, des intrusions triviales faisant grincer le texte : « La poésie ce n’est pas remuer la merde, / c’est l’épandre pour une future fertilité ». Faire naître la beauté de la laideur. De la noirceur, des épreuves, faire jaillir l’esthétique et l’élévation. Petit clin d’oeil à Baudelaire !

 

Poèmes -chansons, poèmes-musique

 

Alain Flayac entraîne le lecteur dans le tempo entraînant des vers et des rimes. Ses poèmes sont chants et musique, chansons douces et chansons corrosives, écriture et oralité. Ce sont des poèmes-musique comme Kissssssssss : envolée d’allitérations en « s » dans des vers courts, à la scansion très rythmée du rap, à la cadence dansante et entraînante, sensuelle et joyeuse : « Si je siffle mon vers / en susurrant / un son / qui te serre, / si je suis le sens : de ton souffle / dans une dans / sur ton essaim, si le sensuel / de ce signe devient la condition / du sillon (….) ». La mise en page sautillante du poème « j’ » : « J’ai / vraiment / cru / qu’il / suffisait / de sauter / une / ligne / pour / qu’un / poème / émarge / émerge / / et germe » donne un tempo saccadé, moquerie ironique à l’égard du poète lui-même. Des jeux de mots facétieux résonnent, des clins d’oeil pleins d’humour émeuvent et font sourire.

 

Un artisan des mots

 

La plume trempée dans l’humour, Alain Flayac se divertit avec les sons, (« Oh mon phare, oh mon phare, Répare, repars, repère (...) ») tricotant l’homophonie, « A tout à l’heure chérie / Si je ne suis pas parti / en roulette à fleurs / porté par des choeurs », (« choeur » et « coeur », musique et amour), « Il suffit de sauter une ligne / pour faire boire un vers ! », créant des expressions («  mon après-mimi »), jouant avec les allitérations, les alliances de mots (« un collier de bisous »), les niveaux de langue. Bref, il joue avec les mots et les fait jouer : « Tu n’es que poésie, / Mélodie des mots dits », la poésie, la mal aimée (« elle vit le mépris, la poésie »), chant des mots donnés par des poètes insuffisamment reconnus, trop souvent méprisés, poètes maudits révoltés et provocateurs.

 

Un être total

 

Le poète ne se contente pas de jouer, il lance des messages, tisse des thèmes comme l’amour, la haine, l’exclusion, la pollution…, dénonçant tout en gardant l’espoir. C’est un citoyen à la conscience aiguë. C’est un père aimant, (« Ce que j’ai de plus cher, / Vit à Paris, mon frère. // un mètre cinquante-neuf / Pour quarante-cinq kilos, / Elle aime bien les teufs, / Les concerts, les expos. // Ce que j’ai de plus beau / Sourit dans le métro. //, Quand vous verrez ma fille (….) »). C’est un amant : « Sens-tu mes mains fébriles / s’ensorceler / sur la houle / de ta chair ? ». C’est aussi un poète qui ne se prend pas au sérieux : « Les autres poètes / du vingt-et-unième, / je peux pas / je peux pas, c’est tout ! // Je n’arriverai jamais, / à m’insérer, dans le cercle.// Je ne gagnerai jamais / de concours de prosodie / et ma vitrine / pour les prix / restera, vide ». Le poète n’est pas dans sa « tour d’ivoire ». Il se confronte au monde et embrasse la Vie.

 

L’écriture à fleur de mots, à fleur de peau d’Alain Flayac ne peut laisser indifférent. Lecteur, laisse toi emporter dans son univers !

 

 

 

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03 décembre 2019

Déni. Mémoire sur la terreur

Déni
Mémoire sur la terreur

Jessica Stern

Traduit de l’anglais par Anna Gibson

Des femmes. Antoinette fouque (2019)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

image déni.jpgUn parcours professionnel et personnel

 

 

 

Déni. Mémoire sur la terreur est comme l’indique ce titre l’aboutissement d’un travail sur la dénégation, le traumatisme et la peur immense et douloureuse causée par une maltraitance. Ce mémoire intime et solidement documenté a été rédigé par Jessica Stern. Cette professeure d’université, « spécialiste (reconnue) du terrorisme », au parcours professionnel d’exception, rigoureuse, « obsédée par la vérité  (…) sceptique par nature à l‘égard des faits établis », observe et s’observe avec acuité, effectuant une véritable auto-analyse en se remettant sans cesse en question. Dans le cadre de son travail, entre autres pour le Conseil de sécurité nationale, elle interroge tout d’abord des terroristes puis des victimes de différentes formes de violence.

Dans son mémoire où elle établit avec professionnalisme et subtilité des liens entre son traumatisme, celui des victimes de la Shoah (« J’allais connaître , à une toute petite échelle, l’indifférence des Muselmänner, ce mot qui dans le jargon des camps désignait les prisonniers qui avaient perdu tout espoir, qui ne se battaient plus pour rester en vie ») et d’anciens soldats, Jessica Stern tricote son vécu passé et présent et ses enquêtes sur la violence, sur les victimes de sévices et sur leurs agresseurs. Mettant en relation sa vie personnelle et sa vie professionnelle, elle se confie tout en donnant la parole aux victimes et aux auteurs d’actes barbares. Elle veut comprendre les causes du mal et de la violence, comprendre autrui et se comprendre elle-même. En effet, elle porte un passé personnel et familial très lourd : orpheline de mère à trois ans, elle a subi des attouchements de la part de son grand-père, « un vieux dégoûtant » bien que brillant médecin , elle est aussi « la fille d’un réfugié de l’Allemagne nazie (….) et une victime de viol » à quinze ans. La mort précoce de sa mère, le passé de son père lié à la Shoah sont des sujets tabous. La relation entre la fille et son géniteur est figée dans les non dits, l’impossibilité d’échanger. Après le viol, l’enfant, sa famille, la société, la police sombrent dans le déni, «  (…) la collectivité tout entière était en situation de déni » : solution de facilité et de protection.

