Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

10 juillet 2018

Editorial

 

 calliope.jpegL’objectif  du magazine littéraire et culturel en ligne, l’écritoire des muses, est le plaisir du texte,  la recherche de la Beauté sous toutes ses formes. Dans un monde souvent difficile, l’univers de l’art procure à chacun d’entre nous des oasis de bien être et de joie.
Les participants de ce site souhaitent donc  faire découvrir aux visiteurs des textes forts de la littérature contemporaine, loin de la littérature commerciale et des grands circuits. Ils veulent proposer des analyses précises  et personnelles  de romans, d’essais, de pièces de théâtre, de films…, dépourvues de tout sectarisme et de toute polémique et ainsi ouvrir une multitude de fenêtres sur le monde,  capter des fragments de vie,  entraîner le visiteur dans une infinité d’aventures et de sensations.

                                                              Annie Forest-Abou Mansour

 

 

acanthe-jacques-stella.jpg

 

 

 

Droits de reproduction des articles et propriété intellectuelle :
" Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite. Il en est de même pour la traduction, l'adaptation ou la transformation, l'arrangement ou la reproduction par un art ou un procédé quelconque." (Article L.122-4 du Code de la Propriété Intellectuelle).
L’écritoire des muses ne pourra en aucun cas être tenu responsable du contenu des sites proposés en lien ou des changements imprévus d'URL.

 

annie-forest-Progres.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Progrès, 22 mars 2018

Le-Progrès.jpg

09 juillet 2018

C'est pas si loin, le Périgord

C’est pas si loin, le Périgord       
Dominique Fontana    
Les Découvertes de la Luciole (2018)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

    image.jpgDans le  récit au présent,  le plus souvent en focalisation interne,  C’est pas si loin, le Périgord,  Dominique Fontana donne à voir la pluridimensionnalité d’événements quotidiens vécus par quatre personnages qui en rendent compte chacun avec son propre langage, son ressenti, sa personnalité, son passé et son présent.  La voix de chacun se fait entendre révélant sa psychologie et sa façon de percevoir le même événement.

   Tous les quatre se côtoient dans l’école primaire d’une petite ville de province. Edmée, femme de service, observatrice attentive du monde qui l’entoure, Henriette, la directrice, future retraitée impatiente de savourer sa liberté,  Victor, le concierge, ex croque-mort, « un type plutôt bien de sa personne, grand et bien bâti, avec une petite boucle d’oreille et le teint hâlé de celui qui va dès que possible au soleil » selon Edmée,  et Marius, un garçonnet de huit ans, pas aussi médiocre que le croient certains. Les membres de ce quatuor se croisent à l’intérieur et à l’extérieur de  l’établissement scolaire. Leurs pensées, leurs monologues intérieurs  se chevauchent, s’entremêlent dans une espèce de palimpseste tendre, humoristique et ironique. Des fragments de textes  consacrés à chacun de ces  personnages pittoresques  se croisent tricotant leurs pensées et leurs propos. Ces fragments s’assimilent à des sortes de petites nouvelles terminées par une phrase en point d’orgue : « On a le Royaume qu’on peut », « On a les rêves qu’on peut », « On a les enterrements qu’on veut »,  remarque cinglante : « Tu t’es pas ratée dis donc. C’est pour ça qu’ils ne t’ont plus voulue dans ton école de riches ? », « Il sort dans le grand soleil qui l’accueille comme un immonde pied de nez ». Ces chutes constituent non seulement un clin d’œil au lecteur, mais aussi parfois un constat implacable pour le personnage, comme pour Victor dont la mère est enterrée un jour de grand soleil d’août indécent alors que la mort ne demande pas autant d’éclat et de luminosité.

    L’ouvrage, C’est pas si loin, le Périgord,  commence par Edmée : « (…) ce qui lui plaît dans son boulot (…) c’est qu’il ne lui prend pas la tête et qu’elle peut donc se livrer à ses observations sauvages et ses déductions gratuites sans négliger pour autant les toilettes ». Edmée s’échappe de sa vie monotone, répétitive et ennuyeuse en allant se promener hors de son quartier, ouverture pour elle sur un ailleurs merveilleux,  bouffée d’oxygène, rupture dans son quotidien mesquin : « Petit coup de folie qui la grise : elle va se payer le luxe enivrant de marcher un peu plus loin que son quartier, d’arpenter d’autres pavés que les siens, de respirer un autre air. C’est drôle comme de changer un peu d’habitude suffit parfois à se croire en vacances ».  Elle  occupe son esprit  et comble le vide de sa vie en s’occupant de celle des autres,  en effectuant l’état des lieux des salles de classes  révélateur selon elle de l’enseignant « qui y sévit », « des élèves qui l’ont hanté » :  « Elle pourrait faire une thèse sur le sujet ». Elle est toujours en recherche de nouvelles informations. Ses seuls compagnons sont son chat, décrit avec humour comme snob et prétentieux,  prénommé en souvenir d’ « un lointain voyage organisé en Turquie » Mustapha Kemal, et son neveu Baptiste, étudiant  encore en deuxième «  première  année de fac au lieu d’une réglementaire ».   Passionné d’informatique, Baptiste inscrit sa tante sur Facebook  afin de l’ouvrir à des amis virtuels et lui permettre de peut-être rencontrer l’âme soeur.

     Le second personnage, Henriette, la directrice de l’Etablissement scolaire, compte les jours qui la séparent de sa retraite. Mais cette impatiente attente comporte des paradoxes. Elle  la mène à effectuer le bilan de sa vie. Avec amertume, elle « réalise soudain qu’elle n’a rien fait de ce qu’elle s’était promis, petite fille (…) ». La vie a passé, elle a vieilli. La retraite constitue  un passage, l’entrée dans un « nouvel âge » : « ça veut dire quoi, d’ailleurs, entre deux âges ? Assise entre deux chaises, comme elle, entre la vie active qui fait d’elle une jeune encore quelques mois et la vie d’après, où elle côtoiera les mamies et les survoltés du temps libre, puis du temps vide ? ». La retraite est une rupture. Elle  équivaut à un deuil, à une mort professionnelle et sociale. Elle impose l’image d’une personne âgée proche du départ final. Ce constat  effectué,  Henriette  prend du recul, puis décide de  profiter de sa liberté et de vivre selon ses désirs : «Elle, quand la cloche sonnera, la dernière sur son calendrier chamarré, elle va prendre de la hauteur. Elle va prendre l’air. Enfin ».   Une nouvelle existence va s’ouvrir à elle.

    Victor, le concierge complice des enfants avec lesquels il joue au foot durant la récréation de midi, vient de perdre sa mère. C’est l’occasion pour lui de réfléchir au sens et aux valeurs de la vie, de prendre des décisions, de repenser à son passé,  de le comprendre, de chercher à le retrouver, si ce n’est le trouver. Il ose désormais s’impliquer dans la vie et agir.

    Marius, le quatrième personnage, un garçonnet qui, malgré ses difficultés scolaires, est éveillé, attentif, intelligent, ce que son entourage  ne remarque pas d’emblée.  Marius se heurte à des conditions de vie difficiles : une mère, - selon sa sœur Britney,  « un peu schizophrène »,  plutôt bipolaire pour le lecteur - , qu’il comprend avec beaucoup de maturité, un père peu présent et violent, un chien en fin de vie. Marius doit se gérer lui-même. Ce n’est pas aisé pour un enfant de huit ans. Mais peu autour de lui ne le remarquent. Son empathie à l’égard de Lucy, sa perspicacité lui permettent heureusement d’être reconnu.

   Tous les événements se recoupent donc dans l’esprit de chaque protagoniste.  Chacun, suivant son interprétation, son analyse,  son registre linguistique, les fait connaître au lecteur. Lucy, jolie et espiègle fillette rousse,  constitue un lien troublant entre la directrice, Marius et Victor. Le monologue intérieur du garçonnet révèle que la fillette habite « dans un quartier résidentiel », fréquente une école privée, une « école de riches »,  qu’elle est partie « en voyage dans un pays très chaud, avec des cocotiers ».   Cette fillette appartient à un milieu aisé contrairement à Marius,  signalé comme un enfant en danger auprès des services sociaux : « on l’avait (la mère) menacée de placer ses enfants ». Lucy, quant à elle,  évolue dans un environnement  apparemment équilibré, favorisé financièrement et culturellement. Les assistantes sociales n’ont donc pas à s’inquiéter pour elle. Pourtant elle rejoint, en cours d’année,  l’école publique de Marius. Et elle a un coquard à l’œil ! « Elle se cogne beaucoup, Lucy » souligne le narrateur. Le lecteur est alors confronté au non-dit,  au voilé, au sous-entendu. Les questions que se posent les personnages, leur inquiétude, puis leurs agissements  créent un malaise indiquant un dysfonctionnement.  L’ellipse narrative instaure le suspens, un suspens tragique : « Et puis elle parle et le roi Victor, lui, ne dit plus rien. Il y a des mots qui n’en appellent pas d’autres ». Le silence suggestif, les allusions discrètes atténuent la réalité pour lui donner en fait plus d’intensité.

    Dominique Fontana  dans ce roman de la relativité, de la subjectivité, non seulement donne à voir les points de vue de différents personnages banals et attendrissants, mais en même temps, avec tendresse, humour, ironie, elle  porte une réflexion sur les humains,  la vie, le fonctionnement de la société. Elle montre que l’on se fie aux apparences et qu’il n’est pas toujours facile de gratter le vernis superficiel qui recouvre le réel. L’être humain est  souvent prisonnier de ses représentations et de ses préjugés. La complexité, le mystère et la richesse des autres lui échappent. Il ne voit que l’enveloppe corporelle et non l’être. Pourtant en étant moins égoïste, moins individualiste, moins passif, avec davantage d’attention, d’écoute, de bienveillance,  en prenant ses responsabilités, on peut arriver à comprendre  l’Autre et à lui venir en aide.

    C’est pas si loin, le Périgord de Dominique Fontana est un roman, non pas à dévorer, mais à savourer pour goûter la vie de tous ces personnages apparemment insignifiants cependant dotés d’une immense richesse intérieure. Au-delà d’une simple vocation de distraction, ce roman plonge le lecteur dans des vérités humaines d’une grande intensité.

 

A lire aussi :

La Bénédiction des enfants, de Dominique Fontana, Les Editions de la Luciole (2008)                 http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2017/09/07/la-benediction-des-enfants-5978166.html

09:42 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (3)

27 juin 2018

Autour de madame Braoul

Autour de madame Braoul
Janette Ananos
Les Découvertes de la Luciole, (6 juin 2018)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   image.jpg Dans  les  treize nouvelles de Janette Ananos, Autour de madame Braoul, des destins de femmes se croisent au fil des années.  Leurs « pans » de vie se tissent autour de l’institutrice Geneviève Braoul, trentenaire dans les années cinquante. Des souvenirs émouvants, des moments insignifiants mais essentiels et  cruciaux pour Catherine, Henriette, Agathe, Muriel..., des filles, des mères, des grands-mères, des amies,  sont capturés, ressuscitant les différents âges de la vie des protagonistes. Des tableaux sur les mœurs  du début du XXe siècle et sur les décennies suivantes, sur les états d’âme des enfants, des jeunes et des adultes, témoignent de la vie de personnes banales, de modeste extraction, issues d’un milieu provincial.   

    Les fillettes sillonnant l’ouvrage vivent à Sintanne, un village du Béarn traversé par un petit ruisseau. Comme dans un roman, le lecteur retrouve au détour d’une page, la petite fille, l’adolescente puis la femme mûre. Josiane, absente car alitée,  dans le « Tablier de la discorde » est présentée comme une fillette « fragile ». Dans la nouvelle suivante, « Sans tuteurage », le lecteur apprend  qu’elle « était comme l’abuliton, fragile, fragile physiquement » et que la « tuberculose (…) l’a brutalement emportée ». Ce personnage en creux est seulement présent dans les discours et dans les pensées des différents protagonistes comme  dans ceux de sa fille Muriel et de  tante  Agathe. Elle n’apparaît jamais.

    Ces nouvelles  rétablissent une mémoire oubliée, renouent les liens entre le passé et le présent,  se répondant avec subtilité.  Dans « Douce matinée pour un pèlerinage »,  Henriette se souvient de sa vie, de la visite de Catherine et de sa grand-mère rencontrées par le lecteur dans la seconde nouvelle : « Une image fugitive lui traverse l’esprit, celle de sa belle sœur à cette même place, et de Catherine, toute jeune à l’époque ». Henriette,  devenue une octogénaire,  revit mentalement sa jeunesse en musardant dans son jardin, en se remémorant tous ses animaux enterrés « sous le lilas mauve », « entre les deux rhododendrons »... La chute de la nouvelle note simplement qu’ « Henriette revoit Doucette et Kali, et tous les autres en cortège » après s’être « affaissée doucement ». Dans la nouvelle suivante, Lucette et René, son mari,  discutent, évoquant l’été précédent : « L’été dernier, au repas du village, le soir de la fête, on était placés à la même table qu’Henriette, tu te rappelles ? Sa dernière fête, tiens, la pauvre … ». Le couple confirme ce qui n’était qu’évoqué elliptiquement. Jamais l’auteure ne s’appesantit sur les faits. Elle les narre  avec délicatesse et subtilité ne s’autorisant aucun pathos, aucune lourdeur.

     De façon fluide, par petites touches, les nouvelles se lient entre elles. Catherine, élève de madame Braoul, devenue enseignante, est d’une certaine façon l’héritière spirituelle de son ancienne institutrice.  Toutes deux constituent le fil conducteur entre les brefs récits. Aux nouvelles, succèdent à la fin de l’ouvrage un échange épistolaire entre Catherine, désormais retraitée, et la vieille professeure des écoles. Les deux femmes rétablissent avec émotion et nostalgie une mémoire oubliée : « Voir ressurgir ce texte enfoui dans le passé m’a littéralement enchanté car c’est par une espèce de magie que je me suis vue réinstallée dans votre classe ! J’en ai redécouvert les pupitres de bois, les encriers de porcelaine blanche dont les bords devaient être immaculées lorsque nous quittions l’école en fin d’après –midi (…) ». D’une nouvelle à l’autre, au sein de récits partiels, d’anecdotes disparates, les événements se rassemblent comme les brins de laine d’un patchwork.

    Les nouvelles font renaître la mémoire d’une époque révolue où les femmes confectionnaient elles-mêmes les vêtements avec des coupons de tissu enfermés dans leurs armoires : un « joli écossais, un coton bien solide » »  ne correspondant pas forcément aux goûts des adolescentes  qui  ne choisissaient pas leurs atours. Les grands-mères portaient une « robe noire à minuscules fleurs mauves », « des (…) peignes courbes (…) rete(naient) (leurs) cheveux blancs au-dessus des tempes ». Comme avec d’anciennes photographies couleur sépia, les coutumes, les modes d’alors reviennent à l’esprit des lecteurs. Les soucis et les drames de la vie quotidienne surgissent : les petits litiges entre conjoints retraités, leurs soucis de communication, l’érosion des sentiments, sont  montrés avec humour et tendresse dans la nouvelle « du riz pour les perdreaux ». Le récit « Marie-Rose dans l’Entre-Deux » évoque les pertes de mémoire et de repères temporels,  la tristesse de la solitude, du veuvage auquel le survivant ne s’accoutume pas : « Tout à l’heure, elle s’informera auprès de son mari, lorsqu’il rentrera. (…) Un doute la saisit, comme une ombre, qu’elle chasse d’un revers de main ». Or Jean ne pourra jamais fournir la réponse attendue. Le monde réel et ses  difficultés sont donnés  à voir. Le monologue intérieur d’ « Un hasardeux découpage » dit les frustrations, le constat amer des conséquences de la misère sur la vie de la fillette: « Pourquoi les gens qui donnent des vêtements d’enfant à sa mère lui donnent-ils toujours des vêtements si laids, si sombres, si tristes ? ». Le groupe ternaire lyrique souligne son incompréhension, son indignation devant ces dons dépourvus de toute esthétique, comme si ce qui était laid était destiné aux seuls démunis. Derrière le constat apparaît une réflexion, une critique implicite. En disant, la narratrice dévoile, critique sans faire acte militant cependant.

    L’écrivaine se fait ethnologue et peintre. Elle se contente de montrer et de peindre la société telle qu’elle est, sans porter de jugement de valeur.  Une visite à des cousins sert de prétexte à  révéler le harcèlement sexuel qui peut  surgir dans tous les milieux, même dans les familles, là où l’on s’y attend le moins. Dany, la fille de madame Braoul, dans « Ce que mère veut… »,  part en voiture avec son oncle Hervé. Elle se heurte à  l’agissement à connotation sexuelle négative de ce dernier : « (…) la main d’Hervé se pose sur son genou, étreignant celui-ci à travers l’épais tissu de la jupe. (…) Dany, saisie à la fois de dégoût et d’épouvante, sent les doigts de l’homme sur sa cuisse ». Janette Ananos débusque tous les maux quotidiens de la vie, dénoue des nœuds de perversité qui enfièvrent  les relations familiales. A travers des monologues intérieurs, des dialogues   prouvant que le réel n’existe pas en dehors des pensées, des ressentis, des perceptions des personnages, de leurs échanges,  elle est attentive à tous les dysfonctionnements familiaux et  sociaux.

    A la petite histoire  Janette Ananos  mêle la grande Histoire : « Louis, le grand-oncle de Catherine, (…) a traversé les Pyrénées, à 22 ans en 1943, pour rejoindre De Gaulle (…) » afin d’échapper au STO. Il a connu les camps, la faim, le froid. Après les attentats terroristes qui ont secoué le début du  XXIe siècle, des préjugés, des angoisses minent les esprits et les cœurs. Des amalgames fleurissent. Tous les gestes d’un « beau gars, de type maghrébin » dans « Alors, Charlie ? » font naître des soupçons chez Marie lorsqu’elle accompagne sa petite fille, son mari et leur fillette à l’aéroport. Elle interprète négativement la moindre des actions du jeune homme : « le texto si bref, le sac de sport si démesuré, le journal qu’il ne lisait pas (…) ». Elle imagine le pire.

     C’est avec une écriture délicate et poétique (« le chien zigzagant, que sa course sinueuse mène d’une fragrance à l’autre, d’un bord du sentier à l’autre, les arbres qui délimitent cette ancienne voie ferrée devenue promenade, le vent frivole qui taquine les feuillages, message de fraîcheur bienvenue dans cette fin de matinée déjà torride du mois d’août…  »)  que  Janette Ananos plonge le lecteur dans l’existence de toutes ces figures féminines. La forme de la nouvelle convient très bien pour donner tous ces aperçus du réel, ces petits faits qui constituent des fragments de la vie des villageois de Sintanne : ceux qui  sont restés dans ce village, ceux qui l’ont quitté ou ceux qui sont revenus. Cette cristallisation d’instants dans des nouvelles qui se répondent comme les chapitres d’un roman embarque le lecteur dans la nostalgie des souvenirs.

18:18 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2)

15 juin 2018

L'âme soeur

L’âme sœur      
Agnès Karinthi   
Editions L’Astre Bleu (avril 2018)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

   Lâme-soeur-208x300.jpg Philippe Bérichon, le protagoniste de L’âme sœur d’Agnès Karinthi,  conserve, pendant vingt ans, dans son esprit et dans son coeur l’inoubliable Anne Rambaud, son amour d’enfance, demandée en mariage durant une récréation alors qu’lls étaient tous deux en CE2. Une fois adulte, il la recherche et finalement la retrouve pour son plus grand bonheur : « Cette fois, ce n’est plus un rêve. Il l’a retrouvée ». Mais Anne ne le reconnaît pas. En effet, à la suite d’un accident de voiture dans lequel  sa sœur jumelle Claire et son père ont été tués, Anne,  après vingt cinq jours passés dans un coma profond, le cerveau atteint de lésions temporales, est amnésique : « Ma vie a commencé quand j’avais neuf ans, au milieu des blouses blanches de l’hôpital. Avant, c’est le trou noir ». L’humeur de l’ancienne petite fille joueuse, rieuse, espiègle a changé. Anne est devenue une jeune femme introvertie, discrète, toujours aussi belle cependant avec sa chevelure blonde et ses yeux gris. Philippe, jeune homme enthousiaste,  éternellement amoureux et rempli d’attentions à l’égard d’Anne, décide de l’apprivoiser et de l’aider à retrouver son passé en le lui racontant. En effet, Anne, Claire et Philippe étaient  des amis inséparables et complices pendant leur enfance.

    Alors qu’Anne « exprime rarement ses émotions (…) Philippe au contraire, laisse éclater son exaltation par tous les pores de sa peau ». Progressivement, Anne semble s’ouvrir à l’amour de son ami d’enfance. Les apparences donnent à voir un couple en train de se construire.  Cependant le lecteur perçoit dans le récit certains grincements révélateurs d’un dysfonctionnement. De lourds secrets  pèsent sur la vie des deux jeunes gens  nuisant à leur relation. La mère d’Anne, repliée sur elle-même, ne montre ni intérêt ni sympathie pour Philippe. Le père du jeune homme, un être aigri,  vulgaire, brutal, emporté, rejette violemment la présence d’Anne dans la vie de son fils. Philippe évolue de façon surprenante. De sympathique et  émouvant au début, il devient progressivement inquiétant, bizarre. Va-t-il reproduire les schémas comportementaux de son père ?

    L’ouvrage d’Agnès Karinthi, L’âme sœur, tricote passé et présent dans des chapitres où alternent les années 1994/1995 et les années 2015. La mémoire des faits recoupe le vécu. Elle est réponse et tentative d’explication du quotidien, sursaut et répétition.  Dans ce temps retrouvé pour Philippe, saveurs, senteurs, images attestent la présence de son passé ou plutôt de son moi. Les images ressuscitent la fraîcheur de ce passé qui pour Anne est perdu. Le roman offre toute la richesse de la vie et crée la surprise à travers essentiellement de nombreux dialogues. Le lecteur s’attend à un roman d’amour, à un roman psychologique sur un couple et sa famille, à une histoire sur des êtres complexes, attachants, torturés par leur passé. L’histoire semble claire, univoque. Mais, progressivement,  une sensation de malaise naît chez le lecteur, troublant ses horizons d’attente. La construction narrative l’embarque  sur de fausses pistes.  Il peut imaginer que madame Rambaud, présentée comme une bourgeoise distante (« Elle n’appartient pas au monde ouvrier »), lorsqu’elle rencontre madame Bérichon au super marché : « Suzanne lui tend une main amicale », elle (…) lui « adresse un signe de tête froid »), fuit madame Bérichon parce que, méprisante, elle n’appartient pas à la même classe sociale qu’elle.   La narratrice conduit le lecteur sur des pistes erronées.

   La fin de l’ouvrage constitue une véritable déflagration créant un extraordinaire effet de surprise.  Cet effet de surprise donne envie au lecteur de comprendre comment l’auteure a mené son récit et l’a habilement détourné de la réalité. Il  l’incite à une relecture attentive. Lors de cette relecture, le lecteur se rend compte que des indices ont été subtilement semés. Des détails sans importance lors d’une première lecture deviennent des indices révélateurs lors de la seconde. Agnès Karinthi joue sur l’ambiguïté lexicale. Son projet d’écriture ressemble à celui de l’écrivain de roman policier.

    Cet émouvant roman met aussi l’accent sur les enfants victimes collatérales du comportement des adultes et sur le néfaste poids des secrets familiaux. L’agressivité  et la violence paternelles, des secrets,  des discussions surprises par un jeune enfant… ont des répercussions tragiques  sur sa scolarité,  sur sa vie d’adulte. Non seulement Agnès Karinthi  sait habilement jouer avec son récit et  avec le lecteur,  mais auteure remplie d’empathie, elle est aussi  dotée d’un sens profond de la psychologie.

08:33 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

12 juin 2018

La première fois que j'ai été deux

 

La première fois que j’ai été deux.  
Bertrand Jullien-Nogarède   
Editions Flammarion Jeunesse (Juin 2018)   
                  

Publié une première fois sous le pseudonyme :       
Archibald Ploom 
aux Editions Veermer & Esperanza en 2017

 

        

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    1ere fois.pngLa première fois que j’ai été deux de Bertrand Jullien-Nogarède est une autobiographie fictive, proche du journal intime, (« La rédaction quotidienne de mon journal a (…) posé l’écriture au cœur même de mon existence ») narrant une douzaine de jours  de la vie de Karen avec des allers retours sur son passé proche et lointain.  

