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09 septembre 2012

Volpone ou le renard

 

Volpone ou le renard

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Une pièce de Ben Jonson   
Mise en scène par Nicolas Briançon     
Adaptation Nicolas Briançon et Pierre-Alain Leleu

A partir du 12 septembre au  Théâtre de la Madeleine

 

Avec Roland Bertin, Nicolas Briançon, Anne Charrier,         Philippe Laudenbach, Grégoire Bonnet, Pascal Elso, Barbara Probst, Matthias Van Khache et Pierre-Yves Leprince.         
Décors Pierre-Yves Leprince.
Lumières Gaëlle de Malglaive.
Costumes Michel Dussarat.

 

Entre roman noir et comédie italienne, Volpone ou le renard est une pièce anglaise écrite par Ben Jonson en 1606. Volpone est à l’affiche du Théâtre de la Madeleine à partir du 12 septembre. Retrouvez Roland Bertin dans l’un des plus grands rôles du répertoire revisité par Nicolas Briançon avec une équipe prestigieuse de comédiens et danseurs réunis autour de lui!

La pièce. Volpone - célibataire riche sans héritier naturel - feint cyniquement d’être à l’article de la mort, ce qui a pour but d’attirer les prétendants à la succession. Le serviteur Mosca fait saliver l’avocat Voltore, le vieux gentilhomme Corbaccio, le jeune marchand Corvino devant la perspective de l’héritage. Corvino va jusqu’à offrir sa femme, Corbaccio déshérite son fils. Mais l’escroquerie ne demeurera pas impunie… Retrouvez Roland Bertin dans l’un des plus grands rôles du répertoire revisité par Nicolas Briançon avec une équipe prestigieuse de comédiens et danseurs réunis autour de lui!

Ce qu’en dit Nicolas Briançon. «Volpone est une pièce d’une férocité irrésistible sur l’argent, le sexe et la cupidité. Elle date de 1606, et semble avoir été écrite hier. Volpone est moderne parce qu’il semble évoluer dans un monde sans conscience, sans règles, sans empathie. Un monde où il importe de posséder, de jouir, et de jeter. En ce sens la pièce nous parle de nous aujourd’hui bien sûr, mais surtout elle nous rappelle à quel point ces tentations ont traversé les époques. Il y a dans Volpone quelque chose qui se situe entre le roman noir et la comédie Italienne (on pense aux «Monstres» de Dino Risi). Mais il y a aussi dans Volpone une réflexion sur l’illusion théâtrale, sur le jeu, sur le mensonge et sur les faux-semblants, qui colorent cette noirceur d’une drôlerie bouffonne, d’un humour ravageur. Une galerie de portraits dont personne ne sort indemne. Les deux seuls êtres «purs» seront emportés, broyés, écrasés par la justice. Les «affreux» seront ridiculisés, bernés et trahis. Mais Ben Jonson sait nous montrer, sans jamais nous donner de leçons et nous asséner de «vérités inutiles», à quel point la cupidité est stupide. Il le fait avec jubilation, avec une gourmandise et une ivresse qui emportent tout. C’est une pièce joyeuse et profonde. Un humour noir et salvateur.»

 

À partir du 12 septembre au Théâtre de la Madeleine
20h30 du mardi au samedi  
17h le samedi et le dimanche     
Location :  01 42 65 07 09

 

Réservations : http://www.theatremadeleine.com/

08 septembre 2012

Apéro dédicace

Organisateur : Clément CHATAIN
Editeur, Trinôme Éditions
Début :
Fin :
samedi 29 septembre 2012 19h30
samedi 29 septembre 2012 23h45
(GMT+01:00) Bruxelles, Copenhague, Madrid, Paris
Catégorie : Arts et Culture > Littérature
Adresse : Miroglio Caffé
88 Rue Saint Martin 75004 Paris http://www.miroglio-caffe.com/index.html
75004 PARIS (Ile-de-France)

07 septembre 2012

Journée : “L’art à la rencontre de la musique”

cadre.png17 novembre 2012

Cité des Arts de Chambéry.

Pour la troisième année :

L'art à la rencontre de la musique, une liaison tumltueuse, évolutive et durable.


p12Art rencontre.pdf

30 août 2012

L'Agrément.

 

L’Agrément.
Laure Mezarigue
Trinôme Editions  (2012)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

   AGREMENT.jpg Dans L’Agrément de Laure Mezarigue, une mission  est confiée à l’héroïne principale, Lydia Sarroyan, une jeune inspectrice du travail, bipolaire, c’est-à-dire « constamment partagée entre les crêts de l’espérance et les combes du désespoir ».  Elle doit donner son agrément à Carole, Edith et Etienne, trois personnes psychologiquement vulnérables suivies par l’association « Entr’Aide » qui favorise l’insertion professionnelle.   
    Le récit s’ouvre sur un rêve mettant d’emblée l’accent sur l’importance de  la psychologie dans les événements à suivre.   En même temps,  il objective les deux pentes de la sensibilité et de la personnalité de Lydia Sarroyan. Le rêve lumineux cristallise  le bonheur, la tendresse, la poésie et la beauté : « Elle le tenait dans ses bras et le faisait tournoyer doucement sous la pluie. La fragilité de son sourire, l’éclat de ses pupilles brillaient avec le feu subtil d’escarboucles travaillées durant des heures et marquaient cette ivresse des premiers pas dans la vie vous enserrant le cœur pour ne plus jamais le lâcher. C’était son fils, le dénouement d’un combat qu’elle croyait avoir perdu depuis longtemps. Elle le serrait de toutes ses forces, prête à tout pour garder nichée contre elle cette sensation de douceur infinie, la faisant chanceler de bonheur (…) ».  Mais il devient progressivement cauchemar inquiétant, sombre,  marqué d’un accent pathétique et tragique : « Elle tenta de s’enfuir, mais à l’entour, la pénombre devint omniprésente. Elle sut qu’elle ne pouvait lui échapper et sentit son cœur défaillir avec un parfum de néant au bord des lèvres. Elle regarda l’enfant une dernière fois et crut même entrevoir de fines perles de souffrance laissées sur son visage par la pluie (…) ». Lydia possédée par un besoin de tendresse souffre de carences affectives : l’incompréhension entre ses parents et elle, l’abandon de Paul, l’homme aimé, la perte de l’enfant désiré. Chez elle, les moments d’enthousiasme alternent avec le manque de confiance  et  la dépression.        L’agrément constituera donc  une espèce d’initiation pour les trois salariés mais aussi pour l’inspectrice que la rencontre avec des personnes souffrant de problèmes psychiques jette dans ses propres difficultés.  L’agrément aura quasiment une valeur d’exorcisme pour elle.  Tous les quatre   mus par leur inconscient sont  condamnés à répéter leur passé sous une forme angoissante et perturbatrice différente de la première : après le suicide de son père, Carole devient agoraphobe : « J’étais juste prise d’un sentiment de suffocation extrême lorsque je me retrouvais dans un lieu public, comme si une main invisible se refermait sur ma gorge et me tuait lentement parmi les autres sans qu’ils s’en aperçoivent ».  Les manifestations physiques de l’angoisse sont données. Carole éprouve de violentes émotions, proches de l’étouffement, de la syncope. Cependant les quatre protagonistes  vont lutter contre leurs démons intérieurs et contre le réel pour aboutir  au succès, à la réussite et intégrer finalement la « normalité ». Les malédictions du passé se dissipent dans un  roman qui joue sur les temps : temps où les personnages perçoivent ce qui les entoure et temps où ils se souviennent : « Tandis que Lydia émergeait douloureusement de son immersion dans le passé, Carole avait achevé ses tâches ménagères ». La narratrice  multiplie les retours en arrière et  le lecteur glisse d’un temps à l’autre, confronte la conscience présente et la conscience passée des personnages, le tout rythmé par la musique classique de Chopin, Schumann, Debussy…, qui agit sur l’esprit, les sens, les idées, les émotions, favorisant, comme la madeleine de Proust, le retour des souvenirs : « Les notes de piano épurées la ramenèrent à ce jour terrible (…) ou « (elle) tomba sur la 3e symphonie de Brahms, ’Pocco Allegretto’. Elle se laissa doucement bercer par la mélancolie des violons et amorça son pèlerinage vers un endroit qu’elle n’aurait jamais pensé retrouver un jour (…) ». La narration déploie en effet de fréquentes allusions à la musique qui joue un grand rôle sur l’état affectif de Lydia et  accentue l’esthétique de l’écriture en donnant aux mots des résonnances ineffables et poétiques : « La magie de l’archet de Yo-Yo Ma continuait toujours d’opérer (…) à la rigueur minérale de la matinée avait succédé un visage diapré de reflets changeants, parfois traversé d’un sourire comme une vague de soleil nimbant un ciel d’été (…) ».Les sons musicaux se poursuivent en sensations tactiles, jeux de lumière et de mouvement. Le réel accède à la beauté parfaite issue de l’Art et du rêve.
        Bien que les personnages évoluent dans un univers anxiogène pour eux, Laure Mézarigue ne sombre jamais dans le pathos. Sa réflexion sur l’angoisse se cache souvent derrière beaucoup d’humour. L’écrivain transforme la littérature en jeu verbal, triturant les mots, créant des néologismes, maniant avec habileté la contrepèterie, renouvelant les clichés, surtout lorsque Sophie, la secrétaire cacophasique de l’association s’exprime : « je fais constamment des fautes de grand-mère » (…), « ces erreurs de syntaxe me flanquent vraiment le canard », « je vais finir par piquer une colère onirique », « vous me flanquez la chair de dinde », « revenons à nos hannetons ».    Au comique de mots s’ajoute le comique de situation   comme lorsque Grégory Prat  aborde Edith et « ne trouv(e) rien de mieux à faire que de l’assommer avec son bouquet de fleurs » pour interrompre sa phrase.       
  Laure Mezarigue peint avec  réalisme l’humain, les difficultés de la vie professionnelle, la ville de Paris. Et dans  l’esthétique de son écriture qui file avec élégance les métaphores,  brode les synesthésies (« La luminosité des premières notes de piano  emplit alors la pièce d’un parfum d’apaisement ») apparaît aussi un caractère visionnaire et poétique. Dans L’agrément,  Laure Mezarigue envoûte littéralement le lecteur par la splendeur de son style et son humour malicieux.   

 

25 août 2012

Le Passage

 

Le passage       
Francis Denis    

(A paraître)


 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

    LES_SAISONS_DE_MAUVE_une.jpgAprès avoir  rédigé un premier recueil de nouvelles,  Les Saisons de Mauve ou le chant des cactus,  Francis Denis  en prépare un second de la même veine.  Dans une des nouvelles de ce futur ouvrage, « Le Passage », un narrateur omniscient donne à voir et à vivre la vieillesse, sa décrépitude et ses handicaps. Un homme âgé « recroquevillé derrière (un) rideau poussiéreux », assis dans un fauteuil roulant, attend avec impatience le passage dans la rue d’une femme, dont le corps est une combinatoire de lignes courbes et gracieuses : « il ne voudrait pour rien au monde rater son passage, la vue lumineuse de ses jambes fuselées… ». L’enveloppe corporelle de cet homme ne possède plus sa plasticité, son esthétique. La boucle étouffante se referme, cercle infernal, retour vers le passé, vers une enfance dépossédée,  transformant ce vieillard en « vieux bébé ridé » contraint de faire le deuil de sa vie amoureuse et de sa Vie. Pourtant son corps et son cœur vibrent toujours. Une brûlure intérieure consume son être.  Mais seul son regard peut combler ses rêves, ses émotions, ses sensations. Et c’est une gorgée de bière  qui noiera ses frustrations : « Il ouvre sans conviction la porte du frigo puis plonge la main dans la froide lumière pour en retirer son autre souffrance, cette bière à peu de frais qui le console le temps de quelques larmes » en attendant le prochain passage de la « Déesse enrubannée de soleil » de ses rêves.

 

    « Le Passage », nouvelle  où le champ lexical de la vue - seul sens  encore alerte-   et de la lumière dominent, - lumière qui met en valeur la radieuse beauté de la passante -  traite avec vérité et émotion un thème universel : la vieillesse, une vieillesse qui ne peut plus évoluer que dans l’onirisme.

 

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23 août 2012

Analyses littéraires et universitaires

 

Analyses littéraires et universitaires
Réflexions personnelles.     
Annie Forest-Abou Mansour 

 

 

 

 1Muses.JPG   La lecture : un voyage étonnant, émouvant, magique vers l’imaginaire, le rêve, la Beauté des mots, le plaisir du texte.  La lecture s’identifie dans un premier temps aux loisirs, à l’évasion. C’est une échappatoire à un quotidien parfois morose et difficile, dans une société où l’indifférence, l’égoïsme, la frivolité, les apparences,  le mépris de l’Autre gagnent du terrain. L’argent, l’ambition, la concurrence, la haine deviennent les maîtres du cœur humain. L’écrivain, le poète portent à notre regard ce que souvent nous ne saurions voir seuls. Ils dévoilent le réel, décapant le vernis de l’habitude pour nous permettre d’accéder à l’humble mais tellement primordiale lumière du monde : la merveille d’un paysage, une larme d’eau glissant le long du feuillage d’un arbre,  la fragilité d’une fleur, la douceur d’un animal, le sourire d’un ami…

 

    L’analyse littéraire, lecture non plus naïve, innocente, qui ne voit qu’une histoire, est une lecture réfléchie, approfondie. S’opposant à la critique journalistique  porteuse d un jugement de valeur, l’analyse littéraire se veut objective et mobilise des savoirs. Elle aide à accéder à la substantifique  moelle du texte. Cette  expérience de lecteur est une lunette offerte aux autres. Que l’approche d’une œuvre  soit psychanalytique, marxisante, sociologique, stylistique, thématique, elle permet d’apprécier de quel pluriel elle est constituée. A la faveur de nombreux spécialistes, appartenant aux écoles classiques ou modernes, en passant par Sainte- Beuve , Gustave Lanson, Raymond Picard, Roland Barthes, Maurice Blanchot, Gérard Genette,  Charles Mauron,  Julia Kristeva, Tzvetan Todorov, le roman ou le poème s’éclaire de mille feux scintillants,  renaît et donne  du sens à la vie.

