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21 décembre 2013

Le Pèlerin

 

Le pèlerin 
Fernando Pessoa 
Traduit du portugais par Parcidio Gonçalves  
Edition La Différence, 2013

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    image pelerin.jpgLe pèlerin de Fernando Pessoa, paru en 1917, est un conte initiatique qui donne à voir les étapes du cheminement personnel d’un narrateur unique et  solitaire. Ce jeune homme mène  une vie paisible, tranquille, modérée,  dépourvue de tout trouble (« Aucune occupation ne venait distraire mon esprit des charmes propres à l’imagination heureuse des adolescents ; l’amour, avec sa joie insatisfaite, n’était pas encore venu troubler la limpidité de ma vie. Je vivais plus content que joyeux, sans mauvais souvenirs du passé, sans tristesses du présent, sans doutes sur le futur »)  dans une famille aimante et aisée qui le protège des désagréments matériels de l’existence comme l’indique la métaphore :  « l’aisance de mes parents (…) mettai(en)t mon avenir à l’abri des nuages ». Davantage contemplatif qu’actif, il « regarde(…) la vie passer  sans réfléchir à la vie » tout en méditant  « sur les mystères de l’existence ».

    La rencontre « d’un homme tout de noir vêtu » bouleverse  soudainement sa vie. Il ne va désormais vivre qu’en voyageant  sans destination précise, « quelque chose m’attirait hors et loin de moi », faisant l’expérience du vide, menant une vie quasi monacale : « Ma vie à  partir de cet instant, devint pâle et creuse. Moi qui avais tout, tout me manquait. Je ne désirais rien et je désirais tout ». Il vit alors une sagesse toute pragmatique, entouré d’une espèce de mystère fondamental, progressivement en correspondance avec le sacré où réalité et irréalité se conjuguent. Puis il  tombe amoureux, d’un amour platonique et réfléchi,   de jeunes femmes rencontrées au hasard de ses pérégrinations, qu’il quitte bien vite pour continuer sa route. Après chaque départ, il devient de plus en plus triste. N’est-il pas envahi d’une sorte d’ « akedia », la mélancolie qui s’empare des mystiques ?

     Les jeunes femmes semées sur sa route représentent d’abord  les vanités de la vie,  le Plaisir, la Gloire, le Pouvoir, ensuite ses qualités, l’Amour, la Sagesse,  puis la Mort.   Cette féminité rencontrée, chaque fois bénéfique mais énigmatique,   l’aide à franchir des étapes dans sa vie et dans sa quête : quête d’une terre promise, quête de lui-même ? Chaque femme constitue une espèce de rite de passage à accomplir. Quitter chacune d’entre elle ne lui permettrait-il pas d’accéder à la Sagesse, à la connaissance de son être profond et intime ?  La dernière jeune fille aimée « d’un amour sans pareil (…) » en effet  « est sa propre Personnalité. ». Ces rites de passages à accomplir à travers la féminité le dirigent enfin vers le repos et la Tranquillité,  incarnée dans la personne d’un ermite. Et finalement, il retrouve dans un univers d’intense luminosité, d’une lumière dépourvue de chaleur, « débarrassée de tout souvenir de la lumière matérielle »,  l’homme en noir. Cette  lumière singulière dépouillée de toute matérialité n’est-elle  pas la Connaissance totale, l’accès au Salut, le point d’arrivée d’un voyage initiatique dont on ne revient pas ? Le conte ne propose aucune réponse, laissant le lecteur libre de toute interprétation.

     Après un incipit réaliste,  le lecteur est progressivement plongé dans les confins du monde, installé dans un temps mythique, entouré d’une espèce de mystère fondamental, en correspondance avec le Sacré, dans une surréalité de l’impossible.  Ce conte,  qui passe du discours au récit dans le dernier chapitre, sous sa forme réduite, est une création originale, étrange et fascinante.

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14 décembre 2013

Siamoises

 

Siamoises
Canesi et Rahmani     
(Editions Naïves, 2013)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

  siamoises-canesi-rahmani-editions-naive-livres.jpg  Après leur sublime symphonie Alger sans Mozart  composée à quatre mains, Michel Canesi et Jamil Rahmani renouvellent avec maestria leur expérience en livrant au lecteur Siamoises. Ce roman, qui mêle subtilement les genres,  est placé sous le signe de la dualité, de la gémellité et de l’unité perdue, de l’ombre et de la lumière, de la vie et de la mort.

   Les narrateurs situent successivement l’histoire au Maroc (« Essaouira, toute blanche au bord de l’Océan »), en Algérie (« Alger s’étale sur ses collines comme une salamandre blanche ») en Espagne (Los  Monteros, oasis sur la Méditerranée »), en France, en Suisse, « morne pays où il ne se passait rien », donnant la caution du réel au cadre géographique dans lequel se déroulent les événements. Cette localisation spatiale s’accompagne d’une localisation temporelle. La fiction se situe vers le dernier quart  du  XXe siècle, au moment de la  montée de la violence en Algérie.  Les narrateurs marquent ainsi leur volonté de l’insérer dans l’Histoire et de donner l’illusion du réel, invitant de la sorte le lecteur à croire les événements rapportés.

    L’ailleurs, (hormis essentiellement lorsque la narration évoque la violence intégriste), que ce soit l’Algérie, le Maroc, l’Espagne, est décrit de façon lumineuse. Une sorte d’univers méditerranéen total se déploie dans un bouquet esthétique d’évocations, de sensations, de senteurs « Partout, des fruits multicolores. Tomates écarlates, poivrons brillants orange, jaunes et verts, piments rouges et cuisants. Persil, coriandre menthe, symphonie baroque aux multiples senteurs (…)  Courges, courgettes, concombres pastèques veinées de vert et melons jaune canari. Tourbillon de couleurs : cobées bleues à l’assaut des palmes et des branches, volubilis, liserons blancs, roses blanches, rouges et roses cosmos (…) ». Les synesthésies soulignent la variété et la richesse des couleurs éblouissantes, faisant naître un tableau en mouvement coloré et parfumé. Toutes les variétés de légumes, de fruits, de plantes, d’arbres, les jardins luxuriants  s’offrent à la vue,  au toucher et à l’odorat : univers de nostalgie, monde regretté, témoignant de l’arrachement à un pays aimé où les autochtones étaient chaleureux, joyeux, humains : « tu as découvert un nouveau pays, une autre façon de vivre, des gens qui s’intéressent à toi et qui s’occupent de toi, des gens plus chaleureux ».  A cet univers esthétique, aimant et odorant s’opposent la France et la Suisse tristes, brumeuses, pluvieuses, mortifères : « Ma chambre donnait sur le Léman, immense étendue grise sous le ciel gris ; flaques sombres et fleuves clairs parcouraient sa surface ridée par le vent. De lourdes montagnes, estompées par les pluies d’automne, oppressaient l’horizon ». Siamoises transporte le lecteur d’un pays à l’autre, multipliant les discours sur la normalité et le réel.

    Puis l’étrange apparaît, résorbé dans une apparente quotidienneté. Une pseudo objectivité vise à enchaîner la folie. Des explications apparemment rationnelles sont données : Marie, thanatopractrice,  et Sophie, anesthésiste, après la mort de leur père Etienne Vincent, «  ciment de leur vie »  ressentent un traumatisme insurmontable. Le retentissement de cette mort  installe une déréliction irréversible dans leur vie. Il existe progressivement toute une activation du passé par le présent.  L’écriture se révèle alors une véritable écriture de la dérive des repères.  Siamoises est une  mise en drame de la dualité. Tout le texte est inondé de doubles réunis par une prolifération de « je », sujets des discours : deux sœurs Sophie et Marie, des siamoises Malika et Nacia. Les chapitres se mettent en miroir : l’un, le discours de Marie au présent, l’autre,  celui de Sophie au passé. Des structures en doublet apparaissent : deux constructions parallèles : « On va grandir  l’une contre l’autre et vivre l’une pour l’autre », « Si tu meurs, je meurs »,   « Une des sœurs de la Koutoubia (…) c’est la Giralda », deux substantifs : « deux bougies », « deux minarets », un tulipier à « deux troncs », « deux villas             jumelles »…. Les narrateurs s’amusent avec des parallélismes grammaticaux, syntaxiques, morphologique, thématiques,  réunissant les objets, les personnages par couples. L’inondation des doubles joue entre l’équilibre et le déséquilibre. Toute la narration est jeu de miroir, « Face au miroir, je parlai tout bas (…) Regarde-toi, regarde-moi, regarde nos yeux »  jusqu’à  l’éclat final.  Le miroir est le lieu où le monde se renverse. Il sépare le monde du réel et des apparences.

    Après les deux premières parties, « La fêlure »  et « la déchirure » qui impliquent la scission douloureuse et même familièrement la folie, le dernier chapitre « jusqu’à la lumière » introduit le présent et la voix d’Antoine/Antonio, le beau père  « impudique » trop « aimant », le psychiatre à l’éthique quelque peu déviante. Les chapitres s’enchâssent progressivement de façon implicite. La fin de l’un annonce le début de l’autre dans des espaces séparés : la fête à Alger à laquelle assiste Marie  entraîne la fête à l’hôpital «  pour l’anniversaire d’Ahmed ». Ahmed le chauffeur de Marie  en Algérie  et le patient de Sophie en France.  Ce jeu de miroir plonge  le lecteur  dans une construction en abyme avec une série de discours  gigognes donnant à voir des lieux et des êtres en quête de leur unité perdue : « Les deux Algérie sont côte à côte. Celle du passé, triste, oubliée, assoupie et l’autre, brute, fière, conquérante… », l’Algérie séparée de sa sœur française par la mer, mise en abyme de Marie et de Sophie séparées psychologiquement de leur mère.  Puis les contradictions, les mensonges se multiplient peu à peu jusqu’à la révélation finale. 

      L’écriture  tout à la fois poétique, onirique,  réaiiste, tragique  (l’expérience de la scission est l’expérience du tragique absolu)  et baroque de Michel Canesi et Jamil Rahmani  n’est jamais naïve, c’est une écriture de signes que le lecteur décrypte avec délectation. Le plaisir du texte dans Siamoises, roman à la couverture et  au titre concrétion essentielle et révélatrice du discours, est total.  Je rêve à mon tour :   devenir juré d’un prix littéraire pour l’offrir à ces méritants écrivains !

 

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2012/05/... : des mêmes auteurs, chez le même éditeur, Alger sans Mozart. (2012)

 

08:52 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

13 décembre 2013

Omar

 

Omar
Film réalisé  par Hany Abu-Assad 
(2013)
Avec Adam Bakri, Waleed Zwaiter, Leem Lubany

 

(Par EliasImage Omar.jpg Abou-Mansour)

 

    Le film Omar de Hany Abu-Assad n’est pas seulement un thriller ou le parcours paranoïaque d’un Palestinien comme le prétendent certains chroniqueurs. C’est une histoire d’amour fondée sur une réalité historique.

    En effet, Omar est une fiction-documentaire et un film engagé. Il montre  la  triste réalité d’êtres qui souffrent et vivent les douloureuses cicatrices de l’occupation. Les personnages présentés par Hany Abu-Assad incarnent une population déshéritée, démunie, mais surtout humiliée et privée de dignité humaine. Ce film politique ne tombe cependant pas dans le dogmatisme, la propagande et l’endoctrinement. Il ne formule pas un discours haineux et reste loin de tout lyrisme.  Bien que grave, le thème est même parfois teinté d’un certain humour.

    L’intrigue est simple. Omar, un Palestinien, escalade « le mur de séparation » pour visiter ses amis d’enfance, Amjad et Tarek et rencontrer sa bien aimée Nadia.

    Mais lors de chaque visite en Israël, Omar affronte la mort. Il essuie des rafales de la part de l’armée israélienne. Puis, il est arrêté par une patrouille militaire et subit un traitement arbitraire, tyrannique et humiliant. Rabaissé, mortifié, Omar se réfugie alors dans la Résistance. Les trois amis, Tarek, Omar et Amjad mènent une opération aboutissant à la mort d’un soldat israélien. Omar est alors arrêté et torturé.  Le machiavélisme policier l’oblige à choisir entre l’incarcération ou la collaboration.

    La police s’efforce à l’employer comme indicateur à son service. Et il n’est libéré que contre son engagement à livrer Tarek suspecté d’avoir tué le  soldat. Le spectateur en suivant le cours des péripéties du film découvre qu’Amjad est un collaborateur. Le cynisme de la police israélienne amène les jeunes Palestiniens, sous la torture, à trahir leurs familles, leurs connaissances. La délation se développe. Les arrestations arbitraires se multiplient. Le réalisateur, Hany Abu-Assad met l’accent sur les contraintes physiques, morales et psychologiques exercées par la police contre les prisonniers qu’elle manipule.  Il s’agit, pour la police, de noyauter, contrôler et quadriller la société palestinienne. Ce climat de brutalité va inciter les Palestiniens à la révolte. La jeunesse palestinienne s’enlise alors dans le désespoir. Or une société qui sombre dans la détresse est un terreau pour l’intégrisme et la violence.

    Omar, accusé de traîtrise, afin de laver son honneur, opte pour la violence. Cette dernière est omniprésente dans le film. D’ailleurs, « le mur de séparation » l’incarne parfaitement. Ce mur transforme le site en un paysage carcéral. Il offense, alors, le regard des spectateurs et heurte leur sensibilité.  Il concrétise la fermeture et l’exclusion. Cet ostracisme sème la haine. Il s’agit d’un problème éthique, philosophique et humanitaire, véritable blessure pour la démocratie.

    Le film Omar décrit le drame palestinien sous l’occupation. Il évoque la mémoire collective de ce peuple qui aspire à la liberté. C’est un   beau film à voir.

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11 décembre 2013

Nelson Mandela

 

Un beau poème de paix de Françoise Marie BERNARD en hommage à Nelson Mandela.

 

 

Photo Mandela.jpg ROLIHLAHLA NELSON MANDELA

 

Acrostiche

                                           

 

 

Révolté, rebelle, telle était ta destinée ;

Obstiné dans tes choix pour une vie de droit ;

 Loin d’être facile, ton chemin fut entravé,

 Instant après instant, endroit après endroit…

 Humanité pour tous ! Ton crédo pour la liberté,

 Liberté tant désirée pour ton peuple noir sous les lois !

 Ame d’une grande rareté composant ton être entier ;

 Homme de liberté et d’intégrité, tu étais tout à la fois…

 L’harmonie de ton peuple devint ton rêve insensé mais

 A force de volonté et de témérité, tu as réussi cet exploit !

 Nelson Mandela, Tata, père comme Gandhi l’a été,

 Etoile de Paix, icône de l’Humanité sous ton ciel là-bas,

 Lumière de vie malgré Robben Island, humilité…

 Soweto, dans son cœur, à jamais te chantera…

 Oppression, racisme, notions inhumaines que tu fis changer

 Non sans souffrances et humiliations, mais tu résistas, toi

 Madiba, père de la Nation « Arc-en-ciel », avec simplicité…

 Apartheid, laideur de l’esprit humain, sous ton combat !

 Nobel de la Paix, homme à l’exceptionnelle humanité…

 Dépasser les haines pour la réconciliation, tel fut ton espoir…

 Engagement humain d’une âme pourvue de bonté,

 Liberté sacrifiée, la tienne pour tes frères opprimés par la loi…

 Afrique du Sud, pays où cette lutte continuera au nom de ton Humanité.

 

 

06 décembre 2013

Cosmic rebirth, In searche of yourself

 

Cosmic rebirth,         In searche of yourself
Musique et chansons de Franck Courtheoux            
(Aimemotion, 2013)


(Par Joëlle Ramage)

 

 

   In_search_of_yourself.jpg Avec  Cosmic rebirth  et In searche of yourself, Franck Courtheoux, auteur,  compositeur, parolier,  plonge une fois de plus l’auditeur dans un univers d’émotions et de rêves.   (http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2013/07/...)

