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15 décembre 2012

Conférence à l'Hôtel de Ville de Lyon

 

Conférence sur l’Emir Abd El-Kader.  
Un homme, un destin, un message.

Hôtel de Ville de Lyon
14 décembre 2012
(avec  Georges Képénékian, adjoint au maire de Lyon, chargé de la culture, S.E. Idriss Jazaïry, ambassadeur, représentant permanent à la CD,   Ahmed  Bouyerdene, historien...)

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

  image emir.jpg  Le 14 décembre 2012 à 19 heures,  dans les somptueux salons de l’Hôtel de Ville de Lyon, s’est déroulée une conférence commémorant l’anniversaire du passage à Lyon,  le 12 décembre 1852, d’une des figures majeures du XIXe siècle, l’Emir Abd El-Kader. D’importantes personnalités lyonnaises, universitaires, le directeur de Radio Trait d’Union participaient à ce projet finalisé par le  père Christian Delorme et Rebay Mehentel.
    L’Emir Abd El-Kader, « éduqué aux Belles Lettres et au bel agir », homme des Lumières, personnage éminent et charismatique, promoteur du progrès, symbole du refus du colonialisme, a constamment œuvré pour le rapprochement entre l’Orient et l’Occident.
    A une époque où les replis identitaires se multiplient, l’Emir Abd El-Kader nous lance un message de tolérance, de respect de la différence, d’ouverture à l’Autre.

    « Ne demandez jamais quelle est l’origine d’un homme ; interrogez plutôt sa vie, son courage, ses qualités et vous saurez ce qu’il est. Si l’eau puisée dans une rivière est saine, agréable et douce, c’est qu’elle vient d’une source pure ». Emir Abd El-Kader.

14 décembre 2012

Toi, Ma soeur étrangère

 

Toi, Ma sœur étrangère.   
Algérie-France sans guerre et sans tabou     
Karima Berger   
Christine Ray    
Editions du Rocher, 2012

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Image soeur.jpgToi, Ma sœur étrangère, titre émouvant et sublime, concrétion de l’essence du texte  « écrit à deux voix »  par Karima Berger et Christine Ray, donne à voir, à travers le regard de deux fillettes puis de deux adultes, la vie quotidienne pendant la guerre d’Algérie et  l’Histoire de ce pays déchiré de 1954 à 1962,  qui connut  l’espoir de l’indépendance puis le désenchantement des années 80.  Karima née en Algérie, « arrivée en France à l’âge de vingt ans » et Christine « arrivée à trois ans en janvier 1955 en Algérie »,  deux femmes généreuses, ouvertes, intelligentes, conscientes, le cœur encore meurtri par  une guerre non dite, entourée d’un pesant silence, plongent dans un passé dans lequel elles se retrouvent.
    Elles s’interrogent, se répondent, évoquant  le temps révolu, leurs souvenirs,  leurs coutumes familiales. Toutes deux vivaient dans deux univers séparés, par la  richesse des uns, la  pauvreté des autres,  par une guerre indicible, « 
on ne dit pas la guerre », « Rien n’est dit de cette ségrégation »,   par l’indifférence, l’ignorance, le refus de l’Autre, un refus tellement fort,  que  les Algériens  intériorisaient la pensée coloniale. Le substantif « arabe » devenait tabou : « le mot Arabe était tellement connoté négativement que nous ne voulions pas nous nommer ainsi ». Les patronymes étaient niés : « Les Français allaient ‘nommer ‘ leurs sujets ». Un véritable processus de déshumanisation était organisé. On privait de nombreux autochtones de leur nom en  leur attribuant des initiales : « Enlever à l’autre son identité, quel crime déshumanisant ».  On nommait  toutes les femmes  par le générique « Fatma », « diminutif de Fatima », le  prénom beau et noble  de la fille du prophète, en le salissant : « (…) A chaque fois que l’on m’appelle Fatima (…)  c’est comme une écharde (…) c’est comme un vieux, un très antique stéréotype qui surgit dans une conversation tel un symptôme de la supériorité, un lapsus fréquent, pour moi qui me rappelle Fatma, la Fatma (l’autre façon qu’avaient les Français d’appeler leur femme de ménage. Par extension, c’était le nom pour dire le nom de toutes les femmes arabes »). De surcroît, les Algériens étaient orphelins de leur langue. Supprimer la langue d’origine, c’est vider l’inconscient culturel. Mais Karima ne refusait pas la langue castratrice, au contraire elle l’aimait et la savourait, malgré la culpabilité et la douleur de cette déchirure linguistique : « D’où me vient la langue française ? La question me ravit et me tourmente à la fois tant elle a été le pivot de mon questionnement sur l’écriture, le goût des mots, la joie de la sonorité étrangère, l’écart coupable, souvent douloureux, qu’elle a constitué avec la langue arabe, absente et pourtant rivale. »       La langue française l’initiait à cet autre qui avait tenté de lui voler son identité, de la déposséder de son être.  
    Le jeu esthétique de l’écriture devient exercice de sa liberté. L’écriture désamorce la souffrance, l’incompréhension.
Toi, Ma sœur étrangère est une  réconciliation avec le  passé. Après la tragédie de la guerre, il est une retombée apaisante, une signature de l’achèvement définitif de cette  guerre tue, il en est  son exorcisme. L’écriture conjure la déchéance de la guerre fratricide et réunit les deux sœurs : Karima et Christine, l’Algérie et la France.
    Ces deux sœurs autrefois séparées, qui  ont évolué  dans un univers fait d’incompréhension, montrent que, malgré tout, la  complicité,  l’amitié, la solidarité  existaient et existent toujours  grâce à des femmes et  hommes  généreux, ouverts, respectueux de la différence, comme « Mouloud Feraoun, instituteur, qui fut jusqu’à sa mort violente un militant de l’égalité et de l’instruction », Isabelle Eberhrdt, Pierre Claverie, « un prêtre dominicain », « Christian de Chergé » qui vivait l’œcuménisme au quotidien : « il jeûn(ait)  pendant le ramadan, enlèv(ait)  ses sandales au seuil de la chapelle »,  les moines de Tibhrine, « Léon-Etienne Duval, archevêque d’Alger (…) devenu cardinal en 1965, l’année où l’Algérie lui offrait avec reconnaissance la nationalité algérienne »« L’Emir Abd el-Kader,(…) homme des Lumières (…) combattant de la première heure de l’Algérie libre certes, puis homme d’Etat mais aussi un des plus grands mystiques de tous les temps » qui protégea les chrétiens à DamasToi, Ma sœur étrangère  est un véritable hymne d’amour,  de tolérance  et d’espoir : « Peu à peu le visage du prieur m’apparaît plus clairement, un visage inquiet et rayonnant à la fois, un mystique brûlant d’amour pour les musulmans qui l’entourent. Un homme habité par ‘une lancinante curiosité’ et une invincible espérance, celle de voir un jour chrétiens et musulmans unis, dans un avenir qui appartient à Dieu ». Ce livre, véritable bain de sensibilité religieuse,  révèle les liens mystiques existant entre les êtres. Il rejette toute stigmatisation, prouve que le véritable islam n’est ni  une idéologie ni  « une prison d’interdits intégristes ».

    Karima Berger  et Christine Ray, citoyennes du monde (Je suis Romaine et méditerranéenne, Grecque, Egyptienne et Phénicienne »),  historiennes des mentalités y  entrant sans perdre le recul, sont aussi et surtout des écrivaines et  des poètes. Elles disent avec une écriture imagée et aérienne  aux nombreuses métaphores, comparaisons, oxymores (« je suis la tempête et la brise, le bateau et la passagère, le silence bruit à mes oreilles ») leur éblouissement devant la beauté de l’Algérie, univers de couleurs,  de parfums,  de saveurs. Les sensations envahissent le texte  frémissant  d’amour pour ce pays : « ce pays ‘d’emprunt’, ton pays, je l’aime comme on aime le soleil et le ciel d’azur, les cyclamens de la forêt de Baïnem, les craquelures de la terre brune… ». A la faveur de la magnificence des  images, l’écriture se fait l’égale du pinceau du peintre apte à faire jaillir la toile parfaite.

    Dans un monde de plus en plus intolérant et violent, Toi, Ma sœur étrangère est un baume scintillant et apaisant dont on ne peut que partager l’espoir : « dans le grand tohu-bohu mondial, (le) métissage va bien finir par se réaliser (…) en dépit des extrémismes et des fanatismes de tous bords ».

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30 novembre 2012

39-45. Témoignages, Rhône, Ain, Jura et région

 

 

39-45. Témoignages, Rhône, Ain, Jura et région.        
Le Progrès        
(Novembre 2012)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

    couv-Une-Progres_m.jpgIl est important d’appeler l’attention des lecteurs du  Progrès   sur la parution à une date  symbolique, en  novembre 2012, du  hors-série 39-45.
    
En effet, le 12 novembre 1942, le journal, qui résistait au mensonge imposé depuis le début de la guerre, refuse de publier un communiqué dicté par le gouvernement de Vichy. « La Direction décide de saborder le journal ». « La Milice s’empare alors des bureaux (…) et essaie de lancer un Progrès nouvelle formule. Aucun journaliste ne mord à l’hameçon ». Le Progrès  rejette  la collaboration, la propagande vichyssoise et nazie. Plus éloquent par son silence que par ses écrits dans cette période où la langue de Vichy est caractérisée par la confusion idéologique et la perversion des valeurs,  Le Progrès  s’oppose à la corruption des esprits. Son sabordage  est un cri silencieux lancé dans une France qui perdait sa liberté politique, morale, intellectuelle. 
    Par devoir de fidélité et de mémoire, le hors-série 39-45 raconte par ordre chronologique les événements de cette sombre époque : la déclaration de guerre, l’exode, la zone libre et la zone occupée… puis la libération… Il réunit des personnes  très diverses, survivantes,  témoins et/ou actrices  de la Seconde Guerre Mondiale et  propose  leurs  témoignages personnels et émouvants donné dans un style simple, dépourvu d’emphase, mais pas forcément d’humour. René Morel encore taquin explique  que « Dès qu’il y avait une alerte, l’institutrice nous mettait en rang (…)  Mais vu qu’elle n’avait pas de bonnes oreilles, certains s’amusaient à imiter le bruit de la sirène pour pourvoir sécher les cours de mathématiques ».  Le hors-série du Progrès met en scène des enfants privés de leur enfance : « Jacky igolen se décrit comme un enfant dans la guerre, un ‘enfant traqué’, et il parle de cette ‘enfance qu’il n’a jamais eue’ ». Cette revue  donne à voir  des adolescents, de jeunes adultes plongés dans l’horreur de la guerre et de l’occupation, des restrictions, du froid, de la faim, de la peur,  de l’humiliation (« lorsque Janine Hanau a dû porter l’étoile jaune, elle « a (…) pleuré et (s’est) sentie marquée comme une bête »).  Mais aussi 39-45 souligne   l’enthousiasme de la solidarité, de la fraternité, de la lutte, de la résistance  naturelle aux yeux de  ces héros qui ignoraient l’être. Il révèle le courage de femmes comme Léa, maquisarde, agent de liaison ou de  Germaine Bernardi infirmière des maquisards.       
    39-45  donne la parole à deux cent  témoins et réactive des événements historiques oubliés ou même inconnus du grand public par des témoignages ressurgis du passé, restituant, dans toute sa force émotionnelle, l’époque révolue d’hommes et de femmes, souvent simples mais pleins de courage qui minimisent leurs actes héroïques. Permettre  à des êtres valeureux, qui ont lutté de façon souterraine, loin du sensationnel,   d’échapper ainsi à l’anonymat est une façon de les reconnaître et de  les récompenser. Le Progrès fait en sorte que le souvenir de ceux qui sont morts et qui ont souffert ne disparaissent pas. Comme l’expliquent René Lanfranc, résistant dès 1943, « Il faut qu’on sache tout ce qui s’est passé à cette époque. Ce ne sont que des parenthèses, mais c’est important »,   Micheline Guyon : « Les gens ne doivent pas oublier ce qui s’est passé » ou Andrée Aime : « ne pas témoigner serait trahir ».  Le traumatisme de cette guerre est ancré en eux à jamais : Aimée Meyer, « chaque fois qu’elle (…) parle fait des cauchemars ». Ce passé, intensément présent dans leur mémoire et dans leur chair, ressurgit constamment : « Du haut de ses 90 ans,  (Claudius Linossier) raconte comme si c’était hier ».Tous ces hommes et ces femmes témoignent aussi pour les jeunes générations : « Vous ne pouvez pas savoir  le bonheur que vous avez » lance Henri Malissier aux adolescents  du XXIe siècle.    
     Ce reportage sérieux plein de force et d’intensité, aux nombreux documents iconographiques,  présenté dans un magnifique ouvrage au papier glacé esthétique et doux au toucher, montre que l’homme est capable du pire,  torturer, s’enrichir à la faveur de la guerre, mais aussi et surtout du meilleur. Ces résistants simples ou célèbres qui n’ont pas parlé sous la torture sont une réaffirmation de l’Humain.  La petite histoire révèle, dans cet ouvrage, l’Histoire.                                                                                                                                                                                                                                       

 

24 novembre 2012

Qu'est-ce que l'amour ?

 

Qu’est-ce que l’amour ?    
Christian Perroud.

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    bougie.jpgEn décembre 2009, Christian Perroud  s’est envolé vers une contrée dont on ne revient jamais. Son opuscule Qu’est-ce que l’amour ?  est  donc resté solitaire, caché au fond d’un tiroir, inconnu. Pourtant il mérite l’admiration de lecteurs.       
    Dans Qu’est-ce que l’amour ?  Christian Perroud tente de donner une  définition de l’amour, mot magique et mystérieux : « l’amour, inviolable sanctuaire, un mystère ». Il a mûrement réfléchi à ce thème dont « on n(e) sait rien », « comme Dieu, comme la beauté, comme la vérité, comme la musique »  en s’appuyant sur ce qui a déjà été pensé et écrit. De nombreuses idées philosophiques, sociologiques, poétiques affleurent explicitement et implicitement dans son texte sollicitant doublement l’attention et la réflexion du lecteur.  Ce texte à la structure originale,   fragmenté en courts paragraphes mêle argumentation, récit et discours poétiques. Tricotant habilement ces différents types de textes dans une espèce de long poème en prose, Christian Perroud  essaie d’expliquer en quoi consiste l’amour. Le « moi » exprime ses émotions, ses sentiments, ses pensées au style direct, s’adressant au lecteur ou à la femme aimée : « Tu souris au vent d’ouest. Tes lèvres que nul n’a jamais caressées s’ouvrent comme les fleurs enfin regardées », puis il élargit la perspective en appliquant sa définition à l’ensemble des humains. Chez lui, comme chez Platon, l’amour tend vers la Beauté concrétisée par l’esthétique de son écriture, des citations et des documents iconographiques qui sertissent son texte donnant à voir cet amour et cette beauté aux multiples facettes.       
    Bien que conscient des aléas et des difficultés de l’amour, « Il y a des cailloux sur le chemin. Leur marche n’est-elle pas une succession de chutes évitées, l’essentiel sans cesse menacé par l’insignifiant et l’habitude ; il y a la tiédeur qui est vieillissement de l’amour », sa vision est  souvent idéale et idéalisée. Chez lui, l’amour est un état intermédiaire entre l’humain et le divin, la sublimation d’un absolu : « L’amour, l’invention d’une culture, ou une parcelle de divinité ! ». La virgule incongrue après la conjonction de coordination « ou » met en valeur la facette divine de l’amour. L’amour permet l’accès au sacré : «  alors le couple connaît dès ici-bas le sacré ». Le champ lexical religieux, les connotations mystiques confèrent  à son argumentation une certaine solennité et tout un lyrisme  nous emportant vers l’infini (« Merci de m’emmener vers les cieux »). La femme permet à l’homme d’échapper aux pesanteurs du réel : « Ma parfait, tu es mon alouette, cet oiseau qui à lui seul aspire l’homme vers le ciel étoilé ». De nombreuses métaphores et comparaisons cosmiques  (« L’amour (…) dessine l’aquarelle du vent ») transforment la femme et l’amour en paysage, en fleurs : « L’ouragan s’arrête au porche des jambes. Tu souris au vent d’ouest (…) » Le désir (« le glaïeul éclatant du désir »), la sensualité, le plaisir sont dits avec pudeur et délicatesse,  par le détour de l’hyperbole, de l’union des sensations visuelles, olfactives, tactiles : « l’un contre l’autre jusque là inconnus deviennent des brasiers, une extase les terrasse », « Etrange fête sous la cendre au parfum de pivoine. ». Pour le narrateur, un instant d’amour acquiert l’intensité de l’éternité et permet d’accéder à l’immortalité, «Un instant aigu abolit toute mort »,  par sa fulgurance et par sa concrétisation en un enfant : « Cet amour s’immortalise dans l’enfant né de l’homme et de la femme ».     
    Chez Christian Perroud, l’amour est un refuge protecteur, il introduit dans un univers de joie et de magie : « Ils franchissent ensemble le mur du son, en chantant intérieurement à tue-tête ». C’est un amour fidèle, durable : « Ils ne sont pas les hommes et les femmes d’un moment ». Il se perpétue malgré les années qui passent  conservant le charme de l’amour naissant : « Ils se disent après tant d’années où je te contemple, c’est la première fois que je te vois, là où il n’y a ni avant ni après. » Don de soi, générosité, il donne un sens à la vie : « L’amour est ce sans quoi rien ne vaut » et permet de fuir la médiocrité du réel : « un lieu inviolé par la médiocrité »   .