    Karen, une jeune fille de dix sept ans,  réside  dans un ancien presbytère de la banlieue parisienne avec sa mère, une bibliothécaire  pessimiste, dépressive même, qui « a fait la conne à vingt ans (et) n’a jamais cessé depuis de régler l’addition ». Elle a élevé son enfant sans compagnon, abandonnée par le père, un  poète, bel homme qui ne savait pas résister aux charmes féminins.  En compagnie d’un unique parent, l’adolescente, entrée très vite dans le monde des adultes, est  différente de ses camarades de lycée. Eprise de  musique, de danse, de lecture, d’écriture,  elle n’apprécie pas les loisirs des jeunes de son âge. Ces divertissements superficiels, étourdissants, abrutissants  plongent  la jeunesse dans une espèce de délire régressif : « Le pire était que je ne m’étais même pas amusée. Mon esprit sérieux m’empêche certainement de prendre du bon temps dans un endroit surchauffé, embrumé, entouré d’inconnus qui gigotent bêtement dans un espace confiné de quelques centimètres carrés par personne, dans un environnement sonore qui vous abrutit les tympans au point que,  même en hurlant vous n’êtes pas sûrs d’être entendus, et où les toilettes puent le vomi ». Littéraire pur sucre, excellente élève de Terminale, cette adolescente pince-sans rire est  pourvue d’une vision pertinente et aiguë de la vie dont elle cherche à trouver un sens.  Dotée d’une conscience politico-sociale solide, sa réflexion est nourrie de littérature et  de philosophie.  Observatrice, raisonnable, Karen porte un regard lucide, pénétrant  et critique sur  la société, ses défauts, ses tares. Elle cerne avec perspicacité son environnement.  Elle analyse le rôle nécessaire de l’amour familial dans une société où sévissent les divorces, les ruptures : « J’avais d’ailleurs remarqué que la plupart des voyous qui fréquentaient le collège et fichaient un bazar de tous les diables en classe n’avaient jamais connu leurs grands-parents. Pas besoin d’être un  grand sociologue pour faire le diagnostic de l’abyssal déficit d’amour et de tendresse qui béait au cœur même de leur existence ». Elle explique la nécessité de l’unité européenne, facteur de paix entre les humains. L’histoire n’est pas qu’un récit lointain enseigné par les manuels scolaires.  « (…) Son ciment e (st) mêlé du sang des hommes et parfois de celui de gamins à peine sortis des jupes de leur mère ». Tricotant le passé et le présent, nous emmenant dans l’Allemagne et  la Pologne de la guerre, elle montre que l’on doit se souvenir du passé afin de ne pas recommencer les mêmes erreurs. Elle dénonce la bêtise humaine, la guerre, la violence, (« Ben Laden a remplacé les B52 bombardant le Vietnam »), la pollution (« la couche d’ozone est devenue aussi fine que du papier à cigarette »),  la course à la consommation,  l’intégrisme religieux ( « Certains chrétiens n’ont rien à envier aux staliniens d’autrefois avec en plus un chapelet de bons sentiments autour du cou »), dépeint le désarroi des professeurs qui s’aperçoivent « à quarante-cinq ans qu’il (s) n’(ont) plus la vocation ».  Karen décrit les problèmes de société présents et passés inquiétants et parfois terribles sans jamais  sombrer dans le pathos. Son humour (« Reste que j’ai intérêt à me grouiller parce que les vrais lecteurs vont bientôt devenir aussi rares qu’un chien en liberté dans un marché chinois ») et son ironie le brisent toujours.

    Karen, malgré ses études, ses loisirs, ses amis,  s’ennuie. De surcroît, elle n’a pas encore rencontré l’amour. Elle considère les garçons de son âge « cornichons »,  dépourvus de maturité, seulement mus par leurs hormones. Elle explique avec humour que « ce sont des types qui adorent montrer leurs caleçons et qui portent des pantalons avec un entrejambe à la hauteur du genou de sorte que s’ils se mettent à courir, le pantalon ils l’ont sur les chevilles ».   Elle échappe  à la langueur et aux  problèmes engendrés par la réalité grâce à la lecture, à l’écriture et à  l’humour. Selon elle, la vie est une comédie.  « Comédie est d’ailleurs un mot commode qui donne l’avantage à ceux qui ont assez d’humour pour ne pas se laisser prendre au petit jeu du destin ». Elle possède une certaine confiance dans le futur alors que  sa meilleure amie,  Mélanie, débordante d’énergie bien que dépourvue d’illusions, ne possède pas la même vision de l’existence. Jugeant que leur avenir de jeunes de banlieue est déjà joué,  mais  animée par un impérieux appétit de vivre, elle mène une vie superficielle  et est en constante recherche de nouvelles conquêtes amoureuses. Malgré leurs opinions divergentes, les deux jeunes filles entretiennent une amitié solide et complice.

    L’arrivée d’un jeune anglais, Tom,  dans la classe de terminale va  éveiller la curiosité de Karen puis bouleverser sa vie. Tom est différent des autres garçons à tous points de vue. « Beau ténébreux », bien éduqué, il porte un parka « agrémenté de badges », « une blaser bleu marine avec un écusson qui n’avait rien de discret »  et une cravate !   Il possède aussi un Lambretta, « un scooter d’une autre époque » qui appelle l’attention de tous les lycéens. Et surtout, c’est un musicien doté d’un grand charisme. Pour l’aider à réviser ses épreuves de français,  à la demande de la proviseure de l’Etablissement dans lequel elle est scolarisée, Karen accompagne  Tom en Angleterre chez les grands parents de ce dernier pendant les vacances de la Toussaint. L’Angleterre s’empare alors de l’adolescente. Elle  succombe  totalement à son charme, (« je me suis sentie – aussi étrange que cela puisse paraître – britannique et plus encore londonienne »),   à celui du jeune guitariste  « qui a un groupe (musical) à Londres », de ses grands parents, deux personnes âgées adorables, cultivées, aimantes, toujours éprises l’une de l’autre comme au premier jour. Dans cet ailleurs, Karen découvre  les premiers émois de l’amour. Emportée dans cet univers magique, extraordinaire des sentiments,  elle se métamorphose, devient autre. Cette jeune fille différente comme elle le souligne avec malice (« Ma présence au cœur de ce tableau anglais paraissait aussi anachronique que celle d’une otarie sur une photo canine d’un calendrier des postes »)  s’intègre au groupe d’amis de Tom. Elle pénètre son milieu, s’amuse avec ses copains : « j’ai ressenti pour la première fois de ma vie la délicieuse sensation de faire partie d’une bande ».  Ses angoisses s’envolent. Ses barrières intérieures volent progressivement en éclat. Elle est heureuse. La première fois que j’ai été deux est une sublime  et touchante histoire d’amour où la narratrice transcrit  ses réflexions, ses états d’âme, ses impressions.  Elle les donne à vivre avec émotion, tendresse et humour. Elle concrétise  aussi la prise de conscience douloureuse de la fuite du temps quand arrive la fin des vacances impliquant sa séparation d’avec Tom qui a décidé de rester à Londres. Karen narre non seulement sa découverte de l’amour mais aussi à la fin de l’ouvrage de la mort, deux réalités constitutives de la Vie.  La première fois que j’ai été deux  par ses  diverses réflexions sur la société et l’existence n’est pas seulement un roman d’amour, il  devient vite  une véritable leçon de vie.

    Ce roman d’une immense richesse Bertrand Jullien-Nogarède possède une écriture originale mêlant langage juvénile et langage recherché. Les clins d’oeil littéraires explicites ou implicites (« Ce moment de cristallisation amoureuse » (Stendhal), « J’aurais voulu que le temps suspende son vol »  (paraphrase d’un vers du poète romantique Lamartine : « O, temps ! suspens ton vol »),  musicaux abondent. Des coups de griffe éraflent la musique contemporaine française : « La France est un pays où l’on dégoûte les gens de la musique ». Au contraire, la musique et les chansons anglaises sont célébrées. Les paroles du groupe The Kings, de Paul McCartney,  de U2… rythment le récit. Paul Weller s’invite  même au concert de Tom et chante avec lui.  Les références à la musique en général  et à des groupes musicaux  comme  Quadrophonia donnent tout un tempo au texte. L’ouvrage d’Archibald Ploom  propose une nouvelle esthétique littéraire et emporte son lectorat, en faisant battre son cœur,  dans le maelstrom fascinant de la musique, de l’amour pur  et de la jeunesse. De l’individuel, ce roman  doté d’une grande profondeur psychologique, accède à l’universel.

09 juin 2018

L'homme qui voulait aimer sa femme

 

L’homme qui voulait aimer sa femme 
Hervé Pouzoullic 

Editions Anne Carrière (2018)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

    image l'homme qui voulait.jpgMarc Polovic, l’étudiant breton doué mais peu travailleur et immature, qui rêvait dans le premier ouvrage d’Hervé Pouzoullic, Le bigorneau fait la roue, de connaître le véritable amour devient dans L’homme qui voulait aimer sa femme un adulte sur la voie de la maturité. Il a  désormais rencontré la femme idéale en la personne de Vasilissa dotée de « la grâce de la Vénus d’Urbino ». Cette bouleversante, magnifique et élégante amante « avec sa chevelure blonde tirée en arrière et ses yeux bleus maquillés ( qui ) ressemblait à Melanie Griffith dans Working Girl », quitte sa Russie natale pour vivre à Paris et se marier avec Marc. Dans ce second récit à la première personne, le narrateur pense à nouveau avoir trouvé une solution miracle. Dans le précédent ouvrage, il concluait que l’incompréhension était le secret de la durée d’un couple, désormais il considère qu’écrire un livre est le moyen d’attiser le feu de la passion.

    Un sublime, tendre  et voluptueux amour unissait Marc et Vasilissa. Mais dix ans de mariage, deux  adorables enfants,  Clara et Mathieu, un chien facétieux,  Krouchtchev,  un travail absorbant éteignent peu à peu  la brûlante flamme : Vasilissa a un « poste de directrice financière (…) six cents personnes à gérer », Marc travaille dans l’industrie pharmaceutique, dans « les pays émergents d’Europe de l’Est et du Sud (…) de Malte à l’Estonie, de la Tchéquie à la Bulgarie ». Son rythme de travail absorbe  tout son temps et toute son énergie.  Désormais le couple  « ne se regarde  plus dans les yeux. Il regarde dans la même direction ». Les deux époux  ne sont plus en osmose comme avant, ils progressent désormais de façon linéaire, regardant droit devant eux. Pourtant Marc aime toujours passionnément son épouse. Il veut qu’elle le sache, que la terre entière aussi le sache. Il désire surtout que la fougue et la complicité des premiers jours resurgissent.  Pour cette raison, il décide d’écrire un roman : « Ce serait plus qu’une lettre, plus qu’un poème, plus qu’une déclaration d’amour, ce serait un engagement. Un témoignage » ». Imprimer puis éditer leur histoire immortalisera leur amour : « J’avais trouvé le secret de l’amour éternel ».

   Le problème, c’est que Marc se découvre, dans le sens laïc et religieux du terme,  une vocation irrésistible d’écrivain. Ce penchant incoercible pour l’écriture l’envahit littéralement comme le prouve le style ternaire lyrique de son constat : « L’écriture n’était pas une souffrance, mais une exploration, une découverte, une libération ». Le personnage de Vasilissa devient plus réel que nature. C’est une compagne totale, émouvante, excitante : « J’eus le sentiment de passer davantage de temps avec Vasilissa en deux heures d’écriture que lors de ces deux  dernières semaines. Je retrouvai l’émotion de notre première rencontre : son apparition dans la foule de l’aéroport de Moscou, la légèreté de ses cheveux blonds, son sourire accueillant (…) Elle déboutonnait son élégant manteau de fourrure. Dessous, elle portait un pull à col roulé très près du corps et un pantalon noir gainait ses jambes, de légères bottines sexy chaussaient ses pieds ». La femme fictive vampirise Marc. L’écriture le phagocyte. Le narrateur présent, absorbé par son projet, devient absent. Il ne s’intéresse plus à sa famille : Vasilissa insistait pour que je partage le repas du soir en famille, mais mon esprit était ailleurs et mon regard, vide ».  Il s’exile par amour,  s’isolant dans sa tour d’ivoire amoureuse et  littéraire,  délaissant ses amis, ne sortant plus, délégant  son travail.  Accroché à son ordinateur, il ne dort plus : l’écriture devient une véritable addiction : « Et plus j’écrivais sur Vasilissa,  plus je l’aimais ». Il délaisse la femme réelle, qu’il comprend de moins en moins et qui le comprend de moins en moins, pour la femme fictive,  au risque de faire éclater son couple. L’écriture métamorphose sa vie : « L’écriture a changé ma vie ». Elle devient un processus de cristallisation. Les propos de Marc rappellent ceux de   Stendhal dans son essai De l’amour : « Au moment où vous commencez à vos occuper d’une femme, vous ne la voyez plus telle qu’elle est réellement, mais telle qu’il vous convient qu’elle soit. Vous comparez les illusions favorables que produit ce mouvement d’intérêt à ces jolis diamants qui cachent la branche de charmille effeuillée par l’hiver, et qui ne sont aperçus, (…) que par l’œil de ce jeune homme (…) ». Marc idéalise Vasilissa, la pare de toutes les qualités. Elle ne se retrouve pas dans la femme décrite par son écrivain de mari qui effectue une espèce de plongée en plein mysticisme littéraire : « Vous savez ce qu’a dit le prophète Isaïe à ses disciples ? ‘Ma parole, qui sort de ma bouche, ne me reviendra pas sans résultat, sans avoir fait ce que je veux, sans avoir accompli sa mission’ ». Il est comme « appelé à » écrire, l’écriture devenant un sacerdoce. Sa vocation s’inscrit désormais dans une espèce de champ religieux.  A partir de ce moment, les connotations religieuses et bibliques abondent dans les propos tenus par le narrateur : « J’étais Marc, le premier des évangélistes », « Enfin, je me sentais digne de ma mission, de ma foi (…) », « Je ressemblais à Moïse descendant du mont Sinaï »….  Son ouvrage se transforme imaginairement  en ouvrage sacré. Publié par l’éditeur d’Armageddon (petit clin d’œil humoristique au lieu symbolique du combat entre le Bien et le Mal dans le Nouveau Testament), il  s’intitule : « L’Evangile selon Marc P. » ! Derrière le narrateur se cache l’écrivain et ses nombreux effets d’humour et d’ironie.

    Comme dans Le bigorneau fait la roue, l’humour, le caractère cocasse des situations et  des personnages l’emportent dans L’homme qui voulait aimer sa femme. Dès les premières  pages, la gaieté submerge le lecteur. Les comiques de mots, de situation, de caractère se tissent.  Les jeux de mots (« Je prendrai un filet de connard, annonça Vasilissa en refermant son menu »), les néologismes (« mistoufler », « ma berbillolette »), les comparaisons (« Son fauteuil sommairement plié gisait à nos pieds, une roue en l’air, tel un pur-sang foudroyé lors de la glorieuse charge d’Eylau »), des péripéties épiques ou exagérées (Atsuko et son œil clignotant  « fait voler à trois mètres de là » l’homme qui a posé une main sur son épaule), des situations rocambolesques (« (…) dans un fracas assourdissant, (je) passai au travers du Placoplatre au-dessus de l’escalier (…) Mes jambes traversèrent le plafond, je laissai une partie de ma virilité sur la poutre (…) », sillonnent le récit, les descriptions et les dialogues. Des personnages excentriques, atypiques, mais attachants entraînent le lecteur dans leurs aventures délirantes, suscitant le  sourire et le rire.

    Comme dans le premier roman d’Hervé Pouzoullic, le lecteur devinent des passages autobiographiques en creux. Il sent une oscillation du « je » entre la fiction et le réel dans les descriptions émouvantes de la Bretagne, de la grand-mère, de l’épouse, des enfants, « putti sortis d’une peinture de Botticelli », dans l’attente de réponses  positives de la part d’éditeurs, dans la critique du monde de l’entreprise... Ce roman plein de fraîcheur, d’humour, de clins d’œil malicieux, de références culturelles, à l’écriture pittoresque, au tempo dynamique sort d’emblée le lecteur de son quotidien et l’entraîne dans de grands éclats de rire.

 

Le bigorneau fait la roue, Hervé Pouzoulic  
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2018/04/25/le-bigorneau-fait-la-roue-6046731.html

16:18 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (3)

04 juin 2018

Prix Handi livres pour Stéphanie Claverie

image l'homme.jpgStéphanie Claverie à obtenu le prix Handi livres pour son ouvrage L’HOMME QUI N’A PAS INVENTE LA POUDRE, un prix bien mérité pour  son humanisme, la beauté de son texte et de son écriture.

Vous pouvez prendre connaissance de son livre en vous rendant sur :

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/apps/search/?s=s...

ou sur sa page L’HOMME QUI N’A PAS INVENTE LA POUDRE

03 juin 2018

Une épine d'acacia au coeur

Une épine d’acacia au cœur      
Neela Govender 
Traduit de l’anglais par René Thibaud   
Editions Gaspard Nocturne (2018)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   image.jpg Dans  l’entre deux du roman autobiographique de Neela Govender, Une épine d’acacia au cœur à la construction circulaire  - le récit s’ouvre sur l’emménagement de la narratrice et se clôt sur son déménagement  -, l’installation dans une modeste  « ferme  abandonnée », située à Ashburton en Afrique du Sud à la fin de la première moitié du vingtième siècle, est l’élément catalyseur qui permet à la mémoire de la jeune Leila Perumal,   âgée de onze ans au début du récit, de rassembler ses souvenirs et de parcourir ses années d’enfance et d’adolescence.

    Issue de l’immigration indienne, la narratrice relate à la première personne du singulier son vécu, son ressenti, son premier amour (« Je l’observais à la dérobée, timidement, paupières baissées.  (…) Il était mon prince charmant, le chevalier qui erre sur son cheval, tuant les dragons et secourant les dames en détresse (…) », ses premiers émois, ses rapports avec ses parents, sa fratrie, ses enseignants. Elle observe avec le regard ingénu et plein de la  fraîcheur de l’enfance la société sud-africaine très cloisonnée où règne une ségrégation ethnique, sociale et sexuelle.  Elle fait part de ses expériences, de ses constats avec spontanéité et  parfois étonnement. Bien que mettant en lumière les problèmes de la société, Une épine d’acacia au cœur n’est pas un ouvrage militant. C’est avant tout le roman d’apprentissage d’une fillette pleine de promesses qui découvre la vie et  se forge un destin.

    Pour vaincre les obstacles  s’opposant à elle, Leila ne peut compter que sur sa volonté de réussir, sa faculté à s’adapter  aux difficultés, à la malice masculine,  à toutes les situations rencontrées sur son chemin. Elle évolue à la faveur du temps qui passe,  de l’expérience, de l’école, de la lecture. Excellente élève, motivée,  elle va à l’école pour satisfaire son appétit de savoir et  de connaissances. Mais aller à l’école est  aussi pour elle une forme de combat  dans une société qui privilégie la scolarisation des garçons (« Mes parents (…) disent que les filles n’ont pas besoin d’apprendre à lire et écrire. Je n’avais que dix ans quand  j’ai commencé à travailler dans les champs de canne. »), où la pauvreté pousse les parents à garder les filles à la maison pour les tâches ménagères et les travaux des champs. Il ne faut pas seulement payer les livres, la scolarité, mais aussi les transports permettant d’accéder à l’école éloignée du lieu d’habitation : « Nous ne pouvons pas payer le train. De toutes façons elle a fait ses cinq années et c’est suffisant pour une fille qui fera la cuisine et le ménage ». Fillette à la forte personnalité, Leila ose s’opposer à sa mère lettrée, autoritaire et  hostile à toute forme de dialogue surtout en ce qui concerne les relations de sa fille avec les garçons. Leila se rend à l’école, après la découverte dans son cartable  de lettres d’un petit ami,  malgré l’interdiction et l’impitoyable colère  maternelles.  Elle tricote alors des cardigans pour des boutiquiers musulmans afin de financer ses trajets : « Je donnais à maman l’argent que je gagnais et c’est ce qui a aidé à payer mon ticket de train pour six mois ». Naïve, innocente au début de la narration ;  elle ne comprend pas que sa cousine Akka est enceinte ; elle évolue et  se métamorphose. Grande lectrice, elle entre dans l’imaginaire et les représentations mentales des écrivains. Chacun sait que la lecture favorise l’ouverture d’esprit de même que l’école et  le dialogue avec des personnes aux pensées et aux croyances différentes. La mort brutale de son jeune cousin, l’apprentissage des Ecritures donné par ses professeurs, les conversations avec sa cousine Maliga, qui prêche désormais le christianisme,  instaurent le doute en elle. Elle réfléchit sur caractère relatif des pensées, des croyances, des coutumes. Elle acquiert du recul par rapport à son milieu et à la religion hindoue.

    Leila montre que les Indiens, repliés sur leur culture,  ploient sous le poids des traditions, des superstitions, des tabous. Le sang menstruel est considéré comme impur.  L’oncle Armugam pense que « quelqu’un a dû  (…) jeter un sort » au père  malade de Leila. La mère use d’une médecine traditionnelle fondée sur la foi : « Elle alluma l’autel et fit brûler du camphre dans un plateau de cuivre qu’elle passa trois fois autour de moi ». Des offrandes, des sacrifices  sont faits aux différents dieux afin d’entrer en communication avec eux et d’obtenir leurs faveurs. Divers tableaux donnent à voir la vie quotidienne des femmes : la lessive à la rivière («(…) on dévalait jusqu’à notre coin de lessive préféré. La rivière y faisait deux grands bassins. Près de l’un d’eux un gros rocher plat nous servait de pierre de lavage (…) »), la toilette dans le cours d’eau.  Les jeunes élèves sont harcelées sexuellement par leurs professeurs hommes.  Mais c’est aussi grâce au regard de ces hommes porté sur elle que Leila comprend qu’elle est jolie.

 

    Une épine d’acacia au cœur est non seulement le roman d’une famille indienne modeste  en Afrique du Sud durant l’apartheid, c’est aussi le roman de ce pays dont la réalité est  sombre pour les plus humbles malgré la beauté  des mimosas, des eucalyptus et des acacias. La misère,  les inégalités sociales, la vénalité du propriétaire blanc envers Johny Perumal (« Ceux-ci, à chaque fois que la rivière était basse irriguaient délibérément leur terrain tous les jours, nous empêchant ainsi d’arroser nos légumes »), la ségrégation sévissent : « Les wagons pour les Africains et les Indiens étaient en tête de train et s’arrêtaient au-delà du quai qui, lui, était réservé  aux Blancs (…) Sur les quais il y avait des bancs mais ils étaient pratiquement tous réservés aux Blancs.  Si on allait s’y asseoir un policier venait nous chasser et nous menaçait des menottes et de la prison si nous recommencions. Même dans le métro les entrées étaient séparées pour les Blancs et pour les non-Europeans » ». Ces constats dépourvus de véhémence constituent un  témoignage émouvant et montrent la révolte latente de l’écrivaine. Derrière la narratrice apparaissent l’auteure et son observation précise de la société.

    Dans ce récit d’une tranche de vie  où apparaît la vision d’une fillette qui se libère progressivement du carcan des préjugés, des traditions, d’autres récits, - ceux  du père, des membres de la famille -  , des discours, s’enchâssent, immergeant le lecteur  dans la particularité des sentiments, des mœurs de toute une société.  Le lecteur est d’emblée plongé dans un lointain ailleurs avec l’emploi  de prénoms indiens («Thatha »), d’expressions et de  termes étrangers : « thali », « dhoti », « Intshebe », « Hamba khale »,  la référence à des produits exotiques : « le bétel ». L’écrivain utilise le réel pour construire la fiction et montrer la montée de la conscience chez une adolescente pétrie de force intérieure,  de bonheur, de confiance en l’avenir.

    La tendresse,  l’émotion, la poésie (« Le saule pleureur, avec ses branches qui frôlaient la surface de l’eau, était comme une mère protectrice aux longs cheveux tombant à ses genoux. ») colorent cet ouvrage réaliste  qui, après s’être ouvert sur une arrivée,  se clôt sur un départ avec ses douloureuses déchirures : « J’ai marché sous les acacias, laissant les épines me piquer et pénétrer la plante de mes pieds nus. Elles ne me faisaient pas aussi mal que celle qui était enfoncée à jamais dans mon cœur » et  sur une  entrée dans une nouvelle vie porteuse de rêves et d’espoir. Dans ce roman en boucle de Neela Govender, il existe toute une mystérieuse complicité entre l’histoire narrée, l’imagination organisatrice et la structure romanesque. La présence diffuse de Neela Govender,  dans tout le roman, s’impose dans cette stratégie narrative esthétique.