   Quelques notes profondément graves, suivies d’un bel enchainement sur un mode majeur, entonné par  un ensemble symphonique ouvrent Cosmic rebirth,  la musique  au thème galactique de Franck Courthéoux. Des notes aigues consonantes fleurissent de manière disparate sur l’agréable mélodie de fond. Puis, un jeu de percussions prend le relai et un violon solo reprend à son tour la mélodie, limpide et claire. Quelques accords de piano surgissent et soudain un souffle s’élève, ou plutôt un embrasement – initié par les percussions  – qui laisse penser qu’une étoile vient de naître dans le silence sidéral.

    Quelques instants plus tard, on entend un jeu subtil de percussions fines qui donne la sensation de traverser  un champ d’ondes radio ; tandis qu’une batterie régulière sur fond d’accords graves entre en scène, suggérant immédiatement des mondes étranges, des domaines inconcevables,  des profondeurs effrayantes, bref, des espaces où l’Homme n’a pas sa place. Des notes aigues en mode majeur, jouées au clavier électrique, viennent soudain briser ce fond de gravité et apporter une touche légère et plus rassurante, comme si tout à coup un nouvel espace surgissait, moins informe, moins uniforme. Mais, le fond grave des percussions inlassablement scandées revient pourtant à la charge, comme pour rappeler que l’infini sidéral est bien là, omniprésent, sans imagination, sans surprise, morne et informe  comme peut l’être l’éternité galactique.  Au milieu de ce tempo infini et épuisant de platitude et de solitude, les percussions subtiles qui  font penser que l’on traverse un champ d’ondes radio reviennent, apportant une espèce de fulgurance.

Finalement  la fréquence des percussions s’espace, une mélodie heureuse dessinée par une clarinette solo prend le pas comme pour démontrer que la temporalité est là, que l’Homme a tout de même acquis une place dans cet espace sidéral, et que l’enchainement épuisant des espaces galactiques est enfin brisé par un autre rythme, celui de l’Homme.

      In searche of yourself :  Une vague, une note suraigüe sur un rythme allegro, un jeu de percussions fines, sur un rythme souple et régulier, puis à nouveau une note suraigüe  autour de laquelle gravitent des notes légères, aériennes comme du sable jeté en l’air sur la grève.  Et, encore une fois la vague, la note, les perles de sable…dans un processus qui semble infini. Mais soudain, une note fulgurante dans l’aigu vient se poser sur ce jeu de percussions fines au rythme souple et régulier, comme pour rompre cette séquence infinie et monotone. L’auteur nous livre à travers sa composition musicale, le jeu du flux et du reflux des vagues sur la grève.

    Sans nul doute ce jeu du flux et du reflux des vagues pourrait-il s’apparenter à une recherche de soi, séquentielle mais permanente. Car il semblerait que pour se trouver soi-même, pour atteindre sa paix intérieure, l’Homme soit condamné a sans cesse se remettre en question.  Sans fin rejeté sur  la grève de sa pauvre nature – comme le suggère la musique du flux et reflux des vagues – il ne trouverait sa paix et son humanité qu’au prix de souffrances, d’aller et venues entre ses besoins et ses désirs. Franck Courthéoux,  l’auteur de la musique a admirablement mis en adéquation le titre de son œuvre et la mélodie.

 

 

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22 novembre 2013

Les Garçons et Guillaume, à table ! (brève)

 

Les Garçons et Guillaume, à table !    
Comédie de Guillaume Gallienne 
Avec Guillaume Gallienne, André Marcon, Françoise Fabian     
(20 novembre 2013)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    20529833_20131017171932686.jpg-r_160_240-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx.jpgIssu d’une famille bourgeoise truffée de préjugés, Guillaume, un adolescent fasciné par une mère castratrice, est à la recherche de son identité et de lui-même. Les Garçons et Guillaume, à table !,  mise en abyme de la vie de Guillaume, spectacle dans le spectacle, est une critique à la fois humoristique et émouvante du refus de la différence et des clichés aux conséquences souvent dramatiques pour un adolescent.    

    Guillaume Gallienne, doté d’un grand sens de la psychologie humaine,  acteur de talent aux mimiques expressives et variées,  incite le spectateur à réfléchir tout en le distrayant.

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25 octobre 2013

Tussembont

 

Tussembont
Elisabeth Martinez-Bruncher
Jean-marc Savary éditeur    
Liber Mirabilis (2013)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   tussembont-elisabeth-martinez-bruncher-205x300.jpg Sylvain Martinel, surnommé Tussembont,  jeune surveillant d’internat dans un lycée de province, « cerbère souriant et paisible de (la) descente aux enfers hebdomadaire des élèves »  est toujours attentif à leurs problèmes, à leurs questions. « Sa chambre (est) devenue un lieu d’asile pour les paumés occasionnels, à mi-chemin entre le confessionnal et le cabinet d’un psychiatre ». Silencieux, ouvert à l’Autre, favorisant la confiance, il sait apaiser les conflits, écouter avec attention les élèves, montrer de l’intérêt à leurs  soucis,  sans porter de jugement.   
    Chaque matin, il regagne son cabanon niché au cœur d’une vallée auquel on accède par un « un chemin raide à peine tracé par endroits ». Il est le « seul habitant d’un monde déserté par les hommes, tantôt berger tantôt poète ». Bizarrement, ce jeune homme de vingt trois ans a choisi la solitude, l’exil campagnard. Apparemment  « étudiant sans histoires », véritable « passe-muraille », son « regard apeuré  d’un être à peine sorti de l’enfance » et   le fait « qu’il traîne son passé, lui aussi »  laissent deviner un drame intime que le lecteur va progressivement découvrir, glissant du monologue intérieur à la première personne du singulier, des pensées de Sylvain souvent rapportées en italique, au récit à la troisième personne et au style indirect libre.

    Chaque personnage du roman  saisit le monde qui l’entoure de façon fragmentaire. Les événements sont racontés en même temps qu’ils sont vécus, remémorés, ressentis  ou pensés. Les pensées de Sylvain et de Céline, les réminiscences de Léon, un paysan âgé, d’Emeline une institutrice retraitée, font découvrir au lecteur,  lentement et  par bribes,   l’histoire d’une vallée,  de ses querelles, de ses jalousies familiales. A l’affût du quotidien présent et passé, à la faveur de l’émergence de halos de souvenirs, Sylvain, Céline,  Léon et les autres donnent à voir la vie d’une région rurale  du début du XXe au XXIe siècle, celle d’un établissement scolaire et surtout celle de familles maudites fondées dans le sang. La sublime Denise, dotée  d’ « yeux de nuit sans lune, de cheveux aux reflets de châtaigne, (d’) un front lisse comme un galet, de(s) lèvres de fruit mûr et de(s)  dents de jeune louve » est  conçue par les villageois jaloux du début du XXe siècle comme hors norme parce qu’elle refuse toute forme de domination,  privilégie sa liberté et surtout  « se met (…) à faire la dame ». L’amour que lui portent deux garçons, symboles du bien et du mal,  est  à  l’origine  de tous les malheurs, de tous les drames, de la malédiction : « Il y avait là une machine qui s’était mise en route et qui allait s’emballer ».

    Loin d’être naïve, l‘écriture d’Elisabeth Martinez-Bruncher est gorgée d’indices : « Simone avait payé de sa vie. La malédiction continuait ». La narration est porteuse d’allusions à la Tragédie et à la  mythologie. En effet, des fils se tissent subtilement entre l’histoire des personnages et les éléments de la Tragédie. La situation entre les familles maudites des Borel, des Chabre, des Barras comporte des ressemblances avec celle, entre autres,  des Atrides. On retrouve la haine qui se perpétue de génération en génération, la violence, la mort. Le destin (« Pauvre jouet d’un destin impitoyable ») rattrape ces familles et s’acharne contre elles les  entraînant dans une logique qui les dépasse.  La fatalité prend la forme d’une haine implacable attachée à toute la descendance de ces   familles maudites. Les références mythologiques produisent une série d’images et de métaphores mettant en éveil le lecteur qui voudra bien s’en souvenir.

     Mais Sylvain et  l’inspecteur Jean-François Loiseau tordent finalement le cou à la Tragédie. Grâce à l’amour de Céline,  un tourbillon de bonheur emporte Sylvain.  Il retrouve la joie de vivre mise en relief par de  nombreuses anaphores : « Sylvain dansa. Sylvain fuma un peu. Sylvain but trois verres de vin rouge (…) Sylvain chanta. Sylvain rit à gorge déployée. Sylvain tira les cheveux de Mélanie … ». Il agit enfin en jeune insouciant, facétieux  et radieux. L’enfant qui naîtra un jour au sein du jeune couple se nommera Denise. La boucle est définitivement bouclée. La vie et l’amour l’emportent sur la haine et la fatalité.

    Tussembont  est un roman polyphonique, construit de façon non linéaire sur des histoires qui s’entrecroisent  autour d’un personnage central, Sylvain,  qui sert de point focal. Roman pluriel, Tussembont est tout à la fois un roman à énigme, - énigme de l’intrigue évidemment et énigme de l’écriture avec des pronoms anonymes jaillissant en début de paragraphe (« Elle joignit les mains sans y penser… »)  ou avec le prénom  d’un personnage inconnu surgissant subitement au détour d’une phrase : « Rita restait sur le seuil, faussement somnolente, heureuse de veiller toute la nuit sur l’homme qu’elle aimait », -  un roman intimiste,  descriptif,  régionaliste, poétique dans lequel l’humour n’est pas absent comme par exemple  lorsque le narrateur évoque le curé qui « avait le feu à la soutane ». C’est aussi un roman  révélateur de  l’amour que l’auteure porte aux animaux. Ces derniers deviennent des héros observant et analysant les comportements humains : « Les humains parlaient tout seuls, elle le savait. Ils en avaient besoin parfois ». En outre,   Elisabeth Martinez-Bruncher  dénonce, petit coup de griffe rapide,  le sort des femmes, symboles de tentation diabolique  au début du XXe siècle, la religion qui cautionne leur asservissement : « (…) c’était elle la coupable, la tentatrice. Les curés, ils en ont peur, des femmes. Alors, ils ont inventé une religion où elles sont coupables et doivent payer ». Elle fustige la violence, « l’appel du sang ».  Mais elle ne rédige pas une œuvre militante.     Dotée d’une grande sensibilité et d’une grande connaissance de l’être humain, elle lance un message universel par l’intermédiaire de personnages qui ressemblent au lecteur. Ses protagonistes s’expriment dans leur propre langage (« ça va pas être facile »,  « Ils en voyaient tellement, des qui avaient pas eu de chance ») parfois familier, maladroit selon la classe sociale à laquelle ils appartiennent, omettant la négation « ne », utilisant « ça » au lieu de « cela », ancrant ainsi d’autant plus l’histoire dans le réel.        
    L’ouvrage d’Elisabeth Martinez-Bruncher, aux personnages inoubliables,   au-delà de sa vocation de distraction porteuse de rêve apporte aussi  une réflexion sur l’être humain, sur la vie. Tussembont est  un livre à lire absolument. La réflexion exige d’être poursuivie et approfondie car il reste encore beaucoup à explorer et à dire sur ce roman d’une immense richesse.

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23 octobre 2013

L'Attentat

 

L’Attentat
Yasmina Khadra
Pocket (2011)

 

 

(Par Elias Abou-Mansour)

 

 Image livre yasmina.jpg   C’est à l’occasion de la sortie du film du cinéaste libanais Ziad Doueiri, L’Attentat, qu’il nous a semblé intéressant de relire l’ouvrage éponyme de Yasmina Khadra.  Sous ce pseudonyme se dissimule l’écrivain algérien Mohammed Moulessehoul. Observateur lucide, il dévoile le dialogue de sourds qui oppose l’Orient et l’Occident. L’Orient rencontre en effet
en Occident incompréhension et méconnaissance. 
    Yasmina Khadra est à l’affût de l’actualité du monde arabo-musulman.  Comme la question palestinienne reste la blessure palpitante des peuples arabes, il cherche, avec beaucoup de sagacité, à comprendre ce drame à travers les convulsions de colère et de désespoir du peuple palestinien. Son roman, L’Attentat, révèle sa perspicacité, sa clairvoyance et sa tolérance. L’écrivain scrute la profondeur des êtres, interroge des vérités, jauge des idéologies et analyse des clichés. L’Attentat est une fiction qui souligne le drame palestinien avec toute sa violence et sa brutalité à travers la vie d’un personnage Amine Djaafari, un chirurgien arabe israélien, ouvert.   
    Amine examine la société israélienne sans haine et sans rancœur : « La haine est le vice des âmes étroites ». Il appartient à cette intelligentsia arabe rationaliste, cartésienne qui rejette l’antisémitisme, le racisme, le fanatisme, le sectarisme,  l’obscurantisme et la violence. Respectant  et  prônant la différence et la coexistence des communautés religieuses, Amine dit : « J’ai beaucoup aimé Jérusalem, adolescent. J’éprouvais le même frisson aussi bien devant le Dôme du Rocher qu’au pied du mur des Lamentations et je ne pouvais demeurer insensible à la quiétude émanant de la basilique du  Saint-Sépulcre ». Avec un talent littéraire prononcé, Yasmina Khadra conduit l’intrigue de L’Attentat sur un fond de terrorisme. Le narrateur Amine, médecin arabe, d’origine bédouine, mène une vie parfaitement réussie. Il est heureux et bien intégré dans la société israélienne : « La vie nous sourit, la chance aussi. On aime et on est aimé. On a les moyens de ses rêves. Tout baigne, tout nous bénit… ». Le racisme de quelques collègues bourgeois ne parvient ni à arrêter son ascension sociales ni à lézarder sa détermination à s’intégrer.  
    Cependant, il suffit d’un instant pour que tout bascule. Sa vie chavire dans un drame incommensurable lorsqu’il découvre que son épouse, Sihem, s’est fait exploser dans un attentat suicide. Cruellement malheureux, inconsolable, Amine est traumatisé d’autant plus qu’il méconnaît tout de la violente dérive fondamentaliste de son épouse. Il se met alors à enquêter sur cette affaire obscure et embrouillée.  Amine veut comprendre comment Sihem a pu commettre un tel acte à son insu, lui qui ressuscite les malades et sauve les vies : « Je ne me reconnais pas dans ce qui tue ; ma vocation se situe du  côté de ce qui sauve. Je suis chirurgien ». Amine, l’Arabe israélien, apparaît alors aux yeux de la société comme un suspect. Il redevient le bédouin méprisé. Son long monologue ne manifeste que défiance et doute.  Il interroge avec incrédulité les preuves et les accusations qui accablent son épouse. De même, il exprime sa haine et sa répulsion contre ceux qui l’ont endoctrinée : « « J’ai besoin de montrer clairement à ce chefaillon d’opérette que je ne le crains pas, de lui renvoyer à la figure la répugnance et le fiel que les énergumènes de son espèce sécrètent en moi. »
   