 

L’ESPT

 

L’adolescente, traumatisée, désormais privée de sensibilité, se replie sur elle-même : « Je sens un vide. Quelque chose a été découpé au couteau et retiré en moi pendant cette heure-là – ma capacité d’éprouver la souffrance et la peur ». Elle cauchemarde : « Petite, j’avais un rêve récurrent, qui m’a suivie à l’école élémentaire. Celui d’une écoeurante limace blanche et molle qui s’approchait de moi. Aujourd’hui encore, une bile nauséeuse me monte à la gorge et je me sens enfermée dans une prison de rage et d’effroi ». Elle a des réactions paradoxales. Certaines odeurs, certains bruits ou l’absence de bruit provoquent en elle dépression, intense angoisse, « une périlleuse torpeur »… « Mais dans les situations de danger réel, (elle) garde (son) sang-froid ». Surtout elle se tait. Elle ne dit rien sur le viol, remplie de honte, se sentant coupable, avilie, souillée, obéissant encore inconsciemment à son agresseur qui l’a réduite au silence sous la menace d’une arme. A l’instar d’autres enfants abusés sexuellement, de vétérans du Vietnam, de soldats américains de retour d’Irak traumatisés par des conflits belliqueux, elle souffre d’ESPT (« état de stress post-traumatique »), ce à quoi elle ne croit pas au début, considérant ce diagnostic « comme un concept à la mode ». Or, des symptômes semblables : réactions de stress, d’angoisse, mutisme, somnolence, souvenirs d’odeurs  (« Pour moi, la terreur sent l’eau de Cologne bon marché (….) C’est maintenant seulement, en écrivant cette phrase, que je me souviens d’avoir dit, en réponse aux questions de policiers, que mon violeur sentait de l’eau de Cologne )... se retrouvent chez les diverses victimes de violence. Il est important de savoir les déceler, de les comprendre pour les prendre en charge. En effet, certains de ces martyrs deviennent à leur tour violents et vont jusqu’à reproduire ce qu’ils ont subi.

 

Victimes et bourreaux : des mots pour le dire

 

Suite à d’autres viols au « mode opératoire très similaire », la police a ré ouvert « une enquête vieille de trente-trois ans ». C’est à ce moment-là que Jessica Stern, cinquantenaire, décide d’effectuer des recherches, de parler (« Toute ma vie, j’ai écouté et je me suis tue./ Mais maintenant je vais parler ») et d’écrire un livre sur le déni et la terreur. Elle enquête : « Je sais que mon violeur est mort. Mais j’ai besoin de savoir qui il était. Si je peux le comprendre, je peux me débarrasser de lui ». Après avoir rencontré des personnes ayant côtoyé son violeur, elle découvre sa personnalité : un être complexe aux multiples visages dont des prêtres pédophiles ont abusé. Elle éprouve tout à la fois pitié et rage à son égard. Elle tente de comprendre les causes de sa violence puis, un peu plus tard, elle élargit ses recherches sur les causes du terrorisme. « Presque tous (les terroristes) évoqu (ent) un même facteur récurrent : l’humiliation ».

 

Ayant elle-même subi l’insoutenable, Jessica Stern comprend (dans le sens étymologique du terme « prendre avec ») le retentissement intense de la violence sur le psychisme d’un être. Sa gestualité , croiser les jambes pour protéger son intimité (« Et maintenant que j’ai révélé mon viol, nous avons également la présence de mon vagin violenté. Je croise les jambes en écrivant ce mot. J’abrite mon vagin derrière un bouclier solide »), l’impossibilité de lire à son domicile les écrits des autres filles violées («  Je m’aperçois une fois de plus, que je ne peux pas lire ça chez moi »), les métaphores, les comparaisons utilisées révèlent son vécu passé obsédant et la puissance de son traumatisme  : les haricots de Lima deviennent « de petits prépuces ridés », les doigts d’un homme sont « semblables à des pénis », l’odeur de l’huile de poisson est « proche de celle du sperme »... Le lecteur, tout comme l’explique le père de la narratrice, peut dire lui aussi « Je n’avais aucune idée de ce qu’était un viol (….) Je l’ai appris pour la première fois en lisant le compte rendu du tien » et concevoir cette sombre réalité, la connaître. Les mots entrent en lui. Immergé dans cette insoutenable réalité, il est concerné, sent ce que ressentent les victimes qui ne sont pas de simples statistiques.

 

Les descriptions réalistes, précises, quasiment chirurgicales, sans complaisance de cet acte infâme subi, bouleversent, révoltent. Jessica Stern est souvent sur le fil du rasoir, oscillant entre une immense rigueur professionnelle et la passion, l’émotion, la rage même. Devant l’incompréhension d’un psychiatre qui qualifie de « relations sexuelles » un viol (« Un psychiatre confirmé peut-il réellement soutenir qu’un violeur armé ayant eu sous la menace des ‘relations sexuelles’ avec une jeune fille ne lui a ‘fait aucun mal’ ?  ») elle explose : « Intérieurement, je me vois abattre une batte de baseball sur sa tête remplie de science ; je me vois lui exploser le crâne, bousiller son cerveau confus et maléfique (….) J’abats aussi ma batte sur la partie de lui qui avait des relations sexuelles ». Elle exhibe ses « pensées honteuses afin de mettre en garde les violeurs du futur et ceux qui les protègent ». Honteuse de ses propres fantasmes, elle sait cependant qu’il est nécessaire de les crier au monde pour aider les victimes, pour éliminer le déni. Elle parle pour ceux qui n’ont pas de voix : « (…) je dois écrire ce livre. Je dois prendre la parole pour celles et ceux qui ne peuvent pas parler ».

 

« La fin d’une ère de déni »

 

Au fil des pages, l’ouvrage évolue, après les images sombres des premiers chapitres, les couleurs, la lumière l’emportent. Jessica change, elle perd sa « tolérance pour leur douleur » (la douleur des enfants brutalisés).Les relations entre le père et la fille se transforment positivement. Tous deux peuvent s’entretenir et échanger sur leur passé proche et lointain. Ils ne sont plus dans le déni : «Nous voilà donc, mon père et moi, à parler librement de la mort de ma mère et de mon viol, comme s’il n’existait plus de sujets tabous. Cela me fait l’effet de la fin d’une ère. La fin d’une ère de déni. Mes pieds peuvent enfin se poser, en sécurité, sur le sol ». La parole est libératrice. Jessica Stern voit désormais la beauté de la vie sans crainte.

 

Ces dernières années, les violences faites aux femmes, aux enfants, le terrorisme sont largement médiatisés. Il est important d’en connaître l’expertise, les causes et les conséquences. Avec de nombreux exemples, des études solides, une auto analyse comme guide, Jessica Stern dans Déni. Mémoire sur la terreur présente tout à la fois un irréfragable et dense travail d’experte et de victime utile pour des étudiants, pour l’univers de la psychologie, de la philosophie, de la sociologie, de la justice et aussi pour les lecteurs néophytes en la matière. Déni. Mémoire sur la terreur est un ouvrage instructif et aussi captivant.