18:03 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

24 mai 2018

La vie est toujours vécue dans l’attente d’une histoire d’amour

La vie est toujours vécue dans l’attente d’une histoire d’amour
Pierre Geneste   
Editions l’Astre Bleu (2018)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

   image histoire.jpg Après deux cent quarante deux jours passés à bord d’un petit catamaran, le narrateur  de La vie est toujours vécue dans l’attente d’une histoire d’amour de Pierre Geneste et son compagnon de bord accostent à Barcelone. La terre s’ouvre désormais à eux avec ses multiples possibilités de voyages : « Au randonneur du rêve que j’étais ainsi devenu, s’ouvrait une nouvelle voie que la terre m’invitait dès lors à parcourir ».  Après ce temps de césure dans sa vie, le narrateur bénéficie encore des mois  d’été pour musarder à sa guise. Il circule alors dans les rues de la capitale française répondant « à l’appel de la corne de brume du Paris délaissé », refusant le Paris touristique. La ville est comme une femme à conquérir avec douceur et lenteur : « Une ville vous reçoit avec précaution. / Elle peut se montrer farouche et même hostile si vous l’approchez en conquérant. Elle se fera tendre et hospitalière si vous l’accostez avec lenteur et sérénité ».   Elle ouvre ses bras et  entraîne le flâneur dans des lieux appartenant à une époque reculée où des amitiés métissées se tissent. Le narrateur qui esquisse sa vie intérieure et ses déambulations affiche une soumission au hasard, va à la rencontre de son destin.

     Les odeurs, les lumières des rues parcourues, des photographies dans un café  font surgir chez le narrateur des souvenirs : « Bien que des années, en effet, aient dû passer, je reconnais en Baba Raga, le dégingandé de la photo La  fille a dû rester dans quelque maison bordée de palmiers, à l’abri des poussières, du sable, des klaxons et des voix, sans cesse remués par le vent de la rue. /  Je revois éclore,  à travers eux, les bougainvillées multicolores, ombragées par les immenses arbres à fleurs du temple, le long des murs de torchis rose de notre demeure, dans la ville de Jaipur ». Le temps retrouvé se superpose au temps réel. Le protagoniste glisse du réel vers les souvenirs,  vers l’imaginaire. Le passé se réactive perpétuellement par le présent : « Les journées s’y écoulent sur le rythme lent des pays d’Orient où j’ai longtemps vécu. Y ressurgit l’ombre docile du temps que sont les souvenirs lorsque la mémoire en a estompé les contours tumultueux. Les odeurs des épices gonflées de soleil qui accompagnent les plats des peuples du Sud en portent la gaieté, la vivacité, l’ironie et la déraison ».  A travers de nombreuses images de liquidité, du champ lexical marin, la vie coule. L’écriture esthétique de Pierre Geneste utilise tous les procédés de la poésie : les métaphores (« Bien avant qu’une aube rougeoyante ne jette, en s’étalant, un coup d’éponge sur le tableau de la nuit »), les personnifications qui donnent vie et âme aux éléments, aux objets, (« Le banc me reçoit dans un soupir de fer handicapé », « La lune avait continué son tour de garde »…), l’antéposition des verbes (« Elle claque, la pluie »), moyen de soulignement, les anaphores (« Je me souviens de ses yeux qui regardèrent les miens et s’en étonnèrent / je me souviens de sa bouche à laquelle une gorge prêtait un rire sain parce que sans conditions. / Je me souviens de ses cheveux en mèches de blé qui battaient sous le vent et que la pluie jouait à lui dérober / Je me souviens (…) », les synesthésies (« Le parfum de pierre mouillée, acidulé, du chemin d’eau, se développe à mesure que je descends les rues bigarrées »), les  retours à la ligne, les blancs… dans de courts chapitres, d’une demie page quelquefois, correspondant à un tableau, un songe, une anecdote.  Parfois un court poème inséré dans le texte ferme une page, « Vers ce regard / je remercie la fille qui a sur pour moi / sur l’été / poser un si joli bouquet de neige », point d’orgue résonnant dans l’esprit et le cœur du lecteur.

      La réalité et les rêveries s’imbriquent. Le narrateur surprend des moments fugitifs, saisit les rapports intimes entre les éléments,  la beauté éphémère de chaque instant. Le monde imaginé, (« Cueillir, comme le font les magiciens, chaque étoile de la nuit, la faire réapparaître le jour en éclats de soleil au travers des feuillages doucement chahutés au moindre souffle d’air, froid ou chaud selon les saisons »), les souvenirs, possèdent une force  poétique  fabuleuse. Les mots font surgir d’autres continents, des univers somptueux en couleurs, en formes, en sons, en parfums. Ils sollicitent tous les sens,  permettent de ressentir la moindre vibration de la vie, de savourer chaque moment vécu. Cet univers poétique dévoile le réel, renouvelle la vision du monde, suscite l’étonnement, l’éblouissement, l’émerveillement. Tout un flux se crée par la coulée des images, par un tempo fluide, par des paysages voilés par des rideaux de pluie.

    Il pleut souvent dans La vie est toujours vécue dans l’attente d’une histoire d’amour. La pluie, genre de synecdoque des mers parcourues par le narrateur, est comme un retour de cet homme vers son domaine maritime.  Le champ lexical de l’eau, du monde aquatique et marin circule dans tout l’ouvrage. L’eau, élément féminin, sous ses différentes formes,  est le fil conducteur aimé et apprécié des errances du narrateur, la substance de sa rêverie. C’est par un jour pluvieux qu’il rencontre la sublime et aérienne Iléona. Ce  jour-là, le narrateur pénètre, pour s’abriter, dans le Café Musical dont « l’enseigne (…) est tapotée par l’eau qui coule du ciel égratigné ». Dans cet univers clos, protecteur, enchanté, tenu par Baba Raga, musicien plein de sagesse, fils de l’Inde secrète et mystérieuse, il rencontre une fille presqu’irréelle,  aux cheveux couleur de blé, à la démarche dansante et légère,  serrant dans sa main un ouvrage à la « couverture de papier cartonné. Rouge » : Poètes maudits d’aujourd’hui. Son cœur s’emballe.  Après avoir patienté tout l’été, il obtient un rendez-vous avec cette jeune femme qui « portait en elle la beauté d’une lame, lorsque celle-ci accorde à la brise l’ondulation lente ou rapide d’une étreinte marine ». Il arpente les rues de Paris en attendant de la retrouver dans un restaurant thaïlandais.  Le repas devient voyage  de rêve extraordinaire aux saveurs et parfums délicieux partagé entre le silence laissant libre cours à l’imagination et les conversations dans une espèce de halo magique.

    Le narrateur,  dans sa  quête de la plénitude de la vie, dans son témoignage d’une transcendance poétique,  observe, contemple, s’élève vers un idéal, dans le « miracle d’une prose poétique, musicale (…) s’adapt (ant ) aux mouvements lyriques de l’âme, aux ondulations de la rêverie, aux soubresauts de la conscience » (1). Son univers imaginaire atteint l’infini : « L’horizon s’éteindra avant que ne vole en éclats / la convergence des parallèles. / Je suis bien décidé à rejoindre ces deux lignes sur l’horizon, / où nager et voler se confondent ». L’air et l’eau dans son univers imaginaire ne font plus qu’une permettant l’accès au bonheur.   Le langage poétique saisit l’univers en positif dans la vie et dans le monde environnant, voyages réels et rêvés donnés par une écriture à la fois aérienne, métaphorique et imagée dont l’élément liquide est le fil conducteur.

     Mais le narrateur ne perçoit pas que la beauté sublime du réel. Il n’est pas qu’un rêveur. Conscient de la bêtise humaine, du racisme, de l’absurdité et de la cruauté de la guerre destructrice, il dénonce par petites touches le mal existant. Il constate que  la pauvreté est une tragédie ajoutée à celle de la guerre : « les pauvres paysans sur le marché de la viande humaine (n’étaient) que de la chair à canons » durant la Première Guerre mondiale. Il jette un regard désapprobateur et ironique sur les policiers en civil, querelleurs, arrogants,  qui brutalisent un vendeur africain ambulant : « Mais le flic, exalté par une trop furieuse idée de lui-même, n’avait pas eu le réflexe aisé de les écouter. La poésie n’était pas son fort, et le langage des arbres un concept bien trop abstrait pour qu’il daigne s’y intéresser ». Il dénonce, avec une écriture esthétique, un rythme lyrique ternaire,  l’exploitation des enfants dans les « bouches de feu » de « Firozabad, la cité du verre. Firozabad, la cité des ouvriers du feu, de la chaleur invraisemblables aux fourneaux des usines, de la fusion du verre, de la violence de ses éclats ».  Seuls l’empathie, l’amour porté à une femme ou à autrui, le rêve, la poésie, le voyage réel ou par les sensations « aide (nt) le destin à rompre les amarres ».

    Plonger dans la lecture de La vie est toujours vécue dans l’attente d’une histoire d’amour, un ouvrage destiné aux esprits délicats et aux esthètes, de Pierre Geneste qui cisèle ses phrases à la manière d’un orfèvre,  c’est s’embarquer pour un voyage onirique inoubliable.

 

 (1) Extrait d’une citation  de Baudelaire dans une lettre à une lettre à Arsène Houssaye.

12:00 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

13 mai 2018

Parvana, une enfance en Afghanistan

PARVANA, une enfance en Afghanistan    
Nora Twomey    
Au cinéma le 27 juin 2018

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   image parvana.jpg PARVANA, une enfance en Afghanistan de Nora Twomey est un magnifique film d’animation à la forme originale. Emouvant, mêlant réalisme et merveilleux,  il montre l’existence des femmes sous le régime des talibans, en Afghanistan,  à travers le regard de Parvana, une fillette de onze ans dans Kaboul ravagée par la guerre. La fillette dont le père est professeur et la mère écrivain se bat contre les talibans, contre la violence faite aux femmes.

    Le père, que Parvana aime plus que tout, -il lui raconte avec tendresse l’histoire et la culture du pays que les talibans font disparaître - est emprisonné injustement.  La famille composée de trois femmes et d’un garçonnet ne peut plus subvenir aux nécessités du quotidien. Sous le régime des talibans, les femmes n’ont ni le droit de travailler ni de sortir seules. Parvana, courageuse, intelligente, sensible,  va alors couper ses longs cheveux noirs et se vêtir en garçon pour aider sa mère et la fratrie.

   

    PARVANA, une enfance en Afghanistan tisse la réalité  (la privation de liberté des femmes, l’insoutenable violence des talibans à leur égard, le véritable visage de ces hommes radicalisés  avec l’ancien élève du père de Parvana, violent à l’égard d’une fillette et d’un infirme,  qui devient lâche lorsqu’il est envoyé au front…) et le merveilleux  avec le poignant conte de Souleiman, métaphore de la situation vécue par les Afghans.

    Les images, les couleurs,  la luminosité qui traverse la poussière sablonneuse de ce pays dévasté par la violence,  la musique, les chœurs féminins captent une multitude d’émotions données à voir et à entendre au spectateur. Le courage des femmes, leur imagination, leur détermination constituent une note d’espoir dans un pays détruit par l’obscurantisme comme le souligne les dernières paroles  du film : « C’est la pluie qui fait pousser les fleurs, pas le tonnerre ».

09:49 Publié dans Cinéma | Lien permanent | Commentaires (0)

07 mai 2018

La Dame aux Nénuphars

 

La Dame aux Nénuphars   
Viviane Cerf      
Editions des Femmes, Antoinette Fouque (2018)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

   Imzage la dame aux nénuphars.jpg Se plonger dans la lecture de La Dame aux Nénuphars de Viviane Cerf est l’occasion de découvrir une nouvelle plume avant-gardiste.

    En effet,  Viviane Cerf s’écarte des normes et des codes  habituels du roman.  Dans ce  long récit-poème en vers libres, à l’écriture  spontanée, s’ouvrant sur une action, « Tu sonnes »,  le lecteur se heurte d’emblée au pronom de la deuxième personne du singulier. Cette situation d’énonciation originale l’interpelle tout comme l’interpellent la mise en page du texte avec ses longues strophes hétérométriques et l’utilisation nouvelle du langage poétique.   Le mot n’est plus un objet rare, recherché  et esthétique comme dans la poésie du Parnasse par exemple. La dénotation l’emporte souvent sur la connotation. Les mots, avant tout,  concrétisent des émotions, des sensations, des visions, par touches  juxtaposées, à la manière d’un tableau pointilliste,  en donnant accès à l’essentiel du ressenti, du vécu, de la réalité : « lui, avant, marié. / Elle qui l’a quitté ». Des phrases nominales, des anacoluthes, l’omission des conjonctions de subordination et des « ne » de négation,  des groupes verbaux postposés,  (« On peut pas couler, elle dit »),  la répétition des compléments (« toi qui les traverse  les ponts ») créent par moment un style raboteux et un rythme heurté matérialisant la souffrance de la narratrice, une adolescente « étrange ». Au fil des pages, le lecteur voit les phrases se construire, correspondant à des courants de conscience ininterrompus.

    Des constats se succèdent dévoilant, dans toute la force du terme,  le réel et le vécu de la jeune narratrice. L’adolescente,  personnage sans nom, double de « la jeune fille au banc » emplie de tristesse,  enfant non désirée par ses parents,  née dans « une petite ville industrielle »,  a subi la violence paternelle, la souffrance, la faim. Elle vit désormais à Paris, « Paris sublime », la ville lumière : « Paris éclairé, illuminé (…) » aux nombreux monuments à découvrir et à contempler. Le lecteur suit la jeune fille dans ses nombreuses errances qui l’aident parfois à oublier : « Tu préfères : retourner, longer la Seine. / Ses reflets dorés, un peu. / Couleur automne : tu aimes. / L’automne ».  Mais cette ville libératrice peut être aussi  terriblement angoissante. L’adolescente ressent une sensation d’étouffement, d’enfermement  dans les ruelles de Montmartre : « C’est étroit. / Très. / Tout, comme resserré. / Toi comme oppressée ». Ses désirs, ses questionnements et  ses angoisses se tricotent, négatifs ou positifs, au fil des rues.

    Les pérégrinations et le hasard   font rencontrer à l’adolescente des lieux, des personnes.    Comme dans les contes de fées, les noms des personnages sont choisis en fonction de critères exprimant leur caractère, un élément de personnalité… La jeune fille vit  une sorte d’expérience initiatique qu’elle confie à « Chagrin », confident accueillant et amical, personnage plein de mystère comme tous les autres personnages rencontrés. Chagrin joue le rôle du bon samaritain rempli de compassion. Il comprend la souffrance de l’Autre car il a souffert lui-même : « Lui, depuis, qui erre, erre comme une âme en peine dans le lycée. / Et qui boit, beaucoup, pour oublier. » Il l’écoute. Elle connaît  un amour merveilleux puis douloureux avec « Automne »,  un bel homme « aux yeux vert sapin ».  Elle  lie connaissance avec « La Dame aux nénuphars » avec qui elle visite musées et monuments. Cette femme l’initie à l’analyse des regards, (« Les gens ne savent pas cette énorme ressemblance. / Entre leurs yeux et les fleurs. / Leurs yeux nénuphars ».),  à la prise de conscience de la vieillesse, à la marche du temps,  à l’art.

    La Dame aux Nénuphars tisse subtilement présent et passé,  récits, discours et descriptions. Cet ouvrage concentre un certain nombre d’images empruntées à la réalité urbaine. Les maisons semblent animées d’une vie autonome, elles ont l’air de monter créant tout un dynamisme  poétique, donnant l’impression que la verticalité se substitue à l’horizon : « Les immeubles haussmanniens, de longues tiges ».  Mais la nature n’est pas absente, elle s’inclut métaphoriquement dans la ville avec des substantifs appartenant souvent  au champ lexical de la botanique  comme le mot « tige » par exemple. L’homme aimé  a « Des yeux vert sapin ».  Vert, la couleur du dynamisme végétal, de la nature, sapin, le conifère forestier. Il sent l’automne.  L’odorat permet de quitter la ville, de s’en aller dans un continent de bien être. Le  parfum boisé d’Automne embarque la jeune fille dans une volupté olfactive envoûtante.  La voix rauque « sifflante comme une bourrasque de grand vent » de l’homme  la fait s’envoler dans un ailleurs immense et mystérieux. La cathédrale visitée avec lui se transforme dans l’imaginaire de l’adolescente  en forêt : « Une forêt de bouleaux. / Si droits, si minces, si blancs, se dressant tout raides vers le ciel bleu ». Imagination, rêve, réel se conjuguent de façon poétique. L’entrecroisement des différentes sensations, olfactives, visuelles, gustatives (« Le sel sur les lèvres »), auditives (« Le bruit des vagues ») transfigure le réel, crée un univers onirique. 

    La Dame aux Nénuphars entre aussi en résonance intime avec la peinture. Le titre de l’ouvrage est un clin d’œil à Monet et à ses nymphéas à laquelle la narratrice fait souvent référence : « Les paupières, comme les pétales rosés des nymphéas de Monet ». Elle évoque aussi d’autres peintres, Vinci et son aptitude à peindre « la bonté, la tendresse ». Ce long récit-poème devient lui-même tableau avec ses touches de couleur, « des points rouges », « le rouge orangé / Et le doré / Bleu, orange, doré », ses jeux de lumières : « Face au Pont-Neuf, illuminé, doré, trait d’or/ Face à la masse sombre de l’île de la Cité ». Au cœur des confidences de l’adolescente s’épanouit une œuvre d’art, un tableau coloré donné à voir par l’écriture, dans un texte qui oscille entre langage prosaïque et art pur.

    L’écriture de Viviane Cerf, au tempo lyrique,  est particulière, novatrice. L’expression d’impressions fugitives, les angles de vue inhabituels, la mobilité des phénomènes rappellent la peinture impressionniste. Mais l’ouvrage de Viviane Cerf n’est pas seulement porteur de nouveauté, il est aussi émouvant et touchant.

10:50 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

29 avril 2018

L'âme, échanson de l'Esprit

L’âme, échanson de l’Esprit      
Catherine Mauger-Trouiller  
Editions Catherine Mauger-Trouiller (2018)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

  image l'âme.jpg Au fil de l’âme… L’âme, échanson de l’Esprit, un titre pluriel vibrant de beauté et de spiritualité croisant différents sens : l’âme, héraut  guidant et protégeant l’esprit pour donner pleinement vie au corps. L’âme tournée vers l’Esprit, la Sagesse suprême, la Lumière divine. Titre, jeu de mots plein de joie : l’âme et chanson de l’Esprit. Un titre annonçant l’aventure d’une vie où le visible et l’invisible se marient, où le corps se libère de sa « bogue de chair »,  de sa  matérialité, accède à l’immortalité : « L’âme étincelle divine / sur la crête du cœur, / frappe le rocher des entraves, / fait jaillir la source de l’immortalité ! ». Un titre qui annonce des poèmes nous catapultant hors du temps qui emprisonne, nous permettant d’effectuer des voyages intérieurs intenses. Un titre qui tient ses promesses.

    Des fils ténus se tissent pour relier les poèmes de Catherine Mauger-Trouiller, le temps d’une journée atemporelle : « Soleil levant », « Plein midi », « Soleil couchant »l’âme poursuit sa quête de la plénitude. Elle s’éveille le matin, (« L’âme  nomade, reliée à sa corde d’argent, revient de son voyage nocturne ») après avoir voyagé dans le pays des rêves. Dès la naissance du jour, elle se tourne vers le Très Haut : « Voici le point du jour. // Mon âme en joie / se tourne vers Toi ». Puis elle « pérégrine » suivant « le fil d’Ariane »  qui la conduit vers « la vraie Vie », une Vie bienveillante, lumineuse, joyeuse, sensible aux voix de la nature, au symbolisme des éléments. Elle va au-delà des apparences, accède au mystère des choses,  à une sorte d’essence, loin du matérialisme de notre société. L’âme procède par cercles, suit le circuit de la Terre : « Le chemin de l’âme pérégrine ondoie en larges cercles concentriques, dans les courants astraux du monde passant, jusqu’aux confins de la limite ». Elle circule dans un dynamisme fait de rondeurs, de douceurs afin d’accéder à l’Amour : « elle chemine sous l’impulsion divine, à la recherche d’un paradis, d’un grand Amour pressenti ». Le négatif, la mort existent, c’est  certain : « Une âme endormie, Blanche neige dans son cercueil de verre »,  mais l’âme les dépasse  dans l’attente d’une éventuelle « résurrection du corps », d’une transfiguration  dissolvant la mort dans la vie, dans l’esthétique totale : « La transfiguration ? // Un processus atomique / de dissolution et de recréation, / de mort et de résurrection. // De la chenille… au papillon…  // De l’humain… au divin… ». L’âme vibre  dans un monde sans turbulences, même « dans l’œil du cyclone », dans des bouffées d’émerveillement, dans la confiance et l’éblouissement de la Vie.

    La vie est une page qui s’écrit chaque jour. La poétesse soulève  la question de l’écriture, de la page blanche : « Que vais-je écrire aujourd’hui / sur cette page blanche ? ».  Elle joue avec la mise en page, avec la page vierge, concrétisation du  silence.  La pureté de la poésie  permet à la poétesse d’accéder à l’esthétique du spirituel, au sens de la Vie.

    L’écriture libre, la poésie affranchie des règles de la versification classique,  la concision, la concentration des poèmes,  les vers rayonnants et brûlants de chaleur et de lumière de la poétesse visionnaire, de la poétesse mystique qu’est Catherine Mauger-Trouiller, captent le moindre instant fugitif et précieux de l’existence. Les mots sont des outils qui permettent la médiatisation entre l’âme, l’Esprit et soi-même. Les métaux précieux, l’or, l’argent, les boissons aux vertus magiques (« l’élixir »), l’eau pure et cristalline, (« son eau diamantine »), la luminosité, projettent le lecteur hors du temps dans la beauté de la Création. Catherine Mauger-Trouiller concrétise cette beauté en semant quelques peintures d’univers surréels de Michelle Di Benedetto au fil des pages de son recueil. Les mots et les couleurs s’unissent alors  pour donner à voir la Beauté visible et invisible.

    Le recueil poétique de Catherine Mauger-Trouiller est un véritable hymne à la vie, à la confiance, à l’espérance : « Allégresse, Espérance et Bonheur / harponnent les cœurs ! ». Découvrir la Beauté étincelante  dissimulée au fond de soi, contempler l’univers, aller au-delà, se délester de l’inutile, sont des gages de liberté et d’épanouissement.

08:56 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1)

25 avril 2018

Le bigorneau fait la roue

Le bigorneau fait la roue
Hervé Pouzoullic
Editions Anne Carrière (2016)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    image Bigorneau.jpgLe titre du roman d’Hervé Pouzoulic, Le bigorneau fait la roue,  donne d’emblée le ton. L’humour du personnage  principal et de son créateur l’emporte en effet pour la plus grande joie du lecteur. Loin de se prendre au sérieux, Hervé Pouzoullic éprouve autant de plaisir à écrire son ouvrage  que le lecteur à le lire. L’écrivain  embarque son lectorat dans un récit à la première personne qui constitue une quête ludique  engageant des valeurs essentielles de l’existence : trouver un sens à sa vie et rencontrer l’Amour.

    Marc Polovic,  le bigorneau et  le narrateur, est un étudiant de vingt deux ans, d’origine bretonne. Immature, rêveur, doué, mais peu sûr de lui, il échoue à ses examens  universitaires par manque de travail. Peu satisfait de son enveloppe corporelle, (« oui, j’étais moche ! Mais les mots me servaient de lunettes noires et de crème de beauté. Je me tartinais de Courteline en guise de Biactol, de Beaumarchais au lieu de savon surgras Rogé Cavaillès ») il a très tôt pallié à son physique ingrat et compensé  son absence de  sens de la répartie en  se plongeant dans l’apprentissage des auteurs et en citant  romanciers et  dramaturges : « Je me droguai aux romans, me piquai aux nouvelles, sniffai de la poésie. Très vite, les bons mots des Grands giclèrent en rafales. Je braquais mon entourage avec Voltaire, tirais au canon avec Scarron, dégoupillais des alexandrins et faisait tout sauter, moi compris. J’étais le Rambo des bons mots ». Pourtant malgré son humour et ses belles phrases, à vingt deux ans,  à son grand désespoir,  il n’a pas encore rencontré l’amour.

    Las de n’avoir « jamais passé plus de trois jours avec une fille avant qu’elle ne (le) quitte », en se fondant sur l’exemple  de ses parents, il conclut que l’incompréhension est le secret de la durée d’un couple.  Il décide alors de trouver l’amour à l’internationale : «  (…) l’incompréhension au sein du couple est l’essence même de l’amour durable. Les Françaises ayant tendance à me comprendre et me plaquer au bout de trois jours, je tomberai donc amoureux… à l’international ! ». Cette solution semble  en effet la meilleure  pour lui.  Marc  va d’abord vivre une merveilleuse histoire d’amour avec une jeune et jolie italienne, Veronica.  Malheureusement,  au bout de seize mois, une rupture advient. Puis après un long temps de souffrance, ayant un peu mûri, obtenu son diplôme,  papillonné dans le monde du théâtre, il décroche un travail qui lui offre l’opportunité de se partager entre la France et les USA. Il rencontre alors le sublime docteur Karol Krusel, « une jeune femme américaine, oncologue de formation, MBA Harvard, de sept années (s)on aînée ». Il entretient avec elle une relation amoureuse de deux ans. Mais « un délit fédéral » va entraîner la séparation des deux amants. Ensuite,  il lie connaissance avec Vassilia, une Russe superbe et magique.