    Christian Perroud propose, dans une société matérialiste où les valeurs tendent à disparaître, où la recherche du seul plaisir s’impose souvent,  une définition sublime de l’amour, véritable révélation.      

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17 novembre 2012

Une chatte pas comme les autres

 

Une chatte pas comme les autres       
Daniel Nesquens
Maria Titos (illustrations)
Editions Notari (2012)
(Pour enfants de 3 à 6 ans)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    image chatte.jpgC’est à travers les yeux et la sensibilité d’un jeune narrateur que nous voyons  évoluer Chandelle, une chatte différente des autres dans Une chatte pas comme les autres de Daniel Nesquens et Maria Titos. Dès que son maître  part au travail, la chatte aux « yeux brillants, (au) nez un peu aplati et (au) pelage (…) doux comme celui d’une peluche gagnée à la fête foraine » s’éclipse et, comme une saltimbanque  agile et expérimentée,   accomplit des prouesses (« Chandelle pourrait travailler dans un cirque. »),  sautant d’étage en étage avant de se réfugier dans l’appartement du petit narrateur, son ami et son complice.

    Cette histoire limpide, aux phrases simples,  nous introduit dans le monde merveilleux de l’enfance : un monde onirique et poétique où les cirques portent des noms magiques et cosmiques : « cirque du Soleil. Ou de la Lune. Ou de Jupiter », où les chats chaussent  des lunettes, sont affublés d’un chapeau et s’émerveillent des couleurs gaies des oiseaux. Tout en faisant un petit clin d’œil aux parents avec la référence aux légendes égyptiennes des sept vies du chat (« Il doit lui rester six de ses sept vies »),  elle leur lance aussi un message, en  témoignant du contact bénéfique de l’animal dans le développement affectif de l’enfant.

    Les dessins de Maria Titos au charme un peu rétro qui représentent le maître  à la moustache et à la coiffure semblables à celles de Maupassant, sur un grand bi des années 1870, l’avion Blériot, le coucou suisse en bois,  ajoutent du sens et du rêve  à l’histoire tout en nous plongeant dans un passé désuet et réconfortant. De même, les aplats composés  essentiellement de jaune, de bleu, de rouge et de vert évoquent un peu les affiches  de Toulouse-Lautrec.

    Une chatte pas comme les autres est un livre apaisant et tendre dont  les enfants pourront contempler les images blottis dans les bras chaleureux d’une grand-mère, bercés par le son de sa voix rythmant les phrases simples du texte adapté à leur imagination,  à leur compréhension et à leur affectivité.

Secrets d'anges

 

Secrets d’ange 
Michèle SébaL   
Trinômes Editions (2012)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    couverture secrets.jpgDans Secrets d’anges de Michèle Sébal, Céleste,  la narratrice au prénom aérien et angélique, fascinée par l’effroyable,  transforme la laideur et l’horrible en Beauté  faisant jouer allègrement ensemble Eros et Thanatos.

    Après le décès de son père, Céleste,  âgée de vingt six ans,  passionnée de taxidermie et de musique, dirige  le funérarium familial, Kêr Lucrèce, situé à Guérande, cité médiévale protégée de remparts, ville celte, terre des légendes, des sorciers et des druides bretons dont la jeune femme descend : « Moi, Céleste Mervel,  je suis la descendante d’une lignée de croque-morts, ovates, bardes et gens d’église qui tricotent la vie et la mort depuis le temps des druides ». Dans Secrets d’anges   le lecteur évolue donc dans la région « du triste sire  Gilles de Rais », personnage  satanique et maléfique. Enracinée dans le réel mais aussi dans les légendes, l’action crée le suspens, le fantastique et la fantaisie.

     Dépourvue de vie amoureuse  (« Et comme je n’en ai jamais fait un usage personnel »   ‘des attributs masculins’) et sociale (« Le plus souvent, les vivants m’indiffèrent et ne suscitent en moi aucune sorte d’émotion »), Céleste vit avec sa mère âgée, femme pimpante et déconcertante. La description de ses toilettes aux couleurs dysharmoniques fusionnant  avec originalité transforme cette femme en véritable objet d’art moderne, en « une palette colorée » : « Elle venait d’ajuster un petit chapeau vert sur sa tête, très joliment assorti à ses bas mauves et à son manteau fuschsia. Sortir ainsi vêtue, c’était déjà une aventure »,  « Ce soir, elle a opté pour un caleçon vert pomme sur lequel flotte une sorte de djellaba orangée brodée d’or. Au bout de la tresse qu’elle porte sur le côté droit dansent de minuscules boucles d’oreilles de Mickey. A ses pieds, des babouches dorées parachèvent son look oriental Disney ». Angela, ancienne « diva lyrique »,  éperonnée par son prénom, non seulement aime beaucoup les anges, mais mère très compréhensive,  elle  apporte soutien et tendresse à sa fille unique.

     Dans ses nombreux retours en arrière,  Secrets d’anges  raconte  la  vie de Céleste enfant,  au cœur du « cocon Lucrèce », entourée d’une mère et d’un père aimants, tendres, séraphiques. Mais au fur et à mesure de la lecture, ces anges aux nombreux secrets, se révèlent  diaboliques.  Secrets d’anges   exalte toutes les marginalités, l’amour lesbien abordé sans jugement de valeur, l’insensibilité de Céleste (« Moi, je ne pleure jamais. Sauf en ce qui concerne Maman, rien ne me touche, rien ne m’attriste, rien ! »), qui a toujours joué (« Mon père m’autorisait à jouer avec de très vieux crânes, pieds ou mains habilement conservés, et là, j’étais comblée »)  et vécu  dans un univers mortifère aux tissus et aux bois précieux, depuis son plus jeune âge : « j’adorais le satin des capitons, les volants en dentelle, l’odeur du chêne, du noyer, de l’acajou ou des bois exotiques. (…) Les cercueils exposés chez nous étaient somptueux ». Céleste éprouve ses premières émotions sensuelles au contact d’un homme sur le point de s’éteindre. Elle découvre en effet sa beauté, sa féminité, sa sexualité dans la mort du mâle : « C’est très doux. Chaud. (…) J’ai envie de l’explorer, le caresser, le goûter… J’en oublie presque que les minutes sont comptées. ». Elle ressent une intense  détente   en jouant  avec les attributs masculins transformés en instruments de musique, un « ballophone » doté de la capacité   « d’insuffler de l’énergie à ceux qui jouent et qui l’écoutent » et même de procurer du plaisir : « Il m’offrait sa musique, des sonorités à nulle autre pareilles, quelque chose de céleste qui s’insinuait dans toutes mes fibres. Ça m’a fait tout drôle, dans le ventre et dans la poitrine. Une sensation bizarre, inattendue, qui donne envie que ça dure longtemps, longtemps. ». La magie des  sons produits par les phallus  desséchés  est alors  un substitut du plaisir amoureux.

    Formée à « l’art de la thanatopraxie »,  Céleste non seulement reconstitue les corps et   leur donne  une sorte d’aspect immortel à  travers des gestes quasiment alchimiques, mais en même temps elle castre les hommes. Ce rituel  s’explique certainement par la désagréable mésaventure arrivée à la fillette  lors d’une sortie scolaire : « La Roche-Bernard, ou le souvenir horrible des gouttes que j’ai reçues en pleine figure, alors que j’avais pris un peu d’avance sur mon groupe et me trouvais en contrebas de la falaise. Au-dessus de moi, une poignée de petits imbéciles rigolards (…) en train de remonter (leur) short après m’avoir pissé dessus.» Dans le cadre de sa profession, elle se venge  inconsciemment de sa douleur passée en castrant les corps masculins. Cette écriture de la mutilation est une véritable mise en marche de l’inconscient. Céleste ne cache pas la mort, elle l’exhibe au contraire sans angoisse, elle ne cherche pas à la conjurer. La mort, chez elle,  est au principe même de la vie : le phallus, « c’est ce qui crée la vie ». Le ballophone est « une sorte d’Arche d’Alliance, un lien entre la vie et la mort, dédié au sauvetage de la vie à partir de la mort ». Et dans cet ouvrage original et déroutant au premier abord, la vie  l’emporte et triomphe : Céleste, enfin devenue adulte (« Fin de l’enfance ! »)  se libère, se désinhibe : « Je sens en moi comme des petits verrous qui silencieusement coulissent, libérant un je ne sais qui de … différent ». Elle  devient autre, le huis clos de Ker Lucrèce s’ouvre, l’espace éclate avec l’existence d’une ville sous la ville et le franchissement des remparts de Guérande donnant à l’essence du lieu toutes ses virtualités. Céleste découvre le désir et  l’amour. Elle s’ouvre à autrui.  Un enfant, symbole de la vie,  clôt l’ouvrage avec  sa joie  dans la Maison Lucrèce : « Il est le premier enfant à  être accueilli à la Maison Lucrèce – fleurs-couronnes-articles funéraires-musicothérapie-biberonnie -… Un sacré bazar qui me fait sourire tandis que je pose ma main sur la poitrine du bébé ». L’écriture pléthorique de la mort cachait la vie.

   Secrets d’anges n’a donc qu’une façade  mortifère. En réalité, ce roman explose de vie, de joie, d’humour, de rire. Ecrivain de la modernité,  Michèle Sébal manie avec virtuosité l’humour : « son  cerveau très érectile se met en bandaison, à l’unisson du reste », emploie volontiers  un vocabulaire argotique et familier.   Elle joue humoristiquement avec les mots,  les noms des personnages et leurs multiples connotations (« Verneux. Il m’apparaît comme un ver dans le fruit de mon entreprise »), use de l’aphérèse : « la ziq du ziziatique », renouvelle les clichés : « la dame me cherchait des asticots », « s’enfuir à tire suaire », s’amuse avec les sons : « Ils peuvent bien se farcir une crapette, battre leurs carpettes, faire des galipettes ».  Elle dit la beauté du réel « d’où qu’elle vienne » de façon poétique, « la toile d’araignée merveilleusement piquetée de perles d’eau ». L’eau devient bijou sur le tissu arachnéen fragile, aérien et léger. Le réel est arraché à sa matérialité   dans une énumération à la  Prévert : « j’ai mangé : trois moineaux, deux cerises, un rayon de lune, une gigue de raton laveur et au dessert, le mont Blanc… ». Michèle Sébal pratique la réécriture avec son ballophone cousin  de l’orgue à bouche de Huysmans  qui faisait  jouer la musique des saveurs ou du pianocktail de Boris Vian qui jouait de la musique et versait des boissons. Comme ces écrivains et poètes, Michèle Sébal rejette la banalité pour s’évader dans l’imaginaire. Son ouvrage offre une vision moderne et humoristique du  memento mori,  comme en peinture le fameux  Mickey de Jeff Koons. Secrets d’anges, apologue   sur  « la mort (qui) racont(e) si bien la vie » sécrète l’euphorie tout en invitant le lecteur à une lecture active selon le souhait de Proust.

 

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07 novembre 2012

Amour

 

Amour
Fim de Michael Haneke (2012)          
Avec Jean-Louis Trintignant, Emmanuelle Riva, Isabelle Huppert        

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

     amour-affiche1.jpgAu début du XXe siècle, l’être humain vivait moins longtemps.  On voyait peu sa dégradation.  Désormais, à la faveur des progrès médicaux  et scientifiques, la vie est prolongée. Malheureusement l’état physique et cognitif des êtres humains ne suit pas toujours. Les regards rieurs et pétillants des grands-mères des années cinquante s’éloignent, remplacés par les regards vides et tristes de loques de chair affaissées dans des fauteuils roulants.
    Michael Haneke, dans Amour, donne à voir, sans pathos, avec recul,  cette sombre réalité en filmant les derniers instants d’un vieux couple Anne et Georges. Suite à un AVC,  Anne, ancienne professeure de musique cultivée, dynamique, sombre progressivement dans la déchéance physique. Son mari l’accompagne avec dévouement et amour.     
    Amour fait évoluer le spectateur dans un huis clos mortifère. Il   aborde les grands thèmes universels de la vie, de l’amour, de la vieillesse,  de la mort et  l’implacable  processus de destruction de l’existence. Michael Haneke reste dans le constat et filme avec objectivité  la fin de vie dans ses moindres détails : la lente et inexorable dégénérescence du corps, son engourdissement croissant,  l’incontinence, la patience et la souffrance de  l’entourage,  son exaspération explosive subite malgré l’intensité de l’amour.   
    La lenteur du film, ses plans fixes, ses temps de silence concrétisent la lenteur du temps vécu par les personnes très âgées démunies et fragilisées.
   Amour  est un film réaliste dépourvu de toute mièvrerie et de tout sentimentalisme. Seule  la capture  du pigeon, allégorie de la liberté et de la joie de vivre assassinée, concrétise de façon émouvante la mélancolie et le tragique  de la fin de vie.

