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16 avril 2011

Carine Fernandez. Mon propre nègre

 

CARINE FERNANDEZ

MON PROPRE NEGRE


(Article paru partiellement dans Livre & lire, mensuel du livre en Rhône-Alpes, n° 260, mars 2011)

 

Carine Fernandez est écrivain, auteure d’un recueil de poèmes Les Idiomes de l’Ouest, de romans La Servante Abyssine (Acte Sud, 2003)  La Comédie du Caire (Acte Sud, 2006),  La Saison rouge (Acte Sud, 2008). Elle collabore à différentes revues.

 

Fernandez_Carine.jpgQu’on  m’ait cataloguée « écrivain voyageur » me fait doucement rigoler, déjà écrivain tout court… Qui y croirait – pas même l’entourage, ceux auxquels on se frotte dans ce simulacre de vie qu’est la vie professionnelle. Prof écrivain, ça jette tout de suite la suspicion chez les collègues. Surtout ne pas la ramener, faire oublier cette tare. Ecrivain, dernier bastion de la différence et de la marginalité à l’heure où la cité s’ouvre aux handicapés, pour le bavasseur d’encre, pas de rampes d’accès ni de véhicules aménagés. Ecrivain, propre à rien, avorton, inutile !

Et si je n’en étais pas un ?

D’abord je ne  souffre pas de ces fourmis au bout des doigts qui poussent le forçat des lettres à écrire. Celui qui se sent investi, né pour ça, pour qui l’écriture est intransitive. Il écrit. Point à la ligne. Saluez l’artiste ! Pour ma part, je dois avouer que je n’écris que quand j’ai quelque chose à dire et il en faut pour me tirer de mon Oblovisme congénital !

C’est là où intervient mon nègre, ou plutôt mon ghost writer : car il s’agit  bien de fantôme. Comme Bachelard, je crois « aux rêves qui préfacent les œuvres ». Pas un de mes romans qui ne soit né de cette visitation nocturne. Le spectre de l’œuvre à venir se présente dans un état  d’avant sommeil, me persécute, m’aiguillonne, me  force à passer à l’acte.  Et au matin, c’est  mon nègre qui s’installe à ma table de travail.

  Mon nègre n’est pas  pour autant écrivain voyageur. Jamais tenu de carnets de route. Si mon nègre  a voyagé,  c’est dans une  autre existence, il y a  bien longtemps, avant que d’être nègre. Il n’écrit pas pour témoigner,  ne s’encombre ni de clichés ni de cartes postales, il  se moque de la surface.   Mon nègre ne se laisse pas piéger par l’évidence du réel, le mirage des apparences. Seul lui importe ce qui se cache derrière. Derrière les images, derrière les  choses,  derrière la peau, derrière les mots. Il n’est pas doublure pour rien.

 Oui, il m’aura fallu quitter l’Orient,  puis rêver l’Orient pour pouvoir le faire passer dans mes livres. Finalement la vie ne m’intéresse que rêvée ou écrite.  J’écris pour les mêmes raisons que je lis, parce que, comme le répétait Flaubert: la vie m’embête. La vie, toujours trop lourde, trop lente, qui manque de « tension » où les événements se noient et se délitent absurdement. Rien n’a de sens sauf dans les livres. La littérature n’est-elle pas la seule chose qui puisse justifier le réel? Une phrase extraordinaire de l’Odyssée dit que les dieux ont envoyé des malheurs aux hommes afin qu’ils aient quelque chose à chanter.

 Je laisse donc quartier libre à mon ghost writer  pour  échapper à la fatalité de l’existence, transgresser mes limites biographiques, me défaire de  mon enveloppe physique, être une autre.  Pour le bonheur de m’étonner moi-même, sans savoir à l’avance ce qui mordra à l’hameçon  de la pêche nocturne - même de jour, mon écriture est nocturne, noire, nègre.  Truites ou murènes: je n’en sais rien. Il me faut aller jusqu’au bout de ma connaissance des choses, de mon expérience et  surtout de mon ignorance. J’écris avec ma part d’ombre, qu’on l’appelle subconscient, inspiration, instinct.  Il existe, enfoui au fond de  moi, un autre qui sait ce que je ne sais pas. C’est pourquoi  j’écris. Pour savoir.

20:37 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

03 avril 2011

La Fille du puisatier un film de Daniel Auteuil.

 

La Fille du puisatier
Un film de Daniel Auteuil

Au cinéma le 20 avril 2011

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

La-Fille-du-puisatier_fichefilm_imagesfilm.jpgAprès la réalisation de Marcel Pagnol, parue en 1940, avec Raimu et Fernandel pour acteurs principaux, Daniel Auteuil offre  au spectateur une magnifique relecture moderne de La Fille du puisatier.

Patricia (Astrid Bergès-Frisbey) est jolie, éduquée, pure comme l'eau de la rivière qu'elle doit traverser pour porter le déjeuner à son père. Elle  est l’aînée des six filles de Pascal Amoretti (Daniel Auteuil), un puisatier veuf qui fore les nappes phréatiques à la recherche de cette eau si rare en Méditerranée. Après avoir été confiée toute petite à une famille parisienne en mal d’enfants, elle revient, pleine de distinction,  vivre dans  sa famille. Un jour, en portant le repas  à son père, elle rencontre un charmant jeune homme, Jacques,  (Nicolas Duvauchelle), fils de petits bourgeois aisés et méprisants (Sabine Azéma et Jean-Pierre Darroussin).

Située juste avant la Seconde Guerre Mondiale, l’intrigue,  qui ne pourrait montrer qu’un mélodrame sentimental entre une jeune fille pure et naïve et un séducteur riche et beau, se transforme très vite  en drame familial, social et historique sur un fonds de guerre, de lutte de classes et de prémices du féminisme. L’histoire amoureuse et familiale se donne rapidement  sous la figure de l’absence : absence de l’être aimé, du fils, à cause de la guerre. Le père écrasé par le joug des traditions rurales peine à supporter la honte due à l'affront d'une maternité hors du cadre du mariage et le regard humiliant des autres. Blessé, sous une apparence hargneuse, il conserve amour et tendresse pour sa "princesse" et surtout pour son petit fils, le garçon tant désiré qu'il n'a pas eu. Daniel Auteuil incarne à merveille l'homme du terroir : un homme du début du vingtième siècle, imbu d'honneur, de fierté  et de morale, au caractère trempé de cette terre sèche et ingrate. Le spectateur suit avec tendresse son cheminement, son évolution. Pascal Amoretti mute sa colère en amour tendre et possessif, s'appropriant son petit fils pour assouvir son désir frustré d'un fils et assumer son rôle de patriarche. La petite jeune fille craintive, exclue du monde de la parole et des décisions, quant à elle, elle ose  à la fin s’affirmer, annonçant ainsi  la future émancipation de la femme.

La narration filmique mêle les genres et les registres.  Daniel Auteuil emporte le spectateur dans une intrigue où se conjuguent avec finesse  et poésie,  l’humour, l’émotion et le pathétique.  La réussite du film réside dans l’équilibre subtil entre la pudeur des sentiments et des gestes,  la réflexion, la gravité et le rire.

19:19 Publié dans Cinéma | Lien permanent | Commentaires (0)

19 mars 2011

Le joueur de théorbe, Patrice Salsa

 

Le Joueur de théorbe
Patrice Salsa
Editions URDLA, 2011

 

!cid_78D27D25-BFDC-443C-836F-4EBFAB355BA6@home.jpgLe Joueur de théorbe de Patrice Salsa est  placé sous le signe de l’esthétique et de la lumière. Petit bijou éclatant et lumineux de quarante pages enveloppé d’une exquise jaquette ambrée à rayures mordorées, l’objet livre laisse déjà présager un univers savoureux. De même, le titre entraîne, avant toute lecture, vers un univers onirique musical et pittoresque lointain.  Et d’emblée, ce bref récit  nourri d’Histoire et d’érudition (Maupassant, Gautier, Villiers de l’Isle –Adam,  il Bronzino…  surgissent au détour d’une phrase ou d’une idée), nous enchante et nous charme.  Dans ce  texte qui  concentre un moment intense de la vie de « l’amphitryon » du narrateur,  Patrice Salsa dépoussière et renouvelle  la littérature fantastique du XIXe siècle. Tous les ingrédients du fantastique sont regroupés : un cadre réel et familier, un  témoin lucide, « l’agnostique endurci », une  réunion conviviale autour d’un repas puis  quelques éléments qui fissurent le réel : « un soir de brouillard comme il n’y en a presque plus dans la belle ville de L. »,  l’introduction de l’inexplicable, du mystère.

Or, ici, contrairement aux histoires fantastiques auxquelles nous sommes habituées,   l’effigie   n’immortalise pas l’être aimé. Paradoxalement, l’être aimé semble naître de la peinture. Dans Le joueur de théorbe, on part de l’objet d’art pour arriver au réel. Et le héros n’est ni le narrateur ni le beau Flavio. Le héros, ou plus exactement l’héroïne, est la lumière. En effet, la lumière illumine le récit. Tout un halo de lumière surgit du tableau et de l’être aimé. Le portrait est une  source lumineuse, « Dans l’ombre qui avait progressivement envahi les lieux, le tableau acquérait une luminosité irréelle, qui semblait sourdre de la chair de la toile, irradiant la chaleur de la vie même ». De même, Flavio, inspiré d’une toile, portrait du Bronzino échappé de son cadre,  est  revêtu de la lumière froide  de la lune : «revêtu d’une chemise immaculée presque phosphorescente sous l’éclat de la pleine lune ». Puis, comme Mithra,  il s’évanouit dans la lumière : « Je pris le dernier cliché au moment où, surgissant de l’horizon comme une flèche d’or, les premiers pinceaux de l’astre du jour illuminèrent le pan du mur. Il y eut dans mon viseur comme un bref flamboiement, et, de façon réflexe, j’appuyai une nouvelle fois sur le déclencheur. Lorsque je reposai l’appareil contre ma poitrine, Flavio avait disparu ». Tout comme on ne peut s’emparer de la lumière, le narrateur ne peut posséder Flavio. Flavio se laisse contempler, mais ne se donne pas. Etre inaccessible, intemporel, hors de l’espace, il  hante l’esprit du narrateur. Il est  un souvenir dont  il ne reste que des mots  puisque la peinture du Bronzino entre en combustion, ne laissant subsister que le cadre.

10 mars 2011

Mon papa razzi

 

Mon papa Razzi
Lionel Chouchon
Editions du Rocher, 2011.

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                            

 

mon papa razzi.jpgMON PAPA RAZZI  de Lionel Chouchon  commence, (à l’exclusion du titre et de la mise en garde), sur une rétrospective tragique, un gigantesque incendie « en plein milieu de (la) tant attendue Première Cérémonie des Golden People », pour se poursuivre sur un mode humoristique, ludique et satirique. Lionel Chouchon s’amuse, dans cet éreintage de la publicité,  de la communication et des medias, avec l’intrigue mise en place et l’écriture.

