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24 février 2017

Editorial

 

 calliope.jpegL’objectif  du magazine littéraire et culturel en ligne, l’écritoire des muses, est le plaisir du texte,  la recherche de la Beauté sous toutes ses formes. Dans un monde souvent difficile, l’univers de l’art procure à chacun d’entre nous des oasis de bien être et de joie.
Les participants de ce site souhaitent donc  faire découvrir aux visiteurs des textes forts de la littérature contemporaine, loin de la littérature commerciale et des grands circuits. Ils veulent proposer des analyses précises  et personnelles  de romans, d’essais, de pièces de théâtre, de films…, dépourvues de tout sectarisme et de toute polémique et ainsi ouvrir une multitude de fenêtres sur le monde,  capter des fragments de vie,  entraîner le visiteur dans une infinité d’aventures et de sensations.

                                                              Annie Forest-Abou Mansour

 

 

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23 février 2017

Les Boîtes en carton

 

Les Boîtes en carton
Tom Lanoye      
Traduit par Alain Van Crugten

Editions de la Différence (2016)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

   Image boites.jpeg Les boîtes en carton, objets éponymes du roman de Tom Lanoye (1) intitulé Les Boîtes en carton, se déclinent sous différentes formes et évoluent au fil du temps : la première boîte du narrateur, un  garçonnet de dix ans,  cadet d’une famille de cinq enfants,   est une valise, « Ma première valise. Ma première boîte en carton » donnée par la caisse d’assurance maladie « Les Mutualités chrétiennes » à chaque enfant  participant au voyage qu’elle a organisé. La seconde, celle de l’adolescent,  renferme « un fouillis de petits plans et cartes routières, de cartes postales niaises et de photos »  sur lesquels trône « une imitation de cloche de vache »  offerte par les mêmes Mutualités chrétiennes à la fin du second voyage en camp de vacances. La troisième regroupe toutes les autres, fonctionnelles, acquises tout au long des années, permettant d’archiver des documents : « Dans six d’entre elles repose mon enseignement secondaire, dans les autres mes années d’université ». Le lycée où le narrateur étudiait était aussi surnommé la Boîte, celle qui enfermait les élèves et leurs professeurs, des laïques et des religieux austères, sévères, sadiques, hypocrites,  aux mœurs pas toujours  immaculées comme en témoigne l’exemple du professeur surnommé le Jap,  décédé au volant de sa deux-chevaux : « Si on me disait qu’il était en train de se masturber entre deux Johnson bleues, ça ne m’étonnerait pas » et dont les cours de littérature sur Gezelle établissaient une curieuse confusion entre l’amour temporel et l’amour spirituel.  Puis  la quatrième boîte est le livre de Tom Lanoye, son recueil de souvenirs, d’images personnelles, intimes.

 

    Toutes ces boîtes  sont importantes, essentielles  pour ce qu’elles renferment.  Il  ne  les collectionne pas : « (…) personne ne collectionne les boîtes en carton / Même pas moi. ». Elles sont  avant tout la métonymie de ses souvenirs : souvenirs d’enfance puis d’adolescence, en famille, à l’école, au lycée, en camps de vacances et surtout souvenirs de  la découverte des premiers troubles de l’amour et de ses émois sensuels très violents,  puis de la passion brutale pour Z.  dont la réciprocité  fut éphémère.

 

    L’amitié admirative pour Z.  rencontré alors qu’ils ne sont que des enfants  de dix ans devient vite de l’amour pour un être perçu comme exceptionnel à l’époque : « L’objet de cet amour : celui que je puis maintenant depuis trois ans à peine, qualifier de gars parfaitement ordinaire, mais qu’avant cela j’ai appelé dans mon for intérieur de tous les noms que le monde ait jamais inventés pour désigner tout ce qui est inaccessible et ardemment désiré, tout ce qui vous défie et déchire, tout ce qui est beau et dingue à la fois ». Le narrateur admire Z., il cherche à lui ressembler, à se vêtir comme lui, à agir comme lui.  Il l’idéalise. Z. est  beau (« (…) Z. Le beau, l’inconstant. Celui dont j’écrirais plus tard : ‘Jamais je n’ai vu de lèvres plus rouges, jamais de corps plus beau’ » .), musclé, sportif comme le prouve la description émue et tendre : « L’accolade horizontale de sa cage thoracique pointe vers le bas. Au-dessus, les muscles de son ventre sont tendus, une double rangée de petits renflements carrés, l’esquisse de tablettes de chocolat ou de petits poings d’enfants aplatis sous une peau d’une luisance discrète de pétale de rose ». Dès le premier coup d’œil, une appréciation très favorable de Z est habilement imposée au lecteur. Nous le voyons à travers les yeux de celui qui l’aime passionnément. Mais il est aussi souvent question de l’effet qu’il produit sur les autres comme sur le serveur grec qui glisse à l’oreille de Z : « You very pretty » ». Il est important que d’autres personnes voient Z, reconnaissent sa beauté, son attrait. Le charme qui envoûte le narrateur est  aussi éprouvé par autrui. Tout est fait pour exalter l’imagination du lecteur. Au début ce sont des amours enfantines, puis des amours adolescentes. La jeunesse des deux garçons explique la séduction du roman. Le lecteur est face à des enfants purs,  dans l’innocence d’une amitié amoureuse. Cette jeunesse des protagonistes rend leur histoire touchante et belle, tout comme le fait que cet amour pour ce garçon  échappant à Tom soit impossible. Cet amour est tellement fort que longtemps plus tard, dans une salle de sport,  le narrateur  pressera contre son visage les sous-vêtements de Z : « Les yeux fermés, dans la honte et l’extase tout à la fois, j’ai pressé mon visage contre ton slip ». Le vêtement est le signe d’un lien charnel, d’un aspect charnel de la passion. Il existe chez le narrateur une volonté de conserver un ultime contact physique avec Z. alors que tout est terminé, qu’âgé de trente deux ans, il est marié  « hors la loi avec R. (…) son blond époux ».

 

    Le narrateur raconte en toute simplicité, en toute franchise son histoire. Sa remarquable lucidité l’entraîne à argumenter avec efficacité pour donner à voir sa passion,  la force  et la fièvre de son désir, les instants de douloureuse jalousie. Il est conscient de l’idéalisation de son  passé, de faits et de moments négligeables : « Trente garçons qui ôtent leurs godasses et leurs fringues. Dans la réalité, ça répand une odeur franchement douteuse. Dans mon imagination, c’est une senteur paradisiaque ». Son histoire émouvante est cependant dépourvue de pathos. L’ironie et l’humour l’emportent  plus d’une fois, comme lorsqu’il décrit son application à suivre les consignes du manuel du plaisir solitaire : « Vous massez lentement votre petite canaille de velours ». Le narrateur s’amuse de lui-même tout en faisant sourire le lecteur.

    Tom Lanoye dans cette « prose de mémoire » (2) se met à nu, révèle ouvertement ses secrets les plus intimes mais aussi ses idées politiques, sa perception des mentalités mesquines et conformistes de ses compatriotes, sa critique de l’urbanisme et du tourisme dévastateurs : « C’était l’époque où le tourisme entamait à peine la marche en avant qui allait tout dévaster sur son passage », de la guerre…  Dans un ouvrage loin de toute linéarité où  présent, passé proche et lointain s’entrelacent, où  un vocabulaire recherché et familier se conjuguent avec subtilité, où poésie (« Enveloppés dans le bleu impérial de la nuit crétoise, où résonne l’immobile tambourin de la lune (…) ») et réalisme se tricotent,  Tom Lanoye  fait non seulement bouger le cadre du récit personnel, il joue aussi avec la narration et son rythme, avec l’écriture à la faveur d’ incises nominales en contrepoint : « Voyage », « Boîte », « Affection »…, de  constants dialogues avec le lecteur : « Et toi, lecteur, qu’est-ce que tu en penses ? », « Et toi, lecteur, que vas-tu faire de ma quatrième boîte ? »

 

    L’ouvrage, Les Boîtes en carton,  atteste que Tom Lanoye appartient à la nouvelle génération des écrivains contemporains dignes d’être connus et reconnus. Remercions les Editions de la Différence d’avoir réédité ce magnifique ouvrage auquel il est important de rendre hommage.

 

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10 février 2017

Les désemparés

Les désemparés        
Francis Denis    
Editions Delatour (2016)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image francis.jpg Les désemparés,  le titre du dernier recueil de nouvelles de Francis Denis (1) peintre, écrivain, poète,   crée d’emblée un horizon d’attente chez le  lecteur. Les connotations de vulnérabilité, de fragilité font   référence à des vies  tourmentées, brisées par des situations ou des paroles blessantes. La souffrance physique, psychologique, le mal être, la solitude de personnages souvent minés par la pauvreté et  la maladie  l’emportent dans les différents récits.

    Les seize brefs récits  de Francis Denis proposent  tout un univers d’émotions, de sensations, de réminiscences,  de réflexions sur l’enfance souvent malheureuse, incomprise (« Le mal aimé », « Grand frère »), la fragilité de la planète (« Marie s’est toujours demandé pourquoi les hommes voulaient conquérir les planètes alors qu’ils sont incapables  de préserver la leur »), de la vie, la brutalité de l’existence (« La brutale réalité » dans « La traversée »), les rêves, les espoirs auxquels les êtres s’accrochent malgré tout avant de se heurter à la réalité. Toutes ces narrations s’unissent dans un jeu de reflets et d’échos caractérisés  pour la plupart par  un même climat psychologique de solitude, d’angoisse, de sentiment d’abandon. La mère lointaine, malade (« Elle tousse puis se racle la gorge. Je la sais désespérée de faire autant de bruit et de ne pas pouvoir maîtriser le mal qui la ronge ») ou absente  (« maman est partie ».  « Froid ») est  hélée, « Maman !  maman !  », souvent en vain par des enfants mais aussi des adultes en quête de sécurité.

    L’intimité chaude de la chambre et du lit crée un monde protecteur propice à des échappatoires  bienveillantes et lumineuses : « Plongé, (…), au creux de mon lit (…) j’imagine un autre monde, un monde de revanche où je suis fier sur mon cheval et où Maman est la reine. / Il y a des fleurs dans ses cheveux et les gens sourient à son passage. Ils me saluent comme un prince et je leur jette des pièces d’or sous le bleu du ciel ». Le rêve libérateur favorise l’évasion : « Son regard embrumé voudrait s’échapper par-delà les grands murs, prendre d’assaut plaines et montagnes, rivières et lacs, les langues éthérées du ciel. Frôler les étoiles pour atteindre le cœur des galaxies. ». Selon le narrateur, Marie rêve d’atteindre l’immensité du monde dans un envol, un élan de liberté donné à voir de façon poétique. La lecture constitue aussi  un refuge rassurant, réconfortant, apaisant, compensant les manques,   permettant d’oublier la cruauté de la vie et  de s’évader vers un monde meilleur : « Les seuls moments de répit viennent avec le soir, lorsque chacun regagne sa chambre. Juline retrouve son havre de paix, sa petite cage dorée où elle peut enfin se mettre à rêver et vivre au travers de ses livres lumineux et colorés. Ils sont ses amis, ses seuls amis. Ceux sur qui elle peut compter, qui la rassurent et lui font oublier tous ses malheurs du jour ». (« Grand frère »). Nourriture de l’âme, la lecture comble les vides et chasse la solitude. De même, écrire permet de rompre l’isolement, de trouver une compensation à tous ses maux : « Coucher sur le papier une seconde vie : celle qu’il ne pourra sans doute jamais connaître dans la réalité (…) ». (« Buveur de vent »). L’homme vulnérable, dépourvu d’estime de lui-même attend la femme et l’amour qui finalement arrivent lui apportant la confiance et un bonheur éphémère, comme dans la nouvelle « Le mal aimé » : « Le temps s’est écoulé avec des perles de bonheur. / Nous nous retrouvons dans sa chambre. Rose et chaud. Battant à l’unisson avec des petits mots d’amour en sourdine. / Me voici sans défense. Paisible. / Non, je ne suis pas une poule mouillée ! ». Mais s’agit-il de la réalité ou d’un rêve compensatoire ?  Le narrateur s’embarque-t-il dans un délire onirique ? Plongé dans les pensées, les émotions, les souffrances de narrateurs homodiégétiques, le lecteur oscille entre le rêve, le cauchemar, la réalité.

    Dans ces différentes histoires fondées sur le réel, le mystère, le fantastique, le surnaturel surgissent parfois  au milieu de la nouvelle ou dans la chute. A d’autres moments, l’absence de chute ou l’indéterminé laissent le lecteur libre d’imaginer la suite qui lui convient. La tragédie (« Je ne reverrai jamais le fond de mon armoire »), la mort (« Maman est droite au milieu de la cuisine. Blanche et immobile. Elle tient, suspendue par le cou et la corde qui la relie au plafond »), la joie (« Ce sera sans doute le plus beau des cadeaux que nous pourrons offrir à notre fils et nous avons bien l’intention de passer les fêtes là-haut, en compagnie de nos amis et dans l’ivresse des coupes »), l’espoir ou l’absence d’espoir se tricotent avec subtilité. A travers chaque nouvelle, le lecteur pénètre la richesse du monde intérieur de Francis Denis. Le réel placé dans les nouvelles comme les réminiscences des années  soixante, les sœurs Saint Vincent de Paul innommées mais aisément reconnaissables (« Elles sont revêtues d’une longue robe brune, lacée à la taille par une simple corde de lin. Elles portent sur la tête une espèce de cornette blanche qui dissimule la moitié de leur visage »)…  tout est réinventé, recomposé par les mots et l’écriture.

    2e tableau Francis.jpgMélange de réalité, de rêve, de fantastique, les nouvelles de Francis Denis sont aussi parées de poésie.  La fleur, métaphore de la féminité, nourrit les fantasmes érotiques de Rose. Les plantes, lieu de la sexualité triomphante, (« « îles lointaines aux jungles luxuriantes, aux parfums d’ombre et de lumière, aux feulements des fauves en rut »)  deviennent instruments de plaisir : « Le corps entier livré à la fougue de ses plantes amoureuses ». Rose  devient fleur (« Elle se sent beaucoup plus plante, tige, fleur. Son cœur bat au rythme des feuillages et de leur symbiose avec la lumière ambiante. Elle aussi se nourrit de lumière, de gouttes d’eau et de la tiédeur de l’air »). Elle  connaît la plénitude du plaisir avec ses « homologues » végétales. De même, son patron entretient un rapport quasi pathologique avec la nourriture qui devient une parodie du plaisir charnel. Rose est un mets appétissant pour lui :  « Il la désire avec jubilation et avec un appétit sans limites. Il la contemple comme  s’il se trouvait devant un énorme tournedos, rouge, cerclé de blanc, bien ficelé, à peine grillé sur la surface, posé délicatement  auprès d’un lit de laitue fraîche et d’un vert translucide ». Cette description humoristique montre que chez lui le plaisir alimentaire et le plaisir sexuel fusionnent.  Dans d’autres nouvelles, le corps de la femme devient le plus souvent objet esthétique, flacon de parfum (« Il y avait des violettes dans son regard. / Son corps en forme de flacon parfumait la loge (…) », bijou : « Elle s’est incrustée dans ma vie comme un diamant, une perle rare ».  Des comparaisons  métamorphosent les doigts en  symbole de beauté, éventail ocellé et coloré : « les doigts (…) s’étirent et se déploient tels des paons amoureux ».   Des substantifs et des adjectifs légers, vaporeux, l’écriture   donnent à voir des œuvres d’art, la vibration de la beauté, l’éclat de la  luminosité : « Les fols murmures et les jaillissements répétés des instruments nous plongeaient dans un tourbillon d’étoiles ». Les sons, les synesthésies (« Et ça sent l’oignon frit ! Le bruit qui coule sur la volaille, les mains grasses que l’on essuie sur le tablier blanc et maculé ! »), le mouvement, la lumière se répondent. Dans l’univers sombre des récits de Francis Denis jaillit  toujours la beauté de la poésie, un soupçon d’humour et de joie.

 

  • Voir les chroniques concernant les précédentes œuvres de Francis Denis:

Les Saisons de Mauve ou le chant des cactus
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2016/03/...

« La traversée »
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2013/06/22/la-traversee.html

« Le passage »  
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2012/08/25/le-passage.html

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24 janvier 2017

Nos rires et mes larmes

Nos rires et mes larmes  
Annick Chatelain Etienne     
Vérone Editions (2016)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    image rire.jpgNos rires et mes larmes : l’antithèse « rires »/« larmes », les deux substantifs précédés du jeu des possessifs où la première et la deuxième personne sont unies tout d’abord allégrement dans le pronom pluriel « nos », opposés ensuite à  la déréliction tragique donnée par le pronom singulier  « mes » devant « larmes » suggèrent   l’idée de la séparation inéluctable, de la mort. Le titre de l’ouvrage d’Annick Chatelain Etienne évoque  d’emblée la solitude, la tristesse, la souffrance après  le bonheur de la fusion amoureuse.  Dans Nos rires et mes larmes, la narratrice propose au lecteur son histoire d’amour  unique et exceptionnelle revue avec les yeux de la mémoire.

    Dans son récit autobiographique émouvant,  Annick Chatelain Etienne porte un regard sur son passé, son enfance, sa jeunesse et sur son  amour exceptionnel avec Daniel. Tout différenciait  ces deux êtres : l’âge, Daniel avait dix-sept ans de moins qu’elle ;  la classe sociale, Daniel appartenait  au monde ouvrier,  elle,  à la bourgeoisie aisée ;  la distance géographique, Daniel « habitai ( t) un lieu-dit Couvain au fin fond de la Normandie », elle, le Sud de la France. Rien ne les prédisposait à se rencontrer. Annick vivait dans une immense  propriété qui « s’étendait sur une quinzaine d’hectares de prés et de bois », dans le château de Vert,  « une tour du XVIe aménagée en appartement, une ferme avec écurie, étable (...), un verger et un potager et, un peu à l’écart, la maison des gardiens », elle fréquentait de chics établissements scolaires huppés,  frayait  avec  une jeunesse dorée  qui menait une  vie superficielle, profitait de  loisirs onéreux : organisation de fêtes où « les jeunes filles étaient en robe de soirée, les jeunes gens en smoking », courses de voitures : « Nous étions plusieurs amis à posséder de superbes voitures de sport : Austin, Haley, Triumph, Alpha Roméo, MGB… elles étaient rouges  ou vert foncé. Notre grand amusement était de faire la course entre la porte de Saint-Cloud et Dreux. » …  Elle menait  une vie facile. Lui, vivait dans des conditions modestes,  dans une maison « sans confort : « il n’y a ni chauffage ni sanitaire » mais il était heureux. Malgré ces différences, une aspiration identique les unissait : tous deux rêvaient du grand amour : « je priais Dieu avec ferveur afin qu’il mette sur ma route le Grand Amour, un homme que j’imaginais d’une grande pureté, avec un cœur chevaleresque et une haute moralité.  Rêve d’une union parfaite, rencontre de l’âme sœur. Mon Graal », « tu attends le grand amour. Un jour tu connaîtras la femme de tes rêves, l’Unique. C’est ta quête, ta certitude ». Ce rêve fabuleux va devenir réalité pour ces deux êtres romantiques au cœur pur. « Ses rêves d’amour éternel faisaient écho à mes rêves de princesse ». Grâce à leur rencontre, l’extraordinaire s’insère dans leur quotidien.

    Alors que son divorce d’un premier mariage la plonge dans de nombreuses difficultés qu’elle surmontera grâce à sa force de caractère, à des amis aisés sincères et  à « un solide réseau », Annick rencontre Daniel, de dix sept ans son cadet, un  « beau jeune homme, au regard bleu lumineux », intelligent, courageux, travailleur doté d’un don d’écoute, d’attention aux autres exceptionnel. Et ce ne sera pas la différence d’âge qui choquera la fille d’Annick, - elle a quarante ans, lui vingt-trois -,  mais son statut d’ouvrier peu fortuné. Dans la société actuelle, la place de la femme évolue, l’écart d’âge entre les conjoints en témoigne de plus en plus. Ce qui importe, c’est la personnalité de l’Autre, ses qualités, sa vision de la vie. Annick qui veut réussir « la deuxième partie de sa vie »  est comblée par cet homme amoureux,  capable de surcroît d’apprécier ses filles, de choyer ses petits enfants. La société ne constitue plus un obstacle à la passion entre deux amants dont la femme est la plus âgée.

