Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

19 avril 2018

Editorial

 

 calliope.jpegL’objectif  du magazine littéraire et culturel en ligne, l’écritoire des muses, est le plaisir du texte,  la recherche de la Beauté sous toutes ses formes. Dans un monde souvent difficile, l’univers de l’art procure à chacun d’entre nous des oasis de bien être et de joie.
Les participants de ce site souhaitent donc  faire découvrir aux visiteurs des textes forts de la littérature contemporaine, loin de la littérature commerciale et des grands circuits. Ils veulent proposer des analyses précises  et personnelles  de romans, d’essais, de pièces de théâtre, de films…, dépourvues de tout sectarisme et de toute polémique et ainsi ouvrir une multitude de fenêtres sur le monde,  capter des fragments de vie,  entraîner le visiteur dans une infinité d’aventures et de sensations.

                                                              Annie Forest-Abou Mansour

 

 

acanthe-jacques-stella.jpg

 

 

 

Droits de reproduction des articles et propriété intellectuelle :
" Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite. Il en est de même pour la traduction, l'adaptation ou la transformation, l'arrangement ou la reproduction par un art ou un procédé quelconque." (Article L.122-4 du Code de la Propriété Intellectuelle).
L’écritoire des muses ne pourra en aucun cas être tenu responsable du contenu des sites proposés en lien ou des changements imprévus d'URL.

 

annie-forest-Progres.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Progrès, 22 mars 2018

Le-Progrès.jpg

18 avril 2018

Enfer blanc

 

Enfer blanc       
Apolline B.L      
Les Editions Baudelaire (2017)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image enfer.jpg Enfer blanc d’Apolline B.L, avatar du romantisme noir et de la littérature frénétique du XIXe siècle, du genre fantastique, de « l’héroic fantasy » et du récit d’initiation, puise sa valeur poétique dans l’univers des sorcières et des vampires, en estompant les frontières entre  la vie et la mort, en tricotant l’invisible et le tangible, en faisant éclater le rationnel dans un maelstrom  épique de combats, de luttes, d’épreuves, de crimes non crimes, de morts non morts ...

     Dans un récit à la première personne du singulier, Lydia Clarity, la narratrice, une lycéenne de dix huit ans,  raconte ses aventures extraordinaires.      

     Jusqu’alors cette jeune fille  menait  une existence morne,  ennuyeuse, décevante qui  ne lui convenait  pas. Elle rêvait d’échapper à sa terne vie en devenant un vampire : « Je veux, plus que tout au monde, devenir un vampire ». Une chute va faire basculer sa vie et le récit. Partant d’un cadre et d’un contexte réels, la narration s’installe dans le fantastique. Tout se métamorphose pour Lydia et autour de Lydia.

    En effet, alors que Lydia voulait observer de près un corbeau situé sur le rebord de la fenêtre d’une cabane, elle tombe brutalement : « Mais quelque chose de très étrange s’est alors produit : à l’instant même où je me suis retrouvée au centre de cette bicoque, je suis tombée ».  A partir de ce moment, son apparence vestimentaire,  sa vie, sont transfigurées. Vêtue d’une sublime « longue robe noire à bustier (…) en plumes. Oui, de grandes plumes noire corbeau qui la recouvraient totalement », les cheveux  « coiffés, soyeux, brillants »elle rencontre la Lune,  déesse des vampires, qui la met sur la voie de son destin. Afin de devenir un vampire, elle doit franchir un labyrinthe,  le « Nigrum Error » et subir une série d’épreuves, d’aventures périlleuses, connaître la cruauté charnelle et spirituelle provoquées par des forces obscures.

    Lydia découvre alors le nouvel ailleurs dans lequel elle va évoluer. Cette jeune fille solitaire à la vie médiocre, que personne ne remarquait,    rencontre  l’amitié en la personne de la jeune Charlotte, morte depuis cent quarante six ans,  qui n’a pas, quant à elle,  choisi de devenir un vampire. Elle découvre   l’amour et les premières émotions d’une sensualité passionnée avec un beau vampire Thorondore : « Ses épaules carrées lui donnaient un air fort. Il avait de magnifiques cheveux noir ébène (…) une légère barbe de trois jours poussait sur son menton ce qui renforçait sa virilité, ses lèvres étaient roses. Ses yeux, d’un superbe vert, étaient légèrement en amande (…) ». Le désir de Thorondore  pour Lydia est violent : « Chacun de tes souffles, de tes baisers réveille une pulsion en moi que jusqu’ici j’ai réussi à contrôler, mais je ne pourrai le faire davantage ». L’amour, unique, très fort, entre les deux jeunes gens se fonde sur l’admiration, la tendresse, la protection mais aussi sur un violent désir du sang de l’Autre. Le sang pour les vampires possède une vertu nourricière, régénératrice.  Il est associé à une force vitale. L’échange de sang entre les deux amoureux est une métaphore de l’union charnelle, une espèce de possession idéale procurant une jouissance et une volupté extrêmes : « A l’instant même où je sentis son sang dans ma bouche, ce fut une explosion de jouissance en moi, c’était terriblement délicieux, rien de comparable à quoi que ce soit d’autre. Je sentis le liquide se répandre en moi (…) ». Le vampire est un être ambivalent. Sympathique, protecteur, « humain », il existe cependant en même temps en lui  tout une férocité concrétisée par un regard de prédateur : « le regard pesant de Thorondore se rapprochait de plus en plus de celui d’un prédateur ».  La polysémie du substantif révèle   sa dangerosité. De même les canines qui croissent lorsqu’il va s’abreuver de sang est un indice de sa cruauté inquiétante. Tous ces signes coagulent en effet l’agressivité.

    Dans Enfer blanc la violence est esthétique. Les combats deviennent de véritables danses, rappelant ceux des combattants volants des films chinois : « Quand Thorondore est arrivé devant Elros, il a sauté et s’est jeté sur lui, mais au dernier moment, ce dernier a bondi en salto arrière (…) », « je balançai ma jambe droite en un parfait arc de cercle et elle atterrit précisément sur sa joue, ce qui l’envoya sur le côté », « je fus transportée en l’air par une bourrasque qui, après m’avoir emmenée à une dizaine de mètres au-dessus de la terre, vint me lâcher au sol ». Les descriptions très visuelles des combats possèdent un souffle épique digne des grands films d’action asiatiques où déchaînements violents et féérie se mêlent. La violence et le mal se transforment en beauté.
    Les Silencieuses, Sardanel, Laureline, Arendhene,  font jaillir avec élégance de leurs mains les quatre éléments qu’elles contrôlent : le feu («  (…) et c’est là que je vis apparaître, entre ses doigts, une sphère qui brûlait », la glace, l’eau solidifiée : « Elle leva sa main et je vis en sortir des filaments noirs qui vinrent se rassembler pour former une dent de givre qu’elle pointa dans ma direction »… L’eau, l’air, le feu, la terre deviennent mortifères.       
    La dague portée par Lydia est à la fois  symbole de violence et accessoire esthétique féminin : « Par réflexe, je soulevai mon jupon et vis, accrochée à une lanière de dentelle blanche, ma dague ». Elle se transforme en  bijou retenu par une jarretière délicate et fragile  éveillant la sensualité et stimulant la rêverie érotique.     
    La violence engendre la beauté et inversement la beauté engendre la douleur :  « J’ai plaqué mes mains sur mes oreilles : c’était intenable. Cette musique, d’une beauté sans nom, un diamant à l’état brut, une merveille aussi belle que douloureuse, aussi grande que dangereuse, aussi réelle qu’imaginaire ». Les roses rouges, symboles féminin, symboles de l’amour deviennent noires, la couleur de Satan,  fleurs inquiétantes, fleurs mortifères.  Les sensations se transforment, se nient pour renaître sous d’autres formes. Elles évoluent en sensations d’art, véritable expérience esthétique.

   De même, le décor se transforme au fil des errances de la jeune fille, de son parcours initiatique.  Le brouillard semble de l’eau, puis du sang. La neige ne fond pas,  elle est « éternelle, éternellement belle ». Des tableaux se succèdent, campagnes sombres ou lumineuses, noires ou colorées, accueillantes ou agressives. Ils se répètent dans un monde gigogne de beauté et d’horreur : « Elles cachaient la lumière étincelante et aveuglante qui venait de derrière elles, les rendant plus spectaculaires encore. Elles semblaient sorties des profondeurs des abîmes, sorties droit de l’enfer. Une puissance se répandait d’elles comme un parfum dans l’air, elles inspiraient le respect mais surtout, ô surtout, elles inspiraient la crainte, la peur. Elles étaient effroyablement majestueuses, tel Lucifer sortant de son tombeau. » On est sans cesse en décrochage par rapport aux personnages,  au temps, aux lieux.  L’évocation de ces derniers se fait sous le signe de l’esthétique. La narratrice enracine sa narration dans une espèce de géographie mythique liée à des pays nordiques ou slaves.    
    Passé, présent, futur se tricotent dans un monde autre, magique mais vraisemblable, possédant tout une cohérence. Les règles temporelles ne sont pas les mêmes que celles de notre propre monde. Le temps est modifié : «  (…) parfois il se passait environ quarante-huit heures sans que le soleil se couche et parfois les journées ne duraient que quelques heures (…) ». Rêves, visions, cauchemars s’imbriquent, leurs frontières s’estompant, se chevauchant.

    L’écriture très soignée d’esthète d’Apoline B.L  et son imagination florissante métamorphosent l’univers donné à voir. La narratrice accorde de l’importance aux beaux décors, aux belles robes, aux bijoux, usant d’un vocabulaire valorisant : « à mes mains, des gants brodés de soie et de dentelles, les plus délicats qui soient. Ils ont la couleur d’une nuit d’hiver, d’un océan sous la Lune, ils sont d’un bleu sombre. Je porte un tutu à bustier, qui me colle à la taille pour partir en vagues froufroutantes à partir de mes hanches, et je crois que…Oui, j’en suis sûre ! Ce sont des diamants qui rayonnent de millions d’éclats, ce sont des diamants qui ornent le tissu de mon tutu, d’un bleu saphir (…). La robe bustier, signe d’une hyper féminité, devient objet d’art créé  par les mots.

    L’écriture  hyperbolique, métaphorique et oxymorique d’Apolline B.L plonge le lecteur dans le trouble et l’angoisse déjà créés  par le titre de l’ouvrage, lui-même un oxymore. Les contraires surprenant s’assemblent constamment, créant des échos se tissant avec les décors ambivalents, les personnages protéiformes. Des leitmotives,  « Désir mortel, désir charnel, désir obsessionnel, désir irréel, désir cruel, mais désir tout de même. Plus de folie que de raison ? Non, plus d’espoir que de réalisme », la profusion de groupes ternaires, une écriture musicale poétique très rythmée,  donnent tout un tempo lyrique et dynamique au récit. Enfer blanc est une véritable aventure poétique mêlant attraction et répulsion.

    Incontestable monument de trois cent soixante et onze pages, l’ouvrage d’Apolline B.L, d’une grande richesse thématique, littéraire, à la construction complexe, sollicite une lecture plurielle. Chaque  lecteur peut fabriquer sa ou ses  propre(s) lecture(s). Par exemple,  le fantastique peut être interprété rationnellement. Il n’y a, en effet,  de fantastique que pour celui qui le vit.  Enfer blanc peut être lu comme une métaphore de l’agonie, de ses douleurs et de ses angoisses. Lydia tombe d’une cabane vétuste.  Pendant tout le récit, elle va revivre d’autres chutes angoissantes et terrifiantes, « happée par un vide immense et bien trop intense », échos de l’accident initial.  Lorsqu’après sa première chute,  Lydia revient à elle, elle constate qu’elle a atterri dans « le néant. Mis à part une lumière blanche qui s’étendait à l’infini, je ne voyais rien, ni devant ni derrière moi. Cette lumière me brûlait les yeux tellement elle était forte et aveuglante ». Cette lumière blanche ne correspondrait-elle pas à celle décrite par des personnes ayant frôlé la mort ? Ensuite, elle dépeint toutes les souffrances ressenties : « J’avais l’impression de m’être fait piétiner par des chevaux, ma tête bourdonnait comme un carillon que l’on venait de frapper à grands coups de massue ( …). Je luttais contre les nausées  qui me dévastaient ». Elle ressent des vertiges, des douleurs abdominales,  étouffe, suffoque. A d’autres moments, elle se sent bien physiquement et psychologiquement comme un blessé sous les effets de la morphine. Ce roman fantastique, ce roman d’amour, ce roman d’initiation…,  fonctionne  alors comme une mise en marche de l’inconscient. Il est, dans ces conditions,  une façon de nier l’horreur de la mort, d’en trouver une échappatoire, à défaut de paradis, d’accéder à un enfer blanc.

 

 

 

09:18 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

06 avril 2018

Fantasmagories. Contes noirs et flamboyants

 

Fantasmagories
Contes noirs et flamboyants
Marianne Desroziers   
Editions de l’Abat-Jour (2018)

 

 

((Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   image fantasmagories.jpg Le titre  du recueil de Marianne Desroziers, Fantasmagories, est déjà une aventure inquiétante. Il crée tout un horizon d’attente onirique, fantastique, troublant. En effet, l’étrange, l’énigmatique, le déconcertant, l’envoûtant liés à  l’enfance –ou aux enfances -,  hantent les quinze « contes noirs et flamboyants ». A cela tient sans doute le plaisir particulier que le lecteur éprouve en lisant ces récits.

    Dans Fantasmagories,  il est loin le paradis de l’âge enfantin supposé  candide et heureux. Il n’y a  pas d’insouciance, pas de naïveté, pas de pureté virginale chez ces enfants pas comme les autres, confrontés aux angoisses existentielles, aux peurs universelles de la nuit,  de la mort, de la vie. Tous les fantasmes de leur imaginaire sont révélés.  La  nuit, la chambre du  garçonnet de « Terreurs nocturnes » se métamorphose en un lieu terrifiant.  « L’arbre dont l’ombre a envahi le mur est un géant hideux ». La monstruosité, la laideur, « une ambiance malsaine » envahissent la chambre, « cocon protecteur » durant la journée. L’angoisse étreint le petit garçon. Il  craint de mourir et  de voir mourir ses parents : « Ils ne seront pas toujours là, il le sait. Les parents meurent aussi ».  La hantise de la mort maternelle domine de nombreuses histoires. Cependant  cette mort insoutenable s’atténue.  Célia  dans « Célia ne pleure pas » est littéralement absorbée  par le corps de sa mère : « elle entre dans un autre univers ».  Le cœur de l’une et de l’autre  se rencontrent pour ne faire plus qu’un. La mère et la fille s’imbriquent. La maman vit désormais en elle, inoubliable, présente et protectrice. Après des tours et des détours dans le corps de sa mère, métaphore du temps du deuil, (« Peu à peu, le corps de sa mère devient pour elle un parcours de santé étrange et inquiétant. Tantôt elle se couche, rampe, se contorsionne pour se faufiler péniblement sous des tendons (…) »), elle tisse un autre type de lien, très fort, avec elle.   
      Le monde des vivants et des morts n’est pas nettement séparé : « Célia est passée de l’autre côté. Ici, l’espace et le temps n’ont  plus de sens ». Les enfants du texte « Invisibles aux yeux de tous » errent entre les deux univers. D’autres, dans « quelque chose dessous »,  se liquéfient, désormais libres, absorbés par une nature bienveillante  avec laquelle ils entrent en osmose.     
    La forêt où errent les enfants solitaires constitue une échappatoire. Marie, fillette malheureuse et maltraitée par ses indignes parents, (« Les papillons de Marie ») s’échappe dans les bois et s’assimile à la nature. Elle devient un être hybride loin de la fillette martyrisée qu’elle était,  violente par mimétisme pour venger ses intolérables souffrances physique, psychologique, sa jalousie et  ses frustrations : « Les petites filles ayant grandi dans des familles aimantes étaient ses cibles privilégiées ». Le tourment, l’affliction entraînent la haine. Igor et Ludmila, adolescents orphelins,  (« L’amour du feu ») vont même jusqu’à user de la psychokinésie pour faire taire leur détresse et agir sur les adultes, entraves à leur liberté. « La petite fille aux yeux verts »  serait-elle responsable du décès des passagers du train ? L’ambiguïté de la chute de la nouvelle oriente la lecture vers différents horizons de sens.  La polysémie du verbe « faire » (« Allongée dans son lit, la petite fille aux yeux verts se souvint alors de ce qu’elle avait fait ») brouille volontairement l’interprétation : ce qu’a vécu l’enfant ou ce qu’elle a effectué ?

    Aux thèmes de l’enfance, de la mémoire, se tisse celui de la maison, attirante mais menteuse. La maison esthétique, séductrice, véritable confiserie appétissante, « (…) une maison digne d’un conte. Ses murs semblaient faits de pain d’épices, son toit de chocolat, ses fenêtres de sucre », (« Dans les eaux du lac Baïkal »), clin d’œil à celle de Hansel et Gretel, cache derrière ses façades misère et malédiction.      
    Dans « La porte entrouverte », après de longues années, un homme retourne dans la maison de son enfance, la mémoire remplie de souvenirs d’instants de bonheur. Le passé est toujours intensément présent en lui avec ses odeurs, ses couleurs, ses émotions : « Ses narines frémissent au souvenir de l’odeur du gâteau de pain cuisant dans le four ». Or tout a changé. En effet, on ne retrouve jamais le monde de son enfance : « Il a compris qu’il n’y trouverait rien de la chambre de ses huit ans ». Il ne lui reste qu’à  partir : « (…) il quitte la maison, laissant la porte entrouverte »,   signifiant métaphoriquement l’impossibilité  tragique de retenir le passé.

    L’enfance et ses déceptions, ses rêves et ses cauchemars, la mort récurrente constituent le fil narratif des contes noirs de Marianne Desroziers. Dans ce monde atemporel,  le lecteur ressent le retentissement des choses, des pulsions. La mort coule dans la vie irrémédiablement. L’atmosphère souvent sombre, pluvieuse, froide et morbide du monde humain (« la neige s’envolait, lugubre, dans le vent tourbillonnant ») est lumineuse et colorée dans les souvenirs (« … ses cheveux brillant sous le soleil de fin d’après midi »),  dans les moments de rêve, dans les souhaits (« Ce serait un spectacle grandiose : une cascade de billes multicolores rebondissant en tout sens (…) »)  ou  lorsque le récit s’ancre dans une autre réalité   (« L’animal s’en alla dans un battement d’ailes jaune et vert, laissant une onde colorée dans son sillage »). Le monde imaginaire est plus fort que le réel. La poésie naît au détour d’une phrase. La beauté apparaît dans les ailes colorées des papillons, dans le bruissement des feuilles des forêts. Il existe tout une féérie de l’écriture  métaphorique de Marianne Desroziers. Les plaies de Marie se cicatrisent en devenant dentelles, papillons ou fleurs  esthétiques : « Il lui semble qu’une brocatelle d’or, jaune vif, s’échappe de son avant-bras ». L’écrivaine  métamorphose le réel en s’intéressant aux mystères de l’enfance, à ce qui se cache derrière les apparences. Elle arrive à saisir  le moindre moment où les barrières tombent, où la vie se met à vibrer intensément plongeant le lecteur dans la cauchemardesque beauté du fantastique et  de l’émotion, élément catalyseur de la vie et de l’imaginaire enfantin.

12:09 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

13 mars 2018

 A vous qui avant nous vivez

A vous qui avant nous vivez
Nathalie Léger-Cresson
Edition des femmes-Antoinette Fouque (2018)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

    leger-cresson-n-a-vous-qui-avant-nous-vivez.jpgDans A vous qui avant nous vivez,   ouvrage riche, dense, solidement documenté, Nathalie Léger-Cresson permet au lecteur d’effectuer un voyage magique et éblouissant dans le temps. Elle ne se contente pas de montrer, elle redonne vie à nos lointains parents, nos ancêtres préhistoriques, des homo sapiens comme nous, et elle décrit avec précision, finesse,  leurs  magnifiques œuvres d’art en  nous faisant parcourir « la grotte Chauvet, à Vallon-Pont-d’Arc en Ardèche dont les images de haute maîtrise datent de 36 000 ans ».

    Dans un ouvrage à la forme particulière, nouvelle et originale,  le réel fondé sur des enquêtes, des recherches, des publications scientifiques, se mêle à la fiction. En interrogeant les dessins sublimes de nos ascendants, (« (…) les contour des animaux sont tracés au fusain noir. En estompant ce charbon de bois, les artistes ont souvent montré le relief des corps et des têtes des animaux, le dégradé de leur pelage. Ils ont aussi joué des colorations de la paroi dont le blanc ressort dès qu’on gratte, par exemple, pour donner le pourtour des yeux ».) la narratrice rétablit des moments perdus. Les dessins nous relient avec ce monde disparu et avec nos ancêtres Aurignaciens.  Ils vivaient dans le même environnement géographique existant actuellement, « au bord de l’Ardèche, peu avant le Pont d’Arc », ressentaient les mêmes émotions, les mêmes sentiments, les mêmes angoisses. Ils avaient les mêmes rêves, les mêmes désirs. Le tricotage des temps, passé, présent et futur, le jeu des pronoms  et des désinences, dans certains passages, concrétise cette réalité : « Je marchions dans ces vastes salles que reprenait la nuit, me glissais dans ces galerie étroites et chantournées, et éprouvions dans tout mon corps ce mystère qui suspendait le temps ». Ils sont nous, nous sommes eux. L’auteure superpose leur histoire à la nôtre. Elle met en scène des doubles préhistoriques de contemporains.  Une mère et ses deux filles circulent à travers le temps et les pages du livre. Le leitmotiv « je ne t’écrase pas trop ? » qui ouvre le dialogue du « 4 avril 10003 AP » entre le bison et la lionne, en 2018 entre un homme et une femme, « le 28 août 2600 AP »  entre B et L, témoigne de ces similitudes.    La narratrice entremêle et tisse les tranches de vie de ces êtres et de celles de contemporains. Elle  fait parler les personnages hybrides mi animaux, mi humains  des dessins, des humains de différentes époques, suppléant le manque d’informations par l’imagination, la fiction, la poésie, son empathie. Les lieux, les fresques préhistoriques sont vrais, les dialogues et les situations sont inventés. La narratrice tisse une continuité entre ces lointains ancêtres embusqués dans notre inconscient, dans notre ADN et nous.    

    En restituant le passé, l’écrivaine le reconstruit, lui redonne vie. Elle nous empêche d’oublier ce passé qui nous appartient, qui nous constitue. Visiter la grotte Chauvet, c’est comme fouiller une vieille maison « où  résonnent les voix chères ou inconnues qui se sont tues »  : « Cette maison n’en finissait pas de me révéler des reliques, vêtements, photos des êtres disparus qui avant moi y avaient vécu. De la cave au grenier, j’étais l’exploratrice des souvenirs enfouis et aurais pu me voir conférer un titre professionnel comme celui de Jean-Marie Chauvet, ‘gardien des grottes ornées de l’Ardèche’. Boîtes de dentelles et pacotilles, fioles de pharmacie où des liquides ambrés s’étaient figés, fusils de guerre (…) ».   Visiter cette immense grotte, c’est retrouver des membres de notre famille que nous n’avons pas connus, comme lorsque l’on tient en main une lettre rédigée par un défunt : « la mine du crayon tenu par sa main est restée sur le papier, avec son écriture, ses mots voulus par lui (…) Paul est mon oncle, tué bien avant ma naissance. Je reçois ses mots des dizaines d’années plus tard, à bientôt, hier. Et vous êtes avec moi, maintenant. Et une partie de vous était là, dans cette nuit dont je vous parle ici ». La même émotion, le même bouleversement nous envahissent, comme ils envahissent « les trois inventeurs de Chauvet », (« Les explorateurs sont à genoux. Ils pleurent »), les visiteurs, (« je pleurais comme un veau »), les scolaires … La beauté sublime des lieux, la présence intense de ces absents (« (…) l’âme des artistes, des esprits, nous entourent »)  sont ressenties même par un jeune collégien pas très studieux, félicité à son grand étonnement par son professeur : « c’est bien que tu aies perçu ces présences ».

    Des fils de différentes laines semblent s’enchâsser et tisser la construction novatrice de A vous qui avant nous vivez. La forme originale de cet ouvrage polyphonique suit le parcours de la grotte et le fil des pensées, des rêves, des émotions de la narratrice et  de ses protagonistes passés, présents, futurs dans un temps suspendu.

    A travers différentes approches stylistiques : imitant le langage  supposé des Aurignaciens (« On marchions doucement comme on chantons les bébés pour qu’ils ours-en-hivernent comme je chance ma fille, Créaa »), mimant la syntaxe maladroite d’un jeune de cité, usant du verlan (« la téci »), d’expressions familières (« je me suis viandé »), la narratrice nous plonge dans un réalisme vivant, au tempo dynamique. Aux récits, aux descriptions réalistes, aux dialogues, se mêlent des passages poétiques (« (…) il chantait son chant de torrent rauque, sinueux, vrillé de notes d’oiseau »),   des poèmes, des calligrammes représentant des ours. Nathalie Léger-Cresson tricote les styles et les genres avec brio afin de nous faire ressentir la puissance artistique des dessins de la grotte Chauvet.

    Ce qui n’aurait pu être qu’un ouvrage documentaire historico-archéologique rebutant a donné naissance à  un texte passionnant.  Emportée par son  enthousiasme, Nathalie Léger-Cresson en mêlant les genres littéraires  embarque le lecteur dans sa visite de la grotte Chauvet afin de le faire rêver et de lui donner envie de la découvrir par lui-même.

09:38 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

05 mars 2018

Rose garden

Rose Garden    
Carmen Pennarun      
L’amuse Loutre (2014)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image rose garden.jpg Avec Rose Garden, la poétesse Carmen Pennarun se lance talentueusement dans un nouveau genre littéraire. Elle  propose sept nouvelles baignées de poésie (chaque nouvelle de surcroît s’ouvre sur un poème donnant le ton de l’histoire narrée) où réalisme,  fantastique et merveilleux se côtoient. La mer, la forêt, la nature, la poésie  structurent l’imaginaire de cette habitante de la contrée bretonne. Ses récits, véritable prose poétique,  embarquent le lecteur dans des univers mystérieux, esthétiques, colorés et légers, remplis d’humanisme, d’espoir et de bienveillance où domine la nature, œuvre vivante, lieu de promenade, de création, de rêve, transfigurée par le regard de l’auteure et des artistes circulant dans les narrations.

    Peinture, poésie, musique se tricotent, introduisant les êtres dans un monde enchanté,  les faisant voyager par les sens dans un univers devenu vaporeux, léger, éblouissant : « (…) la poésie allège le poids de la condition humaine. L’objet le plus banal devient trésor (…) La poésie est le soupçon de légèreté qui transforme le regard, modifie les relations, fait naître la confiance chez l’autre ». Carmen Pennarun peint la nature avec l’amour et la finesse d’un paysagiste. Elle transcende ses descriptions d’extérieur et d’intérieur en faisant référence à l’art, à la peinture, en l’occurrence, dans « Amour et mandala »,  les vieux joueurs ressuscitaient toute une ambiance, digne du tableau ‘Les joueurs de cartes’ de Paul Cézanne ou plus proche de nous, plus authentique encore, ‘Les joueurs de trut’ de Théodore Boulard. Le verbe était leur couleur (…) ». Dans « L’œil de l’ange »,   la musique conduit le couple  « au-delà du réel (…) » :   « Tous les instruments s’accordaient et faisaient vibrer les émotions humaines en les menant à leur paroxysme ». L’écriture de Carmen Pennarun favorise un état de réceptivité magique et plonge  personnages et  lecteurs dans un accord mystérieux des différents sens. 