Amine rejette les religieux intolérants, sectaires et fanatiques : « Je n’arrive pas à croire qu’un homme censé être proche de Dieu puisse être éloigné des hommes, si insensible à leur peine ». Refusant la violence, l’intolérance, le dogmatisme, il prône la justice parce qu’il est convaincu qu’il n’y a pas de paix sans justice en Palestine.     
    Yasmina Khadra dans L’Attentat aborde avec finesse et subtilité la totalité du problème palestinien. Il soulève d’abord des questions cruciales, de la plus haute importance pour Israël. Il entre ensuite dans le vif de la cause palestinienne. Israël doit affronter des questions épineuses : les Arabes israéliens ne jouissant pas des droits inaliénables et étant des citoyens de second ordre  peuvent-ils être loyaux à l’égard de l’Etat hébreux ? L’écrivain dépassionne et dépolitise son récit. Il brosse avec recul la vie sociale, politique et quotidienne des Palestiniens.  En effet, Amine,  condamne le mur de séparation qui démembre et morcelle une seule entité géographique et humaine : « Aujourd’hui, surgie d’on ne sait quel dessein pernicieux, une muraille hideuse s’insurge incongrûment contre mon ciel d’autrefois, si obscène que les chiens préfèrent lever la patte sur les ronces plutôt qu’à ses pieds ».
    Selon amine, Israël n’a pas su insuffler l’espoir dans le peuple palestinien. L’humiliation, l’affront, les privations ont semé la haine. « Il n’est pas pire cataclysme que l’humiliation. C’est un malheur incommensurable, docteur. Ça vous ôte le goût de vivre. Et tant que vous tardez à rendre l’âme, vous n’avez qu’une idée en tête : comment finir dignement après avoir vécu misérable, aveugle et nu ? ». La détresse, l’avilissement, les agressions sont donc la matrice de la violence.  Et la mort sordide, selon le narrateur, devient salvatrice. Amine décrit le traumatisme des Palestiniens sous le joug de l’occupation. La mort les a décimés. Le rêve s’est évanoui. « On passe nos soirées à ramasser nos morts et nos matinées à les enterrer. Notre patrie est violée à tort et à travers, nos enfants ne se souviennent plus de ce qu’école veut dire… nos villes croulent sous les engins chenillés… ». Amine comprend le désarroi des siens. Prônant la vie, la paix,  il rejette toute violence. Il n’y a pas de paix sans justice.  
    Yasmina Khadra est un romancier humaniste. Il prend l’homme comme valeur suprême et essaie de le rendre pleinement humain. Dans son ouvrage, l’auteur, ému, éprouve de la compassion pour les rescapés  de la Shoah. Il laisse tomber les clichés. Avec sensibilité, son personnage, Amine, sonde l’âme triste du vieux Yehuda, rescapé des camps de la mort. « Il vit en ermite malgré lui, oublié dans sa maison qu’il avait construite de ses mains, au milieu de ses livres et de ses photographies racontant en long et en large les horreurs de la Shoah. » Amine n’est pas antisémite. Son amitié touchante avec Kim Yehuda est fraternelle. Kim Yehuda lui rend cette amitié qui résiste à toutes les épreuves. Amine prône la fraternité entre les hommes, la tolérance, la compréhension et l’humanisme. Il fait preuve d’une grande intelligence : « Tout Juif de Palestine est un arabe et aucun Arabe d’Israël ne peut prétendre ne pas être un peu juif. Alors pourquoi tant de haine dans une même consanguinité ? ». Il distingue la confession juive et la politique expansionniste d’Israël. En effet, il stigmatise la colonisation, les spoliations des terres, les démolitions arbitraires et la violation du droit des Palestiniens. Amine propose une réflexion sur la violence. Il la réprouve. Il désavoue la violence légale d’Israël et la violence des rebelles. Il reconnaît que la violence est un échec. La sécurité d’Israël passe par la paix, une paix juste, équitable et globale.   
    Nous pouvons déduire que si les Etats-Unis et les démocraties occidentales, les hérauts de la paix, avaient imposé une paix juste et totale, le monde arabe aurait pu avoir un autre visage, un visage plus éclairé.
    Le monde arabe aurait pu extirper ses propres démons : la dictature, le militarisme, l’intégrisme et la violence. La guerre israélo-arabe reste la matrice de tous les maux de la société arabe.  
    Yasmina Khadra, écrivain prolixe et avisé, cerne avec perspicacité les problèmes les plus complexes de la société palestinienne et arabe. Son génie créatif et son sens des valeurs manifestent que c’est un grand humaniste.

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Le film "L'attentat".

 

L’Attentat
Film de Ziad Doueiri (2013) 
Avec Ali Suliman, Reymonde Ansellem, Evgenia Dodina…

 

(Par Elias Abou-Mansour)

 

    image film attentat.jpgAdapter le roman L’Attentat de Yasmina Khadra au cinéma est un véritable défi. En effet,  la cause palestinienne est un problème d’une actualité brûlante. C’est un thème très sensible pouvant  susciter des passions. Or, le cinéaste libanais Ziad Doueiri, scénariste de talent a relevé ce défi.

    Cependant,  l’adaptation, co-écrite par deux  Libanais, Joëlle Touma et Ziad Doueiri, se permet de  prendre une certaine liberté par rapport à l’œuvre de Yasmina Khadra. A la différence du livre, Ziad Doueiri épargne la vie d’Amine. Dans le roman,  ce dernier  décède lors du tir d’un missile de drone sur la voiture d’un imam. De même, il substitute le cheikh musulman par un prêtre catholique. Ferait-il allusion à l’archevêque Capucci, proche de l’OLP  sachant que les chrétiens orientaux sont enracinés dans la région depuis des siècles ? De même, le cinéaste mène l’intrigue autour de la quête de soi du personnage Amine.

    Ce film a été interdit au Liban qui l’a boycotté et censuré. C’est fort dommage. Les pacifistes, les hommes de Lettres, les acteurs israéliens qui sont contre la colonisation pourraient exercer des pressions efficaces sur le gouvernement d'Israël et favoriser ainsi une paix juste et totale.

(Lire ci-dessus la chronique sur l’ouvrage L’Attentat de Yasmina Khadra)

06 octobre 2013

Centenaire de la naissance d'Albert Camus

 

samedi 26 octobre 2013

de 08h45 à 19h00

Colloque à l’Ecole Normale Supérieure de Lyon
15 parvis René Descartes
69007 Lyon

(Métro Debourg)

Entrée gratuite

 

CENTENAIRE DE LA NAISSANCE D'ALBERT CAMUS...

UNE ŒUVRE AU PRÉSENT ...

iCamus.jpg
8h45-12h15
• Accueil : Mot de bienvenue > de la Direction de L’ENS
Et de Michel Wilson (Co-Président de Coup de soleil en Rhône Alpes)
> Regards sur l’œuvre / Président : Charles Bonn (Professeur émérite à l’université Lyon 2)
• Camus : Ordre politique et ordre éthique / Dominique Carlat (Professeur d’Université Lyon 2)
• L’enfant dans l’exil - une lecture du Premier homme / Fafia Djardem (Psychiatre, psychanalyste)
• Questions - Pause
• Aujourd’hui, Meursault est mort / Salah Guemriche (Écrivain)
• Questions
12h15 -14h15 : Pause Déjeuner sur place
14h15-16h45 : Héritages / Présidente : Touriya Fili (Maître de conférences Lyon 2)
• « Le théâtre de Camus ou la présence en action(s) »… / Virginie Lupo (Professeur de lettres et docteur ès lettres)
• Camus et la littérature algérienne contemporaine / Linda Nawel Tebbani (Doctorante)
• Résonances de Camus dans une Grèce en crise / Sofia Chatzipetrou (Doctorante)
16h00-16h45 : Questions - Pause
17h00-19h00 : Itinéraire de vie et d’engagements / Table ronde
Modérateur : Frédéric Abécassis (Maître de conférences en histoire contemporaine ENS Lyon)
• Camus et les peintres d’Alger dans les années 1930 / Jean-Pierre Benisti (Médecin)
• Camus à Lyon / Michel Cornaton (Professeur émérite d’université)
• Camus un anar anticolonialiste ? / Gilbert Meynier (Historien de l’Algérie, professeur émérite de l’université de Nancy 2)
19h : Clôture / Michel Wilson : Co-Président de l’association Coup de Soleil en Rhône-Alpes.


Un repas est organisé pour le déjeuner :
Frais de participation pour le repas : 18 € / Adhérent Coup De Soleil : 10 €
À retourner avant le 17/10/2013 avec un chèque pour les personnes souhaitant déjeuner sur place, à l’ordre de Association Coup de Soleil Rhône Alpes
c/o Michel Wilson-5 rue Auguste Comte-69002 Lyon

 

21 septembre 2013

Eléonore

 

Eléonore
Colette Lambrichs      
Editions de la Différence (juillet 2013)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

  Image Eleonore.jpg  Eléonore de Colette Lambrichs est un roman polyphonique construit sur des histoires qui s’entrecroisent autour d’un personnage central, Eléonore Kallos, une octogénaire, ancienne actrice d’origine grecque, vivant à Bruxelles. Cet ouvrage,  un condensé d’humanité, est  dominé par l’hypocrisie,  la jalousie,   l’égoïsme, la veulerie, l’angoisse, l’indécision, la souffrance infligée par la maladie. Le fonctionnement des récits permet la multiplicité des points de vue : ceux de Pierre et d’Yves, les fils d’Eléonore,  de Fernanda, sa gouvernante,  du docteur Grosz, son médecin, de Rita, l’ex compagne de ses fils,  de Marcelle Déta et René Angeleau, ses relations…  Le premier prénom de chaque titre de chapitre annonce le point de vue du personnage qui se tisse à celui des précédents  et  plonge le lecteur dans ses perceptions, ses pensées, ses émotions, ses sensations. La dernière partie réunit l’ensemble des comédiens de la tragi-comédie qui se déroule dans «l’appartement de l’avenue Molière », petit clin d’œil à l’univers du théâtre,  et les distribue dans l’ordre de leur arrivée.  
    Eléonore possède toute une dimension théâtrale à travers la comédie que se jouent les personnages : Rita restait avec Yves par « Paresse (…) Habitude (…) Scrupules petit-bourgeois ». Dans cette société bruxelloise, ce ne sont que jeux de masque et de mensonges où chacun essaie de duper l’autre : Fernanda a caché durant toute sa vie le nom du père de son fils, Pierre  ne dit pas son homosexualité à sa mère qui feint de l’ignorer. Chacun cache un secret,  joue un rôle comme Eléonore  qui « gliss( e )  des morceaux de tirades dans les répliques de sa vie de tous les jours » ou Pierre  « qui parle faux, en rajoute »,  se demandant     « quel rôle il allait jouer et dans quelle pièce ». En fin de vie, Eléonore, « dans un rayonnement lunaire (…) lointaine et majestueuse »   donne avec brio sa dernière représentation.  Alors qu’elle a mimé maintes fois la mort, « aujourd’hui, son rôle est inversé. C’est la vie qu’elle doit jouer ». Elle souhaite que chacun conserve d’elle le souvenir d’une femme dynamique et pimpante malgré son âge et sa terrible maladie.  Elle lance un pied de nez à son destin le maîtrisant jusqu’à la dernière minute.  Dans le roman Eléonore, la vie est un éternel  théâtre.    
     Contre les préjugés, « les conventions d’une bourgeoisie arrogante et stupide »  et les «consensuels mouvements (artistiques)  d’avant-garde », Jan, le sculpteur flamand, semble différent des autres personnages. Il transforme en œuvre d’art Rita, femme gouvernée par ses désirs, en la malaxant et la pétrissant comme la glaise de ses futures statues pour la  jeter, symbole de son anticonformisme, dans le salon bourgeois d’Eléonore. Mais agissant ainsi Jan révèle qu’il est lui aussi victime d’idées préconçues. Il ne choquera pas, comme il l’espère, celle qu’il imagine une bourgeoise stricte et rigide. Lucide, cette dernière saisit d’emblée la réalité de ses interlocuteurs. Le corps de Rita, devenu une espèce d’artefact qui oscille entre l’objet et l’objet d’art,  est à lui-même une écriture explicite pour Eléonore. « Vous êtes telle qu’en vous-même » lui lance-t-elle avec admiration devant son audacieuse beauté, percevant avec perspicacité le moi profond de la jeune femme.

    Roman de la vie,  des  passions sensuelles et sexuelles explosives ou endormies, Eléonore est aussi le roman d’une ville provinciale, Bruxelles, opulente, grise, morne  et pluvieuse où « tout le monde se connai(t), s’épi (e), se surveill (e) » avec en creux la  ville d’Ostende et ses « plages blondes »,  ville des réminiscences culturelles et des embruns maritimes  où les Belges s’évadent le week-end.  « Ostende, fée souveraine des ciels et des eaux multicolores » du peintre et écrivain Jean Ensor plonge les Belges dans  la beauté et la poésie leur permettant d’oublier Bruxelles devenue « l’otage d( e) politiciens abjects qui organisent sciemment (son) asphyxie ».

    Dans un  roman rigoureusement  structuré  évoquant les actions et les jugements souvent étriqués, superficiels, hypocrites d’intellectuels bourgeois de province, Colette Lambrichs, non seulement donne à voir  avec virtuosité, la dernière  tranche de la vie d’Eléonore,  femme élégante, intelligente  et lucide qui a conservé sa fraîcheur de rose d’arrière saison, mais elle  pousse  aussi le lecteur à réfléchir sur le  sens de la vie, l’être et le paraître.

31 août 2013

Chagall ou la longue lettre au fils

 

Chagall ou la longue lettre au fils.       
Isabelle Pouchin
Editions Gaspard Nocturne (2013)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image Chagall.jpg Après le sublime poème récit, L’Amour profane de Basilius Besler, Isabelle Pouchin offre de nouveau aux lecteurs un magnifique  poème narratif de cent huit pages intitulé Chagall ou la longue lettre au fils.  Avec une écriture qui s’écarte de la communication triviale, le narrateur, un homme emprisonné (« j’ai été isolé, cadenassé dans / trois mètres carrés : un rat, quasi / ni livre ni musique, rien, l’obscurité complète attendre ») s’adresse à son fils et lui explique les raisons de son incarcération. Il veut se donner à voir à son enfant sans fards : « dans ces lignes, tu peux me lire tel que je suis / sans masque, sans l’apprêt boutiquier que la vie en société te colle sur le nez » et lui faire comprendre le sens de son geste aux sombres conséquences

    Ancien conservateur dans un musée national,  entretenant un rapport charnel avec les tableaux, passionné d’art et surtout amoureux de la peinture de Chagall, cet esprit libre a sauvé au risque de sa liberté les toiles de ce peintre  qui fait vibrer les couleurs et la lumière : « j’ai réussi à mettre en sûreté les tableaux de Chagall / oui, ils sont à l’abri, ces tableaux, je les ai fait / partir de nuit, à l’étranger, en lieu sûr/ et cela n’a pas été monnayé, je t’assure (…) ». Ce sauvetage impulsif (« Je ne supportais plus leurs mains sur les tableaux (…) ça m’est tombé dessus comme un coup de sang, cette révolte »),  marque de la liberté et du courage humains, est un prétexte pour brosser le portrait de Chagall. Le narrateur atteint sa personnalité, son talent avec le recul du temps, de l’écriture. Le lecteur suit la vie et l’œuvre de l’exilé, juif et russe, dont les tableaux lyriques et surréels  s’opposaient à la vision de l’art  nazie (« quand les nazis, en 1933, ajoutent à leur liste d’artistes dégénérés le nom du peintre») et de l’art  bolchevique (« Chagall, quand il commence à comprendre que le régime communiste écrase la liberté, broie l’individu, quand il réalise que l’art est mis exclusivement au service de la répression … »). Il découvre le peintre, poète et musicien, homme libre qui « fait voler ses maisons ses vaches ses paysans ; (qui promène) sa tour Eiffel  (…) à dos d’âne ».

    Le narrateur,   un « de ces passeurs (…) qui se seraient fait couper en deux pour les yeux noirs de Bella » est un esthète opposé au « diktat du présent, (au) refus de la complexité, (à la)  haine de l’altérité, (…) (aux) journalistes complaisants, (aux)  intellectuels veules, intéressés, pourris des rivalités, des modes, des écoles », un homme libre aux prises avec des geôliers incultes évoluant dans une société où règne l’ordre fallacieux de la force. Dans Chagall ou la longue lettre au fils, la réalité est perçue à travers le regard d’un prisonnier doté d’une forte conscience critique qui décrypte avec acuité le réel. Son  soliloque rapporte les événements après un travail de réflexion, de maturation, de conception visant la Beauté : « je veux que chaque mot soit l’écrin parfait à une pensée (…) pour toi je veux le meilleur ».

    A l’image de la liberté de penser du  narrateur et de la liberté de peindre de Chagall,  la liberté de l’écriture  d’Isabelle Pouchin aboutit à l’éclatement des structures narratives traditionnelles. Le rythme, le souffle de l’écriture favorisés par les retours à la ligne, la ponctuation chaotique et parfois inexistante, les anaphores (« dodo, ne t’inquiète pas mon amour (…) dodo, mon amour, (…) dodo mon enfant » ou « c’est peindre/ c’est se souvenir/ c’est ramasser les débris du naufrage longtemps »), les allitérations (« et blanches braises des bouleaux/ le bon vertige Bella chantonne »), les assonances,   créent la musique,  la cadence et la poésie du texte. Parfois, la beauté déraille à cause d’un mot vulgaire rappelant que le narrateur amoureux de l’esthétique, en rupture avec les valeurs de son époque,  est englué dans un monde où règne la médiocrité.