    Chaque rupture entraîne le désespoir du jeune homme fort sensible.  Huit mois de souffrance concrétisés par le leitmotiv,  « Dévastation, sevrage, intériorisation, rage, relèvement » sont nécessaires  à Marc pour se relever de ses peines et recommencer à vivre.

     Malgré ces pathétiques ruptures, l’humour domine dans l’ouvrage. Les comiques de mots, de situation, de caractère se tricotent.  L’écrivain joue  sur le caractère de son personnage (« Au rythme où j’avançais, Veronica serait ménopausée avant que je sois diplômé »), sur les situations (« (…)  je venais de sacrifier ma virginité sur l’autel d’une démarche militante. Mon premier rapport sexuel se présentait comme un acte politique non consenti ! »), multiplie les jeux de mots  comme les zeugmas : « Nos yeux s’emplissaient  d’horizon et nos narines de sel », engage des dialogues  savoureux, (« - (…) Je dis juste que nous n’aurions rien contre, ton père et moi, si tu nous ramenais à la maison, comment dire … une Bretonne ou une Normande. /- Vous voulez une armoire ? »).  De même, ses diverses remarques (« ma connaissance de la littérature américaines était aussi développé que les biceps d’Elie Semoun »)  suscitent le rire ou le sourire du lecteur et le divertissent. L’ironie égratigne aussi de légers coups de griffes amusés les touristes (« (…) la Villa Borghèse, Via Pinciania où fleurissent les boutiques de luxe et les Allemands en tongs »), les classes sociales hyper aisées (« Un modeste trois cents mètres carrés pour faire la fête (…) »)… Le sourire l’emporte toujours  dans ce roman, avatar du roman d’initiation, où notre bigorneau murit et évolue au fil des pages.

    La tendresse, l’émotion  ne sont  pas absentes de cet ouvrage lorsque le narrateur  relate  ses souvenirs d’enfance en Bretagne, les liens chaleureux  tissés avec une grand-mère aimante et compréhensive qui transmet  à son petit-fils la force de grandir et de vivre en lui donnant des leçons de vie et d’amour,  « Profites-en pour t’aimer davantage ! Laisse vibrer ton âme, donne-lui la place de grandir et de t’épanouir en toi »,  en lui communiquant son énergie, « « Ses doigts déformés par la vie et le don de soi prirent mes deux mains dans les siennes et dissipèrent les nœuds énergétiques à l’origine de mes innombrables blocages ». Le narrateur entrelace avec attendrissement le présent et  les souvenirs passés. On sent tout une oscillation du « je » entre fiction et réel dans la description des moments vécus en Bretagne. L’écriture devient alors poétique : « Le frêle portail blanc de la maison m’apparut enfin, doucement agité par la brise marine. La nuit tombait, et une clarté diaphane baignait la cuisine dans laquelle ma grand-mère avait passé une grande partie de sa vie.  Cette lumière brillait moins fort que par le passé, mais toujours me réchauffait le cœur ». Les adjectifs, les adverbes disent la fragilité, la douceur, le caractère ténu de ces tendres et inoubliables fragments d’existence.

    Notre bigorneau,  « fort peu héros » (1) à certains moments est en réalité un héros romanesque  sensible, humain et  cultivé. Une fois son diplôme acquis, il occupe de hauts postes dans des sociétés internationales. Il sait jouer avec ses compétences,  citant Shakespeare pour masquer ses lacunes en anglais. « Les Américains déduisirent de ma prestation que j’étais un leader naturel maîtrisant parfaitement l’anglais ».   L’intertextualité littéraire, théâtrale, cinématographique, picturale se fait profuse dans de nombreux passages : «  là vivait l’acariâtre Thénardière de mon modeste logis »,  « On aurait dit Joe Pesci  dans Casino », « Excellent ! On dirait du Audiard », «  (…) un panneau en mosaïque de pâte de verre déclinait le bleu et le jaune comme les vitraux de Chagall de l’église de Tudeley, en Angleterre ». Marc Polovic n’est pas seulement un personnage qui se contente de  rêver sa vie.  Après s’être heurté à  la malchance, à des échecs,  il devient acteur de son existence.

   Le bigorneau fait la roue d’Hervé Pouzoulic, roman plein de fraîcheur, à l’écriture pittoresque,  dynamique, est susceptible de sortir les lecteurs d’un quotidien morose et de redonner bon moral aux déprimés.

  (1) Expression prise, comme vous le savez, à Stendhal dans LA CHARTREUSE DE PARME à propos de Fabrice.

17:55 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

18 avril 2018

Enfer blanc

 

Enfer blanc       
Apolline B.L      
Les Editions Baudelaire (2017)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image enfer.jpg Enfer blanc d’Apolline B.L, avatar du romantisme noir et de la littérature frénétique du XIXe siècle, du genre fantastique, de « l’héroic fantasy » et du récit d’initiation, puise sa valeur poétique dans l’univers des sorcières et des vampires, en estompant les frontières entre  la vie et la mort, en tricotant l’invisible et le tangible, en faisant éclater le rationnel dans un maelstrom  épique de combats, de luttes, d’épreuves, de crimes non crimes, de morts non morts ...

     Dans un récit à la première personne du singulier, Lydia Clarity, la narratrice, une lycéenne de dix huit ans,  raconte ses aventures extraordinaires.      

     Jusqu’alors cette jeune fille  menait  une existence morne,  ennuyeuse, décevante qui  ne lui convenait  pas. Elle rêvait d’échapper à sa terne vie en devenant un vampire : « Je veux, plus que tout au monde, devenir un vampire ». Une chute va faire basculer sa vie et le récit. Partant d’un cadre et d’un contexte réels, la narration s’installe dans le fantastique. Tout se métamorphose pour Lydia et autour de Lydia.

    En effet, alors que Lydia voulait observer de près un corbeau situé sur le rebord de la fenêtre d’une cabane, elle tombe brutalement : « Mais quelque chose de très étrange s’est alors produit : à l’instant même où je me suis retrouvée au centre de cette bicoque, je suis tombée ».  A partir de ce moment, son apparence vestimentaire,  sa vie, sont transfigurées. Vêtue d’une sublime « longue robe noire à bustier (…) en plumes. Oui, de grandes plumes noire corbeau qui la recouvraient totalement », les cheveux  « coiffés, soyeux, brillants »elle rencontre la Lune,  déesse des vampires, qui la met sur la voie de son destin. Afin de devenir un vampire, elle doit franchir un labyrinthe,  le « Nigrum Error » et subir une série d’épreuves, d’aventures périlleuses, connaître la cruauté charnelle et spirituelle provoquées par des forces obscures.

    Lydia découvre alors le nouvel ailleurs dans lequel elle va évoluer. Cette jeune fille solitaire à la vie médiocre, que personne ne remarquait,    rencontre  l’amitié en la personne de la jeune Charlotte, morte depuis cent quarante six ans,  qui n’a pas, quant à elle,  choisi de devenir un vampire. Elle découvre   l’amour et les premières émotions d’une sensualité passionnée avec un beau vampire Thorondore : « Ses épaules carrées lui donnaient un air fort. Il avait de magnifiques cheveux noir ébène (…) une légère barbe de trois jours poussait sur son menton ce qui renforçait sa virilité, ses lèvres étaient roses. Ses yeux, d’un superbe vert, étaient légèrement en amande (…) ». Le désir de Thorondore  pour Lydia est violent : « Chacun de tes souffles, de tes baisers réveille une pulsion en moi que jusqu’ici j’ai réussi à contrôler, mais je ne pourrai le faire davantage ». L’amour, unique, très fort, entre les deux jeunes gens se fonde sur l’admiration, la tendresse, la protection mais aussi sur un violent désir du sang de l’Autre. Le sang pour les vampires possède une vertu nourricière, régénératrice.  Il est associé à une force vitale. L’échange de sang entre les deux amoureux est une métaphore de l’union charnelle, une espèce de possession idéale procurant une jouissance et une volupté extrêmes : « A l’instant même où je sentis son sang dans ma bouche, ce fut une explosion de jouissance en moi, c’était terriblement délicieux, rien de comparable à quoi que ce soit d’autre. Je sentis le liquide se répandre en moi (…) ». Le vampire est un être ambivalent. Sympathique, protecteur, « humain », il existe cependant en même temps en lui  tout une férocité concrétisée par un regard de prédateur : « le regard pesant de Thorondore se rapprochait de plus en plus de celui d’un prédateur ».  La polysémie du substantif révèle   sa dangerosité. De même les canines qui croissent lorsqu’il va s’abreuver de sang est un indice de sa cruauté inquiétante. Tous ces signes coagulent en effet l’agressivité.

    Dans Enfer blanc la violence est esthétique. Les combats deviennent de véritables danses, rappelant ceux des combattants volants des films chinois : « Quand Thorondore est arrivé devant Elros, il a sauté et s’est jeté sur lui, mais au dernier moment, ce dernier a bondi en salto arrière (…) », « je balançai ma jambe droite en un parfait arc de cercle et elle atterrit précisément sur sa joue, ce qui l’envoya sur le côté », « je fus transportée en l’air par une bourrasque qui, après m’avoir emmenée à une dizaine de mètres au-dessus de la terre, vint me lâcher au sol ». Les descriptions très visuelles des combats possèdent un souffle épique digne des grands films d’action asiatiques où déchaînements violents et féérie se mêlent. La violence et le mal se transforment en beauté.
    Les Silencieuses, Sardanel, Laureline, Arendhene,  font jaillir avec élégance de leurs mains les quatre éléments qu’elles contrôlent : le feu («  (…) et c’est là que je vis apparaître, entre ses doigts, une sphère qui brûlait », la glace, l’eau solidifiée : « Elle leva sa main et je vis en sortir des filaments noirs qui vinrent se rassembler pour former une dent de givre qu’elle pointa dans ma direction »… L’eau, l’air, le feu, la terre deviennent mortifères.       
    La dague portée par Lydia est à la fois  symbole de violence et accessoire esthétique féminin : « Par réflexe, je soulevai mon jupon et vis, accrochée à une lanière de dentelle blanche, ma dague ». Elle se transforme en  bijou retenu par une jarretière délicate et fragile  éveillant la sensualité et stimulant la rêverie érotique.     
    La violence engendre la beauté et inversement la beauté engendre la douleur :  « J’ai plaqué mes mains sur mes oreilles : c’était intenable. Cette musique, d’une beauté sans nom, un diamant à l’état brut, une merveille aussi belle que douloureuse, aussi grande que dangereuse, aussi réelle qu’imaginaire ». Les roses rouges, symboles féminin, symboles de l’amour deviennent noires, la couleur de Satan,  fleurs inquiétantes, fleurs mortifères.  Les sensations se transforment, se nient pour renaître sous d’autres formes. Elles évoluent en sensations d’art, véritable expérience esthétique.

   De même, le décor se transforme au fil des errances de la jeune fille, de son parcours initiatique.  Le brouillard semble de l’eau, puis du sang. La neige ne fond pas,  elle est « éternelle, éternellement belle ». Des tableaux se succèdent, campagnes sombres ou lumineuses, noires ou colorées, accueillantes ou agressives. Ils se répètent dans un monde gigogne de beauté et d’horreur : « Elles cachaient la lumière étincelante et aveuglante qui venait de derrière elles, les rendant plus spectaculaires encore. Elles semblaient sorties des profondeurs des abîmes, sorties droit de l’enfer. Une puissance se répandait d’elles comme un parfum dans l’air, elles inspiraient le respect mais surtout, ô surtout, elles inspiraient la crainte, la peur. Elles étaient effroyablement majestueuses, tel Lucifer sortant de son tombeau. » On est sans cesse en décrochage par rapport aux personnages,  au temps, aux lieux.  L’évocation de ces derniers se fait sous le signe de l’esthétique. La narratrice enracine sa narration dans une espèce de géographie mythique liée à des pays nordiques ou slaves.    
    Passé, présent, futur se tricotent dans un monde autre, magique mais vraisemblable, possédant tout une cohérence. Les règles temporelles ne sont pas les mêmes que celles de notre propre monde. Le temps est modifié : «  (…) parfois il se passait environ quarante-huit heures sans que le soleil se couche et parfois les journées ne duraient que quelques heures (…) ». Rêves, visions, cauchemars s’imbriquent, leurs frontières s’estompant, se chevauchant.

    L’écriture très soignée d’esthète d’Apoline B.L  et son imagination florissante métamorphosent l’univers donné à voir. La narratrice accorde de l’importance aux beaux décors, aux belles robes, aux bijoux, usant d’un vocabulaire valorisant : « à mes mains, des gants brodés de soie et de dentelles, les plus délicats qui soient. Ils ont la couleur d’une nuit d’hiver, d’un océan sous la Lune, ils sont d’un bleu sombre. Je porte un tutu à bustier, qui me colle à la taille pour partir en vagues froufroutantes à partir de mes hanches, et je crois que…Oui, j’en suis sûre ! Ce sont des diamants qui rayonnent de millions d’éclats, ce sont des diamants qui ornent le tissu de mon tutu, d’un bleu saphir (…). La robe bustier, signe d’une hyper féminité, devient objet d’art créé  par les mots.

    L’écriture  hyperbolique, métaphorique et oxymorique d’Apolline B.L plonge le lecteur dans le trouble et l’angoisse déjà créés  par le titre de l’ouvrage, lui-même un oxymore. Les contraires surprenant s’assemblent constamment, créant des échos se tissant avec les décors ambivalents, les personnages protéiformes. Des leitmotives,  « Désir mortel, désir charnel, désir obsessionnel, désir irréel, désir cruel, mais désir tout de même. Plus de folie que de raison ? Non, plus d’espoir que de réalisme », la profusion de groupes ternaires, une écriture musicale poétique très rythmée,  donnent tout un tempo lyrique et dynamique au récit. Enfer blanc est une véritable aventure poétique mêlant attraction et répulsion.

    Incontestable monument de trois cent soixante et onze pages, l’ouvrage d’Apolline B.L, d’une grande richesse thématique, littéraire, à la construction complexe, sollicite une lecture plurielle. Chaque  lecteur peut fabriquer sa ou ses  propre(s) lecture(s). Par exemple,  le fantastique peut être interprété rationnellement. Il n’y a, en effet,  de fantastique que pour celui qui le vit.  Enfer blanc peut être lu comme une métaphore de l’agonie, de ses douleurs et de ses angoisses. Lydia tombe d’une cabane vétuste.  Pendant tout le récit, elle va revivre d’autres chutes angoissantes et terrifiantes, « happée par un vide immense et bien trop intense », échos de l’accident initial.  Lorsqu’après sa première chute,  Lydia revient à elle, elle constate qu’elle a atterri dans « le néant. Mis à part une lumière blanche qui s’étendait à l’infini, je ne voyais rien, ni devant ni derrière moi. Cette lumière me brûlait les yeux tellement elle était forte et aveuglante ». Cette lumière blanche ne correspondrait-elle pas à celle décrite par des personnes ayant frôlé la mort ? Ensuite, elle dépeint toutes les souffrances ressenties : « J’avais l’impression de m’être fait piétiner par des chevaux, ma tête bourdonnait comme un carillon que l’on venait de frapper à grands coups de massue ( …). Je luttais contre les nausées  qui me dévastaient ». Elle ressent des vertiges, des douleurs abdominales,  étouffe, suffoque. A d’autres moments, elle se sent bien physiquement et psychologiquement comme un blessé sous les effets de la morphine. Ce roman fantastique, ce roman d’amour, ce roman d’initiation…,  fonctionne  alors comme une mise en marche de l’inconscient. Il est, dans ces conditions,  une façon de nier l’horreur de la mort, d’en trouver une échappatoire, à défaut de paradis, d’accéder à un enfer blanc.

 

 

 

09:18 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

06 avril 2018

Fantasmagories. Contes noirs et flamboyants

 

Fantasmagories
Contes noirs et flamboyants
Marianne Desroziers   
Editions de l’Abat-Jour (2018)

 

 

((Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   image fantasmagories.jpg Le titre  du recueil de Marianne Desroziers, Fantasmagories, est déjà une aventure inquiétante. Il crée tout un horizon d’attente onirique, fantastique, troublant. En effet, l’étrange, l’énigmatique, le déconcertant, l’envoûtant liés à  l’enfance –ou aux enfances -,  hantent les quinze « contes noirs et flamboyants ». A cela tient sans doute le plaisir particulier que le lecteur éprouve en lisant ces récits.

    Dans Fantasmagories,  il est loin le paradis de l’âge enfantin supposé  candide et heureux. Il n’y a  pas d’insouciance, pas de naïveté, pas de pureté virginale chez ces enfants pas comme les autres, confrontés aux angoisses existentielles, aux peurs universelles de la nuit,  de la mort, de la vie. Tous les fantasmes de leur imaginaire sont révélés.  La  nuit, la chambre du  garçonnet de « Terreurs nocturnes » se métamorphose en un lieu terrifiant.  « L’arbre dont l’ombre a envahi le mur est un géant hideux ». La monstruosité, la laideur, « une ambiance malsaine » envahissent la chambre, « cocon protecteur » durant la journée. L’angoisse étreint le petit garçon. Il  craint de mourir et  de voir mourir ses parents : « Ils ne seront pas toujours là, il le sait. Les parents meurent aussi ».  La hantise de la mort maternelle domine de nombreuses histoires. Cependant  cette mort insoutenable s’atténue.  Célia  dans « Célia ne pleure pas » est littéralement absorbée  par le corps de sa mère : « elle entre dans un autre univers ».  Le cœur de l’une et de l’autre  se rencontrent pour ne faire plus qu’un. La mère et la fille s’imbriquent. La maman vit désormais en elle, inoubliable, présente et protectrice. Après des tours et des détours dans le corps de sa mère, métaphore du temps du deuil, (« Peu à peu, le corps de sa mère devient pour elle un parcours de santé étrange et inquiétant. Tantôt elle se couche, rampe, se contorsionne pour se faufiler péniblement sous des tendons (…) »), elle tisse un autre type de lien, très fort, avec elle.   
      Le monde des vivants et des morts n’est pas nettement séparé : « Célia est passée de l’autre côté. Ici, l’espace et le temps n’ont  plus de sens ». Les enfants du texte « Invisibles aux yeux de tous » errent entre les deux univers. D’autres, dans « quelque chose dessous »,  se liquéfient, désormais libres, absorbés par une nature bienveillante  avec laquelle ils entrent en osmose.     
    La forêt où errent les enfants solitaires constitue une échappatoire. Marie, fillette malheureuse et maltraitée par ses indignes parents, (« Les papillons de Marie ») s’échappe dans les bois et s’assimile à la nature. Elle devient un être hybride loin de la fillette martyrisée qu’elle était,  violente par mimétisme pour venger ses intolérables souffrances physique, psychologique, sa jalousie et  ses frustrations : « Les petites filles ayant grandi dans des familles aimantes étaient ses cibles privilégiées ». Le tourment, l’affliction entraînent la haine. Igor et Ludmila, adolescents orphelins,  (« L’amour du feu ») vont même jusqu’à user de la psychokinésie pour faire taire leur détresse et agir sur les adultes, entraves à leur liberté. « La petite fille aux yeux verts »  serait-elle responsable du décès des passagers du train ? L’ambiguïté de la chute de la nouvelle oriente la lecture vers différents horizons de sens.  La polysémie du verbe « faire » (« Allongée dans son lit, la petite fille aux yeux verts se souvint alors de ce qu’elle avait fait ») brouille volontairement l’interprétation : ce qu’a vécu l’enfant ou ce qu’elle a effectué ?

    Aux thèmes de l’enfance, de la mémoire, se tisse celui de la maison, attirante mais menteuse. La maison esthétique, séductrice, véritable confiserie appétissante, « (…) une maison digne d’un conte. Ses murs semblaient faits de pain d’épices, son toit de chocolat, ses fenêtres de sucre », (« Dans les eaux du lac Baïkal »), clin d’œil à celle de Hansel et Gretel, cache derrière ses façades misère et malédiction.      
    Dans « La porte entrouverte », après de longues années, un homme retourne dans la maison de son enfance, la mémoire remplie de souvenirs d’instants de bonheur. Le passé est toujours intensément présent en lui avec ses odeurs, ses couleurs, ses émotions : « Ses narines frémissent au souvenir de l’odeur du gâteau de pain cuisant dans le four ». Or tout a changé. En effet, on ne retrouve jamais le monde de son enfance : « Il a compris qu’il n’y trouverait rien de la chambre de ses huit ans ». Il ne lui reste qu’à  partir : « (…) il quitte la maison, laissant la porte entrouverte »,   signifiant métaphoriquement l’impossibilité  tragique de retenir le passé.

    L’enfance et ses déceptions, ses rêves et ses cauchemars, la mort récurrente constituent le fil narratif des contes noirs de Marianne Desroziers. Dans ce monde atemporel,  le lecteur ressent le retentissement des choses, des pulsions. La mort coule dans la vie irrémédiablement. L’atmosphère souvent sombre, pluvieuse, froide et morbide du monde humain (« la neige s’envolait, lugubre, dans le vent tourbillonnant ») est lumineuse et colorée dans les souvenirs (« … ses cheveux brillant sous le soleil de fin d’après midi »),  dans les moments de rêve, dans les souhaits (« Ce serait un spectacle grandiose : une cascade de billes multicolores rebondissant en tout sens (…) »)  ou  lorsque le récit s’ancre dans une autre réalité   (« L’animal s’en alla dans un battement d’ailes jaune et vert, laissant une onde colorée dans son sillage »). Le monde imaginaire est plus fort que le réel. La poésie naît au détour d’une phrase. La beauté apparaît dans les ailes colorées des papillons, dans le bruissement des feuilles des forêts. Il existe tout une féérie de l’écriture  métaphorique de Marianne Desroziers. Les plaies de Marie se cicatrisent en devenant dentelles, papillons ou fleurs  esthétiques : « Il lui semble qu’une brocatelle d’or, jaune vif, s’échappe de son avant-bras ». L’écrivaine  métamorphose le réel en s’intéressant aux mystères de l’enfance, à ce qui se cache derrière les apparences. Elle arrive à saisir  le moindre moment où les barrières tombent, où la vie se met à vibrer intensément plongeant le lecteur dans la cauchemardesque beauté du fantastique et  de l’émotion, élément catalyseur de la vie et de l’imaginaire enfantin.

12:09 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

13 mars 2018

 A vous qui avant nous vivez

A vous qui avant nous vivez
Nathalie Léger-Cresson
Edition des femmes-Antoinette Fouque (2018)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

    leger-cresson-n-a-vous-qui-avant-nous-vivez.jpgDans A vous qui avant nous vivez,   ouvrage riche, dense, solidement documenté, Nathalie Léger-Cresson permet au lecteur d’effectuer un voyage magique et éblouissant dans le temps. Elle ne se contente pas de montrer, elle redonne vie à nos lointains parents, nos ancêtres préhistoriques, des homo sapiens comme nous, et elle décrit avec précision, finesse,  leurs  magnifiques œuvres d’art en  nous faisant parcourir « la grotte Chauvet, à Vallon-Pont-d’Arc en Ardèche dont les images de haute maîtrise datent de 36 000 ans ».

    Dans un ouvrage à la forme particulière, nouvelle et originale,  le réel fondé sur des enquêtes, des recherches, des publications scientifiques, se mêle à la fiction. En interrogeant les dessins sublimes de nos ascendants, (« (…) les contour des animaux sont tracés au fusain noir. En estompant ce charbon de bois, les artistes ont souvent montré le relief des corps et des têtes des animaux, le dégradé de leur pelage. Ils ont aussi joué des colorations de la paroi dont le blanc ressort dès qu’on gratte, par exemple, pour donner le pourtour des yeux ».) la narratrice rétablit des moments perdus. Les dessins nous relient avec ce monde disparu et avec nos ancêtres Aurignaciens.  Ils vivaient dans le même environnement géographique existant actuellement, « au bord de l’Ardèche, peu avant le Pont d’Arc », ressentaient les mêmes émotions, les mêmes sentiments, les mêmes angoisses. Ils avaient les mêmes rêves, les mêmes désirs. Le tricotage des temps, passé, présent et futur, le jeu des pronoms  et des désinences, dans certains passages, concrétise cette réalité : « Je marchions dans ces vastes salles que reprenait la nuit, me glissais dans ces galerie étroites et chantournées, et éprouvions dans tout mon corps ce mystère qui suspendait le temps ». Ils sont nous, nous sommes eux. L’auteure superpose leur histoire à la nôtre. Elle met en scène des doubles préhistoriques de contemporains.  Une mère et ses deux filles circulent à travers le temps et les pages du livre. Le leitmotiv « je ne t’écrase pas trop ? » qui ouvre le dialogue du « 4 avril 10003 AP » entre le bison et la lionne, en 2018 entre un homme et une femme, « le 28 août 2600 AP »  entre B et L, témoigne de ces similitudes.    La narratrice entremêle et tisse les tranches de vie de ces êtres et de celles de contemporains. Elle  fait parler les personnages hybrides mi animaux, mi humains  des dessins, des humains de différentes époques, suppléant le manque d’informations par l’imagination, la fiction, la poésie, son empathie. Les lieux, les fresques préhistoriques sont vrais, les dialogues et les situations sont inventés. La narratrice tisse une continuité entre ces lointains ancêtres embusqués dans notre inconscient, dans notre ADN et nous.    