    Dans la première nouvelle, « Rose garden », Carmen Pennarun joue sur les effets de surprise. Le lecteur se laisse prendre par l’histoire et emporter par l’émotion et l’humour. Le texte vacille subtilement dans le fantastique. Gérald, le personnage principal, subit le charme du mignon  Z. One/Buster,  un rat cloné : « Coup de foudre à Commonwealth Avenue ! Coup de foudre par rat prémonitoire ! ». Ce coup de foudre insolite annonce en effet celui éprouvé pour la scientifique Kathleen Singer, (« Gérald était littéralement foudroyé par ses charmes »), qui effectue des expériences sur les extraordinaires capacités d’adaptation des rats. Z.One/Buster est un adorable rat, touchant, intelligent,  capable de communiquer avec les humains : « Tous deux se comprirent comme s’ils parlaient le même langage ». Cultivé, le petit animal connaît même les fables de La Fontaine. La narratrice se fondant sur un article scientifique, Science actualités.fr de Viviane Thivent, montre que ces dérisoires mammifères,   qui soulèvent peur et dégoût chez certains, sont capables d’empathie, de solidarité entre eux. L’amour de l’auteure pour les animaux transparaît toujours au fil des textes.

    Dans « Un dimanche en pays de Brocéliande », la narratrice, artiste peintre,  vient « partager avec (s)es semblables  (s)a passion des couleurs »  dans l’univers arthurien, lieu d’enchantement, de rêverie et de sortilèges. Ce dimanche festif et joyeux « mis sous le signe du sport et de l’art » va basculer pour elle. Sans le savoir, dans ce lieu imprégné d’un « esprit de guinguette et de bal musette » qui s’enveloppe le soir « d’un calme magique teinté de douceur »,  elle poursuivait en réalité une quête  dont une promeneuse rencontrée fortuitement lui fait prendre conscience. Cette femme, et ses  deux « cerbères » qui semblent par leurs féroces aboiements repousser la plongée de la narratrice dans son douloureux passé, l’entraîne vers le souvenir aigüe d’une absence irrémédiable.

    Pierre-Yves,  « un garçon on ne peut plus ordinaire »,  timide,  dépourvu de confiance en lui, vit un quotidien morose, sans but, dans « Amour et mandala ». Mais « le destin crée des hasards qui bousculent l’ordre des choses ». Après avoir obtenu un emploi correspondant à sa formation de paysagiste, il ose enfin déclarer son amour à Abigail, la jeune fille de sa vie, femme fleur semblant sortie d’un tableau de Botticelli. Sous la plume de l’auteure, un être ordinaire acquiert une dimension extraordinaire. Les descriptions de Carmen Pennarun constituent  de véritables tableaux vivants.

    Tous les courts textes du recueil de Carmen Pennarun, d’une grande richesse littéraire, donnent à vivre la complexité,  l’étrangeté et la magie de la vie.  Les fées   et les lutins   partagent l’existence de ceux qui acceptent de les voir et de les écouter (« La demoiselle de Saint Just »).   Avec acuité, l’écrivaine  pénètre les mystères  de l’existence et de la nature. Elle soulève  le voile des apparences et accède à l’essence du réel tout en faisant baigner ses histoires dans un délicieux climat poétique grâce à tout un tempo, des rimes intérieures (« esprit de guinguette et de bal musette »), des mots précieux, leur contenu, leurs couleurs, leur densité : « Si tu veux cueillir l’aurore au drapé du ciel. / Si tu veux puiser l’essence des plantes au limon de la terre et garder dans l’écrin de ton coeur l’or du soleil ». L’anaphore, la référence au bijou avec « or » et « écrin »,  l’assonance en « or », le groupe nominal « limon de la terre » rappelant les  Saintes Ecritures, l’élégance du drapé confèrent au texte une beauté éblouissante et féérique. L’écrivaine célèbre la nature et la vie  en les transfigurant avec son écriture ciselée et précieuse.                            

     La mise en abyme de textes poétiques (de Prévert), d’œuvres d’art, de personnages (Abigail et Le printemps de Botticelli) le thème du double cher à la littérature fantastique,  (« Rose Garden »),  sont autant de clins d’œil aux amateurs de littérature. Rose Garden est un magnifique ouvrage qui plonge le lecteur dans la « sorcellerie évocatoire » dont parle Baudelaire.

 

Du même auteur :

Nuit celte, Land mer.

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2016/05/07/nuit-celte-land-mer-5798931.html

Si l’âme oiselle, la mère, veilleuse, poétise.

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2016/11/21/si-l-ame-oiselle-la-mere-veilleuse-poetise-5877750.html

09:56 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

22 février 2018

Le théâtre contestataire

 

Le théâtre contestaire      
Mathilde Arrigoni
Les Presses de Sciences Po 
Collection « Contester » (2017)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

  Image théâtre contestataiire.jpg Tricotant les lectures sociologiques, politiques, théâtrales, littéraires,  Mathilde Arrigoni, dans Le théâtre contestaire, étudie les rapports qu’entretient le théâtre avec le pouvoir.

    Dans un travail de recherche solide, rigoureux, bien argumenté,  qui constitue un extraordinaire gisement documentaire, Mathilde Arrigoni, professeure agrégée, docteure en sciences politiques,  après « une formation professionnelle d’actrice au Conservatoire et un rapide passage en Centre dramatique national »  se demande si le théâtre « a (…) toujours eu (…) fonction de trublion, d’agitateur des consciences, dans l’espace public ». Pour répondre  à cette problématique,   dans une étude diachronique exigeante, elle présente l’histoire du théâtre en remontant à la Grèce antique. Elle analyse les enjeux de ce genre,  puis établit la différence entre le théâtre contestataire et le théâtre militant.

     Mathilde Arrigoni  se livre  à un examen des  conditions d’existence du théâtre : les différents lieux de représentation (« Le mystère investit la ville : des scènes circulaires ou linéaires prennent possession des places publiques ou, plus rarement, de cours de maison »), le jeu des acteurs, leur rôle, la mise en scène, ses fonctions, les différents types de compagnies théâtrales...

     Partant de la naissance du théâtre,  Matilde Arrigoni analyse de façon très nuancée et approfondie chaque époque pour arriver au théâtre du XXe siècle. Dans la Grèce antique, « le théâtre sait remettre le pouvoir en question et le critiquer, en ironisant sur la conduite des dirigeants, en suscitant le rire des foules ». Mais dès sa création, le théâtre subit la censure.  Reposant « sur une interaction (…) avec le public », il constitue en effet un danger pour le pouvoir en place. C’est pourquoi le pouvoir le réglemente strictement.  Au Moyen Age, dans l’Occident chrétien, le théâtre conforte le pouvoir établi mais aussi le pouvoir religieux. Mathilde Arrigoni explique  que  « le pouvoir  encadre le théâtre (…) utilise aussi ses techniques pour affirmer sa suprématie ».    A partir des années 1960, en France, le théâtre se démocratise. Jean Vilar souhaite ouvrir les salles de théâtre à tous et n’hésite pas à faire passer des messages politiques : « Le TNP de Jean Vilar fonctionne donc à la fois comme une entreprise d’éducation populaire et comme un lieu de contestation politique marqué à gauche – ce qui lui vaudra quelques critiques de certains ministres en place, qui l’accusent de faire le jeu du communisme ». La place accordée à la culture populaire s’étend alors. 

    Mathilde Arrigoni propose de nombreux exemples de pièces de théâtre que ce soit en France ou à l’étranger, essentiellement en Amérique latine dans des régimes autoritaires comme le Chili de Pinochet. Tous ces exemples commentés, analysés avec précision, lui permettent d’établir la différence entre le théâtre contestataire et le théâtre militant. Le théâtre contestataire, « situé  à l’avant-garde de la création », loin d’être un théâtre commercial,  défend en filigrane une cause politique « privilégiant l’esthétique par rapport à l’idéologie ». Il cherche à déstabiliser les spectateurs. Le théâtre militant quant à lui défend ouvertement une cause. Puis, après ces différentes analyses, à la fin de l’ouvrage, l’auteure appréhende la question des intermittents du spectacle.

    Dans un  ouvrage rigoureux qui fait avancer la recherche, Mathilde Arrigoni  propose de nombreuses définitions concernant le théâtre. Se fondant avec pertinence sur des études de spécialistes faisant autorité, elle cerne l’ensemble du genre théâtral, ses multiples aspects, ses différentes fonctions, son évolution liée à l’Histoire, aux diverses formes sociales, politiques, au contexte idéologique dans lequel évoluent les acteurs, les metteurs en scène, le public. La lecture de ce riche ouvrage propose un apport de connaissances très utiles  à des universitaires, des étudiants, des lycéens, des enseignants et même des néophytes,  amateurs de théâtre ou simplement lecteurs curieux. 

 

Du même auteur :

Une miniature délicate  singulière, émouvante  à l’écriture poétique, enchanteresse  et flamboyante : Anselme
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2015/07/07/anselme-5652932.html

09:03 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

14 février 2018

Une somme de souvenirs

 

UNE SOMME DE SOUVENIRS     
Thomas Scotto
Illustrations d’Annaviola Faresin   
Editions Notari (2018)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   une-sImage souvenir un.jpg L’album de littérature jeunesse de Thomas Scotto,  UNE SOMME DE SOUVENIRS, illustré de façon réaliste et esthétique par Annaviola Faresin, offre aux lecteurs un conte philosophique merveilleux (1). Il narre une tranche de vie de monsieur Wilson et interroge  sur les mystères des souvenirs.

    Monsieur Wilson est veuf. Le chagrin et la solitude l’ont poussé à empiler des « trésors de bazar » dans sa grande maison. En effet, « chagrin et propreté ne font pas bon ménage ». Le syndrome de Diogène semble l’avoir atteint. Les objets encombrent et  les souvenirs quant à eux peuvent être douloureux : « A quoi bon les conserver si trop de souvenirs vous empêchent de dormir ». C’est pourquoi, le jour de la grande braderie de son village d’Angleterre,  monsieur Wilson a une idée charmante et originale : il décide de  vendre ses souvenirs, « des amalgames de particules vaporeuses et imagées », avatars d’origami,  clin d’oeil du narrateur à la citation mise en exergue en tête de l’ouvrage. Ces souvenirs légers, précieux, savoureux de  toute une vie sont extraordinaires comme le prouvent les comparaisons poétiques de la description :  « c’était mouvant, presque vivant, coloré comme une vitrine de pâtisseries, comme une brassée de saisons interminables ».  Comme tous les souvenirs, ils n’ont pas de prix. La « femme au parfum poivré »  en échange un contre  une conséquente somme d’argent,  « dix billets tout neufs » « pour son morceau de tango ». Les souvenirs constituent la personne, ils n’appartiennent qu’à elle. Ils sont son passé, son vécu, son ressenti, ses expériences. En vendant ses souvenirs, en les partageant avec les autres, monsieur Wilson les fait émerger. Dotés d’une netteté extraordinaire,  ils ne sont pas vains. Ils attirent, intéressent, plaisent. Chacun se les approprie en fonction de son âge, de sa personnalité. La nuit de guerre devient, pour un groupe de jeunes, un jeu vidéo. Mais l’être le plus important à qui le vieil homme va offrir ses souvenirs est Amy, sa petite fille. En effet, elle va «  grandir avec ». Monsieur Wilson comprend la nécessité, l’utilité , l’immense valeur  de ses souvenirs : « il comprit combien la somme de souvenirs qu’il possédait était immense, qu’ils pouvaient être utiles à beaucoup d’autres et que pour rien au monde il ne voulait en priver sa petite-fille. Elle grandirait avec. Les bons comme  les plus douloureux. Elle en ferait des pavés pour ses routes, des terrains vagues pour ses questions, des barricades de révolutions, peut-être (…) ».  Il en saisit le sens : il existe différentes façons de transmettre le passé,  par les objets ou en racontant.  Alors que les objets sont témoins de ce passé, les souvenirs sont constitutifs de la filiation.  Non seulement ils resserrent les liens entre le grand-père et la petite fille mais  ils aideront aussi la fillette à vivre et  à se construire.

   Dans UNE SOMME DE SOUVENIRS, la réalité donnée par l’intermédiaire du merveilleux (monsieur Wilson extrait de son oreille gauche ses souvenirs)  procure à chaque souvenir un sens encore plus profond. Le passé retentit dans toute la vie de chaque personne et  il fait écho dans la vie de ses descendants. Ces derniers  en sont les héritiers. Grâce à eux, ils peuvent connaître les êtres chers disparus, se situer dans l’histoire familiale dont ils sont le produit et  se comprendre dans cet héritage. Il est donc important et  primordiale de les transmettre. Avec une écriture poétique émouvante, tendre, sensible,  Thomas Scotto redonne vie au jeune homme qu’était monsieur Wilson  et à  la belle histoire d’amour vécue avec celle qui deviendra  son épouse : « On aperçoit les frissons partagés d’un couple d’adolescents avant de monter dans une nacelle bleue, puis leurs bras enlacés pendant des tours et des tours, puis leurs lèvres jointes jusqu’à l’arrêt complet, puis, au moment de partir, deux traces dans la neige… l’empreinte de leur amour tout chaud sur le manège ». Les souvenirs immortalisent des  moments éphémères comme une empreinte sur la neige. Mais ils ne s’effacent jamais.

    une-somme-de-souvenirs_13102017_p_302.jpgLes attrayantes illustrations réalistes d’Annaviola Faresin, à l’aquarelle et au crayon,    avec leurs personnages aux visages expressifs,    accentuent l’émotion procurée par le texte.  Le jeu entre le noir et le blanc des maisons, les personnages et les souvenirs en couleur transforment l’ouvrage en véritable objet esthétique.  Les touches de couleur rouges (symbolisant dans le livre le tango et l’amour) et vertes  réchauffent les teintes douces et surannées. Texte et images se conjuguent harmonieusement  permettant une  agréable visualisation de la narration en  invitant  les lecteurs  à  la réflexion et  au rêve. Une somme de souvenirs est un magnifique ouvrage philosophique, pertinent, littéraire, poétique, picturale sur la transmission. Une fois de plus, les Editions Notari se démarquent des autres maisons d’Edition par leur mise en page très soignée, leur  originalité, leur beauté et leur richesse en proposant un ouvrage  destiné aussi bien aux petits qu’aux grands.

 

  • Le merveilleux s’exprime dans un univers factice et incroyable. Les événements surnaturels interviennent et sont acceptés comme tels.

14 janvier 2018

La Miraculée

 

La Miraculée
Annette Lellouche
A5 éditions ( Décembre 2017)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Image la miraculée.jpgLe 4 octobre 2016, à trois  heures du matin, l’ironie du sort emporte la narratrice de La Miraculée, Annette Lellouche, dans une envolée brutale et inattendue. Aspirée par le vide, elle dévale inexorablement  les marches de son bel  escalier de marbre qu’elle voulait libre de toute rampe : « J’ai eu l’étrange sentiment que le vide m’aspirait. Qu’il me disait ‘viens’ dans un murmure. Que j’étais programmée pour un vol plané. J’étais une marionnette dont on tirait les ficelles de façon anarchique ». Cet escalier « majestueux », « le prince des lieux » aurait pu devenir son hypogée. Miraculeusement vivante,  elle est cependant grièvement blessée.  Une « année parenthèse » cruelle, éprouvante, suspend alors sa vie, ses activités habituelles.

    Une fois rétablie, Annette Lellouche  témoigne de ce vécu physique et psychologique douloureux, revient sur ce passé proche dans un ouvrage à la dimension autobiographique ouvertement revendiqué. Du traumatisme naît l’écriture, « le récit-témoignage », le souci de partager une expérience à laquelle chacun peut se heurter un jour ou l’autre. Annette Lellouche raconte pour témoigner de cette  épreuve, « de l’excellence de notre monde médical mais aussi de ses dérives »,  et également pour chasser un souvenir désagréable par le biais d’une parole exorciste,  mettre un sens sur une expérience négative, voir la vie différemment, aller à l’essentiel  (« Mon Accident fut le moment le plus propice pour me dessiller les yeux et regarder en face la réalité de la Vie ») en s’impliquant et en impliquant le lecteur. Des exergues en tête de chapitres mettent l’accent sur le caractère fragile et précieux de la vie que l’humain insouciant et inconscient de sait pas toujours savourer : « En te levant le matin, rappelle-toi combien précieux est le privilège de vivre, de respirer, d’être heureux » de Marc Aurèle ». Un accident, généralement absurde,  est souvent l’élément catalyseur révélateur du caractère  éphémère et magique de la vie.

    Dans La Miraculée, Annette Lellouche n’est plus dans le pur  littéraire comme dans ses précédents ouvrages. Le fait vécu  a été tellement terrible, insupportable (« (…) je n’ai jamais eu aussi mal de toute ma vie. Tout mon corps gémit, brisé »), la  rééducation tellement difficile, éprouvante,  que l’ouvrage ne doit pas être dans l’ordre de l’esthétique. Il faut avant tout raconter, utiliser les mots du quotidien et dire simplement : l’intense douleur, les soins intensifs, l’empathie, la compréhension, l’efficacité des pompiers, la compétence des soignants, les dérives de certains, l’inefficacité de quelques kinésithérapeutes,  le soutien chaleureux d’amis réels ou virtuels rencontrés sur les réseaux sociaux… Puis, progressivement, au fil des pages,  l’humour colore les mots. La narratrice n’est plus engluée dans la douleur. Le recul s’impose dans un ouvrage,  leçon de vie et  de courage. Il faut toujours garder confiance, se battre pour sortir des ornières que l’existence ouvre parfois sous nos pas et déguster les éclats de bonheur qu’elle nous offre. L’optimisme de la battante qu’est Annette Lellouche triomphe comme elle-même  a triomphé de son accident.

 

Du même auteur :

Gustave
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/apps/search?s=Gu...

Lettre à pépé Charles      
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2013/06/15/lettre-a-pepe-charles.html

La clef de l’embrouille    
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2014/12/...

Charles et Aurélien  
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2014/01/...

17:48 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1)

23 décembre 2017

Sous l'ombrière du vieux port

 

Sous l’ombrière du Vieux-Port 
Jacques Koskas 
Editions Vivaces (2017)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image sous l'ombrière.jpg Dans Sous l’ombrière du Vieux-Port de Jacques Koskas, l’enquête policière et  l’enquête personnelle, le présent précipitant les protagonistes dans un retour sur le passé, se tricotent,  émaillés de coïncidences surprenantes.

     L’enquête du commandant Martial Merlin et de ses collaborateurs, le capitaine Léa Modestine et le lieutenant Romain Pigal se poursuit sur cinq journées du jeudi 11 août 2016 à 8h45 au mardi 16 août à 11h12. L’angoissant mystère de la disparition circule dans tout l’ouvrage et touche plusieurs personnages avec son lot de questions, de tristesse, d’incompréhension. L’enquête  donnée dans un récit pris sur le vif au présent permet toujours  une remontée dans le passé des protagonistes en accompagnant le déroulement de leurs pensées et de leurs souvenirs qui se recoupent parfois. Le lecteur assiste à des investigations en direct : les chapitres se succèdent donnant à lire  les faits vécus au même moment par les différents personnages. Le jeudi 11 août à 14 h30, le lecteur se retrouve dans une chambre d’hôpital en compagnie d’ Apollon Donnadieu et de Dédé, puis dans le chapitre suivant, il vogue  à la même heure « vers le château d’If » avec le commandant Merlin avant de se retrouver attablé « à l’unique restaurant de l’ile (en compagnie d’) une femme, les yeux à l’ombre d’un chapeau blanc à larges bords ». Ce parallélisme, cette simultanéité créent tout un rythme dynamique  en plaçant le lecteur dans le quotidien de tous les personnages  et en lui permettant d’assister à chaque minute de l’enquête dans différents lieux à la fois.

    Le passé de chaque personnage se mêle au présent. Le commandant Merlin pressent des rapports entre les différentes enquêtes, il suit ses intuitions et vit en même temps ses problèmes de cœur au propre et au figuré. Alors  qu’il effectue plusieurs investigations, le commandant Merlin recherche son père disparu de manière incompréhensible quand il avait dix ans et dont les souvenirs le poursuivent depuis quelque temps : « En tête de ses préoccupations, la disparition de son père qui vient de refaire surface depuis qu’il a retrouvé, il y a quelques jours, des objets lui ayant appartenu, entassés dans un carton, au fond d’une armoire ». Alors qu’elle essaie de vaincre ses fantômes et  son agressivité intérieure, Léa Modestine subit toujours le traumatisme causé par son père décédé depuis plusieurs années : « L’image de son père vient se superposer aux traits du pêcheur. Visage fantomatique qui hante ses cauchemars ». Romain Pigal, « largué par sa compagne qui a refusé d’épouser un handicapé » est dévoré par  son souvenir. Il recherche avec fébrilité le commanditaire de ses agresseurs qui ont brisé son couple et sa vie de policier dynamique : « Deux ans se sont écoulés depuis qu’une moto folle lui a cassé les reins alors qu’il planquait sur un trottoir ». La belle  et élégante Mireille Renoir, sans nouvelles depuis quatre jours de sa fille Annabelle, essaie de savoir ce qui a pu arriver à cette dernière. Apollon Donnadieu dont la mère vient de mourir est hanté par le décès accidentel de son père alors qu’il était encore un enfant. Clara Carmina, quant à elle,  recherche étrangement une poupée. Au fil des pages, le lecteur découvre que des liens existent entre les différents personnages tous fortement typés, dotés de relief. Leurs portraits sont tracés avec précision. Leurs tics, - Merlin tire toujours sur ses bretelles, les dreadlocks de Léa « dansent » toujours  « autour de son visage à chacun de ses mouvements » - ,  leur caractère sont sans cesse notés. Les portraits, toujours bien campés, bien caractérisés, créent des personnages plus vrais que nature.

   Des jeux de miroir se multiplient, concrétisation du titre de l’ouvrage. L’ombrière du Vieux-Port ancre le roman dans le réel marseillais et crée en même temps tout un jeu de mise en abyme. Comme les passants se dédoublent en flânant sous le plafond réfléchissant de l’ombrière créant tout une aura poétique, les multiples disparitions se renvoient en reflet les unes les autres, reflets  d’existences où le mensonge et la folie émergent. Le roman policier devient alors roman de caractères. Le narrateur ne se contente pas de chercher à élucider des énigmes (Pourquoi les quatre « fadas » ont-ils plongé dans la mer ? Que contenait le congélateur ?), il devient étude psychologique, tentant d’expliquer et de comprendre des comportements humains parfois fantasques et apparemment peu cohérents.

    Le récit donne à voir des êtres humains  complexes et mystérieux. Leur personnalité comporte des facettes multiples, cachées, secrètes, ignorées même de leurs proches. Cette richesse psychologique sourd dans tout l’ouvrage avec souvent beaucoup  d’humour. En effet, de nombreuses analyses  psychologiques  effectuées par  Martial Merlin sont souvent tournées en dérision par ses collègues : « Encore votre psychologie à deux balles, commandant, plaisante Léa. Vous auriez dû être psy, plutôt que flic ». Le narrateur joue avec ses héros romanesques conjuguant les thèmes du  roman classique et du  roman policier : la psychologie, l’angoisse, le suspens, la recherche des causes des actes de délinquance, la mort…

    La mort, thème habituel du roman policier,   est dans le roman de Jacques Koskas  détournée de son rôle habituel.  Elle est mise en scène, théâtralisée avec l’intervention de la thanatopraxie, mêlant le tragique, le morbide et l’humour. Le farfelu et le réalisme se côtoient. Le narrateur transmet l’authenticité de la vie avec des êtres communs, médiocres même, loin du milieu du crime, qui peuvent devenir un jour ou l’autre volontairement ou involontairement criminels ou tricher avec la justice  alors que rien ne le laissait présager. Un incident, un fait, comme la jalousie, un handicap, vécu par soi-même ou par un tiers peuvent changer un être. L’humain est complexe et mystérieux. Sa personnalité comporte des facettes multiples, cachées, secrètes, ignorées même des plus proches. Pour ne pas spolier l’histoire, nous n’en dirons pas davantage.

   Dans l’ouvrage original et captivant,  Sous l’ombrière du Vieux-Port, Jacques Koskas  raconte une histoire aux multiples intrigues agréable et souvent surprenante  en tenant les lecteurs en haleine, en jouant avec le suspens, interrompant son récit au moment où une information importante va arriver,  finissant souvent un chapitre sur une question ou en rejetant à plus tard la réponse : « La scientifique vient de faire une découverte dans la camionnette. Pas de temps à perdre ! Je vous raconte la suite en chemin ».   Les nombreuses références psychologiques  serties d’humour,  des personnages paradoxalement tout à la fois communs et hors du commun, la tension narrative séduisent  et amusent tout à la fois en embarquant le lecteur loin des pactes de lecture habituels du roman policier.

 

Du même auteur :

18 rue du parc 
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2014/10/...

La Liste de Fannet   
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2015/12/...

La Fille sur le trapèze      
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2016/02/...

11:32 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1)

26 novembre 2017

Autour du silence

 

Autour du silence      
Jacques Dugelay
L’Harmattan, collection Amarante (2017)

 

(Par Annie Forst-Abou Mansour)

 

    Image autour du silence.jpgDeux mois après le décès de Pauline, sa jeune épouse, Thomas quitte tout. « Sa marche (le) conduit au nord de l’Espagne sur les chemins qu’un compagnon de route lui avait recommandés ».  Il parcourt différents sentiers découvrant des « paysages insoupçonnés, sauvages et désertiques », y rêvant à son aise, empli du souvenir de la femme aimée, absente intensément présente dans son cœur et dans ses souvenirs. Ce retrait du monde,  cette symbiose avec la nature, sa solitude le soustraient à son propre malheur. Ils  lui donnent la force de vivre et  le rapprochent  paradoxalement de ses semblables,  lui permettant de comprendre leurs souffrances. A ce moment-là, « son désir de compassion et d’écoute (se) substitu(ent) à sa propre souffrance ». Après la révolte, l’acceptation induite par ses lectures de Camus, de Tolstoï, la rencontre fortuite  dans un train d’une jeune infirmière qui se forme aux soins palliatifs le guident sur la voie de l’écoute de l’Autre, de l’aide apportée aux êtres en fin de vie. Généreux, sensible, capable de se mettre à la place de son interlocuteur, de le comprendre, Thomas écoute sans porter de jugements.

    Dans Autour du silence, Jacques Dugelay entrelace la vie et les souvenirs de Thomas  avec les rencontres de ses patients en phase terminale, la narration de leurs souvenirs, de leur vécu. Deux destins essentiellement se croisent, ceux de Paquita et d’Hendrix, éclairant leur passé à la lumière de leurs récits présents. La guerre  de 1939-1945 avait jeté la jeune fille et le jeune homme sur le même chemin et étrangement tous deux finissent leur vie dans le même hôpital. L’Histoire, avec un « h » majuscule, se mêle à la petite histoire, celle de gens ordinaires, vécue concrètement, au quotidien dans des camps de concentration et d’extermination, dans la puanteur, la saleté, le froid, la maltraitance, le mépris : « (…) les Kapos les abrutissaient de coups et d’insultes parmi des hurlements continuels destinés à leur rappeler qu’elles n’étaient que des rejets indignes de vivre ». Des rétrospections mises en scène par les récits vivants des protagonistes plongent le lecteur dans des moments terribles de la Seconde Guerre mondiale. Le narrateur restitue l’expérience de deux êtres aux idéologies et aux comportements totalement opposés. Il dit l’inimaginable subi « dans cet univers de malheur, étrange reproduction de l’Enfer de Dante » (…) : des « étudiantes ou lycéennes polonaise victimes des expériences de vivisection », des jeunes vies volées, envolées en fumée. Il donne à voir  les aspects les plus sombres et les plus troubles des pulsions humaines, mais aussi les plus belles et les plus lumineuses : « (…) la fraternité découverte dans les camps, (…) l’amitié dans les épreuves, (…) la générosité, (les) gestes gratuits ».  Comme chez Malraux, c’est dans le malheur et la lutte que naît la solidarité.