 

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06 novembre 2012

Crimes, amour et châtiment

 

Crimes, amour et châtiment       
Nguyên Huy Thiêp    

   (Nouvelles, 747 pages)
Editions de l’aimage crime.jpgube (2012)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Les nouvelles  extraites de l’anthologie Crimes, amour et châtiment de Nguyên Huy Thiêp drainent tout un contenu socio-culturel et politique d’une immense richesse. Elles fournissent l’occasion au narrateur d’exprimer avec subtilité ses idées sur les intrigues humaines, sociales, politiques tout en énonçant  des morales sur la vie, la mort, la jeunesse, la vieillesse,  le bonheur (Tous les hommes veulent vivre longtemps, et tous veulent devenir meilleurs »). Le présent gnomique induit une lecture universalisante des propos. Nguyên Huy Thiêp   donne à entendre une réflexion sur l’Homme en général. Mais il  propose surtout une vision du Vietnam, loin des clichés et des prismes déformants aux couleurs coloniales américano-occidentales. Tricotant le passé et le présent, mêlant les récits aux discours (dans « Nostalgie de la campagne », c’est un « je »  qui s’exprime « Je m’appelle Nhâm. Je suis né à la campagne »), les contes et les légendes, les poèmes et  les chants, Nguyên Huy Thiêp donne à voir les coutumes locales (« tuer le cochon afin que parents et amis puissent venir partager (la) joie » de la famille),  la vie quotidienne d’une nation brisée par les séquelles d’une guerre cruelle, la misère des uns, la prospérité, souvent obtenue à la faveur  de la corruption, des autres. Le narrateur-auteur enraciné dans le contexte local, social et politique du Vietnam installe ses histoires dans un temps mythique, atemporel.  En effet,  souvent le temps de l’action est imprécis comme dans les contes dont le début rappelle le « il était une fois » traditionnel.  « Le cœur de tigre », par exemple,  commence par l’expression atemporelle « En ce temps-là vivait à Hua Tàt… ». Nguyên Huy Thiêp  reprend des légendes anciennes et les remodèle : « Truong Chi » est l’ avatar d’une légende très célèbre au Vietnam racontant l’histoire d’un  artiste soumis au pouvoir.  Le narrateur « déteste profondément (sa) fin traditionnelle (…) (il) choisi(t) (donc)  une autre solution ».   Ces métamorphoses   lui permettent  de présenter ses humeurs indirectement. Tout est suggéré de manière symbolique. L’idéologie passe par le détour. La concentration du récit  a pour effet de renforcer la dramatisation. Sans cesse, le lecteur se heurte au combat entre l’amour, la mort et les châtiments  liés à un contexte politique rejeté par le narrateur pour qui le communisme représente le Mal : « Méfie-toi du déluge des vagues rouges qui t’attendent » ou « (…) s’il est vrai que l’esthétisme recèle bien des dangers et des égarements, il a du moins le mérite d’être honnête et d’aller au fond des choses, ce qui vaut cent fois mieux que le réalisme avec son cynisme et sa discipline de troupeau ». Ces histoires sont représentatives de toute une société où des espèces de brutes rejettent  les poètes, les lettrés parce qu’ils favorisent l’esprit critique : « La littérature est la chose la plus abjecte qui soit ! Elle crée la révolte dans la vie quotidienne (…) ».   L’argumentation de Nguyên Huy Thiêp est  indirecte et allégorique. Ses personnages disent un sens. La lutte inégale de Chuong (« Je compris, en gros, que  je devais, si je voulais toucher la récompense, me mesurer à cinq lutteurs ») et de ses adversaires  dans « La Fille du génie des eaux » exprime  la guerre fratricide du  Vietnam (« A un tournant, un groupe d’hommes jaillit des ténèbres. A leur tête marchaient les trois lutteurs que j’avais vaincus : Thi, Nhiêu et Tiên ») et la corruption du pays (« L’arbitre aurait dû le sanctionner, mais comme c’était un homme de Doài Ha, il le laissa faire »). La mise en drame correspond toujours à un sens. Il existe en effet  tout un jeu de signe à sens.
     A d’autres moments, le narrateur  évoque ouvertement et avec émotions ses pensée sur l’exil, « Ma patrie, moi je l’appelle nostalgie »,  le racisme dont souffrent les Vietnamiens à l’étranger « Le Vietnamien est méprisé où qu’il aille », leur grande capacité d’assimilation : « Maintenant je parle mieux l’anglais que le vietnamien ».  Nguyên Huy Thiêp    s’inscrit dans la tradition des moralistes lorsqu’il croque la société et ses travers, Hanoï, « ville amorale, impitoyable »,  mais il s’inscrit aussi dans la tradition des conteurs, des portraitistes, des artistes.      
    Nguyên Huy Thiêp  est en effet de surcroît un esthète. Les fleurs, la végétation, le minéral ne sont pas simplement chez lui  les éléments d’un décor : « A l’automne, un tapis de chrysanthèmes sauvages en illumine les rives et leurs reflets dorés jettent un éclat si ardent que l’œil a peine à le soutenir ». C’est aussi un sublimé d’art, une synthèse du Vietnam noyé de brume et de pluie,  de sa nature luxuriante,   exubérante  et colorée : « (…) les arbres passèrent du vert au rose puis au rouge sang. Les haies ployaient sous le poids des luzernes dont les fleurs, d’un jaune vif, ressemblent à des pendants d’oreilles ». La fleur devient bijou. En quelques phrases, l’écrivain  croque des paysans au travail,  des tribus se rendant au marché (« hommes et femmes avec leurs chevaux tenus en bride et leurs hottes remplies de cardamome sauvage, de scrofulaires, d’herpestes et d’un riz gluant (…) de couleur rouge carmin, collant et particulièrement parfumé »),  dessine des personnages, donne à voir la beauté  des femmes : « Elle avait la peau aussi  blanche qu’un œuf battu en neige, une chevelure sombre et lisse, des lèvres qui évoquaient une laque rouge ». Les caractéristiques du visage de Pûa jouent  comme des substances picturales. Dans nombre de nouvelles, toutes les sensations se mêlent : les saveurs (« il aimait la panse parce qu’elle craquait sous la dent, la tripe parce qu’elle avait un goût légèrement sucré, le foie parce que c’était un peu gras, le boudin parce que c’était bien salé »), les parfums  qui ont une épaisseur, l’air  qui se musicalise (« un vent léger l’agitait. Une sorte de murmure s’en échappait, un son si léger, si ténu qu’il fallait avoir l’ouïe très fine pour l’entendre : ‘U…u…u…’ ».  Des refrains, des poèmes rythment le texte « Ô Po Mê ! qui aura pitié de moi ?/ Ô Po Mê ! Qui aura pitié de vous ? ». Bien que traduites, les nouvelles de Nguyen Huy Thiêp  dont dotées d’une écriture musicale. Le lecteur ne peut qu’être sensible au rythme et au souffle du texte.

    Crimes, amour et châtiment est une magnifique anthologie  de nouvelles où le pessimisme se dépasse et se tourne vers une note d’espérance grâce à des pointes d’humour et à toute une sagesse bouddhiste.  Le lecteur, occidental surtout, ne peut épuiser la richesse de cet ouvrage de sept cent quarante quatre pages, il ne peut qu’en donner un aperçu.       Crimes, amour et châtiment est une véritable  corne d’abondance inépuisable.      

   

 

 

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26 octobre 2012

Monsieur Lazhar

 

Monsieur Lazhar       
Film de Philippe Falardeau  
Avec Fellag, Sophie Nélisse, Emilien Néron…

 

(Par Elias Abou-Mansour)

 

   image monsieur Lazhar.jpg Le film de Philippe Falardeau, Monsieur Lazhar, emporte le spectateur dans l’univers d’une école primaire canadienne et dans son drame : le suicide d’une enseignante dans sa classe. Suite à cet acte violent, les jeunes élèves sont profondément choqués. Bachir Lazhar, l’immigré, propose alors ses services. Néophyte dans le domaine, il est embauché.
Monsieur Lazhar est un homme au visage marqué par la souffrance. Il a vécu les affres de la guerre civile algérienne. La spirale de la violence, l’intolérance lui ont pris  sa femme et ses enfants. Meurtri, emmuré dans la culpabilité d’être l’unique survivant, il s’exile au Québec et demande l’asile politique. A l’instar des milliers de démocrates arabes, Bachir Lazhar, pétri par la douleur, a choisi l’expatriation. La force du film réside dans les nombreuses questions qu’il soulève. Comment un immigré algérien ayant vécu un drame et subi une immense souffrance peut-il consoler les traumatismes de jeunes écoliers ? Comment peut-il garder son secret ? Comment un étranger menacé d’expulsion du territoire canadien peut-il conserver sa courtoisie et sa sociabilité ? Comment un simple remplaçant maladroit, accablé,  peut-il enseigner efficacement tout en écoutant les élèves avec altruisme et amour ?  Comment Bachir Lazhar va-t-il vivre et réussir son intégration au Canada ?

    Quel est donc l’objectif de ce film ? Malgré ces questions, le réalisateur Philippe Falardeau, laisse percer une lueur d’espoir. Bachir signifie en effet  en arabe « porteur de bonnes nouvelles ». De surcroît, c’est un film multiforme. Le cinéaste veut-il critiquer le système éducatif québécois ? Il fait pourtant l’apologie du métier d’enseignant et montre qu’il apprécie le professeur Bachir Lazhar. En effet, ce dernier est profondément convaincu qu’il suffit d’aimer les enfants pour pouvoir enseigner. Il reproduit les anciennes méthodes pédagogiques, ignorant les nouvelles et leur métalangage redondant. En outre, la tendresse de monsieur Lazhar se révèle plus efficace que les méthodes des psychologues scolaires. Avant tout Philippe Falardeau souhaite évoquer l’intégration des immigrés dans la société canadienne. La musicalité de l’accent algérien n’est-elle pas un indice de tolérance et d’acceptation de la différence ?  Elle implique la place de l’étranger dans la société d’accueil.  Le cinéaste montre  la richesse  procurée par  l’étranger dans la société dans un film émouvant où Fellag excelle dans son rôle. Son humanisme et sa générosité sont sublimes.

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29 septembre 2012

L'Enfant de L'Océan

 

L’Enfant de l’Océan   
Frédéric Adolph  
Editions de la Courrière (2012)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    L'Enfant image.gifJeune campagnarde de trente huit ans, isolée, à la vie terne et monotone, « Andrée s’ennuie profondément. Ses journées, les unes après les autres, s’écoulent, toutes identiques ». En effet, elle évolue  dans un milieu traditionnel et austère, avec pour unique  compagnie  sa mère et  ses frères. Pourtant, la rencontre lumineuse et solaire du bel Antoine, un séducteur « à la chevelure rousse », son premier et unique amour, l’éblouit et « lui permet d’oublier sa solitude ». Comme l’indique la métaphore qui concrétise l’aspect transcendant, presque irréel pour elle de cette merveilleuse rencontre, elle « fond entre ses bras ». Mais cet amour n’est qu’une obscure conspiration. Andrée n’est qu’un « bel objet » pour le méprisable Antoine. De cette brève union naît la vie, que l’amant refuse d’assumer : des jumeaux, Bernard, mort-né, et Jacques, le protagoniste de l’histoire, l’enfant de l’Océan, condamné par la famille d’Andrée à l’abandon. Heureusement pour lui, Jacques sera adopté par Anny Adolph, une maman de cœur qui le chérira et qu’il chérira, et il deviendra Frédéric : « Toi qui (…) a toujours pris soin du petit Jacques, puis de Frédéric. Tu es belle, tellement belle,  maman ». « Maman » point d’orgue qui retentit à la fin de l’ouvrage. Tous les schémas mentaux du petit garçon peuvent se structurer à la faveur de la protection d’une famille adoptive. 
    L’Enfant de l’Océan de Frédéric Adoph oscille entre la biographie et l’autobiographie romancées. Au récit se mêle le discours avec le passage sporadique  du « il » au « je ». Torturé par le besoin de retourner à l’enfance, de savoir qui il est vraiment, (« Mais qui est Jacques ? Qui est Frédéric ?  Singulier par sa personne et pluriel par son histoire (…) ») le narrateur fait revivre l’enfant qu’il a été, le revoyant, le reconsidérant à travers sa conscience d’adulte, actualisant le passé avec l’emploi constant du présent. L’ouvrage trouve son principe dans des faits passés, l’expérience marquante et traumatisante de l’abandon forcé de sa mère, image pathétique de la maternité souffrante et brisée,  et le désir de retrouver par delà l’enfance, le seul moment où il a vécu en symbiose avec cette mère absente : l’état prénatal (« Une mère porte son enfant durant neuf mois. Jacques a connu cette période. Ses relations avec sa mère ont commencé dès sa conception ») qui trouve son substitut dans l’Océan, élément liquide équivalent du liquide amniotique, image magnifiée de la mère  lacunaire. Le petit Auvergnat entre en osmose avec l’Océan personnifié, bienveillant, accueillant,  élément catalyseur salvateur qui lui ouvre le chemin de la Beauté de la Vie et l’accompagne dans sa quête du passé : « Frédéric, avance et prends ma main. Je te protégerai et je te conduirai un jour sur les pas de ton histoire ». Le narrateur propose la vision de l’enfant. Le lecteur pénètre l’imaginaire de Frédéric, sa perception de la vie, du monde,   tout à la fois aigüe,  lucide et merveilleuse, remplie de confiance, qui échappe parfois à la logique courante des adultes,  l’enfant  possédant une extraordinaire tendance à vivre en imagination l’Océan.    
    Le présent et le passé alternent au fil des pages.  La résurgence  fréquemment  douloureuse du passé de cet enfant abandonné à sa naissance,  puis par son père adoptif, rongé par l’angoisse d’un retour possible dans « La grande maison » (périphrase désignant l’orphelinat),  incompris de nombreux enseignants, rejeté par ses camarades de classe, est souvent provoquée par des sensations communes au  passé et au présent : « Une ‘ chose’ étrange surgissant de mon inconscient me pointe du doigt », « « des souvenirs de mon enfance ressurgissent ». Cette enfance et ce passé retrouvés sont le résultat d’une quête lucide et volontaire du narrateur qui analyse avec recul les états psychologiques d’un enfant blessé par la dureté de la vie. Frédéric Adolph se fait le porte parole des enfants malheureux et prouve que le passé n’est pas une fatalité bien que de nombreux « enfants transforment en maux les mots impossibles à dire, laissant au corps le soin d’exprimer l’interdit ». Ils intériorisent  la vision négative des adultes, des enseignants, se heurtent à des blocages scolaires (« Bien qu’ayant aujourd’hui d’excellents résultats, ses années de retard font qu’il se croit condamné » ).  Ou bien, ils  sombrent dans la violence et la rage comme le fera de rares fois frédéric. Mais  surtout l’auteur met l’accent sur le rôle unique de l’Amour, de rencontres  bienveillantes  et « exceptionnelles »  comme Anna, « sa mémé »,  monsieur Chauvat l’instituteur, le menuisier, des groupes bibliques, Isaac… L’amour apporte assurance et confiance à l’enfant, il fortifie sa personnalité en devenir.       
    La résilience a été possible grâce à la foi, dynamisme d’amour,  et  à l’Amour. Jacques/Frédéric  a pu  retrouver son unité perdue, la consolider: « Jacques et Frédéric ont appris à vivre ensemble ». Il a compris  le comportement de sa mère biologique sacrifiée par son entourage, l’attitude violente de son second beau-père sous l’emprise de l’alcool mais malgré tout aimant  et  il ne subit plus l’univers mortifère dans lequel il a évolué à l’état prénatal. Ce sont la Vie et l’Amour qui l’emportent enfin.

    L’écriture a été une façon pour  Frédéric Adolph de prendre du recul par rapport à son passé, d’objectiver ses états d’âme, de progresser dans sa connaissance de lui-même,  d’évoluer afin de prendre totalement et définitivement en main le cours de sa vie. La conception de ce  témoignage émouvant qu’est L’Enfant de l’Océan a permis à Frédéric Adolph de comprendre le sens de son existence et de se construire.