 

19 juillet 2012

Le Déplacé

 

Le Déplacé        
Denis Langlois   
Editions  de l’Aube (2012)

 

 

 

(Par Elias Abou-Mansour)

 

 

 

  Image le déplace.jpg  Denis Langlois, militant pacifiste et écologiste, dénonce dans Le Déplacé la violence des hommes et la guerre dévastatrice. L’incipit du récit présente le narrateur dans un état de scepticisme et de mélancolie. En effet, ce narrateur traverse une crise de doute, de valeurs. Il reste impuissant devant la perte de ses « illusions politiques ». Il vit donc dans l’incertitude et la confusion. C’est pourquoi il se confie au hasard. Le sort le ballote et le mène finalement  au Liban où il est chargé d’une étrange mission : retrouver un homme nommé Elias Kassem disparu au cours de la guerre civile libanaise entre les Chrétiens et les Druzes dans les montagnes du Chouf.  
    Le Déplacé est un récit où la fiction se mêle à la réalité, où l’enquête, les analyses, les conséquences dramatiques de la guerre civile s’entremêlent à l’introspection personnelle et à la contemplation. Le narrateur présente Elias Kassem comme un être énigmatique, mystérieux : « Je ne suis même pas sûr qu’il vivait vraiment (…), sa vie est devenue encore plus secrète (…) ».Il cherche à le connaître, à le sonder, à le découvrir. Elias devient alors l’interlocuteur du narrateur. Sans cesse, ce dernier l’interpelle. Le narrateur dialogue avec lui ou  plus exactement monologue avec lui : « J’espère, Elias, qu’il en a été pareil pour toi, que tu n’avais pas de complexes de culpabilité. Ce serait dommage de donner ce plaisir aux va-t-en guerre ». Une intimité s’installe entre eux. Au fil des pages, le lecteur saisit la ressemblance entre le narrateur et Elias Kassem. Le narrateur est un objecteur de conscience. Il a refusé de faire son service militaire. De même, Elias Kassem a refusé de s’enrôler  dans les milices dont il rejette la violence : « Elias, lui, il ne voulait pas se battre, il ne voulait pas prendre parti dans la boucherie (…) jamais il n’a voulu faire partie des milices (…) ». Le narrateur et Elias Kassem sont unis par une certaine affinité : ils sont tous deux pacifistes. Ils bannissent la guerre. Incompris, déçus, ils vivent dans la désillusion. Elias, le déplacé, n’est-il pas un prisme, un miroir du narrateur ? N’ont-ils pas la même vision du monde ? Le narrateur  est-il en quête de lui-même ? N’est-il pas lui-même un déplacé ? En effet, le déplacé, Elias, est un homme désabusé, déçu de l’Etat, des hommes politiques, de la société. Il n’est jamais  bien nulle part.  Il reste éternellement  supplicié. En outre, l’exode est un pénible arrachement. Cette plaie qui ne cicatrisera jamais produit en lui une grave et dure désillusion : « Vous cherchez un homme mort, Monsieur.  Un homme qui n’existe plus. Un homme qui n’est revenu ici que pour disparaître. » Le déplacé veut comprendre le massacre des Chrétiens dans le Chouf. Les Chrétiens et les Druzes avaient pourtant évoqué le bonheur de vivre ensemble. Ils ont témoigné, maintes fois, du respect les uns pour les autres, des amitiés, (« Dans le village, les maisons étaient d’ailleurs mêlées. On célébrait certaines fêtes ensemble. On se rendait visite »),   des émotions vives : « J’avais toujours eu de bons contacts avec les Druzes et j’étais persuadé qu’il ne se passerait rien. C’est pourquoi, lorsque la plupart des Chrétiens ont quitté le village, je ne les ai pas suivis ». Elias sombre donc dans la déception et le désenchantement. Peut-on parler de réconciliation sans évoquer le pardon ? Sans déterminer les responsabilités ? Echanger une rapide poignée de main entre le Patriarche maronite et Joumblatt, le chef des Druzes, est-ce la panacée politique, sociale et économique ? Les Libanais doivent participer à un travail de mémoire qui aboutira à la réconciliation et préparera un avenir sain, serein et constructif. Denis Langlois, en stigmatisant les massacres du Chouf, condamne toutes les horreurs, les exactions, tous les assassinats, bref, la guerre dans le monde : « Aucun massacre ne justifie un autre massacre. C’est sur les conséquences des affrontements que je me penche. Dans l’histoire, les guerres ont toujours provoqué  des déplacements de populations ; mais aujourd’hui ce sont des millions de gens qui doivent fuir leur ville ou leur village, en Yougoslavie, en Afrique, en Palestine, au Liban ». Le narrateur désavoue la condescendance et la violence aveugle des milices. Assurément Dieu n’est pas un guerrier et n’a besoin ni de ses ouailles, ni des milices, pour le défendre. D’ailleurs, la solidarité organique (al’assabiya) des communautés religieuses, au Liban, est un signe d’archaïsme et de résurgence tribale. Le Libanais reste prisonnier de son passé communautaire. Les communautés religieuses cloisonnent la société. Ainsi, le Libanais est sujet de sa communauté. Il ignore la citoyenneté : « Les Libanais ne se sentent pas Libanais, mais Sunnites, Chiites, Druzes ou Chrétiens. C’est ce qui a rendu possible la guerre, c’est à cela qu’il faut porter remède. ». Son incivisme favorise la déliquescence de l’Etat libanais : « Mais surtout, je ne crois plus au Liban. Je considère que j’ai été lâché, abandonné par mon pays (…) Est-ce que le Liban existe en tant qu’Etat, en tant que Nation ? Pourquoi le peuple doit-il toujours être géré par des voleurs ? ».       
    Denis Langlois fustige la violence qui a détruit les personnes et la nature.  « La guerre tue non seulement les êtres humains, mais aussi la nature ». A cause de la guerre, de nombreux villages ont été rasés. Avec les fermes et les récoltes, les souvenirs des paysans se sont envolés en fumée. Les champs des régions dévastées par la guerre sont désormais en friche. La violence de l’homme a défiguré la montagne dont la splendeur s’est éteinte. Jadis, la nuit, les montagnes  scintillaient de lumière. Les phares des voitures les illuminaient comme des guirlandes sur un sapin de Noël. Actuellement, une épaisse et profonde obscurité couvre les villages. Le village, jadis lieu de vie et d’animation, est actuellement un espace mélancolique, désert. La vie a succombé devant l’absurde et la bêtise humaine.  La guerre a été comme une tornade, une spirale de violence qui a entrainé l’homme dans un abyssal avilissement. Mais Elias Kassem n’a pas sombré dans cet opprobre. Il a rejeté l’épuration ethnique, la pensée unique, le monochrome politique,  exclu le cloisonnement, le sectarisme.  Le retour des déplacés est une concrétisation de l’unité du peuple et du pays. C’est un retour à la vie,  une exhortation à l’espoir, au pardon et un rejet de la vengeance.
    Denis Langlois, dans Le Déplacé, manifeste beaucoup d’humanisme. Son récit émouvant stigmatise la violence et la spirale de la destruction.  Il s’agit d’un touchant plaidoyer pacifiste. Avec intelligence et en maestro, Denis Langlois  scrute la vie rurale libanaise. Il décrit la montagne, ses hommes et leurs habitudes avec respect et amour, manifestant un certain humour lorsqu’il peint les personnages : « Toni conduit son taxi à la façon d’un char d’assaut et se taille d’autorité un passage » ou « La ville est sans feu rouge. Les conducteurs ne respectent pas la priorité ». Connaisseur de la société libanaise, il interprète la morphologie et le lexique des villages : « L’écrivain Maurice Barrès est passé dans le coin, et il a été impressionné par le nom du village : Fraidiss, « Petit paradis ».
   Le Déplacé, ouvrage agréable à lire, porté par une écriture élégante, favorise la connaissance de la société libanaise. Il fait prendre conscience  des maux de cette société au lecteur.

 

15 juillet 2012

Au fil du coeur

 

Au fil du cœur   
Joëlle Vincent    
Editions Maxou  (2011)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

  Au fil image.jpg  Dans Au fil du cœur, au titre explicite et touchant, concrétion essentielle de  l’ensemble des  poèmes émouvants et denses,  la source d’inspiration  de Joëlle Vincent tient  à sa vie personnelle. Elle écrit à partir de son vécu, de ses émotions, de ses sentiments. Sa sensibilité et sa sensualité s’expriment lorsqu’elles donnent à voir et à entendre les fragments de sa vie et de celle de ses proches : famille, amis, relations… Ses poèmes opposés à la poésie pure de l’Art pour l’Art partent du réel, de l’existence et s’adressent directement à ceux qu’elle aime, immortalisant dans la beauté des fragments de vie.     
    Dans cette poésie lyrique inondée par les pronoms de la première personne, Joëlle Vincent nomme avec plaisir les êtres aimés et appréciés. Les prénoms donnés, « Pauline », « Clarence », « Gabriel », « Pierre »…,  ne peuvent se suffire, ils ont toujours une extension descriptive révélatrice de son art concis du portrait comme dans « Les trois ans de Pauline » en l’occurrence : « Depuis trois ans  aujourd’hui/Il y a un soleil de plus à ma vie, / Un petit rayon lumineux,/ Avec de très jolis yeux bleus ». La jeune  grand-mère jubile. Les images de lumière, d’éclat,  illuminent les descriptions de ses petits enfants : « rayons lumineux », « petite étoile qui scintille », « tu as réglé la lumière/ sur le mode éblouissant/ pour tes deux grands parents », « Tu éclaires nos heures ». Les petits enfants de la poétesse permettent l’ascension vers la lumière qui symbolise la joie, la vie, baignée d’une sensibilité religieuse, mise  en valeur à la rime,  « « Un joli Gabriel / Tout droit tombé du  ciel », qui perce dans de nombreux textes : « Les désirs de Dieu, / font notre destin ». Et au moment le plus sublime avec la référence divine, un mot populaire se glisse, « mirettes », petit clin d’œil plein d’humour de la narratrice.      
    Alors que la grand-mère se réjouit, l’amoureuse exulte. Les sensations tactiles antithétiques disent la violence de l’amour, suggérant le désordre de ce feu qui embrase, la confusion des sens qu’il suscite : « Nous avons connu des frissons/ Qui faisaient fondre les glaçons/ Et si j’ai volé à tes lèvres,/Tous les mots doux que j’espérais/ Ils m’ont donné bien plus de fièvre,/ Bien plus d’amour que j’en rêvais ». La dialectique de la brûlure et de la froidure trouve sa synthèse dans l’amour passion. L’amour est  la réconciliation fiévreuse (« la fièvre » étant l’hyperbole de l’amour) du chaud et du froid. La narratrice joue de surcroît avec les pronoms, le « je » s’adresse au « tu » avant de s’unir en « nous », pour signifier la symbiose amoureuse.      
     Au futur de la vie qui arrive, bénédiction divine,  et au présent, s’oppose le passé de la mémoire, des souvenirs, la réalité douloureuse donnée dans l’oxymore « le bruit de son absence »,  dans son  pathétique discours adressé à son amie Marina « partie sans crier gare ». La chute qui ponctue ce poème élégiaque imprime  la nostalgie dans l’ensemble du texte : « Elle était mon amie, / Son âme était très belle, / Depuis qu’elle est partie, / Je n’ai plus de jumelle. ». Les assonances en « elle » disent l’intense présence de l’absente dans le cœur de la narratrice tandis que  l’abondance des sonorités en « i » établit inexorablement  le départ « vers la rive d’où personne n’arrive ». La musicalité, le rythme  font de ce poème une incantation à l’amitié perdue à jamais à cause de l’inéluctable.
    Malgré la présence de la mort, dans Au fil du cœur, c’est l’amour de la  vie et sa plénitude qui l’emportent. Et il faut accepter le temps qui passe. Les ans ne sont pas un poids : « Ne repousse pas ta vieillesse,/ Si tu l’accueilles avec sagesse / Elle conserve à ta portée / Des tas de bonheur cachés ». La beauté est toujours présente : « Une beauté mature/ N’est jamais un parjure ». Pleine de sagesse, la poétesse donne une leçon sur la façon de bien vieillir et de jouir de la vie..    
    Les poèmes à l’écriture fluide et limpide d’Au fil du cœur sont des poèmes intimes. Joëlle Vincent laisse même percer avec humour ses idées politiques lorsqu’elle écrit : « ça vient de 68/ Où le sieur ‘Con-bandit-t »/ Venait venger les siens/ En agitant les tiens ! ». Mais l’épanchement personnel n’est pas narcissique. C’est un miroir tendu au lecteur qui s’y voit et s’y retrouve. En effet l’intime s’efface progressivement au profit de l’universel : l’amour, l’amitié, la vieillesse,  la mort concernent tout un chacun.