    Hendrix, adolescent chétif de Moselle, souffre-douleur d’un père  violent et pervers, se transforme en  soldat inhumain et monstrueux de la Wehrmacht. Il est  de ceux qui maltraiteront Paquita et ses amies dans les camps.  Paquita, jeune fille insouciante et enjouée, devient quant à elle « une auxiliaire de la Résistance »,  « agent de liaison sans grand intérêt ». Elle  est arrêtée, torturée, emprisonnée à Montluc, puis déportée à Ravensbrück. Dans ce camp de concentration, devenu camp d’extermination, Paquita  se heurte au pire et rencontre le meilleur. Elle côtoie des femmes remarquables comme « Geneviève de  Gaulle-Anthonioz, nièce du Général », « Germaine Tillion », « Marie-Claude Vaillant-Couturier », « Margarete Buber-Neumann, au parcours prodigieux ». Elle vit une amitié réconfortante, éblouissante et belle avec Emma dont Thomas retrouvera le frère. Le vieil homme hospitalisé  confie alors à Thomas la vie de la  jeune femme disparue, courageuse,  intelligente, dynamique, fréquentant des artistes comme Boris Vian, des galeries d’art,  « répanda (n) t autour d’elle la joie de vivre ». Des personnages fictifs, des personnes  authentiques reconstruites, recomposées  par l’imagination du romancier, des noms de personnes ayant existé ancrent  le roman dans le réel et dans l’Histoire. Des parcours personnels et familiaux nourrissent l’écriture permettant aux lecteurs de traverser l’Histoire et des ressentis bouleversants.

    Sans sombrer dans le pathos, malgré l’horreur des faits rapportés, Jacques Dugelay, jouant avec le récit et le discours,  raconte  dans un ouvrage à la structure non linéaire,  avec une écriture sobre  où point  l’émotion,  la vérité humaine et historique passée et présente. Il rappelle la sombre période de l’occupation, des camps,  en donnant à voir des faits, en livrant des informations, sans argumenter, sans faire œuvre de dénonciation explicite. Il se contente de faire exister un réel défunt que nous ne devons pas oublier. Thomas, le personnage principal, jamais ne juge. Il reste dans la compassion,  la bienveillance,  le respect du mourant qu’il soit tourné vers le mal ou vers le bien : « Il les avait accompagnés tous les deux. Il les avait écoutés avec patience. Vis-à-vis de l’un ce fut une dure épreuve, mais il l’avait fait avec le sentiment d’appartenance à leur humanité commune, avec zones d’ombres et de lumière, et ses insondables profondeurs mystérieuses ». Derrière la monstruosité menaçante et persécutrice d’Hendrix se cache  un humain brisé par la souffrance. Thomas, même s’il ne peut admettre l’inadmissible, le comprend : « Pour être dans l’état où vous êtes,  vous avez dû beaucoup souffrir au cours de votre vie ! » lance-t-il à Hendrix. La violence aussi inacceptable soit-elle révèle un mal être profond, une immense fragilité intérieure. Malgré toutes les noirceurs de la vie et  l’existence de son inséparable sœur, la mort, qui engendre tourments,  chagrins et solitude, Thomas voit la beauté de ce qui l’entoure et garde l’espoir aidé en cela par  son goût pour la littérature, la poésie,  (« Seule la poésie ou la foi peuvent ouvrir une porte sur l’inconnu et donner l’espérance »), et par son immense amour pour son prochain.

    Frère de Camus auquel l’auteur fait maintes fois référence, Thomas éprouve d’abord un sentiment d’absurde devant la cruauté du réel (« Il avait  alors ressenti le poids de la solitude, la détresse, la peur du vide et de l’absence.  Il avait éprouvé un désespoir qui, la nuit, l’étreignait cruellement et lui faisait envisager de rejoindre celle qui était tout pour lui ») puis il se révolte (« Un jour (…) n’en pouvant plus de souffrance retenue, il avait crié son nom au haut d’une colline, de toutes ses forces en menaçant le ciel limpide, indifférent à sa blessure, froid comme une plaque d’acier (…) »), seul  face à un ciel indifférent, vide,  impassible comme le souligne la comparaison avec l’acier. Enfin, la solidarité, celle  vécue par les prisonnières des camps,   sa capacité d’ écoute attentive des malades en fin de vie, l’amour qu’il éprouve pour son prochain, son sentiment d’utilité,  donnent un sens  à son existence et le guident sur la voie du bonheur comme le souligne Jacques Dugelay avec une écriture poétique : « Le bonheur  est simple, comme un galet dans une main d’enfant. Il demande simplement l’abandon dans une innocence primordiale, primitive au plus près de la fleur qui s’ouvre dans la rosée du matin et qui exhale des parfums de paradis, de la mésange qui vient enchanter les réveils ouatés et tardifs des dimanches ensoleillés ». « Autour du silence, dans la nuit noire, dans la nuit étoilée, un chant se fait entendre. Sa mélodie est pure. Il semblerait que les âmes sont à l’unisson pour faire revivre dans une lumière d’aurore nouvelle la beauté des fleurs dans les champs, en mai, les roses trémières blanches, roses, rouges, sur leurs tiges vertes agrémentées de feuilles légères et frêles (…) ». La description sublime qui sollicite l’ensemble des sens  et fait chanter les phrases dit la beauté de la vie  révélée par la fragilité vaporeuse de la nature avec ses couleurs enchanteresses,  sa luminosité étincelante. Accéder à  la paix intérieure, être utile aux autres, les aimer, mènent à la joie et donnent un sens à la vie. C’est la leçon que le lecteur peut tirer de l’émouvant et riche roman polyphonique  de Jacques Dugelay, aux récits enchâssés dans la Seconde Guerre mondiale, dans la vie de Thomas, en un mot dans l'Humain.

11:17 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2)

13 novembre 2017

Ah ! Ces deux-là !

 

Ah ! ces deux-là !     
Yann Geffroy     
Les Découvertes de la Luciole (2016)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

   image ah.jpg Ah ! ces deux-là ! de Yann Geffroy réinvente avec originalité la notion de réalisme en donnant à voir des vies ordinaires avec une écriture qui colle au réel.  Ce roman  ancré dans la Bretagne profonde, « coin de campagne gallèse, éloigné des villes », hermétique, («  (…) mais il est coutumier, dans un pays à forte identité, de faire sentir au horsain qu’il n’est qu’un horsain », figée dans ses croyances et  ses habitudes, mime le parler local et familier avec une syntaxe désarticulée, l’omission du « ne » de négation,  des syllabes tronquées. Les villageois de cette terre  fermée usent d’un lexique appartenant à l’idiome breton : « Ben… J’ai pas ben d’idées… c’est sûr que la mairesse a été ébaubie autant que nous. Le nouveau maire, li, y a cor une couple d’années, il restait à Vitré. Ca fait que… N’y en a qu’un qui sait tout, c’est monsieur le recteur, mais c’ti-là, il fait causer, il cause pas » plongeant le lecteur dans le milieu paysan local sibyllin pour le non armoricain.

    Ce roman  qui englobe de nombreux personnages frôle différents genres :    le roman du terroir,  le roman psychologique, le roman picaresque,  le roman sur des existences individuelles. Il  aborde des  thèmes variés : la relation maître/employé, la rumeur, le handicap, les préjugés,  s’inscrivant dans le vécu et dans  la littérature classique et contemporaine. La relation maître/domestique, par exemple,  est illustrée dans la littérature depuis l’Antiquité où elle est présentée de façon souvent comique jusqu’au XVIIe siècle. A partir du XVIIIe et surtout au XIXe siècle, la référence à la notion de  classes sociales commence  à s’affirmer.  Les jeunes servantes  sont non seulement exploitées mais elles subissent aussi  les assauts séducteurs de leurs  maîtres. C’est ce que montre  Yann Geffroy dans  son roman, expression de la singularité nourrit de la banalité de la vie quotidienne où sévit la  rumeur. L’exergue de l’ouvrage est importante : « Calomnie, plus on nie / Plus elle enfle se réjouit / Démentir, protester, / C’est encore la propager / Elle peut tuer sans raison / Sans coupable et sans prison / sans procès, ni procession / Sans fusil, ni munitions… ». Les fausses informations  toujours amplifiées,  très souvent à l’approche d’élections, sont destructrices et mortifères. Le gendarme Pitois cherche alors  à comprendre. Pourquoi le maire a-t-il perdu les élections ? Pourquoi « cet épais silence »  devant cet échec ? Pourquoi ce suicide ? Pourquoi  Arsène Duvalet a-t-il rédigé cette étrange lettre d’adieux ?

    Dans cet ouvrage, miroir de la société, Yann Geffroy brise la linéarité du récit. Il fait alterner d’un chapitre à l’autre, le passé,  les années trente, dans une narration rédigée en italique et le présent des années soixante  proposé en police classique. Ce récit débute dans la seconde moitié du XXe siècle  par le suicide incompréhensible d’Arsène Duvalet, fermier aisé, maire apprécié dans sa commune.  Le jour précédent  sa mort, il a curieusement perdu les élections alors que rien ne le laissait présager. Un autre fait étrange surprend : « le billet trouvé dans la poche du pendu. ‘Que mes enfants me pardonnent ‘ »  alors qu’il n’a pas eu de descendance.

    Dans le chapitre suivant, le roman  remonte  le passé racontant  la pathétique vie d’Angèle,  femme malentendante dotée de ce fait par les villageois d’un sobriquet méprisant « Le Pot » : « On l’avait affublée de ce sobriquet, dès sa surdité découverte, au point que la plupart ignorait son vrai nom (…) ».  Exploitée par ses différents patrons, réifiée, (« Sa nourriture lui était garantie tant qu’elle restait à l’entière disposition de son employeur, ou plutôt de ses employeurs successifs, car l’habitude s’était établie de se la passer de ferme en ferme, solution retenue pour mettre fin aux jalousies malsaines que pouvait provoquer la possession d’une telle perle »), cette jeune femme sans racines, sans famille, est traitée comme une bête de somme, humiliée, violée chaque nuit : « (…) elle faisait face, du petit matin au grand soir, à une multitude de tâches avec une égale ardeur et équanimité qui ne prenaient fin qu’à la nuit tombée, lorsque  le maître des lieux lui rendait visite dans la paille pour une ultime activité qui ne lui procurait, à elle, aucun plaisir ». De ces  nombreuses incursions masculines nocturnes  naissent successivement  deux enfants, Jean et Jeanne, surnommés Han et Hanneton par les villageois qui parodient la prononciation malaisée de la mère. Le plus souvent, le garçonnet et la  fillette  sont désignés par l’expression condescendante et anonyme  « ces deux-là »,  concrétisation du  lien très fort  soudant ces inséparables. L’absence de figure paternelle à une époque où les mères célibataires, considérées comme des femmes peu vertueuses, sont rejetées, rejaillit sur les enfants. La femme harcelée est jugée responsable du harcèlement. Ses enfants sont la matérialisation de son péché dans une société où la morale religieuse s’impose, plus dogmatique que charitable. Les maîtres, dans l’ensemble peu enclins à l’humanisme, à la générosité et à la compréhension, abusent de leur pouvoir. Heureusement, un jeune  prêtre  tente parfois de venir en aide à la candide et misérable femme et à ses enfants.   Il  se bat contre la force d’inertie de ses paroissiens aux comportements irréligieux, concupiscents et égoïstes, en essayant de les faire évoluer avec beaucoup de difficultés. Mais « villotin » autrement dit  issu de la ville, « il  (a) quelques soucis au milieu de (ces) braves paysans » avares, réactionnaires,   repliés sur leurs  coutumes et  leurs pensées archaïques, craintifs devant l’éventuelle arrivée des dangereux « rouges » du Front populaire !

    Angèle accepte son sort. Elle n’est jamais dans la revendication. Mais elle ressent de la fierté après la naissance de ses enfants. Ils sont sa revanche sur sa vie de femme considérée comme un simple outil de travail :  « (…) son regard, qu’on disait farouche auparavant et même fuyant, montrait une fierté que d’aucuns tentaient d’analyser, balançant entre la marque d’un épanouissement inhérent à sa situation et la marque d’une revanche en passe de s’accomplir ».Elle ose alors s’affirmer en refusant le mari proposé par l’abbé Germain. Ses enfants,  grâce à leur travail, à leur capacité d’adaptation, à leur intelligence, (« ‘ces deux-là’ étaient loin d’être sots »), à leur solidarité fraternelle  tirent des leçons de la vie et gravissent les échelons de la société donnant au roman tout un aspect picaresque. Leur force intérieure et la chance   poussent  Jeanne et jean vers la liberté et la réussite. La famille est enfin considérée : elle acquiert un nom et le respect, ce ne sont plus « Le Pot » et « ces deux-là », mais la famille Mercier : « La famille Mercier,  désormais mieux traitée, prena(i)t les apparences d’une famille ‘normale’ ». La justice enfin s’impose. Le destin ne joue donc  pas toujours un rôle négatif. Il n’apporte pas que des désillusions. Le gendarme Pitois, quant à lui,  trouve enfin les réponses aux questions qu’il se posait  depuis le début de l’histoire et pour lui aussi le sort devient favorable.

    Ah ! ces deux-là ! ,  roman d’une région et de la vie simple de ses habitants,  est  émouvant et rempli d’humour  à la faveur de métaphores pittoresques, (« la langue de bœuf sauce piquante  devrait figurer au registre des richesses locales, à côté de la langue de bois à la sauce paysanne (…)  et « des langues de vipères », « (…) la scène aurait pu faire perdre la tête à un peintre affamé de couleurs ») de parallélismes  plaisants (« Pitois repoussa l’idée de remplacer son képi par un bonnet de nuit »), de jeux de mots (« (…) l’allusion à sa relative jeunesse mettait le visiteur dans ses petits souliers. Boueux, les souliers. Crottés, même. Tout juste bon à patauger dans des écuelles où ils n’avaient rien à faire »), de situations cocasses. Les personnages attachants appellent la sympathie du lecteur et l’immergent dans le monde rural de la France profonde, de la Bretagne, domaine de l’omerta, capable malgré tout d’évoluer.

19:33 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1)

27 octobre 2017

Moi, quand je serai vieille...

 

Moi, quand je serai vieille…
Marie Fersac
Edition Les Découvertes de la Luciole (2012)

 

(Par  Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image moi quandj je serai vieille.jpeg Moi, quand je serai vieille… de Marie Fersac est un récit de vie linéaire, se déroulant durant l’automne et l’hiver 1981, entrelacé de rétrospectives explicatives, de souvenirs de jeunesse, de guerre, d’une époque désormais révolue.

    Pépère et Mémère, un vieux couple lié par un amour tendre  (« Marie, ma Marie… Si tu savais comme je t’aime ! Si longtemps après notre rencontre et tant d’années de mariage, cela semble impossible aux yeux des autres. Et pourtant… ») et complice, sont poussés par leurs héritiers à vendre leur demeure  puis à finir leurs jours dans une maison de retraite. Comme le soulignent les deux rythmes ternaires lyriques, leurs descendants les ont oubliés : « (…) au bout de soixante-deux ans de mariage, qui s’en soucie ? Pas les enfants, partis si loin ; pas les petits-enfants, tous occupés ; pas les arrière-petits-enfants, affairés eux aussi, qui à ses études, qui à son travail, qui à sa recherche d’emploi (…) ». Les différentes générations non seulement ne se voient plus mais elles ne se comprennent plus. Définis désormais par leur rapport de parenté et non plus par leurs prénoms et leurs noms, Marie et  Louis Hesserie n’existent plus pour les autres qui les réifient progressivement, ne leur laissant pas le choix de décider de leur avenir, de leur vie : « Cette manie qu’ont les plus jeunes d’imposer leurs vues aux vieux, sans se tracasser de leur avis, commençait à lui chauffer les sangs… ». Les sobriquets familiers et hypocoristiques « Pépère » et « Mémère »  traduisent leur dégradation physique  due à leur avancée en âge.  Dépourvus d’intérêt, voire inutiles selon leur entourage, Marie et Louis n’intéressent plus leurs enfants.  Ils sont même susceptibles de constituer une charge pour eux.  Des êtres comme Yvonne, « petite cousine éloignée qu’on n’avait pas vue depuis une bonne dizaine d’années et qui habitait à trente kilomètre de chez eux », des visiteurs surprises,  surgissent cependant  soudain chez eux, désireux de profiter de  la faiblesse de ces personnes âgées pour servir leurs propres intérêts : obtenir une résidence secondaire pour un prix dérisoire en l’occurrence.

    Mais Pépère et surtout Mémère, malgré un incontestable affaiblissement,  fourmillent encore d’énergie et d’esprit d’initiative. Ils décident  finalement de ne pas plier sous le joug de leurs enfants et de conserver leur maison. Puis, l’arrivée inopinée d’Angleterre de leur petite fille, Annie,  surnommée Aneth, accompagnée de son jeune fils Jérôme, un adorable garçonnet  métis, de langue anglaise, va métamorphoser leur vie.  Annie, enseignante de français  la journée, serveuse dans un pub le soir, a tout quitté après avoir été violée par le « patron du bar dans lequel (elle) faisai (t) des heures sup. pour payer (s)on loyer ». Enceinte, bouleversée par ce drame, elle a besoin de soutien pour oublier. Pépère et Mémère considérés comme de futurs assistés vont paradoxalement devenir des aidants. Etre reconnus  et être utiles  prouvent aux deux vieillards qu’ils existent encore et donnent du sens à leur vie. Leur tendresse, leur chaleur humaine, leur compréhension consolent la jeune trentenaire, la réconfortent.  Quant à elle, elle dépoussière la maison  comme peut le constater son antipathique, méprisante et détestable mère qui ne l’a jamais aimée : « les rideaux crochetés par sa belle-mère étaient d’un blanc immaculé, la pièce rangée et rutilante de propreté. Félicité passa un doigt appuyé sur le plateau du buffet : pas un grain de poussière ». Aneth et son fils brisent la solitude des deux vieillards, leur apportent le dynamisme de leur jeunesse et les aident à terminer leur vie chez eux dans la joie, la bonne humeur, le bonheur : « Tu as déjà changé la nôtre (de vie) Et tu vas nous aider à la terminer chez nous. »  La « renaissance » de Pépère et de Mémère est concrétisée par la transformation de leur cadre de vie donné à voir dans des descriptions réalistes et poétiques. La maison devient plus lumineuse. Le jardin reprend vie. Le potager renaît.  Progressivement, Marie Hesserie, qui n’a jamais perdu ni sa verve ni  son esprit de répartie, redevient la maîtresse du jeu dans la lutte entre elle et la famille avide,  acharnée à la diriger selon sa propre jauge. Grâce à Aneth, elle n’accepte plus son statut de personne âgée soit disant incapable.  Avec beaucoup d’humour,  elle enterre le projet de vente de sa maison en fleurissant le pied du panneau « A vendre » oublié par l’agence immobilière: « Tu viens d’assister à un enterrement de première classe. L’enterrement de la vente de la maison. Mort et enterré le projet des enfants de nous enfermer dans une maison de retraite ! ».  Le géranium symboliquement  posé devant la pancarte soulèvera bien des questions parmi les membres de la famille.

    Sous la pellicule du récit de dans Moi, quand je serai vieille…,  de nombreuses voix se font entendre, celles des personnages, mais aussi celles des animaux. Le lecteur pénètre la conscience, les pensées, le ressenti des personnages dans des monologues intérieurs en italique,  dans des passages en focalisation interne ou au style indirect libre. Cet ouvrage propose un témoignage socio-ethnologique, une fiction ancrée dans la réalité humaine contemporaine. Avec une écriture sobre qui mime  le langage quotidien lorsque le narrateur donne la parole aux personnages, ce livre interroge la société passée  en dénonçant la traumatisante guerre des tranchées, les préjugés à l’égard des mésalliances (« Mon amoureux n’avait que son certificat d’étude. Une véritable mésalliance »), des mères célibataires. Il dévoile  la  société actuelle égoïste, individualiste, superficielle, fondée sur les apparences (« Cet enfant est bien éduqué, mais mal habillé. Il sent la misère à plein nez pour une bourgeoise comme ta mère ») où règnent  le mépris de la différence et  le racisme : « Le racisme ordinaire : en voilà une belle gangrène ! ». Marie Hesserie refuse que « les racistes de tout poil triomphent », que les personnes âgées soient rejetées et placées dans des mouroirs. Malgré son grand âge Marie conserve un esprit ouvert et entre constamment en lutte.

    Cet ouvrage  dénonce sans militantisme les préjugés de toutes sortes contre les personnes d’origine différente, contre les homosexuels, contre les vieillards… Il montre l’absence de considération à l’égard des êtres appartenant  à  un statut social  dit inférieur, l’infantilisation des vieillards dans les maisons de retraite, l’absence de la bienveillance et de la charité attendues de la part de certains prêtres : « (…) elle qui a rejeté la religion et toutes ces bondieuseries quand le curé, autrefois, a refusé de baptiser Paul au prétexte qu’il n’avait pas de père et qu’elle – maman ! – vivait dans le péché ! ». (Le père de l’enfant ne peut à ce moment-là l’épouser, il est à la guerre !). Ce roman défend les plus faibles, les enfants, les êtres différents à cause de leur couleur de peau, de leur sexualité, les jeunes femmes victimes de harcèlement, les animaux. Aimer les animaux,  image d’innocence, de pureté, de sincérité comme les enfants, saisir la complicité existant entre eux et les humains, voir en eux des créatures bienveillantes dotées d’un amour gratuit et  aussi d’intelligence, n’est pas seulement l’apanage de personnes âgées plongées dans la solitude. Aneth et Jérôme aiment les animaux : ils sauvent une chatte et ses trois chatons. Des scientifiques de haut niveau, comme entre autres Matthieu Ricard, docteur en génétique cellulaire, n’a-t-il pas  prouvé que les animaux ne sont pas des objets de divertissement ou de banals « aliments », mais qu’ils sont nos « concitoyens » ?   Moi, quand je serai vieille… de Marie Fersac   est un hymne à la tolérance, au respect de l’Autre et de la vie.  Aneth porte et apporte la vie. Elle symbolise la création et l’arrivée d’un univers nouveau où l’Amour, la solidarité intergénérationnelle, l’empathie l’emportent au détriment de la haine et des préjugés : « Tu vas nous créer un monde multicolore, à toi toute seule. Un monde plein d’amour, sans préjugés et sans racines ». Avec tendresse, Marie Fersac porte un regard acéré,  poignant  et souvent plein d’humour sur des sujets brûlants et cruciaux de notre société.   Dans  Moi, quand je serai vieille…,  les idéaux humanistes ne sombrent pas, l’espoir l’emporte. Et comme le pense Aneth, « Moi, quand je serai vieille, j’aimerais ressembler à Mémère… ».

19:52 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1)

14 octobre 2017

Lilie-Miracle

Lilie-Miracle
Martial Victorain
L’Astre Bleu Editions (2017)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    lilie_tempImage lillie.jpgDans une autobiographie fictive, Ester (« je m’appelle Ester. C’est le nom d’une fleur. Et ça veut dire aussi étoile »), la jeune narratrice de onze ans  du roman, Lilie-Miracle, de Martial Victorain, raconte sa fugue de trois jours avec sa sœur cadette en tricotant leur présent et leur passé et   en livrant au lecteur les événements qui les ont menées à  cette extravagante cavale.

    Leurs parents,  toujours occupés par leurs activités professionnelles surchargées  n’arrivent pas à  concilier leur travail (« en fait, elle (la mère) manquait perpétuellement de temps,  et aurait investi son bureau vingt-cinq heures sur vingt-quatre si elle avait pu. Informer, informer, toujours et encore informer !  Décrocher avant tout le monde l’info de dernière minute ») et leurs vies familiale et conjugale. La mère, journaliste, et le père, cuisinier dans un grand restaurant, ne font que se croiser. Une  baby-sitter s’occupe des enfants emportées dans un véritable tourbillon :    « Lorsque nous vivions à Paris, tout allait vite. Tout allait vite et tout était sérieux. Ennuyeusement sérieux, même ». Le XXIe siècle et toutes les nouvelles technologies  privilégiant le superflu, le superficiel engendrent un rythme de vie frénétique contraignant,  privant les adultes de liberté, les empêchant de penser  à eux et à leur entourage.  Avec beaucoup de maturité,  la jeune narratrice dénonce ce phénomène sociétal. Le vingt-et-unième siècle déficient cultive le manque de profondeur, l’absence d’amour et d’attention aux autres    : « A bien y réfléchir, l’événement qui avait disloqué notre quatuor familial n’avait été qu’un aboutissement normal, le syndrome généralisé d’une société frénétique. L’image que nous en renvoyaient nos parents, avalés au quotidien par leur travail, était celle d’un vingt-et-unième siècle académique et destructeur, superficiel, accablé par les leurres de perversions technologiques ».  Ce maelstrom et  cet égoïsme  favorables à la réussite professionnelle au détriment du bien être des humains conduisent les couples au divorce.  Les parents d’Ester et de Lilie se séparent en effet, entre autres,  à cause de cette vie effervescente.

   Les fillettes sont alors envoyées à la campagne, lieu de célébration de la vie et de la nature,   à « Arguel, petit village situé dans le Doubs, sur les contreforts de Besançon »,  contrée  opposée en tous points à Paris : « Tandis qu’à Paris les années tournaient sur l’axe d’une seule et même saison, à Arguel nous avions appris l’importance du ciel et de la météo. Tout fonctionnait ici à vitesse normale. Les journées s’écoulaient sans métro ni horloge atomique, au rythme  respecté des vingt-quatre heures réglementaires ». Dans ce  lieu paisible et beau,  Alice, la grand-mère maternelle aimante et douce,  confectionne de délicieuses  confitures   de fraises, de rhubarbe, de cassis odorants cueillis dans le verger,  des conserves de légumes succulents récoltés dans le potager. Mais, malgré la présence chaleureuse de l’aÏeule, les deux enfants, séparées de  leur père depuis de longs mois souffrent  de ce qu’Ester qualifie de « marasme ». Le lexique hyperbolique traduit l’intense mal être vécu par les  fillettes : « (…) ce marathon de souffrance qu’ils (les parents) nous faisaient courir, l’une  et l’autre …», « la déferlante qui nous était tombée dessus onze mois plus tôt », « Nous n’étions dans le fond que deux petites filles réclamant notre part légitime de bonheur ». La jeune Lilie, aimée d’un amour inconditionnel par sa sœur aînée,  ne supporte plus cette intolérable séparation : « Ma petite sœur, oiseau blessé, était restée sous les décombres de la séparation. Et ça, je ne le supportais pas ».  Comme  « seul son bonheur avait de l’importance à (s)es yeux »,  Ester décide  de partir avec elle retrouver vers l’Océan, à Moulleau,  leur père, afin de le persuader de se séparer de la « pétasse » qui leur a volé leur géniteur et de l’inciter à regagner le foyer familial. Durant cette fugue, les fillettes  rencontrent des  êtres simples extraordinaires, déconcertants, hors du commun, des « providences » qui les aident, leur offrent des moments  chaleureux pleins de rêves modestes,  mais magiques et féériques à leurs yeux d’enfants. Grâce à des personnages tout à la fois réalistes, pittoresques, originaux, étranges, Ester et Lilie  vivent trois jours d’aventure,  (« Notre expédition prenait un vrai goût d’aventure »), de liberté (« Nous avions le sentiment d’être libres »), de bonheur, d’abord avec Simone, une femme sous tutelle comme le laisse deviner l’information implicite suggérée par la remarque de la narratrice : « Comme Saturnin nous a dit se trouver sous tutelle, (Lilie et moi ignorions ce que signifiait ce mot, mais Simone avait l’air de savoir) ».  Simone, adulte encore enfant, déplace les frontières des normes. Elle ne respecte ni les contraintes ni les règles sociales, conduit sans permis ni assurance, vole la nourriture, agissant selon ses désirs comme si son comportement était légitime. Ensuite, Simone et les fillettes croisent sur leur chemin, Cornelius, le magicien.  Ce prestidigitateur pittoresque les embarque dans le monde onirique et  scintillant du spectacle. Puis, ils rencontrent Saturnin Voltan, un ancien horloger qui procède à des manipulations techniques sur  les pendules pour leur faire remonter le temps.  Le vieil homme, tout aussi déraisonnable que Simone, avec la complicité du quatuor,   s’évade de sa maison de retraite, nommée par antiphrase le « Doux Repos ». La description de cet hospice (Il « ressemble à l’enfer, en plus chaud, en plus étouffant. Un vrai purgatoire au bout d ‘une vie, dans lequel jamais il ne recevait aucune visite ») est un  émouvant clin d’œil de l’écrivain à son bel ouvrage, Fernand, un arc-en-ciel sous la lune. Comme dans ce roman, les « fugitifs »  connaissent  pendant quelques heures le bonheur,  la liberté exaltante, la réalisation de leurs souhaits avant de se heurter à nouveau à la cruelle réalité.

