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04 septembre 2016

Editorial

 

 calliope.jpegL’objectif  du magazine littéraire et culturel en ligne, l’écritoire des muses, est le plaisir du texte,  la recherche de la Beauté sous toutes ses formes. Dans un monde souvent difficile, l’univers de l’art procure à chacun d’entre nous des oasis de bien être et de joie.
Les participants de ce site souhaitent donc  faire découvrir aux visiteurs des textes forts de la littérature contemporaine, loin de la littérature commerciale et des grands circuits. Ils veulent proposer des analyses précises  et personnelles  de romans, d’essais, de pièces de théâtre, de films…, dépourvues de tout sectarisme et de toute polémique et ainsi ouvrir une multitude de fenêtres sur le monde,  capter des fragments de vie,  entraîner le visiteur dans une infinité d’aventures et de sensations.

                                                              Annie Forest-Abou Mansour

 

 

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03 septembre 2016

Les chiens du Seigneur

Les chiens du Seigneur      
Histoire d’une chasse aux sorcières.  

Roger Bevand    
Editions Le Cherche Midi (2015)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image les chiens.jpg Dans Les chiens du Seigneur  de Roger Bevand,  de  1484 à environ 1590,  le narrateur  Jehan Gremper, « humble petit clerc du diocèse de Constance »,  jeune « diplômé d’une maîtrise ès arts modernes »,   promu à vingt quatre ans « notaire au service du grand inquisiteur de Germanie supérieure » Henry Institoris, de son véritable nom Henry Krämer, décide de  noter tous les événements auxquels il  assiste. Il narre  avec précision et objectivité,  de façon chronologique, la terrible chasse aux sorcières  du  moine dominicain  zélé, ambitieux  et fanatique.

    Chronique fictive fondée sur le réel, Les chiens du Seigneur de Roger Bevand,  dotée d’une  documentation riche et sérieuse, entraîne le lecteur sur les pas d’Henry Institoris connu pour son ouvrage  Le Marteau des Sorcières et pour ses traques impitoyables de femmes soi-disant sorcières ayant pactisé avec le diable et  d’hérétiques de toutes sortes. Des phénomènes surprenants, incompris, déroutants comme de soudaines « épidémies de pestes », des « nuées d’insectes malfaisants ou (d)es tempêtes de grêle », des troupeaux décimés, dans une société où règne la superstition, où la science en est à ses premiers balbutiements,   suscitent des angoisses et des peurs  favorisant la recherche de causes compréhensibles par tous. Des boucs émissaires sont alors vite trouvés.

    Après de nombreux  doutes, (« j’avoue que je suis un peu déstabilisé. Pour tout dire, je ne sais plus trop où est la vérité ») Jehan Gremper  se laisse progressivement persuader par les propos délirants et haineux d’Henry Institoris,  homme « sûr de lui (…)  formel, (…) précis dans ses explications ».  Dans ses sermons,  l’inquisiteur nomme tous les maux attribués aux soi-disant sorcières, appelle à la délation. De pauvres femmes marginales, à l’attitude un jour ou l’autre équivoque avant l’arrivée d’un événement incompréhensible,  sont dénoncées. Tous les arguments destinés à  leur défense sont retournés contre elles et  déformés. L’inquisiteur avec une grande habileté les renversent à son avantage : «  - Crois-tu à l’existence des sorciers ? / - Je crois que certains se prétendent tels, seigneur inquisiteur./ - Tu ne réponds pas à ma question, Agnès. Je la pose donc à nouveau : crois-tu à l’existence des sorciers ? (…) / - Oui, je le crois, seigneur inquisiteur. / - Et comment sais-tu qu’ils existent ? / -Je … Je ne sais pas, seigneur inquisiteur. / - Tu ne sais pas quoi ? Tu ne sais pas s’ils existent ou tu ne sais pas comment tu sais qu’ils existent ? (…). »  L’inquisiteur multiplie les questions, détourne le sens des réponses, le rend inefficace, supprimant toute issue favorable à la pauvre femme, refusant la présence d’un avocat  et prouvant toujours qu’il a raison. Ensuite sous la torture, l’accusée ne peut qu’avouer et réciter tout ce qu’elle a entendu durant les sermons pour faire cesser ses souffrances intolérables. La sorcière n’est sorcière que dans une mentalité persécutrice. Il n’existe pas d’en soi de la sorcière, mais des conditions socio-historiques qui la créent. La sorcière n’est connue qu’à partir des questions que les bourreaux, les juges  lui posent. Elle est le reflet de ce que l’inquisiteur croit qu’elle est. Souvent ces femmes, intermédiaires entre les hommes et la nature, utilisant des plantes pour guérir, sages-femmes donnant la vie,  possédaient un savoir non institutionnalisé qui effrayait. Représentant un supposé danger, elles étaient persécutées, châtiées. La femme en général était considérée comme un être maléfique : « - In vulva infernum ! C’est par l’enfer de la vulve que le péché s’est introduit dans le monde, faisant de la femme la complice et la servante du démon ! Toute la sorcellerie provient de l’appétit vénérien, insatiable chez les femmes ». Selon Tertullien, figure emblématique de la communauté chrétienne de Carthage, la femme « devrait toujours porter le deuil, être couverte de haillons et abîmée dans la pénitence ». Malheureusement, dans certaines contrées,  au XXIe siècle, la femme symbolise encore le mal. Son corps, sensé être un appel au péché, à la luxure, au désir masculin, doit être caché. Les textes religieux sont encore lus  littéralement, sans être interprétés en fonction de leur contexte, de leur époque. En Afrique, des femmes, des enfants accusés d’être les suppôts de Satan sont toujours  pourchassés, maltraités, lynchés. L’obscurantisme, l’ignorance, le fanatisme, une religion mal entendue sévissent encore malheureusement malgré l’évolution des sciences, de la technologie, de la réflexion.

Dans Les chiens du Seigneur,  le récit, les dialogues au présent donnent l’illusion d’une création en cours. Ce témoignage historique  se lit comme un roman dans lequel  le narrateur  rend compte  d’un vécu inhumain, terrible afin que le lecteur sache et aussi  comprenne comment des  événements violents à l’égard  de ceux qui s’écartaient du modèle religieux imposé par une certaine interprétation des Ecritures ont pu se passer et peuvent encore se passer. La narration, à la première personne du singulier de Jehan Gremper, s’affiche comme mimétique de ce qui a été réellement vécu. Le chroniqueur dit les faits tels qu’ils se sont déroulés sans les modifier, les trahir. Il veut porter témoignage objectivement. Pourtant ses doutes, ses émotions, sa personnalité transparaissent. Au crépuscule de sa vie, Jehan Gremper, fervent croyant, laisse à Dieu le soin de juger : « Qu’il (le lecteur) se souvienne toujours qu’en définitive seul Dieu, Celui qui sonde les reins et les cœurs, est habilité à juger ». En effet, tous les religieux, quelque soit leur religion, devraient suivre un seul fil conducteur, celui de l’Amour. Ils devraient  oublier le jeu de mots « domini canes », c’est-à-dire « les chiens du Seigneur, ceux qui aboient contre les hérétiques » (d’où le titre de l’ouvrage) et l’injonction d’Henry Institoris : « Nous allons mordre, égorger et déchiqueter nos ennemis ».

     Les événements historiques narrés dans Les chiens du Seigneur  n’appartiennent malheureusement pas seulement à un lointain passé. Au XXIe siècle, le fanatisme, la haine sont toujours prêts à jaillir. Il est donc  impératif de ne pas oublier que Dieu est Amour. Dans une Europe, vieille femme frileuse ébranlée dans ses certitudes morales qui sent monter en elle la peur et la malveillance, l’Amour du prochain doit l’emporter afin  que tous les êtres humains vivent  dans  la paix, la tolérance, le respect de la différence.

11:19 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

25 août 2016

Les 100 mots de la Shoah

 

Les 100 mots de la Shoah
Tal Bruttmann et Christophe Tarricone
Editions Que Sais-je 
puf (2016)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    image shoah.jpgConstitué de cent articles d’inégales longueurs, Les 100 mots de la Shoah de Tal Bruttmann, (historien, spécialiste des politiques antisémites en France durant la Seconde Guerre mondiale),  et de Christophe Tarricone, (professeur agrégé d’histoire), est un remarquable gisement documentaire sur l’anéantissement programmé des Juifs d’Europe. Les deux auteurs effectuent une étude synchronique et diachronique du vocabulaire de la Shoah,  présentent les divers acteurs  (Aloïs Brunner, Reinhard Heydrich…) de cette politique d’assassinat, les différentes victimes (Anne Franck…) et les lieux (« Auschwitz », « Babi Yar (…) site choisi pour le théâtre des exécutions », « Belzec (…) centre de mise à mort », « Drancy »…) où se sont préparés et déroulés ces événements tragiques inimaginables, insoutenables pour tout humain digne de ce nom. Ce travail  rigoureux propose l’étymologie du lexique de la Shoah, son évolution historique et idéologique. Il précise le sens exact des mots et donne toutes leurs nuances juridiques, militaires, politiques : « Un génocide est une politique d’Etat, qui a fait l’objet d’une planification, et qui a dépassé le seul stade de l’intention, c’est-à-dire qui a été mis en œuvre. Ce critère entre dans la définition retenue par les juristes. De fait, le génocide ne se définit pas par le nombre de victimes ». Le sens des mots change en effet en fonction du contexte politique, idéologique, historique. Les mots créent une image de la réalité. Ils déterminent la perception et la conception de cette réalité,  révèlant différentes représentations du monde, des événements. Pour cette raison, il est indispensable de connaître leur sens précis, de savoir exactement ce qui ce cache derrière certains concepts comme celui de « lebensraum » par exemple. Le citoyen moyen doit pouvoir accéder aux définitions des historiens afin de se débarrasser de tous les clichés qui circulent sur la Shoah. En effet, la Shoah ne se résume pas à des hommes squelettiques vêtus de pyjamas rayés derrière des barbelés et  à des chambres à gaz.  Le petit fascicule de Tal Bruttmann et de Christophe Tarricone montre comment les nazis ont retourné le sens de mots et des valeurs, usé d’euphémismes pour atténuer la violence de leurs actes.  La manipulation du langage et par conséquent la manipulation des idées, des hommes, tout a  servi  leurs sombres desseins, leurs ignobles projets pensés, organisés, planifiés et a falsifié la réalité.

    L’ouvrage de Tal Bruttmann et Christophe Tarricone  qui apporte des définitions, des informations, des connaissances fondées sur de nombreux  documents écrits et oraux,   des sources nazies ou alliées qui se recoupent,  des témoignages de rescapés,   des analyses rigoureuses rétablit la vérité. Il  est aussi  porteur d’un message fort : nous ne devons jamais oublier, nous devons tirer des leçons du passé, rester attentifs afin que cette ignominie ne se reproduise jamais. Il est impératif de sauvegarder la mémoire de ces milliers d’innocents envolés en fumée, anéantis comme de simples brins d’herbe. L’intolérance, la haine, le fanatisme ne doivent plus jamais faire couler le sang. Il faut être vigilant afin que les théories des négationnistes, idéologie  fondée sur le mensonge et la haine, ne brouillent  pas les esprits et être conscients que « derrière ce discours se cache de manière à peine déguisée un antisémitisme et un antisionisme obsessionnels ».

  Le travail d’érudition historique à la riche et sérieuse documentation, aux solides et rigoureuses analyses de Tal Bruttmann et Christophe Tarricone
n’a rien de rebutant,  il se lit aisément et il  est  utile pour toute personne soucieuse de connaître cette sombre période historique. Cet immense apport de connaissances est  utile aussi bien pour des néophytes, des lycéens, des étudiants, des chercheurs que pour le lecteur ordinaire. Ces 100 mots permettent d’appréhender et de comprendre dans le sens étymologique du terme (« prendre avec ») une réalité indicible et impensable. Comme nous le savons tous, nommer, c’est révéler, dévoiler. Des films, des romans …  abordent toujours  en ce début de  XXIe siècle l’histoire de la destruction de Juifs d’Europe. Il est important que des ouvrages comme celui de Tal Bruttmann et de Christophe Tarricone  viennent donner un nom et une définition rigoureuse à ce sombre événement afin de continuer à susciter une prise de conscience et une perpétuelle indignation.

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24 août 2016

Midi noir

Midi  noir
Pierre Valandrin
Editions Noire/La Différence (2015)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

  patrick_valandrin_-_midi_noir.jpg A partir d’un fait divers ; un ouvrier agricole Albert Malfione  s’accuse du meurtre de Moustafa, un Marocain dont on ne retrouve pas le cadavre  ;   Patrick Valandrin, dans Midi noir, embarque le lecteur  dans une enquête policière complexe aux nombreux rebondissements déroutants révélateurs de la rouerie de nombre d’individus.

  Cette sombre histoire est l’occasion pour le narrateur de sonder l’univers contrasté du Sud de la France aussi bien en ce qui concerne le climat que les êtres humains,  les réalités sociales et politiques. Au paysage de rêve ensoleillé et lumineux, donnant  l’impression « d’un monde beau, paisible, parfait »,  « pittoresque comme une carte postale » s’oppose une réalité au « climat si particulier qu’(il) rend (…) fou, agressif et imprévisible ». La température suffocante, « le soleil de plomb », le souffle incessant et irritant du mistral perturbent Jean-Yves Grenier, surnommé le Jygue, alsacien d’origine, « nommé commissaire de police en Avignon ». La  mutation, causée par une plongée dans l’alcool, de cet anti-héros atteint de la maladie de Paget, « une déformation osseuse »,   permet au lecteur de découvrir l’univers œnologique du midi méditerranéen à la faveur de descriptions pittoresques de paysages viticoles et de subtiles analyses de grands crus : « Le vin blanc de Piotr Lemoine brillait dans les verres. Au nez, un fin parfum d’agrume laissait soupçonner une bonne minéralité. Des notes de fleurs blanches et de pêche ajoutaient de la complexité au vin qui en bouche montrait une excellente longueur ». Elle permet aussi de découvrir  l’ensemble des personnes qui gravitent dans ce microcosme, des plus humbles comme Maryse aux soi-disant élites de la société comme Emmanuel de Cluny, maire de Barenton-les-Vignes  ou Maître Colonnel, «  notaire des vignerons comme son père et son grand-père avant lui, (…) connu pour son extrême discrétion ». Misère et richesse se côtoient. La misère sinistre, répugnante  (« (…) endroit d’un dénuement infini. La vaisselle était couverte d’une croûte de saleté, les draps du lit au fond n’avaient pas été changés depuis une éternité. En guise de fenêtre, un panneau en plastique opaque, à moitié ouvert maintenu par une tige de fer scotchée contre le rebord, découvrait des cordes à linge. Non loin pourrissaient d’autres caravanes, plus délabrées les unes que les autres ») pousse les plus démunis à œuvrer pour des privilégiés corrompus et à voter pour le parti de la haine.

  Le narrateur traite de différents problèmes sociaux et effectue une critique lucide de la société contemporaine montrant que l’on se heurte à de trompeuses  apparences dans le Midi où les repères s’effondrent : « … rien n’est carré dans le Midi, rien n’est jamais blanc ou noir, les bons et les méchants ne sont pas ceux qu’on croit ». Il décrit les côtés troubles des êtres humains plongés dans la compromission, guidés par l’appât du gain et  de la renommée. L’écrivain brosse des portraits rapides mais précis des démunis, rebuts de la société, à la triste et misérable vie, faite de  frustrations, de notables superficiels se cachant sous un vernis de  respectabilité. Les allusions à des personnalités politiques contemporaines sont transparentes. La société, miroir de la nôtre,  est corrompue, mue par le pouvoir de l’argent qui condamne les plus faibles à la violence. Le narrateur évoque aussi les problèmes de pollution, l’urbanisme (« Rien ne semblait pouvoir endiguer ces zones où les lotissements s’aggloméraient, transformant en abjection une nature intacte comme la maladie des cellules saines en cancer »), la vente sans scrupules de terrains non constructibles, zones inondables dangereuses pour les acquéreurs, dupes de politiciens véreux. Il évoque   l’opposition entre les écologistes et les pollueurs, les personnes âgées abandonnées à leur triste solitude et  vouées à une mort indigne, (« Dans les banlieues d’Avignon où les immeubles  mal isolés ressemblaient à des cages à lapins, on décomptait une dizaine de décès  - des vieillards, qui vivaient seuls, oubliés »).  Il traite du féminisme lorsqu’il évoque la magnifique assistante du commissaire, Marjolaine Pamier,  qui revendique le droit d’être belle, féminine, cultivée et intelligente sans être la proie du mépris, de l’avidité et de la bêtise des machos. Implicitement, sans faire acte militant, par petites touches, Midi noir porte témoignage de son époque et dit l’injustice.  Or dire, c’est faire accéder à la conscience de l’Autre, c’est le faire réfléchir.

 

  Doté d’une écriture limpide, Midi noir, facile et plaisant à lire, saura séduire les amateurs de romans policiers concernés  par les problèmes sociaux, politiques et humains. Il satisfera le désir d’évasion du lecteur tout en lui permettant d’analyser la société dans laquelle il vit.

 

16:42 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

10 juillet 2016

On m'a dit la lune

On m’a dit que la lune…       
Martin Jarrie
Conce Codina       
Editions Notari (2016)   
(Pour jeunes lecteurs)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   image on m'a dit.jpg La lune, astre emblématique, a toujours fasciné les êtres humains, les artistes, les scientifiques de l’Antiquité à nos jours, dans toutes les sociétés et civilisations. Du satellite de la terre, degré zéro de l’écriture donnant une définition concise et congrue, elle devient en poésie « faucille d’or » ou « reine des nuits ». Dans On m’a dit que la lune… ouvrage destiné aux jeunes enfants, rédigé par Conce Codina et illustré par Martin Jarrie, un bambin énonce toutes les phrases faisant référence à l’astre nocturne. Il  joue avec les expressions comportant le substantif « lune », renouvelle des clichés,  permettant ainsi d’ouvrir des discussions  entre les parents et le jeune lectorat.