   Un amour merveilleux, absolu  unit Annick à Daniel, « homme d’exception. Une âme éclairée ».  Les connotations mélioratives, les adjectifs positifs, les superlatifs  abondent pour décrire l’homme aimé. Cet amour transfigure la réalité et la vision qu’Annick a de cet homme.  Mais la mort,  une mort injuste, « la différence d’âge aurait voulu (qu’elle) meure la première »,  va détruire cette belle harmonie, la plonger dans une souffrance  indicible, une solitude absolue : « Dimanche 27 janvier 2008 à 16h30 son cœur s’est arrêté de battre et le mien venait de voler  en éclats, blessé pour toujours ». Annick décide alors d’écrire leur sublime histoire,  leur bonheur intense, « de mettre des mots sur les maux ». Le récit de son amour est une façon  de le préserver, de le conserver, de panser une cruelle blessure, « de supporter l’insupportable », d’immortaliser l’être aimé. La narratrice idéalise par la mémoire l’homme aimé à jamais disparu. Au moment où elle narre son histoire, elle souffre toujours. Daniel n’est plus. Tout ce qu’Annick raconte appartient à un passé révolu.  La mort de Daniel est le point de fuite vers lequel tout s’oriente.

    Ce récit biographique structuré, travaillé,  - le début de chacun des premiers chapitres  évoque l’enfance et la jeunesse d’Annick, la fin  fait référence à Daniel, point d’orgue vibrant de cette histoire -, ce dialogue avec celui qui est parti, donnent vie à vingt-cinq années de bonheur.  L’écriture, baume apaisant pour la narratrice, transcende le réel. Pour elle, la beauté fulgurante de ce vécu  a transfiguré et illuminé la deuxième partie de sa vie avant d’aboutir à un événement romanesque.

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09 janvier 2017

La baraque du cheval noir.

La baraque du cheval noir.       
André Gardies   
Editions de la différence      
(la ligne bleue, 2016)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   image baraque.jpg Au cœur du rationnel, de la cohérence, de la logique surgit parfois l’irrationnel. Jacques Torrant, trentenaire divorcé,  personnage principal de La baraque du cheval noir d’André Gardies,  se gardant  bien de  fréquenter  la fiction,  déclare n’écrire que « des livres sur la région », ne pas inventer, « parle ( r ) d’événements réels, un peu comme un journaliste ».  Pourtant  une part de lui-même est attirée par le mystère et le hasard qui surgit souvent dans sa vie attise  sa curiosité. Par le plus grand des hasards, en effet,  dans la salle d’attente de son dentiste, il  déniche « un numéro spécial du PROGRES consacré au Massif Central » et apprend que la Baraque du cheval noir, « La baraque de tous les ressentiments, l’enseigne exécrée par la Mémé »  est à louer. Le hasard ne lui adresse-t-il pas un clin d’œil, à lui qui, de surcroît,  souhaitait quitter Lyon, « (ses) klaxons, trépidations, embouteillages, sifflets de locomotives et haut-parleurs venus de la gare de Perrache près de laquelle il habite »,  pour se consacrer à l’écriture  dans un lieu isolé et paisible ?  N’est-ce pas aussi l’occasion de remonter dans le passé, de se remémorer l’oncle Paul, retrouvé, à proximité de la baraque du cheval noir, dans une tourbière,  de comprendre les causes de sa mort ? Cet oncle chaleureux, un fabuleux conteur qui  faisait naître toute une activité imaginative chez le jeune enfant qu’était alors Jacques Torrant.

     L’oncle Paul devient vite la focale vers laquelle tout converge.  Une tension de plus en plus intense soutient l’intrigue reposant sur sa mort. Plus l’ouvrage avance, moins ce décès  semble accidentel et  plus des événements bizarres, sournois,  surgissent dans le quotidien de Jacques Torrant.

    La baraque du cheval noir s’ouvre sur l’arrivée du protagoniste dans la fameuse maison isolée  située au cœur du Massif Central,  un univers mystérieux où les humains semblent refoulés, dans un univers paysan farouche, hermétique,  aux paysages inhospitaliers, austères, aux arbres « noueux, tordus par le vent, le gel, la rudesse du climat (qui) dansent comme des gnomes sur les pentes moussues », où « des squelettes de pins morts lancent leur moignons blanchis vers le ciel ». Le leitmotiv « le ciel gris et bas » figure un fardeau sombre pesant sur la campagne et sur les hommes,  les  empêchant d’accéder à toute  échappatoire lumineuse et les plongeant dans une ambiance rude où domine une  malédiction : « Dorénavant, depuis là-haut, l’œil immense et noir de la tourbière pèserait sur eux. Malheur à qui s’écarterait du droit chemin. Comme une tombe, la tourbière se refermerait sur lui ». Les paysans finissent par ressembler au  milieu austère et hostile dans lequel ils vivent.  La nature n’est pas un simple décor installant les êtres dans le réel. Elle devient un personnage actif doté d’une personnalité farouche, traître, mortifère : « C’est la grande tourbière du Tremblant, le Trauc qu’on dit ici, qui l’a avalé, monsieur. La vase noire et épaisse de la tourbière qui colle  à la peau, qui vous enveloppe, qui vous étouffe.  (…) chacun pense à ce marécage qui, à la nuit tombante, attend l’imprudent qui s’aventure sur ses bords. ». La tourbière, lieu significatif pour Jacques, qui représente le passé tragique de sa famille,   possède quelque chose de fantastique représentant le guignon, la malchance, le malheur pour l’ensemble des villageois.

 

     Dans l’univers d’omerta du Massif Central,  l’angoisse, la crainte, les superstitions entraînent  un malaise progressif chez  Jacques, personne pourtant rationnelle. Tout le village   braque,  dès sa venue, ses regards sur le nouvel arrivant (« Il sent les regards sur lui. Fermés. Presque hostiles. Qu’est-ce que ça signifie ? »)  considéré comme un étranger pour les  hermétiques villageois. Très vite, les autochtones,  qui paraissent tous cacher un secret,  semblent se scinder en deux camps hostiles : ceux qui fuient Jacques (« Il n’a pas plus tôt porté le verre à ses lèvres que les buveurs commencent à quitter la salle, un par un ou par petits groupes. Sans lui adresser le moindre salut »), refusent de répondre à ses questions, lui créent des obstacles, des nuisances (« Il a déjà sorti ses clés pour ouvrir la portière quand il constate les dégâts : une longue balafre sur tout le côté gauche et l’aile avant légèrement enfoncée. Putain de pays ! Quel salaud lui a fait ça ? »)  et les autres soucieux de le prémunir du mauvais sort comme le papé Vigouroux, le sabotier,  qui lui offre un talisman protecteur ou  Marie-Rose Couderc qui s’occupe de la maison.

    Alors que la tristesse et l’angoisse gagnent de plus en plus Jacques, « Un sentiment d’inquiétude m’étreint », « Je m’aperçois de plus en plus souvent que ne je suis pas insensible aux craintes qui naissent de la nuit »,  « la tristesse le gagne parfois, sans raison claire ») le hasard surgit  à nouveau dans son existence  avec  l’arrivée de la jeune et jolie Lucie  qui va métamorphoser les forces en présence : « A croire que l’arrivée de Lucie a eu une heureuse influence sur la maison. Serait-elle l’ange gardien qui tient à distance les forces maléfiques ? La petite lumière dont j’avais besoin, elle qui se prénomme Lucie ? ».  Comme l’indique l’étymologie de son prénom, la jeune femme fait naître la lumière, « Venu de la fenêtre un grand rayon de lumière tombe sur le plancher ». Le rouge   de son anorak constitue une note de couleur chaude et agréable qui troue « la brume cotonneuse », « le ciel gris et bas »,  réchauffe l’ambiance : « A la tache rouge qui avance lentement, il la reconnaît. Son cœur bat fort. Une bouffée de joie l’envahit ». Lucie  ouvre à  la joie et  à l’espoir. Elle apporte le recul de la réflexion et le discernement. Entre elle et l’écrivain se crée d’emblée une complicité. L’enchantement gagne le cœur de Jacques, le rythme et l’ambiance de l’ouvrage changent.

   L’intrigue de La baraque du cheval noir est rigoureusement bâtie.  Récits,  descriptions, dialogues, monologues intérieurs se tricotent plongeant le lecteur dans le passé et le présent du personnage principal. Ses suppositions, ses questions, ses interrogations, ses doutes le perturbent  et aiguillonnent  la curiosité du  lecteur.  Jacques Torrant, perçu comme un étranger, un être à part venu semer le désordre avec ses questions,  imagine ce qui a pu se passer et constitue  à la faveur de nombreuses hypothèse les derniers jours de l’oncle Paul et son « accident ». L’événement  tu, nié, caché, interprété selon la personnalité de chacun implique de plus en plus Jacques Torrant.  Une histoire apparemment banale dont la toile de fond est le Massif Central devient sordide.  Dans le monde clos de la campagne, les superstitions se mêlent au suspens. Les anecdotes se tissent et se lient pour aboutir à la compréhension finale. Le lecteur savoure des portraits physiques et psychologiques  de différents personnages subtilement brossés et évoluant au fil des pages.  Rouveyre s’est apparemment enrichi par son travail acharné, mais progressivement le lecteur comprend qu’il a acquis son argent en profitant de différentes situations. Le roman du terroir  devient  roman psychologique, fiction autobiographique, fantastique, roman à suspens, roman policier dénonçant certains personnages ordinaires, en réalité des arrivistes, prêts à tout pour s’enrichir.  Le mystère, l’angoisse s’installent progressivement.  Le brouillard glacé vient sans cesse estomper les formes, cacher le réel, révélant un univers énigmatique, mystérieux, dangereux. L’alternance entre les différents modes de narration, le jeu  avec le style direct, le style indirect libre,  la focalisation interne, la grande place accordée aux monologues intérieurs, font que   les frontières entre les différentes manières de narrer l’histoire deviennent  poreuses. A l’espace réel  se superpose celui du  passé, des souvenirs. L’écrivain  jongle avec l’énonciation. Au roman à la troisième personne,   se mêlent les écrits à la première personne, en police plus petite,  de Jacques. Le lecteur assiste à l’écriture de son ouvrage, à la recherche tâtonnante de la vérité. Cette mise en abyme, le vécu, le ressenti, ces jeux de reflets ancrent davantage l’histoire dans le réel tout en épaississant le mystère et l’angoisse.

    Avec une écriture nourrie des paysages reculés de la Lozère vus,  connus de l’intérieur,  André Gardies entraîne le lecteur dans un polar rural  où dominent les superstitions, les querelles, les rancunes familiales et les jalousies de voisinage. Dans la baraque du cheval noir, le cœur  de toute une région frémit dans le froid glacial de l’hiver et dans les affres des peurs ancestrales.

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08 décembre 2016

Une grande voix s'en va

Une grand voix s’en va   !  Celle de Gil Conti (Guy Crequie)

Décembre 2016

 

 

    Vous n’entendrez plus la voix puissante et cuivrée de GIL CONTI (Guy CREQUIE). Guy CREQUI,  poète, chanteur, écrivain, militant humaniste dont les actions sont reconnues dans le monde entier va  sur ses 73 ans.  Il a enregistré quelques dernières mélodies et airs lyriques pour ses ultimes concerts avant la cessation de sa vie publique.

    Je vous invite à écouter  deux de ses interprétations sur les sept qu’il a récemment enregistrées : les deux célèbres chansons napolitaines : A Marechiare et Coré n’grato (Catari)

 

https://youtu.be/F1j4oamoh2o

 

https://youtu.be/9jVzvESxsDY

21 novembre 2016

Si l'âme oiselle la mère, veilleuse, poétise

 

Si l’âme oiselle la mère, veilleuse, poétise.
Carmen Pennarun
L’amuse Loutre édition (2016)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image Carmen.jpg En vers libres, en prose, sous forme de calligrammes,  tous les poèmes du recueil de Carmen Pennarun, au titre esthétique, délicat, suranné, Si l’âme oiselle la mère, veilleuse, poétise disent la vibration de la vie, de la nature, les bouffées d’émerveillement devant la moindre étincelle de la création ou le passé nostalgique empreint  d’âpreté, de tristesse. Tous ces ressentis, ces sensations,  l’absence même d’un être tendrement aimé  vibrent toujours, lumière inaccessible mais présente,  dans le cœur des poèmes : « Une mère est cette étoile / à notre terre accordée / qui ne cesse de palpiter / même quand on ne l’appelle plus ».  La lumière chatoie  malgré un réel pas toujours positif : « elle est canevas de lumière / et éblouit par sa finesse ».  Il faut toujours confiance et espoir garder,  « Expatrié aux frontières / de sa propre vie on se crée / des aurores aux tonalités / boréales où la joie éparpille / mille petites choses sibyllines / bien loin de tout égarement et si près du ‘soi-m’aime’ », savoir capter la moindre étincelle de joie, donner de l’amour et s’aimer soi-même.

     Tous les poèmes  de Carmen Pennarun à la fois  personnels et universels, temporels et atemporels, conciliant le visible et l’invisible embarquent le lecteur dans la beauté de la féminité. Carmen Pennarun donne à voir le parcours fluide et léger, rude et triste des chemins de la vie.  Elle  renouvelle la vision banale  des êtres et des choses, en montrant ce qu’on ne sait pas discerner le regard voilé par l’habitude, l’esprit plongé dans le pragmatisme. Elle propose la vision  de l’enfant (« Ces poèmes sont d’enfance / tels des buvards d’écoliers soumis / aux caprices d’univers singuliers / ils absorbent jusqu’au pôle ‘aime ‘ / le regain des mémoires engrangées »), l’image de la jeune femme en route vers l’amour, « Elle courait pieds nus sur l’humus /Elle courait dans la lumière frissonnante du sous-bois / Sa jupe s’enjôlait sur ses cuisses fiévreuses / - voile captive d’un impatient désir - / Elle courait rejoindre l’amour … »),  démasque la femme soumise, (« Le bonheur n’est que façade / surgie des mains illusionnistes / d’une femme soumise /qui accomplit sa tâche »),  montre  la femme âgée,  la grand-mère aimante (« Elle ressemblait à une jeune fille habillée en mère Noël, ma grand-mère ! »).

    Les souvenirs, le passé, le présent, le signifié et le signifiant se tricotent et se tissent. Chaque moment importe, glissant du réel, du quotidien banal, modeste (« tu as lavé ton linge au lavoir du coin / tu as battu tes draps de peine / et le courant a emporté / toutes les souillures / confondues ») à l’onirique ou de l’onirique au réel.   Des vers criblés de blancs, sanglots concrétisés sur la page du recueil,  révèlent des fragments de vie, accablée de travail, tissée de lassitude : « Tant de réserves pour assurer la survie / des bonnes choses durant l’hiver, si long / surtout ne rien perdre       Rester/ pliée sur la terre       Rester / Penchée sur ses bassines     Pleurer / sur ces pensées mises en pots         mises en sacs        / pasteurisées      congelées       /        Instiller : la tristesse jusqu’à l’amertume de la dernière pulpe ».  Des fragments de vie douloureux  bouleversés par la mort : « elle était fille / ange à la vie dérobée / froide comme l’hiver ».

    Jouant avec les mots (« les pôles ‘aime’ parfois se révèlent allergènes / et les stigmates trompent en nos coeurs tout espoir / gardant les ‘peau pierres’ des blessures mi-closes »),  le format des textes, faisant alterner des lignes interrompues, des vers courts et des vers longs,  dépourvus de rimes et parfois de ponctuation, des phrases en italiques ou en  calligraphie classique, Carmen Pennarun offre une poésie originale, contemporaine pleine des arômes de la nature sauvage , « le brin de thym ou la sauge cendrée », de la saveur des marmelades, confiture ou coulis. Elle embarque aussi le lecteur dans des villes lointaines comme New York, critique implicitement et subtilement la guerre : « L’arche se vide et la colombe ne sait plus pourquoi cueillir un rameau », lance des appels à la fraternité, à l’égalité : « Les rêves renvoient l’image de l’enfant universel, chaque chérubin, fille ou garçon, quel que soit son continent d’origine, est maillon vital de la fraternité humaine et la lumière sublime toutes les couleurs de peau, annule les différence ». Derrière le négatif,  les blessures de la vie, de l’enfance se trouvent toujours le positif, la beauté, l’amour pour le prochain, en un mot l’essentiel.

    Carmen Pennarun amoureuse de la nature, de la vie, des mots,  de leur matérialité et de leur signification,  distille l’espoir, la joie : « soyons nos propres fées, accordons-nous un violon et un archet, un crayon et un papier, un pinceau et une toile, un ballon rond ou ovale …/ La pénombre s’illuminera d’une multitude d’étoiles, la  musique se propagera (…) ». Elle est tout à la fois une femme humaine, généreuse (« L’amour nous est étranger tant qu’on ne parvient pas à souhaiter à autrui celui que la vie nous refuse ») et une grande artiste. Toute une  magie  jaillit de son recueil, quintessence de la beauté,  aux  messages tendres et profonds révélateurs de  son talent, de sa sensibilité et de ses qualités de cœur.

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03 novembre 2016

Estienne Dolet. Un écrivain de la Renaissance mort sur le bûcher

Estienne Dolet 
Un écrivain de la Renaissance mort sur le bûcher    
Roger Bevand
Editions de l’Harmattan ( 2016)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Au XVIe siècle, l’urbanité érudite semble s’imposer en France. Des cercles littImage dolet.jpgéraires et poétiques se réunissent dans des salons. Lyon est alors une ville renommée où règne « un cénacle intellectuel exceptionnel : des poètes comme Macrin, Guillaume ou  Maurice de Scève, des ecclésiastiques éclairés comme Jean du Bellay récemment nommé cardinal, des écrivains en pleine ascension comme Sébastien Castellion, Clément Marot ou encore François Rabelais ou d’autres compagnons du métier comme Jean de Tournes, correcteur chez Gryphe en même temps que Dollet ». Enthousiastes et optimistes, ils attachent une grande importance à la culture humaniste et  à la liberté d’expression.  Mais en observant de plus près la réalité, on constate que le  XVIe siècle est dévoré par les contradictions. Des personnes   jalouses, corrompues  et surtout  des inquisiteurs, comme le redoutable Ory, sévissent, jugeant, torturant, brûlant ceux qu’ils considèrent hérétiques.