    Dans Lilie-Miracle, Martial Victorain propose  la vision pure,  sincère,  naïve  de l’enfance,  entraînant le lecteur dans un univers parfois étrange, sans toutefois être inquiétant,   plein de fraîcheur, où tout devient possible.   Les rêves se transforment en réalité. La magie de l’enfance émerveillée transfigure le moindre détail du réel. L’imagination  enfantine innocente nourrie de poésie renouvelle la vision banale des êtres et des choses montrant ce que les adultes englués dans le fonctionnel ne perçoivent pas : « Dans la lumière de lait les fils d’une toile d’araignée, tendus entre deux brindilles d’églantier, brillaient comme un collier de diamants dans la rosée matinale. – C’est un collier de fée (…) ». Les enfants font rayonner  d’une clarté chatoyante révélatrice l’environnement quotidien banal. Cette capacité à capter la beauté du réel estompe le déchirement qu’ils ressentent devant les « morceaux de la famille-porcelaine » qu’ils pensent avoir brisée lorsque leurs parents se séparent. Martial Victorain  montre,  sans sombrer dans le pathos et souvent avec un humour tendre,  des jeux de mots plaisants, la détresse infinie  de ces enfants.  Il utilise le détour métaphorique pour traduire leur douleur : « Vous êtes sous un ciel griffé d’orage ». La griffure, l’orage concrétisent la déchirure intérieure fulgurante de ces petits  êtres partagés entre leur père et leur mère, se croyant de surcroît responsables de l’éclatement familial : « (…) vous vous mettez à imaginer que vous êtes seule responsable du drame qui se joue ». Ester et Lilie fuguent pour être entendues et écoutées par les adultes.  Elles revendiquent le droit au respect et à la considération de tous les êtres dits inférieurs : « Le droit pour tous les enfants de ne plus être considérés comme des êtres socialement inférieurs. Le droit au rêve permanent. Le respect pour les animaux, les arbres, les rivières et les fleurs, pour tout ce qui est, tout ce qui respire, tout ce qui vit ». Au détour de chaque page, avec une écriture poétique (« Mais le grand miracle de la vie se cueille dans le seul mystère des aurores, dans chaque grain de lumière  qui tombe sur le fond capricieux de nos rivières »), le narrateur dit tout son amour de la vie, de la nature, des animaux, sa tendresse  pour les êtres fragiles comme les enfants, les gens hors normes, les personnes âgées. Il guide le lecteur sur le chemin du rêve malgré toutes les déconvenues de l’existence.

    Etre adulte conduit nombre de personnes à avoir peur du bonheur, à privilégier le superflu, à être trop  sérieuses,  trop obéissantes,  à courir après le temps sans savourer la beauté de la vie, de l’instant présent, de tous les petits « concentrés de bonheur ». Un écrivain,  (comme Ester lorsqu’elle racontait des petites fables  à sa jeune sœur), souvent,  n’aime pas « les fins d’histoire » parce que, comme dans la  vie, tout  se termine inéluctablement. Mais il a la possibilité d’apprendre à son lectorat  à aller à l’essentiel et à rêver. « C’est par (…) le mensonge (que les magiciens comme les écrivains) nous emmènent avec eux, toujours plus loin. C’est par leurs mots déviés que nous nous perdons dans les fourrés, sur les fourrés sublimés et inconscients de nos rêves ». L’invention possède un fabuleux pouvoir réconfortant et séducteur esthétique, social, moral, psychanalytique. Lillie-Miracle  de Martial Victorain est un livre d’une immense profondeur psychologique pour ceux qui sauront le lire … avec l’intelligence du cœur.

 

Du même auteur :

Fernand, un arc-en-ciel sous la lune.
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2015/05/...

L’Homme en équilibre.
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2016/01/...

17:54 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (3)

01 octobre 2017

La première fois que j'ai été deux.

 

La première fois que j’ai été deux.
Archibald Ploom
Editions Veermer & Esperanza (2017)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image la première fois.jpg La première fois que j’ai été deux d’Archibald Ploom est une autobiographie fictive, proche du journal intime, (« La rédaction quotidienne de mon journal a (…) posé l’écriture au cœur même de mon existence ») narrant une douzaine de jours  de la vie de Karen avec des allers retours sur son passé proche et lointain.  

    Karen, une jeune fille de dix sept ans,  réside  dans un ancien presbytère de la banlieue parisienne avec sa mère, une bibliothécaire  pessimiste, dépressive même, qui « a fait la conne à vingt ans (et) n’a jamais cessé depuis de régler l’addition ». Elle a élevé son enfant sans compagnon, abandonnée par le père, un  poète, bel homme qui ne savait pas résister aux charmes féminins.  En compagnie d’un unique parent, l’adolescente, entrée très vite dans le monde des adultes, est  différente de ses camarades de lycée. Eprise de  musique, de danse, de lecture, d’écriture,  elle n’apprécie pas les loisirs des jeunes de son âge. Ces divertissements superficiels, étourdissants, abrutissants  plongent  la jeunesse dans une espèce de délire régressif : « Le pire était que je ne m’étais même pas amusée. Mon esprit sérieux m’empêche certainement de prendre du bon temps dans un endroit surchauffé, embrumé, entouré d’inconnus qui gigotent bêtement dans un espace confiné de quelques centimètres carrés par personne, dans un environnement sonore qui vous abrutit les tympans au point que,  même en hurlant vous n’êtes pas sûrs d’être entendus, et où les toilettes puent le vomi ». Littéraire pur sucre, excellente élève de Terminale, cette adolescente pince-sans rire est  pourvue d’une vision pertinente et aiguë de la vie dont elle cherche à trouver un sens.  Dotée d’une conscience politico-sociale solide, sa réflexion est nourrie de littérature et  de philosophie.  Observatrice, raisonnable, Karen porte un regard lucide, pénétrant  et critique sur  la société, ses défauts, ses tares. Elle cerne avec perspicacité son environnement.  Elle analyse le rôle nécessaire de l’amour familial dans une société où sévissent les divorces, les ruptures : « J’avais d’ailleurs remarqué que la plupart des voyous qui fréquentaient le collège et fichaient un bazar de tous les diables en classe n’avaient jamais connu leurs grands-parents. Pas besoin d’être un  grand sociologue pour faire le diagnostic de l’abyssal déficit d’amour et de tendresse qui béait au cœur même de leur existence ». Elle explique la nécessité de l’unité européenne, facteur de paix entre les humains. L’histoire n’est pas qu’un récit lointain enseigné par les manuels scolaires.  « (…) Son ciment e (st) mêlé du sang des hommes et parfois de celui de gamins à peine sortis des jupes de leur mère ». Tricotant le passé et le présent, nous emmenant dans l’Allemagne et  la Pologne de la guerre, elle montre que l’on doit se souvenir du passé afin de ne pas recommencer les mêmes erreurs. Elle dénonce la bêtise humaine, la guerre, la violence, (« Ben Laden a remplacé les B52 bombardant le Vietnam »), la pollution (« la couche d’ozone est devenue aussi fine que du papier à cigarette »),  la course à la consommation,  l’intégrisme religieux ( « Certains chrétiens n’ont rien à envier aux staliniens d’autrefois avec en plus un chapelet de bons sentiments autour du cou »), dépeint le désarroi des professeurs qui s’aperçoivent « à quarante-cinq ans qu’il (s) n’(ont) plus la vocation ».  Karen décrit les problèmes de société présents et passés inquiétants et parfois terribles sans jamais  sombrer dans le pathos. Son humour (« Reste que j’ai intérêt à me grouiller parce que les vrais lecteurs vont bientôt devenir aussi rares qu’un chien en liberté dans un marché chinois ») et son ironie le brisent toujours.

    Karen, malgré ses études, ses loisirs, ses amis,  s’ennuie. De surcroît, elle n’a pas encore rencontré l’amour. Elle considère les garçons de son âge « cornichons »,  dépourvus de maturité, seulement mus par leurs hormones. Elle explique avec humour que « ce sont des types qui adorent montrer leurs caleçons et qui portent des pantalons avec un entrejambe à la hauteur du genou de sorte que s’ils se mettent à courir, le pantalon ils l’ont sur les chevilles ».   Elle échappe  à la langueur et aux  problèmes engendrés par la réalité grâce à la lecture, à l’écriture et à  l’humour. Selon elle, la vie est une comédie.  « Comédie est d’ailleurs un mot commode qui donne l’avantage à ceux qui ont assez d’humour pour ne pas se laisser prendre au petit jeu du destin ». Elle possède une certaine confiance dans le futur alors que  sa meilleure amie,  Mélanie, débordante d’énergie bien que dépourvue d’illusions, ne possède pas la même vision de l’existence. Jugeant que leur avenir de jeunes de banlieue est déjà joué,  mais  animée par un impérieux appétit de vivre, elle mène une vie superficielle  et est en constante recherche de nouvelles conquêtes amoureuses. Malgré leurs opinions divergentes, les deux jeunes filles entretiennent une amitié solide et complice.

    L’arrivée d’un jeune anglais, Tom,  dans la classe de terminale va  éveiller la curiosité de Karen puis bouleverser sa vie. Tom est différent des autres garçons à tous points de vue. « Beau ténébreux », bien éduqué, il porte un parka « agrémenté de badges », « une blaser bleu marine avec un écusson qui n’avait rien de discret »  et une cravate !   Il possède aussi un Lambretta, « un scooter d’une autre époque » qui appelle l’attention de tous les lycéens. Et surtout, c’est un musicien doté d’un grand charisme. Pour l’aider à réviser ses épreuves de français,  à la demande de la proviseure de l’Etablissement dans lequel elle est scolarisée, Karen accompagne  Tom en Angleterre chez les grands parents de ce dernier pendant les vacances de la Toussaint. L’Angleterre s’empare alors de l’adolescente. Elle  succombe  totalement à son charme, (« je me suis sentie – aussi étrange que cela puisse paraître – britannique et plus encore londonienne »),   à celui du jeune guitariste  « qui a un groupe (musical) à Londres », de ses grands parents, deux personnes âgées adorables, cultivées, aimantes, toujours éprises l’une de l’autre comme au premier jour. Dans cet ailleurs, Karen découvre  les premiers émois de l’amour. Emportée dans cet univers magique, extraordinaire des sentiments,  elle se métamorphose, devient autre. Cette jeune fille différente comme elle le souligne avec malice (« Ma présence au cœur de ce tableau anglais paraissait aussi anachronique que celle d’une otarie sur une photo canine d’un calendrier des postes »)  s’intègre au groupe d’amis de Tom. Elle pénètre son milieu, s’amuse avec ses copains : « j’ai ressenti pour la première fois de ma vie la délicieuse sensation de faire partie d’une bande ».  Ses angoisses s’envolent. Ses barrières intérieures volent progressivement en éclat. Elle est heureuse. La première fois que j’ai été deux est une sublime  et touchante histoire d’amour où la narratrice transcrit  ses réflexions, ses états d’âme, ses impressions.  Elle les donne à vivre avec émotion, tendresse et humour. Elle concrétise  aussi la prise de conscience douloureuse de la fuite du temps quand arrive la fin des vacances impliquant sa séparation d’avec Tom qui a décidé de rester à Londres. Karen narre non seulement sa découverte de l’amour mais aussi à la fin de l’ouvrage de la mort, deux réalités constitutives de la Vie.  La première fois que j’ai été deux  par ses  diverses réflexions sur la société et l’existence n’est pas seulement un roman d’amour, il  devient vite  une véritable leçon de vie.

    Ce roman d’une immense richesse d’Archibald Ploom possède une écriture originale mêlant langage juvénile et langage recherché. Les clins d’oeil littéraires explicites ou implicites (« Ce moment de cristallisation amoureuse » (Stendhal), « J’aurais voulu que le temps suspende son vol »  (paraphrase d’un vers du poète romantique Lamartine : « O, temps ! suspens ton vol »),  musicaux abondent. Des coups de griffe éraflent la musique contemporaine française : « La France est un pays où l’on dégoûte les gens de la musique ». Au contraire, la musique et les chansons anglaises sont célébrées. Les paroles du groupe The Kings, de Paul McCartney,  de U2… rythment le récit. Paul Weller s’invite  même au concert de Tom et chante avec lui.  Les références à la musique en général  et à des groupes musicaux  comme  Quadrophonia donnent tout un tempo au texte. L’ouvrage d’Archibald Ploom  propose une nouvelle esthétique littéraire et emporte son lectorat, en faisant battre son cœur,  dans le maelstrom fascinant de la musique, de l’amour pur  et de la jeunesse. De l’individuel, ce roman  doté d’une grande profondeur psychologique, accède à l’universel.

09:16 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

15 septembre 2017

Les déchirures d'Anna

Les déchirures d’Anna
Pierre Kériec
Les découvertes de la Luciole (2010)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Image Anna.jpgLe roman Les déchirures d’Anna de Pierre Kériec possède une forme et un style  originaux. Doté d’une écriture mimant les parlers quotidiens, il raconte les événements comme une représentation, le genre narratif simulant en effet le genre dramatique. L’écriture et  les personnages,  au premier abord simples et transparents, deviennent vite déconcertants déplaçant les attentes du lecteur et acquérant tout une profondeur et une  considérable richesse, véhiculant des réflexions sur la psychologie humaine et sur la société avec humour et tendresse.

    L’histoire se déroule dans un huis-clos : un salon défraîchi (« Il regarde le coucou au-dessus de sa tête, les tapisseries à ramages, plus que fatiguées, le macramé, dans le coin, adoré des araignées, le lustre, sûrement guigné par un antiquaire, et les GLANEUSES, modèle de figement douloureux ») donnant  accès à des  portes  qui s’ouvrent sur des chambres,  une cuisine et sur  l’extérieur. Le point focal est Anna,  une sexagénaire, autour de laquelle gravitent son fils, Jojo qui n’a jamais quitté sa « manman », « accroché à (s)es jupes comme un morpion à son poil ! »  ainsi que le souligne avec un humour railleur sa sœur,  un nouvel arrivant Nanard, « un chômeur ramassé on ne sait où par Jojo », la fille, Zabeth,  le gendre doté du sobriquet  « Petit Beurre » car « il est toujours prêt à tremper son biscuit dans votre propre bol de café s’il estime pouvoir en tirer profit. Comme par ailleurs, il professe une haine farouche pour tout ce qui est arabe, juif et en fin de compte  différent de lui »,  il a  été affublé « de cette aimable appellation » parce qu’ « Un petit Beur, ce n’est pas fréquentable n’est-ce pas ? »,  la petite fille, Anne-Marie, Henri, un médecin,  vieil ami de la mère,   et une voisine intrusive et curieuse, Titine dite « Mêle tout ». Personnage de comédie, Titine, toujours aux aguets,  surgit chaque fois qu’un  détail nouveau intervient. Elle est celle qui sait  et veut tout savoir. Elle assiste en spectatrice aux événements se produisant chez sa voisine : « Titine sent qu’il va y avoir spectacle et s’installe confortablement sur le canapé ».

     Deux éléments vont perturber le bon fonctionnement du petit groupe. Tout d’abord,  Anne-Marie tombe sous le charme de la moto de Jean-Jacques, en réalité Rachid, « et ça se voit ».  Puis   Nanar  enclenche sans le vouloir un mécanisme qui perturbe profondément Anna (« Quelque chose a changé, a déraillé. Quoi ? A quel moment ? Comment revenir en arrière pour éliminer tous ces troubles qui la submergent ? Est-ce la digue dressée il y a quarante ans qui vient de crever ? ») puis les relations entre les  membres du clan. Le suspens naît : qui est Nanar pour Anna, qu’a vécu Anna  avant la naissance de ses enfants, pourquoi culpabilise-t-elle… ? Comme dans un polar, des indices,  sont semés au fil du texte, des certitudes d’Anna suggérées. Mais ces indices sont trompeurs, ces certitudes  infondées.

    La narration en trois tableaux, « Un beau matin … », « Un lendemain qui déchante », « Les vérités se font jour »,  correspond chronologiquement au déroulement des faits sur deux journées. Le cadre et les personnages sont décrits brièvement avec précision et réalisme. Les dialogues, les actions,  quelques monologues intérieurs des personnages, comparables à des apartés  («  Voilà donc le secret de leurs relations ! Une rencontre de femmes très seules sous le signe du croissant ») révèlent les enjeux de l’histoire. Comme au théâtre, deux notions s’articulent : le secret et les ressorts visibles. L’écriture du roman de Pierre Kériec reproduit les procédés dramaturgiques - les dialogues semblent des tirades - , recèle des indices de théâtralité avec ses revirements de situation, les entrées et les sorties des personnages, leurs secrets, les déchirures d’Anna. La phrase de Jacques Guicharnaud convient dans ce roman à Pierre Kériec : « Tout dramaturge authentique a nécessairement une vision dramatique de l’homme et du monde, c'est-à-dire une vision ’déchirée’ ».

    L’ironie (« Titine (…) le nez baissé, s’inquiète d’une poussière sur son tablier, la bonne âme »), l’humour,  un style métaphorique (« Bien inspiré, Bernard devrait réclamer une coupe de champagne. Il n’a pas l’air d’y penser. Cependant il fournit la glace »),  le renouvellement des clichés (« de la langue de bois en acajou »), des références littéraires (Antigone) et historiques (« Il est venu, il a vu, il a vaincu »)  instaurent d’emblée une relation littéraire avec le lecteur. L’humour brise tout pathos et toute violence dans la critique sociale qui émaille le texte : la dénonciation du racisme,  du chômage, des emplois sous qualifiés (« c’est  bien grâce à moi qu’elle est vendeuse, maintenant (…) – Oui, avec sa licence d’histoire-géo »), d’une société hypocrite qui n’ose pas dire la réalité ouvertement : « Les mots font peur. Et quand ils font trop peur, on les change. Exorcisme à pas cher. Tensions sur le marché du travail, ça écorche moins la gueule que putain de chômage (…) ». Les personnages de l’ouvrage Les déchirures d’Anna, des gens ordinaires, avec leurs faiblesses, leurs défauts et leurs qualités,  évoluent devant les yeux du lecteur, vivent leur situation, la lui révèlent à travers  leurs discussions, leurs gestes, sans amertume ni militantisme.  Ils prouvent que lorsque  les contradictions de l’existence, de la société,  de la vie difficile et dure malmènent les êtres, l’humour est une  bienfaisante échappatoire.

 

 

08:29 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2)

09 septembre 2017

Les vents du destin

Les vents du Destin
Jean-Claude Montanier
Vérone Editions (2016)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Image vents.jpgAu XVIIIe siècle, les « pirates barbaresques » semaient la terreur dans l’imaginaire et aussi parfois dans le quotidien des marins et des habitants des zones côtières méditerranéennes. Proies faciles, les marins et les paysans cultivant les vignes et les oliviers dans les régions maritimes craignaient d’être capturés puis jetés en esclavage dans des contrées lointaines, pas ou peu connues et de ce fait fort effrayantes pour les Européens d’alors. Turcs et Maures d’Afrique de Nord ne formaient qu’une seule nation dans l’esprit du peuple donnant naissance à des légendes mêlant l’attraction et la répulsion.  Les vents du Destin de Jean-Claude Montanier plonge le lecteur dans ce monde d’alors, essentiellement dans  la vie du petit  peuple des côtes de Balagne et de Martigues. Les destins de deux familles et de leur descendance  se croisent : celle de Jacques-Marie et Silvia Franceschini, des Corses, et celle de Martin Chave. Jacques-Marie et son épouse sont  enlevés par un sombre et cruel pirate Ali Azaï. Après un long et pénible périple, comme Jacques-Marie sait lire et écrire et que Silvia  coud et brode adroitement, ils « échapp (ent) au pire » en étant  vendus ensemble au Dey de Tunis. Une fillette, Marthe, naît pendant ce séjour en terre lointaine. Sérieux, travailleur, doué, doté d’une grande capacité d’adaptation,  Jacques-Marie, véritable picaro,  est vite apprécié par son maître. Comme il déjoue un complot contre le Dey, « ( la)  reconnaissance (de ce dernier) (…) dépass ( e ) ce que Jacques-Marie et Silvia avaient espéré.  (… ) il leur accord ( e ) la liberté et les f(ait)  sujet du bey de Tunis ». Cependant le Prince  garde la petite Marthe auprès de lui. Après huit années en terre étrangère, les jeunes parents  embarquent sur un navire toscan afin de retrouver leur pays, (« L’appel du pays devenait trop fort »), le cœur brisé par l’absence de leur enfant. Beaucoup plus tard, alors qu’il a fait fortune, Jacques-Marie décide de partir récupérer sa fille qu’il ne peut abandonner « fusse dans une prison dorée ».

    Pendant ce temps, la famille Chave vit misérablement à Martigues. Louis, le fils rêve d’accéder au titre de  « capitaine de bateau », sa jeune sœur, Marie, souhaite devenir « une princesse du sud ». Embarqué tout jeune sur un bateau afin que sa famille ait une bouche de moins à nourrir, Louis connaît alors la rude vie de matelot avant de devenir un négociant prospère  Au cours d’un voyage, Marie, sa sœur,  fait la connaissance de Jacques-Marie qui imagine retrouver en elle sa fille. Grâce à  l’aide financière du père éploré, Marie est placée dans une institution religieuse « pour y recevoir une éducation digne des filles de la bourgeoisie de Cadix ». Après de multiples péripéties, des récits tricotant présent et passé,  croisant la vie des différentes familles, les deux jeunes femmes, Marthe et Marie,  aux prénoms symboliques,  se rencontrent, les vents du destin soufflant de façon positive ou négative selon la volonté des dieux et l’ironie du sort.

    Les vents du Destin plonge le lecteur en plein exotisme dans une réalité historique et géographique mais aussi mythique. Les champs lexicaux de la mer, le vocabulaire technique : « la grande vergue », « voile latine », « les focs », « le gouvernail », la référence aux pratiques frauduleuses qui gangrènent le commerce avec les colonies, les descriptions précises des lieux (« La maison ressemblait à un cube posé sur le sol, entouré d’un mur assez haut, fait pour prodiguer un peu d’ombre et protéger du vent dont les tourbillons violents charriaient le sable. On accédait à la demeure par un portillon de bois peint en bleu clair qui débouchait sur une allée bordée de quelques lauriers ») ancrent le lecteur dans le réel.  Ces descriptions réalistes situent bien  le cadre  des événements et disent le plaisir du narrateur à en montrer la beauté. L’action, le suspens, les nombreux personnages qui gravitent autour des protagonistes principaux,  la grâce et la distinction des jeunes héroïnes, les péripéties violentes, les épreuves, la douleur, la mort, l’amour font penser à la série romanesque historique Angélique d’Anne Golon écrite dans les années cinquante. Les récits de voyages,  les expéditions maritimes pleines de risques et d’incertitudes, la rencontre de mondes qui n’ont ni les mêmes valeurs ni les mêmes coutumes,  la beauté de certains lieux,  « les jardins  (…) s’étalaient au-delà des colonnes. Ce n’étaient qu’oliviers et orangers. Au milieu de chacun d’eux, une fontaine laissait couleur l’eau en tous sens pour former de très beaux bassins »), les clichés sur les Maures, les harems, les eunuques,  les rivalités féminines  ne peuvent que plaire et faire rêver les amateurs d’action et d’exotisme. Ces stéréotypes narratifs répondent à l’horizon d’attente  des lecteurs qui recherchent  le divertissement, l’évasion et l’oubli d’un quotidien laborieux.

09:34 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

08 septembre 2017

Ruth, sentiments et tourments

Ruth, Sentiments et tourments.        
Pierre Robert     
Vérone Editions (2016)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

  Image ruth.jpg  Ruth, Sentiments et tourments de Pierre Robert se déroule dans la bourgeoisie sud africaine aisée. Cet ouvrage qui tricote présent et passé navigue dans l’espace de l’inconscient et  de l’intimité. Il relève du récit introspectif psychologico-psychanalytique dans lequel se glissent progressivement de l’action et du suspens. Le lecteur suit les méandres des pensées, des émotions, des désirs, des fantasmes  (« () elle s’imaginait qu’Enzo l’avait prise sur le piano cette soirée-là, ou encore sur une machine à laver en plein essorage, ou enfin dans une rivière avec des fleurs »),  des joies et des souffrances, des rêves liés au passé proche  des deux personnages principaux blessés par la vie. Ruth, femme mariée séduisante,  belle,  intelligente, d’apparence forte, mais fragile intérieurement, a subi, enfant, un traumatisme d’origine sexuelle. Lors d’une consultation médicale, elle tombe sous le charme du bel Enzo, élevé tout petit par une Africaine qui s’est sacrifiée pour sauver sa famille en 1960  lors d’émeutes  au Congo belge contre les colons. Enzo,  médecin chaleureux, ouvert, à l’écoute de ses patients, est  profondément amoureux du continent immense et multiple qu’est l’Afrique.

     A la faveur de l’amour d’Enzo pour l’Afrique, de sa solidarité en faveur des clandestins, des immigrés (« Ce sont deux immigrés vivant en Afrique du Sud, dont mon père s’est plus ou moins occupé depuis leur arrivée à Cape Town », « «  (ce) sont des clandestins Congolais plus ou moins sans papiers (…) mon père les a même cachés dans la cabane de Cape Point (« ),  Pierre Robert emporte le lecteur dans la beauté des paysages contrastés de l’Afrique, allant des déserts arides et poussiéreux aux forêts luxuriantes,  endroits magiques, véritable éden : (« (…) ils découvrirent  avec stupeur une véritable oasis au milieu d’un désert de rocaille. Dans le fond d’une vaste vallée, un fleuve serpentait lentement à distance des  massifs montagneux. Une bande de verdure dense et touffue longeait son cours de part et d’autre, comme une ceinture végétale qui contrastait avec  le jaune et le beige du sol désertique des alentours. Des palmiers, des bambous et des baobabs serrés les uns contre les autres semblaient jaillir des eaux fécondes (….) ». Le narrateur joue avec les couleurs, la lumière, donnant à voir des paysages oniriques, verdoyants, des levers et des couchers de soleil  roses (« Les premières lueurs de l’aube teintaient la campagne d’une couleur rosée très pâle »).  Les décors  lumineux aux éclatantes couleurs  du Congo  («  (le) soleil fuyant qui disparaissait déjà derrière l’horizon en teintant le ciel d’un magnifique dégradé de pourpre ») entraînent le lecteur dans un univers de rêve. Il le guide  à la rencontre de peuplades pauvres, chaleureuses et accueillantes, peignant avec précision et réalisme les costumes, les coiffures, les coutumes des autochtones : « Une jeune femme portait la coiffure traditionnelle, le tissu roulé en travers du front ressemblait à une paire de cornes. Sur son visage, une poudre ocre rouge avait été appliquée selon la tradition, en signe de respect des coutumes. Une couverture rouge et noire protégeait ses épaules du soleil de l’après-midi ». Le quotidien de l’Afrique s’impose avec ses saveurs, ses parfums,  « ses volées de gamins »   entourant les visiteurs dans l’attente d’une menue friandise.

    Dans un ouvrage construit essentiellement sur les récits et les points de vue de Ruth et d’Enzo, où présent et passé se tissent suivant le fil des pensées et du ressenti des personnages, de leur relation amoureuse mouvementée et souvent imaginée,  le narrateur use constamment d’un vocabulaire psychanalytique renvoyant le lecteur à Jung, à Lacan (« Car s’aimer dans la crainte d’être découvert (…) rejoignait les propos de Jacques Lacan : ‘Aimer c’est promettre à l’autre ce que l’on n’a pas, et attendre de lui ce qu’il n’a pas non plus !’ »). Il introduit son lectorat dans l’intimité profonde, complexe, secrète, troublée et trouble  de l’être humain en racontant une histoire d’amour compliquée et impossible dont l’Afrique sert de toile de fond.