     Dans On m’a dit que la lune… de courtes phrases introduisent l’enfant dans l’univers des connaissances scientifiques,  les premiers pas de l’homme sur la lune,  « on m’a dit qu’on a marché sur la lune », des références linguistiques avec la métaphore « lune de miel » évoquant la douceur des premiers jours du mariage, le monde de la chanson française avec Charles Trenet, « Le soleil a rendez-vous avec la lune »,  la représentation du réel en fonction du genre du mot « lune » : « dans certains pays, Madame Lune devient… Mister Moon ». L’apprentissage s’effectue ainsi en douceur de façon ludique, épanouissante, stimulant l’imagination et l’intellect de l’enfant. Ce dernier  construit le sens du  monde complexe qui l’environne,   passe du concret à la conceptualisation avec aisance, découvrant que les mots possèdent différents sens et  proposent diverses visions du monde. On m’a dit que la lune… aide  à la construction du  savoir d’autant plus si une  interaction s’établit entre le petit lecteur et un adulte.

    Les illustrations originales, fantaisistes,  aux traits précis, aux vives couleurs de Martin Jarrie tricotent réalisme et surréalisme, humour et poésie. Elles  entraînent le lecteur dans un univers onirique en mouvement, concrétisent les diverses expressions, clichés, citations concernant l’astre à la froide lumière.

    Une fois de plus,  les éditions Notari proposent un ouvrage ludique, attrayant, esthétique qui développe la curiosité et le plaisir d’apprendre des jeunes lecteurs.

08 juillet 2016

Radieuse. Une croisière en Adriatique

 

Radieuse
Une croisière en Adriatique.    

Claire Fourier    
Editions de la Différence  (2016)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    image radieuse.jpg« Une croisière de grand luxe sur l’Adriatique » est  offerte à Claire, d’origine bretonne, femme douce, sensible  et mélancolique,  narratrice de Radieuse, Une croisière en Adriatique. Cette croisière l’emporte vers un ailleurs aux vertus transformatrices. Une croisière  « en guise de récompense » pour la parution d’un de ses livres couronné de succès. Devenue écrivain voyageur, Claire prend des notes afin de raconter au lecteur son vécu, de rendre compte de  son  expérience. Découvrant des lieux  inconnus, elle  les retranscrit. Et cette expérience la fait revenir autre.

    Dans un carnet de voyage, daté du jeudi 15 août au vendredi 23 août, Claire partage son expérience avec le lecteur. Elle décrit les étapes de son voyage avec précision lui permettant de vivre avec elle des moments intenses, de découvrir des lieux, des monuments, des personnes. Alors qu’elle observe et prend des notes pour décrire ce qu’elle voit, restituer un ensemble de sensations, effectuant des promenades artistiques, plus ou moins philosophiques, analysant, méditant sur l’ailleurs,  sur le bonheur,  sur son moi, Pierre, son mari, « prend des photos ». Ni l’un ni l’autre ne se mêlent  aux visites guidées, aux touristes, troupes errantes qui se contentent de regarder  pour oublier : « (…) des touristes se traînent, complaisants à l’égard du collectif. Ils ne cherchent pas à comprendre, ils sont venus en voyage pour renoncer à comprendre, même pour oublier qu’il y a quelque chose à comprendre ».  Claire et Pierre  se séparent même le temps des visites, pour aller à leur rythme,  jouir de l’instant présent, s’initier véritablement aux lieux parcourus, pénétrer l’intimité de leur géographie, de leur histoire, de leur langue, de la vie des autochtones. Trouver l’Autre et se trouver soi-même.

    Triste et anxieuse  de tempérament, Claire n’avait guère envie de partir. Au début du voyage, sa tristesse se projette sur les lieux  parcourus : « De l’eau fendue par l’étrave, j’écoute monter des soupirs qui me fendent le cœur aussi » (…) A forcer de la contempler, la mer me paraît humaine – un vaste ramassis de larmes humaines ». Puis progressivement, elle s’adapte au luxe du bateau de croisière déconcertant pour elle qui appartient comme elle l’écrit « au menu fretin » :  « Ce luxe. Je suis déconcertée ».  Ensuite, bercée par l’immensité de la mer Adriatique, le  mouvement de l’eau, symbole maternel, purificateur,  son anxiété s’estompe : « (…) le rythme paisible du mouvement de l’eau est contagieux, il anesthésie l’anxiété ». Claire devient « radieuse »  à la faveur  de sa plongée dans la sérénité  des monastères (« La joie chaste du couvent »), la fraîcheur  paisible des musées, de sa remontée dans l’Antiquité, le passé, de sa rencontre avec Athéna, Dioclétien, Jésus, la Vierge Marie… Elle s’extasie devant la beauté de l’environnement, des ouvrages anciens aux minutieuses enluminures colorées, savoure la douceur  de la langue italienne (« Je note que l’absence de la lettre c attendrit les mots, et le z les fait fondre sous la langue »), l’esthétique de la langue croate adoucie par les sonorités finales mouillées : « Est-ce un diamantaire qui eut la bonne idée de placer sur certaines consonnes et la dernières des nom en jié, lié, vié, rié, un accent comme une petite aile pour adoucir les mots rocailleux et les aider à s’envoler de la gorge ? ». Les sonorités d’une langue révèlent l’être, sa personnalité, son tempérament. La douceur des paroles ensorcelle la narratrice. Leur rugosité l’irrite : « Je suis à Dubrovnik. / Un nom raboteux, malsonnant. Il vous met des cailloux dans la bouche, donc dans les manières. Je ne décèle aucune onctuosité dans les voix, dans les gestes. Rien de doux, ni d’avenant ». Amoureuse des sons, des mots, elle ne se contente pas de les écouter, elle joue aussi avec eux  dans son récit de façon humoristique : « On est tous dans la même galère… qui patine sur son erre », esthétique en mêlant les sensations  tactiles et olfactives : « C’est un baume, si ça embaume ». Elle multiplie les polyptotes,  « Split engorgé me prend à la gorge », « Le pays croate est osseux et la langue croate, un jeu d’osselets », glissant des pincées d’humour dans ses descriptions. Sa malice sourd au détour des phrases (« essayer un chapeau ne vous prend pas la tête », « La pucelle de Dieu aurait préféré concevoir son fils par les ‘voies naturelles’. Je la comprends. Contre mauvaise fortune, bon cœur : la Vierge consent »)  transformant la croisière en une évasion joyeuse propice à la découverte, à l’enrichissement culturel, chassant tout malaise et tout mal être. Le voyage mais surtout l’écriture la sauve de l’angoisse. Elle lui permet de concrétiser ses sensations, de leur donner vie et souffle : « Ecrire est mon lever d’ancre. Non que le seul voyage qui me plaise soit intérieur : le seul que je goûte est celui que je peux intérioriser ». Ce ne sont pas que les côtes dalmates que le lecteur hante mais l’univers intérieur de l’auteur, son atmosphère personnelle, intime. L’Ecrivain s’impose. Son écriture ne colle pas au réel objectif du reporter, elle ne porte pas un simple témoignage. Elle devient émotion, sensation. Claire Fourier  ne s’intéresse pas à la surface de l’Ailleurs. Elle ne survole pas les lieux comme les touristes, triste « zoo humain »,  tous uniformément semblables, ridicules « chaussés de tongs, bananes sur le ventre » dont elle se moque. Ces touristes qui ne pensent qu’à se gaver de nourriture, sans déguster  (« Ils engloutissent, n’en finissent pas de se resservir ».) Elle, elle  s’ouvre aux autres, à leur culture, à leur humaine condition,  elle les observe attentivement, les comprenant, comprenant dans le sens étymologique du terme (prendre avec) leur douleur :  « Seigneur Dieu, pourquoi m’avez-vous faite de telle sorte que je ne suis bonne qu’à ressentir la douleur humaine (…) ? ». Elle entre dans leur altérité, leur voue un amour profond, sincère : « Je me prends à pleurer d’amour pour ce flux humain dense et qui ondule ». Généreuse, humaniste ou simplement humaine, elle éprouve un intense besoin de connaître l’Autre : « A quoi bon vivre si j’ignore tout de mon prochain ? »
Ecrivain nourri de littérature,  les découvertes de la narratrice font surgir des réminiscences littéraires : Baudelaire, Aragon, Stendhal, Ionesco…., cinématographiques : Tati…Son écriture somptueuse fait vibrer la lumière, les couleurs avec finesse et délicatesse. Les  personnifications sensuelles  remplies de séduction, (« Le soir nuance la palette de couleurs sur la lagune. Déjà le bleu a verdi, s’est mâtiné de flamme. A bâbord, la basilique Saint-Marc  est une comtesse en dentelle, figure striée de rides, mais teint de pêche encore, à la joue de qui le rose est monté, car le soleil déclinant la courtise et l’a émue ce soir comme tous les soirs ») permettent au lecteur de pénétrer l’âme des monuments. L’écriture poétique esthétique de Claire Fourier, ses comparaisons originales « Le navire glisse, telle une boule d’ivoire sur un tapis de billard »,  nous donnent à ressentir le tournoiement  de la vie et  à voir « avec les yeux de l’âme ».

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18 juin 2016

Coup fourré rue des frigos

Coup fourré rue des Frigos       
Alain Amariglio & Yves Tenret      
Editions Noire/La Différence (2016)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image coup fourré.jpg Les Editions de la Différence contribuent une fois encore à la reconnaissance d’un genre longtemps perçu comme un divertissement de second ordre.  La parution de nombre de leurs ouvrages dans la collection « Noire/La Différence » prouve qu’en ce début de XXIe siècle, la distance entre la littérature dite classique et la littérature policière s’estompe, si ce n’est disparaît. C’est ce que le lectorat peut constater avec Coup fourré rue des frigos  livre écrit à quatre mains par Alain Amariglio et Yves Tenret qui, faisant foin de la pléthore de violence et de sexe du roman noir des années soixante, propose un ouvrage sociologique, critique, humoristique… original et novateur.

    Les deux écrivains ancrent leur  roman dans le quotidien contemporain d’un anti-héros, déjà rencontré dans Coup de chaud à la Butte-aux-Cailles *, Walter Milkonian, ancien professeur de dessin fortement dépendant de la boisson,  «  collé à la retraite d’office » par son ancien lycée. Ce  loser  caricatural, au demeurant fort sympathique, va aider un ami, Adel Paoli, instituteur « par vocation », soupçonné du vol d’un tableau encombrant sa salle de cours, « une vieille croûte qui (lui) tapait sur les nerfs », mais qui est en réalité  l’œuvre du célèbre peintre chinois Yu Hao, devant « valoir, au bas mot, 3 millions de dollars ».

    Tous les ingrédients du roman policier pimentent l’ouvrage : suspens, angoisse, morts suspectes  de l’Inspecteur de l’Education Nationale et de l’artiste chinois Wang Zhen, double jeu de Claire Parisot, la directrice sexy, attirante  et volcanique,  de Sabine, la bibliothécaire de l’école , « une petite souris d’environ trente ans aux yeux marrons, aux dents étincelantes » qui porte des bottes Hermès malgré un travail à mi-temps.

    Mais très vite, le lecteur découvre un ouvrage particulier, surprenant.  En effet, l’urbanisme parisien avec « la reconstruction d’un quartier entier » du XIIIe arrondissement « en style postmoderne »,  l’univers artistique  contemporain avec Paul Klee, Kiki Smith, Jim Shaw, Pettibon, Pajak… et le milieu scolaire se tricotent au fil des pages dans une intrigue bien menée et alerte. Walter, alcoolique, souvent apathique, « complètement vaseux »,  anti-héros  accoutumé à  toujours s’apitoyer sur lui-même, loin du fin limier traditionnel, est un critique d’art doué et un  détective  perspicace. Il arrive malgré ses pertes de mémoire, son accablement physique et moral fréquent  « A vrai dire, il n’avait rien d’un volcan, et moins que jamais ce matin-là, mais tout d’une vieille loque baignant dans une flaque d’eau pisseuse » à trouver la solution aux problèmes d’Adel. Tous les repères d’un monde qui se fie aux apparences sont brouillés. Le détective, autrement dit « le bon » dans l’univers manichéiste du roman policier traditionnel du début du XXe siècle, est dans cet ouvrage un marginal, alors que le richissime John Ming, un « grand chinois, athlétique et élégant », propriétaire d’une galerie d’art, « entrepreneur culturel », est en réalité un dangereux mafieux. La belle Claire Parisot flirte avec ce milieu peu recommandé et peu recommandable afin d’obtenir soi disant de l’argent pour son école.  En effet, le manque de moyens dans les classes de quartiers,  l’école qui se transforme en garderie, la difficulté des enseignants à faire ce pourquoi ils sont payés sont dénoncés. Les auteurs critiquent l’Education Nationale où « tout part en sucettes » :  son système de notation par compétences compliqué gratuitement, les inspecteurs au  « ton immuables que les profs connaissaient bien, le ton des donneurs de leçon de droit divin, des jeunes ministres et des vieilles chancelières, l’éternel ton de l’Autorité », l’absence d’aide de la part de la hiérarchie, l’ironie de la ministre (« leur ministre ne venait-elle pas de déclarer ironiquement : ‘Enfin, ces gens, ce n’est pas l’argent qui les attire, sinon ils ne se feraient pas enseignants !’ »), les professeurs désormais recrutés à « Pôle Emploi, ou même au Bon Coin (….) ». Bien que les auteurs ne rédigent pas une œuvre militante, ils glissent tous les défauts de la société au fil de la narration : la pollution, l’exploitation des sans papiers, « les pauvres chassés hors de la cité », la corruption, la mafia chinoise.   Au-delà d’une simple vocation de distraction, leur ouvrage nous apporte des vérités.

    Le plus remarquable de Coup fourré rue des Frigos est le mélange des niveaux de langue, l’utilisation du style indirect libre, la   retranscription du langage parlé  contrastant avec un vocabulaire recherché  (« déesse callipyge », « dipsomanie endémique »), spécialisé (« fidèle à ses idiosyncrasies »), technique  et précis (« Voici la vision chinoise de l’univers ! Le flou, le lointain reflètent l’esprit de contemplation plutôt que la chose contemplée et c’est devenu une vision moderne, universelle ! Montrer en dissimulant, briser et faire trembler la ligne directe, tracer les détours de la promenade (…) ». Cette alternance systématique est un procédé d’ironie et d’humour dans la mesure où elle souligne les oppositions entre les deux types de langage : « « Résigné, il avança , tel l’un des bourgeois de Calais de la sculpture éponyme de Rodin (…) ».  Les nombreux implicites culturels constituent  d’innombrables clins d’œil au lecteur : « Un seul être vous manque et tout est dépeuplé », « quel allumé quand même, l’ermite du Croisset ! », « Luxe, calme et volupté. » ou  l’expression créée par les écrivains qui évoque la métaphysique  vide de Pangloss : « Walter (…) malgré son habituelle distance spinozisto-ethylo-éthico-cynico-post-situationniste »…. Les onomatopées, les comparaisons originales,  comiques (« il s’était retourné sur son matelas moisi, telle une vieille chipolata grésillant sur un barbecue « ), les descriptions esthétiques (« (…) des grues en vol, , une estampe japonaise, des oiseaux traçant des cercles dans le ciel, (…)  des tourbillons dans l’eau, des vols d’oiseaux et des chevelures de femmes (…) », l’humour (« Par la sainte mycose du gros orteil gauche de Tschoung Tseu ! ») montrent qu’il ne faut non seulement pas tout prendre au premier degré, que le lecteur plonge souvent dans la caricature,  mais aussi  prouve le renouvellement du roman policier rappelant dans certains passages l’écriture de L’Assommoir ou du Voyage au bout de la nuit. 

    Au-delà d’une simple vocation de distraction, Coup fourré rue des Frigos  révèle des vérités sociologiques, politiques, et surtout,  le plaisir de l’écriture et de la lecture, le plaisir de découvrir tous les sens et toutes les richesses du texte.

 

  • Voir la chronique : http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2015/02/22/coup-de-chaud-a-la-butte-aux-cailles.html

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04 juin 2016

François-René de Chateaubriand - Napoléon Bonaparte : une histoire, deux gloires.

François-René de Chateaubriand - Napoléon Bonaparte : une histoire, deux gloires.    
Biographie croisée.    
Alexandre Duval-Stalla
Editions Gallimard (2015)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image rené et bonaprate.jpg Avec son ouvrage François-René de Chateaubriand - Napoléon Bonaparte : une histoire, deux gloires, Alexandre Duval-Stalla propose un genre littéraire original et novateur : la biographie croisée de Napoléon Bonaparte  et de Chateaubriand, « le premier d’une famille de notables ambitieux. Le second d’une famille de nobles déclassés ».  Deux hommes, deux fortes personnalités, deux génies, deux mythes qui ne se rencontrent  qu’une seule fois très rapidement (« C’est au terme de cette histoire que se place donc la première et unique rencontre entre Chateaubriand et Bonaparte à l’hôtel de Brienne, chez Lucien Bonaparte ».) mais qui ne cessent d’être hantés l’un par l’autre.

    Chateaubriand, représentant de  la noblesse  nostalgique de l’Ancien Régime,  contraint d’émigrer à cause de la violence révolutionnaire,  Bonaparte, symbole de la Révolution, entretiennent  tous les deux des relations de rivalité fondées sur l’attraction et la répulsion. Tout d’abord admiratif  de Bonaparte, Chateaubriand le hait ensuite après l’exécution du duc d’Enghien : « Après l’assassinat du duc d’Enghien, la rupture, sourde, est consommée entre Bonaparte et Chateaubriand ». De cette « détestation » naît un chef d‘œuvre, Les Mémoires d’outre-tombe.

    Avec une écriture claire,  limpide,  élégante, Alexandre Duval-Stalla raconte l’histoire de deux vies comme un roman. Il n’évoque pas seulement l’existence de deux grands hommes, un écrivain, un consul ou un empereur, il déborde le cadre du témoignage de leur grandeur,   donnant aussi à voir des êtres humains dans toute leur simplicité et leur complexité. Il fait pénétrer le lecteur dans leur intimité,  leur excellence et  leur misère. Il tricote au fil des pages des vies qui se croisent, se coupent, se recoupent : Napoléon  « doi ( t ) tout à sa mère » malgré des « liens affectifs (…) empreints d’une certaine distance »,  François-René se heurte  à un destin marqué par le malheur et la mort après que sa mère lui eut

« inflig (é) la vie ». Deux enfances solitaires, deux éducations marquées par le catholicisme, le partage du « même égotisme » en amour. L’un  « passionnément  amoureux » de son épouse Joséphine, l’autre qui « n’aura de cesse d’échapper au huis clos marital ». Deux destins : « A l’un le pouvoir, à l’autre les lettres ». Mais tout n’est pas si simple. La littérature et la politique se « cherchent sans se trouver. Comme un amour impossible et toujours insatisfait. L’un ne s’offrant jamais à l’autre. Et inversement. A la grande frustration des deux ».