 

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10 juillet 2012

Lucidité post-mortem

 

Lucidité post-mortem : Quand la mort n’est plus de tout repos, la vie explose en morceaux…      
Joëlle Vincent    
Editions Maxou (2009)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

    image post mortem.jpgLe début de l’ouvrage de Joëlle Vincent, Lucidité post-mortem, crée d’emblée une illusion référentielle. En effet, le récit est ancré dans la réalité avec des dates précises, « 7 juillet 1957 »,  des personnages identifiés, individualisés, « Bérénice, sa mère entamait sa deuxième année de chômage aux côtés d’un mari, souvent en voyage, et toujours absent (…) » installant le pacte de lecture habituel de la littérature réaliste. Mais cet univers réel se fissure brusquement avec la mort du personnage principal, Denis  (enfant « non désiré », « petit garçon oscillant entre  mélancolie  intérieure  et  euphorie  apparente »,        puis psychothérapeute, « maître dans l’art de raccommoder l’âme d’autrui ») pour devenir étrange, déroutant, machine à fabriquer des rêves. Denis, donneur d’organes,  « qui s’est pourtant toujours revendiqué cartésien »,  conserve toute sa « lucidité post mortem », comme l’indique le titre, leitmotiv de l’ouvrage : « Je bénéficie (…) d’une extraordinaire lucidité post-mortem, dorénavant, je l’appellerai ainsi. ». Un fois son corps morcelé, « menton nez bouche à Amiens, un foie au Kremlin-Bicêtre, un cœur et une cornée à Nantes »,  Denis suit le parcours des quatre greffés. En effet, il  conserve « la faculté de voir, de penser, de réfléchir, de ressentir » et il jouit de la possibilité de se téléporter d’un patient à un autre. Le morcellement devient une nouvelle façon d’exister. Etre bénéfique, accessible à la souffrance d’autrui, Denis promeut ainsi la science et aide à soigner.   
    Très vite, le lecteur comprend qu’il évolue dans un conte merveilleux et  philosophique. Des repères spatio-temporels structurent la narration pour lui donner tout une cohérence mais le texte dérive avec essentiellement le clivage entre le corps et l’esprit de Denis. La « normalité » explose.  Philosophique, ce conte développe une argumentation indirecte qui unit l’art du  récit, doté d’une écriture limpide, à un enseignement moral : apprendre à apprécier la beauté de la vie.  A la fin de l’ouvrage,   arrive en conclusion,  sous la forme d’un  poème de sept quatrains,   la morale explicite : « Je dépose les bombes/ De la beauté du monde. (…)/ J’allume les incendies / Des splendeurs de la vie ». Abstraite, désincarnée, cette « lucidité post-mortem » est en réalité une quête de sens. 
    Paradoxalement, Lucidité post-mortem  n’a rien de mortifère. Cet ouvrage est au contraire porteur de vie et d’espoir. La mort coule dans la vie et elle donne la vie. Ce conte  invite à  une autre forme de relation entre les êtres fondée sur l’amour, le don de soi et l’écoute  du prochain. Il propose une vision esthétique et magique  de l’existence.  Chacun d’entre nous devrait, comme Denis,  apprendre à  savourer  cette  « valeur inestimable » qu’est la vie,  mais  avant d’avoir franchi, contrairement à  lui,   le miroir : « Chemin faisant, Denis se figurait enfin la chance inouïe que représentait le si simple et si fabuleux miracle de la vie ».

 

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27 juin 2012

La Pizzeria du Vésuve

 

La pizzeria du Vésuve        
Pascaline Alleriana     
Editons Kirographaires (2012)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 LA_PIZZERIA_DU_VSUVE_une.jpg    La pizzeria du Vésuve est un recueil de quatre nouvelles : La pizzeria du Vésuve, Les qualités d’une ville, Le tisseur de rêves, Biographie pacifique qui traitent toutes, de façons variées, de tranches de vie, ancrées dans le quotidien,  de jeunes gens venus d’horizons différents et de leur quête de l’amour, de la vie, à travers essentiellement les sensations.       
    La pizzeria du Vésuve évoque la rencontre de jeunes Irlandais, Italiens, Parisiens, Polonais : Kenneth, le bon élève irlandais, Tracy sa sœur aînée qui devient belle et désirable lorsqu’elle est artificielle : « Elle s’est débrouillée pour naître peu jolie, elle se distingue par des qualités limitées (…) Sauf le mercredi, quand on lui donne son argent de poche. Après le déjeuner, elle disparaît en ville, revient pour le dîner : les cheveux verts, les ongles violets, une néo-camisole –trouée et délavée – portée par-dessus son chemisier brodée. Ravie de son apparence, elle devient charmante ». Marco, l’artiste, dont les photographies présentent le corps morcelé et savamment dénudé de Tracy dont la beauté issue de l’Art et du rêve éclate devant les yeux de Kenneth : « Ces photos représentent des détails. Une courbe. Un arrondi peint de gouttes d’eau (…) »  Pascaline Alleriana esthétise et poétise le réel en jouant sur la transposition des sensations (« (…) des doigts qui la regardent, des lèvres qui l’écoutent ») ou lorsqu’elle métamorphose le corps d’Agnès, la Parisienne, en objet  d’art, donnant à percevoir ses mouvements, dessinant les contours de son corps, le jeu des couleurs et de la lumière, le frémissement de sa chair : « Ces soirs-là, elle  porte des vêtements ajourés.  Ils sont ajustés et ils brillent de plusieurs couleurs en même temps : vert et doré, rouge et argenté, noir et doré… un peu comme si elle était à nouveau laquée de peinture à cheveux.  Son corps pointe sous le tissu (….) Les lumières glissent sur son corps. Happening, répétition… c’est de la magie. De l’art.  (…) Son vêtement –une toile rauque ». Agnès se donne en spectacle  dans une danse sensuelle, « Corps léger, jambes lisses, hanches arrondies, dos translucide. Elle s’étire, puis se rassemble. Ses cuisses se dressent fièrement. A genoux sur le lit, elle ondule, son visage détourné du sien. La voix sans paroles déferle sur sa jupe, atténue son chemisier. Peu à peu, la musique la déshabille » éveillant le désir et la fascination de Kenneth.      
    Cette  première nouvelle est placée sous le signe de la rencontre amoureuse,  de ses premiers émois : « Niel est amoureux. De madame Alice », de l’alcool,  de la nourriture (« des ouvrages divers sur l’art de bien boire et manger en voyage… un art méconnu ») qui procure  une jouissance gustative, visuelle, tactile : « Kenneth qui garde un souvenir ému des tournedos au poivre, des bavettes à l’échalote engloutis à quatorze ans ; des assiettes saucées avec le pain de la corbeille – croustillants morceaux de baguette… », mais aussi de la répulsion lorsqu’elle ne correspond pas aux goûts culturels : « Un rein de veau aux échalote./ Il a commandé ça. Il n’y touchera pas. ». Les personnages deviennent même des mets par le biais de la comparaison : « Alice représente un de ses plats préférés (…) » glissant une note supplémentaire d’humour dans cet univers de jeunes venus en France pour perfectionner la langue du pays et qui ne saisissent pas toujours le sens des gallicismes, comme le prouve Niel vexé d’être qualifié de « trop chou » : « Mais on ne l’a jamais traité de « trop chou », de trop légume, on n’a jamais eu cette méchanceté ».

 

    Dans Les qualités d’une ville,  les émois de l’amour et la nourriture jouent aussi un grand rôle. Mais les thèmes sont parfois un peu  plus pathétiques  avec la mort tragique  de Delphine dite de façon très concise : «Impact au niveau des cervicales, Delphine n’a pas survécu », la description de lieux sordides  d’où se dégage une impression générale de tristesse, de misère, de saleté : « Dans le coude du passage, au bord des bâtiments pentus, les façades suintent l’humidité. L’air y est anxieux. Quelque chose semble subsister d’un passé où il y a eu des la misère, des rixes, du froid, des corvées. La rue doit longer de très anciennes fondations  orphelinat, léproserie, pénitencier… ».  Malgré tout l’humour s’impose aussi dans cette nouvelle au rythme alerte, allègre crée par d’abondantes phrases nominales,  des onomatopées,  la parataxe, une économie de moyens grammaticaux   : « « Ronk ;.. au snack, Gaétan fait mijoter les frites dans le bac à vaisselle. Mouais, remarque Eude, ça dore modérément ; il les soulève presto. Zou, Gaétan les replonge : fait désencombrer, ronk ! ». La narratrice sacrifie parfois à la pureté de l’expression, la simplicité de la formulation de la jeunesse. Mais surtout ce qui fait  l’originalité de ce récit,  c’est que le début de la nouvelle  prend l’histoire à rebours en renversant la chronologie. On commence le « 10 juillet 1995 » lorsque Gaétan  a « obtenu le concours de professorat des écoles »  pour arriver « le 10 juillet 1989 » lorsque Gaétan « s’inscrit à la Faculté de Lettres ». Le temps recule progressivement.  La différence entre la perception au présent et les souvenirs est estompée. Souvenir et perception sont homogènes, dans une espèce de fondu enchaîné.
    Dans Le Tisseur  de rêves, on mange aussi beaucoup : des sushis », « sandwich »…, on boit du « vin », du « champagne ». Mais dans cette nouvelle, une impression étrange où affleure le fantastique s’impose rapidement, faisant évoluer le lecteur dans un univers de fantaisie, de tendresse, marqué d’un certain halo de mystère  à la faveur de Florent, personnages aux réactions imprévisibles, qui apparaît et disparaît comme par magie.       
    Biographie pacifique, au titre volontairement ambigu, est la nouvelle la plus émouvante. Anselme Calevin, dont on apprend le nom et la couleur des yeux «mes yeux étaient bleu dense » à la dernière page de cette autobiographie fictive montre un jeune issu d’un petit atoll pauvre du pacifique, sans sombrer toutefois dans le misérabilisme, bien au contraire, puisque l’arrivée progressive du tourisme va donner vie à cette île. Dans cette région éloignée du monde, où la vie est difficile (« je commence à gagner ma vie en récoltant du coprah : je n’aime pas cela. Il faut ramasser les noix mûres sur le sol, les entasser dans une brouette et la pousser en zigzag d’un cocotier à l’autre. Trente cinq noix à la fois, cela évite à la brouette de s’enliser dans le sable »), l’espérance de vie  réduite,  ce jeune,  comme les autres,   rêve  à l’amour, jouit intensément de l’instant présent. Il exprime un souvenir double : celui d’un paysage atollien luxuriant, dominé par une impression de luminosité, d’éclat  et celui de l’image d’une femme, une touriste, jamais nommée, qualifiée seulement  par le pronom personnel de la troisième personne du singulier « elle »,  venue passer quelques jours sur cette petite île magique. Cette femme donnée à voir  dans de courtes phrases, qui expriment la sensation brute,  (« Femme blonde, aux cheveux courts. Vêtue d’un short et d’un débardeur. Short beige, débardeur bleu, cuisses bronzées, poitrine haute. Elle sourit ») envahit l’espace comme elle envahit l’esprit du narrateur. Son image  est placée sous le signe de la beauté, du désir, de l’amour éphémère et impossible. Anselme Calevin conserve toujours l’espoir de retrouvailles avec cette aimée perdue, disparue dans un souvenir lointain : « Elle connaît mon adresse mais elle ne m’écrit pas ».

 

    Ces quatre nouvelles très belles, à l’écriture variée, utilisant souvent un procédé impressionniste donnant le primat aux sensations, révèlent la jeunesse, sa recherche d’une vie intense, ses rêves mais aussi ses désillusions.

 

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26 juin 2012

Acacia thorn in my heart

 

Acacia thorn in my heart  
Neela Govender 
Gaspard Nocturne (2006)

 

 

 

(Par MIreille Bourjas)

 



 

   Acacia.jpg Avec son premier romanune autofiction,Acacia thorn in my heart , Neela Govender se penche sur le  passé d’une petite fille indienne, née et vivant en Afrique du sud. Avec des mots et un style simples, elle nous fait revivre page après page,  l’enfance et l’adolescence de cette fillette pauvre à travers le personnage de Leila.

Née dans le natal, région d’Afrique du Sud, dans une famille nombreuse ayant peu de revenus, Leila put, grâce à sa mère, poursuivre des études. Son père était cultivateur sur des terres appartenant à un Blanc. Bon fermier, bon père, bon mari, il apparaît toutefois bien falot, comparé à la mère. Cette dernière, mariée à 15 ans, femme de caractère et de traditions, mène sa maisonnée d’une main de fer. Elle sait lire et écrire, ce qui est peu fréquent dans ce milieu, mais surtout, elle fait le maximum pour que ses enfants aient une solide éducation et aillent à l’école. « Mother was very particular about cleanliness and the Hindu religion ». L’auteure aurait pu ajouter, l’école, car la maman est très ferme sur la propreté, la religion hindoue et l’école : .” She tried to preserve the little knowledge she had acquired at school by telling us all that she had learnt.”

     L’école est au centre de la vie de la petite héroïne. Elle lui permet de sortir de chez elle, d’éviter les travaux des champs, de rencontrer des amis, de lire  et de voir le monde sous un autre jour. L’école rythme la vie de la famille, permet de rêver à une vie meilleure, d’assouvir certaines ambitions, de connaître une autre culture, une autre religion, ici la religion chrétienne. Elevés dans la religion hindouiste de leurs ancêtres, pratiquant tous les rites et cérémonies qui s’y rattachent, ils en viennent, dans leurs prières, à s’adresser aussi à Jésus-Christ. « Doubtful thoughts began to creep into my mind. Who was the real god ? What happens to us when we die? Can God know and see everything we do? Are Arjuna and the Christian God the same?”

     Après les premières menstrues et leurs rites qui s’étalent sur quinze jours « I sat in my little corner and felt like a pariah », nous assistons aux premiers émois de l’héroïne, les premiers “boy-friends“, les gronderies de la maman à ce sujet, les premiers attouchements, la passivité, la peur, la colère aussi, puis la prise de distance lorsque Govindama, une amie de classe,  disparaît.