 

 

 

 

 

 

 

 

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26 novembre 2019

L'envol du sari

 

L’envol du sari

Nicole Giroud

Les Escales (2019)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

Le déclic romanesque 

 

  image envol.jpg Quentin, le narrateur principal du roman de Nicole Giroud, L’envol du sari, est un écrivain sans grande ambition, « un voleur de la vie des autres qu’il fixe dans ses livres ». Ses romans dépourvus de   « valeur littéraire » se vendent cependant bien. Mais la médiocrité de son art déçoit Chloé, son épouse, assistante de direction dans la maison d’édition où il publie: elle « avait rêvé pour (lui) d’une grande carrière médiatique ». L’admiration d’Amandine dont sa femme « ne l’ (a) jamais gratifié », - jeune stagiaire de la société d’édition -, et la grâce de ses vingt-deux ans séduisent Quentin le poussant à l’adultère. Le couple éclate. Au même moment, le père de Quentin, - ce dernier ignorait la gravité de son état de santé et le délaissait égoïstement -, meurt. Ce décès inattendu écrase Quentin de remords et de culpabilité. Le romancier se « réfugie (alors) à la Roche-sur-Foron dans (l)’appartement » du défunt. Il erre. Il végète, l’inspiration ne venant pas. Mais un événement va bouleverser sa vie et son travail d’écrivain : « J’étais démoralisé et je traînais lamentablement dans cet appartement que je n’avais jamais aimé, lorsque se produisit l’événement apparemment insignifiant qui allait bouleverser ma vie ».

 

L’événement catalyseur 

 

    Un « archéologue spécialisé dans les restes des catastrophes aériennes » (….) donne (...) une conférence dans la petite ville où (notre écrivain ) touchai (t) le fond ». Il évoque deux avions indiens, le Malabar Princess et le Kangchenjunga. A seize ans d’intervalles, en 1950 et en 1966, ces avions partis de Bombay s’écrasent dans le massif du Mont-Blanc. Les causes de ces tragédies entourées de mystères restent inconnues. Désormais la fonte des glaces due au réchauffement climatique laisse apparaître des vestiges de corps, des vêtements, des bijoux, des documents mais aussi des secrets diplomatiques. Lors de sa conférence, l’aventurier alpiniste explique qu’il « ne se contentait pas de ramasser ce qui pouvait l’être : bijoux, papiers, carcasse d’acier ; il essayait de reconstituer des existences. Il cherchait également à comprendre pourquoi et comment les deux avions indiens s’étaient écrasés au même endroit dans le massif du Mont-Blanc. Il parla de secrets d’État, de pièces militaires confisquées par les carabiniers, presque de conspiration ». La guerre froide sévissait alors. « Le professeur Homi Jehangir Bhabha, le grand spécialiste de l’énergie nucléaire indien (…) était à bord et (…) devait assister à une conférence sur le désarmement nucléaire à Vienne ». Un immense mystère entoure cette sombre tragédie, mais ce ne sera pas l’élément catalyseur de l’écriture de Quentin !

 

Une femme à l’irréelle beauté

 

    L’intervention de l’orateur, l’exposition et surtout la présence d’une femme belle, distinguée et élégante,  une « Parsie (sans aucun doute possible. Elle appartenait à cette communauté venue de Perse par la mer d’Arabie il y a plus de mille ans pour continuer à pratiquer la plus ancienne religion du monde, le zoroastrisme ») profondément bouleversée par la présence d’un sari, (« un sari rose intense avec des oiseaux brodés d’or épinglé sur fond gris ») exposé dans une vitrine, stimulent l’imagination de Quentin. Il enquête puis apprend que le corps intact d’une femme nue merveilleusement belle a été retrouvé. Cette splendide femme, femme statue, femme bijou, irréelle, mystérieuse, fascinante, hante Quentin jour et nuit, allume en lui un feu ardent, comme le concrétise sa description, espèce de refrain réitéré au fil des pages : « Belle Indienne nue dans la neige, vêtuesde ses seuls bijoux : / Une longue tresse couvrant le sein droit, les lobes des oreilles incrustés de diamants. / Une chaîne en or autour du cou et des bracelets en or au poignet droit. / Une bague avec une grosse émeraude à l’annulaire gauche ». Cette femme merveilleuse, souvent donnée dans le mouvement tournoyant de la danse, apparition divine à la beauté surnaturelle, au prénom symbolique, Rashna (« La création ») va devenir le sujet de son nouveau roman : « Cette femme dans la neige avec ses bijoux comme seul vêtement, quel magnifique sujet de roman ». L’écriture se met alors en branle  : les personnages, le thème, les lieux, l’atmosphère, les émotions…

 

La naissance d’un livre

 

    L’élégante femme parsie, Anusha (« beauté du matin »), aperçue lors de la conférence puis présentée à Quentin est en fait la fille de Rashna disparue lorsque l’enfant avait cinq ans. Progressivement, Anusha se livre au narrateur. Une complicité s’instaure entre elle, femme hautement diplômée : « licence, doctorat, post-doctorat, le tout suivi d’une brillante carrière à l’ONU (...) » et le modeste écrivain. Malgré ce hiatus social, des points communs les relient : l’absence lors de la mort du père, la culpabilité… Anusha et l’écrivain cherchent à comprendre le passé. Mais leurs échanges oraux et leurs courriels sont souvent brouillés par des non-dits, des omissions, des souvenirs oubliés, des retours sur ce qui a été refoulé, des digressions. La police d’écriture, la mise en page matérialisent les échanges entre Anusha et Quentin. La confrontation de leurs communications apparaît visuellement. Ensuite Anusha envoie de longues pièces jointes d’abord sous forme de récit à la troisième personne du singulier, au présent, puis à la première personne, lorsqu’elle arrive à s’impliquer davantage, à avoir davantage de recul mais aussi lorsqu’elle est rattrapée par son passé, par sa culture estompée un certain temps de sa mémoire et de son existence : « J’étais devenue étrangère à mon pays ».

 

    Les récits s’emboîtent, se tricotent : ceux du narrateur au passé, sur sa vie personnelle, son vécu, ceux d’Anusha au présent, sur ses souvenirs, son ressenti, ses émotions. Puis les chapitres du roman de Quentin éclosent venant s’intercaler entre ces narrations. Des histoires s’enchâssent, mises en abyme subtiles, des intrigues se lient, des destins se croisent. Quentin met en intrigue les événements racontés bouleversant la chronologie en fonction des souvenirs de la belle parsie.

 

Un ouvrage polyphonique solidement documenté, original et poétique

 

L’envol du sari de Nicole Giroud est un ouvrage solidement documenté proposant un immense apport de connaissances sur l’Inde, sa politique, les Brahmanes, les Hindous, et surtout les Parsies : leurs coutumes, leurs mets raffinés, leur religion et ses rites... Ce roman à voix multiples permet d’appréhender les différentes interprétations du réel, les différents points du vue. A partir d’une réalité livrée à travers le regard de chaque personnage, Quentin revisite la vie de Ranusha, crée un univers, des ambiances, comble les blancs.