    Constitué de nombreuses références historiques et littéraires, François-René de Chateaubriand - Napoléon Bonaparte : une histoire, deux gloires est un extraordinaire gisement documentaire montrant que les deux héros ont modifié la vie politique et littéraire de la France. Bonaparte a promulgué le Code Civil,   donné une  nouvelle organisation à l’Etat,   doté le pays d’une vraie monnaie, permis aux hommes de s’élever par le mérite… Chateaubriand a concilié les libertés nouvelles et certaines idées de l’Ancien Régime.  Fervent défenseur de la presse, il n’est pas qu’un homme de Lettres, il est aussi un écrivain politique de grand talent souvent méconnu.

     Alexandre Duval-Stalla anime les idées, esquisse des scènes de batailles au présent, brosse des tableaux plein de vie, donne la parole à l’empereur soucieux de ses soldats : « Souvent Napoléon s’assied au milieu de ses soldats qu’il galvanise : ‘ La véritable gloire consiste à se mettre au-dessus de son état ! Moi, mes amis, j’ai une bonne place, je suis empereur (….) Et bien, je fais la guerre pour la gloire de la France ; je puis être tout comme vous, atteint par une balle’ (…) ». Tour à tour narratif, descriptif, épique, lyrique, pathétique, humoristique,  poétique (« Tels les assauts incessants des vagues sur les rochers et remparts de Saint-Malo, Napoléon reste impuissant face à la liberté créatrice de Chateaubriand »), le style de Duval-Stalla parvient à recréer le vécu d’une époque charnière. Il brosse une grande fresque historique et littéraire. 

   Des tableaux successifs vivants retraçant des phases de batailles, des rencontres, des histoires d’amour et d’acrimonie, des analyses pertinentes emportent le lecteur dans la vie de deux hommes hors du commun. Les travaux d’investigation, l’abondante documentation d’Alexandre Duval-Stalla  d’une très grande qualité sont unis à une immense capacité  de conteur qui sait donner souffle et vie à une œuvre historico-littéraire. Cet ouvrage  d’une grande richesse s’adresse aussi bien  à un lectorat avisé qu’aux  lecteurs néophytes qu’il ne rebutera pas.

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07 mai 2016

Nuit celte, land mer

Nuit celte, land mer
Carmen Pennarun      
Editions Stellamaris (2016)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   IMG - Copie - Copie.jpg Les côtes d’Armor, Brocéliande,  l’Océan, l’œuvre de Dariusz Milinski, des univers oniriques, sources d’évasion, de bonheurs fugitifs ineffables, d’inspiration à travers lesquels tout un développement, à la fois symbolique féérique et réaliste, immédiatement sensible perle dans le recueil de poèmes Nuit celte, land mer. L’écriture ailée, vaporeuse de Carmen Pennarun fait vibrer les sensations les plus ténues, mêlant couleurs, fragrances et sons. L’intensité éclatante du silence (« dans un silence à briser / la confiance du cristal ») parfumé, (« silence camomille ») met en valeur les bruissements les plus ténus de la nature,  « clapotis », « voix de la mer », qui « infuse le son / vert dans le silence ».

    Les plaisirs et les bonheurs fugitifs nés dans la nature saisissent l’essence des choses, la cristallisent dans une contemplation permettant l’accès à l’éternité, déployant une transfiguration quasi mystique du monde. La nature, lieu de refuge, faune et flore liées,  devient bijou fragile et léger : « Etoiles sur lande  /perlées de gouttes de pluie / œuvres d’araignées ». Arbres et plantes, sources de vie,  d’oxygène, vivifient « les hommes affaiblis par la vie ». L’arbre, végétal au cœur de vieux sage « offre ses ramures en prière ». C’est un solide ami, toujours grandiose et majestueux jusque  dans la mort,  « Alors nous verrons ce monument / accoudé au sol une saison ou plus / tel un grand phasme végétal / - sa vie en suspens refusant l’affalement - / tenir la pose, constant dans sa gravité ». Il apporte la paix : « Le safran d’un geste respectueux endigue la haine ». La nature  constamment personnifiée avec délicatesse et élégance (« (…) dans la nudité d’une présence qui offre son  espace à la robe nature d’une nébuleuse verte » ») permet à l’homme de retrouver son authenticité, son humanité : « Le nichoir est un don, une boîte à rêves humains, que l’oiseau accepte parfois pour ramener l’homme à son humanité (…) ». La nature fait surgir  de chacun de ses  coins les plus secrets des apparitions enchanteresses permettant d’oublier un instant « les gifles du temps », la nostalgie qui souffle dans le cœur de chacun.

    Dans des poèmes qui ont abandonné les rimes et  la ponctuation, les syllabes féminines introduisent les phrases dans une sorte de lenteur et de points d’orgue, les sons masculins créent des échos dans lesquels la vie s’épanouit à la faveur de synesthésies parfumées, colorées, vibrantes : « L’étamine d’un frisson / s’envole d’aiguillon / d’une effluve améthyste / où vrombit le bourdon / la glycine hausse le ton ». Les mots rares, pittoresques,  la pureté des images sculptent le réel dans un refus de la pesanteur.  Les poèmes de Carmen Pennarun, - poèmes en vers libres, poèmes en prose, haïkus, - sont tout en légèreté vaporeuse, délicate et élégante comme l’aquarelle de la couverture du recueil. Ils disent le plaisir d’écrire et invitent aux joies de  la lecture.

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29 avril 2016

Trois femmes dans la tourmente

 

Trois femmes dans la tourmente     
Martine Pilate    
Editions de la Différence (2O16)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image trois femmes.jpg L’émouvant roman de Martine Pilate, Trois femmes dans la tourmente, invite le lecteur,  à travers la vie de trois femmes, à revisiter l’Histoire et la sociologie de l’Italie du XXe siècle. L’existence de trois femmes d’extraction sociale différente est donnée à voir.

    Avec  intérêt, le lecteur suit le parcours de ces femmes de générations différentes. Anna Maria  rompt avec sa  famille turinoise « issue de l’aristrocratie de l’industrie » pour vivre avec Fabrizio, un beau  journaliste engagé, originaire  du Mezzogiorno, tué lors d’une manifestation. La jeune institutrice austère, à l’allure sévère,  part alors s’installer avec son fils Gino en Calabre.  A vingt quatre ans, Gino épouse  Bruna, une jeune chevrière inexpérimentée de seize ans, des « campagnes reculées de la Calabre ». Veuve très tôt, Bruna, secondée par sa belle-mère,  élève sa fille Graziella,  soucieuse de sa réussite et  de son bonheur.  Mais, comme pour sa mère et sa grand-mère,  la vie va  confronter la jeune Graziella à la violence : « L’histoire se répétait ». La répétition entraîne les protagonistes dans le vertige de l’identitque. Cette saga, récit de filiation, récit de vies,  marque une continuité familiale. Le destin semble retenir ces femmes dans ses rets.  Mais malgré leurs difficultés vécues  dans l’Italie du début du XXe siècle aux mentalités conservatrices, l’espoir l’emporte à la fin.

   

     Cette histoire de femmes est aussi celle des hommes. Dans un roman qui ne se déploie pas dans une linéarité chronologique, où passé et présent se tricotent, Anna Maria, Bruna, Graziella et tous ceux qui les entourent se comprennent dans leur époque, leurs coutumes, leurs tragédies. Après le drame de la guerre, du fascisme, des conflits socio-politiques, de  leurs événements obscurs, de leurs  traces sur le présent, de la misère poussant à l’émigration,  naît l’espoir : la reconstruction du pays, des vies, la libération lente des femmes.

 

    Dans ce  milieu méditerranéen,    les femmes, souvent ignorantes,  subissent les injonctions et les interdits de la société, des hommes « aveuglé ( é ) par la fatuité entretenue par des siècles de domination masculine »,  de pères protecteurs de l’honneur familial qui   décident à la place de leur conjointe, de leur fille.  Cette  société  valorise la virginité, gage d’un mariage  présenté comme l’aboutissement d’une bonne éducation, d’une vie. Une fois sa virginité perdue, la fille est dégradée, rejetée. La famille d’Anna Maria la chasse: « Tu n’es  plus notre fille et ton enfant ne sera toujours qu’un bâtard ». Le père de Gina, fille désormais perdue selon lui, puisqu’elle se  retrouve enceinte hors mariage,  impose à sa fille le silence : « C’est moi qui décide,  fille de rien ! ( …) Elle se mit à trembler. Elle savait le sort que certains pères réservaient aux pécheresses comme elles. L’honneur était lavé dans le sang et l’impunité assurée pour les criminels ». La femme doit alors forger son destin par sa volonté, son travail, ses compétences, sa moralité, sans répondre aux sollicitations masculines. Ce n’est que lorsque l’heure de la retraite sonne, qu’Anna Maria, jusqu’alors toujours de noir vêtue,  ose changer d’apparence, montrer sa féminité. Veuve très tôt, Bruna lutte quant à elle pour survivre et élever le mieux possible sa fille. Quittant le Sud pour s’installer comme couturière dans le Nord,  ses repères sont bouleversés, ses valeurs modifiées. Mais elle s’adapte, résiste, vainc. Elle rencontre de nombreuses femmes qui par leur vécu, leurs expériences favorisent sa réflexion, son évolution. La lecture ouvre ses horizons : « Elle avait lu bon nombre des ouvrages de l’écrivain qui s’était penchée aussi bien sur la cause féminine que sur ‘ le ministère des pauvres’, et avait participé activement à la fondation de ‘l’Alliance féminine ‘, une association en faveur du droit de vote des femmes ». Elle évolue progressivement, murit. Elle constate que même les femmes âgées,  soumises comme la mère d’Angelo ont « appris à voir les choses différemment » à la faveur de lectures  féministes libératrices. La vie des femmes se transforment lentement, mais elle se transforme : Anna Maria apprend à conduire, activité rarissime à cette époque pour une femme, elle porte un pantalon : « un simple pantalon qui devenait symbole de rupture et de libération ! ». Elle devient progressivement autre. Après de longues années de veuvage, de solitude, l’amour revient illuminer les vies d’Anna Maria et de sa belle-fille. La métamorphose intérieure d’Anna Maria transfigure son apparence extérieure : « Anna Maria ne ressemblait plus à l’institutrice stricte et sévère, à ce personnage qu’elle cultivait depuis son arrivée à San Giovani ». Elle ose devenir elle-même, révéler sa personnalité, sa féminité. Elle ne représente plus seulement une fonction « la maîtresse », elle  sort de l’ombre, devient  une Femme libre, épanouie.

 

    Avec une écriture poétique, esthétique,  des descriptions réalistes et lumineuses, Martine Pilate donne à voir et à vivre  à travers l’expérience de trois  vies de femmes l’existence de femmes longtemps prisonnières d’une société gangrénée par les tabous, les préjugés sociaux, des traditions archaïques,  des hommes peureux de voir leur autorité évincée. Mais avec intelligence, courage, volonté, ces femmes  réussiront  à  s’émanciper et à s’imposer. Toutefois  ne réduisons pas Trois femmes dans la tourmente à un simple reflet du réel. De la réalité sociale et historique, Martine Pilate accède à l’Art même en  faisant vibrer d’une intense émotion le moindre détail du réel. 

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01 avril 2016

L’Homme qui n’a pas inventé la poudre

L’Homme qui n’a pas inventé la poudre.  
Stéphanie Claverie     
Editions de la Différence (2016)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

  image poudre.jpg  « La vie de Sébastien s’est écoulée paisiblement, sans problème, jusqu’au jour des obsèques de sa mère Yvette ». Ce beau petit garçon un peu différent,  plus lent que les autres, personnage principal de L’Homme qui n’a pas inventé la poudre  de Stéphanie Claverie, vivait heureux sous le regard bienveillant de sa mère, protégé par son amour.  Yvette savait que l’intelligence est multiple (Sébastien ne bat-il pas  le record de vitesse d’ouverture des huîtres  perdu par  le  médecin ? !) et que les qualités de cœur sont  primordiales : « Seule Yvette était consciente que Sébastien avait du cœur ». Mais beaucoup ne ciblent pas l’essentiel de l’humain. La différence érigée en essence fixe, insurmontable,  conduit à dénier en l’Autre son humanité.

    Or Sébastien, désintégré par la disparition de sa mère,  fonctionne différemment des autres enfants puis des autres adultes. Il ne respecte pas les codes sociaux (« Sébastien a culbuté Lili dans l’herbe grasse et verte de Charente ce qui a terrorisé la mère de cette dernière »), ses propos pourtant logiques déconcertent ses camarades de classes. Il prend les métaphores, les symboles dans le sens strict des mots, autrement dit au pied de la lettre : « -Faut être bête pour croire qu’une poule, elle pond autant d’oeufs le même jour ! ». Ayant besoin d’un contexte cohérent  pour évoluer correctement,   il construit des repères dans son environnement, dans son emploi du temps, ( « Sébastien travaille tous les jours, dans le même sens, dans le même ordre, au même endroit, à la même heure. »), qui lui permettent   d’être efficace malgré sa différence. Cette différence n’est-elle pas une richesse (« sa différence est une force »)   dans une société  qui en a peur ?  La Barbue effraie.  Les individus fuient, ignorent celui qui ne leur ressemble pas. Certains  le méprisent ou le regardent avec compassion. Lucas défiguré par l’acné ressent le rejet de ceux qui l’observent : « Le monde est un hérisson qui le regarde de travers ». Dans la société, l’apparence l’emporte souvent sur l’essence. Pourtant le plus  fondamental est l’être.  Sébastien  possède  de nombreuses qualités qu’heureusement certains savent apprécier. Il est généreux, serviable, souriant. Jardinier, il travaille avec efficacité, sérieux, compétence. Il connaît chaque fleur, chaque plante par son nom scientifique (« Des  hélichrysums »…), connaît le meilleur emplacement pour sa croissance, les meilleures méthodes pour oxygéner la terre (« - On ne retourne pas la terre à la fourche bêche, on l’aère avec une grelinette ! »). Barbara qu’il soutient moralement et dont il réconforte le fils, momentanément handicapé suite à un accident, voit en lui l’homme, toujours  « synchrone avec la réalité (…) clé de (son) équilibre », serviable, beau, au « torse musclé »  et non l’être désavantagé par la vie. Elle ne le réduit pas à son statut d’handicapé. Voyant l’Humain en lui,  elle engage un dialogue, une relation d’égale à égal  avec lui. Sébastien,  personne rayonnante, l’esprit voguant dans les rêves, au cœur débordant d’amour, de gaité lui redonne  confiance, lui apporte la joie d’exister.

    L’Homme qui n’a pas inventé la poudre est un bel ouvrage  pétri d’empathie, à l’écriture limpide et sobre. Il dénonce une société fondée sur la productivité, l’efficacité,  l’argent. Il aborde avec intelligence,  finesse, professionnalisme  et générosité différents types de handicaps : celui  de Lucas accidenté de la route, d’Emilie, née paraplégique,  de Simone chargée du poids des ans…  et porte un regard compréhensif, sain  sur la différence physique et/ou  mentale. Vivre tous ensemble quelque soit nos dissemblances est une richesse et une chance. Le plus important dans l’existence est l’âme lumineuse et joyeuse. Sachons mépriser le monde des apparences  et rester simples, d’autant plus que, comme le prouve L’Homme qui n’a pas inventé la poudre, tous les humains sont fragiles et porteurs de faiblesses. Stéphanie Claverie a rédigé un ouvrage réaliste sur la vie, la vraie vie.

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19 mars 2016

Les Saisons de Mauve ou Le Chant des Cactus

Les Saisons de Mauve ou Le Chant des Cactus
Francis Denis     
Editions Delatour (2016)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   image mauve.png Les Saisons de Mauve ou Le Chant des Cactus,  un titre symbolique, -  celui aussi d’une nouvelle - ,  à lui seul toute une histoire : porteur du temps qui passe  inexorablement,  coloré de mauve, emblème de la discrétion,  de la mélancolie, du deuil.  Les cactus symboles de la douleur, de la piqûre, de la pointe acérée. Le chant, la joie, l’échappée vers le bonheur. L’imaginaire funeste du narrateur offre  malgré tout des perspectives lumineuses à la vie.

    La continuité entre les nouvelles de Francis Denis, leur dimension émotionnelle  puissante interpellent intensément le lecteur. L’écriture esthétique et poétique l’entraîne dans des émotions multiples, des souffrances physiques et morales, la brutalité tragique et cruelle  de la vie (« Cécile D. est morte le 18 juin1959, à l’âge de 22 ans sauvagement assassinée par la vie » (« Cécile ») de personnages ordinaires fragiles, écorchés vifs englués dans une réalité  sans saveur (« J’approche à pas feutrés d’un âge déjà bien avancé pour quelqu’un qui n’a encore rien goûté et qui désespère et s’enlise dans la fadeur du temps qui passe » (« Horace »), sombre (« j’erre comme une âme perdue sur les pavés qui pleurent de tristesse » (« Horace »),  mortifère : « La  brume se déchire peu à peu devant nous, découvrant un rivage au vert tendre épinglé d’étranges totems faits de branches et de tissus, de lambeaux de chair séchée, lunettes brisées, dents cassées, pages gribouillées, gants, lacets de chaussures et autres vestiges sacrifiés » (« Brume matinale »). Les récits s’inscrivent dans des contextes réalistes sombres. Que les êtres subissent ou s’indignent, le réel lointain ou présent,  toujours brutal laisse des traces indélébiles dans leur psychée : La Shoah . (« Notre frère, notre sœur. A eux aussi ils ont arraché le cœur, fendu l’espoir, tué l’amour ! Leurs deux anges disparus, écartelé, emmenés vers quel abattoir en giclée de souffrance et d’abandon. Et ne rien faire. Et ne rien dire. Gazé. Trop faible. ? Anéanti ».(« Avec le jour naissant »), l’exode déchirant, accablant, « La mort à fleur de cortège » et l’ailleurs décevant (« Exode »), l’éclatement familial, la maladie incurable donnée à voir métaphoriquement (« Cette fois, Cécile est revenue avec un compagnon de voyage. Une espèce de créature noirâtre, mi-champignon mi animale, collée sur la peau de ses épaules »), la dégradation psychique...  Les êtres évoluent dans de fragiles espaces allant de souvenirs, d’expériences vécues,  à la vie imaginée, à un ailleurs insensé (« Horace »).