    Le roman Ruth, Sentiments et tourments n’est-il pas une mise en abyme du manuscrit rédigé par Enzo, déposé quelque temps avant sa mort chez son notaire ? En effet ce qu’il écrit dans sa lettre à Ruth datée quatre ans auparavant  résume le roman de Pierre Robert : « J’ai tenté de rendre vie à ton personnage en puisant dans mes souvenirs, j’ai essayé de transcrire tes sentiments, de traduire tes attentes, d’exprimer tes souffrances. ». L’ouvrage de Pierre Robert ne peut que séduire les amateurs de voyages, de psychologie et d’histoires d’amour.

09:20 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

07 septembre 2017

La Bénédiction des enfants.

La bénédiction des enfants       
Dominique Fontana    
Editions Les découvertes de la Luciole (2008)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image bénédiction.jpg Avec La bénédiction des enfants, Dominique Fontana offre au lecteur un recueil de nouvelles émouvant et rempli de sensibilité. Ses histoires brèves, pas toujours heureuses, racontent la vie et les actes  banals de personnages ordinaires, des citoyens dont personne ne parle généralement.

    L’exergue de chaque nouvelle de La bénédiction des enfants  empruntée à des poètes (« Vraiment c’est bête, ces églises de villages… », Rimbaud, « Et si je ne sais plus ce que j’ai vécu. C’est que tes yeux ne m’ont pas toujours vu », Paul Eluard) ou des écrivains (« Je suis un mensonge qui dit toujours la vérité », Jean Cocteau) évoque avec finesse et subtilité l’histoire donnée à lire. La citation de Rimbaud annonce la plongée dans l’ambiance sacrée, simple et trompeuse de la religion, celle d’Eluard, un univers disparu à jamais, la phrase de Cocteau, une imposture qui dura toute une année. Le fil conducteur de toutes ces nouvelles est l’enfance défunte. Des souvenirs lointains émergent de la mémoire du narrateur qui capte  des instants de vie, de menus événements quotidiens, des émotions, des sensations. Chaque nouvelle se fait l’écho de ces instants  apparemment insignifiants  mais cruciaux pour le personnage. La vision partielle ou partiale de l’enfant qu’est ou a été le narrateur donne à voir  les modes vestimentaires des femmes « d’il y a une trentaine d’années déjà, avec pantoufles fourrées même en été et blouses de nylon bariolées avec des poches pour les mouchoirs », l’habitat, les lectures pour la jeunesse comme  Sylvain et Sylvette,  l’éducation sévère des enfants,  leurs préoccupations, la façon de s’exprimer des années 1970. Ces extraits d’événements d’une époque révolue  glissent dans le romanesque accédant à l’universel où chacun peut se reconnaître. Les nouvelles au présent,  basculant du côté de la narration à la première personne, donnent vie, dynamisme, réalisme à l’histoire. Les arcanes de chaque moi se découvrent progressivement de façon ténue au fil des phrases pour se révéler totalement dans la chute. Des instants vécus avec les parents, les grands parents, la famille, les camarades de jeu surgis à la vue d’une personne ou d’un objet (« des souvenirs (…) de ceux qu’on avait enfouis, qu’on avait oubliés et qui surgissent soudain à la vue d’une boîte de camembert peinturlurée pour une fête des mères ou d’une carte de la Grande Motte (…) » introduisent le lecteur dans l’intimité éloignée et  émouvante des narrateurs. Souvent il aurait même mieux valu oublier ce passé.

Dans la première nouvelle qui donne son titre au recueil, le narrateur pointe sans concession une religion loin d’être source de générosité, de tolérance, de vérité. Les bigotes prient par routine, sans conviction ni mysticisme,  effaçant avec désinvolture leurs transgressions comme le souligne avec un  humour critique  implacable  le narrateur : « Comme hypnotisées par sa magnificence, les vieilles dames scandaient les prières en se balançant en chœur et oubliant bientôt leurs lâchetés de la semaine. Les pleutres devenaient des braves, les traîtres des modèles de franchise avec leurs voisines détestées et de fidélité envers leur cocu de mari ». La religion qui devrait favoriser la tolérance, le respect de la différence, l’amour du prochain  s’écarte outrageusement de cette bienveillante voie. Le prêtre, représentant de Dieu sur terre,  chasse violemment de l’église le jeudi saint,  Ouria, la fillette harki,  comme le constate avec une ironie mordante et interloquée le locuteur : « Alors le bon père si charitable s’approcha de nous à grandes enjambées. Je n’eus pas le temps de réagir, pétrifié que j’étais devant l’ange exterminateur qui s’arrêta à notre hauteur. Saisissant l’Infidèle, la Mauresque, la Sarrasine, il la jeta sans ménagement hors de la maison de Dieu (…) ».   Plusieurs années plus tard, un nouveau  prêtre mariera Ouria avec un jeune chrétien français, félicitant son prédécesseur de son ouverture d’esprit par ignorance des faits passés ou mensonge !
    Une simple et naïve  remarque peut blesser profondément un enfant, lui dévoiler une réalité différente de celle qu’il percevait. Le jeune narrateur de la nouvelle « Le petit fils » admirait ses vieux parents aimants,  tendres, beaucoup plus attentionnés que les parents de ses petits camarades. Il trouvait belles les rides de son affectueuse  maman : « elle ressemble à une petite fille un peu ridée. Je les aime ses ruisseaux de peau ». Il ne résistera pas à l’innocente remarque trop cruelle pour lui de son ami Lucas : « Mais si Max, t’en as une de mamie. Et même un papy aussi. Ils sont venus à la fête  de l’école nous voir danser l’année dernière ». Bouleversé, il ne se rendra pas à la fête de l’école l’année suivante.
     Un petit bouton de nacre, dans la nouvelle au titre éponyme, immerge le lectorat dans l’insoutenable cruauté du nazisme et l’inimaginable drame de la Shoah. Trouvée en creusant le jardin par un descendant de la famille, longtemps après la guerre,  subsiste cette  minuscule relique de nacre pleurée par Esther, une jolie fillette de douze ans, emportée en fumée  par de brutaux soldats. 
    L’amour de la lecture, des mots, de leur sens, de leur sonorité (« C’était un peu toujours les mêmes choses qui revenaient au travers des mêmes mots car  Ouria  en avait eu pour dire tout son chagrin d’être là.  Alors, elle peuplait de « l » et de « r » comme des sanglots ses phrases courtes et hachées, toutes au présent qui ondulaient et roucoulaient pour moi », de leur rythme ( « Le garnement ») emporte de nombreux enfants  des nouvelles  dans des échappées oniriques.  De la magie des mots naît tout un monde coloré stimulant l’imagination : « tandis que pépé lisait de sa voix si particulière, moi, sur ma chaise en face de lui, loin des images qui m’étaient désormais inaccessibles, j’ai tout vu. Le vieux moulin avec sa roue à aube gigantesque… Sylvette sur sa chaise, misérable, avec son fichu impeccable et ses sabots jaune vif (…) J’ai su alors que mon pépé était magicien ». En effet, les mots ne se contentent pas de transmettre un message, ils dévoilent le réel et toute sa beauté. Ils embarquent le lecteur vers un ailleurs chimérique loin des sentiers battus du quotidien.

    Neuf nouvelles émouvantes et belles dotées d’une écriture sobre et poétique sertie d’humour racontent aux lecteurs du XXIe siècle la France profonde d’il y a une cinquantaine d’années avec réalisme. Le style indirect libre, des expressions enfantines comme la comparaison  « belle comme une tartine de Nutella » plonge le lecteur dans les mentalités, les joies, les peines de petites gens dont seuls les plus anciens se souviennent. Outre leur intérêt littéraire, ces nouvelles constituent un témoignage sur les modes de vie et de penser d’un quotidien lointain, petite histoire, à l’écart de la grande,  dont ne témoignent  pas assez les historiens. L’existence des gens dits simples recèle de grandes richesses et procure parfois davantage d’émotions que  celle d’éminents héros.

09:00 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1)

05 juillet 2017

Mille ans après la guerre

 

Mille ans après la guerre
Carine Fernandez       
Editions Les Escales (septembre 2017)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    1000ans.jpgLoin de ses ouvrages  sur le Proche-Orient auxquels elle avait habitué son lectorat, Carine Fernandez  raconte dans son dernier roman  l’histoire de Medianoche, un brave homme  âgé et solitaire jeté bien malgré lui dans la tourmente de la guerre civile espagnole  désormais fort loin des esprits, Mille ans après la guerre comme le souligne son titre hyperbolique.

    Medianoche, sobriquet de Miguel,  est un homme pauvre et simple, d’extraction populaire,  qui s’est trouvé par hasard victime de l’Histoire. Le lecteur plonge dans les pensées, les sentiments, les émotions, les souvenirs, la vie présente et passée  du vieil homme dont il suit le cours  à travers ses monologues intérieurs, des récits en focalisation interne, le style indirect libre,  se déployant loin de toute linéarité chronologique. Ce personnage attachant donne à voir la guerre d’Espagne du côté de ceux qui ont été oubliés  accordant  en même temps une dimension universelle à l’ouvrage. Médianoche  mène une existence solitaire. Son unique compagnon  est Ramon, son chien tendrement aimé. Inséparables, tous deux se ressemblent. Ils possèdent le même sourire immuable : sur le visage du « vieux au chien (….) s’était figé depuis des années, un sourire indélébile, creusé au même titre que les rides (…) Le même sourire que son chien ». A la fin   du roman, le lecteur apprend que la déformation de son  visage  est due aux coups brutaux et sadiques  donnés par  les franquistes au jeune garçon : « Ils s’en donnèrent à cœur joie, lui fracassèrent la mâchoire à coups de botte. L’os s’est ressoudé de traviole, lui figeant à vie cette grimace rigolarde à travers la figure ». Depuis,  un sourire figé, « faux sourire qui n’avait rien d’affable »  creuse le visage du vieillard à l’image  de celui de Gwynplaine de Victor Hugo.

    Solitaire, dépourvu de toute attache familiale et amicale, veuf depuis cinq ans, Medianoche vit paisiblement « sa vie dans la plus glorieuse des anarchies, mange (ant) avec son chien en francs camarades ».  L’unique  luxe  de ce vieux libertaire est son patio aux multiples et merveilleuses fleurs colorées qu’il soigne avec amour. Une lettre de sa sœur Nouria  va brusquement bouleverser sa tranquillité et risquer de porter atteinte à sa liberté. Le souhait de Nouria  d’unir sa solitude à celle de son frère   pousse  ce dernier à  fuir précipitamment son « cantonnement ». Medianoche,  lui  qui n’a jamais osé s’échapper des camps de concentration, ose  enfin partir, s’évader, fuir le danger représenté par sa sœur : en effet  elle va mettre de l’ordre dans sa petite maison, y réunir les voisines  et surtout,  n’appréciant  pas les chiens, elle aura tôt fait de se débarrasser de Ramon.

    Medianoche s’éclipse donc en autocar avec son inséparable compagnon à quatre pattes en direction de Montepalomas, son village natal quitté lors de la guerre civile. Mais  soixante ans ont passé. Tout a changé. Les paysages ont été profondément modifiés : « Le vieux ne reconnaît pas le canton du Fresno. Où sont passés les chênes-lièges et les oliviers ? », « il ne reconnaît plus rien ».   Le hameau de son enfance  a été englouti  sous un lac  artificiel : « Une grande partie de la Sibéria fut engloutie et Montepalomas  rayé de la carte ». Le retour au village natal ne pourra jamais avoir lieu. Le vieil homme devient  un exilé, un déraciné. Ses origines sont détruites, effacées, niées. Le voyage dans l’espace se transforme  alors en voyage dans le temps. Des lieux traversés, des personnes rencontrées font ressurgir le passé. Beaucoup de souvenirs s’entremêlent dans l’esprit du vieil homme. Le récit  effectue de continuels  allers retours entre le passé et le présent. Medianoche se revoit enfant, adolescent en compagnie de son frère, son double, l’absent intensément présent.

    Les jumeaux Médianoche et Médiodia que « rien ne  (…) distinguait, comme une double impression d’un même coup de tampon. Aussi identiques que deux fourmis sur une nappe », des enfants adorables, inséparables que seul le caractère opposait : « Medianoche (…) discret et craintif », Mediodia, rieur,  « facétieux »,  devenu ensuite un adolescent révolté.   Entrainé par des camarades,  comme dans un jeu, Mediodia se laisse emporter par les événements et les émotions du moment. Il souille l’église du village et badigeonne de peinture rouge, « rouge comme le Parti et comme Moscou »  le visage du Christ.  Dénoncé par des voisins, il est arrêté par les phalangistes puis exécuté. La mort de son frère jumeau bouleverse la conception de la vie du vieil homme.  Pour lui désormais « tout est égal ».  Il a honte d’avoir survécu à son frère par « pure chance »,  cette chance  intervenue qu’une seule fois dans sa vie pour son plus grand malheur, la perte d’une partie de lui-même, du double aimé de façon inconditionnelle : « Ce sont des choses du sort qui prétend vous sauver et vous crucifie à vie ». Medianoche  culpabilise : « Qu’as-tu fait, qu’as-tu fait de ton frère ? ». Le guignon  s’installe alors dans son existence : « Ah oui ! La chance ! Il n’a jamais été marié avec la chance. Il n’a pas dû naître sous une bonne étoile ».  Le jeune homme, bien que libertaire, fortement attaché à la liberté,  n’est pas acteur dans la guerre, il  la subit, n’en est  « qu’un figurant ». Après avoir été caché par Ambrosio dans les collines, il est arrêté et emprisonné considéré comme un rouge par les fascistes.

    Dans les geôles franquistes, Medianoche découvre l’insoutenable, l’impensable : la violence, les sévices,  la peur, la faim. Heureusement un rayon de lumière jaillit de cet univers sombre et mortifère. Il rencontre le courageux et solidaire capitaine Andrés qui tenta vainement trois fois de s’échapper des camps. Andrés, engagé dans la lutte, dans le combat, militant anarchiste convaincu  issu des hautes sphères de la société, médecin, intellectuel, amoureux de l’art mourut  stupidement, paradoxalement sans gloire, d’un virus : « La vie avait tout donné à cet homme, tout. Sans compter le guignon. Andrés était à la fois fils de la fortune et de l’infortune. Tout ce qu’il entreprenait frisait la perfection, mais la déveine le rattrapait au dernier moment. Il connut trois évasions avortées. Il en projetait une nouvelle quand la maladie lui fit le dernier croc-en-jambe ». L’ironie du sort soulignée par la personnification de la maladie est la plus forte.  Elle ne consacre pas ceux qui le méritent.
     Une profonde amitié, une très forte complicité unit les deux hommes malgré leurs différences sociales et intellectuelles. Alors que Medianoche n’a possédé et lu qu’un seul livre, Andrés l’ouvre à la culture, à la réflexion : « Andrés lui avait appris à se penser homme libre, lui avait enseigné l’histoire, récité de la poésie, chanté des airs d’opéra. Si Medianoche était un peu moins brute qu’une mule, il le devait à celui qu’on surnommait El Médico ». Les partis politiques sont clivés mais les classes sociales s’unissent parfois. Andrés et des bourgeois prennent les armes  pour la  République : « C’étaient des riches, pas des rouges ni des anarchistes, mais ils avaient pris les armes pour la République ». Des liens d’amitié, de solidarité se créent au-delà des différences socioprofessionnelles.  L’amitié de Medianoche pour Andrés ne s’éteindra jamais. Sa flamme brûle toujours dans le cœur du vieil  ouvrier, concrétisée par le petit carnet intime du capitaine. Ce petit carnet, objet bénéfique, apparaît à la mort d’Andrés puis il réapparaît à la fin de l’histoire. Il représente l’amitié inconditionnelle, la solidarité, la liberté. Medianoche ne le donne même pas à Rosario, la compagne et mère de la fillette d’Andrés. Il considère que ce carnet est à lui. C’est son unique souvenir concret d’Andrés. Il colle à lui au sens propre et au sens figuré : « Une sensation douloureuse le lance sur le haut de la cuisse, le vieil  homme se retourne sur l’autre flanc en gémissant, avant de se réveiller tout à fait. La spirale du carnet, au fond de sa poche, s’est imprimée sur sa peau ». il en connaît chaque mot, chaque chanson joyeuse et vivante.     
    Incompris de sa femme et de son fils, Medianoche, être pur dans une jungle féroce, aurait pu mener une vie différente, réussir sa vie en acceptant la demande en mariage de Rosario, intellectuelle, femme émancipée, militante, courageuse et belle. Mais il n’ose pas outrepasser les barrières sociales, tout comme il n’a jamais osé s’enfuir des camps de concentration. Se mariant avec Pura,  il subit sa vie, plongeant dans le silence, n’appartenant plus à aucun bord politique.    
     Son échappée de quinze jours pour fuir Nouria et protéger sa liberté transforme sa vie. Naïf, innocent au début, il évolue. Alors qu’il était prêt à tout abandonner après la disparition de Ramon, qu’il semblait sombrer, buvant de l’alcool, « il refuse l’appel du néant ». Une prise de conscience s’opère en lui. Tout s’éclaire. Il comprend que son frère a été heureux qu’il n’ait pas été arrêté. « Il a vécu lâchement, mais la Rédemption est possible ». Il repart alors, emmené symboliquement vers la vie par une jeune femme qui ressemble étrangement à Rosario. Il s’est  enfin échappé, mais pas définitivement comme son fils dont il admirait l’acte courageux, il a échappé au négatif, au pessimisme pour désormais vivre libre et heureux en compagnie de sa sœur.  
Au fil du temps, Medianoche sentait son jumeau décédé auprès de lui, le frôler avant finalement de l’intégrer en lui-même.  Le côté nocturne, sombre,  disparaîtra  pour faire place au côté diurne, au côté lumineux. « Minuit »  absorbera symboliquement « Midi ».   Miguel peut enfin sourire, d’un vrai sourire.

 

    Dans Mille ans après la guerre,  sans concession, Carine Fernandez donne à voir l’Espagne d’hier – sa violence, sa misère, ses souffrances, ses haines mortifères et ses délations généralisées où même la confession devient un danger, sa résistance admirable – et celle des années 2000 – sa beauté, la vie foisonnante et festive dans laquelle malgré tout des rancoeurs, des rancunes subsistent encore. L’Espagne joue un rôle fondamentale dans l’ouvrage avec ses galeries de personnages, ses lieux variés : la campagne, la ville, les restaurants, les hôtels, les maisons, les rues aux couleurs éclatantes  où différents destins se croisent. Les nombreux mots espagnols immergent le lecteur dans le pays, l’embarquent  au-delà des Pyrénées.      
    Mille ans après la guerre est fondé sur la réalité historique, le Vécu.  Ce roman montre la guerre civile espagnole dans sa plus profonde intimité, sa violence, ses lots de peine,  d’héroïsme, de solidarité. Il dévoile des épisodes peu connus de la guerre d’Espagne oubliée de tous, l’Histoire réécrite ne mettant en valeur que la Résistance américaine et française. Avec amertume,  colère comme le prouvent ses exclamations, le diminutif péjoratif  précédé de l’article défini pour désigner Franco, Valeriano Torres, agent de liaison de la CNT,  explique sa désillusion : « Ils y ont cru. On y a tous cru. Une fois le nazisme renversé, on se débarrasserait du franquisme dans la foulée. Après Paris et Berlin, il y aurait Madrid. Tu  parles ! On a laissé le Franquito bien tranquille de l’autre côté des Pyrénées et on s’est empressé de réécrire l’histoire. Il n’y en a eu que pour les Américains, et les résistants français. A les entendre toute la France était résistante. Sur les libérateurs espagnols, pas un mot ! »    Les personnages fictifs  plus vrais que nature sont loin de tout manichéisme.  Les fascistes ont commis des atrocités indicibles, mais les grévistes de 1931 aussi : « Un homme est tombé dans la rue du Calvaire, un paysan dont nul ne retiendra le nom, qui ne s’est mis à exister que la fraction de seconde où une balle lui a transpercé le cœur. Alors il est devenu le gréviste fusillé et toutes les Erinyes déchainées, fouettées par le sang vif épandu sur le sable,  se sont jetées sur les gardes dans la sarabande implacable du meurtre ».  Comme dans la mythologie grecque,  le  sang répandu de cet innocent paysan, symbole vite oublié,  déclenche la furie vengeresse des villageois  luttant pour leurs droits et  punissant impitoyablement les assassins.  La violence engendre la violence.  Andrés,  lui qui a sauvé des vies par sa fonction de médecin, par ses gestes de solidarité envers ses compagnons de lutte, a connu  la joie de tuer l’adversaire : « J’ai senti ça sur les barricades. Quand les camarades tombent et que tu restes debout et que tu continues de mitrailler comme un fou furieux et que ton cœur bondit de joie au moment où tu arraches d’une rafale le visage du phalangiste qui monte à l’assaut ».  On ne peut en effet être tolérant avec l’intolérable. Malgré sa formidable personnalité, son humanisme, sa générosité, son héroïsme, le militant  libertaire  a éprouvé  aussi la « jubilation du survivant », la joie de ne pas être choisi pour être exécuté, le soulagement, l’instinct de vie plus fort que la camaraderie. Réaliste, la narratrice prouve que l’être humain forme un tout, qu’il n’existe pas de frontière entre le bien et le mal.

    Dans son ouvrage où des événements violents, insoutenables sont donnés à voir, Carine Fernandez ne sombre jamais dans le pathos. Son humour et son ironie cassent toujours le tragique. De nombreuses remarques, figures de style humoristiques ou ironiques glissées dans le récit ou dans les dialogues brisent toujours le tragique  :  des parallélismes, « Après la traite des Noirs, ils ont inventé la traite des rouges »,  des zeugmas, « un bigot et un donneur de leçons infatué de sa fortune, bien qu’accablé d’un cancer de la prostate et de quatre filles en âge d’être mariées », le retournement de clichés, « Ramon le regardait en hochant la queue », des prénoms ou des surnoms symboliques et allusionnels, « Don Matelas »,  de petits coups de griffes contre une certaine forme de religion, « les poux franciscains »… Un des moments les plus émouvants  est paradoxalement la mort du perroquet républicain : «Le craquement d’un cou de perroquet. Tiède et délicat, menu, tel un poignet de nouveau-né, mais qui fait un bruit sec, un affreux craquètement de toutes ses trop vieilles vertèbres ».  La vie chétive et  gracile donnée par le champ lexical de la tendreté, de la délicatesse, la référence au nouveau-né symbole de fragilité et d’innocence, les allitérations en « r » concrétisant le craquement des os bouleversent le lecteur. Mais l’émotion est vite brisée par la référence au combat inégal grotesque entre l’homme et l’oiseau et par l’épisode farcesque du parallélisme  avec le perroquet fasciste identique.

    Carine Fernandez joue astucieusement avec l’écriture et les symboles.  Immergeant le lecteur dans l’esprit  du vieil homme qui parfois se tutoie ( N’est-ce pas aussi la narratrice qui s’adresse à lui ?) se parlant à lui-même, elle reprend ses phrases aux constructions maladroites, utilisant un lexique masculin familier parfois vulgaire au milieu de passages d’une intense beauté poétique digne des parnassiens : « A travers les perles de bois du rideau de l’entrée, des rais de lumière luisent, piquetant la pénombre comme de la poudre d’or dans un vase ». Le rideau devient bijou, la  lumière, étoiles précieuses,  légères et lumineuses. Tous les registres, tous les rythmes se tricotent subtilement, dynamiques, allègres  avec des verbes au présent en tête de phrase : « Trotte le cabot devant le maître, fouettant l’herbe sèche de la queue. Fait son faraud, son indépendant (….) », lents avec des phrases amples donnant un souffle rythmé et  musical au texte.

    Des clins d’oeil littéraires et picturaux créent une connivence avec le  lecteur. La visite de Medianoche au musée rappelle implicitement celle du Louvre dans L’Assommoir de Zola. Le tableau de Goya, Le Chien,  est une mise en abyme prémonitoire de la disparition de Ramon.  De surcroît, le thème du double, - des doubles semblables physiquement mais différents psychologiquement, idéologiquement -,  thème fascinant,  fondamentalement littéraire,  circule dans tout le roman : les jumeaux Mediodia et Medianoche, les deux perroquets interchangeables, Medianoche et Ramon, son chien, son double, les « constructions quasi jumelles » de Fuente, l’église et la mairie. Le double ne peut souvent que disparaitre comme dans les mythologies antiques ou africaines : Mediodia,  le perroquet et le chien meurent.  Dans Mille ans après la guerre, le récit, la vie du protagoniste accèdent au statut d’oeuvre d’art par le biais de références culturelles multiples, par le souffle pneumatique de l’écrivain et par son écriture aux différentes tonalités.

    enfants.jpgDans ce magnifique ouvrage réaliste sur une des périodes les plus sombres de l’Espagne,  sur la mémoire,  la liberté où la violence, la malchance, la mort sont omniprésentes ;  la vie, la joie, l’espoir  finissent par l’emporter. L’homme peut toujours se délivrer du passé, s’envoler vers un avenir radieux malgré l’univers sombre laissé derrière lui comme le donne à voir la photographie de la couverture du roman.  Historienne, psychologue, mais avant tout femme de Lettres, Carine Fernandez montre les événements marquants de la guerre civile espagnole tout en faisant passer la vérité des êtres humains, leurs souffrances psychologiques et physiques, leur ressenti le plus intime, le plus secret. Miguel n’est plus pour le lecteur un être fictif, mais un humain auquel il s’est attaché en suivant son trajet.

 

Pour connaître Carine Fernandez, vous pouvez lire aussi :

LA SERVANTE ABYSSINE

LA COMEDIE DU CAIRE

LA SAISON ROUGE  
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2010/12/27/a-la-croisee-des-genres-et-des-registres.html

LE CHATIMENT DES GOYAVES  
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2010/12/27/a-la-croisee-des-genres-et-des-registres.html

IDENTITES BARBARES
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2014/06/09/identites-barbares-5387334.html

MON PROPRE  NEGRE
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/apps/search/?s=C...

Entretien avec Carine  Fernandez
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2013/04/28/entretien-avec-carine-fernandez.html

 

10:03 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

Lettre ouverte aux animaux

Lettre ouverte aux animaux (et à ceux qui les aiment)

Frédéric Lenoir

Editions Fayard (2017)

 

(Par Christina Olmès)

 

       image lettre ouverte.jpg N'est-ce pas depuis son coeur d'enfant, tout autant que depuis son esprit philosophe et historien, que Frédéric Lenoir écrit aux animaux ? Ecrire une lettre aux animaux : voilà qui ne paraît pas très sérieux ! Et pourtant, l'homo sapiens qui approchera ce livre aura sous les yeux une réalité qu'il fuit. Car elle fait mal. Alors attention, vous qui lirez ce livre : vous ne goûterez plus la chair animale avec les mêmes papilles.

 

        Ce livre relève tout à la fois de l'histoire des idées, de la philosophie et d'un humanisme qui inclut ceux qui partagent la Terre avec nous : les animaux. Il s'inscrit dans une mouvance, car de nombreux livres visant à mieux connaître les animaux et à réveiller notre corde sensible à leur égard sont publiés depuis quelques années : Plaidoyer pour les animaux de Matthieu Ricard (2014), Le silence des bêtes: la philosophie à l'épreuve de l'animalité d'Elisabeth de Fontenay (1998), Sommes-nous trop "bêtes" pour comprendre l'intelligence des animaux ? de Frans de Waal (2013), Les animaux aussi ont des droits de Boris Cyrulnik, Elisabeth de Fontenay, Peter Singer (2013) et j'en passe tant ils sont nombreux ! De toute évidence, ces publications foisonnantes mettent en lumière un réveil des coeurs et des consciences (mais c'est peut-être la même chose ?).

 

        Pourquoi l'être humain consomme-t-il chaque année environ 60 milliards d'animaux terrestres et selon les sources entre 500 et 1000 milliards d'animaux marins ?