    En restituant le passé, l’écrivaine le reconstruit, lui redonne vie. Elle nous empêche d’oublier ce passé qui nous appartient, qui nous constitue. Visiter la grotte Chauvet, c’est comme fouiller une vieille maison « où  résonnent les voix chères ou inconnues qui se sont tues »  : « Cette maison n’en finissait pas de me révéler des reliques, vêtements, photos des êtres disparus qui avant moi y avaient vécu. De la cave au grenier, j’étais l’exploratrice des souvenirs enfouis et aurais pu me voir conférer un titre professionnel comme celui de Jean-Marie Chauvet, ‘gardien des grottes ornées de l’Ardèche’. Boîtes de dentelles et pacotilles, fioles de pharmacie où des liquides ambrés s’étaient figés, fusils de guerre (…) ».   Visiter cette immense grotte, c’est retrouver des membres de notre famille que nous n’avons pas connus, comme lorsque l’on tient en main une lettre rédigée par un défunt : « la mine du crayon tenu par sa main est restée sur le papier, avec son écriture, ses mots voulus par lui (…) Paul est mon oncle, tué bien avant ma naissance. Je reçois ses mots des dizaines d’années plus tard, à bientôt, hier. Et vous êtes avec moi, maintenant. Et une partie de vous était là, dans cette nuit dont je vous parle ici ». La même émotion, le même bouleversement nous envahissent, comme ils envahissent « les trois inventeurs de Chauvet », (« Les explorateurs sont à genoux. Ils pleurent »), les visiteurs, (« je pleurais comme un veau »), les scolaires … La beauté sublime des lieux, la présence intense de ces absents (« (…) l’âme des artistes, des esprits, nous entourent »)  sont ressenties même par un jeune collégien pas très studieux, félicité à son grand étonnement par son professeur : « c’est bien que tu aies perçu ces présences ».

    Des fils de différentes laines semblent s’enchâsser et tisser la construction novatrice de A vous qui avant nous vivez. La forme originale de cet ouvrage polyphonique suit le parcours de la grotte et le fil des pensées, des rêves, des émotions de la narratrice et  de ses protagonistes passés, présents, futurs dans un temps suspendu.

    A travers différentes approches stylistiques : imitant le langage  supposé des Aurignaciens (« On marchions doucement comme on chantons les bébés pour qu’ils ours-en-hivernent comme je chance ma fille, Créaa »), mimant la syntaxe maladroite d’un jeune de cité, usant du verlan (« la téci »), d’expressions familières (« je me suis viandé »), la narratrice nous plonge dans un réalisme vivant, au tempo dynamique. Aux récits, aux descriptions réalistes, aux dialogues, se mêlent des passages poétiques (« (…) il chantait son chant de torrent rauque, sinueux, vrillé de notes d’oiseau »),   des poèmes, des calligrammes représentant des ours. Nathalie Léger-Cresson tricote les styles et les genres avec brio afin de nous faire ressentir la puissance artistique des dessins de la grotte Chauvet.

    Ce qui n’aurait pu être qu’un ouvrage documentaire historico-archéologique rebutant a donné naissance à  un texte passionnant.  Emportée par son  enthousiasme, Nathalie Léger-Cresson en mêlant les genres littéraires  embarque le lecteur dans sa visite de la grotte Chauvet afin de le faire rêver et de lui donner envie de la découvrir par lui-même.

09:38 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

05 mars 2018

Rose garden

Rose Garden    
Carmen Pennarun      
L’amuse Loutre (2014)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image rose garden.jpg Avec Rose Garden, la poétesse Carmen Pennarun se lance talentueusement dans un nouveau genre littéraire. Elle  propose sept nouvelles baignées de poésie (chaque nouvelle de surcroît s’ouvre sur un poème donnant le ton de l’histoire narrée) où réalisme,  fantastique et merveilleux se côtoient. La mer, la forêt, la nature, la poésie  structurent l’imaginaire de cette habitante de la contrée bretonne. Ses récits, véritable prose poétique,  embarquent le lecteur dans des univers mystérieux, esthétiques, colorés et légers, remplis d’humanisme, d’espoir et de bienveillance où domine la nature, œuvre vivante, lieu de promenade, de création, de rêve, transfigurée par le regard de l’auteure et des artistes circulant dans les narrations.

    Peinture, poésie, musique se tricotent, introduisant les êtres dans un monde enchanté,  les faisant voyager par les sens dans un univers devenu vaporeux, léger, éblouissant : « (…) la poésie allège le poids de la condition humaine. L’objet le plus banal devient trésor (…) La poésie est le soupçon de légèreté qui transforme le regard, modifie les relations, fait naître la confiance chez l’autre ». Carmen Pennarun peint la nature avec l’amour et la finesse d’un paysagiste. Elle transcende ses descriptions d’extérieur et d’intérieur en faisant référence à l’art, à la peinture, en l’occurrence, dans « Amour et mandala »,  les vieux joueurs ressuscitaient toute une ambiance, digne du tableau ‘Les joueurs de cartes’ de Paul Cézanne ou plus proche de nous, plus authentique encore, ‘Les joueurs de trut’ de Théodore Boulard. Le verbe était leur couleur (…) ». Dans « L’œil de l’ange »,   la musique conduit le couple  « au-delà du réel (…) » :   « Tous les instruments s’accordaient et faisaient vibrer les émotions humaines en les menant à leur paroxysme ». L’écriture de Carmen Pennarun favorise un état de réceptivité magique et plonge  personnages et  lecteurs dans un accord mystérieux des différents sens. 

    Dans la première nouvelle, « Rose garden », Carmen Pennarun joue sur les effets de surprise. Le lecteur se laisse prendre par l’histoire et emporter par l’émotion et l’humour. Le texte vacille subtilement dans le fantastique. Gérald, le personnage principal, subit le charme du mignon  Z. One/Buster,  un rat cloné : « Coup de foudre à Commonwealth Avenue ! Coup de foudre par rat prémonitoire ! ». Ce coup de foudre insolite annonce en effet celui éprouvé pour la scientifique Kathleen Singer, (« Gérald était littéralement foudroyé par ses charmes »), qui effectue des expériences sur les extraordinaires capacités d’adaptation des rats. Z.One/Buster est un adorable rat, touchant, intelligent,  capable de communiquer avec les humains : « Tous deux se comprirent comme s’ils parlaient le même langage ». Cultivé, le petit animal connaît même les fables de La Fontaine. La narratrice se fondant sur un article scientifique, Science actualités.fr de Viviane Thivent, montre que ces dérisoires mammifères,   qui soulèvent peur et dégoût chez certains, sont capables d’empathie, de solidarité entre eux. L’amour de l’auteure pour les animaux transparaît toujours au fil des textes.

    Dans « Un dimanche en pays de Brocéliande », la narratrice, artiste peintre,  vient « partager avec (s)es semblables  (s)a passion des couleurs »  dans l’univers arthurien, lieu d’enchantement, de rêverie et de sortilèges. Ce dimanche festif et joyeux « mis sous le signe du sport et de l’art » va basculer pour elle. Sans le savoir, dans ce lieu imprégné d’un « esprit de guinguette et de bal musette » qui s’enveloppe le soir « d’un calme magique teinté de douceur »,  elle poursuivait en réalité une quête  dont une promeneuse rencontrée fortuitement lui fait prendre conscience. Cette femme, et ses  deux « cerbères » qui semblent par leurs féroces aboiements repousser la plongée de la narratrice dans son douloureux passé, l’entraîne vers le souvenir aigüe d’une absence irrémédiable.

    Pierre-Yves,  « un garçon on ne peut plus ordinaire »,  timide,  dépourvu de confiance en lui, vit un quotidien morose, sans but, dans « Amour et mandala ». Mais « le destin crée des hasards qui bousculent l’ordre des choses ». Après avoir obtenu un emploi correspondant à sa formation de paysagiste, il ose enfin déclarer son amour à Abigail, la jeune fille de sa vie, femme fleur semblant sortie d’un tableau de Botticelli. Sous la plume de l’auteure, un être ordinaire acquiert une dimension extraordinaire. Les descriptions de Carmen Pennarun constituent  de véritables tableaux vivants.

    Tous les courts textes du recueil de Carmen Pennarun, d’une grande richesse littéraire, donnent à vivre la complexité,  l’étrangeté et la magie de la vie.  Les fées   et les lutins   partagent l’existence de ceux qui acceptent de les voir et de les écouter (« La demoiselle de Saint Just »).   Avec acuité, l’écrivaine  pénètre les mystères  de l’existence et de la nature. Elle soulève  le voile des apparences et accède à l’essence du réel tout en faisant baigner ses histoires dans un délicieux climat poétique grâce à tout un tempo, des rimes intérieures (« esprit de guinguette et de bal musette »), des mots précieux, leur contenu, leurs couleurs, leur densité : « Si tu veux cueillir l’aurore au drapé du ciel. / Si tu veux puiser l’essence des plantes au limon de la terre et garder dans l’écrin de ton coeur l’or du soleil ». L’anaphore, la référence au bijou avec « or » et « écrin »,  l’assonance en « or », le groupe nominal « limon de la terre » rappelant les  Saintes Ecritures, l’élégance du drapé confèrent au texte une beauté éblouissante et féérique. L’écrivaine célèbre la nature et la vie  en les transfigurant avec son écriture ciselée et précieuse.                            

     La mise en abyme de textes poétiques (de Prévert), d’œuvres d’art, de personnages (Abigail et Le printemps de Botticelli) le thème du double cher à la littérature fantastique,  (« Rose Garden »),  sont autant de clins d’œil aux amateurs de littérature. Rose Garden est un magnifique ouvrage qui plonge le lecteur dans la « sorcellerie évocatoire » dont parle Baudelaire.

 

Du même auteur :

Nuit celte, Land mer.

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2016/05/07/nuit-celte-land-mer-5798931.html

Si l’âme oiselle, la mère, veilleuse, poétise.

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2016/11/21/si-l-ame-oiselle-la-mere-veilleuse-poetise-5877750.html

09:56 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

22 février 2018

Le théâtre contestataire

 

Le théâtre contestaire      
Mathilde Arrigoni
Les Presses de Sciences Po 
Collection « Contester » (2017)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

  Image théâtre contestataiire.jpg Tricotant les lectures sociologiques, politiques, théâtrales, littéraires,  Mathilde Arrigoni, dans Le théâtre contestaire, étudie les rapports qu’entretient le théâtre avec le pouvoir.

    Dans un travail de recherche solide, rigoureux, bien argumenté,  qui constitue un extraordinaire gisement documentaire, Mathilde Arrigoni, professeure agrégée, docteure en sciences politiques,  après « une formation professionnelle d’actrice au Conservatoire et un rapide passage en Centre dramatique national »  se demande si le théâtre « a (…) toujours eu (…) fonction de trublion, d’agitateur des consciences, dans l’espace public ». Pour répondre  à cette problématique,   dans une étude diachronique exigeante, elle présente l’histoire du théâtre en remontant à la Grèce antique. Elle analyse les enjeux de ce genre,  puis établit la différence entre le théâtre contestataire et le théâtre militant.

     Mathilde Arrigoni  se livre  à un examen des  conditions d’existence du théâtre : les différents lieux de représentation (« Le mystère investit la ville : des scènes circulaires ou linéaires prennent possession des places publiques ou, plus rarement, de cours de maison »), le jeu des acteurs, leur rôle, la mise en scène, ses fonctions, les différents types de compagnies théâtrales...

     Partant de la naissance du théâtre,  Matilde Arrigoni analyse de façon très nuancée et approfondie chaque époque pour arriver au théâtre du XXe siècle. Dans la Grèce antique, « le théâtre sait remettre le pouvoir en question et le critiquer, en ironisant sur la conduite des dirigeants, en suscitant le rire des foules ». Mais dès sa création, le théâtre subit la censure.  Reposant « sur une interaction (…) avec le public », il constitue en effet un danger pour le pouvoir en place. C’est pourquoi le pouvoir le réglemente strictement.  Au Moyen Age, dans l’Occident chrétien, le théâtre conforte le pouvoir établi mais aussi le pouvoir religieux. Mathilde Arrigoni explique  que  « le pouvoir  encadre le théâtre (…) utilise aussi ses techniques pour affirmer sa suprématie ».    A partir des années 1960, en France, le théâtre se démocratise. Jean Vilar souhaite ouvrir les salles de théâtre à tous et n’hésite pas à faire passer des messages politiques : « Le TNP de Jean Vilar fonctionne donc à la fois comme une entreprise d’éducation populaire et comme un lieu de contestation politique marqué à gauche – ce qui lui vaudra quelques critiques de certains ministres en place, qui l’accusent de faire le jeu du communisme ». La place accordée à la culture populaire s’étend alors. 

    Mathilde Arrigoni propose de nombreux exemples de pièces de théâtre que ce soit en France ou à l’étranger, essentiellement en Amérique latine dans des régimes autoritaires comme le Chili de Pinochet. Tous ces exemples commentés, analysés avec précision, lui permettent d’établir la différence entre le théâtre contestataire et le théâtre militant. Le théâtre contestataire, « situé  à l’avant-garde de la création », loin d’être un théâtre commercial,  défend en filigrane une cause politique « privilégiant l’esthétique par rapport à l’idéologie ». Il cherche à déstabiliser les spectateurs. Le théâtre militant quant à lui défend ouvertement une cause. Puis, après ces différentes analyses, à la fin de l’ouvrage, l’auteure appréhende la question des intermittents du spectacle.

    Dans un  ouvrage rigoureux qui fait avancer la recherche, Mathilde Arrigoni  propose de nombreuses définitions concernant le théâtre. Se fondant avec pertinence sur des études de spécialistes faisant autorité, elle cerne l’ensemble du genre théâtral, ses multiples aspects, ses différentes fonctions, son évolution liée à l’Histoire, aux diverses formes sociales, politiques, au contexte idéologique dans lequel évoluent les acteurs, les metteurs en scène, le public. La lecture de ce riche ouvrage propose un apport de connaissances très utiles  à des universitaires, des étudiants, des lycéens, des enseignants et même des néophytes,  amateurs de théâtre ou simplement lecteurs curieux. 

 

Du même auteur :

Une miniature délicate  singulière, émouvante  à l’écriture poétique, enchanteresse  et flamboyante : Anselme
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2015/07/07/anselme-5652932.html

09:03 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

14 février 2018

Une somme de souvenirs

 

UNE SOMME DE SOUVENIRS     
Thomas Scotto
Illustrations d’Annaviola Faresin   
Editions Notari (2018)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   une-sImage souvenir un.jpg L’album de littérature jeunesse de Thomas Scotto,  UNE SOMME DE SOUVENIRS, illustré de façon réaliste et esthétique par Annaviola Faresin, offre aux lecteurs un conte philosophique merveilleux (1). Il narre une tranche de vie de monsieur Wilson et interroge  sur les mystères des souvenirs.

    Monsieur Wilson est veuf. Le chagrin et la solitude l’ont poussé à empiler des « trésors de bazar » dans sa grande maison. En effet, « chagrin et propreté ne font pas bon ménage ». Le syndrome de Diogène semble l’avoir atteint. Les objets encombrent et  les souvenirs quant à eux peuvent être douloureux : « A quoi bon les conserver si trop de souvenirs vous empêchent de dormir ». C’est pourquoi, le jour de la grande braderie de son village d’Angleterre,  monsieur Wilson a une idée charmante et originale : il décide de  vendre ses souvenirs, « des amalgames de particules vaporeuses et imagées », avatars d’origami,  clin d’oeil du narrateur à la citation mise en exergue en tête de l’ouvrage. Ces souvenirs légers, précieux, savoureux de  toute une vie sont extraordinaires comme le prouvent les comparaisons poétiques de la description :  « c’était mouvant, presque vivant, coloré comme une vitrine de pâtisseries, comme une brassée de saisons interminables ».  Comme tous les souvenirs, ils n’ont pas de prix. La « femme au parfum poivré »  en échange un contre  une conséquente somme d’argent,  « dix billets tout neufs » « pour son morceau de tango ». Les souvenirs constituent la personne, ils n’appartiennent qu’à elle. Ils sont son passé, son vécu, son ressenti, ses expériences. En vendant ses souvenirs, en les partageant avec les autres, monsieur Wilson les fait émerger. Dotés d’une netteté extraordinaire,  ils ne sont pas vains. Ils attirent, intéressent, plaisent. Chacun se les approprie en fonction de son âge, de sa personnalité. La nuit de guerre devient, pour un groupe de jeunes, un jeu vidéo. Mais l’être le plus important à qui le vieil homme va offrir ses souvenirs est Amy, sa petite fille. En effet, elle va «  grandir avec ». Monsieur Wilson comprend la nécessité, l’utilité , l’immense valeur  de ses souvenirs : « il comprit combien la somme de souvenirs qu’il possédait était immense, qu’ils pouvaient être utiles à beaucoup d’autres et que pour rien au monde il ne voulait en priver sa petite-fille. Elle grandirait avec. Les bons comme  les plus douloureux. Elle en ferait des pavés pour ses routes, des terrains vagues pour ses questions, des barricades de révolutions, peut-être (…) ».  Il en saisit le sens : il existe différentes façons de transmettre le passé,  par les objets ou en racontant.  Alors que les objets sont témoins de ce passé, les souvenirs sont constitutifs de la filiation.  Non seulement ils resserrent les liens entre le grand-père et la petite fille mais  ils aideront aussi la fillette à vivre et  à se construire.

   Dans UNE SOMME DE SOUVENIRS, la réalité donnée par l’intermédiaire du merveilleux (monsieur Wilson extrait de son oreille gauche ses souvenirs)  procure à chaque souvenir un sens encore plus profond. Le passé retentit dans toute la vie de chaque personne et  il fait écho dans la vie de ses descendants. Ces derniers  en sont les héritiers. Grâce à eux, ils peuvent connaître les êtres chers disparus, se situer dans l’histoire familiale dont ils sont le produit et  se comprendre dans cet héritage. Il est donc important et  primordiale de les transmettre. Avec une écriture poétique émouvante, tendre, sensible,  Thomas Scotto redonne vie au jeune homme qu’était monsieur Wilson  et à  la belle histoire d’amour vécue avec celle qui deviendra  son épouse : « On aperçoit les frissons partagés d’un couple d’adolescents avant de monter dans une nacelle bleue, puis leurs bras enlacés pendant des tours et des tours, puis leurs lèvres jointes jusqu’à l’arrêt complet, puis, au moment de partir, deux traces dans la neige… l’empreinte de leur amour tout chaud sur le manège ». Les souvenirs immortalisent des  moments éphémères comme une empreinte sur la neige. Mais ils ne s’effacent jamais.

    une-somme-de-souvenirs_13102017_p_302.jpgLes attrayantes illustrations réalistes d’Annaviola Faresin, à l’aquarelle et au crayon,    avec leurs personnages aux visages expressifs,    accentuent l’émotion procurée par le texte.  Le jeu entre le noir et le blanc des maisons, les personnages et les souvenirs en couleur transforment l’ouvrage en véritable objet esthétique.  Les touches de couleur rouges (symbolisant dans le livre le tango et l’amour) et vertes  réchauffent les teintes douces et surannées. Texte et images se conjuguent harmonieusement  permettant une  agréable visualisation de la narration en  invitant  les lecteurs  à  la réflexion et  au rêve. Une somme de souvenirs est un magnifique ouvrage philosophique, pertinent, littéraire, poétique, picturale sur la transmission. Une fois de plus, les Editions Notari se démarquent des autres maisons d’Edition par leur mise en page très soignée, leur  originalité, leur beauté et leur richesse en proposant un ouvrage  destiné aussi bien aux petits qu’aux grands.

 

  • Le merveilleux s’exprime dans un univers factice et incroyable. Les événements surnaturels interviennent et sont acceptés comme tels.

14 janvier 2018

La Miraculée

 

La Miraculée
Annette Lellouche
A5 éditions ( Décembre 2017)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Image la miraculée.jpgLe 4 octobre 2016, à trois  heures du matin, l’ironie du sort emporte la narratrice de La Miraculée, Annette Lellouche, dans une envolée brutale et inattendue. Aspirée par le vide, elle dévale inexorablement  les marches de son bel  escalier de marbre qu’elle voulait libre de toute rampe : « J’ai eu l’étrange sentiment que le vide m’aspirait. Qu’il me disait ‘viens’ dans un murmure. Que j’étais programmée pour un vol plané. J’étais une marionnette dont on tirait les ficelles de façon anarchique ». Cet escalier « majestueux », « le prince des lieux » aurait pu devenir son hypogée. Miraculeusement vivante,  elle est cependant grièvement blessée.  Une « année parenthèse » cruelle, éprouvante, suspend alors sa vie, ses activités habituelles.

    Une fois rétablie, Annette Lellouche  témoigne de ce vécu physique et psychologique douloureux, revient sur ce passé proche dans un ouvrage à la dimension autobiographique ouvertement revendiqué. Du traumatisme naît l’écriture, « le récit-témoignage », le souci de partager une expérience à laquelle chacun peut se heurter un jour ou l’autre. Annette Lellouche raconte pour témoigner de cette  épreuve, « de l’excellence de notre monde médical mais aussi de ses dérives »,  et également pour chasser un souvenir désagréable par le biais d’une parole exorciste,  mettre un sens sur une expérience négative, voir la vie différemment, aller à l’essentiel  (« Mon Accident fut le moment le plus propice pour me dessiller les yeux et regarder en face la réalité de la Vie ») en s’impliquant et en impliquant le lecteur. Des exergues en tête de chapitres mettent l’accent sur le caractère fragile et précieux de la vie que l’humain insouciant et inconscient de sait pas toujours savourer : « En te levant le matin, rappelle-toi combien précieux est le privilège de vivre, de respirer, d’être heureux » de Marc Aurèle ». Un accident, généralement absurde,  est souvent l’élément catalyseur révélateur du caractère  éphémère et magique de la vie.

    Dans La Miraculée, Annette Lellouche n’est plus dans le pur  littéraire comme dans ses précédents ouvrages. Le fait vécu  a été tellement terrible, insupportable (« (…) je n’ai jamais eu aussi mal de toute ma vie. Tout mon corps gémit, brisé »), la  rééducation tellement difficile, éprouvante,  que l’ouvrage ne doit pas être dans l’ordre de l’esthétique. Il faut avant tout raconter, utiliser les mots du quotidien et dire simplement : l’intense douleur, les soins intensifs, l’empathie, la compréhension, l’efficacité des pompiers, la compétence des soignants, les dérives de certains, l’inefficacité de quelques kinésithérapeutes,  le soutien chaleureux d’amis réels ou virtuels rencontrés sur les réseaux sociaux… Puis, progressivement, au fil des pages,  l’humour colore les mots. La narratrice n’est plus engluée dans la douleur. Le recul s’impose dans un ouvrage,  leçon de vie et  de courage. Il faut toujours garder confiance, se battre pour sortir des ornières que l’existence ouvre parfois sous nos pas et déguster les éclats de bonheur qu’elle nous offre. L’optimisme de la battante qu’est Annette Lellouche triomphe comme elle-même  a triomphé de son accident.

 

Du même auteur :

Gustave
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/apps/search?s=Gu...

Lettre à pépé Charles      
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2013/06/15/lettre-a-pepe-charles.html

La clef de l’embrouille    
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2014/12/...

Charles et Aurélien  
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2014/01/...

17:48 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1)

23 décembre 2017

Sous l'ombrière du vieux port

 

Sous l’ombrière du Vieux-Port 
Jacques Koskas 
Editions Vivaces (2017)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image sous l'ombrière.jpg Dans Sous l’ombrière du Vieux-Port de Jacques Koskas, l’enquête policière et  l’enquête personnelle, le présent précipitant les protagonistes dans un retour sur le passé, se tricotent,  émaillés de coïncidences surprenantes.