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09 septembre 2012

Volpone ou le renard

 

Volpone ou le renard

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Une pièce de Ben Jonson   
Mise en scène par Nicolas Briançon     
Adaptation Nicolas Briançon et Pierre-Alain Leleu

A partir du 12 septembre au  Théâtre de la Madeleine

 

Avec Roland Bertin, Nicolas Briançon, Anne Charrier,         Philippe Laudenbach, Grégoire Bonnet, Pascal Elso, Barbara Probst, Matthias Van Khache et Pierre-Yves Leprince.         
Décors Pierre-Yves Leprince.
Lumières Gaëlle de Malglaive.
Costumes Michel Dussarat.

 

Entre roman noir et comédie italienne, Volpone ou le renard est une pièce anglaise écrite par Ben Jonson en 1606. Volpone est à l’affiche du Théâtre de la Madeleine à partir du 12 septembre. Retrouvez Roland Bertin dans l’un des plus grands rôles du répertoire revisité par Nicolas Briançon avec une équipe prestigieuse de comédiens et danseurs réunis autour de lui!

La pièce. Volpone - célibataire riche sans héritier naturel - feint cyniquement d’être à l’article de la mort, ce qui a pour but d’attirer les prétendants à la succession. Le serviteur Mosca fait saliver l’avocat Voltore, le vieux gentilhomme Corbaccio, le jeune marchand Corvino devant la perspective de l’héritage. Corvino va jusqu’à offrir sa femme, Corbaccio déshérite son fils. Mais l’escroquerie ne demeurera pas impunie… Retrouvez Roland Bertin dans l’un des plus grands rôles du répertoire revisité par Nicolas Briançon avec une équipe prestigieuse de comédiens et danseurs réunis autour de lui!

Ce qu’en dit Nicolas Briançon. «Volpone est une pièce d’une férocité irrésistible sur l’argent, le sexe et la cupidité. Elle date de 1606, et semble avoir été écrite hier. Volpone est moderne parce qu’il semble évoluer dans un monde sans conscience, sans règles, sans empathie. Un monde où il importe de posséder, de jouir, et de jeter. En ce sens la pièce nous parle de nous aujourd’hui bien sûr, mais surtout elle nous rappelle à quel point ces tentations ont traversé les époques. Il y a dans Volpone quelque chose qui se situe entre le roman noir et la comédie Italienne (on pense aux «Monstres» de Dino Risi). Mais il y a aussi dans Volpone une réflexion sur l’illusion théâtrale, sur le jeu, sur le mensonge et sur les faux-semblants, qui colorent cette noirceur d’une drôlerie bouffonne, d’un humour ravageur. Une galerie de portraits dont personne ne sort indemne. Les deux seuls êtres «purs» seront emportés, broyés, écrasés par la justice. Les «affreux» seront ridiculisés, bernés et trahis. Mais Ben Jonson sait nous montrer, sans jamais nous donner de leçons et nous asséner de «vérités inutiles», à quel point la cupidité est stupide. Il le fait avec jubilation, avec une gourmandise et une ivresse qui emportent tout. C’est une pièce joyeuse et profonde. Un humour noir et salvateur.»

 

À partir du 12 septembre au Théâtre de la Madeleine
20h30 du mardi au samedi  
17h le samedi et le dimanche     
Location :  01 42 65 07 09

 

Réservations : http://www.theatremadeleine.com/

08 septembre 2012

Apéro dédicace

Organisateur : Clément CHATAIN
Editeur, Trinôme Éditions
Début :
Fin :
samedi 29 septembre 2012 19h30
samedi 29 septembre 2012 23h45
(GMT+01:00) Bruxelles, Copenhague, Madrid, Paris
Catégorie : Arts et Culture > Littérature
Adresse : Miroglio Caffé
88 Rue Saint Martin 75004 Paris http://www.miroglio-caffe.com/index.html
75004 PARIS (Ile-de-France)

07 septembre 2012

Journée : “L’art à la rencontre de la musique”

cadre.png17 novembre 2012

Cité des Arts de Chambéry.

Pour la troisième année :

L'art à la rencontre de la musique, une liaison tumltueuse, évolutive et durable.


p12Art rencontre.pdf

30 août 2012

L'Agrément.

 

L’Agrément.
Laure Mezarigue
Trinôme Editions  (2012)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

   AGREMENT.jpg Dans L’Agrément de Laure Mezarigue, une mission  est confiée à l’héroïne principale, Lydia Sarroyan, une jeune inspectrice du travail, bipolaire, c’est-à-dire « constamment partagée entre les crêts de l’espérance et les combes du désespoir ».  Elle doit donner son agrément à Carole, Edith et Etienne, trois personnes psychologiquement vulnérables suivies par l’association « Entr’Aide » qui favorise l’insertion professionnelle.   
    Le récit s’ouvre sur un rêve mettant d’emblée l’accent sur l’importance de  la psychologie dans les événements à suivre.   En même temps,  il objective les deux pentes de la sensibilité et de la personnalité de Lydia Sarroyan. Le rêve lumineux cristallise  le bonheur, la tendresse, la poésie et la beauté : « Elle le tenait dans ses bras et le faisait tournoyer doucement sous la pluie. La fragilité de son sourire, l’éclat de ses pupilles brillaient avec le feu subtil d’escarboucles travaillées durant des heures et marquaient cette ivresse des premiers pas dans la vie vous enserrant le cœur pour ne plus jamais le lâcher. C’était son fils, le dénouement d’un combat qu’elle croyait avoir perdu depuis longtemps. Elle le serrait de toutes ses forces, prête à tout pour garder nichée contre elle cette sensation de douceur infinie, la faisant chanceler de bonheur (…) ».  Mais il devient progressivement cauchemar inquiétant, sombre,  marqué d’un accent pathétique et tragique : « Elle tenta de s’enfuir, mais à l’entour, la pénombre devint omniprésente. Elle sut qu’elle ne pouvait lui échapper et sentit son cœur défaillir avec un parfum de néant au bord des lèvres. Elle regarda l’enfant une dernière fois et crut même entrevoir de fines perles de souffrance laissées sur son visage par la pluie (…) ». Lydia possédée par un besoin de tendresse souffre de carences affectives : l’incompréhension entre ses parents et elle, l’abandon de Paul, l’homme aimé, la perte de l’enfant désiré. Chez elle, les moments d’enthousiasme alternent avec le manque de confiance  et  la dépression.        L’agrément constituera donc  une espèce d’initiation pour les trois salariés mais aussi pour l’inspectrice que la rencontre avec des personnes souffrant de problèmes psychiques jette dans ses propres difficultés.  L’agrément aura quasiment une valeur d’exorcisme pour elle.  Tous les quatre   mus par leur inconscient sont  condamnés à répéter leur passé sous une forme angoissante et perturbatrice différente de la première : après le suicide de son père, Carole devient agoraphobe : « J’étais juste prise d’un sentiment de suffocation extrême lorsque je me retrouvais dans un lieu public, comme si une main invisible se refermait sur ma gorge et me tuait lentement parmi les autres sans qu’ils s’en aperçoivent ».  Les manifestations physiques de l’angoisse sont données. Carole éprouve de violentes émotions, proches de l’étouffement, de la syncope. Cependant les quatre protagonistes  vont lutter contre leurs démons intérieurs et contre le réel pour aboutir  au succès, à la réussite et intégrer finalement la « normalité ». Les malédictions du passé se dissipent dans un  roman qui joue sur les temps : temps où les personnages perçoivent ce qui les entoure et temps où ils se souviennent : « Tandis que Lydia émergeait douloureusement de son immersion dans le passé, Carole avait achevé ses tâches ménagères ». La narratrice  multiplie les retours en arrière et  le lecteur glisse d’un temps à l’autre, confronte la conscience présente et la conscience passée des personnages, le tout rythmé par la musique classique de Chopin, Schumann, Debussy…, qui agit sur l’esprit, les sens, les idées, les émotions, favorisant, comme la madeleine de Proust, le retour des souvenirs : « Les notes de piano épurées la ramenèrent à ce jour terrible (…) ou « (elle) tomba sur la 3e symphonie de Brahms, ’Pocco Allegretto’. Elle se laissa doucement bercer par la mélancolie des violons et amorça son pèlerinage vers un endroit qu’elle n’aurait jamais pensé retrouver un jour (…) ». La narration déploie en effet de fréquentes allusions à la musique qui joue un grand rôle sur l’état affectif de Lydia et  accentue l’esthétique de l’écriture en donnant aux mots des résonnances ineffables et poétiques : « La magie de l’archet de Yo-Yo Ma continuait toujours d’opérer (…) à la rigueur minérale de la matinée avait succédé un visage diapré de reflets changeants, parfois traversé d’un sourire comme une vague de soleil nimbant un ciel d’été (…) ».Les sons musicaux se poursuivent en sensations tactiles, jeux de lumière et de mouvement. Le réel accède à la beauté parfaite issue de l’Art et du rêve.
        Bien que les personnages évoluent dans un univers anxiogène pour eux, Laure Mézarigue ne sombre jamais dans le pathos. Sa réflexion sur l’angoisse se cache souvent derrière beaucoup d’humour. L’écrivain transforme la littérature en jeu verbal, triturant les mots, créant des néologismes, maniant avec habileté la contrepèterie, renouvelant les clichés, surtout lorsque Sophie, la secrétaire cacophasique de l’association s’exprime : « je fais constamment des fautes de grand-mère » (…), « ces erreurs de syntaxe me flanquent vraiment le canard », « je vais finir par piquer une colère onirique », « vous me flanquez la chair de dinde », « revenons à nos hannetons ».    Au comique de mots s’ajoute le comique de situation   comme lorsque Grégory Prat  aborde Edith et « ne trouv(e) rien de mieux à faire que de l’assommer avec son bouquet de fleurs » pour interrompre sa phrase.       
  Laure Mezarigue peint avec  réalisme l’humain, les difficultés de la vie professionnelle, la ville de Paris. Et dans  l’esthétique de son écriture qui file avec élégance les métaphores,  brode les synesthésies (« La luminosité des premières notes de piano  emplit alors la pièce d’un parfum d’apaisement ») apparaît aussi un caractère visionnaire et poétique. Dans L’agrément,  Laure Mezarigue envoûte littéralement le lecteur par la splendeur de son style et son humour malicieux.   

 

25 août 2012

Le Passage

 

Le passage       
Francis Denis    

(A paraître)


 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

    LES_SAISONS_DE_MAUVE_une.jpgAprès avoir  rédigé un premier recueil de nouvelles,  Les Saisons de Mauve ou le chant des cactus,  Francis Denis  en prépare un second de la même veine.  Dans une des nouvelles de ce futur ouvrage, « Le Passage », un narrateur omniscient donne à voir et à vivre la vieillesse, sa décrépitude et ses handicaps. Un homme âgé « recroquevillé derrière (un) rideau poussiéreux », assis dans un fauteuil roulant, attend avec impatience le passage dans la rue d’une femme, dont le corps est une combinatoire de lignes courbes et gracieuses : « il ne voudrait pour rien au monde rater son passage, la vue lumineuse de ses jambes fuselées… ». L’enveloppe corporelle de cet homme ne possède plus sa plasticité, son esthétique. La boucle étouffante se referme, cercle infernal, retour vers le passé, vers une enfance dépossédée,  transformant ce vieillard en « vieux bébé ridé » contraint de faire le deuil de sa vie amoureuse et de sa Vie. Pourtant son corps et son cœur vibrent toujours. Une brûlure intérieure consume son être.  Mais seul son regard peut combler ses rêves, ses émotions, ses sensations. Et c’est une gorgée de bière  qui noiera ses frustrations : « Il ouvre sans conviction la porte du frigo puis plonge la main dans la froide lumière pour en retirer son autre souffrance, cette bière à peu de frais qui le console le temps de quelques larmes » en attendant le prochain passage de la « Déesse enrubannée de soleil » de ses rêves.

 

    « Le Passage », nouvelle  où le champ lexical de la vue - seul sens  encore alerte-   et de la lumière dominent, - lumière qui met en valeur la radieuse beauté de la passante -  traite avec vérité et émotion un thème universel : la vieillesse, une vieillesse qui ne peut plus évoluer que dans l’onirisme.

 

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23 août 2012

Analyses littéraires et universitaires

 

Analyses littéraires et universitaires
Réflexions personnelles.     
Annie Forest-Abou Mansour 

 

 

 

 1Muses.JPG   La lecture : un voyage étonnant, émouvant, magique vers l’imaginaire, le rêve, la Beauté des mots, le plaisir du texte.  La lecture s’identifie dans un premier temps aux loisirs, à l’évasion. C’est une échappatoire à un quotidien parfois morose et difficile, dans une société où l’indifférence, l’égoïsme, la frivolité, les apparences,  le mépris de l’Autre gagnent du terrain. L’argent, l’ambition, la concurrence, la haine deviennent les maîtres du cœur humain. L’écrivain, le poète portent à notre regard ce que souvent nous ne saurions voir seuls. Ils dévoilent le réel, décapant le vernis de l’habitude pour nous permettre d’accéder à l’humble mais tellement primordiale lumière du monde : la merveille d’un paysage, une larme d’eau glissant le long du feuillage d’un arbre,  la fragilité d’une fleur, la douceur d’un animal, le sourire d’un ami…

 

    L’analyse littéraire, lecture non plus naïve, innocente, qui ne voit qu’une histoire, est une lecture réfléchie, approfondie. S’opposant à la critique journalistique  porteuse d un jugement de valeur, l’analyse littéraire se veut objective et mobilise des savoirs. Elle aide à accéder à la substantifique  moelle du texte. Cette  expérience de lecteur est une lunette offerte aux autres. Que l’approche d’une œuvre  soit psychanalytique, marxisante, sociologique, stylistique, thématique, elle permet d’apprécier de quel pluriel elle est constituée. A la faveur de nombreux spécialistes, appartenant aux écoles classiques ou modernes, en passant par Sainte- Beuve , Gustave Lanson, Raymond Picard, Roland Barthes, Maurice Blanchot, Gérard Genette,  Charles Mauron,  Julia Kristeva, Tzvetan Todorov, le roman ou le poème s’éclaire de mille feux scintillants,  renaît et donne  du sens à la vie.