     Estienne Dolet,  humaniste, philologue, traducteur,  poète, écrivain, imprimeur,  né au début du XVIe siècle, est un pathétique exemple des positions radicales qui s’opposent dans ce siècle de Réforme et de Contre Réforme. Roger Bevand  témoigne de la vie d’Estienne Dolet,  personnage éponyme de son  ouvrage historique, rigoureusement documenté et  dont la lecture s’apparente à celle d’un roman,  Estienne Dolet,  Un écrivain de la Renaissance mort sur le bûcher. Estienne, orphelin, tout d’abord recueilli par «  les religieuses du couvent des Ursulines » a ultérieurement été « pris en charge » par l’Evêché de la ville d’Orléans. Elève brillant, « hors du commun », il est ensuite orienté à l’âge de douze ans vers le Collège de Paris sous l’autorité du célèbre humaniste, professeur d’éloquence,  Nicolas Bérault qui compte parmi ses amis Erasme et Budé. Les idées modernes de Nicolas Bérault opposé au « troupeau bêlant des scolasticiens » » enthousiasment le jeune Estienne, homme ambitieux,  traducteur de Cicéron qu’il admire et auquel il voudrait ressembler : « Une vigie exigeante et intraitable, un guetteur de la République, voilà exactement ce qu’il était, et voilà aussi l’homme que je rêve d’être un jour ». Compétent, doué, Estienne est vite remarqué par les étudiants de sa promotion et « un beau jour de l’automne 1533, Estienne Dolet monte à la tribune. / Il vient tout juste d’avoir vingt-quatre ans ». Homme brillant et remarquable, il ne s’attire pas que des amis d’autant plus que conscient de ses compétences, il  est prétentieux et  en sus coléreux : « D’un côté on admire son immense culture, son extraordinaire puissance de travail, mais en même temps on déplore son caractère irascible et les excès de son franc parler ». De surcroît, le fait qu’il défende ardemment la liberté de pensée, de conscience, d’expression, qu’il lutte contre l’obscurantisme  déplait fortement. Malgré de nombreux appuis de personnages haut placés comme Guillaume Budé, un intime de Marguerite de Navarre, la sœur du roi, l’évêque de Paris Jean du Bellay, le roi François 1er lui-même…,  il se heurte à  une opposition farouche.  Politique, intérêts financiers et religion se liguent contre l’homme de Lettres et l’imprimeur qu’est Estienne. Alors que les maîtres imprimeurs tentent de remettre en cause les acquis de leurs salariés, la grève  des Griffarins sème le désordre et  « menace la survie de l’imprimerie à Lyon ». Le seul à résister à l’orage est Estienne Dolet. Favorable aux grévistes, il a su négocier avec eux. Ses ouvriers poursuivent  donc leur  travail. Des ouvrages continuent à sortir de « La Doloire d’Or ». Ils expriment un certain scepticisme jugé audacieux pour l’époque à l’égard des dogmes fondamentaux de l’Eglise,  trahissent  l’amour  de la liberté d’expression  et de la liberté « tout court ». De surcroît, Estienne fréquente des personnes jugées peu recommandables comme le Genevois Gruet qui sentent le souffre au nez des religieux intégristes. Il mange de la viande le vendredi et les jours de carême, ne va pas  à la messe régulièrement. Jalousie, calomnie, faux témoignages, complots liés aux finances, à la politique, à la religion,  justice corrompue, juges achetés,  tout s’imbrique pour faire sombrer Estienne Dolet. Malgré sa compétence d’orateur, de solides soutiens, l’humaniste est condamné  au bûcher « après un effarant simulacre de justice ». Ses membres sont broyés, il est humilié, vaincu, mais il reste digne malgré ses souffrances. Cet homme libre qui voulait être reconnu, qui ne voulait pas être oublié, qui rêvait d’immortalité, bien que plongé pendant plusieurs siècles dans l’oubli par ses détracteurs, accède au XXIe siècle à cette immortalité tant désirée grâce à  la publication de ses œuvres,  à des associations et surtout grâce à l’ouvrage de Roger Bevand. Roger Bevand lui rend hommage, le sort de l’oubli, l’immortalise comme il le souhaitait

 

    Dans, Estienne Dolet. Un écrivain de la Renaissance mort sur le bûcher,  Roger Bevand retrace  les moments de la vie d’Estienne Dolet, de son époque riche et tout à la fois lumineuse et sombre. Soucieux de dire la réalité des faits, il  utilise une documentation sérieuse, retrouve des archives, présente des confidences  de témoins, cite des textes d’Estienne Dolet, de ses contemporains  Marot, Rabelais… Il  propose la perception que ses amis ou ennemis avaient de lui.  Il montre l’effet produit par le personnage sur son entourage. Emporté par son élan et son empathie,  l’auteur apparaît derrière le personnage de son  récit : il pénètre les pensées d’Estienne,  pense, imagine, critique à sa place. Il apparaît derrière des hyperboles,  des modalisateurs, (« Et le procès se termine par une accusation terrible : tout ce beau monde  déclare Estienne Dolet impie, scandaleux, schismatique (…) »), derrière l’ironie (« Mais naturellement l’Eglise,  si prompte à aimer et à pardonner,  ne saurait se salir les mains du sang de ses victimes »),  l’humour dans la description de Denis de Harsi : « Ce soir, pourtant, l’élégance tapageuse de sa tenue ne parvient pas à dissimuler ni la couperose qui empourpre ses traits adipeux, ni l’embonpoint de vieux noceur qui le fait ressembler à un énorme tonneaux de vin »,  derrière ses clins d’œil au lecteur contre l’intégrisme religieux du XVIe mais aussi du XXIe siècle : « Calvin interdit tout ce qui s’apparente de près ou de loin à la joie de vivre (…) (Il) entend même régenter la mode vestimentaire en ville ! ». Roger Bevand restitue la vie d’Estienne Dolet avec rigueur. Il ressuscite le XVIe siècle, nous permet de découvrir la vie culturelle de la Renaissance,  le rôle joué par l’imprimerie  dans la   diffusion de nouveaux savoirs,  la réaction des catholiques contre le progrès du protestantisme. Il nous accorde la joie de parcourir les rues du Lyon d’alors. Dans son ouvrage exhaustif à l’écriture claire et précise, Roger Bevand  nous fait  non seulement  découvrir un homme méconnu qui lutta contre l’obscurantisme religieux, refusa toute compromission,  mais il nous permet aussi  de réfléchir sur la Renaissance et sur notre siècle.

    En effet, en ce début de XXIe siècle où religion, régression  et barbarie (1) se rejoignent parfois, il est nécessaire de chercher les raisons de ces revirements dans l’obscurantisme. La crainte du progrès, du modernisme, de l’esprit critique, la perte de confiance en l’humanisme, la corruption  poussent  certains êtres à régresser et à plonger dans l’ignorance et le mal. Les notions de progrès, d’humanisme   sont fragiles, elles doivent constamment être protégées et enseignées aux nouvelles générations.  De même la liberté s’apprend. Pour vouloir la liberté, il faut savoir ce qu’elle est pour l’identifier, la comprendre. Egalement, il ne faut pas confondre religion et spiritualité. Une religion dépourvue de spiritualité devient un dogme, une loi, un joug. Le fidèle y perd son humanité.

 

  • Voir l’ouvrage de Gaston Carré, Retour en barbarie.

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2016/10/20/retour-en-barbarie-5863614.html

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20 octobre 2016

Retour en barbarie

Retour en barbarie  
Gaston Carré     
Les Editions de la Différence  (octobre 2016)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

   image retour en barbarie.jpg Dans Retour en barbarie de Gaston Carré,   Bruno, le fils de Marc, vient d’abandonner ses études de médecine pour se rendre en Syrie où sévissent les militants de l’Etat islamique. Marc, le narrateur, un journaliste cultivé, ouvert, père tolérant et compréhensif, s’interroge, stupéfait, et essaie de comprendre la démarche de son fils qu’il ne reconnaît plus. Il décrit son étonnement, son incompréhension, sa consternation (« C’est comme les deuils : on est abasourdi sur le moment (…) ») et celle de nombreux parents à l’égard de leur enfant  devenu  un étranger pour eux : « Je ne le reconnais plus »Dans un monologue intérieur entrecoupé de dialogues passés ou présents et fictifs avec ce fils éloigné, disparu avec un ami ;  à travers des introspections, des questionnements multiples ;  le narrateur accède à l’universel.  En effet, tous les parents d’enfants soudain embrigadés et partis se posent les mêmes questions, éprouvent les mêmes angoisses face à l’impensable, à l’inconcevable. Ils cherchent à comprendre, à trouver les raisons de cette radicalisation.


    Le père et le fils plongés dans une société déstructurée,  désorientée, aux multiples contradictions (« (…) cette génération qui en 68 vénérait Che Guevara et aujourd’hui vote Marine Le Pen. » ), ancrés dans un monde rempli de désillusions, de violence insoutenable, incompréhensible, se heurtent à l’Histoire, à des  images et des dates lourdes de sens :  « la photo de la petite Vietnamienne bien sûr, fuyant nue et terrorisée son village bombardée au napalm »,  « l’obscène (…) dans les Balkans. Massacres, viols, déportations ? En Europe, en 1994 ? », « Afghanistan,  novembre 2001 »… Les recherches du père sur l’ordinateur de son fils lui permettent de saisir les centres d’intérêts de ce dernier et de plonger dans ses propres souvenirs, dans son passé personnel,   de démasquer les nombreuses ressemblances entre ce fils soudain surprenant et lui-même :  « Je roule dans mon souvenir et c’est Bruno que j’entrevois »,  « C’est lui que je cherchais et c’est moi-même que je trouve, et c’est ce fils qui m’échappe, si dissemblable, si étrange, si étranger même, qui me rapporte les pages les plus extravagantes de ma propre histoire ». Ce père   se découvre  lui-même. Il constate  les similitudes entre sa génération et celle des jeunes du XXIe siècle : l’attrait de l’Orient, de la « Felix Arabia »,  de cet Orient qui  fait rêver  et a  attiré les « écrivains voyageurs et les peintre ‘visionnaires’, Ingres et Delacroix, Goethe lisant Hafiz et Flaubert rêvant Salammbô, Théophile Gautier fumant le chibouk, Loti pâmé devant son Aziyadé et Burroughs défoncé à Tanger, tous rêvant d’odalisques ‘lascives et alanguies’, regard dans le vague et cul dans la soie ».  Il retrouve cet Orient fantasmé  où se rendaient  des romanciers  en quête de connaissance  du monde et d’eux-mêmes. Les ressemblances entre les pères et les fils se retrouvent aussi dans militantisme de la jeunesse de quelque époque qu’elle soit : « Le Coran et le ‘Petit Livre rouge’, même combat en effet. N’avions-nous pas, nous aussi, voulu une idéologie exhaustive et définitive, ‘indépassable’  comme l’était le communisme pour Sartre ou le maoïsme pour les maos ? », (…) « C’est un grand classique, nous sommes passés par là nous aussi : engagement. Un engagement extrémiste bien sûr, la jeunesse est extrémiste, ou tu es extrémiste ou tu es vieux ». La jeunesse,  moment de la vie où  l’on est dynamique, rempli de rêves, d’illusions, de certitudes, où l’on se confronte aux défis lancés par la société. Moment de la vie où l’on s’imagine puissants, invincibles : « Car nous étions bénis des dieux, pensions-nous, invulnérables et dotés d’une essentielle immunité  - nous pourrions brûler la chandelle par les deux bouts, pensions-nous, sans jamais nous brûler les doigts ». Moment de la vie où l’on rêve de justice. Mais la réalité n’a rien d’onirique.  L’Orient rêvé n’est plus : « Alep est détruite et nos rêves d’Orient sont dans les gravats, couverts de poussière grise comme les survivants des bombardements (…) ».L’Occident a abusé de l’Orient, l’a démantelé à son profit, a pris sa part du gâteau : « Le 16 mai 1916, Français et Britanniques se sont partagé les restes de l’Empire ottoman, redessinant les contours de la région au mépris des communautés ethniques et religieuses. ». Plus tard, l’impérialisme américain a semé la destruction et la mort, a imposé sa vision du monde et de la politique. « Le Vietnam, et la ‘putain de mort’ », l’humiliation des peuples arabes, les outrages, les blessures, la haine ont engendré la vengeance. La jeunesse radicalisée veut rétablir la justice, se confronter au réel. Ces enfants rois, gâtés, dont l’éducation ne donnait pas de limites, de contraintes,  recherchent  désormais l’ordre, la rigueur : « Ce n’est pas un hasard si le djihad exerce un attrait tout particulier sur les jeunes d’extrême droite. Voyez les ados, qui en Allemagne défilent en brandissant le drapeau noir : front bas, crâne rasé, Doc Martens aux  pieds. Il brandissent le drapeau de l’Etat islamique, mais ils pourraient tout aussi bien trimballer celui du IIIe Reich ». Parmi les différents sens du mot  « djihad », « il y a celui-ci : ‘discipline’. Discipline. Oui ! ».

    Mais comment comprendre l’attrait pour la violence ignoble,  l’insensibilité, « l’égorgement », comment comprendre l’attraction de « ces meutes de carnassiers excités par la proie, cannibales se disputant la chair, cannibales, oui, on saigne sa propre espèce » ? L’absorption de drogues, le conditionnement, la suppression du mécréant qui n’est pas considéré comme un humain n’expliquent pas tout. Les moments tendus de l’Histoire montrent malheureusement des extrémismes et des horreurs.   La décapitation existait autrefois dans l’hexagone.  Avant la Révolution française, elle  s’effectuait à la hache, « la mise à mort finissait en épouvantable boucherie ». La barbarie a toujours existé et elle réapparaît de temps à autre comme le souligne le titre de l’ouvrage de Gaston Carré. Mais ne sombrons pas dans le pessimisme, l’Histoire ne se répète pas comme voudrait nous inciter à le croire notre difficulté à décrypter le présent. Le narrateur ne propose-t-il pas  implicitement par moments  une vision bien négative de l’Homme ? N’est-il pas hanté par sa lointaine filiation, par son passé, par son oncle Helmut qui n’était pourtant qu’un simple citoyen allemand ?

    L’auteur témoigne  avec subtilité que l’inconscient, - cet autre qui vit en chacun de nous, ces régions obscures où se situent une partie de nos motivations,  Thanatos,  cet instinct muet, - peut se manifester chez tout un chacun s’il n’est pas sublimé. En effet, c’est la capacité de sublimation d’un individu qui définit  son degré de civilisation. La chute du roman n’est-elle pas un clin d’œil du narrateur au lecteur ?

    Dans  Retour en barbarie, le narrateur conjugue deux destins personnels, celui d’un père et de son fils, une trame historique et un héritage familial, - des origines allemandes - ,   mêlant présent et passé, espace privé et espace public, l’individuel et le collectif.  Dans Retour en barbarie, la littérature  est liée  à la psychologie, au thème de la mémoire, à l’histoire de familles, de nations, de continents.  L’enquête sur le fils se transforme en quête de soi et de l’humaine condition. L’homme y recherche son identité, il  essaie de comprendre l’incompréhensible : la bête immonde qui vit depuis que l’homme est sur terre au plus profond de lui-même.

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29 septembre 2016

Trésor

 

Trésor
Alecia Mckenzie 
Traduit de l’anglais par Sarah Schler    
Edition Envolume (2016)     

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

     Image trésor.png Dulcinea Evers, jeune peintre jamaïcaine à la mode à  New York,  surnommée Trésor par tante Mavis,  vient de rendre l’âme. Auparavant, elle avait demandé à son amie d’enfance Cheryl de rapporter la moitié de ses cendres aux USA. Peu à peu, dans le roman Trésor d’Alecia Mckenzie,  le lecteur  découvre à travers un flux de souvenirs et de dialogues avec la défunte,  une émouvante histoire  à la narration novatrice,  pleine de fraicheur teintée d’humour.

    En effet, Trésor  est un ouvrage très original s’éloignant de la forme classique du roman. Dès la première ligne, la situation d’énonciation bouscule les conventions romanesques : « Cho, Dulci, tu ne pouvais pas te faire enterrer comme tout le monde ? ».  Dans ce roman  presque entièrement rédigé à la deuxième personne du singulier,  les voix de personnages pittoresques, -  Cheryl, l’amie d’enfance,  Desmond Evers, le père,  Carlton Beckett, l’ancien patron et amant, Josh Scarbinsky, historien d’art et époux … - ,  s’entrecroisent,  tricotant passé et présent, dialoguant avec feue  Dulcinea Evers,  la belle « artiste caribéenne hors pair ».  La narration explosée, dépourvue de linéarité propose le point de vue valorisant de ceux qui ont aimé la sublime et flamboyante jeune femme, mais aussi le regard jaloux de Susie, « la responsable de la rubrique art et culture » qui, cependant, finira  par admettre les qualités et  la valeur de Dulci.

    Absente  intensément présente, Dulci, perçue en creux, se révèle être une personne libre, pleine de fougue, caractérisée par son amour de la vie concrétisé par son rire éclatant : « Quelque part, Dulci, je t’entends rire aux éclats », « Ton rire résonnait dans toute la maison ». La référence constante à son rire lumineux  reflète sa joie de vivre, son bonheur de créer.  Dotée d’une forte personnalité et d’une fascinante beauté (« Tout le quartier s’accordait à dire que si tu avais hérité du tempérament et de l’orgueil de ton père, tu avais également la chance de posséder la beauté de ta mère, sa peau de miel au teint parfait, ses cheveux ondulés et ses grands yeux en amande. », « Tu marchais devant moi et, très vite je me suis trouvé fasciné, hypnotisé par cette démarche que je n’avais jamais vue nulle part ailleurs »), Dulci séduit tous ceux qui la rencontrent.  Ses peintures colorées (« Tes tableaux (…) dégageaient une énergie sauvage et malicieuse, avec leurs lignes audacieuses et leurs couleurs éclatantes. Et les regardant, j’ai pensé à Frida Kahlo, à Moro et à cette artiste indienne, Amrita Sher-Gil ») enthousiasment connaisseurs et néophytes.   

    Au-delà de donner à voir Dulci, de perpétuer sa mémoire, cette série de points de vue révèle aussi ses proches, leur personnalité,  leurs secrets, leurs non-dits qui troublent les relations.  Les personnages découvrent leur passé familial, les liens qui les unissent grâce à leurs dialogues avec la défunte, leurs monologues intérieurs. Ils auscultent leur ascendance, comprennent leurs origines parentales, ethniques, disent la fierté de leur héritage familial : « La mère) descendait des Marrons et aimait  se vanter de la ‘pureté’ de son sang africain ». Les fragments de souvenirs et de passé se collent les uns aux autres  reconstruisant la mémoire d’une famille et d’une communauté. Une île, ses ouragans, la solidarité de ses habitants après leur terrible passage, les crises politiques et leur violence,  le racisme subi par ceux qui s’exilent (« Je ne pensais pas (…) que les gens seraient si désagréables, disait tonton Selwyn. Mes collègues font semblant de me sourire pendant la journée, mais quand je les croise dans la rue le soir ou le week-end, ils passent à côté de moi comme s’ils ne m’avaient jamais vu de leur vie ») jaillissent en toile de fond, donnant à voir et à comprendre la  réalité de la  lointaine JamaÏque.  

    Trésor est un roman  polyphonique d’une grande richesse et d’une grande modernité : comme  dans LE QUATUOR D’ALEXANDRIE de Durrell où  différents personnages  prennent la parole ou  dans La Modification où Butor  utilise la deuxième personne du pluriel, la narration d’Alecia Mckenzie est novatrice.  Alors qu’elle part d’un fait cruel,  Alecia Mckenzie ne tombe jamais dans le pathos. Elle trouve toujours la bonne distance dans sa narration, glissant ça et là des touches d’humour. Dans une langue colorée et poétique, l’auteure emporte le lecteur vers un ailleurs plein de vie et de dynamisme tout en le faisant réfléchir à des problèmes sociétaux.

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03 septembre 2016

Les chiens du Seigneur

Les chiens du Seigneur      
Histoire d’une chasse aux sorcières.  

Roger Bevand    
Editions Le Cherche Midi (2015)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image les chiens.jpg Dans Les chiens du Seigneur  de Roger Bevand,  de  1484 à environ 1590,  le narrateur  Jehan Gremper, « humble petit clerc du diocèse de Constance »,  jeune « diplômé d’une maîtrise ès arts modernes »,   promu à vingt quatre ans « notaire au service du grand inquisiteur de Germanie supérieure » Henry Institoris, de son véritable nom Henry Krämer, décide de  noter tous les événements auxquels il  assiste. Il narre  avec précision et objectivité,  de façon chronologique, la terrible chasse aux sorcières  du  moine dominicain  zélé, ambitieux  et fanatique.

    Chronique fictive fondée sur le réel, Les chiens du Seigneur de Roger Bevand,  dotée d’une  documentation riche et sérieuse, entraîne le lecteur sur les pas d’Henry Institoris connu pour son ouvrage  Le Marteau des Sorcières et pour ses traques impitoyables de femmes soi-disant sorcières ayant pactisé avec le diable et  d’hérétiques de toutes sortes. Des phénomènes surprenants, incompris, déroutants comme de soudaines « épidémies de pestes », des « nuées d’insectes malfaisants ou (d)es tempêtes de grêle », des troupeaux décimés, dans une société où règne la superstition, où la science en est à ses premiers balbutiements,   suscitent des angoisses et des peurs  favorisant la recherche de causes compréhensibles par tous. Des boucs émissaires sont alors vite trouvés.