Camille Razzi, fils du grand photographe de mode, Lucas Razzi, dont « il se considère(…)  orphelin depuis sa sortie de la petite enfance » est un jeune homme de vingt ans, ancien élève médiocre, sans projet professionnel précis qui « se laiss(e) flotter au fil de l’eau sans trop se poser de questions ». Lorsque sa petite amie Maud perd son travail, « il compr(end) qu’il (va ) falloir un minimum de subsides pour faire bouillir le brouet de leur toute récente vie commune ». Bien que détestant et méprisant l’univers de la publicité, il devient stagiaire dans la filiale « Culture & intertainment du divin Groupe AMDL », une agence publicitaire dont le directeur général est Yves Lemaresquier, l’ami  de sa mère. Sa fonction consiste essentiellement à prendre des notes, faire passer l’information, « porter des plis urgents », faire le café, « aider les hôtesses à l’accueil général, les attachés de presse à celui des médias…. ».  Camille découvre un monde nouveau, étrange, superficiel, clinquant : « il me fallut appréhender un monde  des plus étranges, un langage le plus souvent abscons et des individus survoltés, branchés sur un courant inconnu mais bigrement alternatif. » Il est jeté dans un véritable maelstrom dont l’objectif est de persuader le public, d’agir sur son comportement afin de gagner le maximum d’argent. Il s’agit, c’est certain, de vendre, de « complaire à (la) clientèle », mais aussi de flatter les riches, de divertir un public avide de rêves et d’autographes de célébrités. Lucas Razzi  subira les conséquences de ce monde corrompu, sans scrupules,  impitoyable  et sera licencié. Ce licenciement injuste et ses conséquences  permet la réconciliation du père et du fils et démontre le poids immense d’internet dans la société et l’économie.

Dans cette pointe, teintée de suspense, contre la publicité, les medias  et l’utilisation des people,   où alternent  récit et discours, Lionel Chouchon, tout en nous alertant sur le monde de la publicité et de la communication,  se divertit  autant qu’il nous  divertit. Son objectif est de faire rire pour provoquer la réflexion à la faveur d’un narrateur naïf,   Camille,  parodie de Candide (ne  s’écrie-t-il pas à un moment donné pour se rassurer  « Tout est donc parfait dans le meilleur des mondes à la noix ! » ?)

 Tout est jeu de mots dans MON PAPA RAZZI.  Lionel Chouchon travaille les sonorités des mots et des expressions, joue avec les syllabes et les figures de style : la paronomase : « Tout ceci est normal et normé : mais ici c’est normand », le zeugme : «Je bats des paupières et en retraite ». Il renouvelle les clichés : « Là où on leur offre l’index ils vous le bouffent jusqu’au cubitus… quand ce n’est pas jusqu’à l’humérus ».  Le  langage technique et échevelé, doté de nombreux anglicismes très particuliers au monde de la publicité et de la communication (« star-suker », « sky-tracers », « cast », « brief », « paper board »), le ludisme verbal,  le  rythme allègre des phrases, la force, l’humour, l’ironie et la portée critique des  propos d’Alain Chouchon emportent  le lecteur dans un tourbillon de gaieté.

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18 février 2011

Un instant d'une fulgurance d'absolu : Rihoto Sako.

Rihoto Sako
Interprète  un solo de Saburo Teshigawara
Maison de la culture de Grenoble (18 février 2011)

(Par Marie Malaspina)

Sato.jpgEn février dernier, la maison de la culture de Grenoble accueillait un cycle du chorégraphe Japonais Saburo Teshigawara  et la compagnie Karas.(New national theatre Tokyo).

Ce cycle comportait trois pièces, deux solos et une pièce de groupe. Le  18 février 2011, Rihoto Sako assistante, interprète depuis 1996 de Saburo Teshigawara,  danse le solo "she". Sa voix off dit un poème qu’elle a écrit. 

« ..J’ai surpassé toutes mes possibilités, jusqu’à ce que j’atteigne le sombre pouvoir du mystère.

Là j’ai entendu sans bruit.

Là j’ai vu, sans lumière… »

Lieu de fusion de la lumière, du mouvement, de l'espace, au milieu de la scène son corps vibrant révèle l’inconnu de nos perceptions. De la silhouette gracile de la danseuse s’expulse le déploiement d'un transport quasi amoureux qui saisit les spectateurs. Leurs énergies intérieures bouleversées par les infimes variations, les subtils tremblements, les reflets, les ombres projetées dans des rectangles de lumière convoquant Mandrian. Avec la danseuse ils rentrent dans la démesure onirique de son corps démultiplié sur les murs par les vagues d’une musique de transes.

Une toile prend vie sur scène sans pinceau, ni couleur, ni décor, en toute obscurité. Le noir parcouru, parfois de rares raies de lumières livre des passages vers l’ailleurs. Gouffres, sommets, nuages, cieux  derrières ces portes invisibles affleurent nos images intérieures. Des échancrures abstraites et pures font place aux liens de nos cœurs. Le corps de Rihoto Sako passe imperceptiblement des apaisements éclatants et suaves, qui signifient la lumière, aux secousses barbares, trépanantes, trépidantes des jours sans respiration, dans un dialogue ininterrompu avec l’espace rythmique du plateau nu.
Rencontre des beaux arts, de la musique et de la danse, instant  d'une fulgurance d'absolu.
L’être, par le corps androgyne de Rihoko Sato, s'y envole, s'y blesse, y demeure sans jamais s’épuiser. Récit de la quête de l'homme éclaté dans la multitude des fragments de lui-même.
L’incroyable est là, « elle » seule sur scène rend le vide charnel et chacun d'entre nous perçoit qu'il est plusieurs et le sait durablement.
A la sortie du spectacle le sentiment d’avoir été happée dans le lieu d’une offrande hors du commun, remplit de gratitude pour ces arts mêlés, pour l'engagement du chorégraphe et de la fragile et vigoureuse danseuse.

Si votre route croise ces artistes ne manquez pas d’aller les voir.

 

 

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03 février 2011

Demain j'aurai vingt ans

 

DEMAIN J’AURAI VINGT ANS.
Alain Mabanckou
Gallimard (2010)

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

couv_mabanckou.gifDepuis quelques décennies, la littérature africaine fait voler en éclat le cliché de l'Afrique misérabiliste et triste regardée avec compassion. La preuve en est une nouvelle fois apportée dans DEMAIN J'AURAI VINGT ANS où Alain Mabanckou donne à voir et à entendre une Afrique pleine de gaieté, d'humour, d'espoir, ouverte sur le monde et avide de culture.                                                                             

Dans DEMAIN, J’AURAI VINGT ANS dont l’action se situe dans les années 1970, à Pointe-Noire, la capitale économique du Congo, Alain Mabanckou délègue la fonction narrative à Michel,  un  garçonnet d’une dizaine d’années qui se projette dans l’avenir comme l’indique le titre.  Michel,    observateur perspicace  malgré son jeune âge,   raconte sa vie quotidienne : sa famille, « maman Pauline », « maman Martine », « papa Roger », son ami Lounés, ses amours avec Caroline. Il dévoile en même temps sa vision de la vie sociale et politique du Congo mais aussi celle du monde entier  à laquelle il a accès à la faveur de son père adoptif, réceptionniste à « l’hôtel Victory Palace »,  fervent auditeur d’une  radio « branch(ée) sur La Voix de l’Amérique ».

Alain  Mabanckou  rappelle Montesquieu dans LES LETTRES PERSANNES quand Michel dénonce  naïvement la politique française au Congo : « Les Français (…) nous aiment encore aujourd’hui parce qu’ils continuent à bien s’occuper de notre pétrole qui est dans la mer de Pointe-Noire  sinon nous autres on va le gaspiller ou le vendre aux Américains qui en ont besoin pour faire marcher leurs grosses voitures »,  quand il révèle les dysfonctionnements politiques de son pays en rapportant les propos de son père : « Pourquoi le gouvernement s’entête à parler de cet assassinat si lui-même n’est pas complice de la mort de notre immortel ? » ou en résumant  les problèmes ou scandales internationaux entendus à la radio : « on a renversé le chah d’Iran ! », « Giscard d’Estaing a reçu les diamants du dictateur Bokassa ». DEMAIN, J’AURAI VINGT ANS pourrait  servir de matière première à l’étude socio-historique  et politique du Congo des années 1970. Il témoigne de la réalité quotidienne des classes moyennes africaines et fait connaître leurs modes de vie, leurs traditions, leurs coutumes vestimentaires ancestrales (« c’est Roger le Prince qui dansait torse nu, un pagne en raphia, les cauris autour des reins, des clochettes autour des chevilles, du kaolin blanc sur le visage et les cheveux »), leur façon  de penser, leurs croyances (« On a dit que c’est l’esprit du grand-père de nos grands-pères qui s’était réfugié dans le corps de Roger le Prince »,  leurs superstitions. Mais  DEMAIN, J’AURAI VINGT ANS  est avant tout une œuvre littéraire.

Alain Mabanckou puise des expressions concrètes dans les profondeurs de la langue populaire locale : « On l’a coincé comme on coince les rats palmistes dans notre brousse », « Ils vont alors s’engueuler comme deux personnes qui battent les mêmes tam-tam sans s’arrêter »,   rythme son écriture de comparaisons humoristiques. Edwige a « des boutons partout sur le visage comme si elle avait reçu des balles perdues pendant la guerre mondiale ». Il instille  des explications pleines de beauté et de sensibilité : « Ce n’est pas pour rien que l’eau de mer est salée comme ça, c’est à cause de la transpiration de ces ancêtres et de leur colère qui provoque des vagues ». Cet emploi exubérant des images comme les nombreuses références littéraires à Rimbaud, Hugo, Pagnol, Saint –Exupéry, San Antonio   trahissent  sa présence.

En effet, l’écrivain multiplie les clins d’œil au lecteur comme lorsque Michel  interprète le discours de l’oncle René, un marxiste qui n’hésite pas à spolier les biens de sa propre famille. Jouant avec les mots,  Alain Mabanckou évoque « les forcés de la faim »  qui « doivent faire table basse »  tout en   expliquant  que   Karl Marx et Engels  ont démontré  « comment l’histoire du monde n’est que l’histoire des gens qui  sont dans des classes ».

L’écriture d’Alain Mabanckou rappelle la technique célinienne de transposition de la langue orale. Le discours de l’enfant est une retranscription du langage parlé. Les phrases de Michel s’écartent des normes grammaticales. Il désarticule la syntaxe,  contractant  « cela » en « ça » : « maman Pauline ça l’énerve d’écouter ces choses qu’elle ne comprend pas »,  omettant  l’inversion du sujet dans les phrases interrogatives, redoublant  le sujet : « Sinon comment les Cambodgiens ils font pour l’écrire… ? », employant  des termes familiers : « Il engueule ses enfants ». Cependant si l’écrivain tord le cou, non pas à l’éloquence, mais à la syntaxe, ce n’est pas par incompétence,  mais par souci de réalisme. Alain Mabanckou s’efface pour laisser l’enfant s’exprimer et rythmer la langue avec une musique savoureuse pétrie d’humour.

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01 février 2011

Rétrospective sur Werner Schroeter

Rétrospective sur Werner Schroeter

(par Pierre-Alexandre Murena)Nuit de chien.jpg

Le 12 avril dernier s’éteignait à l’âge de 65 ans Werner Schroeter, une des étoiles du nouveau cinéma allemand, nous laissant une filmographie aussi riche que diversifiée, d’une profondeur toute dramatique sur laquelle est revenu le centre Georges Pompidou, dans une rétrospective à laquelle Schroeter lui-même avait pris part avant son décès.