     L’enquête du commandant Martial Merlin et de ses collaborateurs, le capitaine Léa Modestine et le lieutenant Romain Pigal se poursuit sur cinq journées du jeudi 11 août 2016 à 8h45 au mardi 16 août à 11h12. L’angoissant mystère de la disparition circule dans tout l’ouvrage et touche plusieurs personnages avec son lot de questions, de tristesse, d’incompréhension. L’enquête  donnée dans un récit pris sur le vif au présent permet toujours  une remontée dans le passé des protagonistes en accompagnant le déroulement de leurs pensées et de leurs souvenirs qui se recoupent parfois. Le lecteur assiste à des investigations en direct : les chapitres se succèdent donnant à lire  les faits vécus au même moment par les différents personnages. Le jeudi 11 août à 14 h30, le lecteur se retrouve dans une chambre d’hôpital en compagnie d’ Apollon Donnadieu et de Dédé, puis dans le chapitre suivant, il vogue  à la même heure « vers le château d’If » avec le commandant Merlin avant de se retrouver attablé « à l’unique restaurant de l’ile (en compagnie d’) une femme, les yeux à l’ombre d’un chapeau blanc à larges bords ». Ce parallélisme, cette simultanéité créent tout un rythme dynamique  en plaçant le lecteur dans le quotidien de tous les personnages  et en lui permettant d’assister à chaque minute de l’enquête dans différents lieux à la fois.

    Le passé de chaque personnage se mêle au présent. Le commandant Merlin pressent des rapports entre les différentes enquêtes, il suit ses intuitions et vit en même temps ses problèmes de cœur au propre et au figuré. Alors  qu’il effectue plusieurs investigations, le commandant Merlin recherche son père disparu de manière incompréhensible quand il avait dix ans et dont les souvenirs le poursuivent depuis quelque temps : « En tête de ses préoccupations, la disparition de son père qui vient de refaire surface depuis qu’il a retrouvé, il y a quelques jours, des objets lui ayant appartenu, entassés dans un carton, au fond d’une armoire ». Alors qu’elle essaie de vaincre ses fantômes et  son agressivité intérieure, Léa Modestine subit toujours le traumatisme causé par son père décédé depuis plusieurs années : « L’image de son père vient se superposer aux traits du pêcheur. Visage fantomatique qui hante ses cauchemars ». Romain Pigal, « largué par sa compagne qui a refusé d’épouser un handicapé » est dévoré par  son souvenir. Il recherche avec fébrilité le commanditaire de ses agresseurs qui ont brisé son couple et sa vie de policier dynamique : « Deux ans se sont écoulés depuis qu’une moto folle lui a cassé les reins alors qu’il planquait sur un trottoir ». La belle  et élégante Mireille Renoir, sans nouvelles depuis quatre jours de sa fille Annabelle, essaie de savoir ce qui a pu arriver à cette dernière. Apollon Donnadieu dont la mère vient de mourir est hanté par le décès accidentel de son père alors qu’il était encore un enfant. Clara Carmina, quant à elle,  recherche étrangement une poupée. Au fil des pages, le lecteur découvre que des liens existent entre les différents personnages tous fortement typés, dotés de relief. Leurs portraits sont tracés avec précision. Leurs tics, - Merlin tire toujours sur ses bretelles, les dreadlocks de Léa « dansent » toujours  « autour de son visage à chacun de ses mouvements » - ,  leur caractère sont sans cesse notés. Les portraits, toujours bien campés, bien caractérisés, créent des personnages plus vrais que nature.

   Des jeux de miroir se multiplient, concrétisation du titre de l’ouvrage. L’ombrière du Vieux-Port ancre le roman dans le réel marseillais et crée en même temps tout un jeu de mise en abyme. Comme les passants se dédoublent en flânant sous le plafond réfléchissant de l’ombrière créant tout une aura poétique, les multiples disparitions se renvoient en reflet les unes les autres, reflets  d’existences où le mensonge et la folie émergent. Le roman policier devient alors roman de caractères. Le narrateur ne se contente pas de chercher à élucider des énigmes (Pourquoi les quatre « fadas » ont-ils plongé dans la mer ? Que contenait le congélateur ?), il devient étude psychologique, tentant d’expliquer et de comprendre des comportements humains parfois fantasques et apparemment peu cohérents.

    Le récit donne à voir des êtres humains  complexes et mystérieux. Leur personnalité comporte des facettes multiples, cachées, secrètes, ignorées même de leurs proches. Cette richesse psychologique sourd dans tout l’ouvrage avec souvent beaucoup  d’humour. En effet, de nombreuses analyses  psychologiques  effectuées par  Martial Merlin sont souvent tournées en dérision par ses collègues : « Encore votre psychologie à deux balles, commandant, plaisante Léa. Vous auriez dû être psy, plutôt que flic ». Le narrateur joue avec ses héros romanesques conjuguant les thèmes du  roman classique et du  roman policier : la psychologie, l’angoisse, le suspens, la recherche des causes des actes de délinquance, la mort…

    La mort, thème habituel du roman policier,   est dans le roman de Jacques Koskas  détournée de son rôle habituel.  Elle est mise en scène, théâtralisée avec l’intervention de la thanatopraxie, mêlant le tragique, le morbide et l’humour. Le farfelu et le réalisme se côtoient. Le narrateur transmet l’authenticité de la vie avec des êtres communs, médiocres même, loin du milieu du crime, qui peuvent devenir un jour ou l’autre volontairement ou involontairement criminels ou tricher avec la justice  alors que rien ne le laissait présager. Un incident, un fait, comme la jalousie, un handicap, vécu par soi-même ou par un tiers peuvent changer un être. L’humain est complexe et mystérieux. Sa personnalité comporte des facettes multiples, cachées, secrètes, ignorées même des plus proches. Pour ne pas spolier l’histoire, nous n’en dirons pas davantage.

   Dans l’ouvrage original et captivant,  Sous l’ombrière du Vieux-Port, Jacques Koskas  raconte une histoire aux multiples intrigues agréable et souvent surprenante  en tenant les lecteurs en haleine, en jouant avec le suspens, interrompant son récit au moment où une information importante va arriver,  finissant souvent un chapitre sur une question ou en rejetant à plus tard la réponse : « La scientifique vient de faire une découverte dans la camionnette. Pas de temps à perdre ! Je vous raconte la suite en chemin ».   Les nombreuses références psychologiques  serties d’humour,  des personnages paradoxalement tout à la fois communs et hors du commun, la tension narrative séduisent  et amusent tout à la fois en embarquant le lecteur loin des pactes de lecture habituels du roman policier.

 

Du même auteur :

18 rue du parc 
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2014/10/...

La Liste de Fannet   
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2015/12/...

La Fille sur le trapèze      
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2016/02/...

11:32 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1)

26 novembre 2017

Autour du silence

 

Autour du silence      
Jacques Dugelay
L’Harmattan, collection Amarante (2017)

 

(Par Annie Forst-Abou Mansour)

 

    Image autour du silence.jpgDeux mois après le décès de Pauline, sa jeune épouse, Thomas quitte tout. « Sa marche (le) conduit au nord de l’Espagne sur les chemins qu’un compagnon de route lui avait recommandés ».  Il parcourt différents sentiers découvrant des « paysages insoupçonnés, sauvages et désertiques », y rêvant à son aise, empli du souvenir de la femme aimée, absente intensément présente dans son cœur et dans ses souvenirs. Ce retrait du monde,  cette symbiose avec la nature, sa solitude le soustraient à son propre malheur. Ils  lui donnent la force de vivre et  le rapprochent  paradoxalement de ses semblables,  lui permettant de comprendre leurs souffrances. A ce moment-là, « son désir de compassion et d’écoute (se) substitu(ent) à sa propre souffrance ». Après la révolte, l’acceptation induite par ses lectures de Camus, de Tolstoï, la rencontre fortuite  dans un train d’une jeune infirmière qui se forme aux soins palliatifs le guident sur la voie de l’écoute de l’Autre, de l’aide apportée aux êtres en fin de vie. Généreux, sensible, capable de se mettre à la place de son interlocuteur, de le comprendre, Thomas écoute sans porter de jugements.

    Dans Autour du silence, Jacques Dugelay entrelace la vie et les souvenirs de Thomas  avec les rencontres de ses patients en phase terminale, la narration de leurs souvenirs, de leur vécu. Deux destins essentiellement se croisent, ceux de Paquita et d’Hendrix, éclairant leur passé à la lumière de leurs récits présents. La guerre  de 1939-1945 avait jeté la jeune fille et le jeune homme sur le même chemin et étrangement tous deux finissent leur vie dans le même hôpital. L’Histoire, avec un « h » majuscule, se mêle à la petite histoire, celle de gens ordinaires, vécue concrètement, au quotidien dans des camps de concentration et d’extermination, dans la puanteur, la saleté, le froid, la maltraitance, le mépris : « (…) les Kapos les abrutissaient de coups et d’insultes parmi des hurlements continuels destinés à leur rappeler qu’elles n’étaient que des rejets indignes de vivre ». Des rétrospections mises en scène par les récits vivants des protagonistes plongent le lecteur dans des moments terribles de la Seconde Guerre mondiale. Le narrateur restitue l’expérience de deux êtres aux idéologies et aux comportements totalement opposés. Il dit l’inimaginable subi « dans cet univers de malheur, étrange reproduction de l’Enfer de Dante » (…) : des « étudiantes ou lycéennes polonaise victimes des expériences de vivisection », des jeunes vies volées, envolées en fumée. Il donne à voir  les aspects les plus sombres et les plus troubles des pulsions humaines, mais aussi les plus belles et les plus lumineuses : « (…) la fraternité découverte dans les camps, (…) l’amitié dans les épreuves, (…) la générosité, (les) gestes gratuits ».  Comme chez Malraux, c’est dans le malheur et la lutte que naît la solidarité.

    Hendrix, adolescent chétif de Moselle, souffre-douleur d’un père  violent et pervers, se transforme en  soldat inhumain et monstrueux de la Wehrmacht. Il est  de ceux qui maltraiteront Paquita et ses amies dans les camps.  Paquita, jeune fille insouciante et enjouée, devient quant à elle « une auxiliaire de la Résistance »,  « agent de liaison sans grand intérêt ». Elle  est arrêtée, torturée, emprisonnée à Montluc, puis déportée à Ravensbrück. Dans ce camp de concentration, devenu camp d’extermination, Paquita  se heurte au pire et rencontre le meilleur. Elle côtoie des femmes remarquables comme « Geneviève de  Gaulle-Anthonioz, nièce du Général », « Germaine Tillion », « Marie-Claude Vaillant-Couturier », « Margarete Buber-Neumann, au parcours prodigieux ». Elle vit une amitié réconfortante, éblouissante et belle avec Emma dont Thomas retrouvera le frère. Le vieil homme hospitalisé  confie alors à Thomas la vie de la  jeune femme disparue, courageuse,  intelligente, dynamique, fréquentant des artistes comme Boris Vian, des galeries d’art,  « répanda (n) t autour d’elle la joie de vivre ». Des personnages fictifs, des personnes  authentiques reconstruites, recomposées  par l’imagination du romancier, des noms de personnes ayant existé ancrent  le roman dans le réel et dans l’Histoire. Des parcours personnels et familiaux nourrissent l’écriture permettant aux lecteurs de traverser l’Histoire et des ressentis bouleversants.

    Sans sombrer dans le pathos, malgré l’horreur des faits rapportés, Jacques Dugelay, jouant avec le récit et le discours,  raconte  dans un ouvrage à la structure non linéaire,  avec une écriture sobre  où point  l’émotion,  la vérité humaine et historique passée et présente. Il rappelle la sombre période de l’occupation, des camps,  en donnant à voir des faits, en livrant des informations, sans argumenter, sans faire œuvre de dénonciation explicite. Il se contente de faire exister un réel défunt que nous ne devons pas oublier. Thomas, le personnage principal, jamais ne juge. Il reste dans la compassion,  la bienveillance,  le respect du mourant qu’il soit tourné vers le mal ou vers le bien : « Il les avait accompagnés tous les deux. Il les avait écoutés avec patience. Vis-à-vis de l’un ce fut une dure épreuve, mais il l’avait fait avec le sentiment d’appartenance à leur humanité commune, avec zones d’ombres et de lumière, et ses insondables profondeurs mystérieuses ». Derrière la monstruosité menaçante et persécutrice d’Hendrix se cache  un humain brisé par la souffrance. Thomas, même s’il ne peut admettre l’inadmissible, le comprend : « Pour être dans l’état où vous êtes,  vous avez dû beaucoup souffrir au cours de votre vie ! » lance-t-il à Hendrix. La violence aussi inacceptable soit-elle révèle un mal être profond, une immense fragilité intérieure. Malgré toutes les noirceurs de la vie et  l’existence de son inséparable sœur, la mort, qui engendre tourments,  chagrins et solitude, Thomas voit la beauté de ce qui l’entoure et garde l’espoir aidé en cela par  son goût pour la littérature, la poésie,  (« Seule la poésie ou la foi peuvent ouvrir une porte sur l’inconnu et donner l’espérance »), et par son immense amour pour son prochain.

    Frère de Camus auquel l’auteur fait maintes fois référence, Thomas éprouve d’abord un sentiment d’absurde devant la cruauté du réel (« Il avait  alors ressenti le poids de la solitude, la détresse, la peur du vide et de l’absence.  Il avait éprouvé un désespoir qui, la nuit, l’étreignait cruellement et lui faisait envisager de rejoindre celle qui était tout pour lui ») puis il se révolte (« Un jour (…) n’en pouvant plus de souffrance retenue, il avait crié son nom au haut d’une colline, de toutes ses forces en menaçant le ciel limpide, indifférent à sa blessure, froid comme une plaque d’acier (…) »), seul  face à un ciel indifférent, vide,  impassible comme le souligne la comparaison avec l’acier. Enfin, la solidarité, celle  vécue par les prisonnières des camps,   sa capacité d’ écoute attentive des malades en fin de vie, l’amour qu’il éprouve pour son prochain, son sentiment d’utilité,  donnent un sens  à son existence et le guident sur la voie du bonheur comme le souligne Jacques Dugelay avec une écriture poétique : « Le bonheur  est simple, comme un galet dans une main d’enfant. Il demande simplement l’abandon dans une innocence primordiale, primitive au plus près de la fleur qui s’ouvre dans la rosée du matin et qui exhale des parfums de paradis, de la mésange qui vient enchanter les réveils ouatés et tardifs des dimanches ensoleillés ». « Autour du silence, dans la nuit noire, dans la nuit étoilée, un chant se fait entendre. Sa mélodie est pure. Il semblerait que les âmes sont à l’unisson pour faire revivre dans une lumière d’aurore nouvelle la beauté des fleurs dans les champs, en mai, les roses trémières blanches, roses, rouges, sur leurs tiges vertes agrémentées de feuilles légères et frêles (…) ». La description sublime qui sollicite l’ensemble des sens  et fait chanter les phrases dit la beauté de la vie  révélée par la fragilité vaporeuse de la nature avec ses couleurs enchanteresses,  sa luminosité étincelante. Accéder à  la paix intérieure, être utile aux autres, les aimer, mènent à la joie et donnent un sens à la vie. C’est la leçon que le lecteur peut tirer de l’émouvant et riche roman polyphonique  de Jacques Dugelay, aux récits enchâssés dans la Seconde Guerre mondiale, dans la vie de Thomas, en un mot dans l'Humain.

11:17 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2)

13 novembre 2017

Ah ! Ces deux-là !

 

Ah ! ces deux-là !     
Yann Geffroy     
Les Découvertes de la Luciole (2016)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

   image ah.jpg Ah ! ces deux-là ! de Yann Geffroy réinvente avec originalité la notion de réalisme en donnant à voir des vies ordinaires avec une écriture qui colle au réel.  Ce roman  ancré dans la Bretagne profonde, « coin de campagne gallèse, éloigné des villes », hermétique, («  (…) mais il est coutumier, dans un pays à forte identité, de faire sentir au horsain qu’il n’est qu’un horsain », figée dans ses croyances et  ses habitudes, mime le parler local et familier avec une syntaxe désarticulée, l’omission du « ne » de négation,  des syllabes tronquées. Les villageois de cette terre  fermée usent d’un lexique appartenant à l’idiome breton : « Ben… J’ai pas ben d’idées… c’est sûr que la mairesse a été ébaubie autant que nous. Le nouveau maire, li, y a cor une couple d’années, il restait à Vitré. Ca fait que… N’y en a qu’un qui sait tout, c’est monsieur le recteur, mais c’ti-là, il fait causer, il cause pas » plongeant le lecteur dans le milieu paysan local sibyllin pour le non armoricain.

    Ce roman  qui englobe de nombreux personnages frôle différents genres :    le roman du terroir,  le roman psychologique, le roman picaresque,  le roman sur des existences individuelles. Il  aborde des  thèmes variés : la relation maître/employé, la rumeur, le handicap, les préjugés,  s’inscrivant dans le vécu et dans  la littérature classique et contemporaine. La relation maître/domestique, par exemple,  est illustrée dans la littérature depuis l’Antiquité où elle est présentée de façon souvent comique jusqu’au XVIIe siècle. A partir du XVIIIe et surtout au XIXe siècle, la référence à la notion de  classes sociales commence  à s’affirmer.  Les jeunes servantes  sont non seulement exploitées mais elles subissent aussi  les assauts séducteurs de leurs  maîtres. C’est ce que montre  Yann Geffroy dans  son roman, expression de la singularité nourrit de la banalité de la vie quotidienne où sévit la  rumeur. L’exergue de l’ouvrage est importante : « Calomnie, plus on nie / Plus elle enfle se réjouit / Démentir, protester, / C’est encore la propager / Elle peut tuer sans raison / Sans coupable et sans prison / sans procès, ni procession / Sans fusil, ni munitions… ». Les fausses informations  toujours amplifiées,  très souvent à l’approche d’élections, sont destructrices et mortifères. Le gendarme Pitois cherche alors  à comprendre. Pourquoi le maire a-t-il perdu les élections ? Pourquoi « cet épais silence »  devant cet échec ? Pourquoi ce suicide ? Pourquoi  Arsène Duvalet a-t-il rédigé cette étrange lettre d’adieux ?

    Dans cet ouvrage, miroir de la société, Yann Geffroy brise la linéarité du récit. Il fait alterner d’un chapitre à l’autre, le passé,  les années trente, dans une narration rédigée en italique et le présent des années soixante  proposé en police classique. Ce récit débute dans la seconde moitié du XXe siècle  par le suicide incompréhensible d’Arsène Duvalet, fermier aisé, maire apprécié dans sa commune.  Le jour précédent  sa mort, il a curieusement perdu les élections alors que rien ne le laissait présager. Un autre fait étrange surprend : « le billet trouvé dans la poche du pendu. ‘Que mes enfants me pardonnent ‘ »  alors qu’il n’a pas eu de descendance.

    Dans le chapitre suivant, le roman  remonte  le passé racontant  la pathétique vie d’Angèle,  femme malentendante dotée de ce fait par les villageois d’un sobriquet méprisant « Le Pot » : « On l’avait affublée de ce sobriquet, dès sa surdité découverte, au point que la plupart ignorait son vrai nom (…) ».  Exploitée par ses différents patrons, réifiée, (« Sa nourriture lui était garantie tant qu’elle restait à l’entière disposition de son employeur, ou plutôt de ses employeurs successifs, car l’habitude s’était établie de se la passer de ferme en ferme, solution retenue pour mettre fin aux jalousies malsaines que pouvait provoquer la possession d’une telle perle »), cette jeune femme sans racines, sans famille, est traitée comme une bête de somme, humiliée, violée chaque nuit : « (…) elle faisait face, du petit matin au grand soir, à une multitude de tâches avec une égale ardeur et équanimité qui ne prenaient fin qu’à la nuit tombée, lorsque  le maître des lieux lui rendait visite dans la paille pour une ultime activité qui ne lui procurait, à elle, aucun plaisir ». De ces  nombreuses incursions masculines nocturnes  naissent successivement  deux enfants, Jean et Jeanne, surnommés Han et Hanneton par les villageois qui parodient la prononciation malaisée de la mère. Le plus souvent, le garçonnet et la  fillette  sont désignés par l’expression condescendante et anonyme  « ces deux-là »,  concrétisation du  lien très fort  soudant ces inséparables. L’absence de figure paternelle à une époque où les mères célibataires, considérées comme des femmes peu vertueuses, sont rejetées, rejaillit sur les enfants. La femme harcelée est jugée responsable du harcèlement. Ses enfants sont la matérialisation de son péché dans une société où la morale religieuse s’impose, plus dogmatique que charitable. Les maîtres, dans l’ensemble peu enclins à l’humanisme, à la générosité et à la compréhension, abusent de leur pouvoir. Heureusement, un jeune  prêtre  tente parfois de venir en aide à la candide et misérable femme et à ses enfants.   Il  se bat contre la force d’inertie de ses paroissiens aux comportements irréligieux, concupiscents et égoïstes, en essayant de les faire évoluer avec beaucoup de difficultés. Mais « villotin » autrement dit  issu de la ville, « il  (a) quelques soucis au milieu de (ces) braves paysans » avares, réactionnaires,   repliés sur leurs  coutumes et  leurs pensées archaïques, craintifs devant l’éventuelle arrivée des dangereux « rouges » du Front populaire !

    Angèle accepte son sort. Elle n’est jamais dans la revendication. Mais elle ressent de la fierté après la naissance de ses enfants. Ils sont sa revanche sur sa vie de femme considérée comme un simple outil de travail :  « (…) son regard, qu’on disait farouche auparavant et même fuyant, montrait une fierté que d’aucuns tentaient d’analyser, balançant entre la marque d’un épanouissement inhérent à sa situation et la marque d’une revanche en passe de s’accomplir ».Elle ose alors s’affirmer en refusant le mari proposé par l’abbé Germain. Ses enfants,  grâce à leur travail, à leur capacité d’adaptation, à leur intelligence, (« ‘ces deux-là’ étaient loin d’être sots »), à leur solidarité fraternelle  tirent des leçons de la vie et gravissent les échelons de la société donnant au roman tout un aspect picaresque. Leur force intérieure et la chance   poussent  Jeanne et jean vers la liberté et la réussite. La famille est enfin considérée : elle acquiert un nom et le respect, ce ne sont plus « Le Pot » et « ces deux-là », mais la famille Mercier : « La famille Mercier,  désormais mieux traitée, prena(i)t les apparences d’une famille ‘normale’ ». La justice enfin s’impose. Le destin ne joue donc  pas toujours un rôle négatif. Il n’apporte pas que des désillusions. Le gendarme Pitois, quant à lui,  trouve enfin les réponses aux questions qu’il se posait  depuis le début de l’histoire et pour lui aussi le sort devient favorable.

    Ah ! ces deux-là ! ,  roman d’une région et de la vie simple de ses habitants,  est  émouvant et rempli d’humour  à la faveur de métaphores pittoresques, (« la langue de bœuf sauce piquante  devrait figurer au registre des richesses locales, à côté de la langue de bois à la sauce paysanne (…)  et « des langues de vipères », « (…) la scène aurait pu faire perdre la tête à un peintre affamé de couleurs ») de parallélismes  plaisants (« Pitois repoussa l’idée de remplacer son képi par un bonnet de nuit »), de jeux de mots (« (…) l’allusion à sa relative jeunesse mettait le visiteur dans ses petits souliers. Boueux, les souliers. Crottés, même. Tout juste bon à patauger dans des écuelles où ils n’avaient rien à faire »), de situations cocasses. Les personnages attachants appellent la sympathie du lecteur et l’immergent dans le monde rural de la France profonde, de la Bretagne, domaine de l’omerta, capable malgré tout d’évoluer.

19:33 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1)

27 octobre 2017

Moi, quand je serai vieille...

 

Moi, quand je serai vieille…
Marie Fersac
Edition Les Découvertes de la Luciole (2012)

 

(Par  Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image moi quandj je serai vieille.jpeg Moi, quand je serai vieille… de Marie Fersac est un récit de vie linéaire, se déroulant durant l’automne et l’hiver 1981, entrelacé de rétrospectives explicatives, de souvenirs de jeunesse, de guerre, d’une époque désormais révolue.