    Après de nombreux  doutes, (« j’avoue que je suis un peu déstabilisé. Pour tout dire, je ne sais plus trop où est la vérité ») Jehan Gremper  se laisse progressivement persuader par les propos délirants et haineux d’Henry Institoris,  homme « sûr de lui (…)  formel, (…) précis dans ses explications ».  Dans ses sermons,  l’inquisiteur nomme tous les maux attribués aux soi-disant sorcières, appelle à la délation. De pauvres femmes marginales, à l’attitude un jour ou l’autre équivoque avant l’arrivée d’un événement incompréhensible,  sont dénoncées. Tous les arguments destinés à  leur défense sont retournés contre elles et  déformés. L’inquisiteur avec une grande habileté les renversent à son avantage : «  - Crois-tu à l’existence des sorciers ? / - Je crois que certains se prétendent tels, seigneur inquisiteur./ - Tu ne réponds pas à ma question, Agnès. Je la pose donc à nouveau : crois-tu à l’existence des sorciers ? (…) / - Oui, je le crois, seigneur inquisiteur. / - Et comment sais-tu qu’ils existent ? / -Je … Je ne sais pas, seigneur inquisiteur. / - Tu ne sais pas quoi ? Tu ne sais pas s’ils existent ou tu ne sais pas comment tu sais qu’ils existent ? (…). »  L’inquisiteur multiplie les questions, détourne le sens des réponses, le rend inefficace, supprimant toute issue favorable à la pauvre femme, refusant la présence d’un avocat  et prouvant toujours qu’il a raison. Ensuite sous la torture, l’accusée ne peut qu’avouer et réciter tout ce qu’elle a entendu durant les sermons pour faire cesser ses souffrances intolérables. La sorcière n’est sorcière que dans une mentalité persécutrice. Il n’existe pas d’en soi de la sorcière, mais des conditions socio-historiques qui la créent. La sorcière n’est connue qu’à partir des questions que les bourreaux, les juges  lui posent. Elle est le reflet de ce que l’inquisiteur croit qu’elle est. Souvent ces femmes, intermédiaires entre les hommes et la nature, utilisant des plantes pour guérir, sages-femmes donnant la vie,  possédaient un savoir non institutionnalisé qui effrayait. Représentant un supposé danger, elles étaient persécutées, châtiées. La femme en général était considérée comme un être maléfique : « - In vulva infernum ! C’est par l’enfer de la vulve que le péché s’est introduit dans le monde, faisant de la femme la complice et la servante du démon ! Toute la sorcellerie provient de l’appétit vénérien, insatiable chez les femmes ». Selon Tertullien, figure emblématique de la communauté chrétienne de Carthage, la femme « devrait toujours porter le deuil, être couverte de haillons et abîmée dans la pénitence ». Malheureusement, dans certaines contrées,  au XXIe siècle, la femme symbolise encore le mal. Son corps, sensé être un appel au péché, à la luxure, au désir masculin, doit être caché. Les textes religieux sont encore lus  littéralement, sans être interprétés en fonction de leur contexte, de leur époque. En Afrique, des femmes, des enfants accusés d’être les suppôts de Satan sont toujours  pourchassés, maltraités, lynchés. L’obscurantisme, l’ignorance, le fanatisme, une religion mal entendue sévissent encore malheureusement malgré l’évolution des sciences, de la technologie, de la réflexion.

Dans Les chiens du Seigneur,  le récit, les dialogues au présent donnent l’illusion d’une création en cours. Ce témoignage historique  se lit comme un roman dans lequel  le narrateur  rend compte  d’un vécu inhumain, terrible afin que le lecteur sache et aussi  comprenne comment des  événements violents à l’égard  de ceux qui s’écartaient du modèle religieux imposé par une certaine interprétation des Ecritures ont pu se passer et peuvent encore se passer. La narration, à la première personne du singulier de Jehan Gremper, s’affiche comme mimétique de ce qui a été réellement vécu. Le chroniqueur dit les faits tels qu’ils se sont déroulés sans les modifier, les trahir. Il veut porter témoignage objectivement. Pourtant ses doutes, ses émotions, sa personnalité transparaissent. Au crépuscule de sa vie, Jehan Gremper, fervent croyant, laisse à Dieu le soin de juger : « Qu’il (le lecteur) se souvienne toujours qu’en définitive seul Dieu, Celui qui sonde les reins et les cœurs, est habilité à juger ». En effet, tous les religieux, quelque soit leur religion, devraient suivre un seul fil conducteur, celui de l’Amour. Ils devraient  oublier le jeu de mots « domini canes », c’est-à-dire « les chiens du Seigneur, ceux qui aboient contre les hérétiques » (d’où le titre de l’ouvrage) et l’injonction d’Henry Institoris : « Nous allons mordre, égorger et déchiqueter nos ennemis ».

     Les événements historiques narrés dans Les chiens du Seigneur  n’appartiennent malheureusement pas seulement à un lointain passé. Au XXIe siècle, le fanatisme, la haine sont toujours prêts à jaillir. Il est donc  impératif de ne pas oublier que Dieu est Amour. Dans une Europe, vieille femme frileuse ébranlée dans ses certitudes morales qui sent monter en elle la peur et la malveillance, l’Amour du prochain doit l’emporter afin  que tous les êtres humains vivent  dans  la paix, la tolérance, le respect de la différence.

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25 août 2016

Les 100 mots de la Shoah

 

Les 100 mots de la Shoah
Tal Bruttmann et Christophe Tarricone
Editions Que Sais-je 
puf (2016)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    image shoah.jpgConstitué de cent articles d’inégales longueurs, Les 100 mots de la Shoah de Tal Bruttmann, (historien, spécialiste des politiques antisémites en France durant la Seconde Guerre mondiale),  et de Christophe Tarricone, (professeur agrégé d’histoire), est un remarquable gisement documentaire sur l’anéantissement programmé des Juifs d’Europe. Les deux auteurs effectuent une étude synchronique et diachronique du vocabulaire de la Shoah,  présentent les divers acteurs  (Aloïs Brunner, Reinhard Heydrich…) de cette politique d’assassinat, les différentes victimes (Anne Franck…) et les lieux (« Auschwitz », « Babi Yar (…) site choisi pour le théâtre des exécutions », « Belzec (…) centre de mise à mort », « Drancy »…) où se sont préparés et déroulés ces événements tragiques inimaginables, insoutenables pour tout humain digne de ce nom. Ce travail  rigoureux propose l’étymologie du lexique de la Shoah, son évolution historique et idéologique. Il précise le sens exact des mots et donne toutes leurs nuances juridiques, militaires, politiques : « Un génocide est une politique d’Etat, qui a fait l’objet d’une planification, et qui a dépassé le seul stade de l’intention, c’est-à-dire qui a été mis en œuvre. Ce critère entre dans la définition retenue par les juristes. De fait, le génocide ne se définit pas par le nombre de victimes ». Le sens des mots change en effet en fonction du contexte politique, idéologique, historique. Les mots créent une image de la réalité. Ils déterminent la perception et la conception de cette réalité,  révèlant différentes représentations du monde, des événements. Pour cette raison, il est indispensable de connaître leur sens précis, de savoir exactement ce qui ce cache derrière certains concepts comme celui de « lebensraum » par exemple. Le citoyen moyen doit pouvoir accéder aux définitions des historiens afin de se débarrasser de tous les clichés qui circulent sur la Shoah. En effet, la Shoah ne se résume pas à des hommes squelettiques vêtus de pyjamas rayés derrière des barbelés et  à des chambres à gaz.  Le petit fascicule de Tal Bruttmann et de Christophe Tarricone montre comment les nazis ont retourné le sens de mots et des valeurs, usé d’euphémismes pour atténuer la violence de leurs actes.  La manipulation du langage et par conséquent la manipulation des idées, des hommes, tout a  servi  leurs sombres desseins, leurs ignobles projets pensés, organisés, planifiés et a falsifié la réalité.

    L’ouvrage de Tal Bruttmann et Christophe Tarricone  qui apporte des définitions, des informations, des connaissances fondées sur de nombreux  documents écrits et oraux,   des sources nazies ou alliées qui se recoupent,  des témoignages de rescapés,   des analyses rigoureuses rétablit la vérité. Il  est aussi  porteur d’un message fort : nous ne devons jamais oublier, nous devons tirer des leçons du passé, rester attentifs afin que cette ignominie ne se reproduise jamais. Il est impératif de sauvegarder la mémoire de ces milliers d’innocents envolés en fumée, anéantis comme de simples brins d’herbe. L’intolérance, la haine, le fanatisme ne doivent plus jamais faire couler le sang. Il faut être vigilant afin que les théories des négationnistes, idéologie  fondée sur le mensonge et la haine, ne brouillent  pas les esprits et être conscients que « derrière ce discours se cache de manière à peine déguisée un antisémitisme et un antisionisme obsessionnels ».

  Le travail d’érudition historique à la riche et sérieuse documentation, aux solides et rigoureuses analyses de Tal Bruttmann et Christophe Tarricone
n’a rien de rebutant,  il se lit aisément et il  est  utile pour toute personne soucieuse de connaître cette sombre période historique. Cet immense apport de connaissances est  utile aussi bien pour des néophytes, des lycéens, des étudiants, des chercheurs que pour le lecteur ordinaire. Ces 100 mots permettent d’appréhender et de comprendre dans le sens étymologique du terme (« prendre avec ») une réalité indicible et impensable. Comme nous le savons tous, nommer, c’est révéler, dévoiler. Des films, des romans …  abordent toujours  en ce début de  XXIe siècle l’histoire de la destruction de Juifs d’Europe. Il est important que des ouvrages comme celui de Tal Bruttmann et de Christophe Tarricone  viennent donner un nom et une définition rigoureuse à ce sombre événement afin de continuer à susciter une prise de conscience et une perpétuelle indignation.

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24 août 2016

Midi noir

Midi  noir
Pierre Valandrin
Editions Noire/La Différence (2015)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

  patrick_valandrin_-_midi_noir.jpg A partir d’un fait divers ; un ouvrier agricole Albert Malfione  s’accuse du meurtre de Moustafa, un Marocain dont on ne retrouve pas le cadavre  ;   Patrick Valandrin, dans Midi noir, embarque le lecteur  dans une enquête policière complexe aux nombreux rebondissements déroutants révélateurs de la rouerie de nombre d’individus.

  Cette sombre histoire est l’occasion pour le narrateur de sonder l’univers contrasté du Sud de la France aussi bien en ce qui concerne le climat que les êtres humains,  les réalités sociales et politiques. Au paysage de rêve ensoleillé et lumineux, donnant  l’impression « d’un monde beau, paisible, parfait »,  « pittoresque comme une carte postale » s’oppose une réalité au « climat si particulier qu’(il) rend (…) fou, agressif et imprévisible ». La température suffocante, « le soleil de plomb », le souffle incessant et irritant du mistral perturbent Jean-Yves Grenier, surnommé le Jygue, alsacien d’origine, « nommé commissaire de police en Avignon ». La  mutation, causée par une plongée dans l’alcool, de cet anti-héros atteint de la maladie de Paget, « une déformation osseuse »,   permet au lecteur de découvrir l’univers œnologique du midi méditerranéen à la faveur de descriptions pittoresques de paysages viticoles et de subtiles analyses de grands crus : « Le vin blanc de Piotr Lemoine brillait dans les verres. Au nez, un fin parfum d’agrume laissait soupçonner une bonne minéralité. Des notes de fleurs blanches et de pêche ajoutaient de la complexité au vin qui en bouche montrait une excellente longueur ». Elle permet aussi de découvrir  l’ensemble des personnes qui gravitent dans ce microcosme, des plus humbles comme Maryse aux soi-disant élites de la société comme Emmanuel de Cluny, maire de Barenton-les-Vignes  ou Maître Colonnel, «  notaire des vignerons comme son père et son grand-père avant lui, (…) connu pour son extrême discrétion ». Misère et richesse se côtoient. La misère sinistre, répugnante  (« (…) endroit d’un dénuement infini. La vaisselle était couverte d’une croûte de saleté, les draps du lit au fond n’avaient pas été changés depuis une éternité. En guise de fenêtre, un panneau en plastique opaque, à moitié ouvert maintenu par une tige de fer scotchée contre le rebord, découvrait des cordes à linge. Non loin pourrissaient d’autres caravanes, plus délabrées les unes que les autres ») pousse les plus démunis à œuvrer pour des privilégiés corrompus et à voter pour le parti de la haine.

  Le narrateur traite de différents problèmes sociaux et effectue une critique lucide de la société contemporaine montrant que l’on se heurte à de trompeuses  apparences dans le Midi où les repères s’effondrent : « … rien n’est carré dans le Midi, rien n’est jamais blanc ou noir, les bons et les méchants ne sont pas ceux qu’on croit ». Il décrit les côtés troubles des êtres humains plongés dans la compromission, guidés par l’appât du gain et  de la renommée. L’écrivain brosse des portraits rapides mais précis des démunis, rebuts de la société, à la triste et misérable vie, faite de  frustrations, de notables superficiels se cachant sous un vernis de  respectabilité. Les allusions à des personnalités politiques contemporaines sont transparentes. La société, miroir de la nôtre,  est corrompue, mue par le pouvoir de l’argent qui condamne les plus faibles à la violence. Le narrateur évoque aussi les problèmes de pollution, l’urbanisme (« Rien ne semblait pouvoir endiguer ces zones où les lotissements s’aggloméraient, transformant en abjection une nature intacte comme la maladie des cellules saines en cancer »), la vente sans scrupules de terrains non constructibles, zones inondables dangereuses pour les acquéreurs, dupes de politiciens véreux. Il évoque   l’opposition entre les écologistes et les pollueurs, les personnes âgées abandonnées à leur triste solitude et  vouées à une mort indigne, (« Dans les banlieues d’Avignon où les immeubles  mal isolés ressemblaient à des cages à lapins, on décomptait une dizaine de décès  - des vieillards, qui vivaient seuls, oubliés »).  Il traite du féminisme lorsqu’il évoque la magnifique assistante du commissaire, Marjolaine Pamier,  qui revendique le droit d’être belle, féminine, cultivée et intelligente sans être la proie du mépris, de l’avidité et de la bêtise des machos. Implicitement, sans faire acte militant, par petites touches, Midi noir porte témoignage de son époque et dit l’injustice.  Or dire, c’est faire accéder à la conscience de l’Autre, c’est le faire réfléchir.

 

  Doté d’une écriture limpide, Midi noir, facile et plaisant à lire, saura séduire les amateurs de romans policiers concernés  par les problèmes sociaux, politiques et humains. Il satisfera le désir d’évasion du lecteur tout en lui permettant d’analyser la société dans laquelle il vit.

 

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10 juillet 2016

On m'a dit la lune

On m’a dit que la lune…       
Martin Jarrie
Conce Codina       
Editions Notari (2016)   
(Pour jeunes lecteurs)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   image on m'a dit.jpg La lune, astre emblématique, a toujours fasciné les êtres humains, les artistes, les scientifiques de l’Antiquité à nos jours, dans toutes les sociétés et civilisations. Du satellite de la terre, degré zéro de l’écriture donnant une définition concise et congrue, elle devient en poésie « faucille d’or » ou « reine des nuits ». Dans On m’a dit que la lune… ouvrage destiné aux jeunes enfants, rédigé par Conce Codina et illustré par Martin Jarrie, un bambin énonce toutes les phrases faisant référence à l’astre nocturne. Il  joue avec les expressions comportant le substantif « lune », renouvelle des clichés,  permettant ainsi d’ouvrir des discussions  entre les parents et le jeune lectorat.

     Dans On m’a dit que la lune… de courtes phrases introduisent l’enfant dans l’univers des connaissances scientifiques,  les premiers pas de l’homme sur la lune,  « on m’a dit qu’on a marché sur la lune », des références linguistiques avec la métaphore « lune de miel » évoquant la douceur des premiers jours du mariage, le monde de la chanson française avec Charles Trenet, « Le soleil a rendez-vous avec la lune »,  la représentation du réel en fonction du genre du mot « lune » : « dans certains pays, Madame Lune devient… Mister Moon ». L’apprentissage s’effectue ainsi en douceur de façon ludique, épanouissante, stimulant l’imagination et l’intellect de l’enfant. Ce dernier  construit le sens du  monde complexe qui l’environne,   passe du concret à la conceptualisation avec aisance, découvrant que les mots possèdent différents sens et  proposent diverses visions du monde. On m’a dit que la lune… aide  à la construction du  savoir d’autant plus si une  interaction s’établit entre le petit lecteur et un adulte.

    Les illustrations originales, fantaisistes,  aux traits précis, aux vives couleurs de Martin Jarrie tricotent réalisme et surréalisme, humour et poésie. Elles  entraînent le lecteur dans un univers onirique en mouvement, concrétisent les diverses expressions, clichés, citations concernant l’astre à la froide lumière.

    Une fois de plus,  les éditions Notari proposent un ouvrage ludique, attrayant, esthétique qui développe la curiosité et le plaisir d’apprendre des jeunes lecteurs.

08 juillet 2016

Radieuse. Une croisière en Adriatique

 

Radieuse
Une croisière en Adriatique.    

Claire Fourier    
Editions de la Différence  (2016)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    image radieuse.jpg« Une croisière de grand luxe sur l’Adriatique » est  offerte à Claire, d’origine bretonne, femme douce, sensible  et mélancolique,  narratrice de Radieuse, Une croisière en Adriatique. Cette croisière l’emporte vers un ailleurs aux vertus transformatrices. Une croisière  « en guise de récompense » pour la parution d’un de ses livres couronné de succès. Devenue écrivain voyageur, Claire prend des notes afin de raconter au lecteur son vécu, de rendre compte de  son  expérience. Découvrant des lieux  inconnus, elle  les retranscrit. Et cette expérience la fait revenir autre.

    Dans un carnet de voyage, daté du jeudi 15 août au vendredi 23 août, Claire partage son expérience avec le lecteur. Elle décrit les étapes de son voyage avec précision lui permettant de vivre avec elle des moments intenses, de découvrir des lieux, des monuments, des personnes. Alors qu’elle observe et prend des notes pour décrire ce qu’elle voit, restituer un ensemble de sensations, effectuant des promenades artistiques, plus ou moins philosophiques, analysant, méditant sur l’ailleurs,  sur le bonheur,  sur son moi, Pierre, son mari, « prend des photos ». Ni l’un ni l’autre ne se mêlent  aux visites guidées, aux touristes, troupes errantes qui se contentent de regarder  pour oublier : « (…) des touristes se traînent, complaisants à l’égard du collectif. Ils ne cherchent pas à comprendre, ils sont venus en voyage pour renoncer à comprendre, même pour oublier qu’il y a quelque chose à comprendre ».  Claire et Pierre  se séparent même le temps des visites, pour aller à leur rythme,  jouir de l’instant présent, s’initier véritablement aux lieux parcourus, pénétrer l’intimité de leur géographie, de leur histoire, de leur langue, de la vie des autochtones. Trouver l’Autre et se trouver soi-même.