Que retenir de cette œuvre flamboyante, de ce style éblouissant, mais également troublant, dérangeant, aux antipodes du cinéma de masse ?

Au-delà même de ce style riche et baroque, tourmenté et obsédant, souvenons-nous des voyages esthétiques offerts par le réalisateur, de ces scènes empourprées et obscures où se mêlent subtilement les deux fantasmes artistiques universellement partagés que sont amour et mort, mais également de ces images envoûtantes et esthétiquement cruelles, soutenues par une musique forte et subtilement choisie. Car le cœur des films de Schroeter n’est pas l’intrigue, pas même un quelconque message que l’artiste chercherait à insuffler au spectateur, mais bien le jeu de masques sous toutes ses formes : opéra, travestissement, théâtre… Dans ses films, les acteurs arpentent sans relâche, tantôt blessés dans leur corps et leurs illusions, tantôt sublimés par une lumière mystique.

C’est finalement un cinéma endeuillé qu’a quitté sereinement Werner Schroeter, ce réalisateur aux allures de Dürer moderne, comme pour donner son sens ultime à cette sentence de Shakespeare encadrant son dernier film, Nuit de chien : « De tous les prodiges dont j’aie jamais entendu parler, le plus étrange, pour moi, c’est que les hommes ont peur, voyant que la mort est une fin nécessaire qui doit venir quand elle doit venir.»

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22 janvier 2011

ROUGE SANG VIERGE : Un style esthétique et audacieux.

ROUGE SANG VIERGE
Karima Berger
Al Manar (1/10/2010)


(par Annie Forest-Abou Mansour)

photo livre KB.gifLe recueil de nouvelles de Karima Berger ROUGE SANG VIERGE  progresse par une série d’instantanés juxtaposés proposés dans des registres variés et nombreux. Les tonalités  poétique,  réaliste, pathétique, humoristique se succèdent en autant d’instants de vie fugaces et intenses dessinant avec finesse l’imaginaire et la réalité de l’Algérie.

Certaines nouvelles de l’ouvrage de Karima Berger comme  « Rouge Sang Vierge » sont  de  véritables poèmes en prose à l’écriture très soignée d’esthète qui fait fusionner les différents sens : « J’ai froid, j’ai chaud, je trébuche dans le rire trop rare de manman, je me noie dans les plis de l’écharpe qu’il déroule… ». Très souvent,  on passe rapidement  du quasi irréel au réel. Rouge, couleur personnifiée comme dans un conte de fées « Rouge vint alors, il me rendit visible, il me frappa de sa volupté. Il envahit ma vie »  emporte l’adolescente dans un univers onirique exaltant.  Mais très vite et en quelques mots,  la Beauté sombre  dans toute la noirceur du réel. Le sang qui coule n’est plus celui de la jeune vierge emplie de rêves voluptueux mais celui de la violence : « la vision Rouge du sang s’écoulant sur la blanche bure des moines ». On quitte de temps à autre  le poème pour  effleurer,  en quelques mots ou en quelques  lignes subtiles, un récit anecdotique constatant,  sans éreinter, des figures d’une Algérie fangeuse où les valeurs s’effondrent. Dans « L’argent et son corps »  Sabrina  « s’enfui(t) de son village (…) et vient se terrer parmi les rats de la capitale ». Inadaptée à la vie citadine, à cause d’une société rigide, de  la pauvreté et du chômage, Sabrina « se mêle à ces autres filles venues du fin fond du pays, meurtries, leurs consciences souillées, se consolant à coup de drogues, d’amnésies, de délire (…) et de violences parfois inouïes… »  et elle vend son corps.

Dans ce recueil de nouvelles, la narratrice donne à voir une  femme  souvent niée en tant que telle. La fille reçoit une éducation différente de celle de son frère. Sa virginité s’impose alors que « « les frasques » du garçon « sont »  considérées comme « des expériences viriles ». La femme  est soit la mère (« les baisers de Nadia »), soit  la vierge, soit la prostituée dans une société manichéiste où s’opposent le Bien et le Mal, le moral et l’immoral, le sacré et le profane. Loin de « la chaste »  Algérie, dans une Algérie corrompue, la mère disparaît au détriment de la femme objet. Sabrina est perçue par son fils, devenu un débauché, comme une simple denrée : « lorsqu’il  rabattait les hommes pour les filles de Moh, il vantait les charmes de Sabrina ». La femme n’est pas toujours reconnue comme un  être à part entière. Seule la femme rêvée, celle que l’on imagine sous « son  vêtement passe-muraille et son hidjab »,  belle, mystérieuse et sensuelle,  existe dans certains esprits masculins.  La femme n’a pas droit à la parole.  La  malade de « Formols »  ne peut que se taire et accuser le Destin.   Mais  malgré tous les principes phallocrates, la femme arrive à s’imposer : elle « viole en secret la loi du hidjab » à la faveur de son parfum,  « laissant flotter une ondée, de jasmin ou de muguet » après son passage. Dans « quarante jours », avatar de lysistrata,  elle  s’unit  aux autres femmes  pour  rejeter, afin de respecter la Vie,  les rites sanguinaires destinés à « honorer (des) dieux cannibales » édictés par Abraham . Karima Berger égratigne parfois  au passage, en l’occurrence  dans la nouvelle au  titre provocateur « Téophanies », d’un léger coup de griffes humoristique  le « sacré » avec des apparitions qui n’ont rien de divin. Mais elle ne dénonce pas.

Karima Berger  ne rédige pas une œuvre féministe ou militante. Elle est avant tout une orfèvre de l’écriture.  Elle se contente de montrer la société maghrébine dans  un style  esthétique et audacieux.   Les différentes histoires de Rouge Sang Vierge  malgré leur brièveté permettent de traverser différents milieux de la société algérienne tout en révélant les qualités littéraires de leur auteure.  Karima Berger ose dire la société arabe sans sombrer dans la critique,  laissant exister un horizon d’attente où le lecteur arabophone se reconnaît.

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09 janvier 2011

NOIRES BLESSURES : L'ambivalence profonde de l'être humain

Noires blessures
Louis-Philippe Dalembert
Editons Mercure de France. 2011

 

(par Annie Forest-Abou Mansour)

 

noir.jpgAucun de ses lecteurs ne l’ignore désormais  après avoir lu  plusieurs de ses  ouvrages comme Rue du Faubourg Saint-Denis, Les dieux voyagent la nuit,  L’Ile du bout des rêves,  Louis-Philippe Dalembert est un brillant homme de lettres. C’est aussi   un  grand humaniste qui appréhende l’être humain sans manichéisme  avec la sagacité d’un psychanalyste, d’un ethnologue et d’un sociologue. Si un  lecteur  méconnaissait cette facette de l’auteur, la lecture de son dernier ouvrage Noires blessures l’instruirait d’emblée.  Dans ce très bel ouvrage polyphonique, Louis-Philippe Dalembert  à la faveur des monologues intérieurs de laurent Kala, un Français employé par une ONG en Afrique  et son boy, un jeune Africain Mamad White, introduit le lecteur dans l’intimité et la mentalité  des deux protagonistes.  Il permet ainsi de comprendre le fonctionnement  mental et social des êtres humains. Il le lie à leur vécu quotidien et à leur historicité en donnant à voir leurs souffrances psychiques et physiques et leurs multiples conséquences.

Chaque être, quelque soit sa noirceur morale, ses actions d’une cruauté insoutenable, est malgré tout un être humain. C’est ce que l’on comprend en s’insinuant dans les pensées de Laurent Kala. Enfant petit et gros, sensible, timide, Laurent était la  risée de ses camarades de classe, « le souffre –douleur de la cour de récréation ». Il vouait une admiration sans limite  à son  père, « grand, élancé, tout en muscles (…) à l’opposé des pères de (s)es amis ». Or ce géant qu’il idéalisait,  à sa grande surprise,  fond en larmes en apprenant la mort de Martin Luther King. L’image de ce père prétendument invincible se froisse quelque peu dans l’esprit de l’enfant de sept ans : « Quand je vis les pleurs rouler sur les joues de mon père (…), quand je le vis quitter le salon pour se diriger en traînant les pieds vers la cuisine, pour moi le monde s’effondra ». Puis, ce père ouvert, militant en faveur des droits de l’homme, est tué par un CRS, « un grand  Noir  baraqué qui s’était acharné sur lui » lors d’une manifestation. Ce sont alors de « noires blessures » infligées au fer rouge dans le cœur et l’inconscient brisé à tout jamais du jeune garçon. Il se vengera beaucoup plus tard de ces meurtrissures inguérissables, «  le nègre paierait.  Il paierait pour le vol, il paierait pour son impertinence. Il paierait pour ses semblables aussi ».  Il  torture alors  son boy qui a osé dérober quelques « bas reliefs » dans son réfrigérateur.


Mamad, le jeune boy, orphelin de père « sept mois après (s)a naissance »  a souffert de la pauvreté et du racisme dès sa plus tendre enfance. A l’école, il est méprisé par l’économe de son établissement scolaire parce que sa mère ne peut payer son « écolage ». Mamad incarne la souffrance des jeunes Africains poussés à quitter leurs familles tendrement aimées,  leur pays, leurs racines, « au péril de (leur) vie »,   à cause d’une situation économique déplorable. Mamad rêve de trouver du travail en Occident pour offrir une vie plus décente à sa famille comme l’ont fait ceux qui ont réussi à partir : « l(eur)  famille  exhibait avec fierté les signes extérieurs de (leur)  réussite : maison en dur, télévision, téléphone portable (…) ». Mais il sera forcé au retour comme nombre de ses compatriotes  « ramenés, trois mois ou trois ans plus tard, menottes aux poignets comme des malfaiteurs (..) en plus de la honte, une larme au coin de l’œil, sans pouvoir raconter ni comment ni pourquoi ils avaient été pourchassés ainsi que du vulgaire bétail, capturés puis expulsés. » A son retour,   Mamad deviendra le boy de Laurent Kala, une chance pour lui ! : « Avec mon salaire, les habits usés, les restes de nourriture, les produits avariés que Monsieur Laurent me laisse emporter (…) j’arrive à m’occuper des miens (…) »

Louis-Philippe Dalembert aborde  son texte avec sa double  culture haïtienne et occidentale. Il donne à voir avec objectivité et réalisme les deux continents. il  montre l’Afrique sans concession dans toute sa réalité : ses habitants qui « se mangent entre eux pour des bagatelles », parce que le voisin possède plus que l’autre. Il  dit la misère, le chômage, la faim. Il donne à voir le racisme de certains Blancs, les relations dominants dominés qui existent encore en ce début de XXIe siècle, le relent colonialiste qui subsiste toujours dans certains esprits : avec le Blanc méprisant et arrogant,   le Noir respectueux, exploité, soumis, inhibé  malgré sa conscience aiguë   du problème  et son orgueil, parce que contraint de travailler pour faire vivre sa famille, « pour ne pas retomber dans la poussière ». Dans  Noires blessures, Louis-Philippe Dalembert insiste sur l’ambivalence  profonde de l’être humain.