     Les récits se fondent sur des souvenirs d’enfance, des ambiances douces de mères rassurantes, de séries télévisées porteuses de tendresse  (« C’est le marchand de sable. L’ami des tout-petits, Nicolas, Nounours et Pimprenelle me font signe de la main depuis leur nuage qui glisse sur la nuit. Un air de flûte chasse les derniers soucis, je m’endors des morceaux de rêve plein la bouche » (« Le départ »). Mais le plus souvent les souvenirs cultivent l’amertume.   Des mères sont contraintes à se  sacrifier, à plonger dans la déchéance pour sauver leur enfant comme Fantine dans LES  MISERABLES : « Une mère qui ferait tout pour préserver la vie de son enfant et s’écartèlerait sur la place publique, offrirait son sexe à la terre entière, s’arracherait les dents et la langue pour qu’elle puisse être sauvée » (« Avec le jour naissant »).   Le passé à force d’intensité se substitue au présent. L’enfance, ses peines, ses angoisses resurgit avec acuité. Le réel s’investit de valeurs subjectives, installant la peur comme la présence du  noir charbonnier et  du  grondement des morceaux de charbon  s’échappant des sacs : «Lorsque le charbonnier vide ses sacs de jute noircis dans le soupirail et que j’entends rouler les galets d’anthracite jusqu’au sol humide, je l’imagine en train de se rassasier, de s’en mettre plein la panse à défaut de chair fraîche ».

    L’engrenage fantastique se met alors en branle  L’enfant voit ce que l’adulte ne perçoit pas   « D’ailleurs, je me sens soudain envahi par une bouffée  d’angoisse incontrôlable à la vue de cette créature noire et velue qui saute tout là-haut, d’un toit à l’autre de notre église et que personne, personne ne semble décidément l’apercevoir » (« Jour de procession ») Le fantastique se rattache à une expérience hallucinatoire, au cauchemar : « le bois se fend, éclate, et par le trou béant ainsi formé surgit une main velue, aux ongles longs et noirs comme des lames » ou s’impose comme tel : « Tous ne font plus qu’un alors que, dans la lumière froide, méticuleusement, l‘institutrice retire sa peau pour permettre au pelage sombre qu’elle recouvre de respirer enfin l’odeur des petits corps tendres et transis ». (« Au clair de lune »). La peur s’installe.  L’enfant entre dans le monde magique de l’Autre. Le lecteur plonge dans une écriture de la dérive des repères, dans l’univers de l’art.

    Malgré la souffrance de la création (« L’acte de créer devient alors pour elle une véritable souffrance. » (« Abstraction »), l’angoisse de la page ou de la toile blanche, les êtres  échappent au réel mortifère  par  la lecture (« Mon refuge et ma consolation viennent avec le soir, lorsque (...) je monte dans ma chambre pour (...) dévorer en silence mes livres, tous mes livres, mes portes sur l’inconnu, mes voyages irréels, mes rêves en noir et blanc » (« Dix-huit ans »), la création, l’intensité de l’art.

    Lyrisme et fiction se mélangent dans Les Saisons de Mauve ou Le Chant des Cactus.  Les nombreuses références explicites ou implicites  à la littérature, à la peinture (Rimbaud, Miller, Rambrandt, Hopper…), la correspondance entre les arts,  la prédilection pour des états paroxystiques, les blessures d’enfance, l’écriture esthétique et poétique sertie d’émotions vibrantes,  colorées ou en clair obscur de Francis Denis fascinent le lecteur. Le romancier et le peintre qu’est Francis Denis atteint l’indicible  à travers  la somptuosité de sa création d’où émerge souvent la souffrance. Le dit et le non-dit prouvent que l’art est toujours le produit de la déchirure auxquels s’ajoute l’aventure de l’œuvre dans sa réception : « Une œuvre n’existe qu’à travers le regard des autres et elle se renouvelle ainsi sans cesse jusqu’à ce qu’elle finisse par échapper totalement à son auteur » (La nouvelle, « Les saisons de Mauve ou Le chant du cactus »).

 

Du même auteur :

LA TRAVERSEE

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2013/06/...

LE PASSAGE

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2012/08/25/le-passage.html

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20 février 2016

La fille sur le trapèze

 

La fille sur le trapèze
Jacques Koskas
Editions Vivaces (novembre 2015)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   image jeune fille.jpgLéontine Lefossoyeur, la fameuse détective (très) privée de l’ouvrage de Jacques Koskas, La fille sur le trapèze, une célibataire psychorigide de trente trois ans toujours vêtue de tailleurs gris, « ne support(ant) pas qu’on la touche », « est invitée chez sa grand-tante Roberte à vingt heures trente précises ». Il est impératif qu’elle arrive à l’heure :  sa grand-tante est « intransigeante sur les horaires ». Or vers les dix sept heures trente environ, Léontine reçoit un appel téléphonique « aussi étrange qu’alarmant » de son cousin, le Comte Rodolphe Dubailly, homme « impulsif et autoritaire » : « quelqu’un serait suspendu au plafond » de son salon d’une impressionnante hauteur.

   Accompagnée de son assistant M. Croton, - digne des personnages des peintures de Bernard Buffet «  ces comiques du cirques, éternellement moroses », véritable encyclopédie ambulante dont la manie est de donner les définitions et l’étymologie de tous les termes qu’il évoque - , mademoiselle Lefossoyeur se rend au château des Dubailly dont la devise est « traiter ses affaires en famille et ne pas se mêler de celles des autres, voilà le secret de toute sagesse » afin de trouver une solution à l’énigme. Le lecteur suit avec intérêt et curiosité l’enquête funambulesque et fantaisiste du duo hors norme qui doit être exécutée dans un délai très bref.

   Dans ce roman d’aventures à l’écriture limpide, au vocabulaire technique riche et précis comme le prouvent la description de la luxuriante végétation du jardin de la famille Dubailly, l’explication de la racine et de l’origine des mots (à propos de « dératé » par exemple : « Il fut un temps où on enlevait la rate des animaux pour, croyait-on, les faire courir plus vite. Le terme est resté »), le  suspens se tricote constamment avec l’humour, «  - Qu’y a-t-il, monsieur Crouton ? Toujours mal à la gorge ? / - Croton, mademoiselle Lefossoyeur, Croton, comme l’arbuste tropical aux feuilles bordées de rouge… », le comique de situation («  Un matelas sur le dos, il tente de suivre la course du trapèze en se déplaçant, aussi vite qu’il le peut, d’un mur à l’autre »), de caractère… Le narrateur, qui s’adresse souvent au lecteur -   (« Une enfance triste et solitaire, peut-être ? Nous y reviendrons ») - brosse avec précision, pertinence, justesse et malice les différents portraits physiques et psychologiques des protagonistes. Le suspens se mêle à la tragédie familiale. Les puissances mystérieuses du jardin à la flore exubérante participent au mystère ambiant dans lequel se glissent des notes poétiques ajoutant un éclairage fantastique à l’intrigue.

   La fille sur le trapèze de Jacques Koskas captera l’attention des jeunes lecteurs de douze ans et plus, les passionnera même, tout en enrichissant leurs connaissances. «  Placere et docere », la célèbre formule destinée à La Fontaine et à Molière est toujours d’actualité. Nous attendons désormais impatiemment la suite des aventures de mademoiselle Léontine Lefossoyeur et de monsieur Croton.

 

Du même auteur :

La Liste de Fannet :  http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2015/12/21/laliste-de-fannet-5734414.html

18 rue du Parc :  http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2014/10/29/18-rue-du-parc.html

17 février 2016

Petites pièces d’amour

 

Petites pièces d’amour
Nabashli Kunzeï
Collection Haïku (2016)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

   image haiku.jpgPetites pièces d’amour de Nabashli Kunzeï : une miniature carrée à l’éclat rouge flamboyant, couleur de l’amour, de la passion - paquet cadeau rempli de mille tercets savoureux, enchanteurs, esthétiques, sensuels - note les émotions, les sensations, l’instantané du quotidien dans une coulée d’images : « Dans une prairie/ Bruit des insectes/ Duvet de tes cuisses », « Flirt pastoral/ Par le soleil par le plaisir/ Empourprée », entrelaçant des notations visuelles, auditives, tactiles, olfactives.

   Dans un recueil très structuré, allant des « premiers émois » en passant par les «embrasements » pour aboutir aux « délectations », chants de désir, de plaisir, de volupté, Petites pièces d’amour donne à entendre les voix, les pensées, le ressenti d’un homme et d’une femme contemporains : « Cette fille sur une moto/ fuyant de son casque/ longues boucles blondes ». La femme, tout comme l’homme, avoue son désir : « Au bureau/Je pense à tes doigts/ Pinçant mes seins », dit sa jouissance : « C’est si bon/D’être décoiffée/Sans bourrasque ». A l’instar des haïkus japonais du XVIIe siècle, les tercets se répondent, dialogues tendres et coquins entre deux amants. Ces poèmes de fécondation par l’image accordent une immense importance à la plénitude de la vie.

   Ancrés dans le monde, dans les saisons, dans l’instantané du quotidien, ces petits tableaux impressionnistes de l’univers urbain (« Matin d’été/Mon désir dans la rue/ Est un océan ») ou champêtre (« Dans les jeunes herbes/ Il est arrivé en douceur/ Au fond de mon sexe »), peinture naturaliste de la rencontre amoureuse : « Dans l’obscurité/ Une main décidée/ Saisit enfin mon sexe », ces haïkus du XXIe siècle font l’éloge sans tabou (« Si tu veux découvrir/ Toutes les voluptés/ Ne convoque pas ta conscience ») de l’union charnelle, des fantasmes. Ils n’omettent pas cependant le quotidien banal : « Moi qui rêvais/ D’enlèvement romantique/ Ronflements », « Amour le matin/ Coït interminable/ Envie de cornflakes », la mélancolie du temps qui passe, l’oubli (« Ces amours qui naissent/ Et que l’on oublie/ Valise sur le quai »), la rupture : « Cette femme/ Que je voulais peindre/ Devient une ennemie »). Contemplation ou réminiscence, ces petits bibelots, écriture du corps, de la sensation, témoignent de toute une transcendance poétique.

   Ces haïkus érotiques pleins de fraîcheur (« La porte s’ouvre/ Cerisier en fleur/ Fraîcheur d’un baiser ») convoquent tous les instants les plus secrets, les plus intimes de la vie amoureuse, parcourent tous les sentiers de la sensualité avec une écriture raffinée teintée de touches de préciosité libertine. Petites pièces d’amour permet de rêver la jouissance totale à travers une écriture voyeuriste, délicate, jubilante.

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08 février 2016

L'infiltré de la Havane

L’infiltré de la Havane
Nikos Maurice
Noire/La Différence (2016)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   infiltré image.jpgDans L’infiltré de la Havane, Nikos Maurice plonge d’emblée le lecteur dans un ailleurs exotique avec l’emploi de nombreux termes latino américains, une constante sensation de chaleur excessive et intense et surtout il le précipite dans une fiction historique fondée sur le réel. En 1958, avant la chute du dictateur Fulgencio Batista soutenu par les Etats-Unis pilleurs de Cuba (« Plus de 40% des terres cubaines étaient propriétés américaines »), la rébellion s’étend à tout l’Etat insulaire des Caraïbes. Les citoyens conscients  (« le prolétariat urbain demeurait trop frileux. Tout le travail de formation politique auprès des travailleusr était plus que jamais indispensable pour éveiller leur conscience de classe et vaincre l’oligarchie ») luttent contre la misère, « la dictature et l’impérialisme ». Ils souhaitent conquérir leur liberté, profiter du fruit de leur travail et vivre dignement. En effet, Batista « ne se content ( e ) pas d’exploiter son peuple, il le prostitu ( e ) t au profit d’intérêts étrangers, livrant ses frères aux appétits cannibales des capitalistes américains ». Une vague de répression meurtrit le pays : arrestations, emprisonnements arbitraires, tortures, meurtres abondent : « On torture (…) beaucoup en cette saison de fêtes. Les cadavres d’opposants viennent en pleine nuit orner les trottoirs ».  Guillermo Melcador, le secrétaire Général du Comité pour la République cubaine, disparaît mystérieusement. Le jeune Jorge Jiménez, « un grand gaillard d’à peine vingt-cinq ans » est alors chargé de le remplacer. Or, son père, un professeur d’histoire,  ayant « un mauvais pressentiment », sent qu’il « se passe quelque chose d’anormal au sein du comité ». Il se rend alors à la Nouvelle-Orléans pour engager un détective privé, Mortimer Thompson, trente-quatre ans, qui va infiltrer le groupe des révolutionnaires, enquêter en vivant neuf mois à la Havane afin de découvrir le traître et de protéger Jorge.

   Le narrateur, Mortimer Thompson, raconte à la première personne du singulier ce qu’il observe, vit, ressent. L’infiltré de la Havane s’inscrit dans le réel historico-politique complexe de la Havane des années 58, montrant la collusion des milieux politiques avec la pègre, la mafia, l’infiltration des groupes révolutionnaires par la CIA, le FBI, la solidarité de ces derniers avec les classes possédantes, les milices gouvernementales fratricides, les exécutions politiques, le mensonge : « Ils veulent faire croire au monde entier que les revendications des rebelles ne sont que des prétextes pour prendre le pouvoir ! ». Il démasque la réalité sociale : d’un côté la ville richissime et corrompue, (« nous partîmes en trombe (…) traversant les beaux quartiers de la Havane. A la différence de la vieille ville, tortueuse et ombragée, fantasque et chamarrée, le Velado était un quadrillage de grandes avenues spacieuses éclairées comme des autoroutes, bordées de maisons coloniales, d’immeubles, de cinémas, de stations-services… »), de l’autre la misère avec de jeunes enfants qui lustrent les chaussures des touristes afin d’obtenir quelques dollars pour survivre, « des jeunes filles violées, des jeunes garons émasculés, des opposants pendus à l’entrée des villes (…) la ségrégations raciale (…) ». L’infiltré de la Havane, polar bien documenté, donne à voir un univers inégalitaire dominé par la corruption et la violence.

   Au début, Mortimer Thompson n’est qu’un infiltré spectateur, puis progressivement, il évolue. Il se sent concerné par une histoire qui n’est pas la sienne, une période décisive pour Cuba. Il vit la révolution de l’intérieur. Après avoir assisté en pleine rue à la violente arrestation d’une jeune femme par la SIM sous le regard impuissant des passants, il comprend la brutalité inconcevable de la dictature : « Depuis ce jour, je compris qu’un peuple entier pouvait être violé. Je partageai ce sentiment d’injustice et d’impuissance bien qu’il ne me fût rien arrivé. Depuis ce jour, la justice révolutionnaire cessa pour moi d’être un concept : je la portais en moi, impérieuse et pressante comme le tic-tac d’une bombe à retardement. » Il s’implique dans la lutte, devient solidaire de ses compagnons : « J’étais désormais un militant à part entière qui luttait pour la libération de Cuba ».

   Très vite, Mortimer Thompson découvre qui est l’infiltré travaillant pour les Etats-Unis, semant la discorde, déstabilisant le comité, souhaitant transformer le groupe en groupuscule terroriste, mais il lui faut obtenir des preuves. A partir de là, Nikos Maurice entraîne le lecteur dans un suspens haletant constitué d’angoisse, de violence. Les ingrédients du roman policier sont semés avec subtilité, justesse, intelligence, loin des stéréotypes traditionnels. Il brosse avec précision les portraits des protagonistes. L’humour du narrateur et du personnage se mêle, détendant la situation, ajoutant une dimension ludique au roman : « Il était discret comme des chaussures bicolores dans une mosquée », « L’hypothèse tenait debout –mieux que moi à cette heure de la nuit (…) », le dialogue avec un sourd : «  -Je voulais vous rencontrer parce qu’Esteban m’a dit que vous aviez bien connu Valdès. / - Il vous a menti, je ne connais pas votre nièce », « J’acquiesçai, stupidement gêné qu’un édenté mentionne le mot ‘ dent’ ». Le narrateur joue avec brio avec les mots : « cette fin damnée sent le sapin d’une singulière façon », « J’ai toujours eu du mal à verbaliser, je laisse ça aux flics de la circulation ». Certaines descriptions s’ouvrent sur une poésie urbaine, d’autres dénoncent l’uniformisation des villes internationales : « J’étais au cœur des Antilles : pourtant, j’étais chez moi. Les enseignes Esso et Coca-Cola ponctuaient tous les coins de rue : les dieux hollywoodiens trônaient en lettres géantes sur les marquises des cinémas (…) », l’impérialisme américain. Le roman de Nikos Maurice immerge le lecteur dans le vécu quotidien et historique de la résistance cubaine. L’étymologie grecque du mot « historia », c’est-à-dire « enquête » reconquiert avec justesse tout son sens dans L’infiltré de la Havane.

   L’intrigue historique de L’infiltré de la Havane correspond à une réalité historique et sociale précise. Donnée sur le mode romanesque, dotée d’une écriture fluide et captivante, elle mêle espionnage, politique, Histoire, sociologie, psychologie, histoire d’amour, émotion, humour avec entrain et suspens. La distance entre la littérature dite « classique » et le roman policier s’estompe. Une fois de plus, les Editions de la Différence offrent aux lecteurs un ouvrage original et contribuent à la reconnaissance du genre.

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16 janvier 2016

Le Carré des Allemands

Le Carré des Allemands   
Journal d’un autre    
Jacques Richard

Editions de la Différence (2016)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 image carré.jpg  Cinq carnets : une voie indirecte, détournée pour raconter un passé, se raconter, mettre à nu l’Autre et soi-même, creuser au plus profond de l’intime, du secret, en tricotant et en superposant le passé et le présent, en le disant, en l’imaginant, pour arriver à comprendre l’Autre et à se comprendre. Cinq carnets : des petites notes écrites, dépourvues de grandiloquence permettant de pénétrer l’intimité la plus banale du narrateur - psychique, psychologique et même physique -  : « Du blême de mes deux cuisses nues surgissent des poils encore bruns. Mes avant-bras y ont imprimé deux ovales plus roses parce que je m’appuie sur mes fémurs pour lire des haïkus dans les toilettes ». Une nouvelle forme d’écriture conciliant langage parlé et recherché, poésie, extime et intime. Tout ce qui se joue dans Le Carré des Allemands   de Jacques Richard touche à l’identité, creuse les arcanes des racines personnelles, quête primordiale insoutenable.