    Quentin part d’une tragédie réelle, des souvenirs d’un personnage romanesque, Anusha, de ses ressentis, de ses émotions. Il se sert des mots de la belle parsie puis les nourrit avec son imagination, son style, ses expériences. Les personnes évaporées lors du crash de l’avion se transforment en personnages de fiction, le livre en réceptacle de l’absente. Rashna devient intensément vivante, présente, imprévisible, émouvante, amoureuse de la vie mais en souffrance, en butte à un mari pétri de religiosité et de préjugés. Elle rêve d’une vie libre pour sa fille dans une société traditionnelle engluée dans les interdits religieux  : « Anusha grandira, fera des études, partira. Sa fille est la femme indienne de l’avenir, pour elle c’était trop tôt ». Sa fille deviendra celle qu’elle n’a pas pu être. Chaque mot est la matérialisation des battements du coeur de Rashna. L’écriture lui redonne vie et indirectement à toutes les « victimes de (la) catastrophe aérienne ». Elle rend inoubliable l’inacceptable dans un univers romanesque où se frôlent l’horreur (le mépris à l’égard des corps non réclamés des victimes « balancés sur le glacier, côté italien », « les morceaux de corps (….) jetés dans les crevasses ») et la beauté, l’insupportable réalisme et la poésie. Nicole Giroud donne à voir la complexité humaine : l’avidité et la cupidité, « la curée provoquée par la convoitise » de l’or, des bijoux appartenant aux disparus ; la générosité, la bonté, la tolérance : « mon grand-père (….) dans l’hôpital qu’il avait fondé (…) déplorait que l’on soigne seulement les Parsis, il rêvait d’un immense hôpital pour tous. / ‘Il faut jeter un pont entre les différentes religions’ (...) ». Les personnages, sous la plume de Nicole Giroud, acquièrent l’intériorité et la profondeur des êtres vivants. Rashna, quant à elle, devient œuvre d’art, bijou précieux et fragile. Son univers plonge le lecteur en plein onirisme poétique. La description du pectoral : « Le filet d’or se mit à danser devant ses yeux, un tissage si fin, si soyeux (….). Il reprit le bijou, le fit à son tour scintiller dans la lumière, un ciel doré brillant en plein jour (…) Le silence, et la résille d’or qui danse, mouvements ondulants comme une danseuse sacrée » (...) « l’or coulait toujours entre ses doigts, encore et encore, comme le sable de la mer d’Oman, et les diamants comme les gouttes d’eau dans le soleil... », ruissellement d’or vaporeux, arachnéen, minéralité et liquidité, diaphanéité et luminosité, chatoiement en mouvement emporte le lecteur dans un univers surnaturel et artistique. Les champs lexicaux du flamboiement, de l’éclat, de l’ondulation, des couleurs transforment l’écriture en peinture. Les saris fixés au mur, draperies voltigeantes, (« Il a fait fixer par un artisan la soie en des plis étranges qui remontaient comme des ailes, on aurait dit que le tissu dansait » (…) « La brise a pénétré dans la salle à manger par une fenêtre entrebâillée et les voilages se sont mis à onduler ») se muent en papillons aux ailes colorées et chatoyantes. Les jeux de lumière dispensent un souffle de vie aux saris, ressuscitent Rashna, troublante apparition : « (…) une lampe de laiton brûlait et projetait des ombres dansantes, rouges, bleues, roses, dorées, des ombres où la silhouette légère de ma mère se penchait en une ultime figure du bharata natya ». La palpitation et la beauté de la vie estompent l’horreur mortifère de la tragédie. Nicole Giroud transcende la triste réalité grâce à son écriture et son imagination.

 

Les mystères de la création littéraire

 

    L’envol du sari, panorama de la société indienne ( et de la Haute Savoie !), roman multiple, polyphonique, récits dans le récit, fondé sur les ruines d’une tragédie, roman informatif, historique, roman d’amour, pourvoyeur de suspens et de rebondissements, dont l’écriture capte les fugaces lueurs et vibrations de la vie est aussi un roman sur le mystère de la création littéraire. Il montre les rapports complexes et puissants se nouant entre le créateur et ses créatures. La force du personnage qui s’empare de l’esprit de l’écrivain allant jusqu’à limiter et à diriger sa liberté créatrice. Ordre impérieux du conscient et de l’inconscient, du désir et de l’imagination s’imposent à l’écrivain mêlant réalisme et fiction, horreur et poésie. Les descriptions rendent avec délicatesse la physionomie des êtres , le tremblement fragile de la vie. Le corps de Rashna échappé du temps et de l’espace, femme réelle et irréelle, immatérielle et sensuelle, imaginée et rêvée, semblant sortie d’un conte (« elle semblait tout droit issue (…) d’un conte du Gujarat, avec sa beauté si exceptionnelle et son amour insensé de la vie ». ) devient œuvre d’art, cernée par la luminosité de ses bijoux : « (…) un corps de cire illuminé par l’éclat des pierres et des métaux précieux ». L’art transcende la mort.

 

    L’envol du sari de Nicole Giroud, roman à suspens, à rebondissements, doté d’une immense richesse historique, sociale, humaine, qui se situe dans un rapport magique entre le réel et l’imaginaire possède tout à la fois une vocation ludique, informative et littéraire.

 

 

 

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12 novembre 2019

Amen

 

Amen

Viviane Cerf

Des femmes Antoinette Fouque (2019)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

Le mélange des genres et des registres :

 

cerf-viviane-amen.jpg   Après La Dame aux nénuphars (1), long récit-poème à l’écriture novatrice, Viviane Cerf offre au lecteur un second ouvrage original au titre ironique, (On ne peut, en effet, accorder son assentiment à tout et à n’importe quoi ! ) Amen, tricotant poésie en vers libres, récit et discours, registre familier et recherché, humour  L’autre : il a les bras grands ouverts, il symbolise l’amour universel. Venez à moi petits enfants. Venez à moi. Brrr. Quand on est au courant de certains scandales, on ne peut que frémir »), ironie (« Hors de la lecture, point de salut », « A ma résurrection ») et lyrisme dans un tissu narratif entrecoupé de citations religieuses et littéraires.