    Triste et anxieuse  de tempérament, Claire n’avait guère envie de partir. Au début du voyage, sa tristesse se projette sur les lieux  parcourus : « De l’eau fendue par l’étrave, j’écoute monter des soupirs qui me fendent le cœur aussi » (…) A forcer de la contempler, la mer me paraît humaine – un vaste ramassis de larmes humaines ». Puis progressivement, elle s’adapte au luxe du bateau de croisière déconcertant pour elle qui appartient comme elle l’écrit « au menu fretin » :  « Ce luxe. Je suis déconcertée ».  Ensuite, bercée par l’immensité de la mer Adriatique, le  mouvement de l’eau, symbole maternel, purificateur,  son anxiété s’estompe : « (…) le rythme paisible du mouvement de l’eau est contagieux, il anesthésie l’anxiété ». Claire devient « radieuse »  à la faveur  de sa plongée dans la sérénité  des monastères (« La joie chaste du couvent »), la fraîcheur  paisible des musées, de sa remontée dans l’Antiquité, le passé, de sa rencontre avec Athéna, Dioclétien, Jésus, la Vierge Marie… Elle s’extasie devant la beauté de l’environnement, des ouvrages anciens aux minutieuses enluminures colorées, savoure la douceur  de la langue italienne (« Je note que l’absence de la lettre c attendrit les mots, et le z les fait fondre sous la langue »), l’esthétique de la langue croate adoucie par les sonorités finales mouillées : « Est-ce un diamantaire qui eut la bonne idée de placer sur certaines consonnes et la dernières des nom en jié, lié, vié, rié, un accent comme une petite aile pour adoucir les mots rocailleux et les aider à s’envoler de la gorge ? ». Les sonorités d’une langue révèlent l’être, sa personnalité, son tempérament. La douceur des paroles ensorcelle la narratrice. Leur rugosité l’irrite : « Je suis à Dubrovnik. / Un nom raboteux, malsonnant. Il vous met des cailloux dans la bouche, donc dans les manières. Je ne décèle aucune onctuosité dans les voix, dans les gestes. Rien de doux, ni d’avenant ». Amoureuse des sons, des mots, elle ne se contente pas de les écouter, elle joue aussi avec eux  dans son récit de façon humoristique : « On est tous dans la même galère… qui patine sur son erre », esthétique en mêlant les sensations  tactiles et olfactives : « C’est un baume, si ça embaume ». Elle multiplie les polyptotes,  « Split engorgé me prend à la gorge », « Le pays croate est osseux et la langue croate, un jeu d’osselets », glissant des pincées d’humour dans ses descriptions. Sa malice sourd au détour des phrases (« essayer un chapeau ne vous prend pas la tête », « La pucelle de Dieu aurait préféré concevoir son fils par les ‘voies naturelles’. Je la comprends. Contre mauvaise fortune, bon cœur : la Vierge consent »)  transformant la croisière en une évasion joyeuse propice à la découverte, à l’enrichissement culturel, chassant tout malaise et tout mal être. Le voyage mais surtout l’écriture la sauve de l’angoisse. Elle lui permet de concrétiser ses sensations, de leur donner vie et souffle : « Ecrire est mon lever d’ancre. Non que le seul voyage qui me plaise soit intérieur : le seul que je goûte est celui que je peux intérioriser ». Ce ne sont pas que les côtes dalmates que le lecteur hante mais l’univers intérieur de l’auteur, son atmosphère personnelle, intime. L’Ecrivain s’impose. Son écriture ne colle pas au réel objectif du reporter, elle ne porte pas un simple témoignage. Elle devient émotion, sensation. Claire Fourier  ne s’intéresse pas à la surface de l’Ailleurs. Elle ne survole pas les lieux comme les touristes, triste « zoo humain »,  tous uniformément semblables, ridicules « chaussés de tongs, bananes sur le ventre » dont elle se moque. Ces touristes qui ne pensent qu’à se gaver de nourriture, sans déguster  (« Ils engloutissent, n’en finissent pas de se resservir ».) Elle, elle  s’ouvre aux autres, à leur culture, à leur humaine condition,  elle les observe attentivement, les comprenant, comprenant dans le sens étymologique du terme (prendre avec) leur douleur :  « Seigneur Dieu, pourquoi m’avez-vous faite de telle sorte que je ne suis bonne qu’à ressentir la douleur humaine (…) ? ». Elle entre dans leur altérité, leur voue un amour profond, sincère : « Je me prends à pleurer d’amour pour ce flux humain dense et qui ondule ». Généreuse, humaniste ou simplement humaine, elle éprouve un intense besoin de connaître l’Autre : « A quoi bon vivre si j’ignore tout de mon prochain ? »
Ecrivain nourri de littérature,  les découvertes de la narratrice font surgir des réminiscences littéraires : Baudelaire, Aragon, Stendhal, Ionesco…., cinématographiques : Tati…Son écriture somptueuse fait vibrer la lumière, les couleurs avec finesse et délicatesse. Les  personnifications sensuelles  remplies de séduction, (« Le soir nuance la palette de couleurs sur la lagune. Déjà le bleu a verdi, s’est mâtiné de flamme. A bâbord, la basilique Saint-Marc  est une comtesse en dentelle, figure striée de rides, mais teint de pêche encore, à la joue de qui le rose est monté, car le soleil déclinant la courtise et l’a émue ce soir comme tous les soirs ») permettent au lecteur de pénétrer l’âme des monuments. L’écriture poétique esthétique de Claire Fourier, ses comparaisons originales « Le navire glisse, telle une boule d’ivoire sur un tapis de billard »,  nous donnent à ressentir le tournoiement  de la vie et  à voir « avec les yeux de l’âme ».

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18 juin 2016

Coup fourré rue des frigos

Coup fourré rue des Frigos       
Alain Amariglio & Yves Tenret      
Editions Noire/La Différence (2016)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image coup fourré.jpg Les Editions de la Différence contribuent une fois encore à la reconnaissance d’un genre longtemps perçu comme un divertissement de second ordre.  La parution de nombre de leurs ouvrages dans la collection « Noire/La Différence » prouve qu’en ce début de XXIe siècle, la distance entre la littérature dite classique et la littérature policière s’estompe, si ce n’est disparaît. C’est ce que le lectorat peut constater avec Coup fourré rue des frigos  livre écrit à quatre mains par Alain Amariglio et Yves Tenret qui, faisant foin de la pléthore de violence et de sexe du roman noir des années soixante, propose un ouvrage sociologique, critique, humoristique… original et novateur.

    Les deux écrivains ancrent leur  roman dans le quotidien contemporain d’un anti-héros, déjà rencontré dans Coup de chaud à la Butte-aux-Cailles *, Walter Milkonian, ancien professeur de dessin fortement dépendant de la boisson,  «  collé à la retraite d’office » par son ancien lycée. Ce  loser  caricatural, au demeurant fort sympathique, va aider un ami, Adel Paoli, instituteur « par vocation », soupçonné du vol d’un tableau encombrant sa salle de cours, « une vieille croûte qui (lui) tapait sur les nerfs », mais qui est en réalité  l’œuvre du célèbre peintre chinois Yu Hao, devant « valoir, au bas mot, 3 millions de dollars ».

    Tous les ingrédients du roman policier pimentent l’ouvrage : suspens, angoisse, morts suspectes  de l’Inspecteur de l’Education Nationale et de l’artiste chinois Wang Zhen, double jeu de Claire Parisot, la directrice sexy, attirante  et volcanique,  de Sabine, la bibliothécaire de l’école , « une petite souris d’environ trente ans aux yeux marrons, aux dents étincelantes » qui porte des bottes Hermès malgré un travail à mi-temps.

    Mais très vite, le lecteur découvre un ouvrage particulier, surprenant.  En effet, l’urbanisme parisien avec « la reconstruction d’un quartier entier » du XIIIe arrondissement « en style postmoderne »,  l’univers artistique  contemporain avec Paul Klee, Kiki Smith, Jim Shaw, Pettibon, Pajak… et le milieu scolaire se tricotent au fil des pages dans une intrigue bien menée et alerte. Walter, alcoolique, souvent apathique, « complètement vaseux »,  anti-héros  accoutumé à  toujours s’apitoyer sur lui-même, loin du fin limier traditionnel, est un critique d’art doué et un  détective  perspicace. Il arrive malgré ses pertes de mémoire, son accablement physique et moral fréquent  « A vrai dire, il n’avait rien d’un volcan, et moins que jamais ce matin-là, mais tout d’une vieille loque baignant dans une flaque d’eau pisseuse » à trouver la solution aux problèmes d’Adel. Tous les repères d’un monde qui se fie aux apparences sont brouillés. Le détective, autrement dit « le bon » dans l’univers manichéiste du roman policier traditionnel du début du XXe siècle, est dans cet ouvrage un marginal, alors que le richissime John Ming, un « grand chinois, athlétique et élégant », propriétaire d’une galerie d’art, « entrepreneur culturel », est en réalité un dangereux mafieux. La belle Claire Parisot flirte avec ce milieu peu recommandé et peu recommandable afin d’obtenir soi disant de l’argent pour son école.  En effet, le manque de moyens dans les classes de quartiers,  l’école qui se transforme en garderie, la difficulté des enseignants à faire ce pourquoi ils sont payés sont dénoncés. Les auteurs critiquent l’Education Nationale où « tout part en sucettes » :  son système de notation par compétences compliqué gratuitement, les inspecteurs au  « ton immuables que les profs connaissaient bien, le ton des donneurs de leçon de droit divin, des jeunes ministres et des vieilles chancelières, l’éternel ton de l’Autorité », l’absence d’aide de la part de la hiérarchie, l’ironie de la ministre (« leur ministre ne venait-elle pas de déclarer ironiquement : ‘Enfin, ces gens, ce n’est pas l’argent qui les attire, sinon ils ne se feraient pas enseignants !’ »), les professeurs désormais recrutés à « Pôle Emploi, ou même au Bon Coin (….) ». Bien que les auteurs ne rédigent pas une œuvre militante, ils glissent tous les défauts de la société au fil de la narration : la pollution, l’exploitation des sans papiers, « les pauvres chassés hors de la cité », la corruption, la mafia chinoise.   Au-delà d’une simple vocation de distraction, leur ouvrage nous apporte des vérités.

    Le plus remarquable de Coup fourré rue des Frigos est le mélange des niveaux de langue, l’utilisation du style indirect libre, la   retranscription du langage parlé  contrastant avec un vocabulaire recherché  (« déesse callipyge », « dipsomanie endémique »), spécialisé (« fidèle à ses idiosyncrasies »), technique  et précis (« Voici la vision chinoise de l’univers ! Le flou, le lointain reflètent l’esprit de contemplation plutôt que la chose contemplée et c’est devenu une vision moderne, universelle ! Montrer en dissimulant, briser et faire trembler la ligne directe, tracer les détours de la promenade (…) ». Cette alternance systématique est un procédé d’ironie et d’humour dans la mesure où elle souligne les oppositions entre les deux types de langage : « « Résigné, il avança , tel l’un des bourgeois de Calais de la sculpture éponyme de Rodin (…) ».  Les nombreux implicites culturels constituent  d’innombrables clins d’œil au lecteur : « Un seul être vous manque et tout est dépeuplé », « quel allumé quand même, l’ermite du Croisset ! », « Luxe, calme et volupté. » ou  l’expression créée par les écrivains qui évoque la métaphysique  vide de Pangloss : « Walter (…) malgré son habituelle distance spinozisto-ethylo-éthico-cynico-post-situationniste »…. Les onomatopées, les comparaisons originales,  comiques (« il s’était retourné sur son matelas moisi, telle une vieille chipolata grésillant sur un barbecue « ), les descriptions esthétiques (« (…) des grues en vol, , une estampe japonaise, des oiseaux traçant des cercles dans le ciel, (…)  des tourbillons dans l’eau, des vols d’oiseaux et des chevelures de femmes (…) », l’humour (« Par la sainte mycose du gros orteil gauche de Tschoung Tseu ! ») montrent qu’il ne faut non seulement pas tout prendre au premier degré, que le lecteur plonge souvent dans la caricature,  mais aussi  prouve le renouvellement du roman policier rappelant dans certains passages l’écriture de L’Assommoir ou du Voyage au bout de la nuit. 

    Au-delà d’une simple vocation de distraction, Coup fourré rue des Frigos  révèle des vérités sociologiques, politiques, et surtout,  le plaisir de l’écriture et de la lecture, le plaisir de découvrir tous les sens et toutes les richesses du texte.

 

  • Voir la chronique : http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2015/02/22/coup-de-chaud-a-la-butte-aux-cailles.html

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04 juin 2016

François-René de Chateaubriand - Napoléon Bonaparte : une histoire, deux gloires.

François-René de Chateaubriand - Napoléon Bonaparte : une histoire, deux gloires.    
Biographie croisée.    
Alexandre Duval-Stalla
Editions Gallimard (2015)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image rené et bonaprate.jpg Avec son ouvrage François-René de Chateaubriand - Napoléon Bonaparte : une histoire, deux gloires, Alexandre Duval-Stalla propose un genre littéraire original et novateur : la biographie croisée de Napoléon Bonaparte  et de Chateaubriand, « le premier d’une famille de notables ambitieux. Le second d’une famille de nobles déclassés ».  Deux hommes, deux fortes personnalités, deux génies, deux mythes qui ne se rencontrent  qu’une seule fois très rapidement (« C’est au terme de cette histoire que se place donc la première et unique rencontre entre Chateaubriand et Bonaparte à l’hôtel de Brienne, chez Lucien Bonaparte ».) mais qui ne cessent d’être hantés l’un par l’autre.

    Chateaubriand, représentant de  la noblesse  nostalgique de l’Ancien Régime,  contraint d’émigrer à cause de la violence révolutionnaire,  Bonaparte, symbole de la Révolution, entretiennent  tous les deux des relations de rivalité fondées sur l’attraction et la répulsion. Tout d’abord admiratif  de Bonaparte, Chateaubriand le hait ensuite après l’exécution du duc d’Enghien : « Après l’assassinat du duc d’Enghien, la rupture, sourde, est consommée entre Bonaparte et Chateaubriand ». De cette « détestation » naît un chef d‘œuvre, Les Mémoires d’outre-tombe.

    Avec une écriture claire,  limpide,  élégante, Alexandre Duval-Stalla raconte l’histoire de deux vies comme un roman. Il n’évoque pas seulement l’existence de deux grands hommes, un écrivain, un consul ou un empereur, il déborde le cadre du témoignage de leur grandeur,   donnant aussi à voir des êtres humains dans toute leur simplicité et leur complexité. Il fait pénétrer le lecteur dans leur intimité,  leur excellence et  leur misère. Il tricote au fil des pages des vies qui se croisent, se coupent, se recoupent : Napoléon  « doi ( t ) tout à sa mère » malgré des « liens affectifs (…) empreints d’une certaine distance »,  François-René se heurte  à un destin marqué par le malheur et la mort après que sa mère lui eut

« inflig (é) la vie ». Deux enfances solitaires, deux éducations marquées par le catholicisme, le partage du « même égotisme » en amour. L’un  « passionnément  amoureux » de son épouse Joséphine, l’autre qui « n’aura de cesse d’échapper au huis clos marital ». Deux destins : « A l’un le pouvoir, à l’autre les lettres ». Mais tout n’est pas si simple. La littérature et la politique se « cherchent sans se trouver. Comme un amour impossible et toujours insatisfait. L’un ne s’offrant jamais à l’autre. Et inversement. A la grande frustration des deux ».

    Constitué de nombreuses références historiques et littéraires, François-René de Chateaubriand - Napoléon Bonaparte : une histoire, deux gloires est un extraordinaire gisement documentaire montrant que les deux héros ont modifié la vie politique et littéraire de la France. Bonaparte a promulgué le Code Civil,   donné une  nouvelle organisation à l’Etat,   doté le pays d’une vraie monnaie, permis aux hommes de s’élever par le mérite… Chateaubriand a concilié les libertés nouvelles et certaines idées de l’Ancien Régime.  Fervent défenseur de la presse, il n’est pas qu’un homme de Lettres, il est aussi un écrivain politique de grand talent souvent méconnu.

     Alexandre Duval-Stalla anime les idées, esquisse des scènes de batailles au présent, brosse des tableaux plein de vie, donne la parole à l’empereur soucieux de ses soldats : « Souvent Napoléon s’assied au milieu de ses soldats qu’il galvanise : ‘ La véritable gloire consiste à se mettre au-dessus de son état ! Moi, mes amis, j’ai une bonne place, je suis empereur (….) Et bien, je fais la guerre pour la gloire de la France ; je puis être tout comme vous, atteint par une balle’ (…) ». Tour à tour narratif, descriptif, épique, lyrique, pathétique, humoristique,  poétique (« Tels les assauts incessants des vagues sur les rochers et remparts de Saint-Malo, Napoléon reste impuissant face à la liberté créatrice de Chateaubriand »), le style de Duval-Stalla parvient à recréer le vécu d’une époque charnière. Il brosse une grande fresque historique et littéraire. 

   Des tableaux successifs vivants retraçant des phases de batailles, des rencontres, des histoires d’amour et d’acrimonie, des analyses pertinentes emportent le lecteur dans la vie de deux hommes hors du commun. Les travaux d’investigation, l’abondante documentation d’Alexandre Duval-Stalla  d’une très grande qualité sont unis à une immense capacité  de conteur qui sait donner souffle et vie à une œuvre historico-littéraire. Cet ouvrage  d’une grande richesse s’adresse aussi bien  à un lectorat avisé qu’aux  lecteurs néophytes qu’il ne rebutera pas.

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07 mai 2016

Nuit celte, land mer

Nuit celte, land mer
Carmen Pennarun      
Editions Stellamaris (2016)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   IMG - Copie - Copie.jpg Les côtes d’Armor, Brocéliande,  l’Océan, l’œuvre de Dariusz Milinski, des univers oniriques, sources d’évasion, de bonheurs fugitifs ineffables, d’inspiration à travers lesquels tout un développement, à la fois symbolique féérique et réaliste, immédiatement sensible perle dans le recueil de poèmes Nuit celte, land mer. L’écriture ailée, vaporeuse de Carmen Pennarun fait vibrer les sensations les plus ténues, mêlant couleurs, fragrances et sons. L’intensité éclatante du silence (« dans un silence à briser / la confiance du cristal ») parfumé, (« silence camomille ») met en valeur les bruissements les plus ténus de la nature,  « clapotis », « voix de la mer », qui « infuse le son / vert dans le silence ».

    Les plaisirs et les bonheurs fugitifs nés dans la nature saisissent l’essence des choses, la cristallisent dans une contemplation permettant l’accès à l’éternité, déployant une transfiguration quasi mystique du monde. La nature, lieu de refuge, faune et flore liées,  devient bijou fragile et léger : « Etoiles sur lande  /perlées de gouttes de pluie / œuvres d’araignées ». Arbres et plantes, sources de vie,  d’oxygène, vivifient « les hommes affaiblis par la vie ». L’arbre, végétal au cœur de vieux sage « offre ses ramures en prière ». C’est un solide ami, toujours grandiose et majestueux jusque  dans la mort,  « Alors nous verrons ce monument / accoudé au sol une saison ou plus / tel un grand phasme végétal / - sa vie en suspens refusant l’affalement - / tenir la pose, constant dans sa gravité ». Il apporte la paix : « Le safran d’un geste respectueux endigue la haine ». La nature  constamment personnifiée avec délicatesse et élégance (« (…) dans la nudité d’une présence qui offre son  espace à la robe nature d’une nébuleuse verte » ») permet à l’homme de retrouver son authenticité, son humanité : « Le nichoir est un don, une boîte à rêves humains, que l’oiseau accepte parfois pour ramener l’homme à son humanité (…) ». La nature fait surgir  de chacun de ses  coins les plus secrets des apparitions enchanteresses permettant d’oublier un instant « les gifles du temps », la nostalgie qui souffle dans le cœur de chacun.

    Dans des poèmes qui ont abandonné les rimes et  la ponctuation, les syllabes féminines introduisent les phrases dans une sorte de lenteur et de points d’orgue, les sons masculins créent des échos dans lesquels la vie s’épanouit à la faveur de synesthésies parfumées, colorées, vibrantes : « L’étamine d’un frisson / s’envole d’aiguillon / d’une effluve améthyste / où vrombit le bourdon / la glycine hausse le ton ». Les mots rares, pittoresques,  la pureté des images sculptent le réel dans un refus de la pesanteur.  Les poèmes de Carmen Pennarun, - poèmes en vers libres, poèmes en prose, haïkus, - sont tout en légèreté vaporeuse, délicate et élégante comme l’aquarelle de la couverture du recueil. Ils disent le plaisir d’écrire et invitent aux joies de  la lecture.

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29 avril 2016

Trois femmes dans la tourmente

 

Trois femmes dans la tourmente     
Martine Pilate    
Editions de la Différence (2O16)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image trois femmes.jpg L’émouvant roman de Martine Pilate, Trois femmes dans la tourmente, invite le lecteur,  à travers la vie de trois femmes, à revisiter l’Histoire et la sociologie de l’Italie du XXe siècle. L’existence de trois femmes d’extraction sociale différente est donnée à voir.

    Avec  intérêt, le lecteur suit le parcours de ces femmes de générations différentes. Anna Maria  rompt avec sa  famille turinoise « issue de l’aristrocratie de l’industrie » pour vivre avec Fabrizio, un beau  journaliste engagé, originaire  du Mezzogiorno, tué lors d’une manifestation. La jeune institutrice austère, à l’allure sévère,  part alors s’installer avec son fils Gino en Calabre.  A vingt quatre ans, Gino épouse  Bruna, une jeune chevrière inexpérimentée de seize ans, des « campagnes reculées de la Calabre ». Veuve très tôt, Bruna, secondée par sa belle-mère,  élève sa fille Graziella,  soucieuse de sa réussite et  de son bonheur.  Mais, comme pour sa mère et sa grand-mère,  la vie va  confronter la jeune Graziella à la violence : « L’histoire se répétait ». La répétition entraîne les protagonistes dans le vertige de l’identitque. Cette saga, récit de filiation, récit de vies,  marque une continuité familiale. Le destin semble retenir ces femmes dans ses rets.  Mais malgré leurs difficultés vécues  dans l’Italie du début du XXe siècle aux mentalités conservatrices, l’espoir l’emporte à la fin.