    Chagall ou la longue lettre au fils,  long poème narratif, décline le regard d’un prisonnier sur sa vie, l’Histoire, la peinture,  donnant à entendre en creux la voix de son épouse, de son fils et surtout celle du peintre Chagall. Cet ouvrage constitue une véritable anthologie originale et poétique d’un peintre porteur d’énergie créatrice et d’espérance qui a retenu les leçons du fauvisme, du cubisme, du surréalisme pour mieux s’en libérer.

 

 

Vous pouvez trouver une analyse sur L’Amour profane de  Basilius Besler d’ Isabelle Pouchin sur         http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2012/04/01/l-amour-profane-de-basilius-besler.html

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22 août 2013

Un pas à la fois.

 

Nicole Blanche Mezzadonna
Joanna Concejo (illustratrice)      
Editions notari (2013)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 Image un pas.jpg   Dans le somptueux album relié  destiné à la jeunesse  de Nicole Blanche Mezzadonna  intitulé Un pas à la fois, Julot est un personnage attachant et surtout déconcertant. Discipliné, obsédé par la rigueur, hanté par l’irrégularité, il a intériorisé les leçons et les schémas transmis par sa tante Agathe. Son existence  intouchable, inchangeable ne vaut que par la transmission. Elle est codifiée (« Après la salle de bain, il va préparer son petit déjeuner. Il exécute 10 pas jusqu’à la cuisine en faisant attention de ne pas marcher sur les oiseaux du tapis du hall »).Julot vit dans l’ordre du symbolique.   Voulant garder le contrôle de tout, maîtriser chaque situation (« Il attend deux fois que le feu passe au vert avant de traverser la route afin de se rassurer sur sa maîtrise de la situation »), il planifie, organise, ordonne sa vie dans les moindres détails : « Le soir (…) il plie méthodiquement chacun de ses vêtements sur la chaise près du lit. Il vérifie que ses pantoufles sont bien écartées l’une par rapport à l’autre, de la largeur d’une main aux doigts rapprochés. » Perfectionniste, dénué de souplesse, Julot veut rester dans le rationnel : « Il faut toujours commencer par le côté droit car c’est le côté de la raison ». Ce qui est irrationnel ou émotionnel est redoutable pour lui.  Il agit avec rigidité  parce qu’il  aspire au bien être. Le plus petit dysfonctionnement  dans ses habitudes l’angoisse : « Sa mémoire lui joue un tour. Il s’arrête, paniqué (…) ». Il se protège en évitant les  surprises et  les émotions : « C’est fatigant pour le cœur, les émotions ».       
    Pourtant ce conformiste recèle au fond de lui  un brin de fantaisie : il promène son vélo, attend l’approbation du chien de sa sœur pour choisir un vêtement : « Il entre dans la cabine d’essayage et en sort peu de temps après. Kartoffel, qui l’a attendu sagement, assis dans le couloir, bat de la queue. C’est bon. Le chien approuve, il est bien habillé. Kartoffel ne s’est jamais trompé. » C’est peut-être pour cette raison qu’un jour il va se rendre compte que « la vie n’est peut-être pas aussi rigide qu’il l’a vécue et souhaitée ».

    Le style limpide de Nicole Blanche Mezzadonna  permet d’accéder à des concepts psychologiques et philosophiques en toute simplicité de façon humoristique et également poétique comme le suggère la métaphore filée de la mer évocatrice d’une réunion familiale tumultueuse : « Une discussion houleuse déferle pendant la réunion de famille, soulevant des embruns qui éclaboussent tout le monde ». Les illustrations soignées, pleines de légèreté comme une chemise volant au vent  et remplies d’humour de Joanna Concejo glissent une touche fantasque et surréaliste dans l’univers rigide de Julot tout en approfondissant la lecture du texte et en en proposant une interprétation. L’image de Julot, homme animal, doté d’un visage aux longues oreilles de chien rappelle qu’il « avait sorti de la boîte à jouets une figurine en plastique des animaux de la ferme pour symboliser sa personne ».  Le fond monochrome beige de la tapisserie du début de l’ouvrage accueille avec délicatesse des oiseaux perchés sur des branches d’arbres. La présence d’oiseaux et d’éléments appartenant au monde végétal symbolise la vie, la liberté. Le texte et les images, tout en s’opposant apparemment, se complètent. Les dessins de Joanna Concejo permettent au personnage d’échapper à sa rigidité.
    Comme toujours, les éditions Notari proposent aux jeunes lecteurs mais aussi à leurs parents des ouvrages esthétiques et  originaux, donnant tout à la fois à réfléchir et à rêver.

18 juillet 2013

Ballade d'un amour inachevé

 

Ballade d’un amour inachevé     
Louis-Philippe Dalembert    
Mercure de France (2013)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image Ballade.jpg Ballade d’un amour inachevé de Louis-Philippe Dalembert est un roman polyphonique englobant essentiellement le point de vue,  donné à la troisième personne du singulier, des deux personnages principaux dotés d’une forte personnalité.  Regardant toujours du côté de la vie,  Azaka et Mariagrazia, ce couple mixte lumineux, amoureux et heureux se heurte, au début de sa rencontre, au regard de l’Autre dans les Abruzzes, région de l’Italie centrale, monde à part, cerné par les montagnes. Azaka venant  d’un lointain ailleurs a rencontré et épousé  Mariagrazia, une  autochtone. Tous deux attendent avec joie et impatience leur premier enfant. Des secousses, prémices d’un tremblement de terre, replonge Azaka dans son enfance.
   

    La structure de Ballade d’un amour inachevé n’est pas linéaire. Elle  imbrique présent et passé tout comme le présent et le passé s’imbriquent dans la conscience d’Azaka.  L’écriture de l’après se vit comme au présent dans ce  roman nourri de réel. Le lecteur assiste à tout un travail de mémoire avec des retours sur ce qu’Azaka voulait refouler à jamais. Malgré la très forte complicité du couple et  son intense amour, Azaka ne pourra jamais raconter sa blessure secrète, (« des murailles gigantesques (qui ) dans(ent) une farandole démente avant que les parpaings ne s’écroulent pareils à des dominos géants, des pupitres (qui) voltige(nt) dans tous les sens, des enfants (qui ) s’égaillent dans un désordre monstre en lançant des cris affolés, un plafond de béton ven(ant) à sa rencontre alors qu’il est étendu sur le dos ». ) à Mariagrazia ou tout du moins n’en aura jamais le temps. La mémoire involontaire se met en branle à  cause de  « La chose », mot valise vague, indéfini pour dire la réalité innommable du tremblement de terre, expression jamais prononcée par Azaka.

     L’auteur ne tombe en aucun cas dans des clichés.  Transposant le réel dans la fiction, il  le dit  dans toute son intensité : « l’odeur est là, forte, pestilentielle, comme provenant d’un gigantesque charnier à ciel ouvert »,  « Des dizaines de cercueils de bois clair, des plus petits d’un blanc immaculé, juchés sur le couvercle des plus grands qui laissent l’impression de les étreindre jusque dans l’au-delà ». Le regard du narrateur devient voyant. Il ne reste pas en surface, il va dans les profondeurs des êtres, exprime leurs pensées, leurs émotions, leurs sensations. « La chose »  apporte la crise, la rupture dans la beauté de la vie, de l’amour, dans  une éternité esthétique concrétisée par la Ballade d’un amour inachevé.  Le texte qui fonctionne sur le retour de phrases au conditionnel, créant un effet de litanie : « Longtemps après, lorsque les douleurs se seraient refermées, que les survivants raconteraient l’événement… », «Bien des années après, lorsque l’on ne parlerait plus de l’événement que dans les livres d’histoire et les brochures (…) Azaka se rappellerait que  (…) », « Longtemps après, lorsque les cendres se seraient refroidies, qu’il ne resterait presque plus de témoin de l’événement (…) »   fait  ressentir un rythme régulier avec un flux et un reflux déjà donné par les titres répétitifs et lancinants des chapitres : « respiration première », « premier cri », « respiration » « deuxième cri », « respiration »… La respiration se fait en deux temps : des aspirations larges, gonflées de vie et des aspirations malaisées dans le mal être et le malheur. L’écriture crée une impression de rythme  comme  dans  une  ballade dotée de renvois,  revenant semblables à  des glas avec la temporalité cyclique,  le parallélisme des situations vécues par Azaka enfant et Azaka adulte, le retour du prénom Sarah. 
    Azaka, l’exilé, le déraciné, (« s’il avait laissé les siens, sa terre, son enfance, ce n’était pas pour voir du pays »),  intégré à la société italienne, travailleur, intelligent, altruiste, a affronté les difficultés de la vie, l’hostilité de la nature soulignée par la récurrence des champs lexicaux de l’étouffement, de la souffrance, de la soif, de la faim : « Le plus difficile, là-dessous, ce n’est pas tant de se retrouver seul avec soi que de gérer la faim et la soif. La faim lui lacère l’estomac de ses violents coups de griffes »,  « (…) il donnerait tout pour pouvoir éteindre l’incendie qui lui embrase l’estomac, la gorge, le palais réunis. ». Les images concrètes et violentes expriment avec force la souffrance.  L’image obsédante de l’enfermement lorsqu’Azaka ou  Mariagrazia sont enfouis sous un « tombeau de béton »  bouleverse le lecteur. Mais l’auteur  trouve la bonne distance par rapport à la narration. Il dit des événements terribles, tragiques,  montre la fragilité de la vie (« la terre vient de temps à autre te rappeler à ta fragilité d’humain »), sans tomber dans le pathos. Le dosage est délicat, plein de finesse. Jamais le narrateur  ne prononce le substantif « mort » pour évoquer l’indicible,  le décès de Mariagrazia, celle qui donnait un sens à la vie d’Azaka : « Comme si la disparition de Mariagrazia lui avait enlevé la boussole pour s’orienter dans la ville, dans la vie ». Il utilise des euphémismes, « disparition »,  des périphrases : « le veuf de Mariagrazia ». Derrière  le regard d’Azaka se trouve toujours celui de l’auteur.  Des clins d’œil humoristiques, qui viennent de cette double perception,  cassent les moments tragiques. Comme dans Noires blessures,  Louis-Philippe Dalembert  joue avec les noms des personnages : « Settesoldi »,  « Gambacorta ».  Il ridiculise Antonella, la quinquagénaire qui viole quasiment Azaka : « Elle se mouvait telle une toupie folle, bougeait son bassin d’avant en arrière, sautait en amazone délurée sur les cuisses de son partenaire, la tête voltigeant à tout vent (… ) » tout en parodiant un vers de Racine, « Ses déhanchements avaient la rage de qui voudrait des ans gommer l’irréparable outrage ». Quelque soit l’horreur du réel, le désir de vivre domine.    

    Roman d’amour, roman épique, tragique, historique,  roman de l’exil,   Ballade d’un amour inachevé constitue aussi une dénonciation implicite. Le narrateur  dévoile   la bonté condescendante et hypocrite des puissants qui assistent aux funérailles « par compassion peut-être, par calcul électoral sans doute »,  le retour de l’extrême droite : « l’Aleanza Nazionale », « La Lega Nord », les préjugés, « un autre lui offrit une bouteille de grappa après avoir pris soin de lui demander si on buvait de l’alcool chez lui, comprenez s’il n’était pas musulman », le racisme, la bêtise : « Un jour, croyant lui faire plaisir, une dame lui dit avec beaucoup de candeur : ‘Si tous ceux qui venaient ici étaient comme vous !’ ». Louis-Philippe Dalembert porte, comme dans tous ses  romans,  un regard lucide sur la société.

    La fin de Ballade d’un amour inachevé, roman admirablement structuré, à l’écriture rythmée comme le poème dont il porte le nom, est une extraordinaire et tragique queue de poisson. L’ironie du sort l’emporte. Les dieux, le destin,  décident autrement que ce que veulent les humains. Mais bien que la vie soit la proie de la mort, la vie l’emportera toujours.  Ne serait-ce pas une petite Sarah,   au prénom symbole de vie, qui  est  blottie  dans une couveuse ?

 

Pour connaître d’autres ouvrages de Louis-Philippe Dalembert, vous pouvez consulter des chroniques sur l’Ecritoire des Muses. Recherche par auteur ( Dalembert ).

 Noires Blessures.   
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/search/Noires%20blessures

Histoires d’amour impossibles … ou presque.     
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2007/11/...
L’île au bout des rêves       
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2007/10/03/l-ile-du-bout-des-reves.html        
Les dieux voyagent la nuit.         
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/search/Dalembert
La rue du faubourg Saint Denis 
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2005/11/...

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16 juillet 2013

Croire de Jackie Evancho

 

Croire
Jackie Evancho  
Musique et paroles de Matt Evancho    
(2013)

 

(Par Joëlle Ramage et Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Jackie Evancho, une fillette d’une dizaine d’années, chante avec grâce, sérieux et maturité, Croire : une prière à Dieu pour que la paix et l’amour règnent sur le monde, que la faim disparaisse. Jackie Evancho souhaite avec une émouvante ferveur que « les larmes de tristesse sèchent » et que « l’espoir surgisse du désespoir ». A la beauté du texte, s’ajoute une voix étonnante.     
   
La mélodie jouée par un orchestre symphonique accompagné de chœurs débute sur un tempo lent. Une chanson suave s’élève au-dessus du timbre des cordes, interprétée par une cantatrice à la voix cristalline de soprano lyrique. La voix  bien posée et travaillée d’une soliste mature s’élève au-dessus de la mélodie et cette voix est celle de Jackie… une enfant de dix ans ! Fait exceptionnel chez un enfant de cet âge, sa  typologie vocale  couvre une large tessiture et aborde aisément le contre ut,  sans  aucune brisure entre les graves et les aigus, ce qui est toujours une gageure chez une chanteuse. Sur un fond de cordes régulier, la voix servie par un délicat vibrato accentué sur les fins de phrases se renforce, au gré de la mélodie, en puissance et en étendue. Cette voix d’enfant est construite sur une esthétique d’homogénéité du timbre et de grande maturité vocale. Un véritable exploit !




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14 juillet 2013

My Destiny, Cielito...

 

My Destiny, Cielito… 
Extrait des CD audio de Guy Crequie    
Gil Conti en concert (2013)

 

(Par Joëlle Ramage)

 

        

   
podcast
    Poète, écrivain, musicien, chanteur, Guy Crequie chante pour la paix et les droits humains. Il propose  toute une gamme variée de musiques et de chansons. Il est intéressant    d’effectuer pour l’amateur une analyse  de son travail musical afin de permettre à ce dernier  de l’apprécier davantage encore.

    La chanson, My Destiny,  par exemple,  débute par quelques accords au clavier  qui montent vers les aigus pour redescendre dans les graves avant d’ouvrir la mélodie. La chanson s’articule pleinement autour de la voix plaintive du ténor qui accuse des vibratos sensibles sur des notes aux commas défaillants et une voix volontairement cassée, accentuant ainsi l’effet de douleur recherché. Le deuxième souffle musical se veut beaucoup plus optimiste, comme en atteste les accords très enthousiastes et pressés du clavier. La voix du chanteur monte en puissance et, c’est dans un accord terminal dans les  aigus, accompagné d’un vibrato très soutenu que s’achève cette œuvre toute en sensibilité.

    Dans Cielito Lindo, l’ouverture mexicaine haute en couleur saturée de petits sifflements et  de cris plaintifs  dans le genre « oh, oh, oh, aïe, aïe, aïe !!! » poussés par une voix volontairement androgyne, ouvre cet air très populaire, sur un rythme à trois temps. Le tempo sage est  bousculé de loin en loin par le jeu  d’un violon solo qui s’anime dans les aigus et  particulièrement dans les notes terminales. Un clavier fixe le tempo de cet air de valse intemporel et joyeux.

   Trois accords symphoniques discrets débutent Because une chanson lente et somptueuse interprétée sur un mode lyrique par un ténor à la voix chaude. Les cordes de l’orchestre symphonique accompagnent dans des lentos très étudiés l’air suave, conférant beaucoup de profondeur à l’ensemble. De manière graduelle la mélodie monte en puissance et la voix du ténor s’affermit dans des vibratos accentués et courts. Puis la mélodie s’engage dans quelques aigus savamment recherchés pour s’épanouir sur une note finale ardente et prolongée. 