    Amen, récit-poème, est l’avatar d’un conte comme l’annonce l’incipit commençant par le conventionnel « il était une fois ». Cet incipit emprunte des éléments au conte traditionnel : un cadre bucolique idyllique, une belle jeune fille en attente du prince charmant, le tout donné avec les clichés élogieux habituels, « teint de porcelaine », « lèvres vermeilles », l’utilisation d’un vocabulaire mélioratif accompagné de nombreux superlatifs valorisants : « charmante petite maison », « douceur suprême », « beauté resplendissante ». Mais très vite, le texte dérape. Le registre ironique remplace le registre laudatif. A la fluence du récit succède un rythme plus dansant créé par la reprise systématique de l’adjectif « charmant » et de ses dérivés : « Le prince charmant est paraît-il passé par là, il fut charmé par la charmante dame à la charmante maison à la charmante voix, la charmante dame tomba follement amoureuse (...)», par des incises redondantes dont seul le sujet inversé change (« du moins le croyait-elle », « du moins le croyait-il »). Puis la chute brutale dans le prosaïsme  avoue la parodie du conte : « Bref, ils avaient envie de baiser ».

 

Une famille conservatrice :

 

    Un couple sans nom, désigné simplement par « Madame » et « Monsieur », sans caractéristiques physiques précises, englué dans le traditionalisme religieux (« Seulement une union qui ne se fait pas à l’aune de la bénédiction divine met l’une et l’autre de ses parties dans un péché mortel / Ils prirent alors la décision de leur vie : se marier, car ‘il vaut mieux se marier que de brûler’ »), à la conscience pétrie de préjugés sur la sexualité, enraciné dans des coutumes d’un autre âge (« Toute empreinte de la très sainte et vénérable formule du très saint Livre qu’est la Bible : ‘Tu enfanteras avec douleur’, Madame refuse l’anesthésie »), évolue dans un contexte qui leur dicte ses lois : « Madame avait certes bien souffert mais, puisque la femme ‘sera sauvée en devenant mère’, Maman aimait son cher enfant ». L’amour maternel serait la conséquence de la souffrance salvatrice. La morale et les valeurs religieuses traditionalistes régissent la vie de Madame et de Monsieur. Dieu décide pour eux, (« Dieu l’a voulu ainsi » équivalent de la formule exclamative arabe « mektoub »), avec pour récompense l’accès au paradis : « Mais bon, Dieu l’a voulu ainsi. / Et elle aura le paradis ». Leurs enfants à qui ils imposent leur religion et ses rites ( « Les enfants, aussi, on les force à la confession », « Mais les enfants sont toujours traînés à la messe par leurs parents »), éduqués dans cet esprit conformiste, remplis de culpabilité (« Le Christ est mort pour nos péchés. / Le Christ est mort pour tes péchés, disent-ils à chacun de leurs enfants. / Vous aussi vous l’avez tué. ») vont progressivement tenter de s’affranchir de cette tutelle religieuse au grand dam de leurs parents. Et ce n’est pas chose aisée ! Les enfants ne correspondent pas au rêve des géniteurs étouffés sous le voile des préjugés.

 

L’opposition entre le dire et le faire :

 

    Les enfants dépourvus de prénom, - celui du frère n’est donné que vers la fin de l’ouvrage-, des profils aux traits saillants, des types plus que des individus, sont avides de s’émanciper de leur milieu traditionnel mu par l’hypocrisie. Les actes ne suivent pas les « beaux discours ». Une violence sournoise imprègne les milieux traditionnels. Les parents du frère et de la sœur ne vivent pas dans l’amour et la paix christiques, ils se déchirent comme le souligne ironiquement l’auteure : « Et leurs enfants admiraient la beauté sublime de l’amour conjugal. / Sublime. / Et la vaisselle cassée ». Le dire et le faire s’opposent allégrement. Les religieuses du foyer où loge la sœur ne pensent qu’à faire la promotion de leur établissement : « Les bonnes soeurs, par pur désintéressement, ont décidé d’engager au foyer des professeurs qui permettront aux filles d’avoir des activités./ En réalité, sur les sites Internet, un logo « activités », apparaît, qui leur permet d’être tout de suite classées parmi les meilleurs foyers (…) ». Elles savourent égoïstement des mets délectables ( « Le soir, la bouffe. / Une délicieuse odeur de rôti aux petits oignons ou autre plat mijoté maison traverse le foyer » ) alors que les pensionnaires mangent des boîtes de conserve peu alléchantes : La ‘cuisinière’ ouvre d’énormes boîtes de conserve. Fout ça dans des plats, les mets sur les tables, / Raviolis en boîte, cassoulet en boîte (…) / Tout y est passé. / Avec sous le nez la délicieuse odeur de rôti. / Les sœurs qui se régalent. / 80 filles rêvant de leur jeter à la gueule leur assiette de raviolis ». Ce milieu conservateur et hypocrite rejette aussi la différence, l’homosexualité. Cyniquement, le jeune et beau chef scout blond devient chartreux, « un des ordres les plus rigoureux » pour cacher son homosexualité et éviter les tentations comme le conseille l’Église : « Les personnes homosexuelles sont appelées à la chasteté. (…) elles peuvent et doivent se rapprocher, graduellement et résolument, de la perfection chrétienne » (Catéchisme de l’Église catholique, 2358).

 

« Molière il a pas besoin d’être modernisé, il est contemporain ! » :

 

    Les enfants, une fois adultes, quittent leur famille et se rendent à Paris où ils découvrent la liberté de flâner loin du regard des Autres et de leurs jugements négatifs intolérants. Ils apprennent d’autres façons de vivre, d’autres conceptions de la vie, - l’amour libre -, d’autres problèmes aussi : le monde de la drogue, celui de jeunes marginaux perdus. Le frère se libère des rets de la religion. Il vit au grand jour son homosexualité. La sœur se lie d’amitié avec Huab, une « caïd », d’origine Hmong, (une minorité du Sud de la Chine), issue « d’une famille de dingues », des « parents paumés, révoltés, désemparés », eux aussi englués dans la tradition : les conservateurs de tous poils possèdent tous les mêmes travers ! La jeune femme devient comédienne et interprète Elmire, l’épouse d’Orgon dans Tartuffe de Molière. Tartuffe dont les extraits donnés à lire, astucieusement analysés, paradoxalement avec un langage familier, ne sont pas qu’une pièce jouée par des acteurs. C’est une mise en abyme du texte de Viviane Cerf, avec le thème de l’hypocrisie, de la duplicité, du conflit entre le paraître et l’être. En effet, cette pièce du XVIIe siècle, toujours actuelle, révèle une situation vécue par la sœur, sa confusion entre le jeu et la vie, le personnage et la personne (La sœur ne sait pas si elle aime Loïc ou le personnage) et surtout elle met en valeur l’hypocrisie sous couvert religieux : « le spectre de la religion » revient toujours hanter les sociétés.