Louis-Philippe Dalembert   ne rédige pas une œuvre revendicatrice et militante. Noires blessures est une avant tout une œuvre littéraire, structurée comme un livret d’opéra avec son prologue, ses intermezzi, son épilogue,  son  rythme souvent musical avec des refrains comme Shosholoza (« Shosholoza. Ses pieds s’envolaient, légers, avant de rebondir sur le sol. Shosholoza.  Son cœur battait à l’unisson avec celui de la forêt. Shosholoza. »,  son écriture ciselée où se mêlent l’émotion,  l’humour et l’ironie. L’Afrique est présente dans le  lexique,  les expressions imagées de Mamad, comme « revenons à nos cabris » ou « Elle habitait à un braiment d’âne de chez nous ».  La symbolique des noms des personnages révèle l’œuvre littéraire et l’humour du narrateur : le patronyme du Noir est White, celui du Blanc possède une consonance africaine. Laurent Kala, l’homme raciste,   adopte un enfant africain, qui « à le voir crapahuter aux quatre coins de la maison et de la véranda », lui rappelle « un petit chimpanzé » ! Et il nomme cet enfant Luc, prénom d’origine   grecque signifiant « blanc ». (1)

Rien n’est gratuit dans Noires blessures. Tout possède un sens. Il y aurait encore tellement à dire sur ce bel ouvrage. Mais laissons les lecteurs le découvrir.

(1)         Luc vient aussi du latin « lux », la lumière.

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08 janvier 2011

La tragique réalité de la guerre du Vietnam par Neil Sheehan

L’Innocence perdue 
Neil  Sheehan
Editions du Seuil, Collection Points Actuels (1990)

 

(Par Joëlle Ramage)

 

                                                                                                                                                               

innocence.jpgExtraordinaire prouesse littéraire d’un jeune journaliste, à la fois romancier et historien, immergé dans le Vietnam de la guerre, qui nous en fait découvrir les détails les plus minutieux, à travers la vie d’un gradé américain, le lieutenant-colonel John Paul VANN. De ce récit grave et éblouissant qui a requis pas moins de seize années d’enquête, John Le Carré ne dit qu’un mot : « superbe !», en ajoutant : « si vous ne lisez qu’une seule histoire de la guerre du Vietnam, ce doit être celle-là, admirable et exaltante ».

 

L’auteur, Neil SHEEHAN, dit que les recherches qu’il a menées l’ont contraint « à affronter intellectuellement la tragique réalité de la guerre du Vienam » et à constater surtout que l’Amérique ne l’aurait jamais gagnée. En effet, à la faveur des images médiatiques abondamment déversées sur une Amérique médusée par une violence contre la seule paysannerie pauvre des rizières, cette guerre ne pouvait avoir qu’un impact négatif et qu’une issue très incertaine. Neil SHEEHAN dit d’ailleurs que ce fut là la première guerre « négative » de toute l’histoire des Etats-Unis, tant l’arrogance des chefs américains avait supplanté le réalisme. Durant la Seconde Guerre Mondiale il était en effet clair que l’Amérique était en symbiose avec les réalités du terrain et l’objectif. Mais l’après-conflit avait apporté la certitude à la puissante Amérique et à ses chefs militaires, au Pentagone comme à ses services secrets, qu’elle était devenue planétairement indispensable. L’auteur le traduit à sa façon : « nous sommes devenus si riches et si puissants que notre commandement a perdu sa faculté de penser d’une façon créatrice ». Depuis, cette arrogance n’avait fait qu’amplifier et, au Vietnam, il était devenu impensable que les chefs militaires et civils perdent cette guerre.

 

« De ces combats sans héros » comme le dit l’auteur, John Paul VANN avait été l’une des personnalités les plus étonnantes. Fin analyste et stratège, aux terrifiantes zones d’ombre, il avait compris – ce que les Mc Namara, Hatkins, Johnson et autre Kennedy n’ont jamais correctement saisi - que les Vietnamiens se battraient jusqu’au bout, eux qui ont toujours réussi à repousser les envahisseurs, d’où qu’ils viennent, chinois, mongols, mandchous, français et maintenant américains.

 

Cet ouvrage est absolument capital dans la compréhension des mécanismes qui ont conduit à la guerre du Vietnam, mais il donne aussi à comprendre les relations étroites de cette guerre avec la guerre d’Indochine et celle de Corée. François Sergent de ‘Libération’ dit très simplement que « l’auteur raconte VANN, mais aussi le Vietnam, Washington, les politiciens, la presse et l’armée, toute l’Amérique de l’après-guerre ».

 

 

                                              

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05 janvier 2011

La philosophie comme manière de vivre.

 

La philosophie comme manière de vivre. Entretiens avec Jeannie Carlier et Arnold I.Davidson

Pierre Hadot 

Albin Michel, 2001

 

(Par Mireille Bourjas)

 

livre Mireille.jpgAncien prêtre, ancien chercheur, ancien professeur au Collège de France, Pierre Hadot a marqué par ses recherches, ses écrits et sa pensée, la fin du XX° et le début de notre XXI° siècle. Très connu à l’étranger, surtout aux U.S.A, il le fut moins en France paradoxalement. Personnage remarquable de gentillesse, de bonté, d’honnêteté, de compassion, d’une intelligence supérieure, il réussit avec un langage simple à nous faire sortir de ses livres “changés“.

Que ses ouvrages traitent de Marc Aurèle ou de Plotin, du stoïcisme ou de la mystique ; avec une érudition toujours limpide, ils montrent que pour les Anciens, la philosophie n’est pas construction de système, mais choix de vie, expérience vécue visant à produire un « effet de formation », bref un exercice sur le chemin de la sagesse.

En suivant Pierre Hadot, nous comprenons en quoi les philosophies des Anciens, et la pensée de Marc Aurèle, en particulier, peuvent nous aider à mieux vivre. Et si « philosopher c’est apprendre à mourir », il faut aussi apprendre à vivre dans le moment présent, vivre comme si on voyait le monde pour la dernière fois, mais aussi pour la première fois.

Les exercices spirituels de Pierre Hadot commencent par la contemplation de la voute étoilée et notre sensation émerveillée de faire partie du tout. Ils se poursuivent à chaque étape de notre vie et se rapprochent des exercices de bricolage ou d’artisanat de la vie dont parle souvent Boris Cyrulnik. A notre époque où les grandes idéologies ont cessé de conduire le monde, les livres de Pierre Hadot sont salvateurs et à la portée de tous.

 

 

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30 décembre 2010

Lettres de prison

 

Lettres de prison 
Rosa Luxembourg
Corlet Imprimeur, 1989

 

(Par Joëlle Ramage)

 

rosa.jpgQue n’a-t-on envie lorsque le temps est maussade et l’esprit chagrin de se replonger dans ces très émouvantes Lettres de prison  de Rosa Luxembourg. Née en 1870, la grande militante co-fondatrice du mouvement ouvrier Spartakus cachait, sous un esprit révolutionnaire, une véritable âme d’écologiste et un irrésistible attrait pour la vie. Son amour exacerbé de la nature, qui explose dans chacune des lettres dédiée à son amie Sophie Libknecht – dont le mari sera assassiné en même temps que Rosa Luxembourg -, transcende un quotidien désespéré et éprouvant, dont l’issue sera la mort.

 

Car Rosa perdra la vie en 1919, assassinée par ses tortionnaires – des officiers des corps francs dont sont issus les premier nazis -  après avoir, jusqu’au dernier  jour, espéré être libérée. Jusqu’au bout aussi elle aura chanté la vie, à travers les barreaux de sa prison, tentant de deviner au loin, les espèces florales par leur forme et leur couleur. Dans une de ses toutes dernières lettres à Sophie qu’elle baptise du doux nom de Sonitschka, elle parle du réconfort que lui procure une visite au Jardin Botanique et elle décrit, comme si elle en parcourait encore les allées, la floraison des plantes, s’arrêtant ici sur les fleurs du pin dont « les chatons rouges sont des fleurs femelles dont naîtront les grandes pommes de pin, si lourdes qu’elles retournent leur pointe vers le sol », là sur l’acacia dont elle dit que dans certaines contrées on l’appelle ‘robinier’, ou encore sur la floraison du mimosa qui a « des fleurs jaune soufre et qui embaume l’air ». De la même manière s’arrête-t-elle sur la vie animale et parle-t-elle sans cesse des liens profonds qui l’unissent à la nature vivante. Au-dessus de la fenêtre de sa prison, un couple d’alouettes huppées  vient d’avoir un petit. Du sens aigu de l’observation qui la caractérise naturellement, sublimé par l’enfermement, germent des descriptions dignes d’une observation scientifique : « …déjà le petit oiseau sait bien courir. Peut-être avez-vous remarqué comme les alouettes huppées sont drôles quand elles courent, à petits pas rapides, sautillant sur leurs deux pattes, comme le moineau. Le petit commence même à voler, mais il ne trouve pas encore assez de nourriture, d’insectes et de petites chenilles, surtout par un temps aussi froid… ».

 

Est-ce la conscience de n’être plus libre qui la fait se repaître de la vue d’un nuage rose, de la chute du soleil à l’horizon « descendu d’un degré »  la consolant de toutes les méchancetés ? Est-ce la conscience de l’inhumanité qui lui fait éprouver le besoin du sacré en chantant à voix basse l’Ave Maria de Gounod ? Pourtant il lui semble qu’elle aime encore et toujours les Hommes et qu’elle soit toujours en accord avec le rythme de vie qui l’entoure. L’amour et l’indulgence envers ceux qu’elle désigne sous le terme d’ ‘humanité’ imbibent chacun de ses mots, chacune de ses phrases, et c’est à l’envie qu’elle répète à Sonetscka cette simple vérité : « N’oubliez jamais de regarder autour de vous, vous y trouverez toujours une raison d’être indulgente ».

 

Si on avait encore quelques doutes sur la grandeur de cette âme, aux prises de position anti-militaristes, il n’est que de méditer l’une de ses pensées, puissante et irrésitiblement humaine, à travers les mots obsédants d’une de ses lettres datant de 1917, qui font magnifiquement jaillir la scène : « …et la vie chante aussi dans le sable qui crisse sous les pas lents et lourds de la sentinelle, quand on sait l’entendre… ».

 

Elle qui disait que la liberté, c’est « la liberté de celui qui pense autrement » fut mise en vers, en 1919, par Berthold Brecht :

"Rosa-la Rouge aussi a disparu
Le lieu où repose son corps est inconnu.
Elle avait dit aux pauvres la vérité
Et pour cela les riches l’ont exécutée."

 

 

 

 

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22 avril 2010

Une représentation originale et déjantée de Jacques Rosset.

 

LE BOURGEOIS GENTILHOMME  
Molière (1670)
mis en scène par Klaudia Lanka et joué par Le Lugdunum théâtre, compagnie de Jacques Rosset.

(Par Annie Forest-Abou mansour)

 

bourge.jpgLa mise en scène de Klaudia Lanka  jouée par la compagnie de Jacques Rosset est très originale, carrément hors norme. Il s’agit d’une  actualisation audacieuse du BOURGEOIS GENTILHOMME qui  situe  dans le contexte du XXe siècle une pièce du  XVIIe. Elle nous donne à voir, non plus un monsieur Jourdain du XVIIe siècle, riche bourgeois  voulant  se faire passer pour un noble,  s’efforçant  d’acquérir les manières et la culture des nobles, mais un parvenu de la fin du XXe siècle. Elle renouvelle la lecture de la pièce de Molière sans la trahir. En effet, le texte  est respecté. En outre, Molière était le peintre de la nature humaine et  c’est  un parvenu ridicule, image  de tous les parvenus, qui apparaît devant le spectateur.