    Certains personnages et scènes de la vie familiale sont très couleur locale et exotiques : les oncles, en particulier Thatha, sa barbe blanche et sa moustache, son refus d’apprendre l’anglais…

     Les évènements de 1948, les émeutes de Durban ne sont évoquées qu’en peu de  phrases : « The year 1948 was the time when the riots took place in Durban. » De même pour la visite du roi d’Angleterre, puis pour son décès et l’accession au trône d’Elisabeth II. Nous sommes dans le monde indien surtout, un monde fermé, replié sur lui-même, sur ses valeurs, sa culture et sa religion. Tout le reste n’arrive que par bribes ou atténué, dans ce monde clos.

     Avec la communauté noire, aucun dialogue n’existe, car tout est obstacle. Les Noirs travaillant dans les champs ont leur dialecte, incompréhensible pour des Indiens. Les deux communautés vivent complètement séparées, ce qui n’empêche pas, Leila, notre héroïne, de rêver au prince charmant, en contemplant un garçon vacher : « He was my prince charming…He was Sir Lancelot that the lady of Shallot spied through the mirror. But when he spoke, i twas in Zulu. »

     Ce livre devrait plaire à de jeunes collégiens et lycéens. Il pourrait leur montrer le courage et la persévérance de nombreux enfants de pays en difficultés, qui vont à l’école malgré de longues distances, de grandes privations de la part de toute la famille et qui étudient dans des conditions plus que précaires. Acacia thorn in my heart  est une vraie leçon de courage !

 

 

 

 

 

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25 juin 2012

Train de nuit pour Lisbonne

 

Train de nuit pour Lisbonne

 

Pascal Mercier   
Editeur 10/18 (2008)

 

 

 

(Par Mireille Bourjas)  

 

 

 

    Pascal Mercier image.jpgPascal Mercier, un philosophe suisse qui  vit actuellement à Berlin où il enseigne la philosophie a rédigé  Train de nuit pour Lisbonne, un livre  traduit dans de nombreuses langues et au  succès phénoménal.

 

 

 

    Le personnage principal, Raimund Gregorius, professeur de grec dans un lycée de Berne (ville natale de Pascal Mercier), découvre par hasard, un livre d’Amadeu de Prado, poète portugais. Cette découverte va le conduire à changer complètement de vie. Célibataire, savant  replié sur lui-même et sa petite vie étroite, il va se lancer dans l’aventure d’une sorte de voyage initiatique, sur les traces du poète portugais,  c’est dire le bouleversement que le texte provoque sur lui. Il lui semble écrit pour lui. « Etait-il possible que le meilleur chemin pour s’assurer de soi-même passât par la connaissance et la compréhension d’un autre ? Un homme dont la vie s’était écoulée très différemment et avait possédé une toute autre logique que la vôtre ? Comment la curiosité que vous inspirait une autre vie s’accordait-elle avec la conscience que votre propre temps s’écoulait. »

 

 

 

    Avec persévérance, respect, admiration, compréhension…, il reconstitue l’itinéraire familial, intellectuel, amoureux et politique de ce poète, médecin d’exception. Lisbonne et ses vieilles familles patriciennes ou populaires, Lisbonne du temps de la dictature de Salazar ressurgissent du passé. Au milieu des turpitudes de la vie, la figure emblématique d’Amadeu est celle d’un homme d’exception, dont chacun des actes est une leçon de vie. Pascal Mercier sonde les territoires de l’âme et de la conscience de soi. Des êtres attachants entourent le héros, et chacun semble avoir une vision originale et philosophique de la vie.

 

 

 

    C’est en partant de Marc Aurèle qui nous incite à être attentif à nos propres émotions, que Raimund finit par se découvrir lui-même et découvrir qu’il n’est pas mort aux émotions. De très belles pages accompagnent cette découverte ou plutôt ce dévoilement. « Car chacun n’a qu’une vie, une seule, et la tienne est déjà presqu’achevée sans que tu aies eu le respect de toi-même, mais tu as fait comme si tu plaçais dans les âmes des autres, ton bonheur…Mais quand on n’est pas attentif aux émotions de sa propre âme, on est nécessairement malheureux. »

 

 

 

    De nombreuses questions émaillent le texte qui est superbe. L’auteur nous fait sentir où peut  être un début de réponse, mais ne tranche jamais. Il ouvre des horizons de possibles, d’opportunités mais sait toujours se tenir en retrait, comme pour ne pas nous influencer de manière catégorique. «  S’il est vrai que nous ne pouvons vivre qu’une seule partie de ce qui est en nous qu’advient-il du reste ? »

 

 

 

    Une écriture ample, superbe, classique et apaisante accompagne tous ces questionnements sur la vie. Vraiment un livre magnifique, sur lequel on revient sans cesse !

 

 

 

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19 juin 2012

Ce que mes yeux ont vu

 

Ce que mes yeux ont vu    
Giovanna Zoboli et Guido Scarabottolo 
Editions Notari, 2012 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

 image ce que mes yeux.jpg   Dès son plus jeune âge, afin de stimuler son évolution cognitive et  son imagination, l’enfant a besoin d’être confronté à différents types de stimulations intellectuelles, c’est certain, mais aussi sensorielles, émotionnelles et à des situations variées. C’est exactement ce que propose l’ouvrage Ce que mes yeux ont vu de Giovanna Zoboli et Guido Scarabottolo.
    Ce que mes yeux ont vu est un  « catalogue du monde », original,   présentant des objets, des personnes, des situations diverses,  destiné aux enfants de deux à sept ans. Il est dépourvu de texte. Chaque page comporte seulement un titre : « Chaises boiteuses », « arbres coupés », « Tableaux anonymes », « immeubles jamais construits »… et  donne à voir au premier abord des objets dépourvus de grand intérêt, -  des chaises bancales, percées, à tête stylisée, -  des situations banales de la vie quotidienne (une foule anonyme)… Ces objets et ces situations sont montrés aux enfants de façon élémentaire, ludique et humoristique comme leur  regard naïf et leur imagination fertile appréhendent  le monde environnant. Mais très vite, les parents se rendent compte que ces dessins, tout à la fois simples et esthétiques, qui jouent avec les couleurs, apprennent à regarder l’univers en lui ôtant son voile purement utilitaire. L’objet fonctionnel se transforme en objet poétique  donnant à voir les choses devenues « objeux » pour reprendre le néologisme pongien. Et parfois même, ces croquis  stimulent la réflexion sans grandiloquence toutefois. Le tragique est occulté, quand il s’agit de traiter de la mort, par exemple, réalité inéluctable et difficile à expliquer à un enfant. La présentation humoristique des squelettes, « personnages oubliés »,  prouve  avec fantaisie  que  tous les hommes sont égaux devant cette fatalité, qu’ils soient puissants, (le squelette  royal avec sa couronne), soldats, (le squelette avec sa casquette militaire), riches, (le squelette et son collier) ou pauvres.     
    Cette collection d’objets parfois bizarres, cocasses, inutilisables, mais aussi  naturels (les arbres), artistiques (les tableaux), culturels (les livres), humains (la foule et ses hommes multiples, interchangeables, privés de communication) confronte l’enfant au monde, lui permettant  d’évoluer tout à la fois dans son propre univers mais aussi dans le monde réel, sans que sa sensibilité soit heurtée,  tout en enrichissant son imagination et  en développant de façon ludique sa réflexion, lui  offrant déjà une philosophie de la vie.

 

17 juin 2012

La conscience métisse

 

La Conscience métisse

 

Daryush  Shayegan

 

Albin Michel (Bibliothèque Idées) 2012

 

 

 

 

 

(Par Mireille Bourjas)

 

 

 

    Couverture de l'ouvrage.jpgDaryush  Shayegan,  philosophe iranien, spécialiste de l’hindouisme et du soufisme  qui a déjà  publié de nombreux ouvrages en français,  Hindouisme et Soufisme,  Qu’est ce qu’une révolution religieuse ?, Le Regard mutilé et La Lumière vient de l’Occident,   essaie,  dans son dernier ouvrage  La Conscience métisse,  de penser le monde d’aujourd’hui entre le rationalisme des Lumières, les traditions religieuses et prophétiques et l’exigence démocratique.

 

    A la suite des printemps arabes, de leur déroulement, de leurs aspirations et de leurs conséquences possibles, Daryush  Shayegan se demande s’ il y a vraiment une civilisation planétaire, avec d’un côté l’occident, ses idées plus ou moins libérales, sa remise en cause permanente, son économie de marché , sa réussite économique…et de l’autre l’émergence de sensibilités qui revendiquent le legs du passé, le souvenir des identités oubliées sous les sables de la mondialisation. A l’heure d’internet, il essaie de montrer que quelle que soit nos particularités religieuses ou culturelles, il y a des valeurs, celles des Lumières, entre autres, qui transcendent les particularismes nationaux et ethniques et qui concernent toute l’humanité, dans son ensemble. Ces valeurs nées issues des mutations scientifiques et modernes de l’Occident, se sont répandues sur la planète entière et ne sont plus l’apanage d’une seule civilisation. Cela peut créer un repli sur soi, du ressentiment…mais en même temps, des zones d’hybridation où toutes les identités se croisent pour créer des configurations nouvelles, des métissages. : « Accepter la diversité culturelle ne veut point dire que nous avonsaffaire à des cultures autonomes, en dehors de l’interconnectivité qui nous relie tous dans une civilisation mondialisée. Cela veut dire que les cultures sont des continents de sensibilité particulière, des climats d’être qui,  pour vivre et s’épanouir, se nourrissent du dialogue de l’homme avec lui-même, avec son âme et son passé immémorial. »On a l’impression que la conscience  humaine est devenue un arc-en-ciel composé de toutes les strates de la conscience, du chamanisme aux derniers avatars de la virtualisation.

 

 

 

     Daryush  Shayegan  parle de la renaissance des religions, en particulier des fondamentalismes d’un autre âge, des métamorphoses du sacré après, premièrement le choc cosmogonique où l’homme apprit qu’il n’était plus le centre de l’univers, puis  le choc biologique lui montrant qu’il descendait des singes anthropoïdes et pour terminer le choc psychologique qui lui permit de se rendre compte que son ego reposait sur un océan de forces inconscientes et irrationnelles. « Dans La lumière vient de l’Occident, j’écrivais : « Le monde chaotique dans lequel nous vivons me semble être le point de convergence de trois phénomènes concomitants qui sont en quelque sorte interdépendants : le désenchantement, la destruction de la raison classique et la virtualisation. »

 

S’en suivent toute une série de réflexions  : Comment peut –on philosopher ailleurs qu’en Occident ?  « La philosophie en tant que questionnements successifs de la pensée se déroulant dans l’histoire et visant à chercher le fondement du monde sans que celui-ci ait été déterminé par une religion spécifique, la philosophie comme discipline autonome de la pensée, est unphénomène strictement occidental. » Comment peut-on penser l’art ailleurs qu’en Occident ?  Dans les sociétés orientales « le domaine esthétique n’ajamais été une discipline indépendante, en tant que savoir autonome ; il n’a jamais été séparé de la religion et de la tradition, il a toujours fait partie d’un tout indissociable. »

 

     

 

     Daryush  Shayegan   n’oppose jamais les civilisations entre elles, mais il définit, à l’heure d’internet et des effets de maillage et de simultanéité qui en découlent, une nouvelle configuration de la pensée nomade qui déjoue les amalgames politiques, les ankyloses identitaires.

 

    Homme de cultures métissées, grand érudit et connaisseur hors pair de la pensée occidentale et orientale, Daryush  Shayegan    jette un pont entre les cultures depuis plus de trente ans. Il est, par ses immenses connaissances,  un penseur phare de notre monde métissé, “un penseur de l’âme“, comme l’un de ses maîtres Henri Corbin.

 

 

 

 

 

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15 juin 2012

Les Femmes du bus 678

 

Les Femmes du bus 678    
Réalisé par Mohamed Diab  
Produit en Egypte      
Sorti en France en mai 2012
Avec Nelly Karim, Nahed El Sebai, Omar El Saeed…

 

 

 

(Par Elias Abou-Mansour)

 

 

 

 image films bus.jpg   Dans son film Les Femmes du bus 678, Mohamed Diab, le réalisateur,  aborde un sujet tabou et sensible en Egypte et dans le monde arabe : le harcèlement sexuel qui sévit dans des sociétés conservatrices, traditionnelles et religieuses. Avec Les Femmes du bus 678, Mohamed Diab signe un film engagé en comprenant les femmes du  Caire, victimes de ce type  de harcèlement. Il dénonce, avec éclat, les vices et  les maux de la société égyptienne où les femmes victimes du machisme subissant des attouchements  dans les lieux publics,  se murent dans le silence, l’humiliation, la honte. Dans cette société phallocrate, la femme, niée en tant que telle, est considérée comme un simple objet sexuel, responsable du désir des hommes. Seul l’honneur de la famille importe. Par conséquent, l’agresseur reste impuni.  
    Ce film, où Mohamed Diab brosse le portrait de trois femmes, exprime un cri de douleur qui se mue vite en une volonté de culbuter la domination masculine.