 

Un roman où l’écriture est le matériau essentiel :

 

    L’ouvrage de Viviane Cerf est une dénonciation et surtout un cri. Le cri d’une jeunesse avide de s’émanciper de jugements parentaux intériorisés, d’une éducation asphyxiante et inhibitive, un cri concrétisé par des phrases nominales, des onomatopées (« beurk », un vocabulaire familier (« La sœur en a marre de toutes ces tartufferies »), parfois même vulgaire (« La sœur était emmerdée », « sa voix, putain, sa voix ») inséré dans des passages au lexique littéraire et recherché (« dithyrambique », « diérèse »), des citations religieuses, des prières parfaitement intégrées dans le récit, cautions sur lesquelles se fondent les actions des intégristes, concrétisation de l’emprisonnement des personnages dans le conservatisme. Les nombreuses inversions des sujets ( « Et, sourit le frère (...) » ou « Elle, la France, un peu, elle comprenait » : qui mime la façon de s’exprimer des allophones), les appositions (« perdus, ils cognaient ») créent un tempo discontinu, haletant, brusque, traduction d’une ébullition intérieure se mêlant à un flux plus paisible, plus lyrique donné par les rythmes ternaires, matérialisation de la progression des sentiments ou des actions : « La sœur, perdue, apeurée, terrorisée », « Il s’effondra sur le sol vaincu, heureux, ravi », « il se hâte, se dépêche, se presse ». Mais Amen n’est pas qu’un cri coagulant l’exaspération et l’aspiration à la liberté. Parfois un style métaphorique et synesthésique embarque le lecteur dans la Beauté et dans la vibration d’un ressenti tendre et délicat. La relation amoureuse du frère et de Yann donnée par la métaphore des marées, de l’oscillation du niveau de la mer, « va-et-vient parfois violent, rapide, (…) / Va-et-vient parfois doux, calme, tendre » cristallise le souffle de bonheur et l’intensité du plaisir qui emplit les amants. Un amour plein de beauté, de pudeur et de tendresse loin du « rapprochement express » culpabilisateur des corps de Madame et de Monsieur ! Au fur et à mesure de l’avancée du récit, l’horizon s’ouvre pour les personnages, la liberté s’impose et la Vie triomphe.

    Amen, l’écriture de la révolte d’une jeunesse avide de liberté et du désir de vivre, est une création littéraire originale et novatrice à la plume avant-gardiste. Viviane Cerf embarque le lecteur dans l’aventure d’une écriture révélant la grande écrivaine qu’elle est.

 

 

(1) La Dame aux nénuphars
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2018/05/...

 

 

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20 octobre 2019

Louis-Philippe Dalembert : prix de la langue française

 

photo Louis.jpgLe Prix de la langue française , doté de 10 000 euros, sera remis à Louis-Philippe Dalembert le vendredi 8 novembre à 18 heures, à la Foire du livre de Brive.

Félicitations à ce grand écrivain pétri d’idéaux de fraternité.

 

 Le jury se compose d’Académiciens français, d’Académiciens Goncourt, d’écrivains et de journalistes : Laure Adler, Tahar Ben Jelloun, Dominique Bona, Hélène Carrère d’Encausse, Paule Constant, Franz-Olivier Giesbert, Paula Jacques, Dany Laferrière, Alain Mabanckou, Éric Neuhoff, Jean-Noël Pancrazi, Bernard Pivot, Patrick Rambaud, Jean-Christophe Rufin et Danièle Sallenave.

 

 

Avant que les ombres s’effacent
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2017/03/...

 

Noires blessures
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2011/01/...

 

Histoires d’amour impossibles…. Ou presque.

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2007/11/...

 

Ballade d’un amour inachevé

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2013/07/...

 

L’Ile du bout des rêves

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2007/10/...

 

Les dieux voyagent la nuit

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2011/01/...

 

Rue du faubourg saint-Denis

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2005/11/...

18 octobre 2019

La folle ardeur

 

La folle ardeur
Michelle Tourneur

Fayard (2019)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

image folle ardeur.jpegDans La folle ardeur, le lecteur retrouve l’auteure de La Beauté m’assassine, de Cristal noir, de La Ballerine qui rêvait de littérature (1): Michelle Tourneur et son écriture féerique, esthétique, sensuelle.

Dans une biographie romancée, Michelle Tourneur plonge avec finesse et empathie dans l’âme, le coeur et l’oeuvre des trois parmi les plus grands artistes romantiques du XIXe siècle : George Sand, Eugène Delacroix et Frédéric Chopin. D’autres grands noms se croisent et se rencontrent dans cet univers enchanteur respectueux des données historiques : Musset, « la Comtesse Carlotta Marliani, épouse du consul d’Espagne », la Baronne de Forget, Florentine Galien, l’héroïne de La Beauté m’assassine… Dans La folle ardeur nourrie de sa culture littéraire, musicale et picturale, Michelle Tourneur capte avec délicatesse, subtilité, pudeur, des instants, parfois fugaces, réels ou fruits de son imagination, de la vie des trois artistes qui se partagent entre Paris et Nohant de 1842 à 1848. Elle fait exister tout un monde magique, éblouissant, tout une atmosphère enchanteresse d’art : « … les immenses arpèges les emportent dans les neiges blanche et les lumières moirées des légendes slaves », de nature esthétique, véritable bijou précieux : « Dans le jardin de cette éternité, une aurore couleur d’or et de saphir pâle baigne le vent doux des prairies », données à imaginer et à ressentir par des synesthésies, des hypallages, des jeux d’ombre et de lumière. Et « au centre de tout », l’écrivaine romantique, l’amie du « petit peuple plongé dans l’oubli le plus sombre », l’ « hôtesse d’une maison ouverte à tous les arts » : Aurore Dupin, baronne Dudevant, plus connue sous le pseudonyme de George Sand, la femme libre, l’amie des arts et des humbles.

Dans un ouvrage du flux de conscience et de monologues intérieurs, à l’intrigue minimale qui tricote passé et présent, Michelle Tourneur immerge le lecteur dans l’atmosphère de la vie et dans l’âme de l’écrivaine, du peintre et du musicien. L’essentiel est dans le ressenti, l’émotion, les sensations, dans la palpitation de la vie, de la nature, dans la cristallisation de moments intenses. L’écriture, la peinture, la musique sont beaucoup plus que des arts, ce sont des univers qui s’ouvrent produisant un enchantement fabuleux permettant d’oublier notre monde en déliquescence annoncé par l’explosion de 1848.