   

     Cette histoire de femmes est aussi celle des hommes. Dans un roman qui ne se déploie pas dans une linéarité chronologique, où passé et présent se tricotent, Anna Maria, Bruna, Graziella et tous ceux qui les entourent se comprennent dans leur époque, leurs coutumes, leurs tragédies. Après le drame de la guerre, du fascisme, des conflits socio-politiques, de  leurs événements obscurs, de leurs  traces sur le présent, de la misère poussant à l’émigration,  naît l’espoir : la reconstruction du pays, des vies, la libération lente des femmes.

 

    Dans ce  milieu méditerranéen,    les femmes, souvent ignorantes,  subissent les injonctions et les interdits de la société, des hommes « aveuglé ( é ) par la fatuité entretenue par des siècles de domination masculine »,  de pères protecteurs de l’honneur familial qui   décident à la place de leur conjointe, de leur fille.  Cette  société  valorise la virginité, gage d’un mariage  présenté comme l’aboutissement d’une bonne éducation, d’une vie. Une fois sa virginité perdue, la fille est dégradée, rejetée. La famille d’Anna Maria la chasse: « Tu n’es  plus notre fille et ton enfant ne sera toujours qu’un bâtard ». Le père de Gina, fille désormais perdue selon lui, puisqu’elle se  retrouve enceinte hors mariage,  impose à sa fille le silence : « C’est moi qui décide,  fille de rien ! ( …) Elle se mit à trembler. Elle savait le sort que certains pères réservaient aux pécheresses comme elles. L’honneur était lavé dans le sang et l’impunité assurée pour les criminels ». La femme doit alors forger son destin par sa volonté, son travail, ses compétences, sa moralité, sans répondre aux sollicitations masculines. Ce n’est que lorsque l’heure de la retraite sonne, qu’Anna Maria, jusqu’alors toujours de noir vêtue,  ose changer d’apparence, montrer sa féminité. Veuve très tôt, Bruna lutte quant à elle pour survivre et élever le mieux possible sa fille. Quittant le Sud pour s’installer comme couturière dans le Nord,  ses repères sont bouleversés, ses valeurs modifiées. Mais elle s’adapte, résiste, vainc. Elle rencontre de nombreuses femmes qui par leur vécu, leurs expériences favorisent sa réflexion, son évolution. La lecture ouvre ses horizons : « Elle avait lu bon nombre des ouvrages de l’écrivain qui s’était penchée aussi bien sur la cause féminine que sur ‘ le ministère des pauvres’, et avait participé activement à la fondation de ‘l’Alliance féminine ‘, une association en faveur du droit de vote des femmes ». Elle évolue progressivement, murit. Elle constate que même les femmes âgées,  soumises comme la mère d’Angelo ont « appris à voir les choses différemment » à la faveur de lectures  féministes libératrices. La vie des femmes se transforment lentement, mais elle se transforme : Anna Maria apprend à conduire, activité rarissime à cette époque pour une femme, elle porte un pantalon : « un simple pantalon qui devenait symbole de rupture et de libération ! ». Elle devient progressivement autre. Après de longues années de veuvage, de solitude, l’amour revient illuminer les vies d’Anna Maria et de sa belle-fille. La métamorphose intérieure d’Anna Maria transfigure son apparence extérieure : « Anna Maria ne ressemblait plus à l’institutrice stricte et sévère, à ce personnage qu’elle cultivait depuis son arrivée à San Giovani ». Elle ose devenir elle-même, révéler sa personnalité, sa féminité. Elle ne représente plus seulement une fonction « la maîtresse », elle  sort de l’ombre, devient  une Femme libre, épanouie.

 

    Avec une écriture poétique, esthétique,  des descriptions réalistes et lumineuses, Martine Pilate donne à voir et à vivre  à travers l’expérience de trois  vies de femmes l’existence de femmes longtemps prisonnières d’une société gangrénée par les tabous, les préjugés sociaux, des traditions archaïques,  des hommes peureux de voir leur autorité évincée. Mais avec intelligence, courage, volonté, ces femmes  réussiront  à  s’émanciper et à s’imposer. Toutefois  ne réduisons pas Trois femmes dans la tourmente à un simple reflet du réel. De la réalité sociale et historique, Martine Pilate accède à l’Art même en  faisant vibrer d’une intense émotion le moindre détail du réel. 

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01 avril 2016

L’Homme qui n’a pas inventé la poudre

L’Homme qui n’a pas inventé la poudre.  
Stéphanie Claverie     
Editions de la Différence (2016)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

  image poudre.jpg  « La vie de Sébastien s’est écoulée paisiblement, sans problème, jusqu’au jour des obsèques de sa mère Yvette ». Ce beau petit garçon un peu différent,  plus lent que les autres, personnage principal de L’Homme qui n’a pas inventé la poudre  de Stéphanie Claverie, vivait heureux sous le regard bienveillant de sa mère, protégé par son amour.  Yvette savait que l’intelligence est multiple (Sébastien ne bat-il pas  le record de vitesse d’ouverture des huîtres  perdu par  le  médecin ? !) et que les qualités de cœur sont  primordiales : « Seule Yvette était consciente que Sébastien avait du cœur ». Mais beaucoup ne ciblent pas l’essentiel de l’humain. La différence érigée en essence fixe, insurmontable,  conduit à dénier en l’Autre son humanité.

    Or Sébastien, désintégré par la disparition de sa mère,  fonctionne différemment des autres enfants puis des autres adultes. Il ne respecte pas les codes sociaux (« Sébastien a culbuté Lili dans l’herbe grasse et verte de Charente ce qui a terrorisé la mère de cette dernière »), ses propos pourtant logiques déconcertent ses camarades de classes. Il prend les métaphores, les symboles dans le sens strict des mots, autrement dit au pied de la lettre : « -Faut être bête pour croire qu’une poule, elle pond autant d’oeufs le même jour ! ». Ayant besoin d’un contexte cohérent  pour évoluer correctement,   il construit des repères dans son environnement, dans son emploi du temps, ( « Sébastien travaille tous les jours, dans le même sens, dans le même ordre, au même endroit, à la même heure. »), qui lui permettent   d’être efficace malgré sa différence. Cette différence n’est-elle pas une richesse (« sa différence est une force »)   dans une société  qui en a peur ?  La Barbue effraie.  Les individus fuient, ignorent celui qui ne leur ressemble pas. Certains  le méprisent ou le regardent avec compassion. Lucas défiguré par l’acné ressent le rejet de ceux qui l’observent : « Le monde est un hérisson qui le regarde de travers ». Dans la société, l’apparence l’emporte souvent sur l’essence. Pourtant le plus  fondamental est l’être.  Sébastien  possède  de nombreuses qualités qu’heureusement certains savent apprécier. Il est généreux, serviable, souriant. Jardinier, il travaille avec efficacité, sérieux, compétence. Il connaît chaque fleur, chaque plante par son nom scientifique (« Des  hélichrysums »…), connaît le meilleur emplacement pour sa croissance, les meilleures méthodes pour oxygéner la terre (« - On ne retourne pas la terre à la fourche bêche, on l’aère avec une grelinette ! »). Barbara qu’il soutient moralement et dont il réconforte le fils, momentanément handicapé suite à un accident, voit en lui l’homme, toujours  « synchrone avec la réalité (…) clé de (son) équilibre », serviable, beau, au « torse musclé »  et non l’être désavantagé par la vie. Elle ne le réduit pas à son statut d’handicapé. Voyant l’Humain en lui,  elle engage un dialogue, une relation d’égale à égal  avec lui. Sébastien,  personne rayonnante, l’esprit voguant dans les rêves, au cœur débordant d’amour, de gaité lui redonne  confiance, lui apporte la joie d’exister.

    L’Homme qui n’a pas inventé la poudre est un bel ouvrage  pétri d’empathie, à l’écriture limpide et sobre. Il dénonce une société fondée sur la productivité, l’efficacité,  l’argent. Il aborde avec intelligence,  finesse, professionnalisme  et générosité différents types de handicaps : celui  de Lucas accidenté de la route, d’Emilie, née paraplégique,  de Simone chargée du poids des ans…  et porte un regard compréhensif, sain  sur la différence physique et/ou  mentale. Vivre tous ensemble quelque soit nos dissemblances est une richesse et une chance. Le plus important dans l’existence est l’âme lumineuse et joyeuse. Sachons mépriser le monde des apparences  et rester simples, d’autant plus que, comme le prouve L’Homme qui n’a pas inventé la poudre, tous les humains sont fragiles et porteurs de faiblesses. Stéphanie Claverie a rédigé un ouvrage réaliste sur la vie, la vraie vie.

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19 mars 2016

Les Saisons de Mauve ou Le Chant des Cactus

Les Saisons de Mauve ou Le Chant des Cactus
Francis Denis     
Editions Delatour (2016)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   image mauve.png Les Saisons de Mauve ou Le Chant des Cactus,  un titre symbolique, -  celui aussi d’une nouvelle - ,  à lui seul toute une histoire : porteur du temps qui passe  inexorablement,  coloré de mauve, emblème de la discrétion,  de la mélancolie, du deuil.  Les cactus symboles de la douleur, de la piqûre, de la pointe acérée. Le chant, la joie, l’échappée vers le bonheur. L’imaginaire funeste du narrateur offre  malgré tout des perspectives lumineuses à la vie.

    La continuité entre les nouvelles de Francis Denis, leur dimension émotionnelle  puissante interpellent intensément le lecteur. L’écriture esthétique et poétique l’entraîne dans des émotions multiples, des souffrances physiques et morales, la brutalité tragique et cruelle  de la vie (« Cécile D. est morte le 18 juin1959, à l’âge de 22 ans sauvagement assassinée par la vie » (« Cécile ») de personnages ordinaires fragiles, écorchés vifs englués dans une réalité  sans saveur (« J’approche à pas feutrés d’un âge déjà bien avancé pour quelqu’un qui n’a encore rien goûté et qui désespère et s’enlise dans la fadeur du temps qui passe » (« Horace »), sombre (« j’erre comme une âme perdue sur les pavés qui pleurent de tristesse » (« Horace »),  mortifère : « La  brume se déchire peu à peu devant nous, découvrant un rivage au vert tendre épinglé d’étranges totems faits de branches et de tissus, de lambeaux de chair séchée, lunettes brisées, dents cassées, pages gribouillées, gants, lacets de chaussures et autres vestiges sacrifiés » (« Brume matinale »). Les récits s’inscrivent dans des contextes réalistes sombres. Que les êtres subissent ou s’indignent, le réel lointain ou présent,  toujours brutal laisse des traces indélébiles dans leur psychée : La Shoah . (« Notre frère, notre sœur. A eux aussi ils ont arraché le cœur, fendu l’espoir, tué l’amour ! Leurs deux anges disparus, écartelé, emmenés vers quel abattoir en giclée de souffrance et d’abandon. Et ne rien faire. Et ne rien dire. Gazé. Trop faible. ? Anéanti ».(« Avec le jour naissant »), l’exode déchirant, accablant, « La mort à fleur de cortège » et l’ailleurs décevant (« Exode »), l’éclatement familial, la maladie incurable donnée à voir métaphoriquement (« Cette fois, Cécile est revenue avec un compagnon de voyage. Une espèce de créature noirâtre, mi-champignon mi animale, collée sur la peau de ses épaules »), la dégradation psychique...  Les êtres évoluent dans de fragiles espaces allant de souvenirs, d’expériences vécues,  à la vie imaginée, à un ailleurs insensé (« Horace »).

     Les récits se fondent sur des souvenirs d’enfance, des ambiances douces de mères rassurantes, de séries télévisées porteuses de tendresse  (« C’est le marchand de sable. L’ami des tout-petits, Nicolas, Nounours et Pimprenelle me font signe de la main depuis leur nuage qui glisse sur la nuit. Un air de flûte chasse les derniers soucis, je m’endors des morceaux de rêve plein la bouche » (« Le départ »). Mais le plus souvent les souvenirs cultivent l’amertume.   Des mères sont contraintes à se  sacrifier, à plonger dans la déchéance pour sauver leur enfant comme Fantine dans LES  MISERABLES : « Une mère qui ferait tout pour préserver la vie de son enfant et s’écartèlerait sur la place publique, offrirait son sexe à la terre entière, s’arracherait les dents et la langue pour qu’elle puisse être sauvée » (« Avec le jour naissant »).   Le passé à force d’intensité se substitue au présent. L’enfance, ses peines, ses angoisses resurgit avec acuité. Le réel s’investit de valeurs subjectives, installant la peur comme la présence du  noir charbonnier et  du  grondement des morceaux de charbon  s’échappant des sacs : «Lorsque le charbonnier vide ses sacs de jute noircis dans le soupirail et que j’entends rouler les galets d’anthracite jusqu’au sol humide, je l’imagine en train de se rassasier, de s’en mettre plein la panse à défaut de chair fraîche ».

    L’engrenage fantastique se met alors en branle  L’enfant voit ce que l’adulte ne perçoit pas   « D’ailleurs, je me sens soudain envahi par une bouffée  d’angoisse incontrôlable à la vue de cette créature noire et velue qui saute tout là-haut, d’un toit à l’autre de notre église et que personne, personne ne semble décidément l’apercevoir » (« Jour de procession ») Le fantastique se rattache à une expérience hallucinatoire, au cauchemar : « le bois se fend, éclate, et par le trou béant ainsi formé surgit une main velue, aux ongles longs et noirs comme des lames » ou s’impose comme tel : « Tous ne font plus qu’un alors que, dans la lumière froide, méticuleusement, l‘institutrice retire sa peau pour permettre au pelage sombre qu’elle recouvre de respirer enfin l’odeur des petits corps tendres et transis ». (« Au clair de lune »). La peur s’installe.  L’enfant entre dans le monde magique de l’Autre. Le lecteur plonge dans une écriture de la dérive des repères, dans l’univers de l’art.

    Malgré la souffrance de la création (« L’acte de créer devient alors pour elle une véritable souffrance. » (« Abstraction »), l’angoisse de la page ou de la toile blanche, les êtres  échappent au réel mortifère  par  la lecture (« Mon refuge et ma consolation viennent avec le soir, lorsque (...) je monte dans ma chambre pour (...) dévorer en silence mes livres, tous mes livres, mes portes sur l’inconnu, mes voyages irréels, mes rêves en noir et blanc » (« Dix-huit ans »), la création, l’intensité de l’art.

    Lyrisme et fiction se mélangent dans Les Saisons de Mauve ou Le Chant des Cactus.  Les nombreuses références explicites ou implicites  à la littérature, à la peinture (Rimbaud, Miller, Rambrandt, Hopper…), la correspondance entre les arts,  la prédilection pour des états paroxystiques, les blessures d’enfance, l’écriture esthétique et poétique sertie d’émotions vibrantes,  colorées ou en clair obscur de Francis Denis fascinent le lecteur. Le romancier et le peintre qu’est Francis Denis atteint l’indicible  à travers  la somptuosité de sa création d’où émerge souvent la souffrance. Le dit et le non-dit prouvent que l’art est toujours le produit de la déchirure auxquels s’ajoute l’aventure de l’œuvre dans sa réception : « Une œuvre n’existe qu’à travers le regard des autres et elle se renouvelle ainsi sans cesse jusqu’à ce qu’elle finisse par échapper totalement à son auteur » (La nouvelle, « Les saisons de Mauve ou Le chant du cactus »).

 

Du même auteur :

LA TRAVERSEE

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2013/06/...

LE PASSAGE

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2012/08/25/le-passage.html

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20 février 2016

La fille sur le trapèze

 

La fille sur le trapèze
Jacques Koskas
Editions Vivaces (novembre 2015)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   image jeune fille.jpgLéontine Lefossoyeur, la fameuse détective (très) privée de l’ouvrage de Jacques Koskas, La fille sur le trapèze, une célibataire psychorigide de trente trois ans toujours vêtue de tailleurs gris, « ne support(ant) pas qu’on la touche », « est invitée chez sa grand-tante Roberte à vingt heures trente précises ». Il est impératif qu’elle arrive à l’heure :  sa grand-tante est « intransigeante sur les horaires ». Or vers les dix sept heures trente environ, Léontine reçoit un appel téléphonique « aussi étrange qu’alarmant » de son cousin, le Comte Rodolphe Dubailly, homme « impulsif et autoritaire » : « quelqu’un serait suspendu au plafond » de son salon d’une impressionnante hauteur.

   Accompagnée de son assistant M. Croton, - digne des personnages des peintures de Bernard Buffet «  ces comiques du cirques, éternellement moroses », véritable encyclopédie ambulante dont la manie est de donner les définitions et l’étymologie de tous les termes qu’il évoque - , mademoiselle Lefossoyeur se rend au château des Dubailly dont la devise est « traiter ses affaires en famille et ne pas se mêler de celles des autres, voilà le secret de toute sagesse » afin de trouver une solution à l’énigme. Le lecteur suit avec intérêt et curiosité l’enquête funambulesque et fantaisiste du duo hors norme qui doit être exécutée dans un délai très bref.

   Dans ce roman d’aventures à l’écriture limpide, au vocabulaire technique riche et précis comme le prouvent la description de la luxuriante végétation du jardin de la famille Dubailly, l’explication de la racine et de l’origine des mots (à propos de « dératé » par exemple : « Il fut un temps où on enlevait la rate des animaux pour, croyait-on, les faire courir plus vite. Le terme est resté »), le  suspens se tricote constamment avec l’humour, «  - Qu’y a-t-il, monsieur Crouton ? Toujours mal à la gorge ? / - Croton, mademoiselle Lefossoyeur, Croton, comme l’arbuste tropical aux feuilles bordées de rouge… », le comique de situation («  Un matelas sur le dos, il tente de suivre la course du trapèze en se déplaçant, aussi vite qu’il le peut, d’un mur à l’autre »), de caractère… Le narrateur, qui s’adresse souvent au lecteur -   (« Une enfance triste et solitaire, peut-être ? Nous y reviendrons ») - brosse avec précision, pertinence, justesse et malice les différents portraits physiques et psychologiques des protagonistes. Le suspens se mêle à la tragédie familiale. Les puissances mystérieuses du jardin à la flore exubérante participent au mystère ambiant dans lequel se glissent des notes poétiques ajoutant un éclairage fantastique à l’intrigue.

   La fille sur le trapèze de Jacques Koskas captera l’attention des jeunes lecteurs de douze ans et plus, les passionnera même, tout en enrichissant leurs connaissances. «  Placere et docere », la célèbre formule destinée à La Fontaine et à Molière est toujours d’actualité. Nous attendons désormais impatiemment la suite des aventures de mademoiselle Léontine Lefossoyeur et de monsieur Croton.

 

Du même auteur :

La Liste de Fannet :  http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2015/12/21/laliste-de-fannet-5734414.html

18 rue du Parc :  http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2014/10/29/18-rue-du-parc.html

17 février 2016

Petites pièces d’amour

 

Petites pièces d’amour
Nabashli Kunzeï
Collection Haïku (2016)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

   image haiku.jpgPetites pièces d’amour de Nabashli Kunzeï : une miniature carrée à l’éclat rouge flamboyant, couleur de l’amour, de la passion - paquet cadeau rempli de mille tercets savoureux, enchanteurs, esthétiques, sensuels - note les émotions, les sensations, l’instantané du quotidien dans une coulée d’images : « Dans une prairie/ Bruit des insectes/ Duvet de tes cuisses », « Flirt pastoral/ Par le soleil par le plaisir/ Empourprée », entrelaçant des notations visuelles, auditives, tactiles, olfactives.