 

    Seba est une femme issue d’un milieu aisé, mariée à  un médecin.  Parce qu’elle est agressée sexuellement, son mari se sent souillé.  En effet, la femme  victime devient coupable.  
    Nelly, une jeune  femme libre, est sauvagement assaillie par un conducteur de voiture. Déterminée, soutenue par son fiancé, elle porte plainte pour harcèlement sexuel. Cependant, la police, la justice n’entendent pas la plaignante.       
    La troisième femme, Fayza,  est une mère de famille, de milieu modeste. Fonctionnaire, contrainte à prendre quotidiennement le bus, elle est constamment harcelée. Elle réplique par la grève de l’amour et châtie ses agresseurs à coups d’épingle à cheveux.
     Ces trois femmes révoltées rejettent, chacune à leur manière, la victimisation et la soumission. Cette révolte féminine enrichit le message du film.  Elle secoue une société où prédominent  la misère, le chômage, la corruption et la domination masculine. Bien que la fiction soit ancrée dans le réel, le film de Mohamed Diab n’est ni  documentaire, ni   didactique. Il montre une société égyptienne dominée par le machisme et le sexisme, reflet du monde arabe où le crime d’honneur est commis sans impunité.  La démarche du réalisateur, qui aspire au changement et à la parité entre les hommes et les femmes, est très courageuse.
    La société égyptienne est actuellement en pleine mutation. Il ne peut exister de démocratie sans parité. La modernité de la société arabe passe par le respect et la liberté de la femme. Et c’est ce qui fait la richesse et l’originalité de ce film qui explique à la fin  qu’à partir de 2008 à la faveur des révoltes féminines le harcèlement est enfin puni par la loi. Malheureusement, encore beaucoup de femmes sont contraintes au silence.

 

     Un film à voir surtout en version originale car le dialecte égyptien recèle toute une  agréable musicalité.

 

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14 juin 2012

Les deux routes

 

Les deux routes        
Isabel Minhos Martins et Bernardo Carvalho  
Editions Notari (2012)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

  image rouge.jpg  L’ouvrage Les deux routes  d’Isabel Minhos Martins et Bernardo Carvalho s’adresse aux enfants entre trois et six ans, âge auquel le futur lecteur ne déchiffre pas encore tout seul, mais s’intéresse aux images, aux jeux des couleurs. Comme la vue et  le toucher sont très importants durant la petite enfance,  le format moyen  du livre, son épaisse   couverture cartonnée sont faciles et agréables à manipuler par de petits êtres dont la maturation neurologique des gestes n’est pas achevée. En outre,  cet ouvrage offre une double entrée aux couleurs primaires (en synthèse additive) vives et franches : la rouge et la bleue. Cette dualité des  couleurs des dessins et de la calligraphie enrichit le texte.  Surtout l’enfant peut  ouvrir le livre  comme il  le souhaite, dans un sens ou dans l’autre,   afin de découvrir deux itinéraires, l’autoroute et la route,  qui mènent une famille classique,  composée du père, de la mère, du garçon et de la fille, au même endroit.

 

    image bleue.jpgL’autoroute propose un voyage planifié et rapide, ne laissant aucune place au hasard,  n’obligeant pas à se lever tôt et à se dépêcher : «Comme on y sera en un clin d’œil, c’est pas la peine de se presser ». Voyager par autoroute n’est pas créateur de rêves. En revanche, la route traditionnelle et ses détours  favorise la découverte de paysages, d’animaux : « on arrive à voir, de loin, un troupeau de moutons ». Elle stimule la curiosité et l’imagination, permet de prendre le temps de vivre, d’échanger tout en  favorisant la communication : « A plusieurs reprises, nous ne retrouvons pas le chemin et nous nous arrêtons pour demander : ‘Madame, excusez-nous, c’est bien la route de Plaimbois-du-Miroir ?’ Tout le monde a toujours beaucoup de temps pour nous donner des explications ».

 

Les illustrations  stylisées de Bernardo Carvalho, proches des dessins d’enfants, appellent l’attention des futurs lecteurs, leur donnant à voir, à rechercher les détails,  à imaginer, en un mot à découvrir la lecture plaisir avant la lecture scolaire. Aux parents de raconter cette  histoire à leur enfant, lui procurant  ainsi le goût de la lecture et lui montrant par la même occasion, qu’en lui consacrant du temps, ils l’aiment.

 

12 juin 2012

Une longue histoire

 

Une longue histoire   
Katherine L. Battaiellie      
Gaspard Nocturne (2006)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

 image battaiellie.jpg   Une longue histoire de Katherine L. Battaiellie est paradoxalement une miniature : deux petits textes, « Elle » et « Le lieu »,  sans véritable histoire, pour le plaisir d’écrire, pour l’amour des mots : « j’aime toujours les mots rares rencontrés dans les lectures, le dictionnaire, comme des secrets délectables », mais aussi, dans le premier,  pour dénoncer l’intense souffrance d’une écolière face à une institutrice toute puissante, méprisante, au comportement discriminatoire qui ne reconnaît pas et même nie la myopie de son élève.  La souffrance, l’émotion de la  fillette, ses souvenirs enfouis dans la mémoire sont   donnés comme un long cri de détresse dans un souffle ininterrompu,  mis en valeur par l’absence de toute ponctuation, de toute majuscule, véritable   écriture  terroriste pour une institutrice. La vengeance, action méprisable, devient revanche, œuvre d’art sublime par la puissance vengeresse des mots, échos de la pensée de la fillette.      
    Cette écriture du fragment parle au premier abord aux yeux par toute une poésie de la mise en page, puis aux émotions du lecteur. Un fond d’agressivité terrible surgit d’emblée chez la narratrice dans des rythmes ternaires lyriques dotés de mots aux connotations violentes porteuses de créativité : « lui arracher un ongle », « des petits pincements tiraillements tarabustements dont je serais l’origine ignorée elle s’irriterait s’inquiéterait son cœur commencerait à lui battre aussi vite qu’il me bat depuis l’enfance ». Après le silence trop longtemps contenu, éclate la vérité : « aujourd’hui il faut que cela sorte de ma gorge de moi de ma maison ». L’élève sacrifiée, dépossédée de son être,  devenue adulte, se reconstruit en détruisant verbalement celle qui l’a persécutée : « je veux que tu lises ce texte avant de mourir on ne saccage pas impunément les enfants », en lui prouvant son talent. Elle cherche à travers l’écriture à nouer l’impossible dialogue avant qu’il ne soit trop tard : « il me faut régler notre petite affaire tenue secrète qu’avant notre mort à toutes deux les choses soient dites inscrites exposées à tous » et clamer haut et fort le secret trop longtemps contenu en rédigeant un livre total, « bref et parfait »,  devenant la porte parole des  sans voix et des victimes : « être la voix des muettes réparer les malchances sans cesse tirer les victimes (…) »

 

    Dans la seconde partie du dyptique, le vécu se renverse. A la blessure, s’oppose le sentiment d’existence, de bonheur. Véritable éden, le jardin,  « quintessence de toute forêt »,  lieu protecteur et esthétique, façon d’échapper au réel, donnait et donne toujours des rêves. Dans le jardin, paysage en demies teintes, en clair obscur,  la fillette est envahie par un faisceau de sensations agréables et multiples. Tous ses sens sont en éveil : odeurs, saveurs, bruits se mêlent : «  les trouées de la forêt, les cours suspendues ombreuses et fraîches, (…) le clair obscur (…) le froid et le chaud (…) le clapotis infime des canaux (…) la douceur souple, moelleuse, des allées de sable (…) ». La narratrice ressent par la sensation le retentissement  des choses, la pulsation de la vie, de rares  instants d’intense bonheur : « Très rarement s’offrent à nous, dans notre vie, des moments d’accalmie complète, absolument sereins, des moments en suspens, et certains paysages seulement leur correspondent, qui plaisent du fond du cœur (…) ». Et c'est dans ce jardin aux lumières tendres et tamisées, à la géographie floue et colorée que s'est formée la sensibilité exacerbée de la petite fille myope.

 

    Dans Une longue histoire de Katherine L. Battaiellie,  la nature, à la beauté sublimée et  médiatisée, favorise l’oubli des souvenirs négatifs de la fillette timide et gauche qui n’arrivait pas à formuler ses pensées pour donner naissance à une véritable prose poétique  esthétique. 

 

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04 juin 2012

Un monde de mots

 

Un monde de mots. John Florio, Traducteur, Lexicographe,    Pédagogogue, Homme de Lettres.    
Anne Cuneo      
Bernard Campiche Editeur (2011)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

  Un-monde-de-mots.jpg  D’emblée le lecteur d’Un monde de mots  a l’impression de feuilleter l’ouvrage original de John Florio, italien par son père, anglais par sa mère,  quand il s’empare de l’objet livre d’Anne Cuneo, espèce de mise en abyme du dictionnaire éponyme anglais/italien du traducteur/lexicographe. La calligraphie ancienne, le portrait à l’encre du héros, la reproduction de la couverture de ses mémoires, tout ce goût de la mise en espace, du  jeu de la mise en page,  de la poésie du graphisme semblent donner à voir et à toucher la première édition imprimée de la Renaissance.  Les titres des têtes des  principaux chapitres, sortes de sommaires, se présentent sous la forme de phrases à la même structure syntaxique archaïsante,( « Dans  lequel des hommes courageux sauvent un moine « hérétique » juste avant qu’il ne soit brûlé vif par l’Inquisition et l’emmènent en Angleterre » ou « Dans lequel le petit John devient Giovanni, dit Gion, et vit une enfance heureuse dans le village de Soglio, aux Grisons ») résumant brièvement les événements à venir, survivance des titres des  chapitres d’écrivains du passé comme Voltaire, (« Comment  Candide fut élevé dans un beau château et comment il fut chassé d’icelui »), Cervantes  («Où l’on raconte mille  babioles aussi impertinentes que nécessaires  à la véritable intelligence de cette grande histoire » ou plus proche de nous Gaston Leroux (« Où apparaît pour la première fois Joseph Rouletabille »)

 

    Après le  bref récit de l’histoire que le père de John, un moine torturé par l’Inquisition,   aurait pu relater lui-même : « Voilà, à n’en pas douter, comment cet extraordinaire conteur qu’était Michelangelo, mon père, aurait couché sur le papier ses aventures de moine évadé » succèdent les lettres  manuscrites que le  héros écrit à son petit fils, puis sa biographie qui se transpose vite en autobiographie, l’unique occurrence du pronom sujet « je » impliquant le discours de Florio. Les multiples références chronologiques, spatiales, historiques prouvent qu’il ne s’agit pas d’une fiction mais de la vie réelle de John Florio. Les confidences relatives à sa personne, à sa famille, à ses amis et à ses contemporains sont multiples. Le récit est ancré dans l’Histoire et le réel. La démarche historique se confond avec l’analyse introspective du narrateur, témoin de son siècle, et avec son travail de recherche.  A l’Histoire se mêlent l’anecdote, la vie quotidienne de John Florio et ses difficultés. Il  traverse une série d’épreuves : sa mère meurt lorsqu’il a dix ans, puis sa fille tant aimée, son épouse décèdent,  la peste sévit, les hostilités inter religieuses éclatent : « aux frontières de la Bourgogne, on se battait entre réformés et catholiques », les papistes « mettent l’Europe à feu et à sang au nom de la religion de Rome ». Le moi intime de Florio, sa vie familiale et sociale, sa philosophie de l’existence, se mêlent aux nombreuses références à son travail. Alors que l’écriture était considérée comme vaine au XVIe et au  XVIIe siècle, que l’homme du livre et de la plume était méprisé,  Florio,  humaniste complet,  érudit  fin, cultivé, entretenant un rapport quasi charnel avec les livres,  amoureux des humanités et du langage, effectue des compilations, recherche les mots savants et populaires  (« J’ai ainsi  amassé le vocabulaire des charpentiers et celui des gens de théâtre… ») afin de rédiger un dictionnaire utile dans la vie quotidienne. Conscient de la difficulté de la traduction qui n’est pas une simple reproduction fidèle du texte original mais une interprétation, une adaptation (« Notre pensée sera toujours plus précisément exprimée dans une langue qui nous est familière »),   il entre dans toutes les mentalités. Passeur, il permet au lecteur d’accéder à la voix de l’auteur : « « Il faut qu’on s’installe dans l’esprit de l’auteur, pour le comprendre, et pour faire en sorte que le lecteur auquel on va rendre intelligible sa voix originale saisisse l’esprit autant que la lettre de son texte » (…) « par rapport à l’original, un texte  traduit n’est rien sinon ce que le dessin est à la nature, le portrait à l’original, l’ombre à la substance ». Il   travaille par fiches, accroît sa culture et son expérience en lisant de nombreux ouvrages anciens et contemporains,  assiste à des pièces de théâtre,  échange avec des artistes, des écrivains, des nobles, des roturiers, des bourgeois, des marchands... Il rencontre Shakespeare,  Montaigne, « Michel Eyquem », dont il traduit les Essais en anglais, s’occupe des enfants de la reine d’Angleterre. Il enseigne  par le détour, conversant avec ses élèves en se promenant : « il paraît que vous enseignez l’italien de telle sorte qu’on l’apprend sans s’en apercevoir ». Sa méthode d’apprentissage repose sur « la disputatio », débat oral et rhétorique médiéval,  mais  elle est aussi très nouvelle  car l’aspect ludique l’emporte et surtout il s’agit d’apprendre des langues vernaculaires comme le français et  l’italien.

 

    John Florio retrouve et réunifie son identité mutilée dans la rédaction de son lexique italo/anglais, dans ses traductions, soucieux d’être « un pont (…) avec un pied sur chaque rive, un intermédiaire entre l’Italie (ce que j’en savais, ce que j’en ai appris) et  l’Angleterre, qui est vite devenue ma vraie patrie ».