    Pépère et Mémère, un vieux couple lié par un amour tendre  (« Marie, ma Marie… Si tu savais comme je t’aime ! Si longtemps après notre rencontre et tant d’années de mariage, cela semble impossible aux yeux des autres. Et pourtant… ») et complice, sont poussés par leurs héritiers à vendre leur demeure  puis à finir leurs jours dans une maison de retraite. Comme le soulignent les deux rythmes ternaires lyriques, leurs descendants les ont oubliés : « (…) au bout de soixante-deux ans de mariage, qui s’en soucie ? Pas les enfants, partis si loin ; pas les petits-enfants, tous occupés ; pas les arrière-petits-enfants, affairés eux aussi, qui à ses études, qui à son travail, qui à sa recherche d’emploi (…) ». Les différentes générations non seulement ne se voient plus mais elles ne se comprennent plus. Définis désormais par leur rapport de parenté et non plus par leurs prénoms et leurs noms, Marie et  Louis Hesserie n’existent plus pour les autres qui les réifient progressivement, ne leur laissant pas le choix de décider de leur avenir, de leur vie : « Cette manie qu’ont les plus jeunes d’imposer leurs vues aux vieux, sans se tracasser de leur avis, commençait à lui chauffer les sangs… ». Les sobriquets familiers et hypocoristiques « Pépère » et « Mémère »  traduisent leur dégradation physique  due à leur avancée en âge.  Dépourvus d’intérêt, voire inutiles selon leur entourage, Marie et Louis n’intéressent plus leurs enfants.  Ils sont même susceptibles de constituer une charge pour eux.  Des êtres comme Yvonne, « petite cousine éloignée qu’on n’avait pas vue depuis une bonne dizaine d’années et qui habitait à trente kilomètre de chez eux », des visiteurs surprises,  surgissent cependant  soudain chez eux, désireux de profiter de  la faiblesse de ces personnes âgées pour servir leurs propres intérêts : obtenir une résidence secondaire pour un prix dérisoire en l’occurrence.

    Mais Pépère et surtout Mémère, malgré un incontestable affaiblissement,  fourmillent encore d’énergie et d’esprit d’initiative. Ils décident  finalement de ne pas plier sous le joug de leurs enfants et de conserver leur maison. Puis, l’arrivée inopinée d’Angleterre de leur petite fille, Annie,  surnommée Aneth, accompagnée de son jeune fils Jérôme, un adorable garçonnet  métis, de langue anglaise, va métamorphoser leur vie.  Annie, enseignante de français  la journée, serveuse dans un pub le soir, a tout quitté après avoir été violée par le « patron du bar dans lequel (elle) faisai (t) des heures sup. pour payer (s)on loyer ». Enceinte, bouleversée par ce drame, elle a besoin de soutien pour oublier. Pépère et Mémère considérés comme de futurs assistés vont paradoxalement devenir des aidants. Etre reconnus  et être utiles  prouvent aux deux vieillards qu’ils existent encore et donnent du sens à leur vie. Leur tendresse, leur chaleur humaine, leur compréhension consolent la jeune trentenaire, la réconfortent.  Quant à elle, elle dépoussière la maison  comme peut le constater son antipathique, méprisante et détestable mère qui ne l’a jamais aimée : « les rideaux crochetés par sa belle-mère étaient d’un blanc immaculé, la pièce rangée et rutilante de propreté. Félicité passa un doigt appuyé sur le plateau du buffet : pas un grain de poussière ». Aneth et son fils brisent la solitude des deux vieillards, leur apportent le dynamisme de leur jeunesse et les aident à terminer leur vie chez eux dans la joie, la bonne humeur, le bonheur : « Tu as déjà changé la nôtre (de vie) Et tu vas nous aider à la terminer chez nous. »  La « renaissance » de Pépère et de Mémère est concrétisée par la transformation de leur cadre de vie donné à voir dans des descriptions réalistes et poétiques. La maison devient plus lumineuse. Le jardin reprend vie. Le potager renaît.  Progressivement, Marie Hesserie, qui n’a jamais perdu ni sa verve ni  son esprit de répartie, redevient la maîtresse du jeu dans la lutte entre elle et la famille avide,  acharnée à la diriger selon sa propre jauge. Grâce à Aneth, elle n’accepte plus son statut de personne âgée soit disant incapable.  Avec beaucoup d’humour,  elle enterre le projet de vente de sa maison en fleurissant le pied du panneau « A vendre » oublié par l’agence immobilière: « Tu viens d’assister à un enterrement de première classe. L’enterrement de la vente de la maison. Mort et enterré le projet des enfants de nous enfermer dans une maison de retraite ! ».  Le géranium symboliquement  posé devant la pancarte soulèvera bien des questions parmi les membres de la famille.

    Sous la pellicule du récit de dans Moi, quand je serai vieille…,  de nombreuses voix se font entendre, celles des personnages, mais aussi celles des animaux. Le lecteur pénètre la conscience, les pensées, le ressenti des personnages dans des monologues intérieurs en italique,  dans des passages en focalisation interne ou au style indirect libre. Cet ouvrage propose un témoignage socio-ethnologique, une fiction ancrée dans la réalité humaine contemporaine. Avec une écriture sobre qui mime  le langage quotidien lorsque le narrateur donne la parole aux personnages, ce livre interroge la société passée  en dénonçant la traumatisante guerre des tranchées, les préjugés à l’égard des mésalliances (« Mon amoureux n’avait que son certificat d’étude. Une véritable mésalliance »), des mères célibataires. Il dévoile  la  société actuelle égoïste, individualiste, superficielle, fondée sur les apparences (« Cet enfant est bien éduqué, mais mal habillé. Il sent la misère à plein nez pour une bourgeoise comme ta mère ») où règnent  le mépris de la différence et  le racisme : « Le racisme ordinaire : en voilà une belle gangrène ! ». Marie Hesserie refuse que « les racistes de tout poil triomphent », que les personnes âgées soient rejetées et placées dans des mouroirs. Malgré son grand âge Marie conserve un esprit ouvert et entre constamment en lutte.

    Cet ouvrage  dénonce sans militantisme les préjugés de toutes sortes contre les personnes d’origine différente, contre les homosexuels, contre les vieillards… Il montre l’absence de considération à l’égard des êtres appartenant  à  un statut social  dit inférieur, l’infantilisation des vieillards dans les maisons de retraite, l’absence de la bienveillance et de la charité attendues de la part de certains prêtres : « (…) elle qui a rejeté la religion et toutes ces bondieuseries quand le curé, autrefois, a refusé de baptiser Paul au prétexte qu’il n’avait pas de père et qu’elle – maman ! – vivait dans le péché ! ». (Le père de l’enfant ne peut à ce moment-là l’épouser, il est à la guerre !). Ce roman défend les plus faibles, les enfants, les êtres différents à cause de leur couleur de peau, de leur sexualité, les jeunes femmes victimes de harcèlement, les animaux. Aimer les animaux,  image d’innocence, de pureté, de sincérité comme les enfants, saisir la complicité existant entre eux et les humains, voir en eux des créatures bienveillantes dotées d’un amour gratuit et  aussi d’intelligence, n’est pas seulement l’apanage de personnes âgées plongées dans la solitude. Aneth et Jérôme aiment les animaux : ils sauvent une chatte et ses trois chatons. Des scientifiques de haut niveau, comme entre autres Matthieu Ricard, docteur en génétique cellulaire, n’a-t-il pas  prouvé que les animaux ne sont pas des objets de divertissement ou de banals « aliments », mais qu’ils sont nos « concitoyens » ?   Moi, quand je serai vieille… de Marie Fersac   est un hymne à la tolérance, au respect de l’Autre et de la vie.  Aneth porte et apporte la vie. Elle symbolise la création et l’arrivée d’un univers nouveau où l’Amour, la solidarité intergénérationnelle, l’empathie l’emportent au détriment de la haine et des préjugés : « Tu vas nous créer un monde multicolore, à toi toute seule. Un monde plein d’amour, sans préjugés et sans racines ». Avec tendresse, Marie Fersac porte un regard acéré,  poignant  et souvent plein d’humour sur des sujets brûlants et cruciaux de notre société.   Dans  Moi, quand je serai vieille…,  les idéaux humanistes ne sombrent pas, l’espoir l’emporte. Et comme le pense Aneth, « Moi, quand je serai vieille, j’aimerais ressembler à Mémère… ».

19:52 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1)

14 octobre 2017

Lilie-Miracle

Lilie-Miracle
Martial Victorain
L’Astre Bleu Editions (2017)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    lilie_tempImage lillie.jpgDans une autobiographie fictive, Ester (« je m’appelle Ester. C’est le nom d’une fleur. Et ça veut dire aussi étoile »), la jeune narratrice de onze ans  du roman, Lilie-Miracle, de Martial Victorain, raconte sa fugue de trois jours avec sa sœur cadette en tricotant leur présent et leur passé et   en livrant au lecteur les événements qui les ont menées à  cette extravagante cavale.

    Leurs parents,  toujours occupés par leurs activités professionnelles surchargées  n’arrivent pas à  concilier leur travail (« en fait, elle (la mère) manquait perpétuellement de temps,  et aurait investi son bureau vingt-cinq heures sur vingt-quatre si elle avait pu. Informer, informer, toujours et encore informer !  Décrocher avant tout le monde l’info de dernière minute ») et leurs vies familiale et conjugale. La mère, journaliste, et le père, cuisinier dans un grand restaurant, ne font que se croiser. Une  baby-sitter s’occupe des enfants emportées dans un véritable tourbillon :    « Lorsque nous vivions à Paris, tout allait vite. Tout allait vite et tout était sérieux. Ennuyeusement sérieux, même ». Le XXIe siècle et toutes les nouvelles technologies  privilégiant le superflu, le superficiel engendrent un rythme de vie frénétique contraignant,  privant les adultes de liberté, les empêchant de penser  à eux et à leur entourage.  Avec beaucoup de maturité,  la jeune narratrice dénonce ce phénomène sociétal. Le vingt-et-unième siècle déficient cultive le manque de profondeur, l’absence d’amour et d’attention aux autres    : « A bien y réfléchir, l’événement qui avait disloqué notre quatuor familial n’avait été qu’un aboutissement normal, le syndrome généralisé d’une société frénétique. L’image que nous en renvoyaient nos parents, avalés au quotidien par leur travail, était celle d’un vingt-et-unième siècle académique et destructeur, superficiel, accablé par les leurres de perversions technologiques ».  Ce maelstrom et  cet égoïsme  favorables à la réussite professionnelle au détriment du bien être des humains conduisent les couples au divorce.  Les parents d’Ester et de Lilie se séparent en effet, entre autres,  à cause de cette vie effervescente.

   Les fillettes sont alors envoyées à la campagne, lieu de célébration de la vie et de la nature,   à « Arguel, petit village situé dans le Doubs, sur les contreforts de Besançon »,  contrée  opposée en tous points à Paris : « Tandis qu’à Paris les années tournaient sur l’axe d’une seule et même saison, à Arguel nous avions appris l’importance du ciel et de la météo. Tout fonctionnait ici à vitesse normale. Les journées s’écoulaient sans métro ni horloge atomique, au rythme  respecté des vingt-quatre heures réglementaires ». Dans ce  lieu paisible et beau,  Alice, la grand-mère maternelle aimante et douce,  confectionne de délicieuses  confitures   de fraises, de rhubarbe, de cassis odorants cueillis dans le verger,  des conserves de légumes succulents récoltés dans le potager. Mais, malgré la présence chaleureuse de l’aÏeule, les deux enfants, séparées de  leur père depuis de longs mois souffrent  de ce qu’Ester qualifie de « marasme ». Le lexique hyperbolique traduit l’intense mal être vécu par les  fillettes : « (…) ce marathon de souffrance qu’ils (les parents) nous faisaient courir, l’une  et l’autre …», « la déferlante qui nous était tombée dessus onze mois plus tôt », « Nous n’étions dans le fond que deux petites filles réclamant notre part légitime de bonheur ». La jeune Lilie, aimée d’un amour inconditionnel par sa sœur aînée,  ne supporte plus cette intolérable séparation : « Ma petite sœur, oiseau blessé, était restée sous les décombres de la séparation. Et ça, je ne le supportais pas ».  Comme  « seul son bonheur avait de l’importance à (s)es yeux »,  Ester décide  de partir avec elle retrouver vers l’Océan, à Moulleau,  leur père, afin de le persuader de se séparer de la « pétasse » qui leur a volé leur géniteur et de l’inciter à regagner le foyer familial. Durant cette fugue, les fillettes  rencontrent des  êtres simples extraordinaires, déconcertants, hors du commun, des « providences » qui les aident, leur offrent des moments  chaleureux pleins de rêves modestes,  mais magiques et féériques à leurs yeux d’enfants. Grâce à des personnages tout à la fois réalistes, pittoresques, originaux, étranges, Ester et Lilie  vivent trois jours d’aventure,  (« Notre expédition prenait un vrai goût d’aventure »), de liberté (« Nous avions le sentiment d’être libres »), de bonheur, d’abord avec Simone, une femme sous tutelle comme le laisse deviner l’information implicite suggérée par la remarque de la narratrice : « Comme Saturnin nous a dit se trouver sous tutelle, (Lilie et moi ignorions ce que signifiait ce mot, mais Simone avait l’air de savoir) ».  Simone, adulte encore enfant, déplace les frontières des normes. Elle ne respecte ni les contraintes ni les règles sociales, conduit sans permis ni assurance, vole la nourriture, agissant selon ses désirs comme si son comportement était légitime. Ensuite, Simone et les fillettes croisent sur leur chemin, Cornelius, le magicien.  Ce prestidigitateur pittoresque les embarque dans le monde onirique et  scintillant du spectacle. Puis, ils rencontrent Saturnin Voltan, un ancien horloger qui procède à des manipulations techniques sur  les pendules pour leur faire remonter le temps.  Le vieil homme, tout aussi déraisonnable que Simone, avec la complicité du quatuor,   s’évade de sa maison de retraite, nommée par antiphrase le « Doux Repos ». La description de cet hospice (Il « ressemble à l’enfer, en plus chaud, en plus étouffant. Un vrai purgatoire au bout d ‘une vie, dans lequel jamais il ne recevait aucune visite ») est un  émouvant clin d’œil de l’écrivain à son bel ouvrage, Fernand, un arc-en-ciel sous la lune. Comme dans ce roman, les « fugitifs »  connaissent  pendant quelques heures le bonheur,  la liberté exaltante, la réalisation de leurs souhaits avant de se heurter à nouveau à la cruelle réalité.

    Dans Lilie-Miracle, Martial Victorain propose  la vision pure,  sincère,  naïve  de l’enfance,  entraînant le lecteur dans un univers parfois étrange, sans toutefois être inquiétant,   plein de fraîcheur, où tout devient possible.   Les rêves se transforment en réalité. La magie de l’enfance émerveillée transfigure le moindre détail du réel. L’imagination  enfantine innocente nourrie de poésie renouvelle la vision banale des êtres et des choses montrant ce que les adultes englués dans le fonctionnel ne perçoivent pas : « Dans la lumière de lait les fils d’une toile d’araignée, tendus entre deux brindilles d’églantier, brillaient comme un collier de diamants dans la rosée matinale. – C’est un collier de fée (…) ». Les enfants font rayonner  d’une clarté chatoyante révélatrice l’environnement quotidien banal. Cette capacité à capter la beauté du réel estompe le déchirement qu’ils ressentent devant les « morceaux de la famille-porcelaine » qu’ils pensent avoir brisée lorsque leurs parents se séparent. Martial Victorain  montre,  sans sombrer dans le pathos et souvent avec un humour tendre,  des jeux de mots plaisants, la détresse infinie  de ces enfants.  Il utilise le détour métaphorique pour traduire leur douleur : « Vous êtes sous un ciel griffé d’orage ». La griffure, l’orage concrétisent la déchirure intérieure fulgurante de ces petits  êtres partagés entre leur père et leur mère, se croyant de surcroît responsables de l’éclatement familial : « (…) vous vous mettez à imaginer que vous êtes seule responsable du drame qui se joue ». Ester et Lilie fuguent pour être entendues et écoutées par les adultes.  Elles revendiquent le droit au respect et à la considération de tous les êtres dits inférieurs : « Le droit pour tous les enfants de ne plus être considérés comme des êtres socialement inférieurs. Le droit au rêve permanent. Le respect pour les animaux, les arbres, les rivières et les fleurs, pour tout ce qui est, tout ce qui respire, tout ce qui vit ». Au détour de chaque page, avec une écriture poétique (« Mais le grand miracle de la vie se cueille dans le seul mystère des aurores, dans chaque grain de lumière  qui tombe sur le fond capricieux de nos rivières »), le narrateur dit tout son amour de la vie, de la nature, des animaux, sa tendresse  pour les êtres fragiles comme les enfants, les gens hors normes, les personnes âgées. Il guide le lecteur sur le chemin du rêve malgré toutes les déconvenues de l’existence.

    Etre adulte conduit nombre de personnes à avoir peur du bonheur, à privilégier le superflu, à être trop  sérieuses,  trop obéissantes,  à courir après le temps sans savourer la beauté de la vie, de l’instant présent, de tous les petits « concentrés de bonheur ». Un écrivain,  (comme Ester lorsqu’elle racontait des petites fables  à sa jeune sœur), souvent,  n’aime pas « les fins d’histoire » parce que, comme dans la  vie, tout  se termine inéluctablement. Mais il a la possibilité d’apprendre à son lectorat  à aller à l’essentiel et à rêver. « C’est par (…) le mensonge (que les magiciens comme les écrivains) nous emmènent avec eux, toujours plus loin. C’est par leurs mots déviés que nous nous perdons dans les fourrés, sur les fourrés sublimés et inconscients de nos rêves ». L’invention possède un fabuleux pouvoir réconfortant et séducteur esthétique, social, moral, psychanalytique. Lillie-Miracle  de Martial Victorain est un livre d’une immense profondeur psychologique pour ceux qui sauront le lire … avec l’intelligence du cœur.

 

Du même auteur :

Fernand, un arc-en-ciel sous la lune.
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2015/05/...

L’Homme en équilibre.
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2016/01/...

17:54 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (3)

01 octobre 2017

La première fois que j'ai été deux.

 

La première fois que j’ai été deux.
Archibald Ploom
Editions Veermer & Esperanza (2017)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image la première fois.jpg La première fois que j’ai été deux d’Archibald Ploom est une autobiographie fictive, proche du journal intime, (« La rédaction quotidienne de mon journal a (…) posé l’écriture au cœur même de mon existence ») narrant une douzaine de jours  de la vie de Karen avec des allers retours sur son passé proche et lointain.  

    Karen, une jeune fille de dix sept ans,  réside  dans un ancien presbytère de la banlieue parisienne avec sa mère, une bibliothécaire  pessimiste, dépressive même, qui « a fait la conne à vingt ans (et) n’a jamais cessé depuis de régler l’addition ». Elle a élevé son enfant sans compagnon, abandonnée par le père, un  poète, bel homme qui ne savait pas résister aux charmes féminins.  En compagnie d’un unique parent, l’adolescente, entrée très vite dans le monde des adultes, est  différente de ses camarades de lycée. Eprise de  musique, de danse, de lecture, d’écriture,  elle n’apprécie pas les loisirs des jeunes de son âge. Ces divertissements superficiels, étourdissants, abrutissants  plongent  la jeunesse dans une espèce de délire régressif : « Le pire était que je ne m’étais même pas amusée. Mon esprit sérieux m’empêche certainement de prendre du bon temps dans un endroit surchauffé, embrumé, entouré d’inconnus qui gigotent bêtement dans un espace confiné de quelques centimètres carrés par personne, dans un environnement sonore qui vous abrutit les tympans au point que,  même en hurlant vous n’êtes pas sûrs d’être entendus, et où les toilettes puent le vomi ». Littéraire pur sucre, excellente élève de Terminale, cette adolescente pince-sans rire est  pourvue d’une vision pertinente et aiguë de la vie dont elle cherche à trouver un sens.  Dotée d’une conscience politico-sociale solide, sa réflexion est nourrie de littérature et  de philosophie.  Observatrice, raisonnable, Karen porte un regard lucide, pénétrant  et critique sur  la société, ses défauts, ses tares. Elle cerne avec perspicacité son environnement.  Elle analyse le rôle nécessaire de l’amour familial dans une société où sévissent les divorces, les ruptures : « J’avais d’ailleurs remarqué que la plupart des voyous qui fréquentaient le collège et fichaient un bazar de tous les diables en classe n’avaient jamais connu leurs grands-parents. Pas besoin d’être un  grand sociologue pour faire le diagnostic de l’abyssal déficit d’amour et de tendresse qui béait au cœur même de leur existence ». Elle explique la nécessité de l’unité européenne, facteur de paix entre les humains. L’histoire n’est pas qu’un récit lointain enseigné par les manuels scolaires.  « (…) Son ciment e (st) mêlé du sang des hommes et parfois de celui de gamins à peine sortis des jupes de leur mère ». Tricotant le passé et le présent, nous emmenant dans l’Allemagne et  la Pologne de la guerre, elle montre que l’on doit se souvenir du passé afin de ne pas recommencer les mêmes erreurs. Elle dénonce la bêtise humaine, la guerre, la violence, (« Ben Laden a remplacé les B52 bombardant le Vietnam »), la pollution (« la couche d’ozone est devenue aussi fine que du papier à cigarette »),  la course à la consommation,  l’intégrisme religieux ( « Certains chrétiens n’ont rien à envier aux staliniens d’autrefois avec en plus un chapelet de bons sentiments autour du cou »), dépeint le désarroi des professeurs qui s’aperçoivent « à quarante-cinq ans qu’il (s) n’(ont) plus la vocation ».  Karen décrit les problèmes de société présents et passés inquiétants et parfois terribles sans jamais  sombrer dans le pathos. Son humour (« Reste que j’ai intérêt à me grouiller parce que les vrais lecteurs vont bientôt devenir aussi rares qu’un chien en liberté dans un marché chinois ») et son ironie le brisent toujours.

    Karen, malgré ses études, ses loisirs, ses amis,  s’ennuie. De surcroît, elle n’a pas encore rencontré l’amour. Elle considère les garçons de son âge « cornichons »,  dépourvus de maturité, seulement mus par leurs hormones. Elle explique avec humour que « ce sont des types qui adorent montrer leurs caleçons et qui portent des pantalons avec un entrejambe à la hauteur du genou de sorte que s’ils se mettent à courir, le pantalon ils l’ont sur les chevilles ».   Elle échappe  à la langueur et aux  problèmes engendrés par la réalité grâce à la lecture, à l’écriture et à  l’humour. Selon elle, la vie est une comédie.  « Comédie est d’ailleurs un mot commode qui donne l’avantage à ceux qui ont assez d’humour pour ne pas se laisser prendre au petit jeu du destin ». Elle possède une certaine confiance dans le futur alors que  sa meilleure amie,  Mélanie, débordante d’énergie bien que dépourvue d’illusions, ne possède pas la même vision de l’existence. Jugeant que leur avenir de jeunes de banlieue est déjà joué,  mais  animée par un impérieux appétit de vivre, elle mène une vie superficielle  et est en constante recherche de nouvelles conquêtes amoureuses. Malgré leurs opinions divergentes, les deux jeunes filles entretiennent une amitié solide et complice.

    L’arrivée d’un jeune anglais, Tom,  dans la classe de terminale va  éveiller la curiosité de Karen puis bouleverser sa vie. Tom est différent des autres garçons à tous points de vue. « Beau ténébreux », bien éduqué, il porte un parka « agrémenté de badges », « une blaser bleu marine avec un écusson qui n’avait rien de discret »  et une cravate !   Il possède aussi un Lambretta, « un scooter d’une autre époque » qui appelle l’attention de tous les lycéens. Et surtout, c’est un musicien doté d’un grand charisme. Pour l’aider à réviser ses épreuves de français,  à la demande de la proviseure de l’Etablissement dans lequel elle est scolarisée, Karen accompagne  Tom en Angleterre chez les grands parents de ce dernier pendant les vacances de la Toussaint. L’Angleterre s’empare alors de l’adolescente. Elle  succombe  totalement à son charme, (« je me suis sentie – aussi étrange que cela puisse paraître – britannique et plus encore londonienne »),   à celui du jeune guitariste  « qui a un groupe (musical) à Londres », de ses grands parents, deux personnes âgées adorables, cultivées, aimantes, toujours éprises l’une de l’autre comme au premier jour. Dans cet ailleurs, Karen découvre  les premiers émois de l’amour. Emportée dans cet univers magique, extraordinaire des sentiments,  elle se métamorphose, devient autre. Cette jeune fille différente comme elle le souligne avec malice (« Ma présence au cœur de ce tableau anglais paraissait aussi anachronique que celle d’une otarie sur une photo canine d’un calendrier des postes »)  s’intègre au groupe d’amis de Tom. Elle pénètre son milieu, s’amuse avec ses copains : « j’ai ressenti pour la première fois de ma vie la délicieuse sensation de faire partie d’une bande ».  Ses angoisses s’envolent. Ses barrières intérieures volent progressivement en éclat. Elle est heureuse. La première fois que j’ai été deux est une sublime  et touchante histoire d’amour où la narratrice transcrit  ses réflexions, ses états d’âme, ses impressions.  Elle les donne à vivre avec émotion, tendresse et humour. Elle concrétise  aussi la prise de conscience douloureuse de la fuite du temps quand arrive la fin des vacances impliquant sa séparation d’avec Tom qui a décidé de rester à Londres. Karen narre non seulement sa découverte de l’amour mais aussi à la fin de l’ouvrage de la mort, deux réalités constitutives de la Vie.  La première fois que j’ai été deux  par ses  diverses réflexions sur la société et l’existence n’est pas seulement un roman d’amour, il  devient vite  une véritable leçon de vie.