   Dans Le Carré des Allemands   - une fiction fondée sur le réel -, un fils, professeur, habitant une ville flamande, parle de son père au passé secret, parti lorsqu’il était enfant : « Qu’a-t-il fait à la guerre, Papa ? ». La réalité voilée sera dévoilée progressivement. En évoquant cette énigme que constitue son père, il parle aussi de lui, de bribes d’Histoire, de l’humaine condition : « Je suis le genre humain traînant au milieu de rien. Il faudrait dire ‘il’, mais lui, c’est aussi moi. C’est moi autant que je suis ‘il’. Sujet de quoi ? Je suis le genre humain traînant parmi la neige, traînant parmi les fleurs des poèmes anciens et leurs couleurs, encore, sont celles de l’aurore. Je suis et fils et père ». « Je est un autre ». Des forces incontrôlable habitent l’être humain et comme chez le poète grâce à cet Autre l’œuvre d’art, ici le roman, naît.
   Le narrateur éclaire le présent à la lumière du passé et le passé à la lumière du présent. Des fragments de sa vie et de celle de son père jamais à sa place ni dans la vie ni dans la mort (« Il y a, même dans la mort, des places qui n’en sont pas »), des captations d’instants s’entrelacent. Les deux êtres ne font bientôt plus qu’un. Le narrateur essaie de comprendre son père engagé à dix sept ans : « Pourquoi s’engage-t-on à dix sept ans ? », la faute du père éclaboussant le fils, tâche indélébile gravée sur lui, (« Sourire de niais, de ravi permanent qui ne sait pas qu’il a une tache dans le dos »), le regard d’autrui. Il tente de donner un sens à la cruauté, à l’incompréhensible, à l’inimaginable, au monstrueux, aux « récits inavouables. De cette histoire irracontable (…) ». La pauvreté laide et sale engendre la haine : « Quand on est pauvre, on devient méchant ». Au sein d’un groupe devenu violent, destructeur, mortifère, l’individu perd son identité, sa liberté. Thanatos emporte l’être humain « normal », moyen, quelconque  : « Je ne suis pas comme ça. Je n’étais pas comme ça. Mais on l’a fait (…) C’est quelque chose d’aveugle, de furieux. Ça se fait au milieu des autres. On n’est plus qu’un seul corps monstrueux. Sans tête ». Violer, tuer, ne plus voir celui qui est en face comme un être humain. Plonger « dans un autre monde. Pas dans la réalité ». Plus rien n’a de sens, ni la vie ni la mort. Le narrateur subit le passé tragique de son père lançant un cri pour essayer de s’en dépouiller : « Non ! / Je ne suis pas concerné. C’est son histoire, pas la mienne. »,   rongé par l’inquiétude de ce qu’il aurait pu commettre dans les mêmes circonstances : « En quoi suis-je différent ? N’aurais-je pas fait pareil ? Ouvert, moi aussi, la porte sur le noir ? Aurais-je commis le pire ? Pas sûr que non ».

   Le Carré des Allemands, livre émouvant, bouleversant propose une vision sombre de l’Homme, de l’existence. Mais, pour paraphraser Baudelaire, de cette boue naît de l’or : un roman où littérature, poésie, sociologie, Histoire se lient. L’intertextualité nourrit le sens du texte, le plonge dans la littérature, la poésie, la mythologie. En effet, des figures mythologiques (Les Euménides), bibliques (Salomé, Jean-Baptiste, Caïn), cinématographiques (Fritz Lang), poétiques (Rimbaud) se mêlent au récit. Cet ensemble intertextuel ouvre l’horizon de la narration et fait accéder l’histoire personnelle à l’universel.

 

 

 

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09 janvier 2016

Point décisif

Point décisif     
Florence Aubry  
Editions Mijade (2015)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 image point.jpg  Suite à une crise de son frère Raphaël, garçon lourdement handicapé, un « être définitivement immobile et silencieux », alors que ses parents se rendent aux urgences, Lilly est accueillie pour la nuit et la journée dans la famille d’une camarade de classe. Accompagnant cette dernière à une séance de sport, pour la première fois de sa vie, Lilly va « poser (…) un pied sur un court de tennis ». Et à ce moment-là, sa vie bascule, une partie de son adolescence est brisée.

   Au début, la fillette pratique le tennis en toute sérénité pour le plaisir comme le constate Edgar, son père : « J’ai vu la détermination, sur le visage de Lilly, j’ai vu la précision des coups, l’agilité des déplacements, les petits sauts et l’énergie dans tous les gestes. Et surtout j’ai vu le bonheur, la bouffée de bonheur, le plaisir (…) ». Ce père qui n’a jamais accepté d’avoir un fils handicapé, (« Ils savent ce que c’est peut-être, d’avoir un fils comme une flaque désespérément immobile, quand tous les autres parents se promènent avec de petit torrents (…) ») compense plus ou moins consciemment son malheur en souhaitant une réussite flamboyante pour sa fille, décidant alors qu’elle sera une sportive de haut niveau, une championne. Edgar va par conséquent tout mettre en place pour que la fillette de onze ans accomplisse des performances. Malheureusement son comportement obsessionnel le plonge dans une dangereuse dérive où l’anormal devient normal.

   Dans Point décisif, Florence Aubry dénonce la pression terrible imposée aux jeunes sportifs : les entraînements incessants, les souffrances physiques ( « Je serrais les dents pour ne pas pleurer (…) les coups de sifflet et les accélérations jusqu’à en vomir, jusqu’à faire vaciller mon cœur et le faire tomber de l’étagère où il repose, là, à l’intérieur de moi ») et morales (« Cette nuit-là, je n’ai pas dormi. J’ai pleuré beaucoup (…) »), l’absence d’amis de leur âge, la privation de moments de liberté pour rêver, écouter de la musique, le «  bruit du vent dans les feuilles toutes neuves ». La narratrice révèle les contraintes alimentaires, (les régimes hyperprotéinés, l’absorption de « cadavre animal »), la jeunesse perdue, évaporée, le bonheur terni, les sacrifices considérables  : « j’ai onze ans, j’ai douze ans, treize ans, je devrais être à la patinoire, au cinéma, dans les grands magasins (…) ».Florence Aubry donne alternativement, en jonglant avec le présent et le passé, le point de vue du père et celui de Lilly : le père persuadé d’avoir agi par amour, pour le bonheur de sa fille ; l’enfant révoltée, traumatisée, malheureuse. Elle montre le vécu, la reconstruction de ce vécu et ses différentes interprétations. Les pensées, les émotions, les sensations, les douleurs de chaque héros, leurs égarements plongent le lecteur dans un lyrisme réaliste, chaque personnage s’exprimant avec son langage propre, familier parfois. Cette recherche d’une langue mimétique permet de pénétrer l’intimité des protagonistes, d’appréhender leur ressenti, de les comprendre.

   Dans Point décisif, Florence Aubry donne à voir une réalité sociologique : le rêve de pères abusifs ayant parfois essuyé des échecs et voulant à tout prix, à n’importe quel prix, le succès de leur enfant, succès qu’ils n’ont pas connu (« ça s’appelle la réussite par procuration ») dans une société fondée sur la compétition. Et elle montre aussi le mal être de ces jeunes sportifs subissant les exigences excessives, les ambitions démesurées de leur parent.

 

02 janvier 2016

L'Homme en équilibre.

 

L’Homme en équilibre
Martial Victorain
Paul & Mike éditions (2015)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   image homme.jpgSimon Lymbert, le héros principal de l’ouvrage L’Homme en équilibre de Martial Victorain, est un « génial homme d’affaires » de bientôt quarante ans, compétent, dynamique, efficace, « à la tête d’une solide société bien implantée en bourse ». Arriviste féroce, sans scrupules, parti du bas de l’échelle sociale, ne pensant qu’à réussir, - « Il avait à l’évidence une envie féroce de se lever et de descendre dans l’arène. De piétiner la médiocrité ambiante et de prolonger encore l’excitation qu’il sentait bouillir en lui », - il est richissime et respecté de tous. Ce décideur libre, fier d’avoir échappé au sort de ses ancêtres, (« Durant cinq générations le gouffre avait avalé ses ancêtres ; il leur avait courbé l’échine, cassé les reins, tanné le cuir », ) méprise ceux qu’il nomme les « hommes-rats » englués dans leur quotidien sordide et routinier. Il est loin et oublié le petit « Polack », fils d’Helena et de Matthéus Lymberkowsky ! Pourtant, malgré son succès et sa prospérité, tout est gris dans son univers matérialiste : « Il était vêtu d’un costume gris. D’ailleurs, de la racine de ses cheveux aux cristallins de ses iris, tout était barbouillé de gris dans l’univers de l’Homme. De près ou de loin. De son passé à son présent, de ses journées mouvementées à toutes ses nuits où il ne rêvait plus depuis longtemps, tout chez lui avait toujours trempé dans cette monochromie étouffante ». Hormis, Kate O’Leary, la splendide irlandaise rousse aux yeux verts, « au corps de feu » qui partage sa vie et occupe le « grade de second régisseur d’administration » dans son entreprise, aucune couleur ni aucune lumière n’illuminent son existence.
   Un terrible accident de voiture, en lui ôtant la vue, va bouleverser sa vie. Une greffe totale du globe oculaire effectuée par le Professeur Kumström, à Stockholm, permet à Simon de redécouvrir l’univers visible mais paradoxalement aussi d’accéder à l’univers invisible, transformant totalement sa perception de la vie, de la réalité, changeant ses priorités. Tous ses sens se mettent en branle, s’aiguisent. A la faveur d’une photographie du Colombien Emiliano Valcquiès observée au musée, Simon, profondément troublé, perturbé même, entre progressivement en osmose avec la nature, l’univers, l’énergie cosmique. Le bien des êtres humains, de la planète devient essentiel pour lui. Une profonde empathie, un amour de l’Autre le pénètrent : « Et plus Simon apprenait et plus son émotion grandissait et se déversait en lui pareille à un fluide d’amour et de gratitude ». Il comprend l’aspect néfaste du modernisme, du libéralisme : « La ville ne tarderait plus maintenant à cracher aux lampadaires son venin nucléaire ; à redevenir comme elle le redevenait chaque nuit, ce serpent plongé dans son précipice d’aliénation moderne ; à enfoncer un peu plus encore ses crochets dans l’inconscient des hommes-rats. Anesthésiés, dociles, courbés. Prêts à se laisser avaler ». Il admet que la recherche des biens matériels n’est que vanité, illusion : « Comment avait-il fait pour traverser et vouloir résumer sa vie à cette seule chimère consistant à atteindre le sommet illusoire d’une tour de Babel ? ». Simon verse alors d’importantes sommes d’argent à des associations caritatives. Mais le comptable de son entreprise ne comprend pas cette générosité qui n’est pour lui que folie. Les financiers ignorent la beauté de la nature, la valeur de la vie, l’humanisme, le concept de champ morphique. Ils sont insensibles à la douleur des autres surtout s’ils séjournent dans un ailleurs lointain.

   L’Homme en équilibre est au premier abord un livre étrange mêlant fantastique et folie. Puis très vite, le lecteur découvre que cet ouvrage, écrit en focalisation interne, est empreint de poésie avec de nombreuses métaphores concrètes et esthétiques : « Le soleil écrasant du début de matinée laissait maintenant place à de gros nuages qui galopaient dans les hauteurs. Sous les sabots ferrés de la cavalerie un ciel de poussière se rapprochait. Par moments, des sabres aux lames d’or tranchaient la panse électrique de l’air », qu’il possède un rythme chantant concrétisé par l’accent anglo-saxon de Kate : « Mon pauvre Simon, tu es encore saoule (…) Je fais ma job ! ». Dans ce roman aux nombreux aller-retour entre le passé et le présent, l’auteur convoque les théories scientifiques du biologiste Ruppert Sekdrake avec, entre autres, l’histoire des singes observés en 1952 par des chercheurs, celle de la petite mésange bleue surveillée chaque matin en 1935 par le vieux William Shelden. Comme Simon, le lecteur, si ce n’était déjà le cas, comprend qu’il constitue un tout avec l’univers.

   Sans faire une œuvre militante, le narrateur dénonce les atteintes portées à l’être humain, à la nature, il critique le colonialisme (« le colon envahisseur ne répond qu’aux seules notions de possession et de profits ».), l’égoïsme, le matérialisme, la recherche insatiable du rendement des sociétés occidentales : « Partout dans cette partie du monde où s’avançaient des terres difficiles, des paysages austères encore sauvages et isolés, le même constat alarmant se dressait : des hommes exterminaient des hommes. Silencieusement, insidieusement. Le génocides était en route ». Avec Simon, symbole de l'humain aveugle et aveuglé qui recouvre enfin la vue,  le lecteur espère que l’Homme va changer pour le respect de la Vie de ses enfants, petits enfants, pour celle de la planète. « Mais combien te temps faudra-t-il attendre encore pour que les hommes changent et que tous finissent pas basculer vers l’aube d’une humanité meilleure ? »

 

Du même auteur : Fernand. Un arc en ciel sous la lune.
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2015/05/02/fernand-un-arc-en-ciel-sous-la-5614798.html

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21 décembre 2015

La liste de Fannet

 

La Liste de Fannet     
Jacques Koskas 
Editions Vivaces (2015)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   image liste.jpgC’est avec plaisir que le lecteur retrouve le commandant de police Hippolyte Mangin et son psychanalyste le docteur Noiraud dans La Liste de Fannet de Jacques Koskas. Identique à lui-même, affublé des mêmes tics (Il « triture sa boucle d’oreille », « masse son crâne lisse », « Mangin se frotte le crâne d’une main, l’autre triturant l’anneau pendant à son oreille »), Hippolyte Mangin n’a pas tellement changé depuis son enquête dans 18 rue du Parc (1). Il « est toujours glabre de la tête aux pieds », « son système pileux a (yant) grillé comme un arbre » suite au départ d’Emma et de la petite Chloé. Après avoir passé une année dans une clinique psychiatrique et tenté difficilement de se réinsérer dans la vie sociale, les événements vont l’obliger à sortir de sa tanière et à réintégrer son poste au commissariat.

   En effet, une série de crimes se succèdent subitement : plusieurs femmes d’une quarantaine d’années, de classes sociales différentes sont tuées, puis « déshabillée (s), placée(s) en position foetale, coiffé (es) avec soin ». Mangin, secondé par « la lieutenante Marithé Lesourd », adepte d’anagrammes, « son sport favori » et caractérisée par ses « plus-ou-moins-cent-kilos-selon-les-jours », doit trouver le plus rapidement possible l’auteur de ces crimes.

   Dans La Liste de Fannet, la distance entre le roman dit classique et le roman policier n’existe plus. Nous sommes loin de la paralittérature manichéenne d’une société scindée entre les bons et les méchants. Le roman de Jacques Koskas est une œuvre littéraire exigeante malgré la simplicité de sa lecture. L’écrivain brosse les portraits de ses personnages, dotés d’une dense personnalité, à traits précis. La structure narrative polyphonique ; avec les fragments du journal de Fannet, l’enregistrement du témoignage de Momo, le professeur d’histoire qui a sombré dans la clochardisation après son divorce, les pensées, les perceptions de Mangin, les focalisations internes, l’alternance du présent et du passé ; permet d’appréhender la réalité sibylline des êtres et de la société dans laquelle ils évoluent et confronte le lecteur aux implicites, aux non-dits. Les crimes renvoient chacun à ses interrogations intimes, à ses questionnements, à ses remises en question. Les personnages sont partagés entre l’horreur indicible devant une violence inimaginable et la tentative de compréhension. Déchiffrer les messages du criminel favorise la confrontation de Mangin avec ses propres souvenirs, son propre passé refoulé depuis de nombreuses années : « Mangin songe à la conversation qu’il a eue avec Noiraud. Le souvenir inopiné de sa sœur lui a fait l’effet d’un coup de massue. Par quel chemin tortueux en est-il arrivé à la relier à Chloé ? ». Le passé de chacun révèle son présent  comme l’indique le docteur Noiraud : « Questionnez votre enfance, votre présent y est écrit ». Derrière les crimes, la psychologie complexe des êtres humains surgit. Le docteur Noiraud, persona du narrateur, les décrypte, les explique, explorant les méandres de la conscience et de l’inconscient. Il illustre le problème de la somatisation à travers le personnage de Mangin : « Chez Mangin, la pelade remplit son office : exhiber la douleur, refuser qu’on y touche et mettre le monde à distance », la « compulsion de répétition » à travers Fannet. Le narrateur montre comment Mangin surmonte progressivement ses traumatismes et accède enfin à la guérison : « Hyppolyte Mangin effleure, du bout des doigts, la plaque rugueuse, apparue, cette nuit, à la pointe du menton, à l’endroit précis où ses premiers poils de barbe avaient poussé, à l’âge de… Il ne sait plus ».
   Le roman de Jacques Koskas se fonde sur les apports des sciences humaines. La fiction littéraire dialogue avec la psychanalyse, la sociologie. L’intrigue subtilement menée, semée d’indices ingénieux, emporte le lecteur dans un suspens haletant parsemé de clins d’œil humoristiques, (« -Est-ce que je mange quand même, parce que, pour moi, c’est l’heure, si je ne veux pas faire une hypo./ -Hippo ? Lesourd ! Pas de familiarités, je vous prie ! - Hypoglycémie, monsieur, hypoglycémie » ou « Il serait capable de bazarder son attirail sur son lit d’hôpital, et de nous rejoindre à cheval sur sa bouteille d’oxygène ! »), d’émotions avec la référence à la Shoah (« le 16 juillet 1942, jour de la rafle du vel-d’hiv. J’avais à peine quatre ans. La concierge m’avait caché dans une poubelle. Au bout d’un moment, le couvercle s’est soulevé. Le visage d’un policier s’est penché vers moi. Puis le couvercle s’est refermé… »), de poésie, ( « Dame Déprime, qui jouait l’endormie, ouvre un œil. Avec la souplesse d’un serpent hypnotisant sa proie, elle commence à déployer sa mélancolie sombre, effaçant toute couleur au monde »).

   Jacques Koskas renouvelle le genre du roman policier en brouillant savamment les pistes et en superposant diverses intrigues fortes en émotions, en humour noir et en tensions.