Les costumes sont contemporains ou saugrenus et extravagants. Finis le haut de chausse et le pourpoint, monsieur Jourdain est  vêtu d’un  collant bleu (un adidas kickboxing),  de chaussons  jaunes à tête de canard,  d’un short bleu brillant et plus tard, il apparaît  en  costume à rayures multicolores. Ces vêtements  déclenchent  le rire du spectateur et créent d’emblée une ambiance qui surprend le public, le séduit et l’amuse.

L’espace scénique renonce à toute contextualisation  spatiale ou temporelle. Les murs sont nus. Seuls quatre chaises  et un banc servant de coffre constituent le décor.

La comédie-ballet devient un spectacle musical délirant dans une ambiance disco, dans une ambiance de fête du samedi soir en discothèque. Les perruques, les couleurs flashy, la musique disco qui mêle funk, soul et pop, comporte de nombreuses chansons des années 70/80 auxquelles s’ajoutent  les danses qui  créent une ambiance dynamique, rythmée et  festive tout en conservant le ton de Molière.

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30 décembre 2009

Orages ordinaires

ORDINARY  THUNDERSTORMS

 William BOYD 

Bloomsbury, 2009

 

(par Mireille Bourjas)

 

                                                                                                                                                      

ordinary.jpgSelon l’Evening Standard, c’est le livre de l’année.

William BOYD, écrivain écossais, est très connu en France et ses ouvrages ont tous été traduits en français. Révélé, en 1981, par son A good man in Africa, l’auteur n’a cessé de produire des best sellers.

Ecrivain hyperréaliste qui essaie de rendre ses textes aussi authentiques que possible, W.Boyd a l’art consommé de nous faire aimer ses personnages.

Dans Orages ordinaires, il  explore avec maestria la question de l’identité et le fait que l’être humain ne puisse pas être la même personne toute sa vie. Adam Kindred, jeune climatologue spécialiste des nuages, va expérimenter plusieurs changements de vie. A la suite d’une série de hasards malheureux, il est soupçonné du meurtre d’un allergologue qui est un des personnages-clé de l’industrie pharmaceutique anglaise. Pour échapper aux recherches, il n’a qu’une issue, se cacher et disparaître et devenir quelqu’un d’autre. Mais en 2010, dans une capitale européenne, la tâche n’est pas aisée.

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02 septembre 2009

Une ville en pleine ébullition

And let the great world spin
Colum Mc Cann

Random House, 2009 

 (par Mireille Bourjas)

 

www.randomhouse.com.gifA partir de  l’expérience d’un funambule qui effraie New-York, en marchant et sautillant sur son fil, entre les Twin Towers, Mc Cann déroule le vertigineux panorama d’une ville en pleine ébullition entre la fin de la guerre du Vietnam et le début de celle d’Irak, mères pleurant leurs enfants disparus, prostituées épuisées, junkies, grandes dames de Park Avenue, artistes pommés, petites gens dévouées… mais surtout curé des rues en proie au doute. Ce personnage, à lui tout seul, dans sa misère, sa nudité, sa charité, sa fragilité apparait petit à petit comme le grand personnage de cette fresque du XX° siècle. Il est comme le pivot central autour duquel les voix des autres personnages trouvent un écho. Une sorte de grâce baigne tout le roman et Mc Cann sait très bien montrer les humains dans leur combat quotidien, pour vivre et survivre face à une réalité bien sombre. On sent à chaque ligne son empathie pour les plus humbles, les plus pauvres, les plus démunis.

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23 avril 2009

Ilû, l'homme venu de nulle part : L’homme naturel

 

Ilû, l’homme venu de nulle part

Pierre Barthe

VLB éditeur, 2008

 

(par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

Pierre Bailu.gifrthe, dans son premier et très beau roman à l’écriture limpide et imagée (« Hiver » se dit « long ue neige », la marmotte est « le siffleux » pour les hommes préhistoriques), nous fait vivre, pendant pl us de six cents pages, la vie, telle qu’il l’imagine, de nos lointains ancêtres d’il y a 35000 ans. Nous suivons avec angoisse ou ravissement Ilû - devenu amnésique à la suite d’une terrible agression - et ses amis du clan-des-Hommes-Vrais dans des lieux hostiles et glacés aujourd’hui enfouis sous les mers de  Tchoukotka et de Béring.


Cette fiction dépaysante se fonde sur le réel : les lieux où se déroule l’action, les animaux rencontrés (le renne, le pi ca...), les armes utilisées pour la chasse (lance-pierres, sagaies...) ont existé. Dans cet univers rude et  le plus souvent hostile régi par des puissances  surnaturelles, le clan qui sauve puis adopte Ilû, « n’(a) pas de chef absolu, pas plus qu’un conseil de sages ou de décideurs spécialement nommés ou élus par ses membres.  Chacun (est) libre de ses décisions, de sa façon de vivre, de sa collaboration ou non au succès du clan. Mais il (est) dans la tradition la plus ancienne et la plus solidement ancrée dans les mœurs à la fois de contribuer à la prospérité du groupe et d’en tirer profit. (...) Aucun loi ou règle formelle ne venait entraver la vie, dure certes, mais simple et libre, de ces gens pleinement heureux ; seulement quelques conventions entre eux et de solides traditions ». L’absence de hiérarchisation de l’organisation sociale de leur vie communautaire, le mode de vie innocent et authentique, loin du confort et du superflu, sont autant de leçons de tolérance et de savoir vivre. Ces êtres simples, qui vivent de la chasse et de la cueillette de plantes, sont solidaires, à l’écoute des autres. Ils rappellent  le mythique « bon sauvage » rousseauiste vivant dans un milieu naturel pas encore détérioré par la civilisation et sa technologie galopante. Mais l’utopie n’est pas totale puisqu’Ilû a subi une agression de la part  d’êtres cruels, paresseux et dominateurs auxquels il se heurtera de nouveau au cours de son dernier périple.

C’est avec un immense plaisir que nous accompagnons tous les personnages attachants d’Ilû, l’homme venu de nulle part dans leurs aventures et leur quotidien où règnent l’amour et le sens des valeurs. Ce livre nous prouve – si besoin est - que ce ne sont pas le clinquant et l’avoir qui constituent l’être.

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05 février 2009

L'Afrique autrement

L'Afrique autrement

La défaite des mères

Yves Pinguilly, Adrienne Yabouza

Oslo éditions, collection Temps qui passe, 2008

 

(par Annie Forest-Abou Mansour)

  

Sous despinguilly.gif abords candides et simples, La défaites des mères est un éreintage subtil et savoureux de la po litique coloniale européenne des années quatre vingt en Centre Afrique (« il avait fait un voyage en Egypte comme consultant pour une ONG qui, après avoir vendu du sel à la mer, envisageait de vendre du sable au désert ») et de la misère populaire qui en découle. Avec humour (« Dieu a dit : « tu travailleras six jours sur sept, mais si tu es pauvre tu auras en plus la chance de travailler le dimanche au noir... »), une syntaxe et des figures de style souvent puériles et hybrides (« C’était fait, la Terre ronde, qui continuait à tourner sur elle-même et autour du soleil, comptait un empire de plus, turluttu chapeau pointu ! », après l’auto proclamation de Bokassa), les deux auteurs révèlent une  connaissance approfondie des mentalités et de la politique de la région : « papa Bok Ier en profita pour glisser dans les poches du roi de France, à l’insu de son plein gré, quelques petits diamants de rien du tout. Juste ce qu’il faut pour qu’en reprenant l’avion de sa royale république, il ne soit pas en excédent de poids. »

 

Yves Pinguilly et Adrienne Yabouza montrent un empereur mégalomaniaque et infantile, soutenu par une France soucieuse avant tout de perpétuer sa présence dans une région du monde qui favorise les intérêts personnels, ceux de « Végéheu, le roi de France » et ceux des différents gouvernements : « Les diplomates se frottèrent les mains, peut-être parce qu’ils étaient trop bien élevés pour les mettre dans leurs poches. Leurs poches ! Ils devaient sans tarder continuer à les remplir pour leurs gouvernements. »  Perspicaces, ils glissent des allusions pertinentes sur Kadhafi, tenté de réaliser l’union de l’Afrique comme  son rêve de panarabisme a échoué: « Un divin enfant du désert était né et avait grandi là-bas, derrière quelques frontières. Galons de colonel sur les épaules, il était devenu le Grand Guide. Inch’Allah ! Celui-là se faisait garder le corps par un bouquet de jeunes et jolies femmes bien armées. » De même, les auteurs saupoudrent constamment l’histoire de leurs personnages  d’anecdotes historiques et politiques insidieuses.

 

C’est Niwali, la narratrice,  née à Kinshasa, « la belle Kin »,  petite fille douée,  puis femme simple, confrontée à de  tragiques conflits interethniques, qui donne à voir au lecteur  une Afrique avide de modernité, mais archaïque parce que spoliée, le malheur des autochtones soumis à « la tuerie, (au) viol et (à) toutes les bonnes rigolades qui accompagnent ça » et, en revanche l’aide d’urgence apportée aux diplomates et à leurs familles au moindre danger (« L’ambassadeur demanda à l’agence de voyage du Quai d’Orsay de prévoir un avion pour Libreville ou Paris, un grand avion pour que les bons blancs puissent prendre avec eux, s’ils le souhaitaient, pour rentrer chez eux, leurs veaux, leurs vaches, leurs cochons et leurs couvées. ») Le lecteur occidental constate avec malaise que la situation actuelle n’a guère évolué dans cette région et qu’il en est indirectement complice.

Nonobstant des passages pathétiques, l’humour domine cet ouvrage au titre jeu de mots, grâce à une écriture rythmée, des  comparaisons locales  concrètes  (« deux larges épaules dures comme du bois de goyavier » ou « les « filles qui étaient pas encore plus mûres que des mangues du mois de janvier »), qui plongent  le lecteur au cœur d’une Afrique pétrie d’espoir malgré ses nombreuses difficultés.

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02 février 2009

"Séraphine Louis, sans rivâle."