 

19 juillet 2012

Le Déplacé

 

Le Déplacé        
Denis Langlois   
Editions  de l’Aube (2012)

 

 

 

(Par Elias Abou-Mansour)

 

 

 

  Image le déplace.jpg  Denis Langlois, militant pacifiste et écologiste, dénonce dans Le Déplacé la violence des hommes et la guerre dévastatrice. L’incipit du récit présente le narrateur dans un état de scepticisme et de mélancolie. En effet, ce narrateur traverse une crise de doute, de valeurs. Il reste impuissant devant la perte de ses « illusions politiques ». Il vit donc dans l’incertitude et la confusion. C’est pourquoi il se confie au hasard. Le sort le ballote et le mène finalement  au Liban où il est chargé d’une étrange mission : retrouver un homme nommé Elias Kassem disparu au cours de la guerre civile libanaise entre les Chrétiens et les Druzes dans les montagnes du Chouf.  
    Le Déplacé est un récit où la fiction se mêle à la réalité, où l’enquête, les analyses, les conséquences dramatiques de la guerre civile s’entremêlent à l’introspection personnelle et à la contemplation. Le narrateur présente Elias Kassem comme un être énigmatique, mystérieux : « Je ne suis même pas sûr qu’il vivait vraiment (…), sa vie est devenue encore plus secrète (…) ».Il cherche à le connaître, à le sonder, à le découvrir. Elias devient alors l’interlocuteur du narrateur. Sans cesse, ce dernier l’interpelle. Le narrateur dialogue avec lui ou  plus exactement monologue avec lui : « J’espère, Elias, qu’il en a été pareil pour toi, que tu n’avais pas de complexes de culpabilité. Ce serait dommage de donner ce plaisir aux va-t-en guerre ». Une intimité s’installe entre eux. Au fil des pages, le lecteur saisit la ressemblance entre le narrateur et Elias Kassem. Le narrateur est un objecteur de conscience. Il a refusé de faire son service militaire. De même, Elias Kassem a refusé de s’enrôler  dans les milices dont il rejette la violence : « Elias, lui, il ne voulait pas se battre, il ne voulait pas prendre parti dans la boucherie (…) jamais il n’a voulu faire partie des milices (…) ». Le narrateur et Elias Kassem sont unis par une certaine affinité : ils sont tous deux pacifistes. Ils bannissent la guerre. Incompris, déçus, ils vivent dans la désillusion. Elias, le déplacé, n’est-il pas un prisme, un miroir du narrateur ? N’ont-ils pas la même vision du monde ? Le narrateur  est-il en quête de lui-même ? N’est-il pas lui-même un déplacé ? En effet, le déplacé, Elias, est un homme désabusé, déçu de l’Etat, des hommes politiques, de la société. Il n’est jamais  bien nulle part.  Il reste éternellement  supplicié. En outre, l’exode est un pénible arrachement. Cette plaie qui ne cicatrisera jamais produit en lui une grave et dure désillusion : « Vous cherchez un homme mort, Monsieur.  Un homme qui n’existe plus. Un homme qui n’est revenu ici que pour disparaître. » Le déplacé veut comprendre le massacre des Chrétiens dans le Chouf. Les Chrétiens et les Druzes avaient pourtant évoqué le bonheur de vivre ensemble. Ils ont témoigné, maintes fois, du respect les uns pour les autres, des amitiés, (« Dans le village, les maisons étaient d’ailleurs mêlées. On célébrait certaines fêtes ensemble. On se rendait visite »),   des émotions vives : « J’avais toujours eu de bons contacts avec les Druzes et j’étais persuadé qu’il ne se passerait rien. C’est pourquoi, lorsque la plupart des Chrétiens ont quitté le village, je ne les ai pas suivis ». Elias sombre donc dans la déception et le désenchantement. Peut-on parler de réconciliation sans évoquer le pardon ? Sans déterminer les responsabilités ? Echanger une rapide poignée de main entre le Patriarche maronite et Joumblatt, le chef des Druzes, est-ce la panacée politique, sociale et économique ? Les Libanais doivent participer à un travail de mémoire qui aboutira à la réconciliation et préparera un avenir sain, serein et constructif. Denis Langlois, en stigmatisant les massacres du Chouf, condamne toutes les horreurs, les exactions, tous les assassinats, bref, la guerre dans le monde : « Aucun massacre ne justifie un autre massacre. C’est sur les conséquences des affrontements que je me penche. Dans l’histoire, les guerres ont toujours provoqué  des déplacements de populations ; mais aujourd’hui ce sont des millions de gens qui doivent fuir leur ville ou leur village, en Yougoslavie, en Afrique, en Palestine, au Liban ». Le narrateur désavoue la condescendance et la violence aveugle des milices. Assurément Dieu n’est pas un guerrier et n’a besoin ni de ses ouailles, ni des milices, pour le défendre. D’ailleurs, la solidarité organique (al’assabiya) des communautés religieuses, au Liban, est un signe d’archaïsme et de résurgence tribale. Le Libanais reste prisonnier de son passé communautaire. Les communautés religieuses cloisonnent la société. Ainsi, le Libanais est sujet de sa communauté. Il ignore la citoyenneté : « Les Libanais ne se sentent pas Libanais, mais Sunnites, Chiites, Druzes ou Chrétiens. C’est ce qui a rendu possible la guerre, c’est à cela qu’il faut porter remède. ». Son incivisme favorise la déliquescence de l’Etat libanais : « Mais surtout, je ne crois plus au Liban. Je considère que j’ai été lâché, abandonné par mon pays (…) Est-ce que le Liban existe en tant qu’Etat, en tant que Nation ? Pourquoi le peuple doit-il toujours être géré par des voleurs ? ».       
    Denis Langlois fustige la violence qui a détruit les personnes et la nature.  « La guerre tue non seulement les êtres humains, mais aussi la nature ». A cause de la guerre, de nombreux villages ont été rasés. Avec les fermes et les récoltes, les souvenirs des paysans se sont envolés en fumée. Les champs des régions dévastées par la guerre sont désormais en friche. La violence de l’homme a défiguré la montagne dont la splendeur s’est éteinte. Jadis, la nuit, les montagnes  scintillaient de lumière. Les phares des voitures les illuminaient comme des guirlandes sur un sapin de Noël. Actuellement, une épaisse et profonde obscurité couvre les villages. Le village, jadis lieu de vie et d’animation, est actuellement un espace mélancolique, désert. La vie a succombé devant l’absurde et la bêtise humaine.  La guerre a été comme une tornade, une spirale de violence qui a entrainé l’homme dans un abyssal avilissement. Mais Elias Kassem n’a pas sombré dans cet opprobre. Il a rejeté l’épuration ethnique, la pensée unique, le monochrome politique,  exclu le cloisonnement, le sectarisme.  Le retour des déplacés est une concrétisation de l’unité du peuple et du pays. C’est un retour à la vie,  une exhortation à l’espoir, au pardon et un rejet de la vengeance.
    Denis Langlois, dans Le Déplacé, manifeste beaucoup d’humanisme. Son récit émouvant stigmatise la violence et la spirale de la destruction.  Il s’agit d’un touchant plaidoyer pacifiste. Avec intelligence et en maestro, Denis Langlois  scrute la vie rurale libanaise. Il décrit la montagne, ses hommes et leurs habitudes avec respect et amour, manifestant un certain humour lorsqu’il peint les personnages : « Toni conduit son taxi à la façon d’un char d’assaut et se taille d’autorité un passage » ou « La ville est sans feu rouge. Les conducteurs ne respectent pas la priorité ». Connaisseur de la société libanaise, il interprète la morphologie et le lexique des villages : « L’écrivain Maurice Barrès est passé dans le coin, et il a été impressionné par le nom du village : Fraidiss, « Petit paradis ».
   Le Déplacé, ouvrage agréable à lire, porté par une écriture élégante, favorise la connaissance de la société libanaise. Il fait prendre conscience  des maux de cette société au lecteur.

 

15 juillet 2012

Au fil du coeur

 

Au fil du cœur   
Joëlle Vincent    
Editions Maxou  (2011)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

  Au fil image.jpg  Dans Au fil du cœur, au titre explicite et touchant, concrétion essentielle de  l’ensemble des  poèmes émouvants et denses,  la source d’inspiration  de Joëlle Vincent tient  à sa vie personnelle. Elle écrit à partir de son vécu, de ses émotions, de ses sentiments. Sa sensibilité et sa sensualité s’expriment lorsqu’elles donnent à voir et à entendre les fragments de sa vie et de celle de ses proches : famille, amis, relations… Ses poèmes opposés à la poésie pure de l’Art pour l’Art partent du réel, de l’existence et s’adressent directement à ceux qu’elle aime, immortalisant dans la beauté des fragments de vie.     
    Dans cette poésie lyrique inondée par les pronoms de la première personne, Joëlle Vincent nomme avec plaisir les êtres aimés et appréciés. Les prénoms donnés, « Pauline », « Clarence », « Gabriel », « Pierre »…,  ne peuvent se suffire, ils ont toujours une extension descriptive révélatrice de son art concis du portrait comme dans « Les trois ans de Pauline » en l’occurrence : « Depuis trois ans  aujourd’hui/Il y a un soleil de plus à ma vie, / Un petit rayon lumineux,/ Avec de très jolis yeux bleus ». La jeune  grand-mère jubile. Les images de lumière, d’éclat,  illuminent les descriptions de ses petits enfants : « rayons lumineux », « petite étoile qui scintille », « tu as réglé la lumière/ sur le mode éblouissant/ pour tes deux grands parents », « Tu éclaires nos heures ». Les petits enfants de la poétesse permettent l’ascension vers la lumière qui symbolise la joie, la vie, baignée d’une sensibilité religieuse, mise  en valeur à la rime,  « « Un joli Gabriel / Tout droit tombé du  ciel », qui perce dans de nombreux textes : « Les désirs de Dieu, / font notre destin ». Et au moment le plus sublime avec la référence divine, un mot populaire se glisse, « mirettes », petit clin d’œil plein d’humour de la narratrice.      
    Alors que la grand-mère se réjouit, l’amoureuse exulte. Les sensations tactiles antithétiques disent la violence de l’amour, suggérant le désordre de ce feu qui embrase, la confusion des sens qu’il suscite : « Nous avons connu des frissons/ Qui faisaient fondre les glaçons/ Et si j’ai volé à tes lèvres,/Tous les mots doux que j’espérais/ Ils m’ont donné bien plus de fièvre,/ Bien plus d’amour que j’en rêvais ». La dialectique de la brûlure et de la froidure trouve sa synthèse dans l’amour passion. L’amour est  la réconciliation fiévreuse (« la fièvre » étant l’hyperbole de l’amour) du chaud et du froid. La narratrice joue de surcroît avec les pronoms, le « je » s’adresse au « tu » avant de s’unir en « nous », pour signifier la symbiose amoureuse.      
     Au futur de la vie qui arrive, bénédiction divine,  et au présent, s’oppose le passé de la mémoire, des souvenirs, la réalité douloureuse donnée dans l’oxymore « le bruit de son absence »,  dans son  pathétique discours adressé à son amie Marina « partie sans crier gare ». La chute qui ponctue ce poème élégiaque imprime  la nostalgie dans l’ensemble du texte : « Elle était mon amie, / Son âme était très belle, / Depuis qu’elle est partie, / Je n’ai plus de jumelle. ». Les assonances en « elle » disent l’intense présence de l’absente dans le cœur de la narratrice tandis que  l’abondance des sonorités en « i » établit inexorablement  le départ « vers la rive d’où personne n’arrive ». La musicalité, le rythme  font de ce poème une incantation à l’amitié perdue à jamais à cause de l’inéluctable.
    Malgré la présence de la mort, dans Au fil du cœur, c’est l’amour de la  vie et sa plénitude qui l’emportent. Et il faut accepter le temps qui passe. Les ans ne sont pas un poids : « Ne repousse pas ta vieillesse,/ Si tu l’accueilles avec sagesse / Elle conserve à ta portée / Des tas de bonheur cachés ». La beauté est toujours présente : « Une beauté mature/ N’est jamais un parjure ». Pleine de sagesse, la poétesse donne une leçon sur la façon de bien vieillir et de jouir de la vie..    
    Les poèmes à l’écriture fluide et limpide d’Au fil du cœur sont des poèmes intimes. Joëlle Vincent laisse même percer avec humour ses idées politiques lorsqu’elle écrit : « ça vient de 68/ Où le sieur ‘Con-bandit-t »/ Venait venger les siens/ En agitant les tiens ! ». Mais l’épanchement personnel n’est pas narcissique. C’est un miroir tendu au lecteur qui s’y voit et s’y retrouve. En effet l’intime s’efface progressivement au profit de l’universel : l’amour, l’amitié, la vieillesse,  la mort concernent tout un chacun.

 

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10 juillet 2012

Lucidité post-mortem

 

Lucidité post-mortem : Quand la mort n’est plus de tout repos, la vie explose en morceaux…      
Joëlle Vincent    
Editions Maxou (2009)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

    image post mortem.jpgLe début de l’ouvrage de Joëlle Vincent, Lucidité post-mortem, crée d’emblée une illusion référentielle. En effet, le récit est ancré dans la réalité avec des dates précises, « 7 juillet 1957 »,  des personnages identifiés, individualisés, « Bérénice, sa mère entamait sa deuxième année de chômage aux côtés d’un mari, souvent en voyage, et toujours absent (…) » installant le pacte de lecture habituel de la littérature réaliste. Mais cet univers réel se fissure brusquement avec la mort du personnage principal, Denis  (enfant « non désiré », « petit garçon oscillant entre  mélancolie  intérieure  et  euphorie  apparente »,        puis psychothérapeute, « maître dans l’art de raccommoder l’âme d’autrui ») pour devenir étrange, déroutant, machine à fabriquer des rêves. Denis, donneur d’organes,  « qui s’est pourtant toujours revendiqué cartésien »,  conserve toute sa « lucidité post mortem », comme l’indique le titre, leitmotiv de l’ouvrage : « Je bénéficie (…) d’une extraordinaire lucidité post-mortem, dorénavant, je l’appellerai ainsi. ». Un fois son corps morcelé, « menton nez bouche à Amiens, un foie au Kremlin-Bicêtre, un cœur et une cornée à Nantes »,  Denis suit le parcours des quatre greffés. En effet, il  conserve « la faculté de voir, de penser, de réfléchir, de ressentir » et il jouit de la possibilité de se téléporter d’un patient à un autre. Le morcellement devient une nouvelle façon d’exister. Etre bénéfique, accessible à la souffrance d’autrui, Denis promeut ainsi la science et aide à soigner.   
    Très vite, le lecteur comprend qu’il évolue dans un conte merveilleux et  philosophique. Des repères spatio-temporels structurent la narration pour lui donner tout une cohérence mais le texte dérive avec essentiellement le clivage entre le corps et l’esprit de Denis. La « normalité » explose.  Philosophique, ce conte développe une argumentation indirecte qui unit l’art du  récit, doté d’une écriture limpide, à un enseignement moral : apprendre à apprécier la beauté de la vie.  A la fin de l’ouvrage,   arrive en conclusion,  sous la forme d’un  poème de sept quatrains,   la morale explicite : « Je dépose les bombes/ De la beauté du monde. (…)/ J’allume les incendies / Des splendeurs de la vie ». Abstraite, désincarnée, cette « lucidité post-mortem » est en réalité une quête de sens. 
    Paradoxalement, Lucidité post-mortem  n’a rien de mortifère. Cet ouvrage est au contraire porteur de vie et d’espoir. La mort coule dans la vie et elle donne la vie. Ce conte  invite à  une autre forme de relation entre les êtres fondée sur l’amour, le don de soi et l’écoute  du prochain. Il propose une vision esthétique et magique  de l’existence.  Chacun d’entre nous devrait, comme Denis,  apprendre à  savourer  cette  « valeur inestimable » qu’est la vie,  mais  avant d’avoir franchi, contrairement à  lui,   le miroir : « Chemin faisant, Denis se figurait enfin la chance inouïe que représentait le si simple et si fabuleux miracle de la vie ».