 

( 1) Du même auteur :
Koskas Jacques
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2014/10/29/18-rue-du-parc.html

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03 décembre 2015

République-Bastille

 

République-Bastille
Melpo Axioti      
Editions de la Différence (2015)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image melpo.jpgRésistante grecque, militante au sein du Front de libération nationale, Melpo Axioti, expulsée de Grèce, arrive en France en mars 1947. Durant son séjour à Paris, elle choisit d’écrire en français un roman République-Bastille, au titre symbolisant la liberté, la Révolution française et aussi le nom d’une ligne d’autobus. Arrêtée et extradée vers l’Allemagne de l’Est trois ans et demi après son installation dans l’hexagone, elle n’a pas le temps de retravailler, comme le prouvent quelques maladresses syntaxiques, son manuscrit et de le faire publier. Fort heureusement, ce texte n’a pas disparu et les Editions de la Différence l’ont édité.

   Dans un récit à la troisième personne du singulier, en constante focalisation interne, Melpo Axioti donne à voir, à ressentir, à partager le vécu, les émotions, les souvenirs, les réflexions de Lisa, son double à de nombreux égards. Le lecteur suit les déambulations de la jeune femme dans les rues de Paris, métaphore de la France. Il observe, comme elle, la ville avec un regard neuf et étonné : « Aïe ! Quelles grandes maisons ! Jusqu’au ciel ! ». La jeune femme s’approprie progressivement Paris, centre de la mode, de la culture où souffle un vent de liberté, lieu éternellement aimé, inoubliable, gravé au plus profond des êtres : « Paris, ce n’était pas seulement un magazine de mode. Paris c’est un tatouage, un tatouage gravé sur les mamelles du cœur, d’où il ne s’en va plus. » D’emblée, cette femme curieuse, ouverte, s’adapte à sa nouvelle vie : « Lisa avait appris à Paris à manger du cheval, à apporter un bouquet de fleurs quand elle allait chez quelqu’un et elle avait connu aussi ‘la baguette’. (…) Oui, on a toujours à apprendre dans un pays étranger (…) ». Dès son arrivée, Lisa établit des comparaisons entre Paris et Athènes, sa vie présente et sa vie passée : « Lisa, toujours sur le trottoir, établit des comparaisons maintenant. Déjà. Déjà il y a en elle un passé qui, très lentement, s’éloigne et un temps présent qui est né. ». Le passé et le présent se tricotent intimement, le présent faisant surgir le passé à l’occasion d’une émotion, d’une sensation, d’une vision. En effet, les souvenirs sombres ou lumineux hantent régulièrement ses pensées : souvenirs de son enfance, de sa famille, (« Et Lisa se souvient de nouveau de tante Julia »), de la misère, de l’horreur de la famine à Athènes pendant l’hiver 1940, la mort émouvante du petit Pierre, squelettique, qui « n’avait plus rien à manger (...). Mais un jour sa mère se réveille et regarde son enfant qui avait grossi brusquement pendant la dernière nuit ; il avait fait de ces petites joues et de ces cuisses rondes, que c’était à ne pas y croire. Il était beau comme un ange ! Mais il est mort quelques heures après...il s’était enflé (...) c’était à ne pas croire qu’on grossisse par la famine », de ses amies, Sophie, Maro, Anna, tuées pendant la Résistance : « Lorsqu’un jour Sophie mourut, pendant la dernière guerre, c’est-à-dire quand les salauds l’eurent tuée (...) ou « « C’est pour cela que j’ai été fusillée, moi, et quelques millions encore d’autres… » s’exclame Maro dans un cauchemar de Lisa ), de son propre passé de femme et de résistante, de ses amours présentées de façon audacieuse et sobre avec son instituteur, avec Jean, son mari, tué pendant la guerre, avec d’autres hommes.

   Cette jeune femme qui « port ( e ) en elle la peur de la police », évocation de la police politique grecque, dit, par antiphrase, la violence de son pays martyrisé, en évoquant les rues paisibles de Paris, « La police ne se trouvait pas là, dans la rue, à tirer sur la foule. Des cadavres n’étaient pas à traîner par terre. Des mains n’étaient pas rouges, badigeonnées de sang ». Elle utilise toujours le détour pour parler d’elle, de son passé, de son pays. Elle enchâsse dans son récit l’histoire d’un pêcheur, Barba-Lourentzo, qui « a l’air d’être un conte, mais (qui) est une histoire vraie »  racontant le sort tragique de naufragés engloutis par la mer et la vanité des biens matériels : « Ah, dit la mer, c’est des bijoux ; et on dit que c’est très important pour les habitants de la terre ; mais nous, ici, nous n’en voulons pas ; ils sont si lourds, ils ne bougent pas ; et moi pour ma part, de tous les naufragés, je préfère toujours l’homme (…) ». La narratrice dit de façon détournée la tragédie de son passé. L’acuité et la force des souvenirs et de leurs images, allégories de son vécu, l’emportent souvent sur la réalité présente.

   République-Bastille n’est pas seulement le témoignage d’une conscience individuelle et implicitement de tout un peuple, c’est aussi une œuvre littéraire originale, novatrice et poétique. Nous suivons comme chez Virginia Woolf, Nathalie Sarraute …, le flux de conscience du personnage, sa complexité psychique concrétisés par les alternances souvent sans transition entre le présent et le passé, des phrases inachevées… De nombreuses comparaisons concrètes et des métaphores animalisent les objets : « L’autobus est pressé. Comme un mulet il se cabre, il saute sur son derrière, il renifle, il saute encore, il s’élance, puis il s’en va », des phénomènes physiques : « la lumière qui louchait », personnifient des fleurs, « Mais les fleurs même meurent bien vite dans les vapeurs de l’encens, la fumée, le froid, et on ne retrouve, chaque lendemain, que leurs petits squelettes. », animalise l’humain : « les battements de son coeur, qui s’était mis à battre, à mesure que l’heure approchait, comme le coeur d’un petit passereau qu’on a pris dans le creux de la main ».  L’écriture souvent poétique apporte une note de lumière à cet univers sombre, peint le réel en couleurs dorées, tendres, chaudes, teintées d’espoir : « Elle rentrait ce soir, chez elle, avec le printemps dans ses cheveux blonds », « c’était peut-être les premiers rayons de l’année et les maisons, qui n’aiment pas ça, se couvraient le visage d’une mantille : cette mantille qui traînait sur des nuances perplexes pour aboutir toujours enfin au vermillon ». Elle fait « entendre les sons » : « Eins, zwei, drei ! » - Prague / «Eins, zwei, drei ! »  - Varsovie./  Eins, zwei, drei ! « Champ-de-Mars (…) ». Chez Melpo Axioti le réel est bercé par une véritable musique verbale émouvante mais dépourvue de pathos.       
   Melpo Axioti a réussi à écrire le livre dont rêvait Lisa : « Il faudrait qu’on écrive un livre où toutes les choses puissent être contenues : où l’on puisse voir et entendre en même temps. Et sentir. Comme ça se fait dans la vie. Entendre les sons ; voir les couleurs : sentir la douleur et la joie ; voir le sang quand il coule ; le voir quand il sort d’une bouche et qu’il laisse alors le corps vide comme une calebasse sèche ; entendre le son du chant, du chant des déportés, et la cadence de leurs pas quand ils s’en vont vers une route qui n’a pas de retour (…) »

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07 novembre 2015

La Liqueur d'aloès

 

La Liqueur d’aloès   
Jocelyne Laâbi   
Editions de la Différence (2015)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image liqueur.jpgJocelyne Laâbi, l’épouse du poète et défenseur des droits de l’Homme Abdellatif Laâbi, écrit avec le filtre du temps et de la distance dans La Liqueur d’aloès le récit de sa vie, de ses luttes, de son amour pour « son » pays, le Maroc (« C’est mon pays ») emporté par le colonialisme d’abord puis par les violents troubles politiques et sociaux des années 1970 dus à la dictature royale. Au récit à la troisième personne de son enfance à Lyon puis au Maroc succède le discours à la première personne de l’adulte, qui a combattu pour défendre les prisonniers politiques enfermés, torturés dans les sinistres geôles marocaines. Dans ce récit s’intercalent des lettres écrites par la narratrice à son géniteur décédé, à son mari prisonnier, des lettres de ses enfants souffrant de la séparation d’avec leur père. Le point de vue de l’adulte remplace celui, innocent et parfois naïf, (à propos des bidonvilles : « Elle avait essayé d’imaginer une maison dans un bidon. Rien à faire ») de la petite Jocelyne.

   La fillette aux ongles rongés enduits de liqueur d’aloès, (« Doux-amer de ce mot ») vit à Lyon auprès de son père, Louis, homme pétri de préjugés, son dieu, cependant, qu’elle admire, de sa mère, Marcelle, longtemps silencieuse et discrète, et de son frère Robert. Puis la famille s’installe au Maroc, pays lumineux, esthétique, poétique aux yeux de l’enfant éblouie : « Volubilis et ses ruines romaines / Une journée de merveille absolue. Elle en dégustait chaque minute, car chaque minute la haussait d’un degré dans l’ivresse. Cela commençait avec les agaves qui bordaient la route (...) Les aloès étaient beaux, grands verts et brillants, ils jaillissaient de l’aridité de la terre et semblaient s’en nourrir ». Jocelyne aime ce pays aux nombreux contrastes, sa population chaleureuse, généreuse, accueillante : « Là je me suis forgé une conscience, là j’ai appris le refus. Parce que son odeur, le volubilis, les jacarandas le long des remparts rouges. Le chergui suffocant et la pureté trompeuse de son ciel. Parce que la simplicité de ses hommes, la chaleur de ses femmes (…) » Son point de vue se superpose à celui de son père. Pour elle, au début, les clichés et les préjugés racistes de Louis (« Les Arabes (...) sournois, menteurs, voleurs – ‘et cossards’ ») sont la norme. Aveuglée par l’amour qu’elle porte à son père et par sa jeunesse, elle ne se pose pas de questions. Puis progressivement elle découvre le réel et le vrai visage de son père : « Son dieu de petite fille s’effritait sous ses yeux comme s’il se griffait lui-même pour détruire par pans entiers la statue qu’elle avait édifiée de ses mains et qui ne ressemblait plus à son père ». Le doute s’installe. Elle prend conscience de sa chance d’avoir vécu au Maroc : « Que serait-il advenu de moi si nous étions restés à Lyon, si je n’avais connu ni Juifs ni Arabes ? Peut-être t’aurais-je cru sur parole ». A la faveur de sa situation, elle comprend que les clichés sur les Arabes et les Juifs s’inscrivent dans un discours absurde. Puis son amour pour un Marocain l’embarque dans l’aventure de son pays, la lutte délicate, dangereuse pour la liberté, la justice et la démocratie après des années d’espoir, d’enthousiasme et de bonheur : « Bouillonnantes, passionnantes, années soixante. Rabat rêvait au rythme de ses étudiants qui animaient les terrasses des cafés de leurs conversations ardentes. Garçons et filles mêlés, Marocains, juifs, musulmans, Français de toutes confessions ou sans aucune, confondus dans une même ferveur (…) ».

   La Liqueur d’aloès se caractérise par sa dimension autobiographique, littéraire avec ses nombreuses descriptions visuelles, olfactives, auditives, mais aussi sociale et historique : à la posture colonialiste au regard hautain et supérieur qui s’imaginait prétentieusement indispensable succède la vision du Maroc indépendant (« Si le Maroc était indépendant désormais, rien ne semblait avoir changé – les ascenseurs marchaient toujours - » souligne avec humour la narratrice), puis celle de la dictature du régime politique élément catalyseur de l’immense solidarité des opposants intellectuels et de leurs familles.  Dans cet ouvrage émouvant à l’écriture dense, poétique, lyrique, où passé et présent alternent, le lecteur découvre l’histoire du Maroc des années coloniales et post-coloniales et l’amour de la narratrice pour ce pays « aux senteurs mêlées de marée, de menthe et gorgées de fruits ». La Liqueur d’aloès est le magnifique témoignage d’une femme qui connaît le Maroc de l’intérieur. Dans cet ouvrage, le lecteur ne sombre pas dans l’exotisme, dans la surface clinquante de l’Ailleurs, il s’ouvre à l’Autre, à sa culture, en un mot à l’altérité.

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22 octobre 2015

Hors jeu

HORS JEU

Enzo Cormann / Philippe Delaigue

Distribution :

Texte :  Enzo Cormann       
Mise en scène : Philippe Delaigue 
Création sonore et musicale :  Philippe Gordiani     
Collaboration artistique : Sabrina Perret
Lumière et scénographie : Sébastien Marc    
Costumes :  Arriane Sterp   
Avec Enzo Cormann et les voix deLaurence Besson, Magali Bonat, Gilles   Fisseau, Sabrina Perret, Alexia Chandon-Piazza, Philippe Delaigue, Jean Philippe.           

 

(Par Fabien quintavalle)

 

 Image hors jeu.jpg    « En me radiant vous m'avez effacé de la société des hommes ». Telle est l'accusation fondamentale de l'ex ingénieur Smec contre sa manager du « jobstore » dans la pièce Hors jeu  d’ Enzo Cormann.

 

    D'outre tombe, se réincarne vigoureusement devant nous la mémoire du parcours de vie de ce chômeur de cinquante cinq ans.

 

    Seul perdu dans l'obscurité de la scène, furieux à en perdre la raison, l’ingénieur Smec refuse de se soumettre, alors il questionne, argumente, conteste, proteste,  craque, se reprend, hélas toujours vainement.

    Confronté au jargon impitoyable de madame la manager, invisible voix numérique dictant les procédures à suivre de la façon la plus policée et inhumaine qui soit,  le combat semble perdu d'avance.

    Chair à canon d'hier, chair à chômage d'aujourd'hui, nul là où il est ne se sent coupable, et pourtant Smec  lancera plus tard à sa manager : « vous n’êtes pas en guerre contre moi à titre personnel, mais la guerre économique et sociale fait rage chère madame ».

        Mu par  sa colère, débordé de haine devant  tant d'injustices,  devant  la folie d'un système qui efface la personne,  Smec répond alors par la folie d'un homme resingularisé.  Soudain il  se lève contre ce système qui l'opprime.  Le voila sorti du rang,  Adieu « employabilité », bilan de compétences, coaching, et autres formations humiliantes…

       Pour celui qui subissait, la mascarade est finie, le temps est venu d'agir radicalement.  A ceux qui lui reprocheraient de perdre la raison,  il rétorquera : « N'importe quel article du règlement du Jobstore est plus cinglé qu'une prise d'otages . »

        Hors jeu, hors cadre, hors société, hors couple, hors photo de groupes, c'est le sentiment de la disparition de soi qui prédomine, et, pour exister à nouveau, le recours à la violence n'est plus un choix, mais devient une nécessité à la survie de son identité. « Je commet le pire, mais je le signe en mon nom ». clame t-il !

        Puis comme un ultime fracas advient la violence cinématographique d'une prise d'otages, de la fiction à la réalité,  le pas est franchi, l'irrémédiable sur le point d'être commis… « je suis le film et le film me dévore », réalise- t -il impuissant .

        La colère et le chaos s'empare de l'espace scénique, habilement rendu par une explosion electro acoustique, ainsi que les flash lumineux agressifs des néons blancs.

        Si l'ingénieur Smec est à nouveau quelqu'un à travers son acte de désespoir, il n'échappera pas pour autant à son destin tragique.

          Mais il aura vécu, sous nos yeux et nos oreilles de spectateur embarqué, interrogeant nos consciences dans toute la pluralité et la richesse de son expression, victime et bourreau, vivant et mort, actuel et intemporel.

        Dans ce drame « poélitique », nous en resterons les témoins abasourdis,  Mr Smec vieil homme aigri et peu aimable, s'est bel et bien levé. Légitime pour les uns, inadmissible pour les autres,

         Il s'est levé seul, puis s'est effondré, encore seul, comme un représentant sacrifié, de millions d'anonymes suppliciés.

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21 octobre 2015

Octobre

Octobre
Sandra Bessière 
Cristina Sitja Rubio     
Editions Notari (2015) 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   image octobre.jpg Tout d’abord, ouvrez à plat l’ouvrage  Octobre de Sandra Bessière et de Cristina Sitja Rubio afin d’observer la couverture et la quatrième de couverture : un tableau aux rousses couleurs automnales, aux feuilles d’arbres tourbillonnantes s’offre à vous. Et derrière ce maelstrom coloré s’esquissent, bleutés, un masque aux yeux ronds étonnés et une main. Ensuite demandez vous qui est cet étrange personnage.  C’est Octobre personnifié : « Chaque matin d’automne, quand le jour arrive doucement sur la pointe des pieds, Octobre se lève, boit une tasse de thé avec un nuage de lait et mange deux tartines. » La métaphore, « nuage de lait », à prendre au sens propre, devient réalité. Figures de style et réel s’imbriquent : « il enfile (…) son pantalon de brouillard, une épaisse écharpe en laine et son manteau de neige ».

    « Puis arrive l’hiver », Octobre se repose avant de partir en vacances au printemps et en été. Les saisons se succèdent, répétition de phénomènes naturels comptant parfois des accrocs comme « l’été indien ». Le temps, concept, mystère existentiel, est concrétisé, visible, mesurable dans Octobre. Le temps qui passe et mène inexorablement à la mort est vécu dans ce livre de façon positive, joyeuse pour l’enfant qui s’ouvre à l’existence et la découvre avec des yeux innocents et émerveillés. Le temps est alors perçu comme un cadre sécurisant, se renouvelant périodiquement.

    Les couleurs chaudes et agréables, les croquis réalistes, les aquarelles aux tons riants, les traits fins de certains dessins matérialisent une notion abstraite, subjective en montrant qu’il est possible de  la « maîtriser ». Comme toujours, les Editions Notari tricotent le ludique et le philosophique en abordant des thèmes humains universels. Lire Octobre permettra aux enfants de rêver, de se distraire  et de donner du sens à leur vie.