Séraphine, de la peinture à la folie.
Alain  Vircondelet

Albin Michel, 20089782226189820.jpg

 (par Annie Forest-Abou Mansour)

 

« Séraphine Louis, sans rivâle »

 

Dans la première moitié du XXe siècle, au moment où tous les principes de l’art sont bouleversés, un don extraordinaire pour la peinture sort Séraphine Louis « un coeur simple », « une humble femme de ménage » pieuse, de l’anonymat. Découverte par Wilhem Uhde, un esthète allemand  collectionneur de tableaux, Séraphine arrive au moment de la naissance de l’art moderne, naturellement, sans préparation, en autodidacte. Construire la biographie de Séraphine « est un défi. Au temps, à la mémoire, à la maladie, car tout s’est acharné pour que son existence soit passée sous silence, malgré ses sursauts, malgré son énergie, ses coups de sang et ses coups de folie. Il faut tenter de raconter cette vie cependant minuscule et si dense, parce qu’elle témoigne de ce que les plus démunis peuvent retenir, d’immense et de divin, de grandiose et de sublime : des secrets et des trésors qu’on croyait à jamais perdus. » Alain Vircondelet affronte ce défi avec bonheur et talent. Il évoque  la  vie de l’artiste à partir de témoignages et de documents, mais il l’imagine aussi à la  lumière de ses lectures : « On se souvient des descriptions de Maupassant, des paysans qui travaillent dur, les pieds dans le lisier (...). Ce dut être ainsi pour Séraphine, une vie plate et morose, les enchaînements de saisons.... » et de sa vaste culture artistique : « Dans cette vie cachée de Séraphine, on est conduit là, à ces comparaisons aléatoires, imprécises (...) On croit la saisir par recoupement sur une toile de Courbet ou de Millet, mais elle se dérobe, rôdant déjà du côté de Turner ou de Jongkind, dans leurs tourments et leur opacité. On pourrait peut-être l’apercevoir dans ce tableau de Pissarro, représentant  une  petite paysanne d’une dizaine d’années, mi-assise, mi-couchée sur un talus d’herbes fraîches ». Il décrit et décrypte les tableaux de Séraphine, montrant les transformations  de sa peinture  en fonction  de ses progrès, mais aussi de son état d’esprit, de la folie qui l’envahit progressivement.

La vie de Séraphine  est faite de contrastes : à sa vie misérable,  difficile de paysanne et de femme de ménage se mêle l’univers grandiose de la religion et du mysticisme.  Son ange avec lequel elle communique la met en relation avec Marie  qui lui ordonne de peindre  et lui dit que « Dieu guidera sa main ». Progressivement, Séraphine s’enferme dans sa chambre qu’elle qualifie de « tabernacle », « de lieu sacré »,  loin de la lumière solaire, et elle  transforme sa brûlure intérieure en oeuvre d’art. Le rapport à Dieu s’établit par le geste, la couleur et le son. Séraphine, à genoux,  chante son amour pour Dieu en peignant. Elle atteint alors un état paroxystique et  effectue à ce moment là un véritable voyage mystique et des oeuvres grandioses. Elle peint des fleurs inquiétantes et mystérieuses aux couleurs inhabituelles, conjuguant des nuances diverses, des formes surprenantes, mêlant le végétal, le minéral et les pierres précieuses. Pour Séraphine, les vraies fleurs sont celles de son monde imaginaire, ce  sont  les fleurs objet d’art,  les fleurs des champs n’en sont qu’une pâle copie.  Ses fruits menaçants, ses fleurs tourmentées, ses bouquets inouïs et ses arbres sont tendus vers la spiritualisation.  La peinture  protège Séraphine du monde extérieur : elle peint non seulement des tableaux, mais aussi ses meubles. Elle vit par et  pour la peinture, mais aussi dans la peinture. Mais la peinture ne lui apporte pas une plénitude apaisante. Elle transcrit la douleur intense qui habite son âme,  sa déréliction totale, sa maternité déçue, son plaisir physique frustré : « La peinture n’est pas un art de la paix ou une vision de bonheur. Elle est la transcription d’une douleur et d’un secret d’âme : en ce sens elle (Séraphine) est bien la petite soeur d’infortune de Van Gogh auquel avec justesse Uhde la rattache souvent ».

 Alain Vircondelet dans un  style  poétique, enchanteur  et esthétique  nous donne à lire la vie et l’oeuvre d’une artiste « Séraphine Louis, sans rivâle » (comme elle signait ses tableaux) « à la technique extrêmement savante ». Et comme lui, nous nous demandons « Jusqu’à quand devra-t-elle attendre de rejoindre sa vraie place qui est parmi les premières de l’art moderne, aux côtés de ceux qui ont fait le XXe siècle, Picasso, Matisse, Braque, les surréalistes, les grands maîtres naïfs, les fauves et les expressionnistes ? »

 

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04 janvier 2009

« Comme si en chaque mot, une chose avait son talisman... »Fleuve de cendres Véronique Bergen Denoël, 2008 (par Annie Forest-Abou Mansour) Fleuves de cendres : le titre de Véronique Bergen est déjà toute une histoire, une clef magique menant aux

Fleuve de cendres
Véronique Bergen

Denoël, 2008

 

(par Annie Forest-Abou Mansour)

 

bergen.jpgFleuves de cendres : le titre de Véronique Bergen est déjà toute une histoire, une clef magique menant aux arcanes de son ouvrage. Il lie les contraires et les inconciliables. L’oxymore dit déjà l’horreur de l’Histoire, de ce XXe siècle mortifère, plongé dans  « l’orgie de sang des années de guerre »  – et la Beauté intangible de l’écriture révélée dès l’incipit : « Des épées d’argent cinglaient le corps turquoise qui, habile à engloutir la lune au fond de ses abysses, ne livrait aucun récit stable, reine sans roi à l’immense traînée d’écume que fendaient des cormorans ». Il ouvre l’accès à un livre multiple : poétique, philosophique, historique.

Les amours saphiques d’Ambre, la narratrice, et de Chloé sont un tremplin permettant l’accès à l’histoire du peuple de Judée et à l’Histoire. Les linéaments du passé se dessinent toujours sous le présent. Violée par le faux Jacob, Sarah devient Chloé : « De mon ventre montaient les cris des douze tribus d’Israël piétinées. Sarah, en moi, n’existait plus ». A partir de là, le lecteur plonge dans un univers de féminité exacerbée où le mâle devient le mal : le faux Jacob, le nazi. Et l’histoire s’envole, imbriquant le présent et le passé, le discours d’Ambre et les extraits du journal intime de Chloé, la jeune femme aux origines sémitiques.

 

Dans ce singulier ouvrage, Véronique Bergen jongle avec élégance et sublimité avec les figures de style comme les allitérations, (« Chloé se chloroforme, se cloîtrant en mille clôtures comme Clorinde »), les symboles, («le temps figé des entreprises d’anéantissement qui lançaient au ciel de muettes chevelures gris cendre à l’odeur âcre ») les références bibliques (« Me voici face à Jacob, pensai-je, et moi je suis l’ange ».), culturelles  (« les vingt trois membres du réseau Manouchian dont les noms ne cesseraient de transpercer l’affiche rouge... »), littéraires (« je n’étais pas à Balbec mais Albertine surgissait, papillon enserré dans un réseau de femmes-fleurs, sous la forme d’une nappe musicale ».) et historiques (« Quelle prière arrêterait la marche de l’ogre dont la moustache grignotait la lèvre supérieure, le cerveau, le cœur ? ») pour le plaisir du texte  et les clins d’œil complices au lecteur. Son hermétisme sollicite souvent un nécessaire déchiffrage aux non-initiés. La langue hébraïque, gouffre de verbes, emporte la langue française.  Cette parole pneumatique et codifiée traduit le goût de la narratrice pour une pensée des origines : origine d’un traumatisme (le viol non dit, mais métaphoriquement décrit de Chloé : « mon corps brûlait, harponné par des feux follets qui labouraient mon ventre »), origine d’une famille (dont l’unique survivant des camps de la mort  est Ossip), d’un peuple (le peuple « des douze tribus »). La métaphorisation qui mène parfois à l’obscurité concrétise l’abstraction : « le battement régulier de l’horloge enferme le temps dans un corset de métal ». La prolixité emporte le lecteur dans un tourbillon de noms : « la liste noire des écrivains mis à l’index (...) Jacob Wassermann, Arthur Schnitzler, Henri Barbusse, Heine, Lessing, Voltaire, Proust, Gide....... », la liste sur cinq pages des compositeurs déportés et/ou morts en camps d’extermination: « Heinz Alt (...), Elkan Bauer (...) Béla Bartok.... ». La narratrice  dénonce ainsi  le passé sanglant des « douze tribus d’Israël piétinées », le présent du monde actuel tout aussi cruel et injuste dans ses bouleversements sociaux, politiques, climatiques :

« Des clandestins étaient lâchés en plein désert marocains – l’Eden s’était fait la malle, mais l’enfer répondait présent. Des enfants-soldats aux prunelles de braise attendaient qu’une nouvelle déesse les libérât du joug de la guerre. De grands glaciers fondaient, et, sans aller jusqu’à suivre le processus alchimique de sublimation troquaient un état ancestral contre un autre ; les ours blancs désespéraient de pouvoir migrer vers des terres d’accueil ».

Elle hurle la souffrance  des camps de la mort  quand le « froid s’acoquin(e) avec la faim » et que « les cadavres compt(ent) les survivants ».  Et en même temps, elle redonne la parole à des  êtres à jamais anéantis, rappelle les berceuses chantées par les mères avant l’extermination : « Wejn nischt, wejn nischt, klejner jossem ! », « assemblant le yiddish, le français et l’allemand en une seule guirlande ».  Et elle démontre que ce qui sauvera le monde de l’horreur, ce sera le langage et son indicible esthétique : «  comme si, en chaque mot, une chose avait son talisman, comme si son essence se voyait protégée dans cet écrin de langage que n’altérait pas le pillage du monde ». Le langage a le pouvoir d’évincer l’oubli,  de donner la vie, comme l’a fait Ossip qui « avait opposé une poignée de mots invincibles aux monticules de cendres, aux colonnes de fumée » L’écriture  immortalise à jamais : « Si à l’origine, l’écriture avait devancé le monde, désormais, elle le ferait tenir alors qu’on le précipitait dans le chaos ». A la faveur de l’écrit, « on pouvait dire que les hommes avaient péri, mais que l’Homme se tenait debout ».

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21 décembre 2008

Roses des sables

 

 

Roses des sables     
Nouria Rabeh    
Les cahiers de l’Egaré (2007)                 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 


    image nouria.png Roses des sables
, recueil de poèmes écrit par Nouria Rabeh, fait référence à la rose des sables, élément minéral par excellence qui se construit à partir des sols tendres du désert, mêlée à l'évaporation des  eaux.

    La Rose des Sables, c'est aussi  une rencontre entre l'éternité et l'impermanence.  Elle est à la fois reliée à un passé sans commencement et à l'avenir ouvert sur l'espoir et sur un chant de paix et de douceur, comme la mer qui nous berce tout au long de cette trajectoire poétique. elle nous « ouvre une porte complice » qui nous transporte vers un « voyage infini » C'est aussi un encouragement aux femmes, celles qui derrière leurs voiles cachent leurs souffrances « depuis des millénaires ». Nouria Rabeh les invite à surmonter leurs épreuves et à s'octroyer le droit à la vie, sans peur et sans oublier celles qui se sont battues pour leurs droits. Roses des Sables est un hymne à la vie même si certaines comme Sohane ont été sacrifiées, offensées à jamais par la cruauté et la violence de quelques « vautours" » capables du pire : « Terre brûlée comme une plaie béante ». Le recueil se termine sur la légende de la synagogue de Djerba, une leçon de tolérance et de bienveillance: « Le coeur des hommes/ Peu importe leurs origines/ Leurs races ou leurs cultures/ C'est dans le coeur des hommes/ Qu'il faut bâtir une citadelle de paix ».