 

        "Lettre ouverte aux animaux" apporte des éléments de réponse à cette question, en retraçant l'histoire de l'idée de l'animal que l'homme s'est forgé au fil du temps. Frédéric Lenoir en raconte les grandes étapes. J'en reformule ici quelques unes brièvement :

        Tout d'abord, il y a 100 000 ans, quand Homo sapiens était une jeune espèce animale sur la planète, il vivait en nomade et se nourrissait surtout de cueillette. Sa relation avec la nature était un peu comme celle d'un enfant avec sa mère.

        Progressivement, en domestiquant la nature, en cherchant à la dominer, la nature et les animaux sont devenus des objets.

        Ensuite, les religions juives et chrétiennes ont massivement véhiculé l'idée de la supériorité de l'homme sur l'animal, qu'elles ont privé d'âme.

        Le philosophe Descartes a également propagé l'idée qu'un animal n'est qu'une machine. Selon lui, un animal qui crie serait comme une horloge qui grince. Il priva ainsi les animaux de leur statut d'êtres sensibles, les offrant à toutes les "expérimentations imaginables" selon le point de vue humain - à la "torture" selon l'expérience des animaux.

 

        Car malheureusement, nombreuses sont les raisons qui justifient les crimes contre eux. Ils sont tués pour la beauté de leurs fourrures ou de leurs ivoires, pour leurs peaux qu'on appelle "cuir", pour leur chair qu'on nomme "viande". Ce lexique, "cuir" et "viande", révèle le besoin des humains d'occulter la souffrance qu'ils infligent à leurs frères à quatre pattes. De fait, les conditions dans lesquelles ils sont tués sont telles que la douleur ne leur est que rarement épargnée. Les humains qui se chargent de les faire passer d'êtres vivants à cadavres blindent leur part sensible et se rendent malades. A ce sujet, on peut lire le livre documentaire d'Olivia Mockiejewski "Le peuple des abattoirs" (Grasset, 2017), dans lequel la journaliste livre les fruits sanglants de son enquête immersive dans un abattoir. C'est insoutenable. Révoltant. La souffrance animale est immense, et l'être humain en est responsable.

 

        Mais depuis une cinquantaine d'années,  l'éthologie -étude du comportement des animaux dont l'Homo sapiens fait partie- connaît un essor. Cette science approfondit la connaissance des animaux, comme le montre cette citation de Lettre ouverte : "L'éthologie nous a permis d'acquérir une bien meilleure connaissance des animaux et a ainsi favorisé le développement de notre sens moral envers vous. Puisque nous savons désormais que vous êtes sensibles à la douleur, que vous avez une vie émotionnelle riche et variée, que vous êtes parfois capables de vous représenter vous-mêmes et de vous projeter dans le temps, notre attitude morale envers vous est en train d'évoluer. La connaissance fait croître l'empathie et impose le respect. Même si, bien souvent encore, nous préférons rester dans le confort de l'ignorance." Ainsi, l'existence d'une psychologie animale n'est plus une question. La question est désormais de déterminer, de qualifier la psychologie de tel ou tel animal. Voyez par exemple cette citation qui relate l'expérience d'une éthologue :

                "L'éthologue Francine Patterson évoque le cas d'un jeune gorille orphelin ramené d'Afrique à qui elle a appris le langage des signes. Un jour où il semblait particulièrement triste, elle lui en demanda la raison. Il répondit par les signes signifiant : "mère tuée", "forêt" et "chasseurs". En trois signes, il venait de raconter son histoire." En regard de la souffrance de ce jeune gorille, je vous propose cette idée de Peter Singer, un philosophe Australien cité par F. Lenoir :

        "Quelle que soit la nature d'un être, le principe d'égalité exige que sa souffrance soit prise en compte de façon égale avec toute souffrance semblable."

 

         Au nom de quoi l'être humain s'est-il attribué une pseudo supériorité sur tous les êtres vivants, légitimant ses penchants destructeurs ? (Cette question contient peut-être sa réponse.)

 

        Heureusement avec la science, les lois évoluent également, et les souffrances infligées aux animaux ne sont plus si légitimes. Elles sont devenues illégales : les animaux n'ont plus le statut légal de "meubles", mais bien d'"êtres sensibles". Certains pays, comme l'Inde, vont même jusqu'à parler de "personnes non humaines" pour qualifier les dauphins et les protéger.

 

        Outre la souffrance des animaux, manger leur chaire génère d'autres méfaits, nombreux. Citons par exemple le gaspillage des ressources naturelles : "50% de l'eau potable mondiale est utilisée pour la production de viande et de produits laitiers (80% aux Etats-Unis)", la "Pollution des cours d'eau et des nappes phréatiques liée aux déjections des animaux d'élevage.", la mort et disparition de nombreuses espèces animales. Ajoutons qu'en plus, manger de la viande peut être mauvais pour la santé : "la consommation quotidienne de viande augmente de 20% le risque de mortalité cardio-vasculaire et de 13% le risque de mortalité par cancer."

 

    Mais voici de quoi nourrir un optimisme raisonné et pragmatique : "Un hectare de terre peut nourrir deux personnes carnivores ou 50 personnes végétariennes."

 

        En somme, manger moins de chair animale entraînerait toute une réaction de bienfaits en série. Tout le monde y gagnerait.

 

        Ce respect authentique envers les animaux soulève des questions, comme "doit-on ou peut-on respecter tous les animaux de la même manière ? Sur quels critères fonder une éventuelle hiérarchie de notre respect envers eux ?". Dans le cadre de ce questionnement, un nouveau terme a vu le jour : "antispécisme" (années 70), mis sur le devant de la scène médiatique par le livre "Antispéciste : réconcilier l'humain, l'animal, la nature" (Broché – 2016)  d'Aymeric Caron. L'antispécisme est le refus du droit de mort que l'homme s'arroge sur l'animal. Frédéric Lenoir propose une série de mesures qui visent à stopper cette souffrance.

 

        En guise de conclusion, je vous propose ces mots de Frédéric Lenoir (il s'adresse aux animaux comme mentionné plus haut) : "Les grands courants de pensée occidentale qui ont permis l'émergence du respect de la personne humaine -principalement le stoïcisme et le christianisme- ont fondé les concepts d'humanité et d'égalité en nous opposant à vous. Ce qui rassemblait les êtres humains - quels que soient leur race, leur sexe, leur religion ou leur statut social- c'est la dignité de leur personne en tant que dépositaires du logos divin (stoïcisme) ou en tant qu'enfants de Dieu (christianisme). Vous les animaux étiez exclus de cette dignité et nous vous l'avons fait payer très cher au cours des deux millénaires écoulés. Au regard de l'histoire longue, cependant, ce fut peut-être un mal pour un bien. Car le paradoxe de notre histoire complexe, c'est que l'humanisme issu de la pensée grecque et chrétienne a fini par accoucher des droits de l'homme et de la lutte contre toute forme de ségrégation, et que c'est finalement en Occident, depuis bientôt deux siècles, que s'élèvent la plupart des voix qui vous défendent, que se multiplient les associations de défense pour les animaux et que vos droits progressent le plus."

 

        Une petite révolution est donc en marche : il s'agit simplement de respecter les animaux.

 

        Je souhaite rappeler, entre parenthèses, que ce respect envers les animaux : l'estime pour leurs sens puissants, leur capacité à survivre dans le monde sauvage, l'émerveillement face à leur beauté, existent depuis toujours dans les civilisations des Peuples dits "Premiers" : les Papous, les Indiens d'Amérique, les anciens Celtes qui peuplaient l'Europe etc. (Et chez les enfants) Ainsi respecter les animaux, leur offrir des conditions de vie dignes, revient au fond pour les humains à vivre leur lien avec la nature (leur nature ?) pour l'honorer comme elle en a besoin, et comme les humains en ont besoin. Ce lien vivifie la vie. Il donne de la saveur à la vie. Une saveur aux arômes de bien être et de plénitude. Alors, et si on laissait la fleur de la conscience, de la présence s'épanouir, "être", tout simplement ?

09:42 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

23 juin 2017

Coeur de bois

Cœur de bois   
Henri Meunier    
Régis Lejonc     
Editions Notari (2017)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Comme chacun le sait désormais, les Editions Notari proposent toujours pour la jeuImage couv coeur de bois.jpgnesse des ouvrages originaux, novateurs  et esthétiques. Cœur de bois d’Henri Meunier et  Régis Lejonc n’échappe pas à la règle. Ce superbe ouvrage à la couverture épaisse, rigide et douce au toucher, d’un format de 22 cm sur 30, propose une histoire aux différents niveaux de lecture s’adressant à un double lectorat : non seulement enfantin qu’il prépare à la lecture littéraire mais aussi adulte. D’emblée le lecteur averti repère l’intertextualité et les jeux sur l’interprétation de l’histoire. Il aperçoit les clins d’œil faisant référence aux contes de fées (« Et merde à Blanche-Neige ! », le renvoi au miroir). Grâce au narrateur illustratif, Régis Lejonc,  le lecteur comprend la narration. En effet, les relations texte/image se complètent, les narrateurs jonglant sur la recherche formelle et esthétique. Ils offrent un message mixte de l’image et du texte où chacun conserve sa spécificité.

    Dans Cœur de bois,  Henri Meunier et Régis Lejonc  nous racontent une journée d’Aurore, femme moderne élégante et belle, « la quarantaine généreuse », mère de famille soucieuse de son apparence (« les soins précautionneux qu’elle portait à son apparence étaient pour elle comme le bon pain : une nécessité heureuse »),  attentive à ses enfants,   (« elle devrait être devant le collège à 17 h précises pour ramener sa cadette à la maison »).  Aurore  savoure particulièrement les promenades en forêt. Outre le plaisir qu’elle prend à  musarder dans ces lieux enchanteurs avec lesquels elle est en osmose (« Aurore et la forêt ne faisaient qu’un »),  elle se rend  aussi quotidiennement au cœur des bois pour visiter « un vieillard  impotent »,  solitaire, afin de  lui apporter son soutien. Aucune description du vieil homme n’est donnée dans les premières pages du récit puis quelques indices subtiles apparaissent décelables et significatifs essentiellement lors d’une seconde lecture : « Je ne comprends pas vos attentions pour moi qui, naguère, vous ai dévorée toute crue ». Seules les images en face du texte révèlent que le vieillard est un loup. L’image ironique de l’animal, vieux roi déchu et affaibli  portant une couronne sur la tête,  éloigne de  ce qui est donné à lire  dans le texte.  Ce décalage image/texte prête à sourire. Image coeur de bois.jpg

    Les dessins tout à la fois réalistes - des portraits, des maisons de la petite ville - ,   oniriques et souvent flous  de la forêt sombre et angoissante « aux arbres décharnés », « squelette (s)  dansant (s) », plongent le lecteur dans un univers aux  brunes couleurs hivernales jouant sur les clairs obscurs. Le noir, la pénombre et le rouge dominent. Le rouge symbole de la violence, de la sexualité mais aussi de la beauté,  - la couleur éclatante du rouge à lèvres d’Aurore, -  de la modernité – la voiture rouge d’Aurore -  est aussi une reprise de la couleur des vêtements du petit Chaperon rouge à laquelle les images font référence. Mais ici le Chaperon rouge possède un prénom, conduit une voiture, est sexualisé. Ce n’est plus une fillette naïve mais une femme élégante et sûre d’elle semblant se rendre à un rendez-vous galant.

    Plus qu’une réécriture des contes de Grimm et de Perrault, Cœur de bois en est un prolongement, un aboutissement. Le dangereux et effrayant loup a désormais vieilli, il est dépendant des autres. La jeune femme l’aide à effectuer ce qu’il ne peut plus faire seul. Elle est dans une espèce d’empathie déguisée afin d’humilier le loup. Elle  a pris de l’ascendant sur lui. Le caractère fort d’Aurore est à l’opposé du vieux loup. Son humiliation donne de lui une image  pathétique. Aurore  n’est  pas dans le pardon à son égard : « Je ne vous ai rien pardonné » souffle-t-elle.  Elle est  dans la résilience  et surtout dans l’amour de la beauté de la vie que le loup n’a pu lui arracher : « C’est que j’aime profondément la forêt, l’odeur du sous-bois, le soupir des arbres, le vol fou des geais. Vous ne m’avez pas pris cela. J’ai les lendemains radieux ».  Elle a réussi à devenir une adulte forte, épanouie,  à la vie  lumineuse, un  jour nouveau s’est levé pour elle,  comme le symbolise son prénom,  malgré le traumatisme subi pendant son enfance. « Je veux croire qu’il est possible de devenir grand sans devenir méchant » explique-t-elle. Elle a compris que le loup n’était pas fort mais qu’il incarnait le pouvoir : « Non. Non, vous n’avez jamais été fort. Vous étiez puissant. C’est autre chose ». Aurore nuance les  notions de force et de pouvoir. Ce dernier sous entend  la  contrainte, la domination, la hiérarchie, son respect s’imposant  par  la peur. L’enfant qu’elle était  autrefois était dominé par  l’adulte effrayant et ses abus. Ce n’est désormais plus le cas. Aurore « pousse (les) crocs (du loup) et (ses) blessures ». Symboliquement, elle les re-pousse, les rejette. Il existe tout une dualité chez Aurore : la beauté et une espèce de sadisme, la lumière et l’obscurité. Elle renferme un cœur de bois, dur et tendre à la fois.

    Cœur de bois  est un ouvrage d’une grande originalité, d’une grande modernité, d’une grande beauté. Les ellipses narratives, le face à face ambigu image/texte  plongent en même temps le lectorat au cœur des contes de fées, de la réalité, du monde troublant de l’inconscient loin de tout sentiment de culpabilité. Il mêle les niveaux de langue : le langage quotidien familier (merde », « boulotta ») et le lexique recherché.  Il tricote la  poésie  avec ses descriptions esthétiques, ses rimes internes (« rêches », « revêches »), ses  figures de style comme la personnification  («  je pousse vos crocs  et mes blessures »), la littérature, la philosophie, la psychologie, l’art du portrait, des paysages avec  ses dessins au coup de crayon précis,  ses clairs-obscurs oniriques, ses forêts brumeuses, mystérieuses.    Dans ces tonalités sombres jaillissent parfois des  éclats de couleurs chaudes rouges ou jaunes, signes d’espoir et de vie. Ces dessins enchanteurs complètent le texte, l’expliquent, lui répondent.

    Grâce aux Editions Notari,  la littérature pour enfants acquiert ses lettres de noblesse, entre dans la cour des grands et devient un genre  littéraire et artistique à part entière.

09 juin 2017

La Ballerine qui rêvait de littérature

La ballerine qui rêvait de littérature         
Michelle tourneur       
Editions Fayard (2017)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

    image ballerine.jpgL’histoire de La ballerine qui rêvait de littérature  de Michelle tourneur se passe dans une période de grand changement dans la vie du brillant Victor Van de Walle,  professeur de littérature, bel homme élégant et distingué. En effet, sa vie professionnelle prend fin. Une fêlure brise alors son existence. Il ne sera désormais jamais  plus face « aux trente cinq, fascinés (…) » et il perçoit que son « métier très considéré (est) en passe de devenir mineur ». La communication,  les « attaques mortelles faites à la langue »,  dominent désormais sur la littérature. Lui, « il ne communiquait pas, il emportait » immergeant les jeunes dans la fascinante beauté des mots, dans l’ivresse des sensations et du savoir. Il envoûtait ses élèves avec sa voix  aux intonations variées, son charisme, sa vaste culture, le charme qui émanait de toute sa personne. Il épousa Melissa, son ingénieuse et sensuelle élève, qu’aucune autre femme ne remplaça dans sa vie. De leur brève union naquit Yvan,  « cet autre lui-même », son « autoportrait », son double en  beauté et en intelligence.

    Victor Van de Walle, une fois retraité,   décide alors  de quitter Paris et de retourner dans « sa ville natale d’Arras » embarquant  avec lui ses trésors : de lourds et nombreux cartons de livres dont le volume dépasse la place disponible dans son nouvel appartement. Où ranger les précieux ouvrages ?  Le déménageur propose alors un ancien entrepôt situé au fond d’une cour « où il remis ( e ) son matériel de pêche ». Or de ce lieu apparemment insignifiant émane tout un mystère. Des malles anglaises luxueuses « au pouvoir hypnotique » attirent d’emblée le regard de Victor tout comme la belle jeune femme,  près du hangar, installée dans une chaise longue, au milieu de plantes exubérantes. A  partir de là commence une histoire aux fragrances florales et sensuelles, une musique arachnéenne, une fresque picturale, des temps de rêves sublimes entre le professeur de Lettres retraité et Marie Scott Préaulx, une  jeune ballerine, à l’enfance blessée, privée de littérature dès son plus jeune âge afin  qu’elle  se consacre uniquement à son art, qu’elle « entr (e ) dans l’effrayant, dans l’exclusif esclavage qui devait (la) mener à l’apothéose ». Elle devient une « prima ballerina », une danseuse étoile connue du monde entier. Cependant, alors qu’elle est au summum de la gloire,  un tragique accident  la terrasse. Sylphide féérique, elle prend son envol, légère,  vaporeuse, tourbillonnante, mais le destin en décide autrement : « Depuis les premières minutes, tout s’était passé merveilleusement. Certaines fois, rarement, c’est ça. Le voile se déchire, on a la sensation de défier la pesanteur… Juste avant le saut, j’ai eu conscience que la salle allait sauter avec moi, qu’elle respirait avec moi, j’appartenais à l’air, je l’entraînais, c’était surnaturel. J’étais dans une excitation inouïe, une joie absolue, sans aucun repère. J’ai sauté. Le sol s’est rué sur moi… ». A ce moment unique où  elle ne fait plus qu’un avec le public et  avec l’éther, tout s’effondre.  Marie pense sa vie brisée. Or monsieur Nagakuma, un petit homme japonais fluet plein de sagesse,   va la soustraire à la douleur physique et psychologique, lui apporter le mystère de son monde asiatique et « l’arracher à la mort ». Ce n’est plus par la danse qu’elle va appartenir  « aux forces de l’air » mais par « Le Léger », par la lingerie fine, vaporeuse, aérienne. « Rien ne se termine, tout se transforme, avait assuré M. Nagakuma ». La beauté   ineffable des tissus chatoyants, mousseux, somptueux remplacera la beauté éthérée de la danse. « Par Hasard », la boutique de Marie ne recherche pas « le choc commercial ». C’est un petit univers féminin clos, délicat, délicieux, parfumé, idéal, dépaysant,  aux vibrantes harmonies où celui qui  entre « a l’impression de pénétrer à l’intérieur d’un coffret ». « Là, tout n’est (que …) beauté, / Luxe, calme et volupté »  dirait Baudelaire.  C’est un lieu délicieusement suranné, frémissant d’émotions subtiles et mystérieuses en dehors du temps, dans des jeux de lumière tamisée douce qui voilent et dévoilent tout à la fois, des jeux de faux miroir dont les reflets flous donnent une présence poétique aux objets et aux êtres.  Les substantifs recherchés  au sens et aux sons  harmonieux faisant référence aux pierres précieuses comme « onyx », « porphyre »,  aux fleurs (« iris ») suggèrent les sensations, les adjectifs « ambrée », « rose » les prolongent introduisant le lecteur dans un lieu esthétique et sublime  atteignant   la pérennité de l’art. La boutique de Marie est un univers protégé et protecteur, un abri féminin énigmatique et raffiné. L’érotisme, la sensualité sont déplacés vers l’émotion esthétique. Dans un miroitement érotique, les chairs apparaissent, disparaissent donnant naissance à l’œuvre d’art : « Elle parla des variations de la carnation naturelle sous une dentelle rouge, sous une dentelle noire. Les peintres le savent, les chorégraphes et les costumiers aussi (…) La peau et l’étoffe sont liées depuis la nuit des temps, c’et une complicité sans fin, rappelez-vous la tombée d’étoffe blanche sur les épaules nues des vestales. Rappelez-vous… ». L’écrin qu’est la boutique de Marie Scott Préault et ses « brassées diaphanes de tissus »  comme la littérature permet d’accéder à la quintessence des choses. La Beauté favorise le dépassement des apparences, l’accès à l’essence, à la vibration et aux émois de la vie.

 

    Alors que Marie recherchait l’inaccessible à travers la danse, Victor le recherchait dans la beauté des mots. Tous deux vont effectuer un échange, un troc : Victor initiera la jeune femme à la littérature, elle lui dévoilera la beauté de son originale boutique.  La beauté des mots est échangée contre la beauté des tissus. Les mots, la lingerie sont beaucoup plus que de la littérature et  des étoffes. Ce sont des univers magiques, merveilleux. Devant une page de littérature ou devant un tissu soyeux, chatoyant  et miroitant, le temps s’arrête. La réalité échappe aux contingences du réel. La légèreté et la beauté des choses, leur fragilité  constituent toute l’histoire de La ballerine qui rêvait de littérature. Marie Scott Préaulx et Victor Van de Walle fuient la brutalité du réel dans la Beauté  et la légèreté  - pas  dans le frivole  -  et « mêl( ent ) (leurs) âges comme des eaux douces dérivant vers la mer ».

    Derrière le grand écrivain qu’est Michelle Tourneur apparaît aussi la scénariste qui construit des décors fabuleux, capte des lumières, des couleurs,  des parfums (« enivrante odeur de santal de la bougie », « l’odeur d’iris »), des sons (« les froufrous des étoffes »),  métamorphose les objets, faisant pénétrer le lecteur dans son monde intérieur enchanté, magique, onirique. Elle le plonge dans le monde de la féminité, une féminité hors du temps avec  le mannequin de plâtre, Marie et ses tenues hors mode, espèces  de déguisements pleins de fantaisie, « Elle était vêtue d’une espèce de salopette claire, d’une blouse blanche à manches bouffantes errées au poignet. Il lui trouva un air de page moderne », sa légère claudication qui joue sur la dissonance esthétique : « Léger déhanchement. Gestes harmonieux, personnels. La merveilleuse boiterie, interprétée comme une figure au centre de tout », sa procréation extraordinaire de « l’enfant-cygne »,  don de la danse et de la divinité céleste.

    Véritable poétesse, Michelle Tourneur transpose les sensations,  « une lumière inconnue, un ruisseau d’or chaud coule sur les étalages, lisse et métamorphose les visages », joue avec les synesthésies, les matériaux  (« Ocre, argent, verdâtre des dalles de pierre couvertes d’algues, il avait marché, jubilant, sur les miroitements de sable humide »), établit des correspondances avec la peinture (« les peintre de l’époque Edo », Delacroix), la musique, la poésie « Apollinaire », plonge le  lecteur dans l’Orient mythique du XIXe siècle, ses « ciels rouges, les parfums lourds, les essences aphrodisiaques inconnue (….) ». L’écriture sublime de Michelle Tourneur tricote tous les arts avec subtilité, préciosité, raffinement.

    La prose poétique de ce très grand écrivain qu’est Michelle Tourneur emporte le lecteur dans une tourbillonnante, vibrante beauté lumineuse, l’emmenant avec elle dans sa tour d’ivoire littéraire protectrice et salvatrice.

 

Vous pouvez retrouver sur L’Ecritoire des Muses, du même auteur :

A l’heure dite  (Gallimard,           1997)http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2011/03/25/a-l-heure-dite.ht

La Beauté m’assassine (Fayard roman, 2013)           http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2012/12/25/la-beaute-m-assassine.html 

Cristal noir  (Fayard roman, 2015):                 http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2015/02/28/cristal-noir-5549784.html

15:10 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1)

19 mai 2017

C'est où Poézi ?

 

C’est où poézi ?        
Chantal Dupuy-Dunier 
Les écrits du Nord. Editions Henry (2017)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image, c'est où.jpg « C’est où Poézi ? » s’enquiert le titre éponyme du recueil poétique de Chantal Dupuy-Dunier Dans un horizon lointain de la beauté des mots riant et pleurant selon les lieux parcourus pourrions nous répondre. En effet,  après avoir voyagé dans différents ailleurs, le Sénégal, Mayotte, le Liban, Chantal Dupuy-Dunier fait surgir de ses poèmes dépourvus de titres des coins du monde  souvent  méconnus que le lecteur sillonne avec elle, s’arrêtant pour découvrir des tableaux lumineux ou sombres, joyeux ou tristes, des décors de rêve minés par la misère. Des poèmes en vers libres descriptifs et narratifs  d’un « nous » d’énonciation qui se caractérise par son point d’observation offrent l’envers et l’endroit des  pays visités, côté face et côté pile : « C’est où Dzaoudzi ? / Côté face  / là où l’on entend un air de Polynésie,  / : entre chant et poezi /  : Côté pile : / Là où s’échouent les z’illusions / sur des plages de nuit hurlantes de chiens et de sirènes ».  Endroits rêvés par les voyageurs, endroits mortifères pour les migrants. D’un côté, la vie et l’univers lumineux des gens heureux, aisés ; de l’autre la vie et l’univers sombres  des exclus, des miséreux.

     C’est où poézi ? est un recueil poétique proche du carnet de voyage, du journal intime où le sujet poétique note ses observations, ses émotions, ses sensations, de son arrivée à son départ dans chaque lieu. Ses textes s’enchaînent logiquement, se suivent sans hiatus. La clausule de l’un  (« Elle est là / qui absout le vol insensé / aux longues escales / (Madrid en pluie. / les gouttes cognant, comme des cornes de taureau, / contre les baies vitrées, / Grand Canaria, / un coucher de soleil roux bordait la ville, / les ailes frôlaient les arbres à l’arrivée sur la piste étroite) / suivi par cet interminable trajet / à tombeau ouvert »)  appelle le début du suivant : « Notre tombeau ne s’ouvre pas encore… ». La distinction prose/poésie se dilue dans les enjambements, l’absence de rimes, le flux de la syntaxe, la coulée des images,  les répétitions, les jeux de mots et leur musique.  Chantal Dupuy-Dunier  fait éclater les formes.  Elle régénère  le genre poétique avec sa créativité personnelle, son pouvoir de suggestion, sa capacité d’émerveillement, de révolte, sa compassion, son empathie.  

    Le lecteur débarque  d’abord avec la poétesse et son époux  à Dakar, ville personnifiée, femme élégante « en robe du soir »,   dans « la chaleur moite » qui « enserre dans son étau ».  Puis il discerne  la réalité à travers des récits, des descriptionsbeaux enfants debout à cette heure matinale, pieds nus, / disputant les détritus aux poules »), des passages au style direct reprenant les propos tenus par les autochtones, «  -Tu veux m’acheter des oranges,  / - mon frère a besoin de médicaments. / -Je change les euros »,  signifiant  leur indigence, leur misère, leur quotidien : « Chaque jour, / depuis des années, / ils mangent les mêmes poissons, / avec des olives et du pain plat, / attrapés où sortent les égouts de la ville ».  La poétesse  découvre le Sénégal, un monde autre et nouveau où règne une  profusion de couleurs, de senteurs, de saveurs : « Les poissons sècheront à même le sol, / en nappes argentées / Une vapeur bleuâtre monte des écailles.  L’odeur puissante accompagne l‘ascension du soleil / pendant que les femmes écrasent piment et / oignons / pour farcir les darnes,  qui cuiront avec le riz brisé ».  La fille d’Apollon  installe un décor réaliste et esthétique, tableau en mouvement chatoyant  donné par la métaphore  des « nappes argentées » qui concrétise la luminosité et la fraîcheur des poissons. La « vapeur bleuâtre », « l’ascension du soleil »,  transports ascensionnels  dynamiques créent une impression de légèreté contrastant avec l’odeur forte et piquante de l’assaisonnement. Cuisiner devient une véritable fête des sens. La joie,  la vie, la beauté règnent  dans cet univers coloré : beauté des lieux (« Le bleu nocturne / harmonise maisons, palmiers et flots »), des enfants (« A chaque éclat de rire, / les petites nattes noires dansent autour des têtes »), des adultes : « Les femmes sont parées pour la fête, / cheveux savamment tressés / coiffes assorties à leurs robes vives, / lèvres teintées de terre rouge / Les hommes arborent leur troisième tenue depuis le matin /, tunique et pantalon moirés ou boubous / orange, jaunes, violets, marron, indigo ». Mais cette beauté ne fait pas oublier le malheur, la misère passée et présente, le colonialisme : « Champs de coton / - un nègre aux cheveux gris s’effondre, / coups de pied donnés au ventre … ».  L’empathie, la compassion, l’esprit de solidarité, l’humanisme de Chantal Dupuy-Dunier surgissent au détour de nombreuses  phrases que ce soit au Sénégal, à Mayotte, au Liban.