 

    Un monde de mots est un ouvrage nourri d’une érudition édifiante. Le contexte de la recherche et de l’édition de l’époque est expliqué avec précision, montrant le rôle des mécènes, des commanditaires, des princes. Le délire religieux qui emporte le XVIe siècle  est dénoncé : « Les catholiques ont décidé de massacrer les huguenots, et depuis deux jours ils tuent, ils tuent sans arrêt. Cela a commencé à Paris le jour de la Saint-Barthélémy… »).  Et surtout John Florio, homme cultivé, aux travaux novateurs,  mais peu connu, discret,  qui refuse de devenir un homme de cour, est enfin estimé  à sa juste valeur. Du  père caché sous le fumier, c'est-à-dire la pourriture, la mort, « chargement qui ne donnerait à personne envie de fouiller »,  pour échapper au bûcher, nait la vie : un homme de génie, John Florio,  et « deux « fruits » grandioses que sont son dictionnaire et son Montaigne ».       
   L’ouvrage d’Anne Cunéo est une  mine d’or tellement inépuisable  que  nous ne pouvons en donner que quelques éclats. Au lecteur d’en découvrir l’indicible richesse.

 


 

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25 mai 2012

Le Guetteur

 

Le Guetteur    
Isabelle Cros     
Gaspard Nocturne éditeur  (2011)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

   image le guetteur.gif La narratrice du roman Le Guetteur d’Isabelle Cros est une femme séparée de sa vie, de l’homme aimé, de son intériorité intime qu’elle cherche à retrouver.  En rupture choisie avec sa vie familiale, sociale, professionnelle, elle quitte la France, « Partir, je ne peux plus faire autrement, c’est vital »,  pour le Canada qui sera le lieu de sa quête où se nouera son destin. Elle part retrouver l’homme de sa vie, Louis, homme fascinant et envoûtant,  « un homme tout sauf simple, marié, dissimulateur, traversé de rêves et de désirs de retrouver les origines, chasseur, pêcheur (….) un homme plein d’espoirs, d’épaisseur et d’échos ». Mais au moment où elle arrive dans la cabane  « implantée au bord du lac Kinosewaks Meadow, (…) à plus de 150 km de toute habitation » où elle doit vivre une intense  histoire d’amour, Louis, son « amant si bien aimé » s’évanouit dans l’immensité blanche et gelée du lac : « La glace à la surface était crevée d’une fissure bleu émeraude ». La glace, symbole ambivalent du liquide et du solide, a irrémédiablement emporté Louis dans une « explosion de froid comme une brûlure »,  l’oxymore concrétisant la douleur intolérable ressentie par la victime.
Malgré son chagrin, ses angoisses, sa peur, puis très vite ses désillusions, au lieu de subir ce réel d’une beauté sublime mais agressif, dangereux, la narratrice va le maîtriser par la plongée dans ses souvenirs, par l’action et par l’écriture mais  aussi par une vie au contact d’une nature immense et pure, d’un paysage gelé et durci où les dimensions se creusent, la verticalité et la profondeur s’imposent, effrayantes, angoissantes : « Je roule mais la panique monte. Tant d’espace devant moi » ( ...) « trouver un appui, résister à l’appel du vide ».  Elle conquiert cette  nature, sentie par moment comme une source d’effroi, mais à d’autres moments comme un objet d’art avec par exemple la référence à « la lumière jaune dorée »,   par une discipline tyrannique, vivant une espèce d’ascèse. Elle s’intègre à la nature, quêtant la plénitude d’une vie débarrassée de l’inutile, du superflu. Elle ressent par les sensations le retentissement du  réel.  Les odeurs, les couleurs, les saveurs, le toucher imposent un univers matériel  dense et intense : « l’odeur : senteur de bois, de résine »,  « la fromage d’abord, salé, onctueux, gras, odorant, puis les biscuits fades, craquants, se mélangeant avec le crémeux ». La jeune femme est submergée par un « flux de sensations et d’émotions » qui l’entraînent au carrefour du réel et de l’imaginaire.

 

    L’écriture de la narratrice devient alors un moyen d’exprimer, de revivre le voyage,  de vivre et de jouer.  La narratrice se laisse emporter par son écriture qui obéit très vite à un principe de plaisir plutôt qu’au rationnel. Son écriture est   certes objet de réflexion  psychologique, philosophique,   mais elle est aussi et surtout poésie et jeu. Son récit est un espace ouvert, accueillant le rêve : sa danse amoureuse avec le défunt (« il est contre moi, il est une pierre et je le réchauffe, (…) Je chante pour lui/ je l’aime et je le touche. Je le berce et le caresse … », ses rencontres avec Paule, avec Lydie-Annabelle, la petite fille qu’elle a été : « Je suis devant la petite fille de mon enfance, Lydie-Annabelle ».   Des espèces de poèmes aux rythmes incantatoires ponctuent le récit : « Partons vers l’horizon, il est tard, courons vite, /Pour attraper au moins un oblique rayon./ Mais je poursuis en vain le dieu qui se retire ; / L’irrésistible nuit établit son empire/ Noire, humide, funeste et pleine de frissons » faisant chanter et danser le texte où la description de la danse joue un   rôle essentiel, transformant le corps douloureux et laid en objet esthétique et aérien : « Elle se vautre par terre, visage au sol, bassin soulevé : vermisseau, larve, cloporte, nourrisson, foetus, amibe, et la seconde suivante elle s’élève dans une arabesque aérienne, diaphane, majestueuse ». Et surtout, dans Le Guetteur le jeu l’emporte à la faveur d’indices, annonciateurs de la fin, glissés avec subtilité dans le texte.        La vérité voilée ne sera dévoilée que dans les dernières lignes de l’ouvrage.       

 

    Le Guetteur est un ouvrage porteur de vie, de vitalité, bien que l’immensité blanche, lieu du mensonge,  soit souvent  ressentie comme mortifère par la narratrice, « j’eus la certitude et l’espoir que l’échafaudage d’épinettes serait mon tombeau et les peaux mon linceul ». Et il tient tout à la fois du récit de voyage, du roman de vie, de la poésie, de la psychanalyse, du  thriller et du jeu. Rêver, écrire, danser, jouer, quatre  verbes  pour définir cet ouvrage original.

 

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18 mai 2012

Tribulations d'un jeune homme en haute atmosphère

 

Tribulations d’un jeune homme en haute atmosphère
Philippe Maurin  
Editions les deux encres (2011)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

    Tribulatiion image.gifSuivre « les tribulations d’un jeune homme en haute atmosphère », récit  éponyme de voyage autobiographique romancé   de Philippe Maurin, c’est s’embarquer vers un ailleurs vertigineux où les dimensions se creusent, la verticalité, la profondeur s’imposent : « j’entrevois un trou sans fond. Incroyable, ça descend à pic ! Si on tombe, c’est plusieurs centaines de mètres plus bas. Aucune chance d’en réchapper vivant ». Ce voyage effectué volontairement  dans des conditions inconfortables, « non seulement la piste est défoncée – nous voilà à nouveau ballottés comme du linge sale » dans un camion dont  l’animalisation montre toute   la difficulté à circuler  sur des routes sinueuses et quasiment impraticables : « le camion ne s’en tord pas moins dans d’atroces souffrances : ne serait-ce qu’à en juger par ses ruades, le propulsant d’un bord à l’autre de la piste et aux éclairs qu’il lance./ Quand ce ne sont plus que coups lourds et chocs métalliques, crissements lugubres dus, j’imagine, à la torsion extrême de ses parties vitales, je ne peux pas croire qu’il endure pareil traitement, sans rompre à un moment ou à un autre » donne à voir la Bolivie profonde.       
    Afin d’entrer en relation avec l’Autre,  de découvrir, connaître et  comprendre un milieu naturel et humain nouveau et différent, dans une région reculée, étrange et étrangère, Felipe, « Philippe » en français, double de l’écrivain,  choisit de partir pour   Villa Fatima  dans les mêmes conditions que les plus pauvres des autochtones : « des hommes, des femmes et des gamins en bas âge, dont une bonne moitié semble  être des paysans ». Felipe   n’est pas un simple touriste superficiel,  venu vivre quelques jours de loisirs dans une terre inconnue, passant à côté de la vie des populations locales.  Doté d’une attitude humaniste, du goût de l’imprévu,  ouvert à l’Autre,  disposé à dialoguer, à échanger avec les autochtones, il  effectue des rencontres authentiques et diverses avec plaisir et enthousiasme.  Expatrié,   vivant  et travaillant  à la Paz,  il  a  l’avantage de connaître des faits  dont on parle peu ou avec des clichés et que le lecteur lambda ignore. Espèce de picaro, il traverse, dans les années quatre vingt,  la Bolivie, montrant et dénonçant avec humour ce qui s’y passe : la pénurie alimentaire,  la corruption militaire et gouvernementale, le contexte historico-politique, le désir d’un peuple d’accéder à la démocratie… Il rend compte de la réalité dans un souci de vérité adoptant par moment la démarche du journaliste. Il théâtralise la Bolivie, plantant les décors, mettant en scène les Boliviens,  glissant dans son récit des substantifs  familiers,  des expressions et des  mots étrangers en espagnol, « en aymara, la langue de l’Altiplano » comme  « no hay, senor », « chola »,  s’inscrivant ainsi dans un projet réaliste.  Des détails pris sur le vif, apparentés à la photographie, prouvent son souci de donner à voir, à sentir, à toucher, à  goûter (« la soupe de l’ivrogne », « l’alcool de caïman »),  le plus petit élément original, le moindre détail. Mais son écriture réaliste passe par moment à une écriture esthétique, visionnaire, fantastique comme dans le portrait de la chola « assise à même l’étal de son royaume, (elle)  lève le masque hiératique de l’Indienne des hauts plateaux. Quand celui-ci s’anime d’une étrange façon.  Comme si perdant toute consistance, il se délitait, redevenait sable  et poussière ». Subitement, par la magie de la poésie,  la femme devient autre, se minéralise, disparaît.
    A cet espèce de voyage initiatique,  photographie magique d’une Bolivie mythique,  s’ajoute, à la fin de l’ouvrage,  le « voyage officiel » sorte de mise en abyme du premier.  Le narrateur voyageur devient, le temps d’une journée,  photographe : un photographe n’arrivant pas « à prendre le moindre cliché » ! Ce récit de voyage   non seulement plonge le lecteur en plein exotisme - dépaysement des sensations et des perceptions -   mais il le fait sourire en s’achevant   sur un clin d’œil humoristique.  

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16 mai 2012

Spectacle des ateliers dire et danser : L'amour profane de Basilius Besler

un spectacle des ateliers dire et danser
L'amour profane de Basilius Besler
avec René Thibaud, danseur récitant
Philippe Weishaupt,
guitare

texte Isabelle Pouchin/chorégraphie René Thibaud et Isabelle Cros/création musicale Philippe Weishaupt
Le livre <  plus d'infos  > le spectacle

Dimanche 10 juin à 18h (début du spectacle à l'heure précise) dans le jardin de Catherine Menant à Glun
(à l'intérieur en cas de pluie – plan d'accès en pièce jointe – ou g.maps : Chemin de l'Île)

Participation libre : espèces ou grignotage ou boisson à partager ensemble.
Important : prévenez de votre venue : catherine.menant@voila.fr ou 04 75 08 17 94

09 mai 2012

Alger sans Mozart

 

Alger sans Mozart    
Michel Canesi et Jamil  Rahmani  
Naïve,  premier semestre 2012

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

 Alger.jpg   A l’heure où l’on commémore les cinquante ans de l’indépendance de l’Algérie, le duo Canesi et Rahmani vient de composer une sublime symphonie à quatre mains, dont le titre est déjà une promesse,  Alger sans Mozart, roman d’une femme libre, Louise, « survivante d’un monde disparu »,   symbole de la France des Lumières,  qui s’engage avec Kaled, son futur mari afin de « collect(er) des médicaments, des pansements pour le maquis »,  et d’une ville magique, lumineuse, aux couleurs et aux parfums subtiles,  Alger : « je descendais avec lui dans le jardin déjà brûlant, les herbes grillées par le soleil craquaient sous nos pieds, nous nous assîmes sous le citronnier chargé de fruits jaunes et verts, l’arbre dégageait un fort parfum d’agrumes ». Les synesthésies disent toute la sensualité de ce pays extraordinaire, le bonheur de la luxuriance végétale  où des générations entières ont peiné pour le  gagner « au prix de la sueur, du sang et des larmes ». En effet, Louise, « arrière-petite-fille de pionniers, de ces aventuriers qui drainèrent cloaques et marais, mirent en valeur friches et maquis, élevèrent villes et monuments ; fille d’universitaires qui bâtissaient des ponts entre Orient et Occident », effectue une nostalgique déambulation dans un temps et un espace abolis, refaisant exister par la mémoire son histoire personnelle et familiale commencée au XIXe siècle : « Certains jours, elle racontait la saga de sa famille, de ses ancêtres prussiens chassés de leur terre par la famine de 1846. »
    Alger sans Mozart est un roman polyphonique, subtile dégradé du documentaire historique, du journal intime, du flux de conscience. Il donne à entendre essentiellement trois voix : celles de Louise, qui n’a pas toujours eu conscience de la classe à laquelle elle appartenait, mais qui évolua à la faveur de sa rencontre avec Kaled,  de Marc, son neveu, metteur en scène célèbre,  opportuniste et arriviste  et de Sofiane, symbole de l’Algérie de demain, ouvert, curieux, acquis à l’amour de la musique grâce  à Louise. Les destins de ces trois personnages s’entrecroisent à travers la personne de Louise et de  la ville d’Alger. Le temps retrouvé se superpose au temps réel des narrateurs. Les époques, des fragments de vie se croisent et se conjuguent. Passé et présent s’imbriquent manifestant la puissance et l’acuité des souvenirs. Un morceau de musique, un parfum, une image, un mot ressuscitent la fraîcheur et l’intensité  des perceptions et des sensations.    
    Le nœud logique et conscient du texte est le changement d’Alger, douloureux pour Louise et ses semblables. Un hiatus discordant a brisé l’harmonie.  La date charnière de 1961, avec l’entrée « en guerre » de l’OAS,    scinde la société algérienne, brisant une vie autrefois lumineuse et heureuse : « Le FLN, l’OAS et les politiques ont tout gâché ».  Les espoirs d’une Algérie multiculturelle s’évanouissent. Certains s’exilent. Louise reste, habitée par les souvenirs du passé, nostalgique des grandeurs déchues. L’arrivée en 1981 de « l’islamisme rampant »  tue  la joie de  vivre, la liberté de la femme, le plaisir d’écouter de la musique : « Je haïssais l’islamisation rampante qui ritualisait la société et stérilisait tout » clame Louise. « Tu imagines Alger sans Mozart ».  L’irruption des islamistes allume un désaccord entre les pieds-noirs, les Algériens, les juifs.        
   Mais des jeunes comme Sofiane apportent l’espoir. L’unité entre l’Orient et l’Occident renaît grâce à la culture, à internet, au film de Marc, à son interview : « Je reçois plein de courrier… Des lettres de pieds-noirs, d’Algériens, de beurs. Ils me remercient tous. » 
   Alger sans Mozart,  livre inscrit dans une aventure historique,   montre dans un contexte parfois polémique que l’art est la plénitude de la vie. La musique qui résonne en filigrane à chaque page du roman  avec les nombreuses références à « Bach, Satie, Dutilleux, Beethoven et Mozart. Surtout Mozart »  ou des comparaisons musicales (« La vie en Suisse était douce, comme un nocturne de Chopin ») est  conçue comme  concrétion magique et irradiante, capable non seulement d’envouter mais aussi de libérer. Elle  habite les êtres et leur insuffle sa propre vie.