 

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27 juin 2012

La Pizzeria du Vésuve

 

La pizzeria du Vésuve        
Pascaline Alleriana     
Editons Kirographaires (2012)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 LA_PIZZERIA_DU_VSUVE_une.jpg    La pizzeria du Vésuve est un recueil de quatre nouvelles : La pizzeria du Vésuve, Les qualités d’une ville, Le tisseur de rêves, Biographie pacifique qui traitent toutes, de façons variées, de tranches de vie, ancrées dans le quotidien,  de jeunes gens venus d’horizons différents et de leur quête de l’amour, de la vie, à travers essentiellement les sensations.       
    La pizzeria du Vésuve évoque la rencontre de jeunes Irlandais, Italiens, Parisiens, Polonais : Kenneth, le bon élève irlandais, Tracy sa sœur aînée qui devient belle et désirable lorsqu’elle est artificielle : « Elle s’est débrouillée pour naître peu jolie, elle se distingue par des qualités limitées (…) Sauf le mercredi, quand on lui donne son argent de poche. Après le déjeuner, elle disparaît en ville, revient pour le dîner : les cheveux verts, les ongles violets, une néo-camisole –trouée et délavée – portée par-dessus son chemisier brodée. Ravie de son apparence, elle devient charmante ». Marco, l’artiste, dont les photographies présentent le corps morcelé et savamment dénudé de Tracy dont la beauté issue de l’Art et du rêve éclate devant les yeux de Kenneth : « Ces photos représentent des détails. Une courbe. Un arrondi peint de gouttes d’eau (…) »  Pascaline Alleriana esthétise et poétise le réel en jouant sur la transposition des sensations (« (…) des doigts qui la regardent, des lèvres qui l’écoutent ») ou lorsqu’elle métamorphose le corps d’Agnès, la Parisienne, en objet  d’art, donnant à percevoir ses mouvements, dessinant les contours de son corps, le jeu des couleurs et de la lumière, le frémissement de sa chair : « Ces soirs-là, elle  porte des vêtements ajourés.  Ils sont ajustés et ils brillent de plusieurs couleurs en même temps : vert et doré, rouge et argenté, noir et doré… un peu comme si elle était à nouveau laquée de peinture à cheveux.  Son corps pointe sous le tissu (….) Les lumières glissent sur son corps. Happening, répétition… c’est de la magie. De l’art.  (…) Son vêtement –une toile rauque ». Agnès se donne en spectacle  dans une danse sensuelle, « Corps léger, jambes lisses, hanches arrondies, dos translucide. Elle s’étire, puis se rassemble. Ses cuisses se dressent fièrement. A genoux sur le lit, elle ondule, son visage détourné du sien. La voix sans paroles déferle sur sa jupe, atténue son chemisier. Peu à peu, la musique la déshabille » éveillant le désir et la fascination de Kenneth.      
    Cette  première nouvelle est placée sous le signe de la rencontre amoureuse,  de ses premiers émois : « Niel est amoureux. De madame Alice », de l’alcool,  de la nourriture (« des ouvrages divers sur l’art de bien boire et manger en voyage… un art méconnu ») qui procure  une jouissance gustative, visuelle, tactile : « Kenneth qui garde un souvenir ému des tournedos au poivre, des bavettes à l’échalote engloutis à quatorze ans ; des assiettes saucées avec le pain de la corbeille – croustillants morceaux de baguette… », mais aussi de la répulsion lorsqu’elle ne correspond pas aux goûts culturels : « Un rein de veau aux échalote./ Il a commandé ça. Il n’y touchera pas. ». Les personnages deviennent même des mets par le biais de la comparaison : « Alice représente un de ses plats préférés (…) » glissant une note supplémentaire d’humour dans cet univers de jeunes venus en France pour perfectionner la langue du pays et qui ne saisissent pas toujours le sens des gallicismes, comme le prouve Niel vexé d’être qualifié de « trop chou » : « Mais on ne l’a jamais traité de « trop chou », de trop légume, on n’a jamais eu cette méchanceté ».

 

    Dans Les qualités d’une ville,  les émois de l’amour et la nourriture jouent aussi un grand rôle. Mais les thèmes sont parfois un peu  plus pathétiques  avec la mort tragique  de Delphine dite de façon très concise : «Impact au niveau des cervicales, Delphine n’a pas survécu », la description de lieux sordides  d’où se dégage une impression générale de tristesse, de misère, de saleté : « Dans le coude du passage, au bord des bâtiments pentus, les façades suintent l’humidité. L’air y est anxieux. Quelque chose semble subsister d’un passé où il y a eu des la misère, des rixes, du froid, des corvées. La rue doit longer de très anciennes fondations  orphelinat, léproserie, pénitencier… ».  Malgré tout l’humour s’impose aussi dans cette nouvelle au rythme alerte, allègre crée par d’abondantes phrases nominales,  des onomatopées,  la parataxe, une économie de moyens grammaticaux   : « « Ronk ;.. au snack, Gaétan fait mijoter les frites dans le bac à vaisselle. Mouais, remarque Eude, ça dore modérément ; il les soulève presto. Zou, Gaétan les replonge : fait désencombrer, ronk ! ». La narratrice sacrifie parfois à la pureté de l’expression, la simplicité de la formulation de la jeunesse. Mais surtout ce qui fait  l’originalité de ce récit,  c’est que le début de la nouvelle  prend l’histoire à rebours en renversant la chronologie. On commence le « 10 juillet 1995 » lorsque Gaétan  a « obtenu le concours de professorat des écoles »  pour arriver « le 10 juillet 1989 » lorsque Gaétan « s’inscrit à la Faculté de Lettres ». Le temps recule progressivement.  La différence entre la perception au présent et les souvenirs est estompée. Souvenir et perception sont homogènes, dans une espèce de fondu enchaîné.
    Dans Le Tisseur  de rêves, on mange aussi beaucoup : des sushis », « sandwich »…, on boit du « vin », du « champagne ». Mais dans cette nouvelle, une impression étrange où affleure le fantastique s’impose rapidement, faisant évoluer le lecteur dans un univers de fantaisie, de tendresse, marqué d’un certain halo de mystère  à la faveur de Florent, personnages aux réactions imprévisibles, qui apparaît et disparaît comme par magie.       
    Biographie pacifique, au titre volontairement ambigu, est la nouvelle la plus émouvante. Anselme Calevin, dont on apprend le nom et la couleur des yeux «mes yeux étaient bleu dense » à la dernière page de cette autobiographie fictive montre un jeune issu d’un petit atoll pauvre du pacifique, sans sombrer toutefois dans le misérabilisme, bien au contraire, puisque l’arrivée progressive du tourisme va donner vie à cette île. Dans cette région éloignée du monde, où la vie est difficile (« je commence à gagner ma vie en récoltant du coprah : je n’aime pas cela. Il faut ramasser les noix mûres sur le sol, les entasser dans une brouette et la pousser en zigzag d’un cocotier à l’autre. Trente cinq noix à la fois, cela évite à la brouette de s’enliser dans le sable »), l’espérance de vie  réduite,  ce jeune,  comme les autres,   rêve  à l’amour, jouit intensément de l’instant présent. Il exprime un souvenir double : celui d’un paysage atollien luxuriant, dominé par une impression de luminosité, d’éclat  et celui de l’image d’une femme, une touriste, jamais nommée, qualifiée seulement  par le pronom personnel de la troisième personne du singulier « elle »,  venue passer quelques jours sur cette petite île magique. Cette femme donnée à voir  dans de courtes phrases, qui expriment la sensation brute,  (« Femme blonde, aux cheveux courts. Vêtue d’un short et d’un débardeur. Short beige, débardeur bleu, cuisses bronzées, poitrine haute. Elle sourit ») envahit l’espace comme elle envahit l’esprit du narrateur. Son image  est placée sous le signe de la beauté, du désir, de l’amour éphémère et impossible. Anselme Calevin conserve toujours l’espoir de retrouvailles avec cette aimée perdue, disparue dans un souvenir lointain : « Elle connaît mon adresse mais elle ne m’écrit pas ».

 

    Ces quatre nouvelles très belles, à l’écriture variée, utilisant souvent un procédé impressionniste donnant le primat aux sensations, révèlent la jeunesse, sa recherche d’une vie intense, ses rêves mais aussi ses désillusions.

 

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26 juin 2012

Acacia thorn in my heart

 

Acacia thorn in my heart  
Neela Govender 
Gaspard Nocturne (2006)

 

 

 

(Par MIreille Bourjas)

 



 

   Acacia.jpg Avec son premier romanune autofiction,Acacia thorn in my heart , Neela Govender se penche sur le  passé d’une petite fille indienne, née et vivant en Afrique du sud. Avec des mots et un style simples, elle nous fait revivre page après page,  l’enfance et l’adolescence de cette fillette pauvre à travers le personnage de Leila.

Née dans le natal, région d’Afrique du Sud, dans une famille nombreuse ayant peu de revenus, Leila put, grâce à sa mère, poursuivre des études. Son père était cultivateur sur des terres appartenant à un Blanc. Bon fermier, bon père, bon mari, il apparaît toutefois bien falot, comparé à la mère. Cette dernière, mariée à 15 ans, femme de caractère et de traditions, mène sa maisonnée d’une main de fer. Elle sait lire et écrire, ce qui est peu fréquent dans ce milieu, mais surtout, elle fait le maximum pour que ses enfants aient une solide éducation et aillent à l’école. « Mother was very particular about cleanliness and the Hindu religion ». L’auteure aurait pu ajouter, l’école, car la maman est très ferme sur la propreté, la religion hindoue et l’école : .” She tried to preserve the little knowledge she had acquired at school by telling us all that she had learnt.”

     L’école est au centre de la vie de la petite héroïne. Elle lui permet de sortir de chez elle, d’éviter les travaux des champs, de rencontrer des amis, de lire  et de voir le monde sous un autre jour. L’école rythme la vie de la famille, permet de rêver à une vie meilleure, d’assouvir certaines ambitions, de connaître une autre culture, une autre religion, ici la religion chrétienne. Elevés dans la religion hindouiste de leurs ancêtres, pratiquant tous les rites et cérémonies qui s’y rattachent, ils en viennent, dans leurs prières, à s’adresser aussi à Jésus-Christ. « Doubtful thoughts began to creep into my mind. Who was the real god ? What happens to us when we die? Can God know and see everything we do? Are Arjuna and the Christian God the same?”

     Après les premières menstrues et leurs rites qui s’étalent sur quinze jours « I sat in my little corner and felt like a pariah », nous assistons aux premiers émois de l’héroïne, les premiers “boy-friends“, les gronderies de la maman à ce sujet, les premiers attouchements, la passivité, la peur, la colère aussi, puis la prise de distance lorsque Govindama, une amie de classe,  disparaît.

    Certains personnages et scènes de la vie familiale sont très couleur locale et exotiques : les oncles, en particulier Thatha, sa barbe blanche et sa moustache, son refus d’apprendre l’anglais…

     Les évènements de 1948, les émeutes de Durban ne sont évoquées qu’en peu de  phrases : « The year 1948 was the time when the riots took place in Durban. » De même pour la visite du roi d’Angleterre, puis pour son décès et l’accession au trône d’Elisabeth II. Nous sommes dans le monde indien surtout, un monde fermé, replié sur lui-même, sur ses valeurs, sa culture et sa religion. Tout le reste n’arrive que par bribes ou atténué, dans ce monde clos.

     Avec la communauté noire, aucun dialogue n’existe, car tout est obstacle. Les Noirs travaillant dans les champs ont leur dialecte, incompréhensible pour des Indiens. Les deux communautés vivent complètement séparées, ce qui n’empêche pas, Leila, notre héroïne, de rêver au prince charmant, en contemplant un garçon vacher : « He was my prince charming…He was Sir Lancelot that the lady of Shallot spied through the mirror. But when he spoke, i twas in Zulu. »

     Ce livre devrait plaire à de jeunes collégiens et lycéens. Il pourrait leur montrer le courage et la persévérance de nombreux enfants de pays en difficultés, qui vont à l’école malgré de longues distances, de grandes privations de la part de toute la famille et qui étudient dans des conditions plus que précaires. Acacia thorn in my heart  est une vraie leçon de courage !

 

 

 

 

 

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25 juin 2012

Train de nuit pour Lisbonne

 

Train de nuit pour Lisbonne

 

Pascal Mercier   
Editeur 10/18 (2008)

 

 

 

(Par Mireille Bourjas)  

 

 

 

    Pascal Mercier image.jpgPascal Mercier, un philosophe suisse qui  vit actuellement à Berlin où il enseigne la philosophie a rédigé  Train de nuit pour Lisbonne, un livre  traduit dans de nombreuses langues et au  succès phénoménal.

 

 

 

    Le personnage principal, Raimund Gregorius, professeur de grec dans un lycée de Berne (ville natale de Pascal Mercier), découvre par hasard, un livre d’Amadeu de Prado, poète portugais. Cette découverte va le conduire à changer complètement de vie. Célibataire, savant  replié sur lui-même et sa petite vie étroite, il va se lancer dans l’aventure d’une sorte de voyage initiatique, sur les traces du poète portugais,  c’est dire le bouleversement que le texte provoque sur lui. Il lui semble écrit pour lui. « Etait-il possible que le meilleur chemin pour s’assurer de soi-même passât par la connaissance et la compréhension d’un autre ? Un homme dont la vie s’était écoulée très différemment et avait possédé une toute autre logique que la vôtre ? Comment la curiosité que vous inspirait une autre vie s’accordait-elle avec la conscience que votre propre temps s’écoulait. »

 

 

 

    Avec persévérance, respect, admiration, compréhension…, il reconstitue l’itinéraire familial, intellectuel, amoureux et politique de ce poète, médecin d’exception. Lisbonne et ses vieilles familles patriciennes ou populaires, Lisbonne du temps de la dictature de Salazar ressurgissent du passé. Au milieu des turpitudes de la vie, la figure emblématique d’Amadeu est celle d’un homme d’exception, dont chacun des actes est une leçon de vie. Pascal Mercier sonde les territoires de l’âme et de la conscience de soi. Des êtres attachants entourent le héros, et chacun semble avoir une vision originale et philosophique de la vie.

 

 

 

    C’est en partant de Marc Aurèle qui nous incite à être attentif à nos propres émotions, que Raimund finit par se découvrir lui-même et découvrir qu’il n’est pas mort aux émotions. De très belles pages accompagnent cette découverte ou plutôt ce dévoilement. « Car chacun n’a qu’une vie, une seule, et la tienne est déjà presqu’achevée sans que tu aies eu le respect de toi-même, mais tu as fait comme si tu plaçais dans les âmes des autres, ton bonheur…Mais quand on n’est pas attentif aux émotions de sa propre âme, on est nécessairement malheureux. »

 

 

 

    De nombreuses questions émaillent le texte qui est superbe. L’auteur nous fait sentir où peut  être un début de réponse, mais ne tranche jamais. Il ouvre des horizons de possibles, d’opportunités mais sait toujours se tenir en retrait, comme pour ne pas nous influencer de manière catégorique. «  S’il est vrai que nous ne pouvons vivre qu’une seule partie de ce qui est en nous qu’advient-il du reste ? »

 

 

 

    Une écriture ample, superbe, classique et apaisante accompagne tous ces questionnements sur la vie. Vraiment un livre magnifique, sur lequel on revient sans cesse !

 

 

 

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19 juin 2012

Ce que mes yeux ont vu

 

Ce que mes yeux ont vu    
Giovanna Zoboli et Guido Scarabottolo 
Editions Notari, 2012 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

 image ce que mes yeux.jpg   Dès son plus jeune âge, afin de stimuler son évolution cognitive et  son imagination, l’enfant a besoin d’être confronté à différents types de stimulations intellectuelles, c’est certain, mais aussi sensorielles, émotionnelles et à des situations variées. C’est exactement ce que propose l’ouvrage Ce que mes yeux ont vu de Giovanna Zoboli et Guido Scarabottolo.
    Ce que mes yeux ont vu est un  « catalogue du monde », original,   présentant des objets, des personnes, des situations diverses,  destiné aux enfants de deux à sept ans. Il est dépourvu de texte. Chaque page comporte seulement un titre : « Chaises boiteuses », « arbres coupés », « Tableaux anonymes », « immeubles jamais construits »… et  donne à voir au premier abord des objets dépourvus de grand intérêt, -  des chaises bancales, percées, à tête stylisée, -  des situations banales de la vie quotidienne (une foule anonyme)… Ces objets et ces situations sont montrés aux enfants de façon élémentaire, ludique et humoristique comme leur  regard naïf et leur imagination fertile appréhendent  le monde environnant. Mais très vite, les parents se rendent compte que ces dessins, tout à la fois simples et esthétiques, qui jouent avec les couleurs, apprennent à regarder l’univers en lui ôtant son voile purement utilitaire. L’objet fonctionnel se transforme en objet poétique  donnant à voir les choses devenues « objeux » pour reprendre le néologisme pongien. Et parfois même, ces croquis  stimulent la réflexion sans grandiloquence toutefois. Le tragique est occulté, quand il s’agit de traiter de la mort, par exemple, réalité inéluctable et difficile à expliquer à un enfant. La présentation humoristique des squelettes, « personnages oubliés »,  prouve  avec fantaisie  que  tous les hommes sont égaux devant cette fatalité, qu’ils soient puissants, (le squelette  royal avec sa couronne), soldats, (le squelette avec sa casquette militaire), riches, (le squelette et son collier) ou pauvres.     
    Cette collection d’objets parfois bizarres, cocasses, inutilisables, mais aussi  naturels (les arbres), artistiques (les tableaux), culturels (les livres), humains (la foule et ses hommes multiples, interchangeables, privés de communication) confronte l’enfant au monde, lui permettant  d’évoluer tout à la fois dans son propre univers mais aussi dans le monde réel, sans que sa sensibilité soit heurtée,  tout en enrichissant son imagination et  en développant de façon ludique sa réflexion, lui  offrant déjà une philosophie de la vie.