Dans ce sublime ouvrage, se mêlent des extraits d’oeuvres littéraires, des références picturales et musicales, des bribes de correspondances et de commentaires musicaux (« … le long commentaire ébloui de Berlioz »), glissés au milieu du récit, l’ancrant dans la vérité et la réalité. Des renvois explicites aux différentes œuvres des trois artistes (La Grande Odalisque, La mort de Sardanapale, Spiridion... ) et implicites comme celles appartenant au monde imaginaire de la petite Aurore, avec « le dieu protecteur de son enfance, Corambé » ou celles de la Mare au diable (« les mares ensorcelées »), des légendes paysannes du Berry avec les Lavandières ou les Demoiselles (« Cet enfant-ci, elle l’adore, elle l’a nourri de poésie et de merveilleux. Tout petit, elle l’a emmené la nuit, tremblant et la main glissée dans la sienne, voir le nimbe laiteux de la Dame Blanche passer sur les champs de luzerne et sur les saules têtards. Elle lui a parlé des terribles Laveuses du Diable et des visages qui flottent à la surface vaseuse des étangs les jours d’orage » ), insérés par petites touches dans la narration donnent à vivre tout à la fois un monde réaliste, une vérité historique et culturelle et un monde merveilleux.

 

La folle ardeur s’ouvre sur l’arrivée d’Eugène Delacroix dans la maison de Nohant. George Sand se souvient. Elle plonge huit années en arrière lorsqu’elle a rencontré le peintre pour la première fois. En 1834, alors qu’elle sortait brisée par sa séparation d’avec Musset (« Elle n’a plus de visage. Elle n’a plus la lourde parure de cheveux sombres à disposer en grappes avec une poignée de myosotis et des rubans pour envoûter ses amants »), George Sand rencontra, sur les conseils de son éditeur Buloz, le peintre Delacroix afin qu’il brosse son portrait. Une amitié presqu’amoureuse naît alors entre ces deux êtres hors du commun, à la sensibilité esthétique exacerbée, capables de capturer le moindre détail de la beauté la plus volatile : « Tous deux ont la disposition unique de partager ces vibrations à distance ». Delacroix, capable de ressentir et de peindre la palpitation de la Création, la beauté intérieure, ce qui se cache derrière l’apparence : « Il ne cherche pas les traits mais la féminité de sa présence traversée par la musique ». Les trois artistes font sans cesse l’expérience des confins, vivant par l’Art, pour l’Art, dans l’Art, en recherche de l’absolu , de l’ineffable, à tous les instants de leur existence, en amour : Du fond des ombres de son parc elle imagine ce qu’elle n’a jamais connu jusque-là, un amour à la crête de l’émotion artistique. Elle pourrait, s’il y consentait, avec ce jeune visionnaire, inventer une passion au franges de la réalité », en amitié, dans la création...

Georges Sand, Eugène Delacroix, Frédéric Chopin vivent des moments d’amitié et de création extraordinaires ensemble à Paris, lieu d’effervescence, de mouvement, de fêtes (« Le soir, théâtre, Italiens, au repas à la même marmite », « Les soirées à l’Opéra, l’accueil empressé de la Maison Dorée (….) les dîners chez les Rothschild ou chez la princesse Czartoryska (….) ») et à Nohant. Nohant refuge au coeur de la campagne berrichonne (« Et bien voilà, il y est. Nohant. Le refuge », «A bout de forces et de raisonnement, elle s’est réfugiée à Nohant »), lieu de rétablissement pour le peintre et le poète à la santé délicate, lieu d’inspiration. C’est là que germe et éclot L’Education de la Vierge : « Françoise assise sur le banc de pierre. L’enfant à ses côtés, légèrement penchée, un doigt posé sur le Livre saint. Les coups de vent chaud qui passent ne les font pas ciller. Autour d’elles les buissons sont complices : le silence tissé d’or, de grésillement d’insectes et de sons de cloches, il le ressent intensément. Il peint dans la tiédeur qui monte de la terre. Plus de hâte, mais le clapotement continu de la brosse sur la toile. L’éternité ». Nohant est un écrin immergeant le lecteur au coeur du travail des trois artistes, de leur force créatrice et de leur fragilité humaine : « Lui frêle. Ce qu’il fait naître, colossal ».

L’écriture de Michelle Tourneur conjugue les arts romanesques, picturaux et musicaux. Elle tisse les champs lexicaux des différents arts dans des rythmes ternaires lyriques, dans des comparaisons et des métaphores associant musique et peinture, lumière, couleur, métaux précieux, sons et mouvements : « Aux premiers arpèges, une force occulte traverse l’espace, Chopin déploie la matière fluide qui repousse les contours. Irisations, transparences, mélodies slaves interrompues, reprises, réinventées, ascensions chromatiques vertigineuses », « Envoûté par la fougue d’exécution, par les éclats et par les miroitements où il lui semblait retrouver ses propres visions (….) », « Du piano s’échappent des figures fluides comme les tons d’un lavis ». Tout est fluide, léger, (« Phrases lues, envolées dans le soleil couchant ») mélodieux, diapré comme « les notes qui tombent ‘comme les gouttelettes d’une rosée diaprée’ », vaporeux (« Délice d’une fin de journée dans la vapeur chaude montée de la terre (….) », abondant : « « Et il pleut des mots entre l’atelier et le square d’Orléans. Il pleut de la musique chez eux et autour d’eux ». Les ondes lumineuses deviennent élément liquide, (« sous les torrents de lumière déversés par les réverbères »), ne pouvant être circonscrit, élément mystérieux, mouvant, incitant à la rêverie.

La Beauté est le sujet de La folle ardeur. En effet, cet ouvrage où les arts se croisent fait accéder à la quintessence de la Beauté, à l’âme de l’art. Comme George Sand, Michelle Tourneur « capte les atmosphères » et en donne à ressentir les vibrations avec son style délicat, esthétique, ses mots au puissant pouvoir, le rythme aérien de ses phrases. Les substantifs du XIXe siècle permettent de restituer une époque : « un flacon d’eau de senteur de chez Chardin-houbigant », « la patache », « la tenue de bousingot »… Les descriptions de lieux somptueux vus ou remémorés, riches en évocations sensorielles, chocs lumineux, parfumés, flamboyants : « Des silences pour avouer que l’Orient l’avait appelée elle aussi,irrésistiblement, qu’elle le rencontrait partout à Venise. Dans les parfums de musc et de rose et dans l’or des mosaïques : dans la splendeur des étoffes vendues au fond de boutiques profondes comme des chambres de courtisanes », les appartements chargés de présence, «Les images et les ombres se déplacent avec la légèreté de souffles dans une maison où on écrit. La nuit surtout. Les cloisons deviennent poreuses, les miroirs capturent des présences, les meubles craquent, le silence parle », les aperçus de campagne enchanteresse, irréfragables œuvres picturales, « Dans le clair-obscur du bois, les ombres sont striées d’or et une odeur d’humus monte de la terre » constituent une véritable plongée dans l’onirisme.