    Une note grave et profonde ouvre, Torna a Soriento, une  chanson  aux accents lyriques. Les paroles, interprétées par un ténor à la voix volontairement brisée et aux accents italiens,  sont entrecoupées d’une mélodie douce jouée par un orchestre à cordes ; les accents cassés du chanteur trouvent leur prolongement dans des vibratos longs et ouverts. L’interprétation dans les aigus montre toute l’agilité de la voix du ténor dans une tessiture qui alterne des altos aigus et des basses profondes. C’est sur un beau jeu de violons ponctué de splendides rubatos que s’achève cette œuvre lyrique, bien maitrisée au plan vocal et harmonique,  avec la voix du chanteur clôturant sur une note haut perchée dans les altos.

     La variété des genres musicaux, associée aux qualités vocales de l’artiste tant dans sa virtuosité, son agilité, son timbre que sa vélocité, démontre à l’évidence une très grande maîtrise de la composition et  de l’interprétation musicale.


 

Celles et ceux  qui sont intéressés par les CD de Guy Crequie peuvent  lui  envoyer un message  à :  guy.crequie@wanadoo.fr

 


 

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09 juillet 2013

Aimemotion

 

Aimemotion
Musique et chansons de Franck Courtheoux      
(Aimemotion, 2013)

 

(Par Joêlle Ramage pour toute  la partie musicale et technique      
et
 Annie Forest-Abou Mansour)

 

    image aime motion.jpgFranck Courtheoux, auteur compositeur, parolier, musicien, allie  dans ses clips la beauté de sa voix et de sa musique à des messages et des images,  véritables hymnes à la vie, à l’Amour, à la paix. Le Mont Saint Michel devient une île protectrice, éloignée de tous conflits : « Entre les vents et marées de Paris ou d’Alger, on vient te visiter pour la paix », tendue vers les cieux et l’infini. La colombe, symbole de paix, le cierge, symbole de la vie dans le Christ ressuscité, la fillette en partance vers l’avenir, toutes ces images disent la sérénité, la Vie, ce don merveilleux et précieux. Mais c’est surtout sur la richesse musicale que nous devons insister.
    Dans
On l’appelle Michel, la douceur des grupetos introductifs débouche sur une mélodie colorée sublimée par une voix de ténor lascive aux terminaisons douces, sans vibrato excessif. Chaque phrase musicale respire et est ponctuée par une baisse de tonalité. Le phrasé impeccable et nuancé de la mélodie permet d’ancrer les mots du texte. L’étonnante convergence entre l’immense étendue de sable des Monts et la langueur de la mélodie donne un effet de douceur intense à cette délicate chanson.     

     Caminatas Sagradas Mayas  qui propose un voyage musical dans un univers grandiose de pierres et de forêts verdoyantes, habité par de nombreux animaux sereins au regard tendre et innocent, créant une impression de vie exubérante et paisible,  est un sublime hommage au « chemin Sacré des Mayas ». Les quatre notes lascives à la flute de pan suivies de quatre accords consonants très marqués et répétés, introduisent une mélodie douce et apaisée interprétée à la flute, derrière laquelle évolue le  tempo très régulier de la batterie ; l’harmonieux duo entre la flute et une batterie de plus en plus présente semble ne pas vouloir se rompre et on aimerait que la musique s’attarde; mais  très rapidement la mélodie gagne en puissance et la rythmique s’emballe créant un effet d’agitation très sensuel et étourdissant. L’accélération du rythme est cependant brève et l’effet de souffle s’épuise dans un solo de flute régulier. La batterie prend à son tour le relais pour offrir sa prestation soliste, régulière et apaisante. L'’auteur a su, de manière très efficace, mettre en orchestration deux instruments très différents.
    Quant à Immersion,  après le son du flux et reflux de l’océan couvert par la flute de pan qui s’achève sur trois notes aigues, l’orchestre symphonique attaque une mélodie suave et profonde en mode majeur qui s’épanouit sur les trois mêmes notes aiguées de départ, plus effacées. Quelques terminaisons en mode  mineur apportent comme un sentiment de douleur à l’ensemble. Une batterie très régulière vient admirablement casser les effets presque soporifiques de cette mélodie suave ; le vibrato d’un improbable violon  ajoute à l’effet d’intemporalité, effet joliment brisé là aussi par la  rythmique de la batterie qui revient de manière lancinante. Jouant à son tour avec le fond symphonique, un piano égraine quelques notes claires en gamme ascendante et un triangle ajoute sa sonorité cristalline sur un fond de batterie régulière, comme pour extraire l’ensemble d’une certaine torpeur ou d’une certaine immersion. La mélodie s’achève en boucle sur le flux et reflux  lancinant de l’océan.
    Dans Varna, après une introduction sentimentale au clavier avec alternance d’aigus et de graves, le soubassement mélodique en mode mineur confère à la chanson un douloureux sentiment de tristesse, confirmé par les paroles de l’auteur dont les fins de phrase se terminent très souvent sur des accents mineurs. Mais, ô surprise !  ouverts par trois notes aigues, les accents endiablés et enthousiastes d’une danse slave très connue cassent brutalement cet air suave à la profondeur insaisissable, ce qui crée une bienheureuse bouffée de bonheur et de liberté.  Un accord ascendant en mode majeur sur fond de variante musicale de la danse slave termine l’œuvre, apportant la promesse d'une véritable ouverture sur l’espérance.        
    Amateurs de musique et d’esthétique, nous ne pouvons que nous « immerger » dans l’univers gorgé d’émotion de Franck Courtheoux.

 

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06 juillet 2013

Sortie du CD de Guy Créquie

 

Sortie du CD de Guy Créquie
(2013)

 

(Par Joëlle Ramage)

 

    cd guy créquie.jpg Les reprises musicales d’air populaires ne sont pas toujours heureuses. La qualité de l’interprétation du chanteur, Guy Créquie qui est aussi poète,   écrivain   et surtout messager de la culture de la paix,  apporte ici une démonstration inverse. Le professionnalisme dont il fait état dans l'exploitation des airs populaires démontre à l’évidence une vraie maîtrise du sens musical et de la rythmique. L’exemple de l’exploitation des rubatos dans la chanson  Besame Mucho  est proprement impressionnant. De même, le comma volontairement manquant à la fin de certains mots donne  beaucoup de profondeur à la fin de la phrase musicale, comme si on avait envie qu’elle se prolonge à l'infini. Dans cette chanson, le solo des violons apporte une touche de légèreté à une mélodie qui arrache des larmes. Cette version, non académique de  besame mucho  était un risque à prendre et un vrai pari musical; l'artiste a réussi cette gageure pour notre plus grand bonheur. D’une manière générale, on peut constater que le timbre chaud et la voix de ténor du chanteur s’harmonisent parfaitement, comme on peut le percevoir dans la chanson  non ti scordar di me.  Dans cette chanson italienne, les rubatos très bien placés du chanteur sont associés à un vibrato volontairement « chancelant », ce qui ajoute beaucoup de chaleur et de profondeur à la mélodie. On a là un exemple de vraie dextérité en matière d’interprétation de la phrase musicale. En outre, dans  non ti sordar di me  les aigus des solos de violon apportent un effet de contrepoint intéressant. Le chanteur sait admirablement exploiter la régularité du rythme à trois temps, dans la chanson  oh mon amour,  ce qui  confère un effet entraînant à cette mélodie désuète,  le timbre de la voix du chanteur, volontairement marqué et lourd, se veut rassurant sur ce "à toi toujours" et "rien que nous deux". Dans la version de la chanson  pour un baiser, l'introduction dramatique rappelle les opéras classiques, tant par la mélodie que par le thème de l'amour. La voix du chanteur est sublimée par des accents chauds et lyriques qui montent régulièrement en puissance pour mieux s'épanouir dans des rubatos graves et profonds qui confèrent à la voix des inflexions de baryton. Le vibrato discret et grave souligne la dramaturgie de la scène et on a là un agencement subtil et très étudié des paroles et de l'harmonie que soulignent admirablement les cordes de l'orchestre symphonique.

    Ce chanteur lyrique, reconnu dans le monde entier, vaut la peine  non seulement d'être écouté, mais aussi entendu en tant que militant dans les domaines de la paix et de l’amour du prochain. 


 Ci-dessous un extrait de l'un des CD de Guy Crequie (Gil Conti en concert)
podcast

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02 juillet 2013

Vilain crapaud cherche jolie grenouille

 

Vilain crapaud cherche jolie grenouille        
Christine Van Acker    
(Editions Mijade-zone J)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   image jolie grenouille.jpg Dans l’ouvrage au titre métaphorique de Christine Van Acker, Vilain crapaud cherche jolie grenouille, le récit à la première personne du singulier, où s’introduit parfois un « nous » donnant à saisir les pensées d’un groupe de jeunes, Laurent, un adolescent de treize ans, embarrassé par son enveloppe corporelle, exprime ses sentiments, ses émotions, ses pensées. Il développe avec une grande lucidité ce qui se passe en lui sans se prendre au sérieux.  Comme de nombreux jeunes qui découvrent la vie, leur corps, Laurent    manque de confiance en lui,   se dévalorise au point de se  qualifier de « vilain crapaud boutonneux ». Son mal être prend très souvent  la forme de l’humour. 
     Mais  brusquement, il va  être bouleversé par  la réception d’une lettre à la « belle écriture régulière de fille, la feuille remplie à ras-bord de caractères à l’encre mauve, orange, rouge, verte, bleue… Une déclaration d’amour arc-en-ciel … ». La missive multicolore esthétique le transforme : « je me sentais comme quelqu’un qui vient de se réveiller après un sommeil de cent ans (…) tout me paraissait très diffèrent ». Sa vision du monde et  de lui-même évolue, change de façon irrémédiable. La lettre insolite intègre le quotidien dans un éclat merveilleux,  l’arc en ciel symbolisant la beauté, l’infini, l’ouverture loin d’un quotidien grisâtre, d’une école incapable d’apprendre la vie aux jeunes : « A quoi ça peut bien servir, l’école, si elle n’est même pas foutue de nous apprendre l’alphabet amoureux ? »      
    Dans Vilain crapaud cherche jolie grenouille,  le lecteur est d’emblée introduit dans l’univers apparemment insouciant de l’adolescence où se côtoient sans vraiment se rencontrer filles et garçons : « Ce matin, la cour de récré est restée la même que celle de chaque matin : des petits paquets de mecs, des petits paquets  de nanas,   rarement des paquets mixtes ». Derrière les plaisanteries et les comportements désinvoltes et souvent béotiens des garçons (« Ce qu’on adore, nous, les garçons, ce sont les blagues sur les blondes, c’est faire un lance-flamme avec nos pets sur une allumette, c’est lancer des préservatifs remplis d’eau sur les voitures qui passent dans la rue ») se cachent paradoxalement une sensibilité pleine de finesse et de poésie (« Ce n’étaient pas des mots mais j’entendais une poésie venue du centre de moi-même ») et même  un amour de la littérature. La poésie rimbaldienne passionne Laurent : « comme super-héros de la poésie, il n’y a pas mieux que Rimbaud », le poète adolescent, le poète révolté.
    La littérature et la poésie permettent à certains jeunes d’échapper à l’ennui du quotidien. Ce sont des fenêtres ouvertes  vers l’imaginaire, des ponts favorisant la  complicité. Le nouvel élève de la classe de Laurent, avec « un air rigolard dans les yeux »   envoie à ce dernier un message, une citation de Rimbaud : « Elle est retrouvée. Quoi ? – L’éternité. C’est la mer allée avec le soleil ». Une connivence poétique s’installe d’emblée entre les deux adolescents à la faveur du cri de joie du poète,  trouée lumineuse dans la routine répétitive et terne. 
    Dans cette espèce de roman de formation qui se présente un peu comme une confidence, le style oral, en rupture avec la tradition littéraire, donne à entendre les propos de la jeunesse actuelle. D’un cas particulier, la narratrice passe au général et montre que l’apparence est menteuse. Derrière une attitude qui cherche souvent à impressionner pour se protéger du regard de l’Autre,  ressembler à ses pairs, se démarquer des adultes,  se cache une grande sensibilité : « je tenais à peine sur mes  jambes et j’avais soudainement très mal au ventre ». La traduction physique de l’émotion donne un caractère d’authenticité à la description et révèle la fragilité du jeune.   Christine Van Acker révèle la réalité de la jeunesse tout en la donnant à voir  et à entendre,  en visant  à rendre l’impression du langage parlé à la faveur d’expressions familières, émotives, subjectives très travaillées. Les mots et  le ton familiers, alertes,  ancrent les personnages dans la réalité quotidienne des collégiens  friands d’apocopes, (« j’ai allumé l’ordi », « récré ») de jeux de mots (Maurice Viande »),  d’allitérations, de paronomases,  (« je crois et je croîs tout en croquant les croissants de plumes ») et relève d’une esthétique de l’humour. Le présent rend la vivacité des pensées et des actions. Le goût de l’image de la narratrice traduit un extraordinaire sens du concret.        
    Vilain crapaud cherche jolie grenouille de Christine Van Acker  est un roman  plein de fraîcheur, émouvant et humoristique qui prouve, véritable  mise en abyme, que la littérature (le livre en train de se lire et la référence à la littérature dans le livre lu)  n’est pas un univers austère, ennuyeux, mais un véritable plaisir, un jeu sémantique,  qui emporte le lecteur vers un ailleurs de rêve et de fantaisie.     
   

21 juin 2013

La Traversée

 

La Traversée
Francis Denis
Le chasseur abstrait éditeur (Juin 2013)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    pour Francis Denis.jpgLa nouvelle lyrique et poétique de Francis Denis, La Traversée, évoque la fuite de villageois en péril,  armés « d’arcs et de pieux effilés », venus d’un lointain passé et d’un pays imprécis. Ces fugitifs émouvants et fragiles comme le prouve le champ lexical de la vulnérabilité lorsque le narrateur décrit les jeunes enfants tant aimés par leurs parents (« leurs petits cœurs »,  «  leurs frêles tempes », « la peau  fine et transparente », « rêves innocents », « bras fragiles »)  en proie à des prédateurs cruels  (« Les prédateurs ont fui, emportant leur proie sans remords ») partent vers l’inconnu.  La fuite de ces familles vibrant  d’amour permet la dramatisation de leur voyage dans une nature tout aussi  hostile que les assaillants : « Le soleil (…) vient lécher de ses flèches éblouissantes nos ombres et nos corps qui se meuvent au milieu d’une nature sauvage et imprévisible ». Cette  fuite imposée, « Le village serait devenu leur tombe »,   vers l’inconnu,  présente une forte intensité dramatique. Elle dénonce la violence et ses conséquences tragiques : « chanson de l’enfance perdue, d’un monde assassiné ».  A l’ambiance onirique, comme hors du temps, se superpose l’Histoire réelle vécue par de nombreux êtres humains d’hier et d’aujourd’hui déracinés à cause de la guerre,  de la violence et de la haine, partant à la recherche de la liberté et de la sécurité.
    L’esthétique de l’écriture de Francis Denis,  de ses métaphores, de ses comparaisons  comme « son corps d’enfant s’effeuille au rythme de leur avancée, « Ils sont comme un champ de fleurs pourpres qui plient sous l’orage », secoue la torpeur où nous englue le réel et nous dévoile sa beauté malgré toutes les abominations qui peuvent exister. 
   La Traversée démontre que  l’horreur de la violence ne pourra  jamais tuer l’amour qui scintille dans tout être humain, la Beauté qui réside dans l’Art, qu’il faut garder confiance et comme Petite Fleur « tend(re) (les) bras pour atteindre le rêve universel ».