    Roses des sables, empreint d’émotion et de sensibilité, permet au lecteur de découvrir une poétesse de talent.

 

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09 décembre 2008

Méditerranée : Bousculer les clichés

Méditerranée
Adresse au président de la République
Nicolas Sarkosy

Béatrice Patrie
Emmanuel Espanol

Actes Sud, 2008

 (par Elias Abou-Mansour)

 

 

9782742773664.jpg      La Méditerranée reflète un passé riche et annonce  un avenir meilleur.

Son espace est un creuset des civilisations. Le terme « Méditerranée » étant chargé d’histoire, n’est-ce pas pour cette raison que les co-auteurs, Béatrice Patrie et Emmanuel Espanol ont intitulé leur oeuvre : MEDITERRANEE ? Avant de commencer leur analyse, ils ont judicieusement cerné le contexte de ce thème. En 1995, le partenariat euro-méditerranéen a été lancé. C’est le « Processus de Barcelone ». Cependant,  ce dernier n’a pas réalisé les objectifs escomptés comme la paix, le dialogue des civilisations et le développement économique, social et humain dans le bassin méditerranéen. « La déclaration de Barcelone vise à établir un partenariat global euro-méditerranéen afin de faire de la Méditerranée un espace commun de paix, de stabilité et de prospérité, au moyen du dialogue politique et de  la sécurité, d’un partenariat économique et financier et d’un partenariat social, culturel et humain ». C’est dans ce contexte que le Président de la République, Nicolas Sarkozy, et les Premiers ministres, italien et espagnol, Romano Prodi et José Luis Zapatero, ont lancé l’appel de Rome le 20 décembre 2007 afin de créer l’Union méditerranéenne. En fait, c’est un partenariat qui s’est organisé en trois axes : politique, culturel et économique dont l’instauration, d’ici 2010, d’une zone de libre-échange euro-méditerranéenne. MEDITERRANEE est donc, une « adresse au Président de la République : Nicolas Sarkozy ».
Les co-auteurs, Béatrice Patrie et Emmanuel Espanol, prônent une harmonisation entre le Sud et le Nord de la Méditerranée, à l’instar de l’Europe occidentale et orientale. De même, ils aspirent à la création d’une région euro-méditerranéenne qui fait face à la mondialisation.  C’est pour cette raison qu’ils estiment que la Turquie doit intégrer l’Europe : « C’est à ce titre que les pays du pourtour méditerranéen, comme ceux des confins de l’Est européen, ont vocation à s’intégrer dans un ensemble régional euro-méditerranéen, apte à peser dans les équilibres mondiaux ». L’adhésion de la Turquie à l’Europe, confère à cette dernière un signe de maturité, la transforme en une Europe multiculturelle : « Elle exprimerait le refus d’une Europe citadelle mythifiée comme un club chrétien, l’acceptation de vivre dans un ensemble politique multiculturel et plurireligieux, un rejet catégorique de la thèse de l’affrontement entre une civilisation chrétienne et une civilisation musulmane ». Bref, c’est le rejet de la thèse du choc de civilisations. En outre, l’Europe deviendrait une grande puissance stratégique, énergétique qui rayonnerait jusqu’au Caucase et rivaliserait avec les Etats-Unis : « L’adhésion de la Turquie élargirait le champ stratégique européen au Caucase et à l’ensemble du Machreq, faisant de l’Union une puissance mondiale ». Ainsi, les auteurs critiquent le Président Sarkozy  pour avoir refusé l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne. Or,  se demandent les co auteurs, l’Union méditerranéenne n’est-elle pas un dérivatif de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne ? Les chances s’amenuisent pour l’instauration de l’Euro-méditerranée. Selon les auteurs, l’Europe accorde une prédilection pour Israël. Par conséquent, un sentiment de frustration et d’incompréhension est omniprésent chez les Arabes. De surcroît, le conflit israëlo-arabe et le passé colonial de l’Europe immobilisent les objectifs de Barcelone. En effet, cette guerre est une matrice d’insécurité qui prive la région d’investissements et de développement. En outre, le passé colonial entre l’Europe et le Maghreb pèse profondément dans la mémoire collective des masses arabes : « Ainsi, la colonisation de la rive sud laisse des blessures profondes qui se cicatrisent d’autant moins que les anciens colonisateurs, la France au premier rang d’entre eux, répugnent à revisiter leur histoire et à faire les gestes symboliques indispensables à la refondation d’une relation  fraternelle entre des peuples et des Etats pourtant si liés ». Tous ces facteurs sont des obstacles majeurs à la réalisation de l’Euro-méditerranée.

    Les Co-auteurs interpellent le Président de la République sur l’Union de la Méditerrénée. Ils lui reprochent son discours incantatoire, son lyrisme et l’imprécision de son projet : « Aucune de vos déclarations n’a véritablement permis d’en définir les contours exacts ». En outre, ils stigmatisent le balbutiement et le cheminement de ce projet. Ils dénoncent l’appropriation de l’Euro-méditerranée : « A l’époque, encore récente, où vous n’aviez pas mis la Méditerranée au goût du jour, des centaines d’universitaires, de chercheurs, d’économistes, de politologues, travaillaient dans un isolement absolu et le désintérêt de tous pour faire vivre l’Euro-méditerranée ».

    Béatrice Patrie et Emmanuel Espanol  émaillent  leur adresse au Président, d’allusions et de clins d’oeil. Ils formulent un langage enjoué, souvent teinté de sarcasme. Ainsi, le lecteur lit agréablement leur texte. Le métalangage est loin d’être aride. Le style ne sombre pas dans le journalisme simpliste. Le sérieux se joint à l’agréable.  MEDITERRANEE cerne tous les thèmes cruciaux, les crises pesant sur le Proche-Orient comme la Palestine, la guerre du Liban, la question Kurde, l’Irak, la Syrie, le nucléaire iranien, le génocide arménien, Chypre.

MEDITERRANEE aborde  tous les défis qui  se présentent à l’Europe : l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, l’Union de la méditerranée, avec clarté et pertinence. MEDITERRANEE  est une lumière dans les méandres obscurs de son histoire.

    En outre, les co-auteurs manifestent une connaissance fine et profonde du Proche-Orient. Ils sondent la mémoire collective des masses arabes, expriment leur soif, leur aspiration à une paix juste et globale au Proche-Orient,  bref, à l’application des résolutions de l’ONU. Ils traduisent leur attachement immuable au développement économique, social et humain.
Ils prouvent que les Arabes ne sont pas des terroristes : « (...) la grande majorité des opinions publiques arabes aspire au développement économique et social, plus qu’à un supposé djihad contre l’ennemi sioniste ». En effet, les Européens méconnaissent le Proche-Orient qui  est un monde complexe et enchevêtré.  Il est, pour les Occidentaux, anxiogène. La peur alimente les fantasmes comme « l’islamisme va-t-il submerger la rive sud de la Méditerranée ? » « cette menace alimente toutes les peurs européennes et sert souvent de justification aux politiques internationales de maintien d’une sécurité prétendument menacée... ».  Le public occidental ignore presque totalement le Machreq (les pays du Levant). Sait-il que le monde arabe  est multiple,  que l’Eglise orientale est fortement perméable à l’islam ? Est-il conscient que l’islam arabe (les Alaouites, les Druzes, les Chiites, les écoles sunnites...) est tolérant ? : « ... les Alévites, les Druzes et les Alaouites forment des entités culturelles éclairées et imperméables aux thèses islamistes les plus radicales. ». Cette mosaïque religieuse enrichit la coexistence, la liberté de culte et la tolérance. C’est un ferment de démocratie. Le Liban est un exemple de démocratie consensuelle multiconfessionnelle. Bien qu’elle soit immature, elle reste un message de paix et de vie commune. Lorsqu’au Liban le son du clocher synchronise avec l’appel du muezzin à la prière, il embaume les blessures du passé.

    Les co-auteurs dissipent et désacralisent la peur des Occidentaux. Ils se soucient de briser les malentendus entre la rive sud de la méditerranée et l’Europe. Ils bousculent les clichés et bouleversent les stéréotypes. Méditerranée est un livre d’histoire richement documenté. C’est une référence, une mine d’informations sur la Méditerranée. Cet ouvrage se lit avec énormément de plaisir.

 

 

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25 octobre 2008

Une histoire à la Prévert

 

Le Ventre de la baleine.

Stanislas Cotton

Théâtre, Lansman éditeur, 2008

 

 (par Annie Forest-Abou Mansour)


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Le Ventre de la Baleine de Stanilas Cotton est un soliloque de trente neuf pages, privé de ponctuation, hésitant entre le théâtre et la poésie. Ce texte débordant  de modernité et de fantaisie linguistique donne à entendre une histoire à la Prévert, celle d’Aphrodite, une femme banale, malgré son prénom : « Oui je suis une idiote Une imbécile Une souillon Bonne à rien », une déesse de l’amour paradoxalement mal aimée : « Pourquoi un si gentil Un ami Un amant Pourquoi mutent ses mains douces en mains dures ».

Cette histoire ordinaire n’exclut cependant pas la poésie de l’écriture, la hardiesse des jeux de langage, les clins d’œil complices.  Le narrateur transforme le langage, opère des substitutions surprenantes en inversant les expressions : « Moi l’envolée au volant de ma vie l’embardement hors de l’alignement des jours ».

 

Stanislas Cotton utilise un langage simple, emprunte des images à des réalités familières et à partir de là,  élabore des images neuves, surprenantes. Les métaphores réifient Aphrodite et disent toute la douloureuse misère de sa condition de femme battue : « Pour la femme en jachère envahie par les broussailles ». Les nombreuses répétitions, les leitmotive trahissent la mécanisation de la jeune femme en proie à des idées fixes : son malheur, la violence de son compagnon, les plaintes déposées contre lui (« Pin-pon Police secours secourt les gens Pin-pon »), insistent sur l’enchevêtrement de la thématique amoureuse et de la culpabilisation face à l’être tout à la fois aimé, détesté et craint : « Un malentendu voilà Chacun s’enferme persuadé d’avoir raison On devient sourd et obtus Genre embouteillé de la cervelle Cerveau légume Paralysé (...) Pourquoi est-ce que je n’ai pas compris cela plus tôt Quelle idiote ». En introduisant dans le monologue d’Aphrodite des suites de noms issus de règles grammaticales : « Un jour bien sûr il est là Bijou Mon chou Joujou Et le temps passe Hibou Caillou Pou », des histoires puériles : « J’atterris Heu chez J’atterris chez les Papous Bonjour Papou Es-tu un Papou papa ou un Papou pas papa Un Papou pas papa je peux l’emmener faire un tour dans les bois », Stanislas Cotton  révèle la mentalité un peu enfantine de son héroïne avide de rêve et d’ailleurs,  vulnérable, surprise par les cruautés de la vie.