 

    A la faveur de la Beauté, de la musique et de la culture en général, les deux rives de la méditerranée  se rejoignent. Les valeurs de tolérance,  de respect, de cosmopolitisme qui constituent la substance de ces  écrivains éclairés que sont Michel Canesi et Jamil Rahmani vont se propager et unir les frères redevenus amis dans un monde où « le temps du sang et de la haine » jamais ne reviendra.

 

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01 mai 2012

Une Famille nucléaire

 

Une famille nucléaire
Vanessa Gault   
Gaspard Nocturne éditeur (2010)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

   famille_nucleaire_image.jpg Le titre prometteur  de l’ouvrage de Vanessa Gault,  Une famille nucléaire,  aux  connotations plurielles, accroche et intrigue d’emblée le lecteur : s’agira-t-il de l’histoire d’une famille classique ou de celle d’une famille explosive ?   
    D’emblée le  début du roman prend l’histoire à rebours en renversant et en bouleversant la chronologie. Il donne  à imaginer un roman policier en installant un suspens angoissant avec les multiples précautions que prend Laura, la petite fille de la famille, pour entrer chez elle : « Laura referma la porte d’entrée avec précaution, faisant remonter la poignée le plus doucement possible ; mais le pêne émit tout de même un soupir métallique, et Laura resta un instant immobile, le dos raidi, serrant la clé dans son poing fermé ». Le silence prudent que l’enfant s’impose, les symptômes de sa peur « le dos raidi », « le poing fermé »  annoncent une réalité singulière. Le suspens devient vite terrifiant devant le corps « par terre, allongé dans une flaque de sang sur le sol carrelé, bras et jambes repliés contre sa poitrine ; quelqu’un qui avait été la mère, et qui était maintenant un chemisier sanguinolent, des cheveux englués dans la flaque rouge-brun,  un visage révulsés, tordu de haine et de peur ». Le pronom indéfini « quelqu’un », la synecdoque « qui était maintenant un chemisier sanguinolent » impliquent  davantage une personne indéterminée qu’une personne aimée.  La haine gravée  sur le visage du cadavre  introduit   une sensation déconcertante et troublante.      
    Très vite, les ressorts psychologiques de l’intrigue l’emportent. Vanessa Gault raconte une tragédie, des faits terribles, sans verser toutefois dans le pathos. Une famille nucléaire  présente une famille bourgeoise  apparemment conforme aux familles moyennes traditionnelles composées des parents et de deux enfants. Or,  la mère, Claude, femme intelligente, possède un double visage trompeur (« Il l’avait toujours vue revêtir un visage spécial à l’extérieur, avec un sourire collé dessus,   même sa voix n’était pas la même ».).  Il existe un décalage entre le personnage social et sa nature intime, entre l’apparence et l’essence.  Affable, agréable, aimable en société, dès qu’elle est chez elle, sous l’emprise de pulsions violentes, elle tyrannise son mari et surtout ses deux enfants : « ils virent qu’elle avait déjà son visage de colère ; il lui avait suffi de quelques secondes pour le remettre en place. L’autre, celui du bureau et de la rue, devait être rangé dans un compartiment secret de l’ascenseur ».  Le foyer, synecdoque pour désigner le cœur chaleureux et protecteur  de la maison, cache une réalité sordide  indicible,  inimaginable et soigneusement cachée : « Ce qui se passait derrière le mur de l’appartement ne devait pas se savoir », « Personne ne devait savoir ce qui se déroulait derrière les épais murs bourgeois. »    
    Dans ce roman  à la construction circulaire : le début rejoint la fin, bâti comme un puzzle avec un  traitement du temps très particulier : les paragraphes des années de petite enfance s’intercalent entre les  paragraphes du présent selon les moments de vie, les temps très forts donnés à voir à  travers le regard, les sentiments, les sensations,  les émotions de chacun.  Dans ce roman polyphonique,  les événements sont mis en lumière,  constituant par le simple fait de les donner à voir, une dénonciation implicite dépourvue cependant de tout jugement. Le lecteur est simplement dans l’ordre du constat.  Il s’agit bien d’une vision sans concession d’une femme insatisfaite, frustrée, d’une mère cruelle, maltraitante. Mais  l’intense souffrance de la marâtre aide à la comprendre. A la joie de la naissance,  « aujourd’hui son corps avait produit quelque chose de parfait »,  succède très vite la déception, la haine. La mère souffre de la naissance de ses enfants comme êtres individuels, différents de ses rêves : « Claude les trouvaient hideux. Comment avait-elle pu mettre au monde ces créatures visqueuses, suintantes de culpabilité ? ». Ce qui est vécu comme des tentatives d’émancipations pour la mère, le moindre petit dérapage de la part des enfants   est ressenti comme monstrueux. Et les enfants meurtris par la violence orale et physique que leur mère leur fait subir  intériorisent la vision négative que cette dernière à d’eux : « son voisin commençait déjà à noter des calculs, toute la classe paraissait avoir compris : lui seul restait démuni, paralysé devant l’énigme. Pauvre petit crétin. Inapte, impuissant, incapable ». Résignés, les enfants se replient sur eux-mêmes. Fabien a bien  tenté de s’échapper en rêvant aux super héros des bandes dessinées,  il a bien tenté d’accroître sa  chance de survie en feignant l’idiotie. Laura, quant à elle,  admire la beauté du réel : « la vision magnifique » d’une flaque d’essence  qui produit en elle un choc « qu’elle absorb(e) avidement par tous ses sens ». Mais toutes  ces tentatives de fuite sont vaines, inutiles.       
    Dans Une famille nucléaire, le  père est l’homme du non savoir.  Pour lui, le paraître est l’être. Aveugle, il ne voit pas la cruauté de son épouse. Il  refuse lâchement  de percevoir et de faire exister  ce qui est caché. Le père et les enfants s’adaptent tant bien que mal à la malice maternelle. Ils se coulent dans le moule imposé par Claude.     

    Le lecteur suit  la révolte de la conscience d’enfants victimes de leur mère, puis très vite constate leur incompréhension, leur acceptation, leur soumission. Mais un jour, Fabien, brusquement,  poussé à l’extrême par sa mère, va se dépasser en sombrant à son tour dans la violence devenue exercice de sa liberté. Délivré de sa mère, il est cependant privé à tout jamais de cohésion intime.        
    Ce livre est une sorte de tragédie moderne  où,  comme dans les tragédies antiques,  après le drame des crises, arrive la retombée en apaisement : « elle  (Laura, la fillette) se sentait lasse, incapable d’aucune action maintenant qu’elle avait lâché d’un coup douze années de tension. Elle était dépassée, impuissante, et en même temps soulagée ; plus rien ne reposait sur elle, elle passait le relais. Pascal allait rentrer ; il s’occuperait de tout (…) elle s’(…) assit avec l’impression de se reposer pour la première fois de sa vie ». Fabien a libéré sa sœur, mais il ne s’est pas libéré lui-même. Sa velléité  d’émancipation l’a brisé complètement.
    Une famille nucléaire est un roman attachant. Vanessa Gault saisit avec une sensibilité subtile, une écriture sobre et claire, l’intimité en pleine évolution de personnages révélateurs de la complexité de l’être humain.    

 

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29 avril 2012

Ambroisie

 

Ambroisie
Album de musique électronique en collaboration avec The Ambient Society (2012)
Paroles de Joachim Zemmour      
Interprété par Clara Van Vliet     

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

Ambroisie image.jpgJoachim Zemmour vient de  créer son premier album de musique électronique Ambroisie, en collaboration avec The Ambient Society.  C’est l’aspect poétique des textes, mis en voix par Clara Van Vliet, une jeune lilloise,  que nous retenons après avoir lu et entendu  ces chansons hybrides, mélange de slam et d’électronica.      
C’est peut-être parce qu’il possède le prénom d’un des poètes de la Pléiade que Joachim Zemmour , jeune virtuose imprégné de culture classique, plonge avec autant de sublimité le lecteur auditeur  dans l’univers  onirique de la Mythologie et de la Beauté, avec ses références à la Diane chasseresse, à l’ « eau du Styx », à « l’ambroisie » . Jouant avec des mots rares, recherchés  et précieux : « Nitescence/ Dans la nuit naissante/Nitescence/ » ou « ô eau du Styx, nectar de Nyx/ Ô haute éther, empyrée d’air »,  jonglant avec les sons, les assonances qui scandent le texte, les hiatus qui créent des ruptures, il emporte  l’auditeur lecteur dans un climat de merveilleux et d’ailleurs, donnant toute une cohérence colorée à ses fantasmes. Dans des odes à une nature irréelle, évanescente,  la chrysalide devient fleur  dans une sorte de mystique de la sensation : « J’ouvre, j’entr’ouvre/Mes ailes bleues-pourprées. », une pécheresse  boit « le filtre d’ivresse/dans ce bois sacré de Grèce »... Par le biais d’un rythme tout en douceur, le narrateur entraîne le lecteur loin du réel qui ne peut être appréhendé  souvent que par le reflet, «  Choir/ Dans l’abîme d’un miroir »,  l’aidant à l’oublier : « Et boire à l’eau du Styx, ou du Léthé./ Mais oublier », malgré toute sa beauté « Mirage d’un miroir/ Mirages de Renoir » avec la référence à Renoir, peintre aux couleurs gourmandes et sensuelles.       
Il existe comme un besoin d’initiation dans la chair même de cette  écriture de la dérive des repères  du temps, de l’espace qui concrétise toute la beauté de l’âme de son créateur.

 

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26 avril 2012

Les Regardeurs de Lumière

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« LES REGARDEURS DE LUMIERE »

        du 9 au 21 juin 2012




Cathédrale de Saint-Omer ( Pas-de-Calais)

Festival d'Art Sacré Contemporain

 

 
Exposition ouverte chaque jour de 10h00 à 12h00 et de 14h00 à 19h00.  Entrée gratuite


Artistes exposants :

Guy LE PERSE, Freddy DUPAS, HUIJ, David PONS, Martine DENOYELLE,

Jacques-Paul GOSSELIN, Chouki DERROUICHE, Francis DENIS

Collectif « Au Fond de la Cour à Droite »

Manuelle WALLE, Walter POLAERT, Daniel CORBERAND, Charlotte THOREZ

Hommages : Pierre JONCRET – GABAR


Vendredi 8 juin à 19h00

Vernissage en musique et lumières

Benoît DEVOS aux Grandes Orgues


Samedi 9 juin à 20h00

Concert par « Lyre et Harmonie » de Lumbres

« Aux couleurs de l’harmonie… Du bleu ciel à l’azur »

Musique sacrée, traditionnelle et populaire


Dimanche 10 juin de 16h00 à 18h00

Audition des élèves des classes d'orgue de Calais, Hondschoote et Saint-Omer


Mardi 12 juin à 20h00

Conférence de Monsieur DEREMBLE Jean-Paul

Maître de conférences à Lille III en histoire de l’Art Médiéval


Mercredi 13 juin 10h00 - 12h00 / 15h00 - 18h00

Ateliers pour artistes en herbe


Samedi 16 juin 20h30

« Les Florilèges de Florimond »

1ère mondiale des œuvres religieuses de Florimond Roger dit « Hervé »

par l'association Lyric & Co et les Baladins


Dimanche 17 juin à partir de 17h00

Instants baroques par l’Ensemble Divertimenti

Chants sacrés par le quatuor "Harmony'hom


Mercredi 20 juin 10h00 - 12h00 / 15h00 - 18h00

Ateliers pour artistes en herbe


Jeudi 21 juin à partir de 18h00

Fête de la musique avec les Chorales Intervalle _ Titelouze _ Les Baladins

Ce festival est organisé par les Amis de la Cathédrale avec le soutien de la Ville de Saint-Omer, de la CASO ( Communauté d'Agglomération de Saint-Omer ), du Conseil Régional du Nord-Pas de Calais et du Conseil Général du Pas de Calais.