 

17 juin 2012

La conscience métisse

 

La Conscience métisse

 

Daryush  Shayegan

 

Albin Michel (Bibliothèque Idées) 2012

 

 

 

 

 

(Par Mireille Bourjas)

 

 

 

    Couverture de l'ouvrage.jpgDaryush  Shayegan,  philosophe iranien, spécialiste de l’hindouisme et du soufisme  qui a déjà  publié de nombreux ouvrages en français,  Hindouisme et Soufisme,  Qu’est ce qu’une révolution religieuse ?, Le Regard mutilé et La Lumière vient de l’Occident,   essaie,  dans son dernier ouvrage  La Conscience métisse,  de penser le monde d’aujourd’hui entre le rationalisme des Lumières, les traditions religieuses et prophétiques et l’exigence démocratique.

 

    A la suite des printemps arabes, de leur déroulement, de leurs aspirations et de leurs conséquences possibles, Daryush  Shayegan se demande s’ il y a vraiment une civilisation planétaire, avec d’un côté l’occident, ses idées plus ou moins libérales, sa remise en cause permanente, son économie de marché , sa réussite économique…et de l’autre l’émergence de sensibilités qui revendiquent le legs du passé, le souvenir des identités oubliées sous les sables de la mondialisation. A l’heure d’internet, il essaie de montrer que quelle que soit nos particularités religieuses ou culturelles, il y a des valeurs, celles des Lumières, entre autres, qui transcendent les particularismes nationaux et ethniques et qui concernent toute l’humanité, dans son ensemble. Ces valeurs nées issues des mutations scientifiques et modernes de l’Occident, se sont répandues sur la planète entière et ne sont plus l’apanage d’une seule civilisation. Cela peut créer un repli sur soi, du ressentiment…mais en même temps, des zones d’hybridation où toutes les identités se croisent pour créer des configurations nouvelles, des métissages. : « Accepter la diversité culturelle ne veut point dire que nous avonsaffaire à des cultures autonomes, en dehors de l’interconnectivité qui nous relie tous dans une civilisation mondialisée. Cela veut dire que les cultures sont des continents de sensibilité particulière, des climats d’être qui,  pour vivre et s’épanouir, se nourrissent du dialogue de l’homme avec lui-même, avec son âme et son passé immémorial. »On a l’impression que la conscience  humaine est devenue un arc-en-ciel composé de toutes les strates de la conscience, du chamanisme aux derniers avatars de la virtualisation.

 

 

 

     Daryush  Shayegan  parle de la renaissance des religions, en particulier des fondamentalismes d’un autre âge, des métamorphoses du sacré après, premièrement le choc cosmogonique où l’homme apprit qu’il n’était plus le centre de l’univers, puis  le choc biologique lui montrant qu’il descendait des singes anthropoïdes et pour terminer le choc psychologique qui lui permit de se rendre compte que son ego reposait sur un océan de forces inconscientes et irrationnelles. « Dans La lumière vient de l’Occident, j’écrivais : « Le monde chaotique dans lequel nous vivons me semble être le point de convergence de trois phénomènes concomitants qui sont en quelque sorte interdépendants : le désenchantement, la destruction de la raison classique et la virtualisation. »

 

S’en suivent toute une série de réflexions  : Comment peut –on philosopher ailleurs qu’en Occident ?  « La philosophie en tant que questionnements successifs de la pensée se déroulant dans l’histoire et visant à chercher le fondement du monde sans que celui-ci ait été déterminé par une religion spécifique, la philosophie comme discipline autonome de la pensée, est unphénomène strictement occidental. » Comment peut-on penser l’art ailleurs qu’en Occident ?  Dans les sociétés orientales « le domaine esthétique n’ajamais été une discipline indépendante, en tant que savoir autonome ; il n’a jamais été séparé de la religion et de la tradition, il a toujours fait partie d’un tout indissociable. »

 

     

 

     Daryush  Shayegan   n’oppose jamais les civilisations entre elles, mais il définit, à l’heure d’internet et des effets de maillage et de simultanéité qui en découlent, une nouvelle configuration de la pensée nomade qui déjoue les amalgames politiques, les ankyloses identitaires.

 

    Homme de cultures métissées, grand érudit et connaisseur hors pair de la pensée occidentale et orientale, Daryush  Shayegan    jette un pont entre les cultures depuis plus de trente ans. Il est, par ses immenses connaissances,  un penseur phare de notre monde métissé, “un penseur de l’âme“, comme l’un de ses maîtres Henri Corbin.

 

 

 

 

 

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15 juin 2012

Les Femmes du bus 678

 

Les Femmes du bus 678    
Réalisé par Mohamed Diab  
Produit en Egypte      
Sorti en France en mai 2012
Avec Nelly Karim, Nahed El Sebai, Omar El Saeed…

 

 

 

(Par Elias Abou-Mansour)

 

 

 

 image films bus.jpg   Dans son film Les Femmes du bus 678, Mohamed Diab, le réalisateur,  aborde un sujet tabou et sensible en Egypte et dans le monde arabe : le harcèlement sexuel qui sévit dans des sociétés conservatrices, traditionnelles et religieuses. Avec Les Femmes du bus 678, Mohamed Diab signe un film engagé en comprenant les femmes du  Caire, victimes de ce type  de harcèlement. Il dénonce, avec éclat, les vices et  les maux de la société égyptienne où les femmes victimes du machisme subissant des attouchements  dans les lieux publics,  se murent dans le silence, l’humiliation, la honte. Dans cette société phallocrate, la femme, niée en tant que telle, est considérée comme un simple objet sexuel, responsable du désir des hommes. Seul l’honneur de la famille importe. Par conséquent, l’agresseur reste impuni.  
    Ce film, où Mohamed Diab brosse le portrait de trois femmes, exprime un cri de douleur qui se mue vite en une volonté de culbuter la domination masculine.

 

    Seba est une femme issue d’un milieu aisé, mariée à  un médecin.  Parce qu’elle est agressée sexuellement, son mari se sent souillé.  En effet, la femme  victime devient coupable.  
    Nelly, une jeune  femme libre, est sauvagement assaillie par un conducteur de voiture. Déterminée, soutenue par son fiancé, elle porte plainte pour harcèlement sexuel. Cependant, la police, la justice n’entendent pas la plaignante.       
    La troisième femme, Fayza,  est une mère de famille, de milieu modeste. Fonctionnaire, contrainte à prendre quotidiennement le bus, elle est constamment harcelée. Elle réplique par la grève de l’amour et châtie ses agresseurs à coups d’épingle à cheveux.
     Ces trois femmes révoltées rejettent, chacune à leur manière, la victimisation et la soumission. Cette révolte féminine enrichit le message du film.  Elle secoue une société où prédominent  la misère, le chômage, la corruption et la domination masculine. Bien que la fiction soit ancrée dans le réel, le film de Mohamed Diab n’est ni  documentaire, ni   didactique. Il montre une société égyptienne dominée par le machisme et le sexisme, reflet du monde arabe où le crime d’honneur est commis sans impunité.  La démarche du réalisateur, qui aspire au changement et à la parité entre les hommes et les femmes, est très courageuse.
    La société égyptienne est actuellement en pleine mutation. Il ne peut exister de démocratie sans parité. La modernité de la société arabe passe par le respect et la liberté de la femme. Et c’est ce qui fait la richesse et l’originalité de ce film qui explique à la fin  qu’à partir de 2008 à la faveur des révoltes féminines le harcèlement est enfin puni par la loi. Malheureusement, encore beaucoup de femmes sont contraintes au silence.

 

     Un film à voir surtout en version originale car le dialecte égyptien recèle toute une  agréable musicalité.

 

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14 juin 2012

Les deux routes

 

Les deux routes        
Isabel Minhos Martins et Bernardo Carvalho  
Editions Notari (2012)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

  image rouge.jpg  L’ouvrage Les deux routes  d’Isabel Minhos Martins et Bernardo Carvalho s’adresse aux enfants entre trois et six ans, âge auquel le futur lecteur ne déchiffre pas encore tout seul, mais s’intéresse aux images, aux jeux des couleurs. Comme la vue et  le toucher sont très importants durant la petite enfance,  le format moyen  du livre, son épaisse   couverture cartonnée sont faciles et agréables à manipuler par de petits êtres dont la maturation neurologique des gestes n’est pas achevée. En outre,  cet ouvrage offre une double entrée aux couleurs primaires (en synthèse additive) vives et franches : la rouge et la bleue. Cette dualité des  couleurs des dessins et de la calligraphie enrichit le texte.  Surtout l’enfant peut  ouvrir le livre  comme il  le souhaite, dans un sens ou dans l’autre,   afin de découvrir deux itinéraires, l’autoroute et la route,  qui mènent une famille classique,  composée du père, de la mère, du garçon et de la fille, au même endroit.

 

    image bleue.jpgL’autoroute propose un voyage planifié et rapide, ne laissant aucune place au hasard,  n’obligeant pas à se lever tôt et à se dépêcher : «Comme on y sera en un clin d’œil, c’est pas la peine de se presser ». Voyager par autoroute n’est pas créateur de rêves. En revanche, la route traditionnelle et ses détours  favorise la découverte de paysages, d’animaux : « on arrive à voir, de loin, un troupeau de moutons ». Elle stimule la curiosité et l’imagination, permet de prendre le temps de vivre, d’échanger tout en  favorisant la communication : « A plusieurs reprises, nous ne retrouvons pas le chemin et nous nous arrêtons pour demander : ‘Madame, excusez-nous, c’est bien la route de Plaimbois-du-Miroir ?’ Tout le monde a toujours beaucoup de temps pour nous donner des explications ».

 

Les illustrations  stylisées de Bernardo Carvalho, proches des dessins d’enfants, appellent l’attention des futurs lecteurs, leur donnant à voir, à rechercher les détails,  à imaginer, en un mot à découvrir la lecture plaisir avant la lecture scolaire. Aux parents de raconter cette  histoire à leur enfant, lui procurant  ainsi le goût de la lecture et lui montrant par la même occasion, qu’en lui consacrant du temps, ils l’aiment.

 

12 juin 2012

Une longue histoire

 

Une longue histoire   
Katherine L. Battaiellie      
Gaspard Nocturne (2006)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

 image battaiellie.jpg   Une longue histoire de Katherine L. Battaiellie est paradoxalement une miniature : deux petits textes, « Elle » et « Le lieu »,  sans véritable histoire, pour le plaisir d’écrire, pour l’amour des mots : « j’aime toujours les mots rares rencontrés dans les lectures, le dictionnaire, comme des secrets délectables », mais aussi, dans le premier,  pour dénoncer l’intense souffrance d’une écolière face à une institutrice toute puissante, méprisante, au comportement discriminatoire qui ne reconnaît pas et même nie la myopie de son élève.  La souffrance, l’émotion de la  fillette, ses souvenirs enfouis dans la mémoire sont   donnés comme un long cri de détresse dans un souffle ininterrompu,  mis en valeur par l’absence de toute ponctuation, de toute majuscule, véritable   écriture  terroriste pour une institutrice. La vengeance, action méprisable, devient revanche, œuvre d’art sublime par la puissance vengeresse des mots, échos de la pensée de la fillette.      
    Cette écriture du fragment parle au premier abord aux yeux par toute une poésie de la mise en page, puis aux émotions du lecteur. Un fond d’agressivité terrible surgit d’emblée chez la narratrice dans des rythmes ternaires lyriques dotés de mots aux connotations violentes porteuses de créativité : « lui arracher un ongle », « des petits pincements tiraillements tarabustements dont je serais l’origine ignorée elle s’irriterait s’inquiéterait son cœur commencerait à lui battre aussi vite qu’il me bat depuis l’enfance ». Après le silence trop longtemps contenu, éclate la vérité : « aujourd’hui il faut que cela sorte de ma gorge de moi de ma maison ». L’élève sacrifiée, dépossédée de son être,  devenue adulte, se reconstruit en détruisant verbalement celle qui l’a persécutée : « je veux que tu lises ce texte avant de mourir on ne saccage pas impunément les enfants », en lui prouvant son talent. Elle cherche à travers l’écriture à nouer l’impossible dialogue avant qu’il ne soit trop tard : « il me faut régler notre petite affaire tenue secrète qu’avant notre mort à toutes deux les choses soient dites inscrites exposées à tous » et clamer haut et fort le secret trop longtemps contenu en rédigeant un livre total, « bref et parfait »,  devenant la porte parole des  sans voix et des victimes : « être la voix des muettes réparer les malchances sans cesse tirer les victimes (…) »

 

    Dans la seconde partie du dyptique, le vécu se renverse. A la blessure, s’oppose le sentiment d’existence, de bonheur. Véritable éden, le jardin,  « quintessence de toute forêt »,  lieu protecteur et esthétique, façon d’échapper au réel, donnait et donne toujours des rêves. Dans le jardin, paysage en demies teintes, en clair obscur,  la fillette est envahie par un faisceau de sensations agréables et multiples. Tous ses sens sont en éveil : odeurs, saveurs, bruits se mêlent : «  les trouées de la forêt, les cours suspendues ombreuses et fraîches, (…) le clair obscur (…) le froid et le chaud (…) le clapotis infime des canaux (…) la douceur souple, moelleuse, des allées de sable (…) ». La narratrice ressent par la sensation le retentissement  des choses, la pulsation de la vie, de rares  instants d’intense bonheur : « Très rarement s’offrent à nous, dans notre vie, des moments d’accalmie complète, absolument sereins, des moments en suspens, et certains paysages seulement leur correspondent, qui plaisent du fond du cœur (…) ». Et c'est dans ce jardin aux lumières tendres et tamisées, à la géographie floue et colorée que s'est formée la sensibilité exacerbée de la petite fille myope.

 

    Dans Une longue histoire de Katherine L. Battaiellie,  la nature, à la beauté sublimée et  médiatisée, favorise l’oubli des souvenirs négatifs de la fillette timide et gauche qui n’arrivait pas à formuler ses pensées pour donner naissance à une véritable prose poétique  esthétique. 