   Dans un recueil très structuré, allant des « premiers émois » en passant par les «embrasements » pour aboutir aux « délectations », chants de désir, de plaisir, de volupté, Petites pièces d’amour donne à entendre les voix, les pensées, le ressenti d’un homme et d’une femme contemporains : « Cette fille sur une moto/ fuyant de son casque/ longues boucles blondes ». La femme, tout comme l’homme, avoue son désir : « Au bureau/Je pense à tes doigts/ Pinçant mes seins », dit sa jouissance : « C’est si bon/D’être décoiffée/Sans bourrasque ». A l’instar des haïkus japonais du XVIIe siècle, les tercets se répondent, dialogues tendres et coquins entre deux amants. Ces poèmes de fécondation par l’image accordent une immense importance à la plénitude de la vie.

   Ancrés dans le monde, dans les saisons, dans l’instantané du quotidien, ces petits tableaux impressionnistes de l’univers urbain (« Matin d’été/Mon désir dans la rue/ Est un océan ») ou champêtre (« Dans les jeunes herbes/ Il est arrivé en douceur/ Au fond de mon sexe »), peinture naturaliste de la rencontre amoureuse : « Dans l’obscurité/ Une main décidée/ Saisit enfin mon sexe », ces haïkus du XXIe siècle font l’éloge sans tabou (« Si tu veux découvrir/ Toutes les voluptés/ Ne convoque pas ta conscience ») de l’union charnelle, des fantasmes. Ils n’omettent pas cependant le quotidien banal : « Moi qui rêvais/ D’enlèvement romantique/ Ronflements », « Amour le matin/ Coït interminable/ Envie de cornflakes », la mélancolie du temps qui passe, l’oubli (« Ces amours qui naissent/ Et que l’on oublie/ Valise sur le quai »), la rupture : « Cette femme/ Que je voulais peindre/ Devient une ennemie »). Contemplation ou réminiscence, ces petits bibelots, écriture du corps, de la sensation, témoignent de toute une transcendance poétique.

   Ces haïkus érotiques pleins de fraîcheur (« La porte s’ouvre/ Cerisier en fleur/ Fraîcheur d’un baiser ») convoquent tous les instants les plus secrets, les plus intimes de la vie amoureuse, parcourent tous les sentiers de la sensualité avec une écriture raffinée teintée de touches de préciosité libertine. Petites pièces d’amour permet de rêver la jouissance totale à travers une écriture voyeuriste, délicate, jubilante.

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08 février 2016

L'infiltré de la Havane

L’infiltré de la Havane
Nikos Maurice
Noire/La Différence (2016)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   infiltré image.jpgDans L’infiltré de la Havane, Nikos Maurice plonge d’emblée le lecteur dans un ailleurs exotique avec l’emploi de nombreux termes latino américains, une constante sensation de chaleur excessive et intense et surtout il le précipite dans une fiction historique fondée sur le réel. En 1958, avant la chute du dictateur Fulgencio Batista soutenu par les Etats-Unis pilleurs de Cuba (« Plus de 40% des terres cubaines étaient propriétés américaines »), la rébellion s’étend à tout l’Etat insulaire des Caraïbes. Les citoyens conscients  (« le prolétariat urbain demeurait trop frileux. Tout le travail de formation politique auprès des travailleusr était plus que jamais indispensable pour éveiller leur conscience de classe et vaincre l’oligarchie ») luttent contre la misère, « la dictature et l’impérialisme ». Ils souhaitent conquérir leur liberté, profiter du fruit de leur travail et vivre dignement. En effet, Batista « ne se content ( e ) pas d’exploiter son peuple, il le prostitu ( e ) t au profit d’intérêts étrangers, livrant ses frères aux appétits cannibales des capitalistes américains ». Une vague de répression meurtrit le pays : arrestations, emprisonnements arbitraires, tortures, meurtres abondent : « On torture (…) beaucoup en cette saison de fêtes. Les cadavres d’opposants viennent en pleine nuit orner les trottoirs ».  Guillermo Melcador, le secrétaire Général du Comité pour la République cubaine, disparaît mystérieusement. Le jeune Jorge Jiménez, « un grand gaillard d’à peine vingt-cinq ans » est alors chargé de le remplacer. Or, son père, un professeur d’histoire,  ayant « un mauvais pressentiment », sent qu’il « se passe quelque chose d’anormal au sein du comité ». Il se rend alors à la Nouvelle-Orléans pour engager un détective privé, Mortimer Thompson, trente-quatre ans, qui va infiltrer le groupe des révolutionnaires, enquêter en vivant neuf mois à la Havane afin de découvrir le traître et de protéger Jorge.

   Le narrateur, Mortimer Thompson, raconte à la première personne du singulier ce qu’il observe, vit, ressent. L’infiltré de la Havane s’inscrit dans le réel historico-politique complexe de la Havane des années 58, montrant la collusion des milieux politiques avec la pègre, la mafia, l’infiltration des groupes révolutionnaires par la CIA, le FBI, la solidarité de ces derniers avec les classes possédantes, les milices gouvernementales fratricides, les exécutions politiques, le mensonge : « Ils veulent faire croire au monde entier que les revendications des rebelles ne sont que des prétextes pour prendre le pouvoir ! ». Il démasque la réalité sociale : d’un côté la ville richissime et corrompue, (« nous partîmes en trombe (…) traversant les beaux quartiers de la Havane. A la différence de la vieille ville, tortueuse et ombragée, fantasque et chamarrée, le Velado était un quadrillage de grandes avenues spacieuses éclairées comme des autoroutes, bordées de maisons coloniales, d’immeubles, de cinémas, de stations-services… »), de l’autre la misère avec de jeunes enfants qui lustrent les chaussures des touristes afin d’obtenir quelques dollars pour survivre, « des jeunes filles violées, des jeunes garons émasculés, des opposants pendus à l’entrée des villes (…) la ségrégations raciale (…) ». L’infiltré de la Havane, polar bien documenté, donne à voir un univers inégalitaire dominé par la corruption et la violence.

   Au début, Mortimer Thompson n’est qu’un infiltré spectateur, puis progressivement, il évolue. Il se sent concerné par une histoire qui n’est pas la sienne, une période décisive pour Cuba. Il vit la révolution de l’intérieur. Après avoir assisté en pleine rue à la violente arrestation d’une jeune femme par la SIM sous le regard impuissant des passants, il comprend la brutalité inconcevable de la dictature : « Depuis ce jour, je compris qu’un peuple entier pouvait être violé. Je partageai ce sentiment d’injustice et d’impuissance bien qu’il ne me fût rien arrivé. Depuis ce jour, la justice révolutionnaire cessa pour moi d’être un concept : je la portais en moi, impérieuse et pressante comme le tic-tac d’une bombe à retardement. » Il s’implique dans la lutte, devient solidaire de ses compagnons : « J’étais désormais un militant à part entière qui luttait pour la libération de Cuba ».

   Très vite, Mortimer Thompson découvre qui est l’infiltré travaillant pour les Etats-Unis, semant la discorde, déstabilisant le comité, souhaitant transformer le groupe en groupuscule terroriste, mais il lui faut obtenir des preuves. A partir de là, Nikos Maurice entraîne le lecteur dans un suspens haletant constitué d’angoisse, de violence. Les ingrédients du roman policier sont semés avec subtilité, justesse, intelligence, loin des stéréotypes traditionnels. Il brosse avec précision les portraits des protagonistes. L’humour du narrateur et du personnage se mêle, détendant la situation, ajoutant une dimension ludique au roman : « Il était discret comme des chaussures bicolores dans une mosquée », « L’hypothèse tenait debout –mieux que moi à cette heure de la nuit (…) », le dialogue avec un sourd : «  -Je voulais vous rencontrer parce qu’Esteban m’a dit que vous aviez bien connu Valdès. / - Il vous a menti, je ne connais pas votre nièce », « J’acquiesçai, stupidement gêné qu’un édenté mentionne le mot ‘ dent’ ». Le narrateur joue avec brio avec les mots : « cette fin damnée sent le sapin d’une singulière façon », « J’ai toujours eu du mal à verbaliser, je laisse ça aux flics de la circulation ». Certaines descriptions s’ouvrent sur une poésie urbaine, d’autres dénoncent l’uniformisation des villes internationales : « J’étais au cœur des Antilles : pourtant, j’étais chez moi. Les enseignes Esso et Coca-Cola ponctuaient tous les coins de rue : les dieux hollywoodiens trônaient en lettres géantes sur les marquises des cinémas (…) », l’impérialisme américain. Le roman de Nikos Maurice immerge le lecteur dans le vécu quotidien et historique de la résistance cubaine. L’étymologie grecque du mot « historia », c’est-à-dire « enquête » reconquiert avec justesse tout son sens dans L’infiltré de la Havane.

   L’intrigue historique de L’infiltré de la Havane correspond à une réalité historique et sociale précise. Donnée sur le mode romanesque, dotée d’une écriture fluide et captivante, elle mêle espionnage, politique, Histoire, sociologie, psychologie, histoire d’amour, émotion, humour avec entrain et suspens. La distance entre la littérature dite « classique » et le roman policier s’estompe. Une fois de plus, les Editions de la Différence offrent aux lecteurs un ouvrage original et contribuent à la reconnaissance du genre.

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16 janvier 2016

Le Carré des Allemands

Le Carré des Allemands   
Journal d’un autre    
Jacques Richard

Editions de la Différence (2016)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 image carré.jpg  Cinq carnets : une voie indirecte, détournée pour raconter un passé, se raconter, mettre à nu l’Autre et soi-même, creuser au plus profond de l’intime, du secret, en tricotant et en superposant le passé et le présent, en le disant, en l’imaginant, pour arriver à comprendre l’Autre et à se comprendre. Cinq carnets : des petites notes écrites, dépourvues de grandiloquence permettant de pénétrer l’intimité la plus banale du narrateur - psychique, psychologique et même physique -  : « Du blême de mes deux cuisses nues surgissent des poils encore bruns. Mes avant-bras y ont imprimé deux ovales plus roses parce que je m’appuie sur mes fémurs pour lire des haïkus dans les toilettes ». Une nouvelle forme d’écriture conciliant langage parlé et recherché, poésie, extime et intime. Tout ce qui se joue dans Le Carré des Allemands   de Jacques Richard touche à l’identité, creuse les arcanes des racines personnelles, quête primordiale insoutenable.

   Dans Le Carré des Allemands   - une fiction fondée sur le réel -, un fils, professeur, habitant une ville flamande, parle de son père au passé secret, parti lorsqu’il était enfant : « Qu’a-t-il fait à la guerre, Papa ? ». La réalité voilée sera dévoilée progressivement. En évoquant cette énigme que constitue son père, il parle aussi de lui, de bribes d’Histoire, de l’humaine condition : « Je suis le genre humain traînant au milieu de rien. Il faudrait dire ‘il’, mais lui, c’est aussi moi. C’est moi autant que je suis ‘il’. Sujet de quoi ? Je suis le genre humain traînant parmi la neige, traînant parmi les fleurs des poèmes anciens et leurs couleurs, encore, sont celles de l’aurore. Je suis et fils et père ». « Je est un autre ». Des forces incontrôlable habitent l’être humain et comme chez le poète grâce à cet Autre l’œuvre d’art, ici le roman, naît.
   Le narrateur éclaire le présent à la lumière du passé et le passé à la lumière du présent. Des fragments de sa vie et de celle de son père jamais à sa place ni dans la vie ni dans la mort (« Il y a, même dans la mort, des places qui n’en sont pas »), des captations d’instants s’entrelacent. Les deux êtres ne font bientôt plus qu’un. Le narrateur essaie de comprendre son père engagé à dix sept ans : « Pourquoi s’engage-t-on à dix sept ans ? », la faute du père éclaboussant le fils, tâche indélébile gravée sur lui, (« Sourire de niais, de ravi permanent qui ne sait pas qu’il a une tache dans le dos »), le regard d’autrui. Il tente de donner un sens à la cruauté, à l’incompréhensible, à l’inimaginable, au monstrueux, aux « récits inavouables. De cette histoire irracontable (…) ». La pauvreté laide et sale engendre la haine : « Quand on est pauvre, on devient méchant ». Au sein d’un groupe devenu violent, destructeur, mortifère, l’individu perd son identité, sa liberté. Thanatos emporte l’être humain « normal », moyen, quelconque  : « Je ne suis pas comme ça. Je n’étais pas comme ça. Mais on l’a fait (…) C’est quelque chose d’aveugle, de furieux. Ça se fait au milieu des autres. On n’est plus qu’un seul corps monstrueux. Sans tête ». Violer, tuer, ne plus voir celui qui est en face comme un être humain. Plonger « dans un autre monde. Pas dans la réalité ». Plus rien n’a de sens, ni la vie ni la mort. Le narrateur subit le passé tragique de son père lançant un cri pour essayer de s’en dépouiller : « Non ! / Je ne suis pas concerné. C’est son histoire, pas la mienne. »,   rongé par l’inquiétude de ce qu’il aurait pu commettre dans les mêmes circonstances : « En quoi suis-je différent ? N’aurais-je pas fait pareil ? Ouvert, moi aussi, la porte sur le noir ? Aurais-je commis le pire ? Pas sûr que non ».

   Le Carré des Allemands, livre émouvant, bouleversant propose une vision sombre de l’Homme, de l’existence. Mais, pour paraphraser Baudelaire, de cette boue naît de l’or : un roman où littérature, poésie, sociologie, Histoire se lient. L’intertextualité nourrit le sens du texte, le plonge dans la littérature, la poésie, la mythologie. En effet, des figures mythologiques (Les Euménides), bibliques (Salomé, Jean-Baptiste, Caïn), cinématographiques (Fritz Lang), poétiques (Rimbaud) se mêlent au récit. Cet ensemble intertextuel ouvre l’horizon de la narration et fait accéder l’histoire personnelle à l’universel.

 

 

 

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09 janvier 2016

Point décisif

Point décisif     
Florence Aubry  
Editions Mijade (2015)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 image point.jpg  Suite à une crise de son frère Raphaël, garçon lourdement handicapé, un « être définitivement immobile et silencieux », alors que ses parents se rendent aux urgences, Lilly est accueillie pour la nuit et la journée dans la famille d’une camarade de classe. Accompagnant cette dernière à une séance de sport, pour la première fois de sa vie, Lilly va « poser (…) un pied sur un court de tennis ». Et à ce moment-là, sa vie bascule, une partie de son adolescence est brisée.

   Au début, la fillette pratique le tennis en toute sérénité pour le plaisir comme le constate Edgar, son père : « J’ai vu la détermination, sur le visage de Lilly, j’ai vu la précision des coups, l’agilité des déplacements, les petits sauts et l’énergie dans tous les gestes. Et surtout j’ai vu le bonheur, la bouffée de bonheur, le plaisir (…) ». Ce père qui n’a jamais accepté d’avoir un fils handicapé, (« Ils savent ce que c’est peut-être, d’avoir un fils comme une flaque désespérément immobile, quand tous les autres parents se promènent avec de petit torrents (…) ») compense plus ou moins consciemment son malheur en souhaitant une réussite flamboyante pour sa fille, décidant alors qu’elle sera une sportive de haut niveau, une championne. Edgar va par conséquent tout mettre en place pour que la fillette de onze ans accomplisse des performances. Malheureusement son comportement obsessionnel le plonge dans une dangereuse dérive où l’anormal devient normal.

   Dans Point décisif, Florence Aubry dénonce la pression terrible imposée aux jeunes sportifs : les entraînements incessants, les souffrances physiques ( « Je serrais les dents pour ne pas pleurer (…) les coups de sifflet et les accélérations jusqu’à en vomir, jusqu’à faire vaciller mon cœur et le faire tomber de l’étagère où il repose, là, à l’intérieur de moi ») et morales (« Cette nuit-là, je n’ai pas dormi. J’ai pleuré beaucoup (…) »), l’absence d’amis de leur âge, la privation de moments de liberté pour rêver, écouter de la musique, le «  bruit du vent dans les feuilles toutes neuves ». La narratrice révèle les contraintes alimentaires, (les régimes hyperprotéinés, l’absorption de « cadavre animal »), la jeunesse perdue, évaporée, le bonheur terni, les sacrifices considérables  : « j’ai onze ans, j’ai douze ans, treize ans, je devrais être à la patinoire, au cinéma, dans les grands magasins (…) ».Florence Aubry donne alternativement, en jonglant avec le présent et le passé, le point de vue du père et celui de Lilly : le père persuadé d’avoir agi par amour, pour le bonheur de sa fille ; l’enfant révoltée, traumatisée, malheureuse. Elle montre le vécu, la reconstruction de ce vécu et ses différentes interprétations. Les pensées, les émotions, les sensations, les douleurs de chaque héros, leurs égarements plongent le lecteur dans un lyrisme réaliste, chaque personnage s’exprimant avec son langage propre, familier parfois. Cette recherche d’une langue mimétique permet de pénétrer l’intimité des protagonistes, d’appréhender leur ressenti, de les comprendre.

   Dans Point décisif, Florence Aubry donne à voir une réalité sociologique : le rêve de pères abusifs ayant parfois essuyé des échecs et voulant à tout prix, à n’importe quel prix, le succès de leur enfant, succès qu’ils n’ont pas connu (« ça s’appelle la réussite par procuration ») dans une société fondée sur la compétition. Et elle montre aussi le mal être de ces jeunes sportifs subissant les exigences excessives, les ambitions démesurées de leur parent.

 

02 janvier 2016

L'Homme en équilibre.

 

L’Homme en équilibre
Martial Victorain
Paul & Mike éditions (2015)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   image homme.jpgSimon Lymbert, le héros principal de l’ouvrage L’Homme en équilibre de Martial Victorain, est un « génial homme d’affaires » de bientôt quarante ans, compétent, dynamique, efficace, « à la tête d’une solide société bien implantée en bourse ». Arriviste féroce, sans scrupules, parti du bas de l’échelle sociale, ne pensant qu’à réussir, - « Il avait à l’évidence une envie féroce de se lever et de descendre dans l’arène. De piétiner la médiocrité ambiante et de prolonger encore l’excitation qu’il sentait bouillir en lui », - il est richissime et respecté de tous. Ce décideur libre, fier d’avoir échappé au sort de ses ancêtres, (« Durant cinq générations le gouffre avait avalé ses ancêtres ; il leur avait courbé l’échine, cassé les reins, tanné le cuir », ) méprise ceux qu’il nomme les « hommes-rats » englués dans leur quotidien sordide et routinier. Il est loin et oublié le petit « Polack », fils d’Helena et de Matthéus Lymberkowsky ! Pourtant, malgré son succès et sa prospérité, tout est gris dans son univers matérialiste : « Il était vêtu d’un costume gris. D’ailleurs, de la racine de ses cheveux aux cristallins de ses iris, tout était barbouillé de gris dans l’univers de l’Homme. De près ou de loin. De son passé à son présent, de ses journées mouvementées à toutes ses nuits où il ne rêvait plus depuis longtemps, tout chez lui avait toujours trempé dans cette monochromie étouffante ». Hormis, Kate O’Leary, la splendide irlandaise rousse aux yeux verts, « au corps de feu » qui partage sa vie et occupe le « grade de second régisseur d’administration » dans son entreprise, aucune couleur ni aucune lumière n’illuminent son existence.
   Un terrible accident de voiture, en lui ôtant la vue, va bouleverser sa vie. Une greffe totale du globe oculaire effectuée par le Professeur Kumström, à Stockholm, permet à Simon de redécouvrir l’univers visible mais paradoxalement aussi d’accéder à l’univers invisible, transformant totalement sa perception de la vie, de la réalité, changeant ses priorités. Tous ses sens se mettent en branle, s’aiguisent. A la faveur d’une photographie du Colombien Emiliano Valcquiès observée au musée, Simon, profondément troublé, perturbé même, entre progressivement en osmose avec la nature, l’univers, l’énergie cosmique. Le bien des êtres humains, de la planète devient essentiel pour lui. Une profonde empathie, un amour de l’Autre le pénètrent : « Et plus Simon apprenait et plus son émotion grandissait et se déversait en lui pareille à un fluide d’amour et de gratitude ». Il comprend l’aspect néfaste du modernisme, du libéralisme : « La ville ne tarderait plus maintenant à cracher aux lampadaires son venin nucléaire ; à redevenir comme elle le redevenait chaque nuit, ce serpent plongé dans son précipice d’aliénation moderne ; à enfoncer un peu plus encore ses crochets dans l’inconscient des hommes-rats. Anesthésiés, dociles, courbés. Prêts à se laisser avaler ». Il admet que la recherche des biens matériels n’est que vanité, illusion : « Comment avait-il fait pour traverser et vouloir résumer sa vie à cette seule chimère consistant à atteindre le sommet illusoire d’une tour de Babel ? ». Simon verse alors d’importantes sommes d’argent à des associations caritatives. Mais le comptable de son entreprise ne comprend pas cette générosité qui n’est pour lui que folie. Les financiers ignorent la beauté de la nature, la valeur de la vie, l’humanisme, le concept de champ morphique. Ils sont insensibles à la douleur des autres surtout s’ils séjournent dans un ailleurs lointain.