Http://www.regardeursdelumiere.com

24 avril 2012

Premilla and the vow

 

Premilla and the vow ,
Neela Govender 
Editions Gaspard Nocturne  (2011)

 

(Par Mireille Bourjas)

 

 

i image premela.gif Après avoir écrit Acacia thorn in my heart, un roman semi-autobiographique narrant l’enfance et l’adolescence d’une jeune sud-africaine Leila, Neela Govender se lance dans un nouveau roman, Premilla and the vow, dans lequel elle décrit  la vie d’ une jeune femme « mal mariée ». Cette expression neutre convient tout à fait car Premilla pourrait être la représentante de toutes les jeunes filles, obligées de se marier, pour des raisons familiales diverses…Et malheureusement,  en notre vingt et énième siècle, elles sont encore légion.

 

Premilla est une jeune indienne, descendante de ces indiens employés comme main d’œuvre sur les plantations des Blancs, en Afrique du Sud. Professeur dans une école indienne, surveillée étroitement par une mère qui s’accroche  aux traditions de sa caste et de sa famille, Premilla aspire à une vie plus libre, dégagée des contraintes qui pèsent sur elle, en tant que fille, indienne et sud-africaine. Elle est sans cesse révoltée, sans cesse à la recherche d’un ailleurs plus libre, jusqu’au jour où elle rencontre Aaron, jeune indien de confession musulmane. Le mariage est impossible, pour l’honneur de sa famille. Réduite à l’avortement et de surcroît à épouser un homme, de sa caste et de sa religion, qu’elle n’aime pas, Premilla fait, le jour même de son mariage, le vœu de quitter ce mari  alcoolique et brutal, pétri de mépris pour les femmes.  Elle va essayer d’accomplir ce vœu  pendant dix ans, dix longues années d’essais, de renoncement, d’essais encore…Grâce à une bourse qui lui permet de séjourner un an, en France, à Grenoble, elle expérimente la liberté, liberté de se mouvoir, liberté de disposer de son salaire, liberté de se déplacer, liberté de fréquenter des amis, liberté d’être elle-même… et de vivre tout simplement. Comme l’université de Grenoble lui propose un poste pour l’année suivante, elle va tout mettre en œuvre pour accomplir son vœu et commencer une nouvelle vie avec sa fille, Elisha.

 

L’action de Premilla and the vow se passe dans les années soixante-soixante dix, années de fortes grèves et de tensions entre la communauté noire et la blanche, au pays de l’apartheid. Cette situation est à peine évoquée : quelques lignes, vers le milieu du livre. « The sixties were interesting but frightening times. Mass arrests, trials, boycotts were common happenings. ». La première surprise passée, le lecteur constate qu’il s’agit de la volonté bien précise et bien marquée de l’auteur de ne pas se disperser. Nous sommes dans un milieu indien bien clos, bien fermé sur lui-même, le problème de l’apartheid serait une inclusion sans grand intérêt.

 

Immigrés depuis le XIX° siècle, les indiens sud-africains n’ont rien changé de leurs coutumes et de leur mode de vie. Les premières pages du roman « Everyone knows everyone else, noone is excluded exceptthose who don’t march to the tune. » décrivent très bien cette société où les filles sont écorchées vives par des langues de feu « Teenage girls are scorched alive with fiery tongues », où tout le monde se connait, où personne n’est exclu sauf ceux qui ne marchent pas au même pas que les autres. Les belles-mères cultivent la toute puissance de leurs enfants mâles et se vengent sur leurs belles filles de ce qu’elles ont dû subir et endurer. A l’heure actuelle, 160 000 jeunes indiennes meurent chaque année, en Inde, dans des accidents domestiques perpétrés contre elles par leur mari et leur belle famille, en toute impunité. Quand la police conclut au meurtre, la belle mère s’accuse pour épargner la prison à son cher fils. On sent très bien que tout cela pourrait arriver à Premilla. Société bloquée où le divorce est impossible, où la famille et le respect de lois millénaires priment sur toute autre considération. Seule la fuite est possible et encore ! Premilla réussira à partir, à quitter son mari, mais un esclave oublie-t-il les chaines qui l’on entravé depuis son enfance ?

 

Premilla and the vow est un roman attachant. Ses personnages sont bien campés et bien vivants : Premilla est  toute en révolte, en inconscience aussi, prête à tout pour vivre. Elisha, l’enfant déchirée entre une mère, qu’elle aime mais qui lui apporte une vie peu sûre, et un père brutal. Enfant désorientée loin de ses cousins, de ses chiens, de son Durban natal. Vijay, le mari soucieux de récupérer sa femme et sa fille non pour elles mêmes, mais pour son honneur à lui seul. Draupadi, la mère gardienne du temple des traditions, de l’honneur familial mais qui finit par regretter ce mariage devant la détresse de sa fille.

 

Autour d’eux, une fratrie, un monde de cousins, d’oncles et de tantes…tous très impliqués dans la continuation des traditions et à faire marcher tout le monde d’un même pas.

 

La France, pays de la liberté, pour Permilla, est décrite à plusieurs reprises comme un pays de communistes, « you’re endoctrinated with communist propaganda. » ou « He told auntie Vasantha that you have communist friends. Are they bad ? He said, they will take over power in the country. » Cette description amusante rejoint celle de nombreux éditorialistes étrangers, en particulier, américains.   

 

Ce livre est difficile  à lire  au début, car déroutant dans sa présentation à cause de ses  nombreux flash-back, de l’absence de certains articles et aussi  de guillemets, de tirets lors des dialogues. Mais  surtout,  l’emploi constant du  présent simple étonne. Certes, le présent simple donne beaucoup de vivacité à l’action,  mais aux dépens de la clarté.

 

 

 

Au nom de toutes les femmes du monde entier sous la coupe de maris machistes, brutaux, ce livre mérite d’être lu …et pas seulement par les femmes.

 

 

 

 

 

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21 avril 2012

Exposition de Francis DENIS

Francis DENIS

Expose à la galerie THUILLIER

13, rue de Thorigny dans le 3ème

( Près du musée PICASSO )

PARIS

Du 27 avril au 10 mai 2012

 

 

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Jeune homme chauve   ( huile sur toile )   90 x 70 cm

 

 

Métro Saint Sébastien - Froissart

 

Vernissage en présence de l'artiste

Le mercredi 2 mai de 18 à 21h00

 

Exposition ouverte du mardi au samedi de 13h00 à 19h00

Entrée libre

19 avril 2012

L'Air de ton nom et autres poèmes

 

L’Air de ton nom et autres poèmes    
Jean-Dominique Humbert    
CamPoche (2011)      
Bernard Campiche éditeur   

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour) 

 


image à l'heure de ton nom.jpgLe recueil poétique de Jean-Dominique Humbert, L’Air de ton nom et autres poèmes est loin de la poésie traditionnelle, au nombre obligé de syllabes, soumise à la servitude des homophonies  finales des vers,  d’avant le XXe siècle. Les poèmes de Jean-Dominique Humbert sont libérés des contraintes métriques, phoniques, strophiques… Avec ses poèmes, les oeuvres classiques aux règles et aux normes contraignantes s’écroulent laissant place à la liberté du vers, chassant les rimes et estompant la ponctuation : « Le froid est venu/ dans la mémoire des près/ Les pierres ont passé/ l’heure, la page/ où tu t’installes. ».  Chaque mot de ces petits bijoux scintillants, fragments précieux, nichés au cœur de l’écrin blanc de la page, libère tout son éclat. Le concentré de mots, isolés sur la page blanche, intensifie la présence d’un réel suggéré et rêvé dont les thèmes prédominants sont la nature et une femme tout à la fois proche et lointaine. L’acuité  légère  du  substantif et du verbe, la simplicité de l’adjectif,  leur luminosité (« On n’entre pas toujours/dans la clarté de mai »,  leur couleur indicible (« Son ciel demain si tu reviens/ quand il aura la couleur de l’air »),   leur silence («L’arbre dort solitaire/ avec le temps/ c’est un pré dans l’hiver/ Où demeure le silence »), (« on croirait le silence du sapin/ du pré dans sa journée blanche »), «(« La voix de la rivière/son chemin dans ses pas/ qui ne parlait ») volètent,  concrétisant avec subtilité la fragilité évanescente du réel, souvent davantage rêvé que vécu : « « qu’attends-tu d’un jour/si ce n’est le reflet, ombres/ portées sur la terre ? ». Les images déroutantes parfois au premier abord, comme en l’occurrence, « Le bonheur était vert »  finissent toujours par imposer leur légitimité. Cette métaphore dit la fraîcheur vivante de la nature et de l’espoir qu’elle contient.   
Chaque court poème est un instant d’intense émotion, de bonheur éphémère,  qui tente de saisir les mouvements fugitifs de la beauté de la nature, d’une saison : « La marche du ciel/ dans le long nuage, / l’eau, l’herbe, et la terre qu’on espère/ si ce n’est la promesse du pommier/ où grimpe la fleur de mai » ou « Un ciel sans nuage/dans l’eau claire de l’été », d’une femme, absente intensément présente,  que le narrateur ne donne jamais ni à voir ni à entendre et d’une personne à jamais disparue que l’on devine et  qu’il interpelle à la deuxième personne du singulier : « « L’eau dans le ciel est une ombre qui danse/ Tu la disais lente/ Elle va son lit de terre/ Elle garde les secrets qu’elle reçoit au passage ».   
 Comme le peintre à la plume légère  ou le sculpteur japonais qui cisèle un grain de riz, Jean-Dominique Humbert façonne  minutieusement la nature dans des haïkus sublimes et frais : « A l’instant te parle/ Ce goût de source/ La mémoire danse » fixant le caractère fugitif,  transitoire et vacillant de l’instant présent et du temps qui passe inexorablement.         
Il existe toute une esthétisation du réel dans le recueil de Jean-Dominique Humbert.  Ces légères, raffinées,  gracieuses et émouvantes  petites merveilles poétiques sont  à savourer avec délicatesse  … sans        modération !            

 

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18 avril 2012

Représentation de L'Amour profane

Nous avons le plaisir de vous inviter
à la prochaine représentation de

L'amour profane de Basilius Besler

mardi  24 avril à 18h30

à la librairie Écriture à Chabeuil

pl. Général de Gaulle 26120 Chabeuil — > infos en pièce jointe et sur   gaspardnocturne

 

16 avril 2012

Un spectacle et un livre

Actuellement à l'affiche

au théâtre Antoine

14 boulevard de Strasbourg

75010 Paris

Inconnu à cette adresse
avec Nicolas Vaude et Thierry Fremont

de Kressmann Taylor, mis en scène par Michèle Lévy-Bram

 


 

Inconnu à cette adresse
Kressmann Taylor
Editions Autrement  (2012)

 

 (Par Joëlle Ramage)

 

 

 

inconnu-a-cette-adresse-kathrine-kressmann-taylor-9782746702806.gifPublié en 1938 dans le journal américain Story Magazine, c'est-à-dire en pleine ascension d'Adolph Hitler, l'ouvrage de Kressman Taylor est un texte choc. De par sa densité et son efficacité, l'échange épistolaire entre Martin Schulse, galeriste américain retourné dans son Allemagne natale et Max Eisenstein, son associé et ami resté aux Etats-Unis, s'avère prodigieusement machiavélique au fil des correspondances. De lettre en lettre, on sent en effet que les événements politiques de la vieille Europe vont contribuer peu à peu à déchirer les protagonistes. La profonde amitié entre les deux hommes va souffrir de la situation politique de l'Allemagne et cette amitié fraternelle va se déliter et s'assécher au fil du temps. A l'aulne de la vingtaine de correspondances que les deux amis s'échangeront entre 1932 et 1934, on assiste à une lente mais inexorable rupture, servis par des pensées qui ne sont pas sans nous laisser des interrogations et un goût amer. Peut-être ce récit nous rappelle-t-il tout simplement que, quel que soit le siècle ou le lieu, l'intolérance et le fanatisme sont malheureusement des constantes bien humaines.

Eisenstein découvre, entre les lignes de la correspondance qu'il reçoit de son ami Schulse, que celui-ci est en train de devenir un adepte de l'hitlérisme triomphant : « Franchement, Max, je crois qu’à nombre d’égards Hitler est bon pour l’Allemagne (…). L’homme électrise littéralement les foules ; il possède une force que seul peut avoir un grand orateur doublé d’un fanatique. [...]Ici en Allemagne, un de ces hommes d'action énergiques, essentiels, est sorti du rang. Et je me rallie à lui. »

Puis la force de conviction nationale-socialiste de Schulse prend des allures beaucoup plus explicites et nettement plus incisives au fil des correspondances, qui pourrait aisément être assimilée aux premières grandes idées judéophobes du XVème siècle sous la plume de Martin Luther : « Tu dis que nous persécutons les libéraux, Max, que nous brûlons les livres. Tu devrais te réveiller : est-ce que le chirurgien qui enlève un cancer fait preuve de ce sentimentalisme niais ? Il taille dans le vif, sans états d âme. Oui, nous sommes cruels. La naissance est un acte brutal; notre re-naissance l'est aussi."

 Pourtant, au nom de l'amitié qui les a unis, il n'y a pas si longtemps encore, Max insiste. Il demande même à Martin d’aider sa petite soeur Griselle, qui est actrice dans un théâtre de Berlin... Quand les lettres qu'il adresse à Griselle lui reviennent, tout bascule irrémédiablement. Max répondra au Mal par la Vengeance...

 A travers cette correspondance fictive issue de faits réels, Kressmann Taylor, une américaine qui se dit être une simple « femme au foyer » nous révèle toutes les arcanes des êtres face à leur intériorité, dans ces contextes difficiles où l'Homme nous dit-on révèle sa véritable nature. De plus, l'Inconnu qui ne se révèle jamais, ajoute à la puissance de ce récit clair une force démoniaque.

 Joué très récemment au Théâtre Sainte Antoine à Paris, l'affiche de ce texte interroge le spectateur : en posant la question suivante : « Et quand l'horreur advient, le pardon est-il préférable à la vengeance ? »