16 octobre 2015

Journet de l'An II

Journet de l’An II      
Serge Bouchet de Fareins.  
2e édition revue et augmentée    
Edition L’Harmattan (2014)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Image Journet.jpgC’est en 1982 que Serge Bouchet de Fareins découvre dans le cimetière de Villemotier,  dans l’Ain,  le mausolée du chef de bataillon  Claude Journet, « choisi comme sous-lieutenant, le jour même de son enrôlement, au 10e Bataillon de volontaire de l’Ain, le 26 septembre 1793 ». A partir de cette découverte,  suivie   de nombreuses recherches historiques,  de visites de musées, de lectures de documents de l’époque, une amitié et une affection respectueuses  se nouent entre le narrateur et ce héros inconnu des habitants de sa région. Serge Bouchet de Fareinsqui nous explique  sa stupéfaction de « lire, gravés dans la pierre, les noms prestigieux d’Arcole, Iéna, Eylau et d’autres encore »  et de constater « que le héros qui reposait là était désormais inconnu de ses concitoyens » donne vie à  ce personnage méconnu, humble, fidèle à l’empereur dans son ouvrageJournet de l’An II,  tout à la fois  roman historique,   biographie légèrement romancée,  récit documentaire vivant, alerte.

    En effet, dans ce livre où les genres se tricotent, les  descriptions des personnages, des lieux, de la guerre sont précises et réalistes (« d’un côté, les uniformes chamarrés – bleus ou blancs selon que l’on appartient au camp français ou piémontais -  le piaffement  des chevaux, le grincement des essieux des équipages, les cris, le cliquetis et les reflets des fusils et des lames ; de l’autre, le chant de la petite rivière dont les hautes eaux empiètent sur la rive, l’herbe tendre, renouvelée après un long hiver »), parfois poétiques (« sous le soleil couchant , les blés sont plus roux plus que blonds, telle la chevelure d’une déesse de la guerre ») et lyriques (« Alors le malheureux, sentant sa mort prochaine, appelle sa mère : ses pleurs, tels ceux d’un jeune cerf blessé, couvrent sinistrement les bruissement de la nature alanguie »). Certains  dialogues aux  tournures populaires, familières,  à la syntaxe désarticulée ancrent le récit dans l’univers paysan du XVIIIe  et du XIXe siècle : « - On est allé fricoter : ces saloperies de poulets nous ont bien fait courir, éructe Larrivée entre deux hoquets ... Foutaient le camp de tous les côtés ! ». L’auteur mêle le registre épique en évoquant les batailles farouches et sanglantes (« celle-ci (…) telle une hydre à qui repousseraient deux têtes alors qu’on vient à peine de lui en trancher une. Jamais, depuis le Portugal, Journet et son capitaine n’ont vécu pareille apocalypse ») et le registre réaliste en retraçant la vie de villages, des scènes de l’existence quotidienne, en décrivant avec une précision scrupuleuse les vêtements, les armes des grognards.  Le récit se fait parfois discours lorsque le narrateur emporté par la passion s’implique dans l’Histoire, utilisant le pronom personnel « nous »,  s’englobant ainsi dans la mêlée  : « Par deux fois, nous manquons l’emporter, par deux fois l’ennemi, à deux doigts de nous céder la victoire, voit ses renfort le tirer d’affaire. Les nôtres sont exténués, découragés, lorsque la nuit interrompt l’affrontement ». La voix des soldats de l’An II morts au combat et celle du narrateur s’imbriquent. Par son récit et ses descriptions, le conteur rend hommage aux victimes de ces guerres terribles qui ont secoué l’Europe à l’époque de Bonaparte puis de Napoléon, à ces hommes souvent simples mais admirables de courage, de loyauté à l’égard de leur hiérarchie, de leur pays. Ces hommes qui ont subi l’horreur de la violence (« un officier français a été cloué contre la porte de l’église, nu, mutilé ; là, deux grenadiers sont découverts, suspendus à des crochets de boucherie, saignés comme des porcs »), du froid, de l’épuisement lors d’interminables marches dans la neige.  Il célèbre le mythe de Napoléon (« Napoléon est invincible, voyons ! »), le petit caporal devenu un grand homme admiré, aimé de ses troupes : « Jusqu’ou n’irait-on pas, entraîné par ce chef exceptionnel ! ». Il dénonce l’injustice sociale (« Les jeunes gens aisés, eux, échappaient à la conscription grâce aux Compagnies d’assurances », « la vie n’est guère facile pour les demi-soldes (..)  qui « sont fréquemment l’objet d’humiliation et tracasseries de la part des services de police »),  le rôle inquisiteur joué par la police politique après la cruelle défaite  subie par l’armée napoléonienne, les réunions d’anciens interdites sous la Restauration. Mais surtout, il donne vie et souffle à Claude Journet, soldat puis époux d’Angélique Perret et enfin  maire juste, « homme de progrès », une fois l’armée quittée. Cet homme « archétype » des officiers napoléoniens qui n’était qu’un simple nom sur un monument acquiert un corps, une voix, des pensées, un ressenti dans l’ouvrage de Serge Bouchet de Fareins.

    Outre le récit vivant et réaliste de cette sombre période, des dessins, des croquis de la main de l’auteur, des photographies de la maison natale de Claude Journet, de la fontaine dite « Cancalon » à Coligny, des peintures sur porcelaine comme celle d’un Soldat de l’An II, une gravure de Philipoteaux permettent au lecteur de mieux se représenter l’époque racontée. Au témoignage écrit s’ajoute le témoignage visuel. Outre l’enjeu esthétique, cette capture du réel permet de donner encore davantage de véracité au texte.

    Dans un ouvrage destiné aussi bien aux historiens qu’aux néophytes, Serge Bouchet de Fareins porte témoignage avec brio d’un homme dévoué, désintéressé, méritant d’être connu et immortalisé.  Il fait aussi revivre des pages d’histoire lointaines paradoxalement intensément actuelles. La violence insoutenable, « le cauchemar dantesque » des guerres, des exactions, des carnages décrits existent toujours et sont malheureusement toujours les mêmes. La technologie évolue mais l’être humain – des exceptions nombreuses existent fort heureusement - ne change pas.  Il serait souhaitable de ne pas oublier  qu’on ne nous a « point donné un cœur pour nous haïr, et des mains pour nous égorger » (Voltaire).

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27 septembre 2015

Belle époque

Belle époque    
Zabeth Ross      
Traduit de l’anglais par Madeleine Nasalik     
Editions Robert Laffont (2013)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Image belle époque.jpgZola, point d’intersection du XIXe siècle scindé en deux phases : la première optimiste et confiante dans le Progrès, la seconde pessimiste et spleenétique, n’est pas seulement l’auteur des Rougon-Macquart,il a aussi rédigé des contes, des nouvelles et de nombreuses publications dans la presse. Il a entre autres écrit Les Repoussoirs, nouvelle que Zabeth Ross reprend à sa façon dans Belle époque.  En effet elle s’inspire du thème zolien et donne au court texte de l’écrivain un souffle plus ample à la faveur de sa réécriture.

    Zabeth Ross plonge le lecteur dans le Paris de la Troisième République, à la veille de l’Exposition universelle, à l’époque de l’édification de la Tour Eiffel, (« La Tour d’Eiffel, encore en construction, se projette dans le ciel »),  objet de contestation de la part de nombreux artistes et évidemment des personnages du roman, reflets de la réalité : « La Tour d’Eiffel est une parfaite abomination ».  Dans Belle époque, Zabeth Ross raconte l’expérience humiliante vécue par Maude Pichon, une jeune fille de seize ans, ayant fui sa Bretagne natale  afin d’échapper à  « une vie monotone à la campagne » et  à un mariage forcé  avec « M. Thierry, le boucher du village », un homme âgé et rebutant. Le seul métier s’offrant à elle est celui de repoussoir. En effet, « les jeunes femmes vêtues en paysanne et débarquées de leur province ne peuvent prétendre à vendre des toilettes à la dernière mode ou des pâtisseries semblables à des bijoux ». Maude Pichon, comme tant d’autres jeunes femmes pauvres et laides, devient donc  un faire-valoir, « près d’un joyau issu du  grand monde ». Dans la société superficielle et hiérarchisée de la Troisième République, seuls l’apparence,  l’argent, la réussite sociale comptent. Le mariage se réduit à une transaction. Les jeunes filles de « bonne famille » doivent,  dès qu’elles « font leurs débuts » dans les bals,   séduire un mari nanti.

    Dans ce roman à la première personne, le lecteur perçoit  le ressenti, la révolte mais aussi l’évolution psychologique, intellectuelle,  sociale  de Maude. Il discerne le regard réducteur que Durandeau, le fondateur de « l’agence de location de femmes laides » et   les bourgeois  assignent aux femmes  soi disant disgracieuses et à la jeune provinciale, regard que progressivement cette dernière  va refuser comprenant que les critères de beauté sont subjectifs,  que la beauté intérieure est beaucoup plus importante mais qu’il faut  être capable de l’appréhender :  « J’ai compris une chose qui restera gravée dans ma mémoire : ce qui m’intéresse, c’est immortaliser  une certaine forme de beauté (…) une beauté éphémère, la beauté d’une âme, d’une vie intérieure qui se révèle par instants, fugitive, fugace, à ceux qui savent regarder ».

    Ce roman, comme la nouvelle de Zola,  est une critique de la bourgeoisie de la fin du XIXe siècle, mais aussi  de notre société fondée sur les apparences, pour laquelle l’avoir compte davantage que l’être. Bonne lectrice de Zola, Zabeth Ross  emprunte aussi à l’écrivain naturaliste quelques procédés. Comme chacun le sait, l’homme est animalisé chez Zola.  Philippe Bonnefils n’écrit-il pas dans « Le Bestiaire d’Emile Zola » ( Lecture de Zola), «  (…) la fonction sociale perd ses qualités distinctives si on la soumet à l’épreuve du bestiaire. De bas en haut, la société offre le spectacle d’une désolante uniformité » ? Avec humour, Zabeth Ross animalise les différents personnages. Elle transforme  M. Durandeau en chien : « M. Durandeau trottine de l’une à l’autre sur ses petites pattes, à la façon d’un épagneul qui aimerait attirer l’attention de sa maîtresse », le regard de Maude est qualifié de « bovin », Agnès, Brigitte et Clémence « font penser à (des) poules ». Les exemples pourraient être multipliés. Le lecteur ne peut que regretter de lire une traduction aussi aboutie soit-elle. Rien ne vaut l’analyse d’une écriture dans sa langue d’origine.

    L’influencezolienne agrémentée d’une pincée d’optimisme à la fin de   Belle époque  a contribué à la naissance d’un ouvrage  plaisant et émouvant,   bonne critique d’une société  valorisant l’argent et les apparences,  excellente réflexion sur le regard que les êtres portent sur le monde et sur l’Autre.       

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23 septembre 2015

Margot d’Anvers

Margot d’Anvers
Jean-Claude Van Rijckeghem
Pat Van Beirs
Mijade editions (2015)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

   Image Margot.jpg Margot d’Anvers de  Jean-Claude Van Rijckeghem  et de Pat Van Beirs tisse les milliers de fils qui constituent la trame complexe de destinées humaines à Anvers, « la perle du Nord, le carrefour de toutes les nations »,   dont les habitants pour la plupart calvinistes « haïssent le roi d’Espagne. Ses soldats occup (ant ) les sud des Pays-Bas » et à Séville, la « prospère » et « opulente » ville  catholique espagnole, « la vraie capitale de l’Espagne et du monde »..

     Le roman de Jean-Claude Van Rijckeghem et de Pat Van Beirs confronte le lecteur aux violentes luttes politico-religieuses qui sévirent au Pays-Bas dans les années 1580 : « on m’a enfermée dans un couvent à Anvers. Toutes les statues ont été volées ou brisées en morceaux par les protestants. » Il donne à voir une réalité historique, sociale, religieuse précise et surtout il permet de suivre le parcours de Margot, « un petit bout de chou » abandonné à cinq ans, déposé  au « foyer des innocentes »,  « un orphelinat pour filles », acheté à quatorze ans par Piet le Noir,  un apothicaire ambulant. Margot, jetée très tôt dans les bras d’une impitoyable existence connaît la misère (« Un soir, je n’eus pratiquement plus rien à mettre dans le chaudron, sinon le rat que Matthieu venait d’attraper dans la cave, et les quelques betteraves que Karel avait volées dans un jardin », « Le plancher du grenier était si rongé par les vers qu’en tapant du pied, on y faisait des trous. Le toit de chaume et de poix laissait filtrer l’eau en cas de gros orages. Lorsqu’il pleuvait des cordes, la paille devenait tellement glissante que les souris  tombaient du plafond »), la sinistre prison, Le Sjarel, « royaume des damnés de la terre » où se pratiquent la torture,  le marquage au fer rouge… Elle   rencontre des aventures tout au long d’un itinéraire où elle fait son apprentissage de la vie, se forge un destin. Pour vaincre les difficultés auxquelles elle se heurte, elle ne pourra compter que sur son imagination, son intelligence, sa facilité à s’adapter à tous les hasards rencontrés sur son chemin. De « gueuse » méprisée, rejetée, elle évolue en  Ynès d’Almendraje, duchesse élégante et respectée : « Avant, dans mes habits de garçon, je passais inaperçue. Je n’étais qu’une ombre dans la foule. Aujourd’hui, je suis une jeune femme riche, vêtue d’un tapado et d’une cape, et tous semblent me suivre des yeux ». Elle devient momentanément celle qu’elle a enviée, « la demoiselle à la martre » accompagnée de sa duègne : « Je repense à cette autre dame de compagnie, la femme-baleine qui trottait derrière la fille à la fourrure de martre (…) Et voilà que j’ai, moi aussi, une dame de compagnie ! ».  Roman picaresque, roman de formation,    Margot d’Anvers est aussi un roman historique, sociologique, un roman d’espionnage, d’amour, d’action. Margot évolue à la faveur du temps qui passe, de l’expérience acquise au fil des événements, des revirements de situation successifs, du bonheur au malheur, du malheur au bonheur.      
    Margot d’Anvers   donne à voir et  à vivre le vécu de Margot à travers son regard, son ressenti présent et passé. Ce roman à la première personne qui mêle tous les genres, est doté de nombreux rebondissements, d’un  suspens haletant serti d’émotion,  d’humour (« Les menteurs finissent toujours dans les cuisines de l’enfer, doit-elle penser, dans la soupe brûlante de Lucifer.  Elle sent déjà le cuisinier infernal lui enfoncer la pointe de son trident dans le gras de la couenne pour vérifier si elle est cuite à point »), de poésie (« Derrière moi, il y a une femme aux boucles rousses. Le soleil luit sur son visage et m’empêche de le distinguer avec clarté. Une odeur de tabac  de pipe flotte autour de ses lèvres. Un parfum de  cannelle s’attache à ses doigts. Et son cou fleure  bon l’eau de rose »). Il est aussi une mise en miroir de la société du XXIe siècle engluée dans des rites et des dogmes. Les événements actuels ne sont pas inédits.  Le présent est la répétition du passé : les destructions de bâtiments, d’œuvres d’art, la violence, la torture, le port du foulard pour cacher les cheveux (« Pour la dernière fois, elles mettront un diadème et laisseront pendre leurs cheveux, avant de les faire disparaître à tout jamais sous un foulard ») ou le visage (« Le tapado est à la fois un voile et un foulard. Le foulard est habilement plié et dissimule les trois quarts de mon visage. Mon œil gauche est également couvert »), les flagellants du vendredi saint, frères des repentants du Proche Orient : « Viennent ensuite les flagellants, ces pénitents qui se flagellent le dos nus pour se faire pardonner leurs péchés », les délinquants repentis utilisés comme espions de  l’Etat, manipulés, soumis au chantage comme Margot obligée d’infiltrer des personnes aimées (« « Si tu m’aides et si j’arrive à récupérer les cartes, je déchirerai notre contrat et tu seras libre » alors que la marque au fer rouge restera,  indélébile, sur son corps), prisonniers de leur mission,  impuissants devant la force du pouvoir . Roman total, aux nombreux clins d’œil littéraires («  couché ici, avec tes deux trous rouges au côté droit », rappelle la chute du sonnet de Rimbaud, « le dormeur du Val », ou « quel gâchis la guerre », échos à «quelle connerie la guerre »  de Prévert), picturaux ( « un petit tableau montrant  trois paysans flamands qui se reposent  au soleil de midi après la moisson. Un paysan rit, un autre boit sa bière à même la cruche, un troisième dort allongé sur le dos » qui fait penser à une peinture de Bruegel),  Margot d’Anvers  est aussi un appel implicite à la tolérance. Margot ne dit-elle pas à la fin du roman ? : « Chacun a sa manière de prier » ? Ne symbolise-t-elle pas la réconciliation : « Les gens d’Anvers, qu’ils soient catholiques ou calviniste, verront ta venue comme un bon présage, comme un signe de Dieu ».  Margot d’Anvers, magnifique  ouvrage mêle le plaisir du texte et  de la lecture tout en incitant à la réflexion. Il serait logique en effet qu’au XXIe siècle, les religions monothéistes vivent en bonne harmonie et que chaque être humain, chaque Etat soit un artisan de paix.

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22 septembre 2015

Livre Clap

Livre clap
Madalena Matoso
Editions Notari (2015)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   image clap.jpg Livre clap de Madalena Matoso,  original ouvrage destiné aux enfants à partir de quatre ans, ne comporte paradoxalement  pas d’histoire. Il se contente au premier abord de donner à voir des personnages aux couleurs vives, franches et joyeuses, ressemblant aux figurines  lego : corps droits, visages ronds,  gros yeux étonnés, lignes courbes des bras.  Les planches se succédant  sans liens logiques entre elles peuvent être regardées indépendamment les unes des autres.

    Mais,  très vite, le lecteur observe que la planche de gauche et la planche de droite se répondent et l’introduisent  dans un univers de sons incitant au mouvement mimétique. Sur la page de gauche par exemple, un bonhomme moustachu lève le bras pour frapper à une porte. Sur la page de droite, une porte bleue sur laquelle est inscrit « toc, toc, toc ! » lui fait face. Sur une autre page,  se font face,  à gauche, un visage féminin, à droite un visage masculin et une onomatopée « smac smac », appelant au baiser. Livre clap est en effet fondé sur des onomatopées créatrices de toute une ambiance sonore qui incite au mouvement et entraine personnages et lecteurs comme dans la dernière page du fascicule dans un ballet dansant euphorique, espiègle  et festif.

    Ce petit ouvrage coloré qui ouvre à la différence avec ses personnages multiples,  blonds, bruns,  roux, chauves, roses, noirs, moustachus, imberbes s’adresse à tous les enfants : visuels, auditifs, kinesthésiques. Il les introduit dans l’univers magique de la lecture de façon ludique et facile.