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15 juin 2013

Lettre à pépé Charles

 

Lettre à pépé Charles        
Annette Lellouche      
A5 éditions  (mars 2013)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   pépé charles image.png Le début du roman Lettre à pépé Charles d’ Annette Lellouche s’ouvre sur le réveil de pépé Charles (dont nous avons déjà fait la connaissance dans Gustave) avant de s’engager dans une longue rétrospective évoquant ses souvenirs proches, sa rencontre lors de la fête du village avec Simon, son petit fils : « Simon, son petit-fils, cet inconnu : (…) il est grand-père » et ses souvenirs  lointains : l’arrivée de sa future épouse, « cette jeune femme Noëlle, arrivant chez lui, par une belle journée d’été », son enfance, son amitié avec Berthe, voisine et compagne des bons et mauvais jours, amoureuse de lui depuis toujours. La solidarité entre eux leur a permis de faire face à l’adversité de la vie.  Le sens de l’humour de pépé Charles  a, de surcroît, aidé  ce dernier à supporter les tragédies qui ont détruit sa famille et son destin. 
    Une lettre de Simon va bouleverser  positivement  son existence  et celle de Berthe. Le grand père et le petit-fils rêvent chacun de leur côté de se retrouver.  Très vite, le texte se construit autour de ces moments d’attente : attente de l’adresse de Simon, attente de la lettre du grand-père…  Les champs lexicaux disent l’émotion de pépé Charles, (« Ses mains tremblent. Ses yeux s’embuent. Sa gorge se noue. Ses mâchoires contractées émettent un son bizarre, comme un grincement de dents »), son impatience, (« Charles ne sait pas trop si c’est l’angoisse, la gêne ou la température ambiante qui le  fait transpirer »), celle de Simon.  Non seulement le texte se donne comme attente, mais aussi comme suspens avec les recherches effectuées par pépé Charles : « L’angoisse a mué notre pépé Charles en détective privé »), l’enlèvement de Simon… Le roman est enraciné dans une réalité où s’enclenche progressivement tout un suspens. Le lecteur assiste alors à  une série de péripéties qui aboutissent  heureusement au bonheur final de ces êtres simples qui triomphent des difficultés de la vie.

    Comme dans Gustave,  Annette Lellouche peint les activités banales mais émouvantes de pépé Charles dans son paisible village à la vie monotone : « Ici les nouvelles sont si rares ».  Le récit et les monologues intérieurs s’ancrent dans le réel, donnant à voir la beauté du rustique village provençal : « Il traverse le vieux village qui respire la tradition des terrains cultivés. Les oliviers s’étendent à perte de vue, tout comme les arbres fruitiers, agrumes et autres. Les jardins embaument toujours autant les narines des promeneurs. Tendresse jusqu’à l’ivresse ». Cette  beauté est concrétisée par l’allitération  caressante en « s ». La narratrice propose toute une série de scènes prises sur le vif sur le ton de la tendresse et de la complicité comme le prouve le pronom possessif incluant  le narrateur et le lecteur :  « notre pépé Charles ». L’impression d’authenticité naît du réalisme minutieux des portraits physiques et moraux, d’expressions familières qui introduisent une sorte d’oralité rappelant le langage des ruraux. La transcription des pensées de pépé Charles, de Berthe en une sorte de monologue intérieur donne vie au récit faisant exister  leurs émotions.

    Dans la  Lettre à Pépé Charles, suite au précédent ouvrage, Gustave,  à  la faveur d’une écriture limpide et esthétique, Annette Lellouche transforme des événements banals du  quotidien en un ouvrage émouvant. Il s’agit d’un roman touchant où circulent l’Amour (« Peut-on rattraper le temps perdu ? Peut-on obliger le partage de ses passions juste par amour ? oui,   Pépé Charles en est persuadé »), l’amour de l’Autre, de la vie,  des animaux  et l’empathie. L’ouverture d’Annette Lellouche à la multi culturalité, à la différence : « là-bas disait-il, c’est une grande famille multicolore. Avec les copains on faisait toutes les religions. Pour ramadan on mangeait les gâteaux au miel très sucrés, pour Pâques , c’était les galettes azymes dures comme de la pierre et à la Chandeleur les crêpes de maman », sa vision positive de la religion dans son sens véritable, étymologique (« religare » c'est-à-dire « relier »), sa recherche du dialogue (« Leur orgueil réciproque les éloigne l’un de l’autre alors qu’il suffirait d’un mot, d’un geste pour aplanir toutes leur difficultés »), son humour : « il parlait de canne et de bière » à propos de Marseille et de ses environs, transforme ce roman en un apologue, évoquant Voltaire, l’ironie grinçante de ce dernier en moins.  Plaisant et agréable à lire, le suspens incitant de surcroît le lecteur à poursuivre avidement  sa lecture, la  Lettre à Pépé Charles est, comme Gustave,  une magnifique leçon de vie pour les petits et  les grands.  

07 juin 2013

La Maison de Marie Belland

 

La Maison de Marie Belland        
Denis Langlois   
Editions de la Différence. (2013)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Image Marie.jpgL’arrivée d’un couple d’écrivains  dans l’ancienne ferme de Marie Belland nichée au cœur d’une forêt broussailleuse vient rompre la vie monotone et sans saveur des villageois de Cronce. Qui sont « ces sculpteurs de mots » (…) « qui ont eu l’inconscience » d’aller  s’enterrer dans un lieu inaccessible,  invisible sur les cartes du cadastre,  véritable  décor lacunaire ?

    Dans La Maison de Marie Belland, Denis Langlois brosse avec un grand souci d’exactitude le tableau d’un petit village auvergnat et de ses environs : « Continuez vers le bourg. Vous ne pouvez pas le manquer, juste après un cimetière gris un peu en surplomb, qui a tendance lui aussi à déborder sur la chaussée en temps de neige ou de pluie, avec les conséquences que vous pouvez imaginer ». D’emblée le roman  s’ancre dans le réel avec des repères spatio-temporels précis donnant à voir  la vie monotone (« à  Cronce, il n’y a pas grand-chose à écouter ») et répétitive de villageois  à la mentalité bien  rurale. Les hommes du village se regroupent toujours dans leur lieu de rassemblement préféré, le café de la « mère Fageon ». Ces ruraux,  qui évoluent dans un quotidien sans relief,  sont tous caractérisés  en quelques mots de façon  réitérée : « Terrisse, le maigre, pisteur de gibier de son état », « Sicard, un gars aux cheveux longs couleur filasse », « Jarlier le chauve moustachu, Finiel le maçon », «  Moulharatle retraité » et sa bouteille d’eau minérale de Volvic, le petit Coutarel, « messager des écrivains »… Ces êtres banals, ordinaires,  à l’identité crédible sont tous des personnages typés,  aux traits pittoresques succincts, dotés  cependant d’une intense densité. Le roman prend un peu l’allure d’une étude sur la société rurale, sa façon de penser, de réagir, face, par exemple, à l’arrivée des vacanciers  chaque été qui apportent une certaine diversion au village et surtout   de l’argent comme le souligne avec humour le narrateur : « La mère Fageon se réjouissait de leur arrivée et en leur honneur augmentait ses tarifs ».  Mais ces « étrangers »  intrusifs, envahissants  perturbent en même temps la vie  calme de Cronce : « Tous ces individus qui apparaissaient à date fixe comme les champignons ou les sauterelles et se croyaient ‘intégrés’ ne se doutaient pas qu’ils n’appartenaient pas ou plus au village ». A l’instar des sauterelles ou des champignons, ces citadins se propagent en grignotant la paisible ruralité.

     L’énonciation à la deuxième personne du pluriel renforce  la vraisemblance de l’intrigue, « Si vous cherchez le village de Cronce … »,  prouvant en même temps la volonté du narrateur  de situer précisément son histoire dans un texte affirmatif au début de l’ouvrage à la faveur de l’emploi du passé composé, forme verbale exprimant un événement achevé et  certain au moment où s’exprime le locuteur : « Ils ont loué » ou le plus que parfait, expression de l’accompli : « on ne savait rien d’eux, juste qu’ils avaient loué la maison de Marie Belland ». De surcroît, des preuves sont données sur la présence des écrivains : « Les compteurs installés au Giberté avaient recommencé à tourner ». Le lecteur  saisit l’univers rural et pense être confronté à un témoignage sociologique réaliste.

    Mais progressivement, avec une grande subtilité,  le narrateur se dégage de la réalité pour atteindre au mystère par des objets banals au début comme une lettre, une grosse pierre…qui se dérobent après avoir été trouvés et  soulèvent surprise et angoisse chez les protagonistes. Le fantasme de la statue vivante,  avec la tête décapitée,   se met en branle, imperceptible  petit clin d’œil  au passage à  La vénus d’Ille  de Mérimée. Les actions et le temps dérivent : « on a l’impression qu’ici il n’y a plus de temps, on est tous paumés. On n’a plus de repères ! ».Des phrases, des mots, des questions glissées dans le texte véhiculent  brusquement le trouble, le doute : « on sentit que le doute s’était insinué ». On ne sait plus si les témoignages ont été vus, entendus ou imaginés. Des halos de souvenirs  émergent. Très vite le mystère s’installe. Une menace imprécise rôde. La forêt, univers normal en apparence, semble dotée de pouvoirs  maléfiques, hostiles. Des légendes et des rumeurs s’attachent à elle et à la maison Belland, entourée d’une espèce de mystère fondamental,  provoquant des réactions affectives violentes chez ceux qui en parlent. Taillandier, homme sobre et rationnel entre  au café, « livide. Vert comme les feuilles ».  Les écrivains à l’absence intensément présente, personnes énigmatiques, objets de curiosité pour des ruraux qui lisent peu,  envahissent les esprits, les conversations. Le passé ressurgit avec l’histoire de Marie Balland,  fille-mère, figure de la marginalité,  et surtout avec  l’apparition subite  sur la route de « gens habillés pareils qu’autrefois »,  espèce de mirage étrange. L’angoisse de la mort hante graduellement les esprits : « Un jour, notre demeure ne sera plus une maison, mais une tombe de cimetière ».  Un univers mortifère s’impose avec une puanteur inhabituelle : « (…) ça pue ! – Je vous le dis une bête crevée », des sons sinistres, (« un hibou hululait lugubrement »), la présence d’un «feu follet »,   la macabre comédie de l’ouverture de la tombe, la lettre des écrivains qui annonce « qu’un jour nous allons mourir ».

    Le rationnel bascule dans l’insolite avec la pléthore imaginaire qui circule autour de la maison Belland - cette maison effacée de l’espace -,  des objets qui apparaissent, disparaissent puis réapparaissent, du couple des écrivains que personne n’a jamais vu. Le texte se lit graduellement dans son étrangeté, se dit quand il ne se dit pas, s’évapore au détour d’une phrase. Le lecteur est en même temps confronté à un roman d’initiation dont on ne revient pas. La maison de Marie Belland constitue le rêve et le cauchemar des villageois. L’enfant Coutarel et Alexandre Vales finissent pas s’engloutir, par se perdre dans ce lieu mystérieux.

    Cependant tout ce mystère souvent mortifère  n’a rien de pathétique. Des clins d’œil pleins d’humour sont maintes fois lancés au lecteur lorsque le narrateur compare les vacanciers à des champignons ou à des sauterelles, que Lafont découvre à cause de l’arrivée de ces  indésirables vacanciers  que « cette année juillet et août ont trente et un jours » ou lorsque Masseboeuf lance  à la mère Fageon : « Si on te fait fermer ta boîte, ça deviendra une maison close… ». L’humour domine avec Taillandier et son tracteur symbole de sa virilité,  une  virilité  imposante,  humanisée : « mais les bruits de la virilité couvrirent sa voix ». De surcroît, c’est Taillandier qui découvre la tête de la statue, mutilation symbolique en psychanalyse, la décapitation pouvant  connoter  la castration.

    La maison de Marie Belland raconte une histoire à la fois rigoureuse et onirique.  il existe tout un entrelacement subtil de la réalité et du fantastique. Ce dernier, sans pléthore de signes,  avec essentiellement une maison hors du temps et  de l’espace,  s’applique toujours à côtoyer le vrai. Le matériau est réel, mais à force d’être réel, il ne l’est plus. En le poussant à son point extrême, le narrateur crée une fissure, glissant des éléments  mettant en éveil le lecteur qui voudra bien s’en souvenir. Le fantastique de Denis Langlois est à la fois un fantastique de situation crée par la présence d’objets brusquement déroutants et un fantastique d’écriture qui pose des indices surprenants, laissant une grande part à la subjectivité.  Avec Denis Langlois, le rationnel bascule dans l’insolite pour le plus grand plaisir du lecteur.

 

 

 

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26 mai 2013

Hannah Arendt

 

Hannah Arendt
Film de Margarethe von Trotta  (24 avril 2013)      
Avec
Barbara Sukowa, Axel Milberg, Janet McTeer, Julia Jentsch, Ulrich Noethen, Michael Degen, Victoria Trauttmansdorff, Klaus Pohl.

 

(Par Elias Abou-Mansour)

 

    aHanna arendt image.jpgDans son dernier film, Margarethe von Trotta  relate un moment crucial de la vie d’Hannah Arendt. Cette dernière a en effet décidé de couvrir le procès du tortionnaire Eichmann. Assister à ce procès est une obligation qu’Hannah Arendt doit à son passé de déportée. En outre, elle a besoin de comprendre, de regarder en face  ce bourreau.  
    Elle couvre donc à Jérusalem le procès d’Eichmann en qui elle découvre l’avatar de la « banalité du mal ». Elle élabore avec une logique rigoureuse un discours précis sur la monstruosité. La philosophe puise alors ses arguments  dans la plaidoirie de l’accusé. Pour Hannah Arendt, Eichmann n’est ni un idéologue extrémiste ni un doctrinaire fanatique. Il a obéi et s’est soumis aux ordres  du Fuhrer.  Il a incarné le fonctionnaire zélé. Eichmann ne cesse de répéter : « Je n’ai fait qu’obéir aux ordres ». Cependant cela dépasse la notion d’obéissance consentie. La soumission d’Eichmann révèle l’effacement des valeurs. Il a manifesté une obéissance sans limite en dehors de tout esprit de responsabilité ou de sentiment de culpabilité. Il incarne la perversion de la notion du devoir. Selon l’expérience de Milgram, la notion de liberté est étouffée devant une autorité dominante. Eichmann obéit aveuglément car il  est  plus facile d’obéir que de désobéir sous une autorité écrasante.       
    Hannah Arendt, sans cependant approuver, c’est évident,  affirme et persiste dans son idée  qu’Eichmann n’a pas pensé à ce qu’il faisait, n’a pas saisi les  conséquences de ses actes.  Elle a dédramatisé son rôle dans le génocide et elle a surestimé la responsabilité qu’auraient assumée les Judenrätes (les conseils juifs) dans la Shoah. Mais il n’est pas décent d’anathématiser les Judenrätes qui vivaient dans la terreur, dans un univers où la mort était omniprésente. Ensuite Eichmann était l’administrateur des camps d’extermination et veillait à l’application de la solution finale. Il savait donc ce qu’il faisait. Lors de son procès,  Eichmann a formulé un langage administratif. Cependant la vacuité de son langage ne reflète absolument pas la monstruosité abyssale du génocide. La citation d’Hannah Arendt : « les hommes qui ne pensent pas sont comme des somnambules »  ne peut s’appliquer à  Eichmann.     
    Les historiens ne partagent pas la vision d’Hannah Arendt. D’ailleurs le film n’est pas un film historique. La cinéaste Margarethe von Trotta  met en scène un débat philosophique et présente le milieu intellectuel allemand fort animé à New York dans les années soixante.D’ailleurs, la publication de son essai philosophique Eichmann à Jérusalem a suscité une vive polémique. Les prises de position d’Hannah Arendt provoquèrent son isolement. Hannah Arendt, incomprise, fut malmenée par ses collègues universitaires et par les sionistes. Emigrée assimilée, naturalisée américaine, proche du spartakisme, elle rejetait tout nationalisme étriqué. Quel fut le mobile de son attitude ? Sachant que, sous le nazisme, les Juifs furent mis au ban de la société, elle en a souffert. Ainsi, elle n’accepta pas que l’Etat-nation juif engendre à son tour de nouveaux parias : les Palestiniens. Le concept de paria était très important pour elle. Hannah Arendt ne s’intéresse pas à l’aspect historique du problème, mais à la notion philosophique du mal. C’est pourquoi un dialogue de sourds s’installe entre ses détracteurs et elle. Ses opposants sont dans le viscéral, dans l’émotion, elle, elle est dans la logique, la rigueur, la rationalité. Elle reste fidèle à la cohérence de son discours et elle préserve sa pensée au détriment  même de l’amitié.
    Le film de Margarethe von Trotta  est un hymne à la femme. Il constitue un hommage  à son courage, à son intelligence, à son intransigeance. La réalisatrice, Margarethe von Trotta  donne d’Hannah Arendt  l’image d’une femme non conformiste, libre, en cohésion avec ses convictions. C’est une icône intellectuelle.      
    Le spectateur est séduit par la pensée rigoureuse d’Hannah Arendt, par sa quête de vérité, par sa sincérité et son authenticité.