 

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04 juin 2012

Un monde de mots

 

Un monde de mots. John Florio, Traducteur, Lexicographe,    Pédagogogue, Homme de Lettres.    
Anne Cuneo      
Bernard Campiche Editeur (2011)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

  Un-monde-de-mots.jpg  D’emblée le lecteur d’Un monde de mots  a l’impression de feuilleter l’ouvrage original de John Florio, italien par son père, anglais par sa mère,  quand il s’empare de l’objet livre d’Anne Cuneo, espèce de mise en abyme du dictionnaire éponyme anglais/italien du traducteur/lexicographe. La calligraphie ancienne, le portrait à l’encre du héros, la reproduction de la couverture de ses mémoires, tout ce goût de la mise en espace, du  jeu de la mise en page,  de la poésie du graphisme semblent donner à voir et à toucher la première édition imprimée de la Renaissance.  Les titres des têtes des  principaux chapitres, sortes de sommaires, se présentent sous la forme de phrases à la même structure syntaxique archaïsante,( « Dans  lequel des hommes courageux sauvent un moine « hérétique » juste avant qu’il ne soit brûlé vif par l’Inquisition et l’emmènent en Angleterre » ou « Dans lequel le petit John devient Giovanni, dit Gion, et vit une enfance heureuse dans le village de Soglio, aux Grisons ») résumant brièvement les événements à venir, survivance des titres des  chapitres d’écrivains du passé comme Voltaire, (« Comment  Candide fut élevé dans un beau château et comment il fut chassé d’icelui »), Cervantes  («Où l’on raconte mille  babioles aussi impertinentes que nécessaires  à la véritable intelligence de cette grande histoire » ou plus proche de nous Gaston Leroux (« Où apparaît pour la première fois Joseph Rouletabille »)

 

    Après le  bref récit de l’histoire que le père de John, un moine torturé par l’Inquisition,   aurait pu relater lui-même : « Voilà, à n’en pas douter, comment cet extraordinaire conteur qu’était Michelangelo, mon père, aurait couché sur le papier ses aventures de moine évadé » succèdent les lettres  manuscrites que le  héros écrit à son petit fils, puis sa biographie qui se transpose vite en autobiographie, l’unique occurrence du pronom sujet « je » impliquant le discours de Florio. Les multiples références chronologiques, spatiales, historiques prouvent qu’il ne s’agit pas d’une fiction mais de la vie réelle de John Florio. Les confidences relatives à sa personne, à sa famille, à ses amis et à ses contemporains sont multiples. Le récit est ancré dans l’Histoire et le réel. La démarche historique se confond avec l’analyse introspective du narrateur, témoin de son siècle, et avec son travail de recherche.  A l’Histoire se mêlent l’anecdote, la vie quotidienne de John Florio et ses difficultés. Il  traverse une série d’épreuves : sa mère meurt lorsqu’il a dix ans, puis sa fille tant aimée, son épouse décèdent,  la peste sévit, les hostilités inter religieuses éclatent : « aux frontières de la Bourgogne, on se battait entre réformés et catholiques », les papistes « mettent l’Europe à feu et à sang au nom de la religion de Rome ». Le moi intime de Florio, sa vie familiale et sociale, sa philosophie de l’existence, se mêlent aux nombreuses références à son travail. Alors que l’écriture était considérée comme vaine au XVIe et au  XVIIe siècle, que l’homme du livre et de la plume était méprisé,  Florio,  humaniste complet,  érudit  fin, cultivé, entretenant un rapport quasi charnel avec les livres,  amoureux des humanités et du langage, effectue des compilations, recherche les mots savants et populaires  (« J’ai ainsi  amassé le vocabulaire des charpentiers et celui des gens de théâtre… ») afin de rédiger un dictionnaire utile dans la vie quotidienne. Conscient de la difficulté de la traduction qui n’est pas une simple reproduction fidèle du texte original mais une interprétation, une adaptation (« Notre pensée sera toujours plus précisément exprimée dans une langue qui nous est familière »),   il entre dans toutes les mentalités. Passeur, il permet au lecteur d’accéder à la voix de l’auteur : « « Il faut qu’on s’installe dans l’esprit de l’auteur, pour le comprendre, et pour faire en sorte que le lecteur auquel on va rendre intelligible sa voix originale saisisse l’esprit autant que la lettre de son texte » (…) « par rapport à l’original, un texte  traduit n’est rien sinon ce que le dessin est à la nature, le portrait à l’original, l’ombre à la substance ». Il   travaille par fiches, accroît sa culture et son expérience en lisant de nombreux ouvrages anciens et contemporains,  assiste à des pièces de théâtre,  échange avec des artistes, des écrivains, des nobles, des roturiers, des bourgeois, des marchands... Il rencontre Shakespeare,  Montaigne, « Michel Eyquem », dont il traduit les Essais en anglais, s’occupe des enfants de la reine d’Angleterre. Il enseigne  par le détour, conversant avec ses élèves en se promenant : « il paraît que vous enseignez l’italien de telle sorte qu’on l’apprend sans s’en apercevoir ». Sa méthode d’apprentissage repose sur « la disputatio », débat oral et rhétorique médiéval,  mais  elle est aussi très nouvelle  car l’aspect ludique l’emporte et surtout il s’agit d’apprendre des langues vernaculaires comme le français et  l’italien.

 

    John Florio retrouve et réunifie son identité mutilée dans la rédaction de son lexique italo/anglais, dans ses traductions, soucieux d’être « un pont (…) avec un pied sur chaque rive, un intermédiaire entre l’Italie (ce que j’en savais, ce que j’en ai appris) et  l’Angleterre, qui est vite devenue ma vraie patrie ».

 

    Un monde de mots est un ouvrage nourri d’une érudition édifiante. Le contexte de la recherche et de l’édition de l’époque est expliqué avec précision, montrant le rôle des mécènes, des commanditaires, des princes. Le délire religieux qui emporte le XVIe siècle  est dénoncé : « Les catholiques ont décidé de massacrer les huguenots, et depuis deux jours ils tuent, ils tuent sans arrêt. Cela a commencé à Paris le jour de la Saint-Barthélémy… »).  Et surtout John Florio, homme cultivé, aux travaux novateurs,  mais peu connu, discret,  qui refuse de devenir un homme de cour, est enfin estimé  à sa juste valeur. Du  père caché sous le fumier, c'est-à-dire la pourriture, la mort, « chargement qui ne donnerait à personne envie de fouiller »,  pour échapper au bûcher, nait la vie : un homme de génie, John Florio,  et « deux « fruits » grandioses que sont son dictionnaire et son Montaigne ».       
   L’ouvrage d’Anne Cunéo est une  mine d’or tellement inépuisable  que  nous ne pouvons en donner que quelques éclats. Au lecteur d’en découvrir l’indicible richesse.

 


 

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25 mai 2012

Le Guetteur

 

Le Guetteur    
Isabelle Cros     
Gaspard Nocturne éditeur  (2011)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

   image le guetteur.gif La narratrice du roman Le Guetteur d’Isabelle Cros est une femme séparée de sa vie, de l’homme aimé, de son intériorité intime qu’elle cherche à retrouver.  En rupture choisie avec sa vie familiale, sociale, professionnelle, elle quitte la France, « Partir, je ne peux plus faire autrement, c’est vital »,  pour le Canada qui sera le lieu de sa quête où se nouera son destin. Elle part retrouver l’homme de sa vie, Louis, homme fascinant et envoûtant,  « un homme tout sauf simple, marié, dissimulateur, traversé de rêves et de désirs de retrouver les origines, chasseur, pêcheur (….) un homme plein d’espoirs, d’épaisseur et d’échos ». Mais au moment où elle arrive dans la cabane  « implantée au bord du lac Kinosewaks Meadow, (…) à plus de 150 km de toute habitation » où elle doit vivre une intense  histoire d’amour, Louis, son « amant si bien aimé » s’évanouit dans l’immensité blanche et gelée du lac : « La glace à la surface était crevée d’une fissure bleu émeraude ». La glace, symbole ambivalent du liquide et du solide, a irrémédiablement emporté Louis dans une « explosion de froid comme une brûlure »,  l’oxymore concrétisant la douleur intolérable ressentie par la victime.
Malgré son chagrin, ses angoisses, sa peur, puis très vite ses désillusions, au lieu de subir ce réel d’une beauté sublime mais agressif, dangereux, la narratrice va le maîtriser par la plongée dans ses souvenirs, par l’action et par l’écriture mais  aussi par une vie au contact d’une nature immense et pure, d’un paysage gelé et durci où les dimensions se creusent, la verticalité et la profondeur s’imposent, effrayantes, angoissantes : « Je roule mais la panique monte. Tant d’espace devant moi » ( ...) « trouver un appui, résister à l’appel du vide ».  Elle conquiert cette  nature, sentie par moment comme une source d’effroi, mais à d’autres moments comme un objet d’art avec par exemple la référence à « la lumière jaune dorée »,   par une discipline tyrannique, vivant une espèce d’ascèse. Elle s’intègre à la nature, quêtant la plénitude d’une vie débarrassée de l’inutile, du superflu. Elle ressent par les sensations le retentissement du  réel.  Les odeurs, les couleurs, les saveurs, le toucher imposent un univers matériel  dense et intense : « l’odeur : senteur de bois, de résine »,  « la fromage d’abord, salé, onctueux, gras, odorant, puis les biscuits fades, craquants, se mélangeant avec le crémeux ». La jeune femme est submergée par un « flux de sensations et d’émotions » qui l’entraînent au carrefour du réel et de l’imaginaire.

 

    L’écriture de la narratrice devient alors un moyen d’exprimer, de revivre le voyage,  de vivre et de jouer.  La narratrice se laisse emporter par son écriture qui obéit très vite à un principe de plaisir plutôt qu’au rationnel. Son écriture est   certes objet de réflexion  psychologique, philosophique,   mais elle est aussi et surtout poésie et jeu. Son récit est un espace ouvert, accueillant le rêve : sa danse amoureuse avec le défunt (« il est contre moi, il est une pierre et je le réchauffe, (…) Je chante pour lui/ je l’aime et je le touche. Je le berce et le caresse … », ses rencontres avec Paule, avec Lydie-Annabelle, la petite fille qu’elle a été : « Je suis devant la petite fille de mon enfance, Lydie-Annabelle ».   Des espèces de poèmes aux rythmes incantatoires ponctuent le récit : « Partons vers l’horizon, il est tard, courons vite, /Pour attraper au moins un oblique rayon./ Mais je poursuis en vain le dieu qui se retire ; / L’irrésistible nuit établit son empire/ Noire, humide, funeste et pleine de frissons » faisant chanter et danser le texte où la description de la danse joue un   rôle essentiel, transformant le corps douloureux et laid en objet esthétique et aérien : « Elle se vautre par terre, visage au sol, bassin soulevé : vermisseau, larve, cloporte, nourrisson, foetus, amibe, et la seconde suivante elle s’élève dans une arabesque aérienne, diaphane, majestueuse ». Et surtout, dans Le Guetteur le jeu l’emporte à la faveur d’indices, annonciateurs de la fin, glissés avec subtilité dans le texte.        La vérité voilée ne sera dévoilée que dans les dernières lignes de l’ouvrage.       

 

    Le Guetteur est un ouvrage porteur de vie, de vitalité, bien que l’immensité blanche, lieu du mensonge,  soit souvent  ressentie comme mortifère par la narratrice, « j’eus la certitude et l’espoir que l’échafaudage d’épinettes serait mon tombeau et les peaux mon linceul ». Et il tient tout à la fois du récit de voyage, du roman de vie, de la poésie, de la psychanalyse, du  thriller et du jeu. Rêver, écrire, danser, jouer, quatre  verbes  pour définir cet ouvrage original.

 

18:15 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2)

18 mai 2012

Tribulations d'un jeune homme en haute atmosphère

 

Tribulations d’un jeune homme en haute atmosphère
Philippe Maurin  
Editions les deux encres (2011)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

    Tribulatiion image.gifSuivre « les tribulations d’un jeune homme en haute atmosphère », récit  éponyme de voyage autobiographique romancé   de Philippe Maurin, c’est s’embarquer vers un ailleurs vertigineux où les dimensions se creusent, la verticalité, la profondeur s’imposent : « j’entrevois un trou sans fond. Incroyable, ça descend à pic ! Si on tombe, c’est plusieurs centaines de mètres plus bas. Aucune chance d’en réchapper vivant ». Ce voyage effectué volontairement  dans des conditions inconfortables, « non seulement la piste est défoncée – nous voilà à nouveau ballottés comme du linge sale » dans un camion dont  l’animalisation montre toute   la difficulté à circuler  sur des routes sinueuses et quasiment impraticables : « le camion ne s’en tord pas moins dans d’atroces souffrances : ne serait-ce qu’à en juger par ses ruades, le propulsant d’un bord à l’autre de la piste et aux éclairs qu’il lance./ Quand ce ne sont plus que coups lourds et chocs métalliques, crissements lugubres dus, j’imagine, à la torsion extrême de ses parties vitales, je ne peux pas croire qu’il endure pareil traitement, sans rompre à un moment ou à un autre » donne à voir la Bolivie profonde.       
    Afin d’entrer en relation avec l’Autre,  de découvrir, connaître et  comprendre un milieu naturel et humain nouveau et différent, dans une région reculée, étrange et étrangère, Felipe, « Philippe » en français, double de l’écrivain,  choisit de partir pour   Villa Fatima  dans les mêmes conditions que les plus pauvres des autochtones : « des hommes, des femmes et des gamins en bas âge, dont une bonne moitié semble  être des paysans ». Felipe   n’est pas un simple touriste superficiel,  venu vivre quelques jours de loisirs dans une terre inconnue, passant à côté de la vie des populations locales.  Doté d’une attitude humaniste, du goût de l’imprévu,  ouvert à l’Autre,  disposé à dialoguer, à échanger avec les autochtones, il  effectue des rencontres authentiques et diverses avec plaisir et enthousiasme.  Expatrié,   vivant  et travaillant  à la Paz,  il  a  l’avantage de connaître des faits  dont on parle peu ou avec des clichés et que le lecteur lambda ignore. Espèce de picaro, il traverse, dans les années quatre vingt,  la Bolivie, montrant et dénonçant avec humour ce qui s’y passe : la pénurie alimentaire,  la corruption militaire et gouvernementale, le contexte historico-politique, le désir d’un peuple d’accéder à la démocratie… Il rend compte de la réalité dans un souci de vérité adoptant par moment la démarche du journaliste. Il théâtralise la Bolivie, plantant les décors, mettant en scène les Boliviens,  glissant dans son récit des substantifs  familiers,  des expressions et des  mots étrangers en espagnol, « en aymara, la langue de l’Altiplano » comme  « no hay, senor », « chola »,  s’inscrivant ainsi dans un projet réaliste.  Des détails pris sur le vif, apparentés à la photographie, prouvent son souci de donner à voir, à sentir, à toucher, à  goûter (« la soupe de l’ivrogne », « l’alcool de caïman »),  le plus petit élément original, le moindre détail. Mais son écriture réaliste passe par moment à une écriture esthétique, visionnaire, fantastique comme dans le portrait de la chola « assise à même l’étal de son royaume, (elle)  lève le masque hiératique de l’Indienne des hauts plateaux. Quand celui-ci s’anime d’une étrange façon.  Comme si perdant toute consistance, il se délitait, redevenait sable  et poussière ». Subitement, par la magie de la poésie,  la femme devient autre, se minéralise, disparaît.
    A cet espèce de voyage initiatique,  photographie magique d’une Bolivie mythique,  s’ajoute, à la fin de l’ouvrage,  le « voyage officiel » sorte de mise en abyme du premier.  Le narrateur voyageur devient, le temps d’une journée,  photographe : un photographe n’arrivant pas « à prendre le moindre cliché » ! Ce récit de voyage   non seulement plonge le lecteur en plein exotisme - dépaysement des sensations et des perceptions -   mais il le fait sourire en s’achevant   sur un clin d’œil humoristique.  

12:58 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2)