    Le Liban, l’Orient  rêvé, magique où les plus grands poètes sont allés,   « Je pars accomplir ce voyage mythique/ au pays du verbe être, / poser timidement mes pieds dans les traces de géants. / Goethe en a rêvé, / Lamartine pleure encore Julia / à l’ombre trompeuse des mûriers / et Nerval poursuit ses chimères / sur ‘ce sol sacré qui est notre première patrie à tous ‘ »  immerge le lecteur dans sa magie. Comme en Afrique, la beauté domine toujours.   Jezzine, par exemple, ville libanaise personnifiée  évoquée à travers la métaphore filée de l’eau  dégage toute une sensualité naturelle et élégante : « Jezzine, / la chevelure abondante / des cascades / ruisselle / depuis les cimes / et se répand sur les épaules de la ville ». Mais  ce pays de la cohésion religieuse, « berceau-même / de toutes les croyances du monde » (1), cette beauté ont  été  traumatisés par la peur née de la violence : « Après les pâtisseries aux amandes et le ‘café blanc’, / je redescends sur terre / dans la ville moderne, bruyante et ambitieuse, / où les éclats de rires masquent la peur quotidienne ». Ils ont été  mutilés par la guerre (« Poème blessé par des éclats de verre, / phrases aux carcasses noircies, / mots les roues en l’air.     Poèmes fracassé / rue Ibrahim Mounzer, / ou ailleurs, / à l’heures des bombes et des pièges,     Achrafieh,/ aux douces sonorités pourtant …b/     poème mort avant d’être écrit. »), les constructions anarchiques : « Chaque jour, / de nouvelles grues apparaissent / comme des mantes religieuses. / ‘Solidere’, de ses dents métalliques, / grignote l’espace et la mer » et  saccagent la verdoyante nature, empiètent jusqu’à la vaste étendue d’eau salée.  

    Chantal Dupuy-Dunier,  poétesse novatrice,  sort de la gangue poétique traditionnelle en faisant  exploser les limites de la poésie. Elle invente des formes nouvelles, joue  avec les blancs  concrétisant  le vécu, une voiture zigzaguant : « Notre        / voiture        /zigzague      / entre les          /cratères          / des rues          / et les autres             / véhicules. »,  une zébrure donnée à voir sur la page : « N’Dar est       un/ large      dos/    zébré       comme / un        damier ».  Elle forge des calligrammes, mimant la lune en berceau du Sénégal. En effet, « comme dans l’hémisphère austral, les croissants de lune sont ‘en berceau’, horizontaux au lieu de verticaux » explique la narratrice dans sa préface. Elle matérialise la ligne de démarcation entre Beyrouth Est et Beyrouth Ouest en  alignant verticalement trois mots séparant les substantifs « ouest » et « est ». Les lieux apparaissent comme des idéogrammes. L’écriture de Chantal Dupuy-Dunier se nourrit du quotidien de chaque continent  comme  lorsqu’elle évoque les citernes d’eau placées sur les toits des maisons libanaises : « Les bubons des citernes poussent sur les toits ». Tous ses poèmes sont marqués par l’ailleurs au niveau  des références culturelles, de la réalité vécue de l’intérieur, du vocabulaire avec l’emploi de termes locaux comme« signares », « talibés », toubab », mezzés, labné, zajal…., loin de tout exotisme. Elle dénonce avec âpreté les voyageurs superficiels qui ne s’intéressent qu’à l’aspect carte postale menteur des pays visités au lieu d’en pénétrer l’intimité : « L’exotisme n’est que le réel déguisé en tourisme. / Où l’aventure maintenant ? Mermoz et Loti sont morts ? Leurre des safaris et des plongées sous-marines. / Je lacère vos affiches / et les murs de vos agences de voyages.   A l’intérieur, / se trouvent les bidonvilles, / l’Eldoradzo déçu, / la vérité ». A certains instants, l’écriture relève du cri. Le langage poétique vibre à ce moment-là  de toute une révolte alors que la narratrice refuse de s’apitoyer sur elle-même  utilisant l’humour et le recul pour évoquer sa propre maladie : « Je rejette derrière moi / le Centre ‘J’en perds un (2) / les chimio-taire happy, / les miaulements  des rayons / dans la salle aux philodendrons peints sur un mur triste. / Les deux seins finalement intègres, / je me dirige, ironie, vers le pays / dont le nom signifierait ‘montagne de lait’ » ou pour évoquer les menus déplaisir  du voyage : « Les portes de l’Airbus s’ouvrent. / Je deviens linge à repasser / sous la semelle d’un invisible fer à vapeur ».  Parfois elle  glisse du réel vers l’imaginaire,  se représentant  ce qui n’existe plus  : « Je n’ai pas vu un seul cèdre, / c’est presque mieux ainsi. / Comme les enfants, / nous avons besoin d’images. / Je continuerai à rêver, / mes cèdres demeureront les plus rares, / non déflorés par le réel. Leur hauteur sera celle de mon désir ». Rêve et réel sont des vases communicants mais le monde imaginaire du poète est  le plus beau.

    Chantal Dupuy-Dunier transporte le lecteur dans les vibrations de la Beauté : celle des mots,  de leur contenu et   de leur densité, des sons, des couleurs, du rythme, des refrains (« Sous le pont Faidherbe / coule le Sénégal », clin d’œil à Apollinaire),  de son univers intérieur ouvert, riche, sensible. Elle capte l’éblouissement du moindre objet,  des éclairages, des paysages, des êtres. Poézi, la Poésie, la Beauté, malgré la haine, la misère, la violence, la mort, sont partout pour ceux qui sont capables de soulever le voile qui les masque.

   

(1) Nerval.

(2) Le centre anticancéreux de Clermont-Ferrand s’appelle Jean-Perrin.

Lire aussi les beaux ouvrages du mari de Chantal Dupuy-Dunier, Denis Langlois.
le Déplacé  de Denis Langlois     
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2012/07/19/le-deplace.html

La Maison de Marie Belland de Denis Langlois   
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2013/06/07/la-maison-de-marie-belland.html

12:35 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

07 mai 2017

Je ne suis pas un monstre

Je ne suis pas un monstre        
Maryline Gautier
Editions de la Différence (2017)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Image monstre.jpgDans Je ne suis pas un monstre de  Maryline Gautier, Mathieu Grimaud le narrateur et  personnage principal, un étudiant de vingt deux ans venant d’obtenir un master d’économie pour faire plaisir à sa mère, ne se conçoit pas comme un être à part entière autonome mais avant tout comme le fils de Mathilde Grimaud dont paradoxalement il se « sent (…)  si peu le fils » tellement leurs personnalités s’opposent à ses yeux.

    En effet, la belle Mathilde Grimaud, ex ministre de l’Industrie, présidente du grand groupe industriel Apophis,  - intelligente, cultivée, distinguée, brillante, efficace, aisée - fréquente les hautes sphères de la société et rêve du fils idéal. Mais Mathieu est loin d’être conforme aux fantasmes de sa mère : « elle aurait aimé que je sache tout faire sans effort ». Femme publique prisonnière de la tyrannie du paraître  avant d’être  mère, elle n’apporte aucune tendresse à son enfant avec lequel elle est distante  (elle « repoussait mes mains qui salissait le tailleur, abimait le brushing ou le maquillage »). Elle exige du petit garçon puis de l’adulte qu’il devient une certaine forme de perfection. Mathieu doit être un objet parfait. Ayant très vite ressenti cette réification, il se dévalorise comme elle-même le dévalorise. N’arrivant pas à répondre aux exigences maternelles, Mathieu perd l’estime de lui-même. Il se croit  inintelligent, laid, se sent toujours en position d’infériorité par rapport aux autres.  Mathieu se jauge à travers le regard de cette mère fortunée dont il dépend financièrement. Il vit en effet  comme un prince dans un splendide et immense appartement de « deux cents mètres carrés »  pour lui tout seul,  « comme dans un hôtel de luxe »  avec un majordome, une femme de ménage, une cuisinière. Dominé par une mère  castratrice, il ne peut  de surcroît se construire en référence à un père absent et inconnu. Dans sa toute puissance, sa mère lui impose inconsciemment une impuissance verbale lorsqu’à l’âge de six ans,  il lui récite pour son anniversaire  un poème de sa composition et qu’elle s’esclaffe, entraînant un fou rire général chez tous ses invités : « A la quatrième strophe, toute la tablée rit. Jamais plus je n’avais tenté d’écrire des poèmes ». L’instance tutélaire  prohibitive qu’est cette présidente d’entreprise engendre donc des conséquences négatives sur la vie de son fils. Passif, il craint de déplaire aux autres, leur donne à entendre ce qu’ils souhaitent : « - On est parfois obligé de mentir. / - Obligé ? Pourquoi ? / - Pour faire plaisir aux autres, leur dire ce qu’ils souhaitent entendre ». Il n’ose pas révéler son homosexualité à  sa mère dont il ne connaît essentiellement que l’image : « (…) je l’avais vue aussi souvent en photo qu’en chair et en os ».  Elevé sans tendresse, il n’a connu que l’amour d’Irène, (« Irène et son indéfectible présence ») l’assistante de Mathilde Grimaud,  substitut important dans la vie de Mathieu. Elle compense tous les manques, elle l’écoute, lui offre la chaleur maternelle absente. Teddy, son « double » pragmatique et lucide et elle lui disent ce qu’il veut entendre et ce que sa mère ne lui a jamais dit. Grâce à Teddy « les miroirs sont devenus aimables (…) Quand j’apparaissais devant eux, ils s’entendaient pour me renvoyer la même image. Un jeune homme brun, musclé, le cheveu souple et brillant, le sourire éclatant.  Beau, indiscutablement. » Le miroir lui renvoie son double, un autre et pourtant le même. Mathieu prend progressivement conscience qu’il  n’est ni  niais  ni laid comme il se l’imaginait. Et le regard des autres  évolue en fonction de son regard sur lui-même.

    Amoureux de poésie, - cette dernière l’accompagne dans les moments douloureux  de sa vie -  il récite des extraits lyriques de Lamartine, Baudelaire, Verlaine, Rimbaud. Des remarques favorables  semées ça et là, espèce de mise en abyme inverse du narrateur,  imposent une vision avantageuse de lui,  montrant l’effet positif qu’il peut produire sur les autres et même sur sa mère. A la grande stupéfaction de cette dernière, il arrive à tenir une conversation : « Du fond d’une bergère où elle se tenait comme sur un trône, ma mère m’a regardé d’un air étonné, qui semblait dire ‘Ainsi, mon benêt de fils peut faire la conversation à mon directeur de la communication’ ». Teddy  le stimule, l’encourage, l’aide à prendre confiance en lui, lui propose une vision positive de lui-même  en lui faisant pratiquer l’autosuggestion. Avec application, Mathieu répète  plusieurs fois par jour : « Je m’appelle Mathieu Grimaud, j’ai vingt deux ans, je suis beau et je ne suis pas une limace ». Et il n’est pas un monstre !

    Teddy, puis le bel Olivier Legendre dont il est secrètement amoureux vont faire basculer sa vie.  Olivier Legendre est le point révélateur  qui  modifie le cours de l’existence de Mathieu. Le récit dérape alors. Après une première partie psychologique sur les liens mère/fils, la folie s’insère dans l’histoire  qui  prend l’allure d’une tragédie et d’un roman policier original loin du réalisme plat,  sordide, médiocre, violent habituel dans ce genre de roman.  L’intrigue se déroulant en effet dans l’univers luxueux, élégant de la haute société cultivée, rien ne laisse présager un crime, malgré quelques indices menteurs que nous tairons pour ne pas déflorer l’histoire.

    Au roman serti de fines analyses psychologiques, de critiques  sagaces de la société bourgeoise succède un  thriller emporté dans le maelstrom de la frénésie. Empreinte de légèreté, l’écriture poétique, sobre et limpide  de Maryline Gautier séduit le lecteur. La lecture de Je ne suis pas un monstre, bel ouvrage psychologique à suspens, comme celle du précédent ouvrage de l’auteure, Kidnapping,  provoque d’agréables effets de surprise, tenant en haleine le lecteur dès les premières pages. Les monologues intérieurs, des thèmes récurrents comme la relation dominant/dominé, le dédoublement de la personnalité, la profonde connaissance de la psychologie humaine sont la signature  et la griffe de l’écrivain qu’est Maryline Gautier.  

 

Prendre aussi connaissance de la chronique sur le livre de Maryline Gautier, KIDNAPPING       
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2015/07/12/kidnapping-5656009.html

11:12 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

26 mars 2017

Avant que les ombres s'effacent.

 

Avant que les ombres s’effacent.       
Louis-Philippe Dalembert.   
Sabine Wespieser Editeur (2017)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Ilmage ombre.gifDans Avant que les ombres s’effacent, Louis-Philippe Dalembert (1) plonge le lecteur dans une fiction fondée sur le réel, le vécu, l’Histoire située entre Berlin, Paris et Port-au-Prince des années  trente à 2014. Il relate en s’appuyant  sur une solide et riche documentation historique les persécutions  nazies subies par les Juifs d’Europe, l’existence du docteur  Ruben Schwarzberg et  de sa famille tout en  immergeant  le lecteur dans la petite île accueillante, lumineuse et chaleureuse d’Haïti.

    Dans une narration non linéaire, le lecteur découvre le réel à travers le regard, les pensées, les paroles,  les émotions du docteur Ruben Schwarzberg, un exilé, un déraciné. Dans ce roman trajectoire, Ruben traverse différents pays : né en Pologne en 1913, il passe sa jeunesse à Berlin. Mais la tragique nuit de cristal de novembre 1938  le confronte à la haine et à la violence : des « types  se lancèrent dans leur direction en braillant des insultes, le visage défiguré de haine ».  Il ne doit son salut qu’à la rencontre opportune de  personnes « appartenant à la légation d’Haïti » qui le font monter in extremis dans leur voiture. La haine antisémite  accule  Ruben et sa famille à l’exil.  Le jeune homme connaît alors le camp de concentration de Buchenwald, un centre de rétention parisien,  l’errance sur le paquebot Le Saint Louis.  En effet, Cuba, les Etats Unis refusent d’accueillir les réfugiés sous  prétexte que des espions nazis pourraient se cacher parmi eux !

    Mais  Ruben s’ouvre  aussi à la vie culturelle magique des artistes de Paris. Il fréquente la belle et élégante poétesse haïtienne Ida Faubert,  « le premier secrétaire de la légation d’Haïti, une jeune poète plein d’avenir du nom de Roussan Camille ». Il rencontre  Stéphane Grappelli, Django Reinhardt, Maurice Thibault…,  vit une  merveilleuse histoire d’amour  avec l’épouse d’un ambassadeur, la sublime Marie-Carmel Gutierrez qui « savait jouer de son corps comme d’un instrument de musique, en tirer les notes les plus vibrantes, des accords dont Ruben lui-même ignorait que ses sens étaient porteurs ». Enfin  grâce à ses amis caribéens et un décret-loi voté par l’Etat haïtien autorisant les citoyens Juifs à obtenir un passeport puis la nationalité haïtienne une nouvelle vie s’offre à lui dans la Perle des Antilles.

    Jamais Ruben ne raconte à sa famille, hormis à son oncle Joshua avec qui il a été interné à Buchenwald,   les événements tragiques qu’il a vécus. Ce n’est que lors du séisme de janvier  2010, alors « qu’il pensait avoir laissé toute cette histoire derrière lui »  qu’il se confie à sa nièce Déborah,  la  petite fille de sa tante, la belle Ruth partie  s’installer en Palestine pour la fondation d’un Etat  lors de la montée du nazisme en Allemagne dans les années 1939.  Déborah, que Ruben n’a encore jamais rencontrée, fait partie « des médecins israéliens qui, à peine les premières images diffusées sur Internet et à la télévision, s’étaient portés volontaires pour venir dans l’île ». La jeune femme  venue secourir, soigner,  aider  des  rescapés du tremblement de terre, veut connaître son oncle dont sa grand-mère lui a tant vanté les mérites et les compétences. Alors qu’il ne pouvait raconter l’indicible, l’innommable, il remonte le cours de son existence et relate ce qui a été tu, si ce n’est refoulé pendant des années à celle qui « avec ses boucles de feu (…) était le portrait craché de sa grand-mère ».  C’est « comme si » Ruth « venait lui apporter un message  important du royaume des morts ». La sublime Ruth, « la pasionaria d’une grande éloquence »,  leur métier commun, leur amour pour leur prochain  unissent Déborah et le docteur Schwarzberg.   Une complicité naît donc rapidement entre le vieil homme  et la jeune femme. La nièce est le prétexte à raconter. Ruben avant de plonger dans le monde des ombres (« avant que les ombres s’effacent, qu’il ne redevienne poussière, ou néant »)  raconte et se raconte.

    Avant que les ombres s’effacent englobe tout un petit monde : une famille, des amis, une communauté persécutée. Cet ouvrage invite le lecteur à revisiter l’Histoire, à connaître des épisodes encore peu connus de la Seconde Guerre mondiale : le courage de la « république indépendante, libre et démocratique d’Haïti (qui) déclar( e ) les hostilités au IIIe Reich et au Royaume d’Italie »,   vote un décret-loi permettant à tout Juif de bénéficier de la naturalisation haïtienne et surtout évacue la notion aberrante  et absurde de « race ». L’ouvrage De l’égalité des races humaines  d’Anténor Firmin circule au fil des pages de l’ouvrage de Louis-Philippe Dalembert. Il   accompagne Ruben  dans tous  les moments de sa vie, – enfant, il apprend à lire dans cet ouvrage -, dans tous ses déplacements de Berlin, à Buchenwald, à Paris, à Haïti,   jouant un rôle important dans son existence  puisqu’il est à l’origine de son prénom.  Salomé, sa sœur aînée  s’inspire en effet  pour choisir le prénom de son frère cadet de l’ouvrage  « écrit par le médecin et intellectuel Haïtien Anténor Firmin ». Cet essai décisif prouve, si c’est nécessaire, que  le mot « races » est une aberration. En effet,  il n’existe qu’une seule race sur terre, celle de l’homo sapiens sapiens. Le docteur Schwarzberg n’est-il pas polonais, berlinois, parisien avant de devenir un haïtien assimilé ? « Les êtres humains (sont) tous des nègres (…) des nègres noirs, des nègres blancs, des nègres bleus, des nègres cannelle, des nègres rouges, sous la peau ou tout court, des nègres jaunes, des nègres chinois aux yeux déchirés (…) » écrit Louis-Philippe Dalembert avec un clin d’œil complice et rempli d’humour à Aimé Césaire et à ses écrits sur la notion de négritude et sur  la fierté d’être noir. A Haïti, cette osmose entre les êtres humains existe comme en témoigne la sublime métaphore  du docteur Schwarzberg : « Ici, tout le monde vient d’ailleurs (…) Les racines des uns se sont entremêlées à celles des autres pour devenir un seul et même tronc ». Les individus comparés à des éléments végétaux aux racines solidement enfoncées dans la même terre se mélangent, s’unissent, s’imbriquent pour donner naissance à l’Humain.

            Au détour d’une phrase, d’un dialogue, d’une description, Haïti l’île à la culture plurielle  - et ses arcanes  - se dévoile, splendide,   ouverte, sensuelle, sympathique et généreuse. L’exotisme, la couleur locale n’intéressent pas le narrateur. Il veut avant tout plonger le lecteur dans l’intime du pays, dans la compréhension de l’Autre. En même temps, le passé  et  le présent se tricotent subtilement. Les situations actuelles stimulent l’écriture truffée d’allusions satiriques et compatissantes de l’écrivain. Implicitement derrière le passé  sourd le présent. La souffrance, la haine subie par des humains humiliés, maltraités par l’Histoire concernent le passé et le présent. Pendant la Seconde Guerre mondiale des demandeurs d’asile, des réfugiés jugés encombrants  errent, (« Les Etats-Unis avaient instauré un système strict de quota annuel, qui faisait peu cas des dangers que les gens couraient ici ; ils voulaient s’assurer, se justifiaient-ils, que le régime nazi n’avait pas glissé des espions de l’Abwehr, le service de renseignements de l’armée, parmi les immigrants ») rejetés,  se heurtant à l’incompréhension, à l’égoïsme, à l’indifférence.  En 2017, le Liban,  minuscule  pays de quatre millions d’habitants, a accueilli  environ un million et demi de Syriens. Comme Haïti, c’est un petit pays qui  offre l’hospitalité à des réfugiés. La générosité, la solidarité se trouvent toujours chez  les plus humbles et les plus faibles. Pareillement, le discours  des pouvoirs totalitaires et des extrémistes   retourne, falsifie la vérité et dupe par la peur en faveur de leur idéologie : « loin de condamner les exactions (contre la communauté juive) la dépêche y voyait des émeutes spontanées en représailles, selon le pouvoir, au tapage nocturne et aux provocations d’une catégorie bien spécifique de la population ». La haine remplace la bienveillance et la compréhension. La mort l’emporte sur la vie.  De grands et riches pays arrogants jugent, donnent des leçons comme la France et les Etats-Unis, les  « deux nations les plus arrogantes de la planète ». Des êtres masquent leurs lacunes, leur ignorance en méprisant l’altérité, en jouant les cadors : « Et les Parisiens, c’est connu, sont peu patients avec ceux qui mastiquent mal leur langue, une manière habile, au fond, pour cacher leurs propres lacunes dans celle des autres ».  Des sociétés sombrent dans la déliquescence à cause de leur orgueil, de leur manque d’humanité,  de leur peur de l’Autre et  de la différence, incapables de comprendre que différence ne signifie pas opposition.

     Dans ce récit dans le récit où le style indirect libre domine, où le parler locale se tisse avec la langue littéraire esthétique et recherchée,  Ruben raconte des faits terribles sans tomber dans le pathos. Les moments de tension, les moments forts sont cassés avec  des effets d’humour et d’ironie comme lorsque Ruben est arrêté par de stupides et prétentieux  policiers français qui confondent Haïti et Tahiti.  Le narrateur reste sur la ligne de crête. Derrière le regard de Ruben  se trouve  l’auteur. Les effets d’humour (« Il n’y avait pas de quoi fouetter un chat  nippon », « une maîtresse hors pair, pas seulement pour l’enseignement de la langue »)  d’ironie viennent de cette double perception comme dans les descriptions du « guignol gesticulant de Herr Hitler » ou de l’Allemagne : « Aux yeux du peuple qui s’y connaissait, ce n’était pas du caca de coq gaulois, l’Allemagne. C’était le symbole de puissance absolue. Tenez, les maringouins de la ville des Gonaïves, les moustiques les plus costauds de toute l’Amérique, qu’aucune aspersion massive d’insecticide n’a jamais su éradiquer (…) ».  Avant que les ombres s’effacent  possède un style rythmé,  très imagé où le visuel,  l’auditif, l’olfactif se mêlent emportant souvent  le lecteur dans un univers poétique. Louis-Philippe Dalembert renouvelle les clichés : « c’était blanc bicorne, bicorne blanc », joue avec une écriture  faite de virtuosité dans une œuvre à la structure moderne avec ses allers retours entre le passé et le présent. Le sourire, la solidarité, celle des voisins de la famille Schwarzberg ou celle régnant dans le camp s’impose, le positif jaillissant du négatif : « Au-delà de l’horreur, ce qui le marquerait le plus, ce fut d’avoir trouvé, au moment où il s’y attendait le moins une parcelle d’humanité dans ce lieu, comme un bourgeon en fleur au mitan d’un champ de bataille. Un clin d’œil de la vie, là où des hommes donnaient avec jubilation la mort à d’autres hommes ».  L’espoir domine toujours chez Louis-Philippe Dalembert,  concrétisé par le retour en boucle du chapitre final où le hasard une fois de plus  intervient de façon positive, permettant aux descendants du docteur Schwarzberg et de « Johnny l’Américain »  de se retrouver. La reconnaissance et la mémoire vivante continuent à fleurir dans les jeunes générations. Le passé est toujours omniprésent.  

    Il y aurait encore tellement  à dire à propos du  très beau livre, Avant que les ombres s’effacent  de Louis-Philippe Dalembert qui s’inscrit dans la fiction biographique, le récit de filiation,  le roman historique, qu’on ne peut qu’en conseiller vivement  la lecture.

 

 

 

  • Louis-Philippe Dalembert est un écrivain, un poète, un essayiste, un  « professeur invité dans des universités américaines et suisses, écrivain en résidence à Rome, Jérusalem ou Berlin ».

Il a écrit entre autres :

Noires blessures

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2011/01/...

Histoire d’amour impossibles… ou presque.

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2007/11/...

Rue du faubourg Saint-Denis

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2005/11/22/quand-l-humour-l-emporte.html

Les dieux voyagent souvent la nuit.                 

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2011/01/...

L’Ile du bout des rêves.    
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2007/10/03/l-ile-du-bout-des-reves.html 

17:06 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

23 février 2017

Les Boîtes en carton

 

Les Boîtes en carton
Tom Lanoye      
Traduit par Alain Van Crugten

Editions de la Différence (2016)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

   Image boites.jpeg Les boîtes en carton, objets éponymes du roman de Tom Lanoye (1) intitulé Les Boîtes en carton, se déclinent sous différentes formes et évoluent au fil du temps : la première boîte du narrateur, un  garçonnet de dix ans,  cadet d’une famille de cinq enfants,   est une valise, « Ma première valise. Ma première boîte en carton » donnée par la caisse d’assurance maladie « Les Mutualités chrétiennes » à chaque enfant  participant au voyage qu’elle a organisé. La seconde, celle de l’adolescent,  renferme « un fouillis de petits plans et cartes routières, de cartes postales niaises et de photos »  sur lesquels trône « une imitation de cloche de vache »  offerte par les mêmes Mutualités chrétiennes à la fin du second voyage en camp de vacances. La troisième regroupe toutes les autres, fonctionnelles, acquises tout au long des années, permettant d’archiver des documents : « Dans six d’entre elles repose mon enseignement secondaire, dans les autres mes années d’université ». Le lycée où le narrateur étudiait était aussi surnommé la Boîte, celle qui enfermait les élèves et leurs professeurs, des laïques et des religieux austères, sévères, sadiques, hypocrites,  aux mœurs pas toujours  immaculées comme en témoigne l’exemple du professeur surnommé le Jap,  décédé au volant de sa deux-chevaux : « Si on me disait qu’il était en train de se masturber entre deux Johnson bleues, ça ne m’étonnerait pas » et dont les cours de littérature sur Gezelle établissaient une curieuse confusion entre l’amour temporel et l’amour spirituel.  Puis  la quatrième boîte est le livre de Tom Lanoye, son recueil de souvenirs, d’images personnelles, intimes.

 

    Toutes ces boîtes  sont importantes, essentielles  pour ce qu’elles renferment.  Il  ne  les collectionne pas : « (…) personne ne collectionne les boîtes en carton / Même pas moi. ». Elles sont  avant tout la métonymie de ses souvenirs : souvenirs d’enfance puis d’adolescence, en famille, à l’école, au lycée, en camps de vacances et surtout souvenirs de  la découverte des premiers troubles de l’amour et de ses émois sensuels très violents,  puis de la passion brutale pour Z.  dont la réciprocité  fut éphémère.