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24 mai 2013

Festival d'Art Sacré contemporain

"LES REGARDEURS DE LUMIERE"

 

FESTIVAL D'ART SACRE CONTEMPORAIN

 

Cathédrale de SAINT-OMER (Pas-de-Calais / FRANCE)

 

Du 8 au 23 juin 2013

 

https://www.facebook.com/francis.denis.90?ref=tn_tnmn#!/media/set/?set=a.10201348914829593.1073741825.1375184843&type=1

04 mai 2013

La Mémoire des tissus

 

La Mémoire des tissus        
Gérard Figuié et  Oussama Kallab
Marshmallow Graphics sarl (Réédition, 2013)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Livre gérard Figuié.gifLe colonel français Gérard Figuié, chevalier de la Légion d’Honneur, officier de l’Ordre National du mérite ayant  occupé plusieurs postes à responsabilités au Liban  et Oussama Kallab, architecte libanaise, membre du comité de rédaction de la revue Liban souterrain ont vécu une extraordinaire aventure  humaine et scientifique les plongeant dans un passé vieux de sept siècles. Ils retracent cette aventure dans La Mémoire des tissus,  un ouvrage bien documenté, d’une grande qualité scientifique mais aussi esthétique, à la faveur  de riches illustrations et d’un papier glacé véritable plaisir pour le regard et le toucher.
    En 1989, en pleine guerre,  dans la vallée de la Kadisha,  dans le Nord du Liban, à 1400 mètres d’altitude,  « des équipes de Groupe d’Etudes et de Recherches Souterraines au Liban (…) tent(ent) de retrouver les traces d’un mystérieux ‘Patriarche de Hadath’ du XIIIe siècle ». Suite à des recherches,  huit corps de femmes et d’enfants, qui s’étaient réfugiés dans la grotte, Mgharet Aassi El Hadath,  difficile d’accès pour échapper aux viols et aux massacres des  Mamelouks, parfaitement conservés grâce aux bonnes conditions climatiques des lieux sont trouvés : « enfouis à faible profondeur des corps de femmes et de fillettes plus ou moins bien momifiés naturellement par les conditions climatiques exceptionnelles des lieux (sécheresse), portant tous leurs habits et enveloppés de linceuls ».  Les vêtements  de ces paysannes de la montagne  libanaise sont intacts. Ce sont des trésors socio-culturels, économiques,  historiques,  inestimables. En effet, « les tissus du XIIIe siècle parvenus jusqu’à nous sont très rares au Liban ». En outre, seuls les grands de ce monde intéressaient les chroniqueurs de l’époque.  Les vêtements portés par le peuple étaient ignorés.  De plus, il n’existait pas d’histoire des tissus au Liban. Les vêtements de ces femmes et de ces enfants sont donc un témoignage précieux  sur une société rurale, riche de traditions, de superstitions : « La superstition, solidement ancrée dans les mœurs de l’époque, (…) incitait à dissimuler dans (l)a ceinture ou (l)es vêtements, des talismans d’inspiration religieuse ou magique, enfermés dans de petites pochettes de cuire ou de toile ». Les vêtements, les bijoux retrouvés «  apportent un éclairage nouveau quant à l’histoire médiévale du Mont-Liban ». La Mémoire des tissus  fait revivre  la vie de ce petit village  du XIIIe siècle. Les  dessins réalistes et délicats des femmes et des fillettes revêtus de leurs beaux atours et de leurs bijoux, chacune dotée d’un prénom,  rendent aux momies leur poids de chair, leur corporéité. Les illustrations scientifiques concrétisent et actualisent l’existence passée. De la mort naît la vie. De ces momies naissent des tableaux vivants, colorés, parfumés. Les odeurs de laurier, de baume ont  en effet traversé les siècles.   La mode féminine d’alors est révélée.  La femme chrétienne « enveloppait sa tête et sa chevelure dans un long voile rouge qui la protégeait des intempéries et du regard des inconnus qu’elle pouvait croiser sur sa route », les fillettes portaient une coiffe nouée sous le menton et un bandeau assorti.  La coupe des robes  composée de « huit pièces de tissu plus ou moins rectangulaire », la qualité du tissu, du coton, filé à Tripoli, tissé à Balbeck, le jeu des couleurs  des broderies,  le marron, alliance  de la noix de galle, des feuilles et de l’écorce de noix, le rouge extrait de la garance, le bleu, de l’indigo, le noir issu de l’écorce de grenade, « teintures végétales cultivées dans la région», sont décrites. Les femmes chrétiennes ne portent ni jaune, ni vert. A cette époque, le jaune était réservé aux Juifs, le vert aux musulmans. L’égalité entre les classes sociales n’existait pas, les femmes aisées du village portaient des robes un peu plus cossues, en soie, « fibre de luxe très recherchée et donc onéreuse ».  Même « dans la mort comme dans la vie, toutes ne s(…)ont pas égales ». La servante est inhumée à l’écart sans « clef en bois symbolique par-dessus son cadavre ».   Ces nombreux éléments disent une partie de la vie au Liban, en donne le sens et ouvre au lecteur des perspectives sur une société désormais disparue, mais dont les influences subsistent inconsciemment dans la mémoire collective.    

    La Mémoire des tissus est un témoignage ethnographique extraordinaire où se mêlent des considérations scientifiques, techniques, historiques et esthétiques.  Il s’agit d’une enquête méthodique, rationnelle,  dotée d’une observation rigoureuse faisant  revivre toute une facette effacée d’un petit village du Mont-Liban  du XIIIe siècle où vivent actuellement environ huit cents chrétiens maronites. Gérard Figuié, ce passionné du Liban, partageant sa vie entre ce pays et la France,  qui a travaillé avec des experts du Louvre et de l’Atelier des Tissus anciens de Lyon pour nettoyer, analyser, ranger les tissus découverts, a grandement permis à la recherche archéologique et anthropologique de progresser. Malgré les tensions larvées  dans un Liban longtemps en guerre, la culture est toujours vivante. Beyrouth n’est-elle pas la capitale du livre ?

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29 avril 2013

Gustave

 

Gustave
Annette Lellouche      
A5 Editions (2012)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Gustave image.jpg Pépé Charles, un ancien cordonnier, a  pour seul confident  et pour unique ami Gustave, un vieux chêne,  « mon meilleur ami c’est lui, mon chêne. Je l’ai d’ailleurs surnommé Gustave, du nom de mon aïeul qui l’a planté. ».  Cet arbre contre lequel il s’adosse chaque jour, décrit avec le champ lexical de l’humain (« corps », « bras », « tête »),   doté d’un nom, d’un passé, d’une vie, est perçu comme un être vivant avec lequel le vieillard communique.  Gustave, témoin discret,  silencieux, loyal : « Il ne parle pas, mais il m’écoute et c’est très important de pouvoir se confier à quelqu’un qui ne te trahira jamais »,  a toujours partagé  les moments joyeux et tristes  de  l’existence du vieillard désormais « rongé de solitude ».     
    Mais le jour de la fête du village, Simon, un garçonnet « ve(nant) juste de fêter ses huit ans »,   s’assied à côté du vieil homme qui se confie à lui tout en lui donnant une leçon de vie. L’ouvrage s’organise alors autour d’une situation traditionnelle dans l’histoire du roman : le face à face entre un sage et un novice,  un vieillard et un jeune être, l’un à la  fin de son existence, l’autre au  début de la sienne. Le vieil homme  raconte  à l’enfant ses souvenirs « venus se fracasser dans sa tête comme la vague qui revient en force sur le bord d’une plage », sa rencontre avec Noëlle, tellement jolie, tellement souriante,  « l’amour de sa vie », la mère de ses enfants,  le bonheur fauché brutalement, (« quand le malheur décide de s’abattre sur quelqu’un, il ne prévient pas ; il est sournois, il fonce sur sa proie, jaloux de son bonheur »,)  le présent douloureux : « Toutes ces rides que tu aperçois là sont arrivées d’un seul coup, comme pour mieux révéler mon triste sort ». Le vieillard délivre un message à l’enfant par la stratégie d’une complicité pleine d’une tendresse bourrue et d’une intense émotion. Il l’entraîne sur le chemin de la réflexion et de la vie en l’interpelant par des questions oratoires (« C’est comme le vent. Est-ce que tu le vois ? Non ! »), des impératifs (« Ecoute », « Observe la beauté majestueuse de la nature »). Gustave  d’Annette Lellouche est une leçon de vie, de tolérance,  dénonçant subtilement le racisme, cette «  peur de l’autre, de l’inconnu », l’incompréhension entre les êtres, l’insuffisance de dialogue.  
     Gustave,  ouvrage attendrissant  à l’écriture limpide et poétique, « La végétation exubérante vibre au son des cigales l’été, grelotte sous le vent violent du mistral trois jours durant puis tout s’apaise et le ciel bleu, paré de son majestueux soleil, fait pâlir d’envie tous les promeneurs venus d’ailleurs », est piqueté  d’humour, « sa démarche (au chat) féline lui donne un air légèrement snob »,  et d’émotion. Solidement construit, ce roman sur la nostalgie d’un passé qui semble à jamais perdu est semé de  discrets indices annonciateurs de la fin. La logique de la narration est celle du souvenir  rythmée par le leitmotiv récurrent « au pied du chêne » qui constitue l’arbre en véritable héros de l’histoire.  
     Les illustrations en noir et blanc réalisées par l’écrivain « à main levée » mettent en scène la narration, petits clins d’œil humoristiques et enfantins, créant tout à la fois une illusion de réel et de jeu. Gustave  peut en effet être lu par des enfants. Il s’appuie sur des concepts exprimés de façon concrète à la faveur, entre autres, de la personnification de l’arbre, de l’humanisation du chat, mais c’est aussi un apologue philosophique destiné aux adultes,  leur  enseignant que la vie belle, fragile et éphémère doit être savourée avec humilité dans ses moindres instants et qu’il faut garder  confiance en elle

27 avril 2013

Brève sur L'Ecume des jours

L'Ecume des jours.

Film de Michel Gondry (24 avril 2013) avec Romain Dury, Audrey Tautou, Gad Elmaleh, Omar Sy.


(Par Annie Forest-Abou Mansour)


    Film écume.jpgAdapter L'ECUME DES JOURS de Boris Vian, ouvrage à l'écriture métaphorique et parodique, au cinéma était un véritable défi. Michel Gondry l'a relevé avec talent. Dans son film, il plonge le spectateur dans l'univers poétique, surréaliste, insolite de Boris Vian. Il propose un film émouvant aux nombreux clins d'oeil humoristiques et critiques tout en respectant les thèmes et les symboles du roman, comme le rétrécissement final de l'espace, concrétisation de la tragédie vécue par les personnages. Un petit chef d'oeuvre littéraire à savourer.

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26 avril 2013

Entretien avec Carine Fernandez

 

Entretien avec Carine Fernandez (avril 2013) La comédie.jpg

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

  imagesSaison.jpg  En avril 2013, nous avons invité Carine Fernandez à s’entretenir avec une classe de Terminale.  Titulaire de deux doctorats,  Carine Fernandez est écrivain et  professeure de Lettres. Elle est l’auteure de poèmes, de nouvelles et de romans : La Servante abyssine (Actes Sud, 2003), La Comédie du Caire (Actes Sud, 2006), La Saison rouge (Acte Sud,  2008). Lors de cet   entretien,  elle a parlé de son amour de la littérature, du rôle que cette dernière joue dans la vie du lecteur, du personnage de roman, des raisons de l’acte créateur.

(Vous pouvez consulter une chronique sur La Saison rouge sur http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2010/12/... )

 Annie Forest-Abou Mansour : Qu’est-ce qui t’a donné l’amour de la littérature ?

Servante.jpg Carine Fernandez : J’ai été expatriée très jeune, à seize ans,  au Moyen Orient, aux USA.  J’ai énormément lu. La découverte de la lecture à cette époque a été pour moi une ouverture magique. Un monde m’a été donné. Le monde m’arrivait par les mots. Les livres étaient très importants pour moi. Je les transportais dans tous mes voyages, dans tous mes exils. Ils me permettaient de garder un langage, un territoire, un univers, un pays.  En Arabie Saoudite, pays où beaucoup de choses étaient interdites, les livres m’ont sauvée de l’ennui. Le livre est un objet fantastique. C’est un objet qui n’a l’air de rien, mais qui possède à l’intérieur tout un univers. L’écrivain entre en nous.

 Est-ce  cet amour de la lecture qui t’a poussée à devenir écrivain ?

CF : Oui, pour être écrivain, il faut être un grand lecteur. Les livres se nourrissent de livres. La littérature se nourrit de ce qui s’est fait avant.
J’ai eu cette  vocation d’écrivain très tôt. Je voulais d’abord être poète. J’ai écrit de  la poésie. Mais j’ai renoncé à l’idée de la publier car j’étais loin de la France. Puis il y a environ quinze ans, mon parcours a bifurqué. Je suis revenue en France.  Ma vocation d’écrire est revenue. L’écriture des romans est arrivée à ce moment-là. Elle a été nourrie de tous mes voyages. Mes voyages ont été un réservoir, un vivier de mes romans. La forme d’écriture qui s’est présentée à moi n’a pas été la poésie. Je suis venue à la fiction, à la forme narrative. Cela a été une façon de reconstruire un univers, mais pas à travers l’autobiographie.

 

A quoi sert le roman ?

 

CF : Louis Aragon poète et romancier,  donnait une explication : un roman sert à savoir comment fonctionne une tête, c'est-à-dire ce qu’il y a à l’intérieur des êtres humains. Seul le roman se met à l’intérieur des personnes par le point de vue interne, le monologue intérieur.  
Les historiens donnent tous les détails sur un événement. Ils montrent comment se déroulent les faits,  mais ils ne montrent pas l’horreur de la guerre, les souffrances intérieures. Quand on lit, on est concerné, on sent ce que ressentent les autres. Le romancier nous fait comprendre comme réfléchissent les hommes, comment ils ressentent des émotions, des sensations.    
Au-delà d’une simple vocation de distraction, le roman apporte une vérité. La vérité du roman, cette expression est un oxymore, puisque le roman est fiction, donc mensonge.

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En quoi peut- on parler de vérité du roman ?

 

CF : Chaque roman apporte quelque chose à la réalité. Il existe. Une fois crée, c’est un univers clos qui existe, s’ajoute au monde. L’art crée une réalité. A travers chaque roman, on entre dans un univers. On entre dans l’univers de l’auteur, dans une atmosphère. Un auteur fabrique un univers. La saison rouge, par exemple, parle de mon ressenti de l’Arabie saoudite. 

 

On est dans le domaine du  ressenti, donc tes romans  ne sont pas des récits de voyages ?

 

CF : Je n’écris pas de récits de voyages. Je ne suis pas un écrivain voyageur. Un écrivain voyageur porte témoignage comme un reporter voyage pour écrire. Son écriture est au présent. Il y a un pacte de vérité avec le lecteur. Il reste fidèle à la chose vue. Pour moi, c’est tout le contraire.  En effet, tant que j’ai voyagé, je n’ai pas écrit. Je ne peux pas écrire de romans dans le lieu où je vis. Il me faut une distance géographique pour écrire.  Mon écriture est l’écriture du retour. J’ai vécu à l’étranger, mais j’étais sédentaire, je n’étais pas un globe trotteur. J’ai vécu la vie des gens, compris l’altérité. Il y a en moi un fort sentiment d’exil, un exil qui remonte très loin, je suis la fille d’un exilé politique espagnol. Mon père était un Républicain qui avait fui le franquisme. Je trimballe un exil intérieur. Or curieusement quand je reviens en France, je n’appartiens plus à l’écriture de l’exil. L’écrivain est celui qui est allé à plusieurs endroits, il est là pour écrire d’autres vies.