   L’Homme en équilibre est au premier abord un livre étrange mêlant fantastique et folie. Puis très vite, le lecteur découvre que cet ouvrage, écrit en focalisation interne, est empreint de poésie avec de nombreuses métaphores concrètes et esthétiques : « Le soleil écrasant du début de matinée laissait maintenant place à de gros nuages qui galopaient dans les hauteurs. Sous les sabots ferrés de la cavalerie un ciel de poussière se rapprochait. Par moments, des sabres aux lames d’or tranchaient la panse électrique de l’air », qu’il possède un rythme chantant concrétisé par l’accent anglo-saxon de Kate : « Mon pauvre Simon, tu es encore saoule (…) Je fais ma job ! ». Dans ce roman aux nombreux aller-retour entre le passé et le présent, l’auteur convoque les théories scientifiques du biologiste Ruppert Sekdrake avec, entre autres, l’histoire des singes observés en 1952 par des chercheurs, celle de la petite mésange bleue surveillée chaque matin en 1935 par le vieux William Shelden. Comme Simon, le lecteur, si ce n’était déjà le cas, comprend qu’il constitue un tout avec l’univers.

   Sans faire une œuvre militante, le narrateur dénonce les atteintes portées à l’être humain, à la nature, il critique le colonialisme (« le colon envahisseur ne répond qu’aux seules notions de possession et de profits ».), l’égoïsme, le matérialisme, la recherche insatiable du rendement des sociétés occidentales : « Partout dans cette partie du monde où s’avançaient des terres difficiles, des paysages austères encore sauvages et isolés, le même constat alarmant se dressait : des hommes exterminaient des hommes. Silencieusement, insidieusement. Le génocides était en route ». Avec Simon, symbole de l'humain aveugle et aveuglé qui recouvre enfin la vue,  le lecteur espère que l’Homme va changer pour le respect de la Vie de ses enfants, petits enfants, pour celle de la planète. « Mais combien te temps faudra-t-il attendre encore pour que les hommes changent et que tous finissent pas basculer vers l’aube d’une humanité meilleure ? »

 

Du même auteur : Fernand. Un arc en ciel sous la lune.
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2015/05/02/fernand-un-arc-en-ciel-sous-la-5614798.html

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21 décembre 2015

La liste de Fannet

 

La Liste de Fannet     
Jacques Koskas 
Editions Vivaces (2015)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   image liste.jpgC’est avec plaisir que le lecteur retrouve le commandant de police Hippolyte Mangin et son psychanalyste le docteur Noiraud dans La Liste de Fannet de Jacques Koskas. Identique à lui-même, affublé des mêmes tics (Il « triture sa boucle d’oreille », « masse son crâne lisse », « Mangin se frotte le crâne d’une main, l’autre triturant l’anneau pendant à son oreille »), Hippolyte Mangin n’a pas tellement changé depuis son enquête dans 18 rue du Parc (1). Il « est toujours glabre de la tête aux pieds », « son système pileux a (yant) grillé comme un arbre » suite au départ d’Emma et de la petite Chloé. Après avoir passé une année dans une clinique psychiatrique et tenté difficilement de se réinsérer dans la vie sociale, les événements vont l’obliger à sortir de sa tanière et à réintégrer son poste au commissariat.

   En effet, une série de crimes se succèdent subitement : plusieurs femmes d’une quarantaine d’années, de classes sociales différentes sont tuées, puis « déshabillée (s), placée(s) en position foetale, coiffé (es) avec soin ». Mangin, secondé par « la lieutenante Marithé Lesourd », adepte d’anagrammes, « son sport favori » et caractérisée par ses « plus-ou-moins-cent-kilos-selon-les-jours », doit trouver le plus rapidement possible l’auteur de ces crimes.

   Dans La Liste de Fannet, la distance entre le roman dit classique et le roman policier n’existe plus. Nous sommes loin de la paralittérature manichéenne d’une société scindée entre les bons et les méchants. Le roman de Jacques Koskas est une œuvre littéraire exigeante malgré la simplicité de sa lecture. L’écrivain brosse les portraits de ses personnages, dotés d’une dense personnalité, à traits précis. La structure narrative polyphonique ; avec les fragments du journal de Fannet, l’enregistrement du témoignage de Momo, le professeur d’histoire qui a sombré dans la clochardisation après son divorce, les pensées, les perceptions de Mangin, les focalisations internes, l’alternance du présent et du passé ; permet d’appréhender la réalité sibylline des êtres et de la société dans laquelle ils évoluent et confronte le lecteur aux implicites, aux non-dits. Les crimes renvoient chacun à ses interrogations intimes, à ses questionnements, à ses remises en question. Les personnages sont partagés entre l’horreur indicible devant une violence inimaginable et la tentative de compréhension. Déchiffrer les messages du criminel favorise la confrontation de Mangin avec ses propres souvenirs, son propre passé refoulé depuis de nombreuses années : « Mangin songe à la conversation qu’il a eue avec Noiraud. Le souvenir inopiné de sa sœur lui a fait l’effet d’un coup de massue. Par quel chemin tortueux en est-il arrivé à la relier à Chloé ? ». Le passé de chacun révèle son présent  comme l’indique le docteur Noiraud : « Questionnez votre enfance, votre présent y est écrit ». Derrière les crimes, la psychologie complexe des êtres humains surgit. Le docteur Noiraud, persona du narrateur, les décrypte, les explique, explorant les méandres de la conscience et de l’inconscient. Il illustre le problème de la somatisation à travers le personnage de Mangin : « Chez Mangin, la pelade remplit son office : exhiber la douleur, refuser qu’on y touche et mettre le monde à distance », la « compulsion de répétition » à travers Fannet. Le narrateur montre comment Mangin surmonte progressivement ses traumatismes et accède enfin à la guérison : « Hyppolyte Mangin effleure, du bout des doigts, la plaque rugueuse, apparue, cette nuit, à la pointe du menton, à l’endroit précis où ses premiers poils de barbe avaient poussé, à l’âge de… Il ne sait plus ».
   Le roman de Jacques Koskas se fonde sur les apports des sciences humaines. La fiction littéraire dialogue avec la psychanalyse, la sociologie. L’intrigue subtilement menée, semée d’indices ingénieux, emporte le lecteur dans un suspens haletant parsemé de clins d’œil humoristiques, (« -Est-ce que je mange quand même, parce que, pour moi, c’est l’heure, si je ne veux pas faire une hypo./ -Hippo ? Lesourd ! Pas de familiarités, je vous prie ! - Hypoglycémie, monsieur, hypoglycémie » ou « Il serait capable de bazarder son attirail sur son lit d’hôpital, et de nous rejoindre à cheval sur sa bouteille d’oxygène ! »), d’émotions avec la référence à la Shoah (« le 16 juillet 1942, jour de la rafle du vel-d’hiv. J’avais à peine quatre ans. La concierge m’avait caché dans une poubelle. Au bout d’un moment, le couvercle s’est soulevé. Le visage d’un policier s’est penché vers moi. Puis le couvercle s’est refermé… »), de poésie, ( « Dame Déprime, qui jouait l’endormie, ouvre un œil. Avec la souplesse d’un serpent hypnotisant sa proie, elle commence à déployer sa mélancolie sombre, effaçant toute couleur au monde »).

   Jacques Koskas renouvelle le genre du roman policier en brouillant savamment les pistes et en superposant diverses intrigues fortes en émotions, en humour noir et en tensions.

 

( 1) Du même auteur :
Koskas Jacques
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2014/10/29/18-rue-du-parc.html

09:05 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

03 décembre 2015

République-Bastille

 

République-Bastille
Melpo Axioti      
Editions de la Différence (2015)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image melpo.jpgRésistante grecque, militante au sein du Front de libération nationale, Melpo Axioti, expulsée de Grèce, arrive en France en mars 1947. Durant son séjour à Paris, elle choisit d’écrire en français un roman République-Bastille, au titre symbolisant la liberté, la Révolution française et aussi le nom d’une ligne d’autobus. Arrêtée et extradée vers l’Allemagne de l’Est trois ans et demi après son installation dans l’hexagone, elle n’a pas le temps de retravailler, comme le prouvent quelques maladresses syntaxiques, son manuscrit et de le faire publier. Fort heureusement, ce texte n’a pas disparu et les Editions de la Différence l’ont édité.

   Dans un récit à la troisième personne du singulier, en constante focalisation interne, Melpo Axioti donne à voir, à ressentir, à partager le vécu, les émotions, les souvenirs, les réflexions de Lisa, son double à de nombreux égards. Le lecteur suit les déambulations de la jeune femme dans les rues de Paris, métaphore de la France. Il observe, comme elle, la ville avec un regard neuf et étonné : « Aïe ! Quelles grandes maisons ! Jusqu’au ciel ! ». La jeune femme s’approprie progressivement Paris, centre de la mode, de la culture où souffle un vent de liberté, lieu éternellement aimé, inoubliable, gravé au plus profond des êtres : « Paris, ce n’était pas seulement un magazine de mode. Paris c’est un tatouage, un tatouage gravé sur les mamelles du cœur, d’où il ne s’en va plus. » D’emblée, cette femme curieuse, ouverte, s’adapte à sa nouvelle vie : « Lisa avait appris à Paris à manger du cheval, à apporter un bouquet de fleurs quand elle allait chez quelqu’un et elle avait connu aussi ‘la baguette’. (…) Oui, on a toujours à apprendre dans un pays étranger (…) ». Dès son arrivée, Lisa établit des comparaisons entre Paris et Athènes, sa vie présente et sa vie passée : « Lisa, toujours sur le trottoir, établit des comparaisons maintenant. Déjà. Déjà il y a en elle un passé qui, très lentement, s’éloigne et un temps présent qui est né. ». Le passé et le présent se tricotent intimement, le présent faisant surgir le passé à l’occasion d’une émotion, d’une sensation, d’une vision. En effet, les souvenirs sombres ou lumineux hantent régulièrement ses pensées : souvenirs de son enfance, de sa famille, (« Et Lisa se souvient de nouveau de tante Julia »), de la misère, de l’horreur de la famine à Athènes pendant l’hiver 1940, la mort émouvante du petit Pierre, squelettique, qui « n’avait plus rien à manger (...). Mais un jour sa mère se réveille et regarde son enfant qui avait grossi brusquement pendant la dernière nuit ; il avait fait de ces petites joues et de ces cuisses rondes, que c’était à ne pas y croire. Il était beau comme un ange ! Mais il est mort quelques heures après...il s’était enflé (...) c’était à ne pas croire qu’on grossisse par la famine », de ses amies, Sophie, Maro, Anna, tuées pendant la Résistance : « Lorsqu’un jour Sophie mourut, pendant la dernière guerre, c’est-à-dire quand les salauds l’eurent tuée (...) ou « « C’est pour cela que j’ai été fusillée, moi, et quelques millions encore d’autres… » s’exclame Maro dans un cauchemar de Lisa ), de son propre passé de femme et de résistante, de ses amours présentées de façon audacieuse et sobre avec son instituteur, avec Jean, son mari, tué pendant la guerre, avec d’autres hommes.

   Cette jeune femme qui « port ( e ) en elle la peur de la police », évocation de la police politique grecque, dit, par antiphrase, la violence de son pays martyrisé, en évoquant les rues paisibles de Paris, « La police ne se trouvait pas là, dans la rue, à tirer sur la foule. Des cadavres n’étaient pas à traîner par terre. Des mains n’étaient pas rouges, badigeonnées de sang ». Elle utilise toujours le détour pour parler d’elle, de son passé, de son pays. Elle enchâsse dans son récit l’histoire d’un pêcheur, Barba-Lourentzo, qui « a l’air d’être un conte, mais (qui) est une histoire vraie »  racontant le sort tragique de naufragés engloutis par la mer et la vanité des biens matériels : « Ah, dit la mer, c’est des bijoux ; et on dit que c’est très important pour les habitants de la terre ; mais nous, ici, nous n’en voulons pas ; ils sont si lourds, ils ne bougent pas ; et moi pour ma part, de tous les naufragés, je préfère toujours l’homme (…) ». La narratrice dit de façon détournée la tragédie de son passé. L’acuité et la force des souvenirs et de leurs images, allégories de son vécu, l’emportent souvent sur la réalité présente.

   République-Bastille n’est pas seulement le témoignage d’une conscience individuelle et implicitement de tout un peuple, c’est aussi une œuvre littéraire originale, novatrice et poétique. Nous suivons comme chez Virginia Woolf, Nathalie Sarraute …, le flux de conscience du personnage, sa complexité psychique concrétisés par les alternances souvent sans transition entre le présent et le passé, des phrases inachevées… De nombreuses comparaisons concrètes et des métaphores animalisent les objets : « L’autobus est pressé. Comme un mulet il se cabre, il saute sur son derrière, il renifle, il saute encore, il s’élance, puis il s’en va », des phénomènes physiques : « la lumière qui louchait », personnifient des fleurs, « Mais les fleurs même meurent bien vite dans les vapeurs de l’encens, la fumée, le froid, et on ne retrouve, chaque lendemain, que leurs petits squelettes. », animalise l’humain : « les battements de son coeur, qui s’était mis à battre, à mesure que l’heure approchait, comme le coeur d’un petit passereau qu’on a pris dans le creux de la main ».  L’écriture souvent poétique apporte une note de lumière à cet univers sombre, peint le réel en couleurs dorées, tendres, chaudes, teintées d’espoir : « Elle rentrait ce soir, chez elle, avec le printemps dans ses cheveux blonds », « c’était peut-être les premiers rayons de l’année et les maisons, qui n’aiment pas ça, se couvraient le visage d’une mantille : cette mantille qui traînait sur des nuances perplexes pour aboutir toujours enfin au vermillon ». Elle fait « entendre les sons » : « Eins, zwei, drei ! » - Prague / «Eins, zwei, drei ! »  - Varsovie./  Eins, zwei, drei ! « Champ-de-Mars (…) ». Chez Melpo Axioti le réel est bercé par une véritable musique verbale émouvante mais dépourvue de pathos.       
   Melpo Axioti a réussi à écrire le livre dont rêvait Lisa : « Il faudrait qu’on écrive un livre où toutes les choses puissent être contenues : où l’on puisse voir et entendre en même temps. Et sentir. Comme ça se fait dans la vie. Entendre les sons ; voir les couleurs : sentir la douleur et la joie ; voir le sang quand il coule ; le voir quand il sort d’une bouche et qu’il laisse alors le corps vide comme une calebasse sèche ; entendre le son du chant, du chant des déportés, et la cadence de leurs pas quand ils s’en vont vers une route qui n’a pas de retour (…) »

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07 novembre 2015

La Liqueur d'aloès

 

La Liqueur d’aloès   
Jocelyne Laâbi   
Editions de la Différence (2015)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image liqueur.jpgJocelyne Laâbi, l’épouse du poète et défenseur des droits de l’Homme Abdellatif Laâbi, écrit avec le filtre du temps et de la distance dans La Liqueur d’aloès le récit de sa vie, de ses luttes, de son amour pour « son » pays, le Maroc (« C’est mon pays ») emporté par le colonialisme d’abord puis par les violents troubles politiques et sociaux des années 1970 dus à la dictature royale. Au récit à la troisième personne de son enfance à Lyon puis au Maroc succède le discours à la première personne de l’adulte, qui a combattu pour défendre les prisonniers politiques enfermés, torturés dans les sinistres geôles marocaines. Dans ce récit s’intercalent des lettres écrites par la narratrice à son géniteur décédé, à son mari prisonnier, des lettres de ses enfants souffrant de la séparation d’avec leur père. Le point de vue de l’adulte remplace celui, innocent et parfois naïf, (à propos des bidonvilles : « Elle avait essayé d’imaginer une maison dans un bidon. Rien à faire ») de la petite Jocelyne.

   La fillette aux ongles rongés enduits de liqueur d’aloès, (« Doux-amer de ce mot ») vit à Lyon auprès de son père, Louis, homme pétri de préjugés, son dieu, cependant, qu’elle admire, de sa mère, Marcelle, longtemps silencieuse et discrète, et de son frère Robert. Puis la famille s’installe au Maroc, pays lumineux, esthétique, poétique aux yeux de l’enfant éblouie : « Volubilis et ses ruines romaines / Une journée de merveille absolue. Elle en dégustait chaque minute, car chaque minute la haussait d’un degré dans l’ivresse. Cela commençait avec les agaves qui bordaient la route (...) Les aloès étaient beaux, grands verts et brillants, ils jaillissaient de l’aridité de la terre et semblaient s’en nourrir ». Jocelyne aime ce pays aux nombreux contrastes, sa population chaleureuse, généreuse, accueillante : « Là je me suis forgé une conscience, là j’ai appris le refus. Parce que son odeur, le volubilis, les jacarandas le long des remparts rouges. Le chergui suffocant et la pureté trompeuse de son ciel. Parce que la simplicité de ses hommes, la chaleur de ses femmes (…) » Son point de vue se superpose à celui de son père. Pour elle, au début, les clichés et les préjugés racistes de Louis (« Les Arabes (...) sournois, menteurs, voleurs – ‘et cossards’ ») sont la norme. Aveuglée par l’amour qu’elle porte à son père et par sa jeunesse, elle ne se pose pas de questions. Puis progressivement elle découvre le réel et le vrai visage de son père : « Son dieu de petite fille s’effritait sous ses yeux comme s’il se griffait lui-même pour détruire par pans entiers la statue qu’elle avait édifiée de ses mains et qui ne ressemblait plus à son père ». Le doute s’installe. Elle prend conscience de sa chance d’avoir vécu au Maroc : « Que serait-il advenu de moi si nous étions restés à Lyon, si je n’avais connu ni Juifs ni Arabes ? Peut-être t’aurais-je cru sur parole ». A la faveur de sa situation, elle comprend que les clichés sur les Arabes et les Juifs s’inscrivent dans un discours absurde. Puis son amour pour un Marocain l’embarque dans l’aventure de son pays, la lutte délicate, dangereuse pour la liberté, la justice et la démocratie après des années d’espoir, d’enthousiasme et de bonheur : « Bouillonnantes, passionnantes, années soixante. Rabat rêvait au rythme de ses étudiants qui animaient les terrasses des cafés de leurs conversations ardentes. Garçons et filles mêlés, Marocains, juifs, musulmans, Français de toutes confessions ou sans aucune, confondus dans une même ferveur (…) ».

   La Liqueur d’aloès se caractérise par sa dimension autobiographique, littéraire avec ses nombreuses descriptions visuelles, olfactives, auditives, mais aussi sociale et historique : à la posture colonialiste au regard hautain et supérieur qui s’imaginait prétentieusement indispensable succède la vision du Maroc indépendant (« Si le Maroc était indépendant désormais, rien ne semblait avoir changé – les ascenseurs marchaient toujours - » souligne avec humour la narratrice), puis celle de la dictature du régime politique élément catalyseur de l’immense solidarité des opposants intellectuels et de leurs familles.  Dans cet ouvrage émouvant à l’écriture dense, poétique, lyrique, où passé et présent alternent, le lecteur découvre l’histoire du Maroc des années coloniales et post-coloniales et l’amour de la narratrice pour ce pays « aux senteurs mêlées de marée, de menthe et gorgées de fruits ». La Liqueur d’aloès est le magnifique témoignage d’une femme qui connaît le Maroc de l’intérieur. Dans cet ouvrage, le lecteur ne sombre pas dans l’exotisme, dans la surface clinquante de l’Ailleurs, il s’ouvre à l’Autre, à sa culture, en un mot à l’altérité.

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