23 août 2015

MONTRE MOI TON VISAGE

Montre moi ton visage     
Véronique Lévy 
Les Editions du Cerf (2015)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Image montre moi.jpgLire Montre moi ton visage de Véronique Lévy, c’est accéder dans les hauteurs éthérées et brûlantes de la foi, dans l’univers ineffable de l’Art. Dès la prise en mains du livre, la sublime et douce sculpture aux drapés souples et légers intitulée Véronique essuie le visage du Christ de la couverture glacée laisse entrevoir la dimension mystique nimbée de lumière, de grâce, de pureté et quasiment de sacré du récit autobiographique. Le rapport intime profond entre la narration et l’expérience  christique de la narratrice, « au nom très ancien, aristocratique, une des douze tribus d’Israël », vibre déjà, suave, ténu et cependant puissant.

    Véronique Lévy, jeune femme « née en banlieue parisienne dans une famille juive non pratiquante » raconte sa rencontre, dès sa plus tendre enfance, avec le christianisme. Elle plonge dans son passé, ses souvenirs les tissant au présent, faisant pénétrer le lecteur au cœur même de son questionnement, de ses doutes, « ruse du Malin », de sa foi intense, immense. Un courant invisible, « un fil de lumière », concrétion de l’Amour christique, circule entre elle et des êtres lumineux placés sur sa route – Incarnation, sa nourrice dont le prénom est  une promesse,  Coralie, son amie d’enfance aux« yeux mauves vibrants comme des vitraux », Indar, image du « Saint Suaire», Pierre-Marie Delfieux, « le fondateur des Fraternités monastiques de Jérusalem »… - qui l’emmènent à la rencontre du Christ, de Marie, des Saints.

     Après une vie mouvementée, instable « de dix-huit à vingt cinq ans », un état d’incomplétude, Véronique Lévy, dotée d’une sensibilité exacerbée, s’extrait d’un univers étourdissant, superficiel, faux, ennuyeux : « La ville bat, louche et fardée… paillettes, bars de nuit, déversoir étincelant pour rêves vérolés … ») sombre, mesquin, dépourvu d’espoir, « le réel se dresse mesquin, grincheux ».Progressivement,la jeune femme échappe à l’absurdité du quotidien, aux angoisses,  se libère des entraves du matérialisme, de la raison. Elle devient calice insondable absorbant l’essence de la divinité. Elle est l’Elue qui accepte et, en même temps, celle qui choisit (« C’est Jésus que je veux… »)  assumant pleinement son choix d’être chrétienne : « Je cours dans la ville, je crie mon amour. Je retourne dans les lieux du passé pour annoncer le jour de ma naissance ». Sa joie en Christ devient totale : « A cet instant, mon bonheur est absolu, sans ombre ; je suis saisie dans une plénitude si profonde, qu’il me semble habiter déjà le Royaume ».Par le baptême, elle accède à la Naissance : « En cette veillée pascale, la chrysalide va mourir, mon seigneur, le cocon va se déchirer et je m’élancerai vers le feu de Ton Cœur ». Elle comprend que sans l’amour du Christ, la vie n’est qu’illusion, mensonge. Elle s’immerge dans une vie brûlante d’amour, de confiance, dans une extase voluptueuse et spirituelle. Sa quête d’absolu transfigure sa vision du monde, de la vie, de la mort, « accouchement à rebrousse-temps ».Mourir, c’est naître au Christ et lui accorder toute sa confiance. Philippe, perdu pour les médecins, « Ne vous faites pas d’illusions… votre frère n’a aucune chance de s’en sortir », vivra parce qu’elle croit aux messages, aux signes divins, à la force des prières.

    Avec Véronique Lévy, femme mue par les signes, les songes, les clins d’œil divins, être perçant et percé par le regard du Très Haut,  ravagée du besoin d’exprimer l’inexprimable, le lecteur s’envole dans l’ineffable, la croyance, la foi, le mystère, l’Absolu. Il pénètre dans le monde de grâce et de lumière de la narratrice à la faveur de son témoignage, de son message, de ses dialogues d’âme à âme avec le Christ, avec Marie, de son écriture oxymorique  (« ses paroles sont du miel et du feu », « un regard brûlant de glace »), à la fois sensuelle et céleste, liant métaphores charnelles et métaphores virginales. Des extraits de psaumes, de prières, des poèmes tissés dans le fil du récit concrétisent l’extase voluptueuse et  spirituelle de la narratrice, l’immensité de l’Amour divin. La fulgurance des images, les synesthésies, les allitérations fluides et glissantes (« les voix s’élèvent, à l’assaut des voûtes neigeuses ; les vitraux virent (…) »), l’hyperesthésie donnent à ressentir, quasiment à voir, l’Invisible.  La parole pneumatique devient souffle divin, hymne à la vie (« Je suis le Dieu des vivants et non des morts »), berceuse apaisante. La religion n’est plus qu’une : « ‘O Vierge Marie, fille d’Israël, toi qui es la gloire de Jérusalem’ ;  cette antienne m’inscrit dans l’unité retrouvée d’une alliance ininterrompue ».Le judaïsme et le christianisme sont la continuité l’un de l’autre, tous deux unis par la Lumière divine : « Jésus n’abolit pas la Loi… Il accomplit la promesse de la Première Alliance. (…) Marie et Jésus sont juifs, issus d’une des douze tribus d’Israël, de la lignée de David. ». Les moines de l’église Saint-Gervais  ne prient-ils pas  et ne chantent-ils en hébreu ? : « Les moines entonnent le Shema Israël  puis le Notre Père en hébreu »

    Montre moi ton visage, ouvrage sublime, éblouissant, « au parfum de violette, de cannelle et fleur d’oranger »,  bouquet de lys et de roses, coloré de « pourpre », « d’azur et d’or », teintes royales et divines ,  pétri de poésie (« Le tambourin, la flûte et la cithare se lèvent : la délicatesse du cristal, le doux murmure de flocons de neige s’égrènent dans un ciel translucide, éclos au souffle d’une promesse inouïe (…) »), de foi, de mysticisme,immerge le lecteur dans un bain de sensibilité religieuse, l’initie au Mystère sacré. Le témoignage poignant, audacieux de Véronique Lévy donne tout son sens au mot « religion », « religare », relier, et prouve qu’avec la foi en Christ tout est possible.

    Montre moi ton visage  révèle un immense talent et une spiritualité insondable.

22 août 2015

A fleur de mots

A fleur de mots
Joëlle Vincent
Editions Maxou (2014)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Image joelle vincent.JPGA fleur de mots de Joëlle Vincent, un titre esthétique, délicat, approprié au recueil de poèmes et à son auteure, renvoyant d’emblée à sa sensibilité « à fleur de peau », à la richesse de ses émotions.  A la lecture de cette miniature bleu azur, on est plongé dans la beauté fragile de mots parfumés et colorés, bouquets de tendresse offerts aux amis, conjoint, enfants, petits enfants de la poétesse lyonnaise.

    Récits, discours, tableaux, l’écriture de ces poèmes ressemble à leur auteure, rayonnante, lumineuse, cachant cependant derrière son sourire une souffrance. Tous ces textes mêlent avec délicatesse différents thèmes et registres. Impromptus pour l’anniversaire de Manon, Gabriel,  soleils de leur grand-mère (« ravissants petits soleils »), »sens de (s)a vie », de  Stéphane, « Premier fruit d’un amour/Qui rime avec toujours », d’Eliane, une ancienne professeure « Agrégée de lettres et d’esprit », devenue une amie… Ils disent l’amitié, ses moments privilégiés, « Une belle parenthèse/ à la monotonie / Hissant une falaise / En face de l’ennui », ses bienfaits (dans « Grande amie »),  l’amour (dans « Exclusive », « Jours de fête »), la beauté de la vie. Mais ils révèlent aussi une insidieuse mélancolie, des déceptions, des  souffrances nées de la mort d’amies chéries et surtout de lointains souvenirs d’enfance amers, ternis par le mésamour d’une mère, sa préférence pour un  frère malgré tout tendrement aimé parce qu’issu du «  même nid ».          Heureusement la poésie existe. Elle « met des couleurs aux malheurs ».L’écriture favorise la résilience : « Leurs petites filles perdues / Aux chagrins méconnus, / S’il arrive qu’elles survivent / C’est parce qu’elles écrivent ». Elle aide à vivre, répare l’irréparable. Le poète est celui qui ôte le voile  masquant le quotidien, chasse la médiocrité et permet d’accéder à l’immortalité : « J’aime ces découvertes / Que ton talent nous donne, / Ces mots à âme offerte,/ Que tu sais comme personne / Déposer sur la vie / Que tu aimes si fort, / Que tu la rends jolie / A en tuer la mort. ».

    Toute la magie des mots jaillit du recueil poétique de Joëlle Vincent. L’harmonie des sons, la musicalité, les messages rieurs, tendres ou profonds révèlent la beauté de l’âme, du cœur de la narratrice et surtout sa sensibilité exacerbée. Lire les poèmes de Joëlle Vincent, c’est  connaître toute la richesse de son cœur.

 

Du même auteur 

FENETRE SUR L’ETERNITE
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2013/12/27/fenetre-sur-l-eternite-5257437.html
AU FIL DU CŒUR
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2012/07/15/au-fil-du-coeur.html

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20 juillet 2015

J’étais la terreur

J’étais la terreur      
Benjamin Berton
Christophe Lucquin Editeur (Date de sortie : 22 octobre 2015)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

    image terreur.pngLa réception d’une œuvre littéraire est souvent une aventure. Beaucoup d’écrivains sont   en avance sur leur temps par leur écriture ou  les thèmes abordés. Trop ancrés dans un présent proche et sensible, certains sujets risquent de scandaliser ou tout du moins de troubler. Tel pourrait être  le cas de J’étais la terreur de Benjamin Berton. Avant d’aborder son ouvrage, afin que les lecteurs n’imaginent pas avoir à faire à un brûlot, il est sage d’effectuer un  récapitulatif succinct de l’évolution de la littérature contemporaine.

    Au XXe siècle, le roman  bascule du récit à la narration à la première personne.  Il  n’enregistre plus le réel, le vrai,  - décors, personnages -,  comme  le faisaient au XIXe  les réalistes et les naturalistes. Dorénavant le point de vue biaisé et lacunaire d’un narrateur s’impose.  Il est  alors désormais difficile de classer le roman par rapport à un genre précis. Le lecteur se trouve confronté à des monologues intérieurs, des flux de conscience, des romans documents, des romans fondés sur des faits divers… Les écrits sondent la part ténébreuse de l’âme humaine comme le fait par exemple Emmanuel Carrère dans L’Adversaire.  L’autofiction de Benjamin Berton, J’étais la terreur, appartient à cet univers romanesque loin de l’idéal classique du XVIIe siècle aux règles esthétiques, morales dont l’objectif est de plaire, d’instruire  et d’essayer de faire accéder le lecteur à l’archétype de l’« honnête homme », cultivé, modeste, d’agréable compagnie. Dans J’étais la terreur, le but, les moyens sont autres. Le lecteur aborde une littérature de la rupture et découvre autre chose. En effet, il va habiter les pensées d’un terroriste, être interpellé par lui par l’intermédiaire de questions rhétoriques, d’indices d’énonciation de la deuxième personne du singulier. Or le lecteur ne connaît  généralement pas  l’univers de ce type d’individus, il n’appréhende les « terreurs » qu’à partir des questions qu’on leur pose, qu’à partir de leurs juges, de la presse. Il n’existe pas un en-soi du terroriste, mais des conditions socio-historiques qui créent ce dernier.

    A paraître le 22 octobre 2015, J’étais la terreur risque de hérisser certaines  susceptibilités et de créer une polémique. En effet, il donne la parole à un homme d’une trentaine d’années, resté caché pendant quatre mois dans une fosse creusée en pleine forêt picarde, (« j’ai  creusé la fosse, deux mètres et quelques sur un mètre soixante, un mètre soixante-dix de profondeur ») afin de fuir la gendarmerie nationale qui le recherche activement. Cet homme à qui l’auteur donne la parole est  Chérif Kouachi, décédé le 9 janvier 2015, deux jours  après l’attaque menée contre les membres de la rédaction de Charlie Hebdo.  Au fil des pages, le lecteur pénètre la conscience, les souvenirs, le ressenti, les émotions, le point de vue  fictif  de Chérif Kouachi qui aurait échappé au grand voyage final.  Une fois sorti de sa tanière,  Chérif recommence une nouvelle vie :    « j’ai refait ma vie ». Cependant le sombre spectre de son passé vient le hanter. Il essaie de comprendre. Où est Dieu dans tout ce qu’il a vécu ? L’homme, être en devenir,  est-il perfectible ?  Quatre ans après les faits, Chérif Kouachi médite  avec recul sur son histoire, se demandant s’il a le droit de recommencer sa vie  après avoir commis l’irréparable, le monstrueux. Sa mort symbolique, l’enterrement dans une cavité, va-t-elle le faire renaître différent ?

     Chérif, orphelin à treize ans,  amoureux de la France (« La France est un pays merveilleux où il ne manque que Lui. ») réfléchit, revient sur son passé, son enfance, son adolescence, ses actes.  Il  analyse les commentaires  de la presse, le regard des Occidentaux : « La presse commet tellement d’erreurs au sujet de mon frère et moi. Il est impossible de toutes les rectifier. Celle qui est la plus communément admise est de considérer que nous sommes des gamins, des gamins qui avons mal tourné ou qui sommes victimes des circonstances. Cette façon de voir les choses est emblématique de la manière dont vous, je veux dire les Occidentaux, traitez ce qui vous échappe.  Vous considérez qu’on est en droit de voter et de participer à la vie publique à compter de dix-huit ans mais vous nous traitez de gamins passée la trentaine parce que le mode de vie que nous avons choisi ne correspond pas à ce que  vous attendez ». Le protagoniste s’oppose à la représentation des faits proposés par les media qui ne donnent que la surface, l’apparence des choses. Le roman puise au cœur de l’homme et de sa complexité. Il montre tout se qui se joue dans la conscience du personnage, proposant des arguments politiques, sociaux, religieux, psychologiques. Il ne met  pas l’accent sur les  victimes,  n’évoque ni la compassion, ni le spectaculaire. Il ne s’agit pas d’une lutte du bien contre le mal. Un homme, en quête de lui-même,  analyse sa personnalité  passée (« avant de rencontrer ce professeur, j’étais une sorte de petit animal qui réagissait à des stimuli, se mettait en garde, donnait quelques coups de griffes et puis s’endormait quand il était à bout de forces ») et présente. Il  raconte simplement son vécu de jeune issu de l’immigration, peu scolaire mais calme, (« Je n’aime pas la bagarre et encore moins les bagarreurs »), nourri  par les clichés des séries télévisées, (« J’avais une morale de blockbusters et de séries télé »),   ayant intériorisé  les préjugés des  autochtones (« nous sommes des fainéants nés », « On était des Algériens après tout »), dont la mère  aimante,  attentive, souhaite prouver son intégration : « Ma mère souhaitait faire oublier aux gens qu’elle était Algérienne ». Le narrateur expose des faits, mais n’accuse pas : « Je ne dis pas que nous avons été stigmatisés ». Le personnage, un jeune semblable à ceux de sa cité,  constate simplement. Son monologue est un palimpseste faisant alterner présent, passé proche et lointain.

     A onze ans, Chérif Kouachi se rend pour la première fois dans une mosquée parisienne s’attendant à trouver un lieu aussi majestueux, magnifique    semblable aux  églises visitées pendant les sorties scolaires. Mais il ne découvre que misère,  saleté, puanteur : « cela ne ressemblait pas du tout aux Eglises dont j’avais admiré la hauteur sous plafond et les enluminures (…) Au-dessus de l’endroit où l’Iman disait la prière, il y avait une tâche marronnasse qui avait été causée par une fuite d’eau (…) c’est si petit et étriqué. C’est si pauvre ». Or malgré ce décor sordide, la paix, le silence, la fraternité,  le souffle divin s’imposent magiquement : « La foule qui se formait à la sortie de la mosquée  était généralement apaisée et heureuse, une foule amicale et prête à rentrer dans le monde. C’était assez fascinant ». Malheureusement comme le laisse entendre Benjamin Berton,  la prison, certaines fréquentations, un dynamisme  mal canalisé vont favoriser la radicalisation du jeune homme et le métamorphoser en « terreur ».

    Cependant, après quatre semaines sous terre, il renaît différent, après  quatre années de transformation -  il se marie, donne naissance à un fils -  Chérif devient autre.  Et comme chacun le sait, « quatre »  est un chiffre symbolique, divin : quatre fleuves arrosent le jardin d’Eden avant la faute.  Quatre vivants entourent le trône de Dieu selon l’auteur de l’Apocalypse, signifiant que Dieu domine le monde. En plus, non seulement Chérif Kouachi voit la Simorgh, mais il l’absorbe : « Je n’eus pas à avaler. Elle entra et disparut aussi simplement qu’une gorgée d’eau. Nous ne faisions qu’un Elle et moi ». La sagesse  du soufisme lui permet désormais de mieux approcher le Divin.

    Dans cette autofiction, avec humour (« j’arrivais la plupart du temps aux entraînements en ayant tellement fumé que j’avais l’impression qu’il y avait trois ballons et cinquante personnes sur la pelouse ».), réalisme, gravité, sobriété,  Benjamin Berton rend compte de la vie d’un personnage paradoxalement inhumain dans les faits et pourtant tellement humain. L’auteur prouve sa confiance en l’Homme, refusant tout manichéisme. Les citations poétiques extraites du CANTIQUES DES OISEAUX  de Farid ud-Din’Attar qui ouvrent chaque chapitre auréolent l’ouvrage de poésie, de mysticisme, de beauté, de confiance, de pardon : « Purifiés de tout, détachés, libérés, / Ils furent vivifiés par l’éclat de Sa gloire/ tous leurs actes passés et tous leurs manquements / Disparurent à jamais effacés de leurs cœurs /Le Soleil éclatant de la Proximité / Resplendit du lointain, et irradia leur être ». Le narrateur  croit en la rédemption de l’Homme. La Beauté littéraire l’emporte sur le mal.  Comme le dit Baudelaire : « Ô vous, soyez témoins que j’ai fait mon devoir/ Comme un parfait chimiste et comme une âme sainte. / Car j’ai de chaque chose extrait la quintessence, / Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or ».

 




 

 

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