J’ai une grande ouverture au monde. A mon retour d’Egypte, tout est revenu. Tout ce qu’on croit avoir oublié intervient pour notre travail. J’ai vécu sept ans en Egypte. Quand j’ai écrit La Comédie du Caire, j’avais envie de retourner en Egypte. L’Egypte est revenue. Mais tout est transformé dans l’ouvrage à partir de la fiction. Une fois le livre écrit, je n’avais plus envie d’aller en Egypte comme si l’Egypte était sortie de moi. Quand on écrit, c’est comme si on assèche une partie  de soi-même. Une fois que c’est sorti, écrit, publié, cela ne nous obsède plus. C’est devenu autre chose. Quelques années plus tard, c’est comme si quelqu’un d’autre avait écrit ce livre.

 

Est-ce que ce sont des romans sociologiques ?

 

CF : Non, ce ne sont pas des romans sociologiques.  La servante abyssine est mon premier roman. Quand je l’écrivais, je fictionnais complètement. J’ai fabriqué un personnage très loin de moi, qui est très différent de moi. J’ai inventé une servante qui a eu plusieurs employeurs. Ainsi j’ai donné un panorama de la société saoudienne. Certains lecteurs ont vu dans cet ouvrage des messages. Mais ce n’est pas un roman sociologique. Le roman est le lieu de la liberté. Quand on l’écrit, il va se passer quelque chose que l’auteur ignore au départ.

 

Pourquoi écrit-on ?

 

CF : Quand on écrit, c’est pour savoir ce qui se passe dans notre tête, pour se souvenir de ce qu’on croyait avoir oublié. L’écriture transforme.  Une fois le livre fini, on a appris beaucoup de choses, on s’est libéré. Un roman donne du sens. Dans la vie de tous les jours, les événements sont délayés. Dans le roman, tout est condensé. Le roman ne garde que les lignes de force de la vie. Il recèle une intensité que la vie n’a pas. Il est plein d’énergie. On n’est pas dans le délayé, le plat.  Il ne faut pas croire que l’art imite la nature. Je ne suis pas une bonne observatrice. Tout le réel mis dans les romans est inventé, retrouvé, recomposé. Ce ne sont pas des choses vues. Je réinvente, je fabrique. Le personnage de roman est fabriqué à partir de différents traits pris à gauche et à droite à des personnes réelles. L’écrivain essaie d’insuffler la vie à ces êtres de papier. Il leur donne la vie.  Et le personnage de roman est inoubliable. Il est plus vrai que nature, plus vivant que des personnes qu’on a connues. Il devient une autre réalité plus vraie que nature.

 

Comment fonctionne l’inspiration ? Comment te mets-tu au travail ?

 

CF : Il n’y a pas de rituel chez moi, pas d’horaire. L’inspiration est fantaisiste. Il est difficile de l’apprivoiser.  Avec humour, je dirai que j’écris en dormant. Je laisse fonctionner l’imaginaire et le subconscient. L’histoire, les dialogues viennent dans un état voisin du sommeil. Je laisse la bride sur le cou à mon imagination. Dans des moments de semi somnolence, des idées viennent. Je prends un carnet et j’écris les idées. Je reçois cette inspiration et le lendemain je peux me mettre devant mon ordinateur. C’est comme si à l’intérieur de nous même, le subconscient, le double de l’auteur en savait plus que lui. C’est comme s’il y avait en moi quelqu’un de plus fort, de plus intelligent, de plus malin. C’est le double qui fait le travail. On écrit pour savoir ce que peut faire ce double.

 

Comment naît un projet de roman ?

 

CF : Avant d’écrire un roman, on a une idée nébuleuse du roman, une vision très floue. Il faut lui donner forme. Il faut l’attraper, la mettre en mots, passer à l’acte. On essaie de saisir ce fantôme. L’inconscient travaille en nous. On écrit pour être bluffé, pour se dire de quoi suis-je capable ? Chaque écrivain peut dire que ses œuvres le dépassent, sont plus fortes que lui. Mais parfois, on est aussi déçu. On n’arrive pas à avoir la vision idéale qu’on avait. On est un peu en dessous de cette vision idéale.
La création plonge ses racines dans l’inconscient, elle n’est pas lointaine du rêve.    
L’être humain a besoin de fiction, d’inventer des histoires. La première nécessité de l’être humain, autant que le pain pour se nourrir, ce sont des histoires pour nourrir son imagination.

 

Où en est la littérature en ce début de vingtième siècle ?

 

CF : A notre époque, la littérature et le livre sont en danger. La lecture disparaît. Le livre papier est en train d’être supplanté par les liseuses.  Cela n’implique pas la même pratique de lecture. On va chercher l’information. On ne trouve que ce qu’on cherche.
Il se passe quelque chose de grave. La crise du livre est grave. Moins de livres se publient actuellement. On appauvrit nos univers. La langue littéraire est différente de la langue de communication. La langue littéraire est plus profonde. Elle possède un vocabulaire plus varié, plus nuancé, plus riche. Lorsque la langue s’appauvrit au point de vue lexical, l’être humain s’appauvrit dans le sens des émotions. Il perd un nuancier intellectuel, émotionnel.     
Désormais la sélection va vers la commercialisation. La littérature disparaît. On va vers une société de loisir.

 

14 avril 2013

Retourne de là où tu viens

 

Retourne de là où tu viens.        
Annette Lellouche      
A5 Editions (2011)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

  RETOURNE-LA-D-OU-TU-VIENS.jpg  Jeune retraitée dynamique de soixante cinq ans, fougueuse, enthousiaste,   ouverte aux autres et à la différence, Francette, surnommée Franki par ses proches, héroïne de l’autofiction Retourne de là où tu viens  d’Annette Lellouche, est une amoureuse de la musique, des mots « La chaleur des mots qui l’emberlificote dans une joie sans cesse renouvelée, tel le bien-être du glaçon qu’on promène sur ses joues, par grande chaleur », de la littérature, de l’objet livre : « Son respect des livres est incommensurable ».

    Possédée « par une fringale injonctive de l’écriture », nourriture vitale et indispensable pour elle,  Francette  fréquente un atelier d’écriture,  « L’Ecole des Ecrivains »,  regroupant douze femmes. La rédactrice de  la plus belle histoire sera sélectionnée et publiée à compte d’éditeur. Mais très vite l’aventure magique se transforme en cauchemar pour Francette : « La belle aventure qui s’était profilée dans son cœur comme une renaissance, se transforma en traîtrise et malveillance ». Un courriel anonyme à connotation raciste,  hostile   et violent   comme le souligne la métaphore brutale, « elle clique (…) sur ‘gemepoete’, déclenchant imprévisiblement une mine anti personnelle qui la déchiquette » installe en elle le doute et le mal être.  Elle se sent agressée intimement. Douloureusement affectée, elle recherche l’auteur du message et effectue en même temps un retour sur son passé, son enfance, sa jeunesse tout en entreprenant une réflexion sur la relation aux autres, le racisme, les avantages des échanges virtuels : « elle absorbe ses mails comme la potion magique qui doit la prévenir de toutes les maladies, surtout celle de la solitude » et leurs  inconvénients. Certes cette nouvelle technologie favorise les relations amicales, mais elle peut aussi nuire fortement à la vie réelle.

    Le passé de Francette resurgit alors. Le récit mêlant présent et passé oscille entre la linéarité narrative actuelle et les retours dans  son enfance, son adolescence,  sa jeunesse, mais aussi son passé proche au sein de l’atelier d’écriture. L’ouvrage   se construit ainsi sur des réminiscences.  De nombreuses rétrospectives donnent à voir la petite fille juive, « la petite fille aux pieds nus »,  issue d’une modeste famille française, vivant en Tunisie, pays auquel elle est restée attachée. Cet enracinement, sensible aux images lumineuses et parfumées des descriptions des paysages de  « ce pays où le sirocco souffle aux heures chaudes des siestes programmées, enivrant les corps du parfum persistant des fleurs d’oranger, exaltant les sens dans des passions exacerbées », au lyrisme émouvant lorsque la narratrice évoque l’amitié entre la fillette juive et la fillette musulmane, (« Nous croyons tous en un Dieu unique »)  ancre le roman dans un univers poétique et humaniste.

    En même temps, l’autofiction se transforme rapidement en enquête policière -  Qui est le corbeau ? Est-ce la jalousie qui guide ses propos ? –à la tonalité humoristique. Les surnoms pittoresques et caricaturaux, « la grande perche », « les petites culottes », « le minimum syndical », attribués aux participantes du concours, suspectées les unes après les autres, instaurent une complicité amusée avec le lecteur.

     Même si après la réception des messages sulfureux, Francette perçoit brusquement et momentanément l’atelier d’écriture comme hostile, jamais elle ne sombre dans la dépression et le rejet de l’Autre. Au lieu de l’anéantir, les courriels la stimulent, excitant son caractère combatif : « Au lieu de l’annihiler, les piqûres hebdomadaires la transformaient en une fusée propulsive. Elle était éperonnée à chaque coup de mail et comme Pégase combattant la Chimère, elle allait encore plus vite, plus haut ». Elle  franchit allégrement les obstacles, « son livre (est) sa bataille, sa victoire ».  Elle accède à la reconnaissance.

    Ce roman miroir, « récit autobiographique-témoignage écrit dans le feu du vécu », rempli d’espoir et d’optimisme est une leçon de tolérance qui montre l’aberration du racisme, de l’antisémitisme, du refus de la différence, de la jalousie. La souffrance intime, dépourvue cependant de tout pathos,   de la narratrice   confrontée à l’antisémitisme  fait écho aux martyrs de la Shoah : « L’ombre des six millions de Juifs exterminés s’est imposée entre eux, rythmée par le bruit des bottes des Allemands … ». Mais ce livre  à l’écriture limpide gorgée de vitalité condamne l’intolérance  sans la moindre animosité.  Leçon d’amour et de  compréhension, donnée par une femme au regard libre et bienveillant (« il  (le jeune homme antisémite) devait être bien malheureux pour s’égarer dans cette voie »), Retourne de là où tu viens  d’Annette Lellouche  est une ode à la vie,  manifeste implicite qui ne dit pas son nom.

 

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01 avril 2013

Le Roman du parfum

 

Le Roman du parfum
Pascal Marmet   
(éditions du Rocher, 2012)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Le Roman du parfum de Pascal Marmet,  ouvrage polyphonique,  Le roman du parfum (1).jpgritable cocktail de sensations, bâti à coups de pulvérisations de fragrances florales, se lit « avec ivresse et lente gourmandise » (Baudelaire).

     Cet ouvrage se fonde sur le réel tout en mêlant les types et les genres de textes. Il passe du récit à la troisième personne du singulier au discours à la première personne  en donnant la parole à Sabrina, Tony Curtis ou à l’auteur, narrateur et personnage, Pascal Marmet lui-même.   Tout à la fois historique et documentaire, ce roman  narre avec rigueur et soin  la genèse millénaire du parfum de l’Antiquité à nos jours, expliquant l’évolution et les bouleversements de sa conception  à travers les siècles et les pays  afin d’instruire le lecteur: « « L’apparition du parfum en Méditerranée occidentale est liée à l’avènement des grandes civilisations antiques : grecque, latine, étrusque ou carthaginoise … ».      Signe de raffinement, de distinction, curatif, déodorant corporel,   érotique, le parfum possède différentes fonctions. Banni ou adoré, selon les périodes, il est désormais objet de marketing.      
   Les nombreuses références  à  la vie de  l’acteur américain Tony Curtis  données à la faveur de maintes rétrospectives font aussi du  Roman du parfum  un ouvrage   biographique et sociologique, « improbable duo où parfum et cinéma s’entremêlent, restituant à fleur de peau conversations et impressions olfactives »,  révélant l’Amérique des années trente,  l’antisémitisme,  la violence  et la haine auxquels se heurta le jeune Bernie, futur Tony Curtis : « …les autres le poursuivaient en hurlant leurs injures antisémites et en brandissant des manches à balai ».   
    Le roman du parfum  donne à vivre également   l’histoire de Sabrina, l’héroïne de l’ouvrage. Sabrina est une jolie jeune femme de vingt trois ans recevant  constamment de plein fouet les multiples effluves qui circulent autour d’elle. Son odorat toujours en éveil  navigue entre l’attraction et la répulsion : « Sur mon arête nasale transformée en cymbale, chaque odeur beuglait sa haine sulfurique dissonante. Tout puait, tout empestait sauf les parfums délicats ». Reliée aux autres par leurs odeurs, «hors d’haleine, à l’hôtesse d’Air France suintant la crème à la rose musquée de Weleda, j’ai tendu mon sourire … ». ), elle sait distinguer, répertorier, analyser  les différentes ambiances olfactives des lieux où elle évolue.  Grâce à son odorat,  elle brise les limites que la société lui avait imposées. La petite caissière « d’une horrible supérette de quartier » devient un « nez »,  personne aux immenses talents tus,  inconnue du public : « le nom des nez n’apparaît pas. ».  Elle  rencontre alors  les plus grands de ce monde, (Michel Roudnitska, le compositeur de Femme de Rochas, Eau d’Hermès, de Diorissimo et d’Eau Sauvage », « Mona di Orio (…) l’artisane poétesse qui avait révélé au public Les Nom d’Or, Lux, Carnation, Nuit noire, des classiques devenus références »),   le succès et  l’amour.  Elle accède à la plénitude de la vie. Elle existe : « Moi, avant je n’existais pas ». La distance entre les êtres et la nature diminue pour elle avec les effluves. Elle ne  sent pas seulement le monde environnant, mais elle le pénètre et le connaît. Le parfum  est l’instrument  d’un contact direct avec l’autre. Par l’odorat, elle ressent avec acuité  le retentissement des choses, des pulsions et l’amour : « Plongeant ses yeux en moi, Lionel a posé ses lèvres sur les miennes. De toute sa bouche au goût et à l’odeur de mon plaisir, ce baiser fut comme faire l’amour sur un lit de pétales de roses. C’était si bien que je suis instantanément tombée amoureuse. »

    Dans ce roman qui fait évoluer  avec délice le lecteur dans un univers de sensations, le narrateur tricote  les registres. L’humour ébrèche  le sérieux des analyses   : « Je rayonnais. Entendez par là que jevidais les cartons… »« tapie au fond d’un puits de doutes avec des yeux cernés tel un panda en captivité », « j’en suis restée comme la clochette du muguet : muette »... Le renouvellement des clichés avec la métaphore des épices - une dame « aux cheveux de sel et de poivre » - traduit le constant plaisir de la sensation. Les bouquets d’odeurs mènent au vertige «  Une aube de lune décroissante, je me suis promenée dans les champs de fleurs. Je m’y suis évanouie. Mon corps gisait dans un lit de pétale. Les couleurs et les entêtantes halenées avaient atteint mon âme ») et à la poésie. L’écriture du parfum  est donnée avec des métaphores musicales, « Et à la moindre fausse note, ma partition se fait volatile »,  « vos fleurs sont joyeuses, et vos arbres chantent les louanges de leur jardinier adoré », des synesthésies : « Sur mes lèvres asséchées, un vent chaud déposa une perle de mandarine, un zeste de citron révélé par une bouffée de ma sueur. En me retournant, un effluve de pin du Canada enflamma ma gorge ».  Le goût, le sucré, l’acide, le toucher, la brûlure,  la vue, se mêlent.  Le parfum se minéralise en devenant  « perle », bijou précieux et lumineux. Les sensations sont transposées : « Il y a du Vermeer dans la méticulosité de votre approche », métamorphosant l’odorat en  tableau de maître. Les sensations dérivent pour donner une expérience quasiment érotique. Il y a toute une sublimation de la sensation, espèce d’expérience mystique.

    A la faveur de l’hyperesthésie de Sabrina, le narrateur effectue une topographie des parfums, instruments d’un contact direct avec autrui. Il montre que la sensation est historique et qu’elle permet un dépaysement à la fois rigoureux  et onirique.

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