    Ce roman d’une immense richesse d’Archibald Ploom possède une écriture originale mêlant langage juvénile et langage recherché. Les clins d’oeil littéraires explicites ou implicites (« Ce moment de cristallisation amoureuse » (Stendhal), « J’aurais voulu que le temps suspende son vol »  (paraphrase d’un vers du poète romantique Lamartine : « O, temps ! suspens ton vol »),  musicaux abondent. Des coups de griffe éraflent la musique contemporaine française : « La France est un pays où l’on dégoûte les gens de la musique ». Au contraire, la musique et les chansons anglaises sont célébrées. Les paroles du groupe The Kings, de Paul McCartney,  de U2… rythment le récit. Paul Weller s’invite  même au concert de Tom et chante avec lui.  Les références à la musique en général  et à des groupes musicaux  comme  Quadrophonia donnent tout un tempo au texte. L’ouvrage d’Archibald Ploom  propose une nouvelle esthétique littéraire et emporte son lectorat, en faisant battre son cœur,  dans le maelstrom fascinant de la musique, de l’amour pur  et de la jeunesse. De l’individuel, ce roman  doté d’une grande profondeur psychologique, accède à l’universel.

09:16 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

15 septembre 2017

Les déchirures d'Anna

Les déchirures d’Anna
Pierre Kériec
Les découvertes de la Luciole (2010)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Image Anna.jpgLe roman Les déchirures d’Anna de Pierre Kériec possède une forme et un style  originaux. Doté d’une écriture mimant les parlers quotidiens, il raconte les événements comme une représentation, le genre narratif simulant en effet le genre dramatique. L’écriture et  les personnages,  au premier abord simples et transparents, deviennent vite déconcertants déplaçant les attentes du lecteur et acquérant tout une profondeur et une  considérable richesse, véhiculant des réflexions sur la psychologie humaine et sur la société avec humour et tendresse.

    L’histoire se déroule dans un huis-clos : un salon défraîchi (« Il regarde le coucou au-dessus de sa tête, les tapisseries à ramages, plus que fatiguées, le macramé, dans le coin, adoré des araignées, le lustre, sûrement guigné par un antiquaire, et les GLANEUSES, modèle de figement douloureux ») donnant  accès à des  portes  qui s’ouvrent sur des chambres,  une cuisine et sur  l’extérieur. Le point focal est Anna,  une sexagénaire, autour de laquelle gravitent son fils, Jojo qui n’a jamais quitté sa « manman », « accroché à (s)es jupes comme un morpion à son poil ! »  ainsi que le souligne avec un humour railleur sa sœur,  un nouvel arrivant Nanard, « un chômeur ramassé on ne sait où par Jojo », la fille, Zabeth,  le gendre doté du sobriquet  « Petit Beurre » car « il est toujours prêt à tremper son biscuit dans votre propre bol de café s’il estime pouvoir en tirer profit. Comme par ailleurs, il professe une haine farouche pour tout ce qui est arabe, juif et en fin de compte  différent de lui »,  il a  été affublé « de cette aimable appellation » parce qu’ « Un petit Beur, ce n’est pas fréquentable n’est-ce pas ? »,  la petite fille, Anne-Marie, Henri, un médecin,  vieil ami de la mère,   et une voisine intrusive et curieuse, Titine dite « Mêle tout ». Personnage de comédie, Titine, toujours aux aguets,  surgit chaque fois qu’un  détail nouveau intervient. Elle est celle qui sait  et veut tout savoir. Elle assiste en spectatrice aux événements se produisant chez sa voisine : « Titine sent qu’il va y avoir spectacle et s’installe confortablement sur le canapé ».

     Deux éléments vont perturber le bon fonctionnement du petit groupe. Tout d’abord,  Anne-Marie tombe sous le charme de la moto de Jean-Jacques, en réalité Rachid, « et ça se voit ».  Puis   Nanar  enclenche sans le vouloir un mécanisme qui perturbe profondément Anna (« Quelque chose a changé, a déraillé. Quoi ? A quel moment ? Comment revenir en arrière pour éliminer tous ces troubles qui la submergent ? Est-ce la digue dressée il y a quarante ans qui vient de crever ? ») puis les relations entre les  membres du clan. Le suspens naît : qui est Nanar pour Anna, qu’a vécu Anna  avant la naissance de ses enfants, pourquoi culpabilise-t-elle… ? Comme dans un polar, des indices,  sont semés au fil du texte, des certitudes d’Anna suggérées. Mais ces indices sont trompeurs, ces certitudes  infondées.

    La narration en trois tableaux, « Un beau matin … », « Un lendemain qui déchante », « Les vérités se font jour »,  correspond chronologiquement au déroulement des faits sur deux journées. Le cadre et les personnages sont décrits brièvement avec précision et réalisme. Les dialogues, les actions,  quelques monologues intérieurs des personnages, comparables à des apartés  («  Voilà donc le secret de leurs relations ! Une rencontre de femmes très seules sous le signe du croissant ») révèlent les enjeux de l’histoire. Comme au théâtre, deux notions s’articulent : le secret et les ressorts visibles. L’écriture du roman de Pierre Kériec reproduit les procédés dramaturgiques - les dialogues semblent des tirades - , recèle des indices de théâtralité avec ses revirements de situation, les entrées et les sorties des personnages, leurs secrets, les déchirures d’Anna. La phrase de Jacques Guicharnaud convient dans ce roman à Pierre Kériec : « Tout dramaturge authentique a nécessairement une vision dramatique de l’homme et du monde, c'est-à-dire une vision ’déchirée’ ».

    L’ironie (« Titine (…) le nez baissé, s’inquiète d’une poussière sur son tablier, la bonne âme »), l’humour,  un style métaphorique (« Bien inspiré, Bernard devrait réclamer une coupe de champagne. Il n’a pas l’air d’y penser. Cependant il fournit la glace »),  le renouvellement des clichés (« de la langue de bois en acajou »), des références littéraires (Antigone) et historiques (« Il est venu, il a vu, il a vaincu »)  instaurent d’emblée une relation littéraire avec le lecteur. L’humour brise tout pathos et toute violence dans la critique sociale qui émaille le texte : la dénonciation du racisme,  du chômage, des emplois sous qualifiés (« c’est  bien grâce à moi qu’elle est vendeuse, maintenant (…) – Oui, avec sa licence d’histoire-géo »), d’une société hypocrite qui n’ose pas dire la réalité ouvertement : « Les mots font peur. Et quand ils font trop peur, on les change. Exorcisme à pas cher. Tensions sur le marché du travail, ça écorche moins la gueule que putain de chômage (…) ». Les personnages de l’ouvrage Les déchirures d’Anna, des gens ordinaires, avec leurs faiblesses, leurs défauts et leurs qualités,  évoluent devant les yeux du lecteur, vivent leur situation, la lui révèlent à travers  leurs discussions, leurs gestes, sans amertume ni militantisme.  Ils prouvent que lorsque  les contradictions de l’existence, de la société,  de la vie difficile et dure malmènent les êtres, l’humour est une  bienfaisante échappatoire.

 

 

08:29 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2)

09 septembre 2017

Les vents du destin

Les vents du Destin
Jean-Claude Montanier
Vérone Editions (2016)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Image vents.jpgAu XVIIIe siècle, les « pirates barbaresques » semaient la terreur dans l’imaginaire et aussi parfois dans le quotidien des marins et des habitants des zones côtières méditerranéennes. Proies faciles, les marins et les paysans cultivant les vignes et les oliviers dans les régions maritimes craignaient d’être capturés puis jetés en esclavage dans des contrées lointaines, pas ou peu connues et de ce fait fort effrayantes pour les Européens d’alors. Turcs et Maures d’Afrique de Nord ne formaient qu’une seule nation dans l’esprit du peuple donnant naissance à des légendes mêlant l’attraction et la répulsion.  Les vents du Destin de Jean-Claude Montanier plonge le lecteur dans ce monde d’alors, essentiellement dans  la vie du petit  peuple des côtes de Balagne et de Martigues. Les destins de deux familles et de leur descendance  se croisent : celle de Jacques-Marie et Silvia Franceschini, des Corses, et celle de Martin Chave. Jacques-Marie et son épouse sont  enlevés par un sombre et cruel pirate Ali Azaï. Après un long et pénible périple, comme Jacques-Marie sait lire et écrire et que Silvia  coud et brode adroitement, ils « échapp (ent) au pire » en étant  vendus ensemble au Dey de Tunis. Une fillette, Marthe, naît pendant ce séjour en terre lointaine. Sérieux, travailleur, doué, doté d’une grande capacité d’adaptation,  Jacques-Marie, véritable picaro,  est vite apprécié par son maître. Comme il déjoue un complot contre le Dey, « ( la)  reconnaissance (de ce dernier) (…) dépass ( e ) ce que Jacques-Marie et Silvia avaient espéré.  (… ) il leur accord ( e ) la liberté et les f(ait)  sujet du bey de Tunis ». Cependant le Prince  garde la petite Marthe auprès de lui. Après huit années en terre étrangère, les jeunes parents  embarquent sur un navire toscan afin de retrouver leur pays, (« L’appel du pays devenait trop fort »), le cœur brisé par l’absence de leur enfant. Beaucoup plus tard, alors qu’il a fait fortune, Jacques-Marie décide de partir récupérer sa fille qu’il ne peut abandonner « fusse dans une prison dorée ».

    Pendant ce temps, la famille Chave vit misérablement à Martigues. Louis, le fils rêve d’accéder au titre de  « capitaine de bateau », sa jeune sœur, Marie, souhaite devenir « une princesse du sud ». Embarqué tout jeune sur un bateau afin que sa famille ait une bouche de moins à nourrir, Louis connaît alors la rude vie de matelot avant de devenir un négociant prospère  Au cours d’un voyage, Marie, sa sœur,  fait la connaissance de Jacques-Marie qui imagine retrouver en elle sa fille. Grâce à  l’aide financière du père éploré, Marie est placée dans une institution religieuse « pour y recevoir une éducation digne des filles de la bourgeoisie de Cadix ». Après de multiples péripéties, des récits tricotant présent et passé,  croisant la vie des différentes familles, les deux jeunes femmes, Marthe et Marie,  aux prénoms symboliques,  se rencontrent, les vents du destin soufflant de façon positive ou négative selon la volonté des dieux et l’ironie du sort.

    Les vents du Destin plonge le lecteur en plein exotisme dans une réalité historique et géographique mais aussi mythique. Les champs lexicaux de la mer, le vocabulaire technique : « la grande vergue », « voile latine », « les focs », « le gouvernail », la référence aux pratiques frauduleuses qui gangrènent le commerce avec les colonies, les descriptions précises des lieux (« La maison ressemblait à un cube posé sur le sol, entouré d’un mur assez haut, fait pour prodiguer un peu d’ombre et protéger du vent dont les tourbillons violents charriaient le sable. On accédait à la demeure par un portillon de bois peint en bleu clair qui débouchait sur une allée bordée de quelques lauriers ») ancrent le lecteur dans le réel.  Ces descriptions réalistes situent bien  le cadre  des événements et disent le plaisir du narrateur à en montrer la beauté. L’action, le suspens, les nombreux personnages qui gravitent autour des protagonistes principaux,  la grâce et la distinction des jeunes héroïnes, les péripéties violentes, les épreuves, la douleur, la mort, l’amour font penser à la série romanesque historique Angélique d’Anne Golon écrite dans les années cinquante. Les récits de voyages,  les expéditions maritimes pleines de risques et d’incertitudes, la rencontre de mondes qui n’ont ni les mêmes valeurs ni les mêmes coutumes,  la beauté de certains lieux,  « les jardins  (…) s’étalaient au-delà des colonnes. Ce n’étaient qu’oliviers et orangers. Au milieu de chacun d’eux, une fontaine laissait couleur l’eau en tous sens pour former de très beaux bassins »), les clichés sur les Maures, les harems, les eunuques,  les rivalités féminines  ne peuvent que plaire et faire rêver les amateurs d’action et d’exotisme. Ces stéréotypes narratifs répondent à l’horizon d’attente  des lecteurs qui recherchent  le divertissement, l’évasion et l’oubli d’un quotidien laborieux.

09:34 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

08 septembre 2017

Ruth, sentiments et tourments

Ruth, Sentiments et tourments.        
Pierre Robert     
Vérone Editions (2016)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

  Image ruth.jpg  Ruth, Sentiments et tourments de Pierre Robert se déroule dans la bourgeoisie sud africaine aisée. Cet ouvrage qui tricote présent et passé navigue dans l’espace de l’inconscient et  de l’intimité. Il relève du récit introspectif psychologico-psychanalytique dans lequel se glissent progressivement de l’action et du suspens. Le lecteur suit les méandres des pensées, des émotions, des désirs, des fantasmes  (« () elle s’imaginait qu’Enzo l’avait prise sur le piano cette soirée-là, ou encore sur une machine à laver en plein essorage, ou enfin dans une rivière avec des fleurs »),  des joies et des souffrances, des rêves liés au passé proche  des deux personnages principaux blessés par la vie. Ruth, femme mariée séduisante,  belle,  intelligente, d’apparence forte, mais fragile intérieurement, a subi, enfant, un traumatisme d’origine sexuelle. Lors d’une consultation médicale, elle tombe sous le charme du bel Enzo, élevé tout petit par une Africaine qui s’est sacrifiée pour sauver sa famille en 1960  lors d’émeutes  au Congo belge contre les colons. Enzo,  médecin chaleureux, ouvert, à l’écoute de ses patients, est  profondément amoureux du continent immense et multiple qu’est l’Afrique.

     A la faveur de l’amour d’Enzo pour l’Afrique, de sa solidarité en faveur des clandestins, des immigrés (« Ce sont deux immigrés vivant en Afrique du Sud, dont mon père s’est plus ou moins occupé depuis leur arrivée à Cape Town », « «  (ce) sont des clandestins Congolais plus ou moins sans papiers (…) mon père les a même cachés dans la cabane de Cape Point (« ),  Pierre Robert emporte le lecteur dans la beauté des paysages contrastés de l’Afrique, allant des déserts arides et poussiéreux aux forêts luxuriantes,  endroits magiques, véritable éden : (« (…) ils découvrirent  avec stupeur une véritable oasis au milieu d’un désert de rocaille. Dans le fond d’une vaste vallée, un fleuve serpentait lentement à distance des  massifs montagneux. Une bande de verdure dense et touffue longeait son cours de part et d’autre, comme une ceinture végétale qui contrastait avec  le jaune et le beige du sol désertique des alentours. Des palmiers, des bambous et des baobabs serrés les uns contre les autres semblaient jaillir des eaux fécondes (….) ». Le narrateur joue avec les couleurs, la lumière, donnant à voir des paysages oniriques, verdoyants, des levers et des couchers de soleil  roses (« Les premières lueurs de l’aube teintaient la campagne d’une couleur rosée très pâle »).  Les décors  lumineux aux éclatantes couleurs  du Congo  («  (le) soleil fuyant qui disparaissait déjà derrière l’horizon en teintant le ciel d’un magnifique dégradé de pourpre ») entraînent le lecteur dans un univers de rêve. Il le guide  à la rencontre de peuplades pauvres, chaleureuses et accueillantes, peignant avec précision et réalisme les costumes, les coiffures, les coutumes des autochtones : « Une jeune femme portait la coiffure traditionnelle, le tissu roulé en travers du front ressemblait à une paire de cornes. Sur son visage, une poudre ocre rouge avait été appliquée selon la tradition, en signe de respect des coutumes. Une couverture rouge et noire protégeait ses épaules du soleil de l’après-midi ». Le quotidien de l’Afrique s’impose avec ses saveurs, ses parfums,  « ses volées de gamins »   entourant les visiteurs dans l’attente d’une menue friandise.

    Dans un ouvrage construit essentiellement sur les récits et les points de vue de Ruth et d’Enzo, où présent et passé se tissent suivant le fil des pensées et du ressenti des personnages, de leur relation amoureuse mouvementée et souvent imaginée,  le narrateur use constamment d’un vocabulaire psychanalytique renvoyant le lecteur à Jung, à Lacan (« Car s’aimer dans la crainte d’être découvert (…) rejoignait les propos de Jacques Lacan : ‘Aimer c’est promettre à l’autre ce que l’on n’a pas, et attendre de lui ce qu’il n’a pas non plus !’ »). Il introduit son lectorat dans l’intimité profonde, complexe, secrète, troublée et trouble  de l’être humain en racontant une histoire d’amour compliquée et impossible dont l’Afrique sert de toile de fond.

    Le roman Ruth, Sentiments et tourments n’est-il pas une mise en abyme du manuscrit rédigé par Enzo, déposé quelque temps avant sa mort chez son notaire ? En effet ce qu’il écrit dans sa lettre à Ruth datée quatre ans auparavant  résume le roman de Pierre Robert : « J’ai tenté de rendre vie à ton personnage en puisant dans mes souvenirs, j’ai essayé de transcrire tes sentiments, de traduire tes attentes, d’exprimer tes souffrances. ». L’ouvrage de Pierre Robert ne peut que séduire les amateurs de voyages, de psychologie et d’histoires d’amour.

09:20 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

07 septembre 2017

La Bénédiction des enfants.

La bénédiction des enfants       
Dominique Fontana    
Editions Les découvertes de la Luciole (2008)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image bénédiction.jpg Avec La bénédiction des enfants, Dominique Fontana offre au lecteur un recueil de nouvelles émouvant et rempli de sensibilité. Ses histoires brèves, pas toujours heureuses, racontent la vie et les actes  banals de personnages ordinaires, des citoyens dont personne ne parle généralement.

    L’exergue de chaque nouvelle de La bénédiction des enfants  empruntée à des poètes (« Vraiment c’est bête, ces églises de villages… », Rimbaud, « Et si je ne sais plus ce que j’ai vécu. C’est que tes yeux ne m’ont pas toujours vu », Paul Eluard) ou des écrivains (« Je suis un mensonge qui dit toujours la vérité », Jean Cocteau) évoque avec finesse et subtilité l’histoire donnée à lire. La citation de Rimbaud annonce la plongée dans l’ambiance sacrée, simple et trompeuse de la religion, celle d’Eluard, un univers disparu à jamais, la phrase de Cocteau, une imposture qui dura toute une année. Le fil conducteur de toutes ces nouvelles est l’enfance défunte. Des souvenirs lointains émergent de la mémoire du narrateur qui capte  des instants de vie, de menus événements quotidiens, des émotions, des sensations. Chaque nouvelle se fait l’écho de ces instants  apparemment insignifiants  mais cruciaux pour le personnage. La vision partielle ou partiale de l’enfant qu’est ou a été le narrateur donne à voir  les modes vestimentaires des femmes « d’il y a une trentaine d’années déjà, avec pantoufles fourrées même en été et blouses de nylon bariolées avec des poches pour les mouchoirs », l’habitat, les lectures pour la jeunesse comme  Sylvain et Sylvette,  l’éducation sévère des enfants,  leurs préoccupations, la façon de s’exprimer des années 1970. Ces extraits d’événements d’une époque révolue  glissent dans le romanesque accédant à l’universel où chacun peut se reconnaître. Les nouvelles au présent,  basculant du côté de la narration à la première personne, donnent vie, dynamisme, réalisme à l’histoire. Les arcanes de chaque moi se découvrent progressivement de façon ténue au fil des phrases pour se révéler totalement dans la chute. Des instants vécus avec les parents, les grands parents, la famille, les camarades de jeu surgis à la vue d’une personne ou d’un objet (« des souvenirs (…) de ceux qu’on avait enfouis, qu’on avait oubliés et qui surgissent soudain à la vue d’une boîte de camembert peinturlurée pour une fête des mères ou d’une carte de la Grande Motte (…) » introduisent le lecteur dans l’intimité éloignée et  émouvante des narrateurs. Souvent il aurait même mieux valu oublier ce passé.

Dans la première nouvelle qui donne son titre au recueil, le narrateur pointe sans concession une religion loin d’être source de générosité, de tolérance, de vérité. Les bigotes prient par routine, sans conviction ni mysticisme,  effaçant avec désinvolture leurs transgressions comme le souligne avec un  humour critique  implacable  le narrateur : « Comme hypnotisées par sa magnificence, les vieilles dames scandaient les prières en se balançant en chœur et oubliant bientôt leurs lâchetés de la semaine. Les pleutres devenaient des braves, les traîtres des modèles de franchise avec leurs voisines détestées et de fidélité envers leur cocu de mari ». La religion qui devrait favoriser la tolérance, le respect de la différence, l’amour du prochain  s’écarte outrageusement de cette bienveillante voie. Le prêtre, représentant de Dieu sur terre,  chasse violemment de l’église le jeudi saint,  Ouria, la fillette harki,  comme le constate avec une ironie mordante et interloquée le locuteur : « Alors le bon père si charitable s’approcha de nous à grandes enjambées. Je n’eus pas le temps de réagir, pétrifié que j’étais devant l’ange exterminateur qui s’arrêta à notre hauteur. Saisissant l’Infidèle, la Mauresque, la Sarrasine, il la jeta sans ménagement hors de la maison de Dieu (…) ».   Plusieurs années plus tard, un nouveau  prêtre mariera Ouria avec un jeune chrétien français, félicitant son prédécesseur de son ouverture d’esprit par ignorance des faits passés ou mensonge !
    Une simple et naïve  remarque peut blesser profondément un enfant, lui dévoiler une réalité différente de celle qu’il percevait. Le jeune narrateur de la nouvelle « Le petit fils » admirait ses vieux parents aimants,  tendres, beaucoup plus attentionnés que les parents de ses petits camarades. Il trouvait belles les rides de son affectueuse  maman : « elle ressemble à une petite fille un peu ridée. Je les aime ses ruisseaux de peau ». Il ne résistera pas à l’innocente remarque trop cruelle pour lui de son ami Lucas : « Mais si Max, t’en as une de mamie. Et même un papy aussi. Ils sont venus à la fête  de l’école nous voir danser l’année dernière ». Bouleversé, il ne se rendra pas à la fête de l’école l’année suivante.
     Un petit bouton de nacre, dans la nouvelle au titre éponyme, immerge le lectorat dans l’insoutenable cruauté du nazisme et l’inimaginable drame de la Shoah. Trouvée en creusant le jardin par un descendant de la famille, longtemps après la guerre,  subsiste cette  minuscule relique de nacre pleurée par Esther, une jolie fillette de douze ans, emportée en fumée  par de brutaux soldats. 
    L’amour de la lecture, des mots, de leur sens, de leur sonorité (« C’était un peu toujours les mêmes choses qui revenaient au travers des mêmes mots car  Ouria  en avait eu pour dire tout son chagrin d’être là.  Alors, elle peuplait de « l » et de « r » comme des sanglots ses phrases courtes et hachées, toutes au présent qui ondulaient et roucoulaient pour moi », de leur rythme ( « Le garnement ») emporte de nombreux enfants  des nouvelles  dans des échappées oniriques.  De la magie des mots naît tout un monde coloré stimulant l’imagination : « tandis que pépé lisait de sa voix si particulière, moi, sur ma chaise en face de lui, loin des images qui m’étaient désormais inaccessibles, j’ai tout vu. Le vieux moulin avec sa roue à aube gigantesque… Sylvette sur sa chaise, misérable, avec son fichu impeccable et ses sabots jaune vif (…) J’ai su alors que mon pépé était magicien ». En effet, les mots ne se contentent pas de transmettre un message, ils dévoilent le réel et toute sa beauté. Ils embarquent le lecteur vers un ailleurs chimérique loin des sentiers battus du quotidien.

    Neuf nouvelles émouvantes et belles dotées d’une écriture sobre et poétique sertie d’humour racontent aux lecteurs du XXIe siècle la France profonde d’il y a une cinquantaine d’années avec réalisme. Le style indirect libre, des expressions enfantines comme la comparaison  « belle comme une tartine de Nutella » plonge le lecteur dans les mentalités, les joies, les peines de petites gens dont seuls les plus anciens se souviennent. Outre leur intérêt littéraire, ces nouvelles constituent un témoignage sur les modes de vie et de penser d’un quotidien lointain, petite histoire, à l’écart de la grande,  dont ne témoignent  pas assez les historiens. L’existence des gens dits simples recèle de grandes richesses et procure parfois davantage d’émotions que  celle d’éminents héros.

09:00 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1)