Michelle Tourneur transcende le réel grâce à son écriture et à son imagination, elle l’arrache à la matérialité. La folle ardeur, cette brûlure créatrice intense, caractérise non seulement les trois artistes romantiques, mais aussi Michelle Tourneur.

 

 

(1) D’autres romans de Michelle Tourneur dont vous pouvez retrouver les chroniques

 

Cristal noir

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2015/02/...

 

La Beauté m’assassine

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2012/12/...

 

La ballerine qui rêvait de littérature

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2017/06/...

 

A l’heure dite

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2011/03/...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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08 octobre 2019

Dans l’arc d’un regard de caryatide

 

Dans l’arc d’un regard de caryatide
Carmen Pennarun
Editions de L’Amuse Loutre (2019)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

image dans l'arc.jpgDans son nouveau recueil poétique, Dans l’arc d’un regard de caryatide, Carmen Pennarun met en mots ses émotions et son ressenti nés de la découverte des œuvres photographiques, influencées par le surréalisme, de Francesca Woodman disparue prématurément à vingt deux ans.

Le titre de l’opuscule poétique, Dans l’arc d’un regard de caryatide, déjà, est une représentation de la jeune photographe qui donne à voir la réalité à travers son regard de « caryatide », nom des jeunes filles de Cécrops qui, poussées par la curiosité, regardèrent le contenu du panier confié par Athéna. Y découvrant un serpent, terrifiées, elles se jetèrent du haut de l’Acropole comme Francesca Woodman fit le saut de l’ange de la fenêtre de son atelier. La photographie était la passion de cette jeune artiste : « La photographie / la tourmentait / volant à son souffle / toute sa légèreté ». Elle l’habitait, enflammait sa vie et la nourrissait, en même temps qu’elle se nourrissait d’elle, la vampirisait  : « L’artiste tel un puisatier / minait ses forces vives / en sondant l’abîme en elle ». Emportée par une force intérieure, un élan et un dynamisme créateurs, réalisant l’expérience des confins, elle jouait habilement avec l’art scénique : « Elle bâtissait ses mises en scène / une chute aberrante - / comme si elle allait se laisser choir au fond d’un puits », - prémonition de sa tragique fin ? - , apparaissant, disparaissant, (« Elle passe par ici. Elle repasse par là »), derrière une tapisserie, une cheminée, « Elle est toujours ailleurs, vous ne savez d’où elle pourra vous surprendre ni dans quelle direction elle disparaîtra», jonglant avec sa présence et son absence, donnant à voir son corps, nu, morcelé, flou, concrétisation d’une brisure intérieure consumant son être.

Carmen Pennarun est fortement imprégnée de l’oeuvre de la jeune femme dont ses poèmes se nourrissent. Tout d’abord le champ lexical de la photographie féconde ses textes : « Elles en ont l’illusion quand elle réinventent / le monde au travers d’un objectif / quand elles ouvrent le diaphragme / à leur guise (...) » (C’est nous qui soulignons). Ensuite, les références aux œuvres de la jeune femme circulent d’un poème à l’autre par petites touches et clins d’oeil délicats. Le lecteur averti discerne la grande connaissance que Carmen Pennarun a de l’oeuvre de la jeune spécialiste du « huitième art ».

Les poèmes de la poétesse en vers libres ou en prose inspirés par la vie, la mort ( « Dans le drapé de sa chute / l’eau coulait vive / elle courut en corps/ à contre fleur / et sur un frisson d’ombre / porteuse se brancha / l’échappée belle ») et l’oeuvre de Francesca Woodman créent des ponts, tissent des liens entre l’art photographique et l’écriture. L’écriture transfigure le réel, « Le banal sous l’emprise de la plume transfigure le réel », de même les photographies subliment et métamorphosent le monde sensible. « La poésie et la photographie sont sœurs, elles préparent l’ouverture des consciences »,  ouvrant sur la Beauté et le rêve. La photographie enregistre le temps, fixe des instants fugitifs, redonnant vie au passé : « Les grands absents / apparaissent au détour d’images / oniriques (….) ». Poésie et photographie d’art introduisent le lecteur dans la sublimité des paysages intérieurs des artistes : « L’oeil extérieur accorde au monde / les couleurs de sa connaissance intérieure / et son champ ratisse – large – au tapage du coeur », permettant l’accès à l’essence et au coeur des choses : « Par la création / atteindre le noyau de l’instant / toucher au plus sensible / et d’une mesure de joie / enrober la tristesse de paix ».Le regard dans le recueil poétique de Carmen Pennarun est très important. Il introduit dans ce paysage intérieur des artistes, favorise l’accès à la Beauté comme dans ce vers à la tonalité baudelairienne : «  (…) depuis mon refuge observer / l’éclat des étoiles dans les pupilles de mes chats ».

Parfois la réflexion se mêle au descriptif. Tout une dimension discursive et analytique émerge des textes pour mieux cerner la vie et l’oeuvre de la jeune photographe, pour mieux en rendre compte comme dans « Autoportraits » où Carmen Pennarun propose des extraits du « Journal de Francesca ».

 

Les textes, tricotant poésies et photographies, plonge le lecteur dans l’oeuvre des deux artistes. N’ayant pu insérer les photographies de Francesca Woodman dans son ouvrage, la poétesse y a glissé les siennes. Ses attitudes, sa gestualité, le cadre, les colonnes d’architectures antiques entrent en harmonie et en cohérence avec l’oeuvre de Francesca Woodman, espèce de mise en miroir esthétique et mouvante.

Les  photographies de Francesca et les poèmes de Carmen, œuvres de vertige et de mouvement, évoquent la souffrance pour la dépasser par l’acte même du jeu esthétique, exercice de la liberté. Les poèmes après avoir dit les tourments s’achèvent sur la paix, la joie, la vie comme dans le poème ci-dessous que le substantif « vie » ponctue en point d’orgue : « La réalité n’est que l’autre versant du rêve / il suffit de ne pas se tromper de porte / d’ignorer les miroirs, de balayer la peur / de notre champ visuel et de bénir nos mains / que tant d’empreintes ont croisées / doigts de fées / droit au coeur / à l’avant de la Vie ».

Dans l’arc d’un regard de caryatide est un recueil original et émouvant. Ses textes d’une grande richesse stylistique, aux mots ciselés avec soin, aux nombreuses synesthésies concrétisant l’analogie entre les arts, la nature, le réel sont à savourer l’hiver au coin d’un feu de cheminée ou l’été à l’ombre d’un arbre en fleurs.

 

Du même auteur :

LEscale inévitable

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2018/09/...

 

Rose garden

 

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2018/03/...

 

Si l’âme oiselle, la mère, veilleuse poétise

 

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2016/11/...

 

Nuit celte, land mer

 

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2016/05/...

 

 

 

 

 

13:13 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)