 

    L’amitié admirative pour Z.  rencontré alors qu’ils ne sont que des enfants  de dix ans devient vite de l’amour pour un être perçu comme exceptionnel à l’époque : « L’objet de cet amour : celui que je puis maintenant depuis trois ans à peine, qualifier de gars parfaitement ordinaire, mais qu’avant cela j’ai appelé dans mon for intérieur de tous les noms que le monde ait jamais inventés pour désigner tout ce qui est inaccessible et ardemment désiré, tout ce qui vous défie et déchire, tout ce qui est beau et dingue à la fois ». Le narrateur admire Z., il cherche à lui ressembler, à se vêtir comme lui, à agir comme lui.  Il l’idéalise. Z. est  beau (« (…) Z. Le beau, l’inconstant. Celui dont j’écrirais plus tard : ‘Jamais je n’ai vu de lèvres plus rouges, jamais de corps plus beau’ » .), musclé, sportif comme le prouve la description émue et tendre : « L’accolade horizontale de sa cage thoracique pointe vers le bas. Au-dessus, les muscles de son ventre sont tendus, une double rangée de petits renflements carrés, l’esquisse de tablettes de chocolat ou de petits poings d’enfants aplatis sous une peau d’une luisance discrète de pétale de rose ». Dès le premier coup d’œil, une appréciation très favorable de Z est habilement imposée au lecteur. Nous le voyons à travers les yeux de celui qui l’aime passionnément. Mais il est aussi souvent question de l’effet qu’il produit sur les autres comme sur le serveur grec qui glisse à l’oreille de Z : « You very pretty » ». Il est important que d’autres personnes voient Z, reconnaissent sa beauté, son attrait. Le charme qui envoûte le narrateur est  aussi éprouvé par autrui. Tout est fait pour exalter l’imagination du lecteur. Au début ce sont des amours enfantines, puis des amours adolescentes. La jeunesse des deux garçons explique la séduction du roman. Le lecteur est face à des enfants purs,  dans l’innocence d’une amitié amoureuse. Cette jeunesse des protagonistes rend leur histoire touchante et belle, tout comme le fait que cet amour pour ce garçon  échappant à Tom soit impossible. Cet amour est tellement fort que longtemps plus tard, dans une salle de sport,  le narrateur  pressera contre son visage les sous-vêtements de Z : « Les yeux fermés, dans la honte et l’extase tout à la fois, j’ai pressé mon visage contre ton slip ». Le vêtement est le signe d’un lien charnel, d’un aspect charnel de la passion. Il existe chez le narrateur une volonté de conserver un ultime contact physique avec Z. alors que tout est terminé, qu’âgé de trente deux ans, il est marié  « hors la loi avec R. (…) son blond époux ».

 

    Le narrateur raconte en toute simplicité, en toute franchise son histoire. Sa remarquable lucidité l’entraîne à argumenter avec efficacité pour donner à voir sa passion,  la force  et la fièvre de son désir, les instants de douloureuse jalousie. Il est conscient de l’idéalisation de son  passé, de faits et de moments négligeables : « Trente garçons qui ôtent leurs godasses et leurs fringues. Dans la réalité, ça répand une odeur franchement douteuse. Dans mon imagination, c’est une senteur paradisiaque ». Son histoire émouvante est cependant dépourvue de pathos. L’ironie et l’humour l’emportent  plus d’une fois, comme lorsqu’il décrit son application à suivre les consignes du manuel du plaisir solitaire : « Vous massez lentement votre petite canaille de velours ». Le narrateur s’amuse de lui-même tout en faisant sourire le lecteur.

    Tom Lanoye dans cette « prose de mémoire » (2) se met à nu, révèle ouvertement ses secrets les plus intimes mais aussi ses idées politiques, sa perception des mentalités mesquines et conformistes de ses compatriotes, sa critique de l’urbanisme et du tourisme dévastateurs : « C’était l’époque où le tourisme entamait à peine la marche en avant qui allait tout dévaster sur son passage », de la guerre…  Dans un ouvrage loin de toute linéarité où  présent, passé proche et lointain s’entrelacent, où  un vocabulaire recherché et familier se conjuguent avec subtilité, où poésie (« Enveloppés dans le bleu impérial de la nuit crétoise, où résonne l’immobile tambourin de la lune (…) ») et réalisme se tricotent,  Tom Lanoye  fait non seulement bouger le cadre du récit personnel, il joue aussi avec la narration et son rythme, avec l’écriture à la faveur d’ incises nominales en contrepoint : « Voyage », « Boîte », « Affection »…, de  constants dialogues avec le lecteur : « Et toi, lecteur, qu’est-ce que tu en penses ? », « Et toi, lecteur, que vas-tu faire de ma quatrième boîte ? »

 

    L’ouvrage, Les Boîtes en carton,  atteste que Tom Lanoye appartient à la nouvelle génération des écrivains contemporains dignes d’être connus et reconnus. Remercions les Editions de la Différence d’avoir réédité ce magnifique ouvrage auquel il est important de rendre hommage.

 

15:58 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

10 février 2017

Les désemparés

Les désemparés        
Francis Denis    
Editions Delatour (2016)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image francis.jpg Les désemparés,  le titre du dernier recueil de nouvelles de Francis Denis (1) peintre, écrivain, poète,   crée d’emblée un horizon d’attente chez le  lecteur. Les connotations de vulnérabilité, de fragilité font   référence à des vies  tourmentées, brisées par des situations ou des paroles blessantes. La souffrance physique, psychologique, le mal être, la solitude de personnages souvent minés par la pauvreté et  la maladie  l’emportent dans les différents récits.

    Les seize brefs récits  de Francis Denis proposent  tout un univers d’émotions, de sensations, de réminiscences,  de réflexions sur l’enfance souvent malheureuse, incomprise (« Le mal aimé », « Grand frère »), la fragilité de la planète (« Marie s’est toujours demandé pourquoi les hommes voulaient conquérir les planètes alors qu’ils sont incapables  de préserver la leur »), de la vie, la brutalité de l’existence (« La brutale réalité » dans « La traversée »), les rêves, les espoirs auxquels les êtres s’accrochent malgré tout avant de se heurter à la réalité. Toutes ces narrations s’unissent dans un jeu de reflets et d’échos caractérisés  pour la plupart par  un même climat psychologique de solitude, d’angoisse, de sentiment d’abandon. La mère lointaine, malade (« Elle tousse puis se racle la gorge. Je la sais désespérée de faire autant de bruit et de ne pas pouvoir maîtriser le mal qui la ronge ») ou absente  (« maman est partie ».  « Froid ») est  hélée, « Maman !  maman !  », souvent en vain par des enfants mais aussi des adultes en quête de sécurité.

    L’intimité chaude de la chambre et du lit crée un monde protecteur propice à des échappatoires  bienveillantes et lumineuses : « Plongé, (…), au creux de mon lit (…) j’imagine un autre monde, un monde de revanche où je suis fier sur mon cheval et où Maman est la reine. / Il y a des fleurs dans ses cheveux et les gens sourient à son passage. Ils me saluent comme un prince et je leur jette des pièces d’or sous le bleu du ciel ». Le rêve libérateur favorise l’évasion : « Son regard embrumé voudrait s’échapper par-delà les grands murs, prendre d’assaut plaines et montagnes, rivières et lacs, les langues éthérées du ciel. Frôler les étoiles pour atteindre le cœur des galaxies. ». Selon le narrateur, Marie rêve d’atteindre l’immensité du monde dans un envol, un élan de liberté donné à voir de façon poétique. La lecture constitue aussi  un refuge rassurant, réconfortant, apaisant, compensant les manques,   permettant d’oublier la cruauté de la vie et  de s’évader vers un monde meilleur : « Les seuls moments de répit viennent avec le soir, lorsque chacun regagne sa chambre. Juline retrouve son havre de paix, sa petite cage dorée où elle peut enfin se mettre à rêver et vivre au travers de ses livres lumineux et colorés. Ils sont ses amis, ses seuls amis. Ceux sur qui elle peut compter, qui la rassurent et lui font oublier tous ses malheurs du jour ». (« Grand frère »). Nourriture de l’âme, la lecture comble les vides et chasse la solitude. De même, écrire permet de rompre l’isolement, de trouver une compensation à tous ses maux : « Coucher sur le papier une seconde vie : celle qu’il ne pourra sans doute jamais connaître dans la réalité (…) ». (« Buveur de vent »). L’homme vulnérable, dépourvu d’estime de lui-même attend la femme et l’amour qui finalement arrivent lui apportant la confiance et un bonheur éphémère, comme dans la nouvelle « Le mal aimé » : « Le temps s’est écoulé avec des perles de bonheur. / Nous nous retrouvons dans sa chambre. Rose et chaud. Battant à l’unisson avec des petits mots d’amour en sourdine. / Me voici sans défense. Paisible. / Non, je ne suis pas une poule mouillée ! ». Mais s’agit-il de la réalité ou d’un rêve compensatoire ?  Le narrateur s’embarque-t-il dans un délire onirique ? Plongé dans les pensées, les émotions, les souffrances de narrateurs homodiégétiques, le lecteur oscille entre le rêve, le cauchemar, la réalité.

    Dans ces différentes histoires fondées sur le réel, le mystère, le fantastique, le surnaturel surgissent parfois  au milieu de la nouvelle ou dans la chute. A d’autres moments, l’absence de chute ou l’indéterminé laissent le lecteur libre d’imaginer la suite qui lui convient. La tragédie (« Je ne reverrai jamais le fond de mon armoire »), la mort (« Maman est droite au milieu de la cuisine. Blanche et immobile. Elle tient, suspendue par le cou et la corde qui la relie au plafond »), la joie (« Ce sera sans doute le plus beau des cadeaux que nous pourrons offrir à notre fils et nous avons bien l’intention de passer les fêtes là-haut, en compagnie de nos amis et dans l’ivresse des coupes »), l’espoir ou l’absence d’espoir se tricotent avec subtilité. A travers chaque nouvelle, le lecteur pénètre la richesse du monde intérieur de Francis Denis. Le réel placé dans les nouvelles comme les réminiscences des années  soixante, les sœurs Saint Vincent de Paul innommées mais aisément reconnaissables (« Elles sont revêtues d’une longue robe brune, lacée à la taille par une simple corde de lin. Elles portent sur la tête une espèce de cornette blanche qui dissimule la moitié de leur visage »)…  tout est réinventé, recomposé par les mots et l’écriture.

    2e tableau Francis.jpgMélange de réalité, de rêve, de fantastique, les nouvelles de Francis Denis sont aussi parées de poésie.  La fleur, métaphore de la féminité, nourrit les fantasmes érotiques de Rose. Les plantes, lieu de la sexualité triomphante, (« « îles lointaines aux jungles luxuriantes, aux parfums d’ombre et de lumière, aux feulements des fauves en rut »)  deviennent instruments de plaisir : « Le corps entier livré à la fougue de ses plantes amoureuses ». Rose  devient fleur (« Elle se sent beaucoup plus plante, tige, fleur. Son cœur bat au rythme des feuillages et de leur symbiose avec la lumière ambiante. Elle aussi se nourrit de lumière, de gouttes d’eau et de la tiédeur de l’air »). Elle  connaît la plénitude du plaisir avec ses « homologues » végétales. De même, son patron entretient un rapport quasi pathologique avec la nourriture qui devient une parodie du plaisir charnel. Rose est un mets appétissant pour lui :  « Il la désire avec jubilation et avec un appétit sans limites. Il la contemple comme  s’il se trouvait devant un énorme tournedos, rouge, cerclé de blanc, bien ficelé, à peine grillé sur la surface, posé délicatement  auprès d’un lit de laitue fraîche et d’un vert translucide ». Cette description humoristique montre que chez lui le plaisir alimentaire et le plaisir sexuel fusionnent.  Dans d’autres nouvelles, le corps de la femme devient le plus souvent objet esthétique, flacon de parfum (« Il y avait des violettes dans son regard. / Son corps en forme de flacon parfumait la loge (…) », bijou : « Elle s’est incrustée dans ma vie comme un diamant, une perle rare ».  Des comparaisons  métamorphosent les doigts en  symbole de beauté, éventail ocellé et coloré : « les doigts (…) s’étirent et se déploient tels des paons amoureux ».   Des substantifs et des adjectifs légers, vaporeux, l’écriture   donnent à voir des œuvres d’art, la vibration de la beauté, l’éclat de la  luminosité : « Les fols murmures et les jaillissements répétés des instruments nous plongeaient dans un tourbillon d’étoiles ». Les sons, les synesthésies (« Et ça sent l’oignon frit ! Le bruit qui coule sur la volaille, les mains grasses que l’on essuie sur le tablier blanc et maculé ! »), le mouvement, la lumière se répondent. Dans l’univers sombre des récits de Francis Denis jaillit  toujours la beauté de la poésie, un soupçon d’humour et de joie.

 

  • Voir les chroniques concernant les précédentes œuvres de Francis Denis:

Les Saisons de Mauve ou le chant des cactus
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2016/03/...

« La traversée »
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2013/06/22/la-traversee.html

« Le passage »  
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2012/08/25/le-passage.html

11:37 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

24 janvier 2017

Nos rires et mes larmes

Nos rires et mes larmes  
Annick Chatelain Etienne     
Vérone Editions (2016)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    image rire.jpgNos rires et mes larmes : l’antithèse « rires »/« larmes », les deux substantifs précédés du jeu des possessifs où la première et la deuxième personne sont unies tout d’abord allégrement dans le pronom pluriel « nos », opposés ensuite à  la déréliction tragique donnée par le pronom singulier  « mes » devant « larmes » suggèrent   l’idée de la séparation inéluctable, de la mort. Le titre de l’ouvrage d’Annick Chatelain Etienne évoque  d’emblée la solitude, la tristesse, la souffrance après  le bonheur de la fusion amoureuse.  Dans Nos rires et mes larmes, la narratrice propose au lecteur son histoire d’amour  unique et exceptionnelle revue avec les yeux de la mémoire.

    Dans son récit autobiographique émouvant,  Annick Chatelain Etienne porte un regard sur son passé, son enfance, sa jeunesse et sur son  amour exceptionnel avec Daniel. Tout différenciait  ces deux êtres : l’âge, Daniel avait dix-sept ans de moins qu’elle ;  la classe sociale, Daniel appartenait  au monde ouvrier,  elle,  à la bourgeoisie aisée ;  la distance géographique, Daniel « habitai ( t) un lieu-dit Couvain au fin fond de la Normandie », elle, le Sud de la France. Rien ne les prédisposait à se rencontrer. Annick vivait dans une immense  propriété qui « s’étendait sur une quinzaine d’hectares de prés et de bois », dans le château de Vert,  « une tour du XVIe aménagée en appartement, une ferme avec écurie, étable (...), un verger et un potager et, un peu à l’écart, la maison des gardiens », elle fréquentait de chics établissements scolaires huppés,  frayait  avec  une jeunesse dorée  qui menait une  vie superficielle, profitait de  loisirs onéreux : organisation de fêtes où « les jeunes filles étaient en robe de soirée, les jeunes gens en smoking », courses de voitures : « Nous étions plusieurs amis à posséder de superbes voitures de sport : Austin, Haley, Triumph, Alpha Roméo, MGB… elles étaient rouges  ou vert foncé. Notre grand amusement était de faire la course entre la porte de Saint-Cloud et Dreux. » …  Elle menait  une vie facile. Lui, vivait dans des conditions modestes,  dans une maison « sans confort : « il n’y a ni chauffage ni sanitaire » mais il était heureux. Malgré ces différences, une aspiration identique les unissait : tous deux rêvaient du grand amour : « je priais Dieu avec ferveur afin qu’il mette sur ma route le Grand Amour, un homme que j’imaginais d’une grande pureté, avec un cœur chevaleresque et une haute moralité.  Rêve d’une union parfaite, rencontre de l’âme sœur. Mon Graal », « tu attends le grand amour. Un jour tu connaîtras la femme de tes rêves, l’Unique. C’est ta quête, ta certitude ». Ce rêve fabuleux va devenir réalité pour ces deux êtres romantiques au cœur pur. « Ses rêves d’amour éternel faisaient écho à mes rêves de princesse ». Grâce à leur rencontre, l’extraordinaire s’insère dans leur quotidien.

    Alors que son divorce d’un premier mariage la plonge dans de nombreuses difficultés qu’elle surmontera grâce à sa force de caractère, à des amis aisés sincères et  à « un solide réseau », Annick rencontre Daniel, de dix sept ans son cadet, un  « beau jeune homme, au regard bleu lumineux », intelligent, courageux, travailleur doté d’un don d’écoute, d’attention aux autres exceptionnel. Et ce ne sera pas la différence d’âge qui choquera la fille d’Annick, - elle a quarante ans, lui vingt-trois -,  mais son statut d’ouvrier peu fortuné. Dans la société actuelle, la place de la femme évolue, l’écart d’âge entre les conjoints en témoigne de plus en plus. Ce qui importe, c’est la personnalité de l’Autre, ses qualités, sa vision de la vie. Annick qui veut réussir « la deuxième partie de sa vie »  est comblée par cet homme amoureux,  capable de surcroît d’apprécier ses filles, de choyer ses petits enfants. La société ne constitue plus un obstacle à la passion entre deux amants dont la femme est la plus âgée.

   Un amour merveilleux, absolu  unit Annick à Daniel, « homme d’exception. Une âme éclairée ».  Les connotations mélioratives, les adjectifs positifs, les superlatifs  abondent pour décrire l’homme aimé. Cet amour transfigure la réalité et la vision qu’Annick a de cet homme.  Mais la mort,  une mort injuste, « la différence d’âge aurait voulu (qu’elle) meure la première »,  va détruire cette belle harmonie, la plonger dans une souffrance  indicible, une solitude absolue : « Dimanche 27 janvier 2008 à 16h30 son cœur s’est arrêté de battre et le mien venait de voler  en éclats, blessé pour toujours ». Annick décide alors d’écrire leur sublime histoire,  leur bonheur intense, « de mettre des mots sur les maux ». Le récit de son amour est une façon  de le préserver, de le conserver, de panser une cruelle blessure, « de supporter l’insupportable », d’immortaliser l’être aimé. La narratrice idéalise par la mémoire l’homme aimé à jamais disparu. Au moment où elle narre son histoire, elle souffre toujours. Daniel n’est plus. Tout ce qu’Annick raconte appartient à un passé révolu.  La mort de Daniel est le point de fuite vers lequel tout s’oriente.

    Ce récit biographique structuré, travaillé,  - le début de chacun des premiers chapitres  évoque l’enfance et la jeunesse d’Annick, la fin  fait référence à Daniel, point d’orgue vibrant de cette histoire -, ce dialogue avec celui qui est parti, donnent vie à vingt-cinq années de bonheur.  L’écriture, baume apaisant pour la narratrice, transcende le réel. Pour elle, la beauté fulgurante de ce vécu  a transfiguré et illuminé la deuxième partie de sa vie avant d’aboutir à un événement romanesque.

16:56 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (3)

09 janvier 2017

La baraque du cheval noir.

La baraque du cheval noir.       
André Gardies   
Editions de la différence      
(la ligne bleue, 2016)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   image baraque.jpg Au cœur du rationnel, de la cohérence, de la logique surgit parfois l’irrationnel. Jacques Torrant, trentenaire divorcé,  personnage principal de La baraque du cheval noir d’André Gardies,  se gardant  bien de  fréquenter  la fiction,  déclare n’écrire que « des livres sur la région », ne pas inventer, « parle ( r ) d’événements réels, un peu comme un journaliste ».  Pourtant  une part de lui-même est attirée par le mystère et le hasard qui surgit souvent dans sa vie attise  sa curiosité. Par le plus grand des hasards, en effet,  dans la salle d’attente de son dentiste, il  déniche « un numéro spécial du PROGRES consacré au Massif Central » et apprend que la Baraque du cheval noir, « La baraque de tous les ressentiments, l’enseigne exécrée par la Mémé »  est à louer. Le hasard ne lui adresse-t-il pas un clin d’œil, à lui qui, de surcroît,  souhaitait quitter Lyon, « (ses) klaxons, trépidations, embouteillages, sifflets de locomotives et haut-parleurs venus de la gare de Perrache près de laquelle il habite »,  pour se consacrer à l’écriture  dans un lieu isolé et paisible ?  N’est-ce pas aussi l’occasion de remonter dans le passé, de se remémorer l’oncle Paul, retrouvé, à proximité de la baraque du cheval noir, dans une tourbière,  de comprendre les causes de sa mort ? Cet oncle chaleureux, un fabuleux conteur qui  faisait naître toute une activité imaginative chez le jeune enfant qu’était alors Jacques Torrant.

     L’oncle Paul devient vite la focale vers laquelle tout converge.  Une tension de plus en plus intense soutient l’intrigue reposant sur sa mort. Plus l’ouvrage avance, moins ce décès  semble accidentel et  plus des événements bizarres, sournois,  surgissent dans le quotidien de Jacques Torrant.

    La baraque du cheval noir s’ouvre sur l’arrivée du protagoniste dans la fameuse maison isolée  située au cœur du Massif Central,  un univers mystérieux où les humains semblent refoulés, dans un univers paysan farouche, hermétique,  aux paysages inhospitaliers, austères, aux arbres « noueux, tordus par le vent, le gel, la rudesse du climat (qui) dansent comme des gnomes sur les pentes moussues », où « des squelettes de pins morts lancent leur moignons blanchis vers le ciel ». Le leitmotiv « le ciel gris et bas » figure un fardeau sombre pesant sur la campagne et sur les hommes,  les  empêchant d’accéder à toute  échappatoire lumineuse et les plongeant dans une ambiance rude où domine une  malédiction : « Dorénavant, depuis là-haut, l’œil immense et noir de la tourbière pèserait sur eux. Malheur à qui s’écarterait du droit chemin. Comme une tombe, la tourbière se refermerait sur lui ». Les paysans finissent par ressembler au  milieu austère et hostile dans lequel ils vivent.  La nature n’est pas un simple décor installant les êtres dans le réel. Elle devient un personnage actif doté d’une personnalité farouche, traître, mortifère : « C’est la grande tourbière du Tremblant, le Trauc qu’on dit ici, qui l’a avalé, monsieur. La vase noire et épaisse de la tourbière qui colle  à la peau, qui vous enveloppe, qui vous étouffe.  (…) chacun pense à ce marécage qui, à la nuit tombante, attend l’imprudent qui s’aventure sur ses bords. ». La tourbière, lieu significatif pour Jacques, qui représente le passé tragique de sa famille,   possède quelque chose de fantastique représentant le guignon, la malchance, le malheur pour l’ensemble des villageois.

 

     Dans l’univers d’omerta du Massif Central,  l’angoisse, la crainte, les superstitions entraînent  un malaise progressif chez  Jacques, personne pourtant rationnelle. Tout le village   braque,  dès sa venue, ses regards sur le nouvel arrivant (« Il sent les regards sur lui. Fermés. Presque hostiles. Qu’est-ce que ça signifie ? »)  considéré comme un étranger pour les  hermétiques villageois. Très vite, les autochtones,  qui paraissent tous cacher un secret,  semblent se scinder en deux camps hostiles : ceux qui fuient Jacques (« Il n’a pas plus tôt porté le verre à ses lèvres que les buveurs commencent à quitter la salle, un par un ou par petits groupes. Sans lui adresser le moindre salut »), refusent de répondre à ses questions, lui créent des obstacles, des nuisances (« Il a déjà sorti ses clés pour ouvrir la portière quand il constate les dégâts : une longue balafre sur tout le côté gauche et l’aile avant légèrement enfoncée. Putain de pays ! Quel salaud lui a fait ça ? »)  et les autres soucieux de le prémunir du mauvais sort comme le papé Vigouroux, le sabotier,  qui lui offre un talisman protecteur ou  Marie-Rose Couderc qui s’occupe de la maison.

    Alors que la tristesse et l’angoisse gagnent de plus en plus Jacques, « Un sentiment d’inquiétude m’étreint », « Je m’aperçois de plus en plus souvent que ne je suis pas insensible aux craintes qui naissent de la nuit »,  « la tristesse le gagne parfois, sans raison claire ») le hasard surgit  à nouveau dans son existence  avec  l’arrivée de la jeune et jolie Lucie  qui va métamorphoser les forces en présence : « A croire que l’arrivée de Lucie a eu une heureuse influence sur la maison. Serait-elle l’ange gardien qui tient à distance les forces maléfiques ? La petite lumière dont j’avais besoin, elle qui se prénomme Lucie ? ».  Comme l’indique l’étymologie de son prénom, la jeune femme fait naître la lumière, « Venu de la fenêtre un grand rayon de lumière tombe sur le plancher ». Le rouge   de son anorak constitue une note de couleur chaude et agréable qui troue « la brume cotonneuse », « le ciel gris et bas »,  réchauffe l’ambiance : « A la tache rouge qui avance lentement, il la reconnaît. Son cœur bat fort. Une bouffée de joie l’envahit ». Lucie  ouvre à  la joie et  à l’espoir. Elle apporte le recul de la réflexion et le discernement. Entre elle et l’écrivain se crée d’emblée une complicité. L’enchantement gagne le cœur de Jacques, le rythme et l’ambiance de l’ouvrage changent.

   L’intrigue de La baraque du cheval noir est rigoureusement bâtie.  Récits,  descriptions, dialogues, monologues intérieurs se tricotent plongeant le lecteur dans le passé et le présent du personnage principal. Ses suppositions, ses questions, ses interrogations, ses doutes le perturbent  et aiguillonnent  la curiosité du  lecteur.  Jacques Torrant, perçu comme un étranger, un être à part venu semer le désordre avec ses questions,  imagine ce qui a pu se passer et constitue  à la faveur de nombreuses hypothèse les derniers jours de l’oncle Paul et son « accident ». L’événement  tu, nié, caché, interprété selon la personnalité de chacun implique de plus en plus Jacques Torrant.  Une histoire apparemment banale dont la toile de fond est le Massif Central devient sordide.  Dans le monde clos de la campagne, les superstitions se mêlent au suspens. Les anecdotes se tissent et se lient pour aboutir à la compréhension finale. Le lecteur savoure des portraits physiques et psychologiques  de différents personnages subtilement brossés et évoluant au fil des pages.  Rouveyre s’est apparemment enrichi par son travail acharné, mais progressivement le lecteur comprend qu’il a acquis son argent en profitant de différentes situations. Le roman du terroir  devient  roman psychologique, fiction autobiographique, fantastique, roman à suspens, roman policier dénonçant certains personnages ordinaires, en réalité des arrivistes, prêts à tout pour s’enrichir.  Le mystère, l’angoisse s’installent progressivement.  Le brouillard glacé vient sans cesse estomper les formes, cacher le réel, révélant un univers énigmatique, mystérieux, dangereux. L’alternance entre les différents modes de narration, le jeu  avec le style direct, le style indirect libre,  la focalisation interne, la grande place accordée aux monologues intérieurs, font que   les frontières entre les différentes manières de narrer l’histoire deviennent  poreuses. A l’espace réel  se superpose celui du  passé, des souvenirs. L’écrivain  jongle avec l’énonciation. Au roman à la troisième personne,   se mêlent les écrits à la première personne, en police plus petite,  de Jacques. Le lecteur assiste à l’écriture de son ouvrage, à la recherche tâtonnante de la vérité. Cette mise en abyme, le vécu, le ressenti, ces jeux de reflets ancrent davantage l’histoire dans le réel tout en épaississant le mystère et l’angoisse.

    Avec une écriture nourrie des paysages reculés de la Lozère vus,  connus de l’intérieur,  André Gardies entraîne le lecteur dans un polar rural  où dominent les superstitions, les querelles, les rancunes familiales et les jalousies de voisinage. Dans la baraque du cheval noir, le cœur  de toute une région frémit dans le froid glacial de l’hiver et dans les affres des peurs ancestrales.

13:42 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (3)

08 décembre 2016

Une grande voix s'en va

Une grand voix s’en va   !  Celle de Gil Conti (Guy Crequie)

Décembre 2016

 

 

    Vous n’entendrez plus la voix puissante et cuivrée de GIL CONTI (Guy CREQUIE). Guy CREQUI,  poète, chanteur, écrivain, militant humaniste dont les actions sont reconnues dans le monde entier va  sur ses 73 ans.  Il a enregistré quelques dernières mélodies et airs lyriques pour ses ultimes concerts avant la cessation de sa vie publique.

    Je vous invite à écouter  deux de ses interprétations sur les sept qu’il a récemment enregistrées : les deux célèbres chansons napolitaines : A Marechiare et Coré n’grato (Catari)

 

https://youtu.be/F1j4oamoh2o

 

https://youtu.be/9jVzvESxsDY