 

De cette rencontre souvent inattendue entre les mots se dégage la singularité du texte. Les jeux sur le langage créent une mise à distance comique qui dérange la composition lyrique et pathétique de l’ensemble comme lorsque l’auteur joue avec les sons, glisse des allitérations dans ses phrases : « Du khôl pour les quinquets coquets de la cocotte ». Son écriture dense renvoie à d’autres textes lorsqu’il reprend et remodèle  ça et là des lambeaux de vers de Verlaine (« D’une langueur monotone Envahie Sanglots longs bercent mon coeur ») ou de La Fontaine (« Veaux vaches cochons couvées Adieu »), rappelant la technique du collage des surréalistes. Les métaphores esthétiques et poétiques qui abondent : « Avant je m’applique à lisser le satin de mes songes » ou « Le temps attrape le bout du fil et défait le tissu Ligne après Ligne Inexorablement » modifient le réel et la banalité de la vie courante se charge ainsi de sens, se métamorphose. La poésie opère instantanément et pour ainsi dire magiquement la transfiguration du texte.

 

Aphrodite revit devant le lecteur des souvenirs pénibles, ressent avec acuité des douleurs physiques et morales, crie sa révolte, sa déréliction. Cette parole en crise, cet éclatement de la forme et les registres variés d’un texte qui ne se prend pas au sérieux font jaillir des émotions contrastées mêlant le sourire et les larmes au plaisir de la lecture.  Le Ventre de la baleine est une pièce de théâtre qui mérite d’être lue, mais aussi, pour ceux qui en ont la possibilité, d’être vue pour que la langue remarquable de Stanislas Cotton prenne corps dans l’espace scénique et dans la chair d’une comédienne.

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02 octobre 2008

Le livre d’Hanna

 

1288207110.jpgLe livre d’Hanna
Geraldine Brooks
Traduit de l’américain par Anne Rabinovitch
Belfond, 2008

(par Annie Forest-Abou Mansour)

« le fait d’être un homme compte plus que d’être juif, musulman, catholique ou orthodoxe »

Le livre d’Hanna a pour principal héros un livre sacré, appartenant à la communauté juive, la Haggadah. La narratrice, une jeune australienne passionnée de livres anciens, entretient avec l’objet livre des rapports quasi charnels : « Chaque fois que j’ai travaillé sur des objets beaux et rares, ce premier contact a été une sensation étrange et puissante. Comme de frôler un fil sous tension et en même temps, de caresser la nuque d’un nouveau-né. » Elle est réveillée une nuit, à deux heures, par Amitaï, un spécialiste des livres sacrés juifs. Il lui apprend qu’elle a la chance incroyable et inattendue d’être chargée de « travailler sur l’un des volumes les plus rares et les plus mystérieux qui existent au monde », la très ancienne Haggadah de Sarajevo, «un manuscrit hébreu orné de magnifiques enluminures, fabriqué à une époque où la croyance juive était fermement opposée à toute iconographie ».

 

Ce minutieux travail emporte la narratrice et le lecteur dans le passé à la découverte des hommes qui ont créé, protégé et sauvé ce bel ouvrage sacré. Et en se fondant sur le réel, Géraldine Brooks brode l’histoire du livre et des personnages qui ont traversé les siècles, affrontant de multiples dangers, naturels et humains, échappant à l’inquisition espagnole, vénitienne, aux autodafés nazis : « En liant l’imagination à la recherche, je peux quelquefois me mettre dans la tête des gens qui ont fabriqué le livre. Je peux arriver à comprendre qui ils étaient, ou comment ils travaillaient. ». Elle reconstitue la genèse de la Haggadah : des êtres disparus depuis des siècles renaissent et revivent sous les yeux du lecteur grâce au pouvoir des mots : « Je voulais (...) faire revivre le peuple du livre, les différentes personnes qui l’avaient fabriqué, utilisé, protégé (...) J’essayai de ressusciter la « convivance », les soirées poétiques d’été dans de beaux jardins à la française où les Juifs parlant l’arabe se mêlaient librement à leurs voisins musulmans et chrétiens ».

La pensée de la narratrice oscille constamment entre le présent et le passé. Après chaque découverte – une tache de vin, un poil blanc, une aile d’insecte... cachés dans l’objet précieux –, elle remonte vers les origines de la Haggadah et la donne à voir dans toute sa somptuosité : «l’image scintillait. (...) A l’intérieur d’une page, le peintre avait créé un monde de vie et de mouvement (...) En regardant la miniature, on entendait le bruissement de la soie et le friselis du damas royal tandis que la foule tourbillonnait autour du jeune marié royal. » Le lecteur est submergé par le sensible. Il peut éprouver sensoriellement et poétiquement l’esthétique de la Haggadah.

Géraldine Brooks conjugue ses talents de poète, de romancière, d’érudite et de journaliste pour entraîner le lecteur non seulement dans un univers de fiction mais aussi dans notre société remplie de violence, de haine et, fort heureusement aussi, d’espoir. Elle montre que quelque soit l’époque des persécutions, les hommes de différents communautés sont capables de tolérance. En 1940, par exemple, une famille musulmane de Pristina sauve Lola, une jeune juive de Sarajevo, puis la Haggadah : « Nous abritons déjà une Juive, et maintenant un livre juif. Tous les deux sont activement recherchés par les Nazis. Une jeune vie et un manuscrit ancien. Très précieux l’un et l’autre », déclare Sérif, un Albanais musulman, à sa jeune épouse. Le positif finit toujours par l’emporter pour qui sait l’appréhender.

Tout en travaillant cet objet esthétique, fascinant et quasi magique, Hannah s’immerge dans son propre passé. Elle exhume ainsi ses origines, comprend les relations conflictuelles entretenues avec sa mère. Cette immersion dans le passé jette un éclat lumineux sur son présent : elle rencontre l’amour avec Ozren Karaman, un Bosniaque, directeur de la bibliothèque du musée de Sarajevo, qui, lui aussi, a risqué sa vie pour sauver la Haggadah.
Le livre d’Hanna mêle suspens, poésie et humour. Il ne nous raconte pas seulement l’histoire d’une pluralité d’époques et de personnes. Il lance aussi un message de tolérance et de solidarité en prouvant que « le fait d’être un homme compte plus que d’être juif, musulman, catholique ou orthodoxe » et que le respect des livres va de pair avec le respect des êtres humains.


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03 septembre 2008

Un livre à lire, à relire et à méditer inlassablement…

 

NOIR SILENCE
François-Xavier VERSHAVE
Editions des Arènes,  2000.

(Par Joëlle Ramage)

 

 

noir image.jpgCe livre extrêmement documenté a pris place dans les œuvres contemporaines qui dénoncent l’exploitation de l’Homme africain par l’Occident. Pas tout à fait récent, ce livre – qui donne des noms et des dates - n’en est pas moins d’une troublante actualité. Actualité d’un pays, la France, qui attise toujours les conflits ethniques et déverse des armes sur des régions à feu et à sang, pour rester maître du seul vrai pouvoir : l’argent. Actualité d’un pays, la France, qui soutient toujours des dictatures pour pouvoir continuer à profiter des matières premières et des richesses minérales de pays aux sols et sous-sol généreux, où l’espérance de vie se situe parfois en dessous de quarante ans. Actualité d’un pays, la France, qui occupe toujours des positions militaires dans plusieurs de ces régions, de manière à s’assurer une coopération intéressée avec les élites au pouvoir, l’objectif non avoué étant d’intégrer, de façon durable, certains états francophones dans le cadre de sa planification géostratégique. Actualité d’un pays, la France, qui ne souhaite pas voir disparaître les paradis fiscaux, tant ceux-ci sont importants pour cacher l’argent des réseaux mafieux, celui des commissions du pétrole, des rétro-commissions sur les ventes d’armes et les casinos…

 

Ce livre retrace aussi la complicité de la France dans les assassinats des Thomas Sankara (Burkina Faso), Sylvanus Olympio (Togo), Medhi Ben Barka (Maroc) et d’autres…qui ne servaient pas ses intérêts directs. Du Maghreb à l’Afrique noire, la France a œuvré et continue d’oeuver dans l’ombre de ses réseaux, longue chaîne de ramifications complexes et obscures, qui de Foccard (sous De Gaulle) à Sarkhozy, en passant par tous les gouvernements intermédiaires, qu’ils soient de Droite ou de Gauche d’ailleurs, étend ses bras tentaculaires comme une pieuvre.

 

Ce livre met également en cause un très grand nombre de politiciens Français, de Pasqua à Chirac, en passant par Miterrand ou Rocard, de barbouzes et autres services secrets français, de puissantes multinationales comme Bolloré ou Bouyges, qui ont contribué à destabiliser l’Afrique, à l’humilier et à l’apauvrir, et contre lesquels François-Xavier VERSHAVE n’avait pas hésité à s’attaquer.

 

Lorsque la lecture de ce puissant ouvrage est achevé, on comprend aisément que c’est l’Europe, dont la France, qui fabrique aujourd’hui les sans-papiers africains, les clandestins, l’Europe, dont la France qui les exploite et les expulse…

 

L’auteur, grand pourfendeur de la « Françafrique » est mort en 2005, à l’âge de 59 ans. L’ensemble de l’Afrique était idéologiquement à son chevet et le pleurait. La virulence de son combat et la force de son engagement intime étaient animés par la dénonciation des exactions commises par la France sur les pays d’Afrique, supplantée par l’idée utopique mais éternelle de l’égalité entre les Hommes et de la mise au ban du racisme.

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19 juin 2008

Rêve ou réalité ?

La signora Wilson
Patrice Salsa

Actes Sud, 2008

(par Annie Forest-Abou Mansour)

salsa.JPGLa signora Wilson tient tout à la fois du roman fantastique, du roman policier, du roman psychanalytique, mêlant, avec subtilité, suspense, humour, lyrisme et tragédie. Tout d’abord ancré dans le quotidien, le roman débute de façon banale. Le narrateur, dans un long monologue intérieur, évoque son installation dans un immense et magnifique appartement «dont la plupart des pièces sont peintes à fresque » et les quelques désagréments qui ternissent son arrivée dans la somptueuse cité romaine : des problèmes de voiture, des «déboires avec (son) entreprise de déménagement, (...) (son) déprimant quotidien professionnel» et surtout les appels téléphoniques répétés, reçus nuit et jour, destinés à une mystérieuse signora Wilson. Puis, après avoir été renversé par une voiture, un accident dont il ne semble se relever qu’avec une douleur à la mâchoire, le narrateur est victime de phénomènes de plus en plus étranges et parfois même effrayants : dans le bus, « un séminariste pâle avec le nez en trompette l’observe avec insistance », « il y a comme un trou entre le moment où (il) (se met) à marcher et celui où (il) arrive à destination »...Il est progressivement témoin d’ événements extraordinaires : il assiste à une représentation théâtrale étonnante, une boutique de vêtements surgit devant lui dans la nuit ... Le narrateur oscille alors entre l’habituel et l’insolite. A cause de cette « intrusion brutale du mystère dans le cadre de la vie réelle » (définition de Castex), le lecteur imagine avoir affaire à roman fantastique. Les nombreuses connotations mortifères qui hantent les descriptions semblent confirmer cette interprétation. Les mannequins « font songer à ces cadavres qu’on apprête et qu’on maquille pour les exposer dans leur bière, tandis que, sous les cosmétiques toxiques, la putréfaction a déjà débuté ». Mais ce fantastique ne s’enracine-t-il pas dans une certaine pathologie ? Ne s’agit-il pas plutôt d’un rêve, du retour à ce que la mémoire a censuré ?

Des leitmotiv comme la référence obsédante et précise à des oeuvres musicales écoutées en boucle, la mère innommée et innommable, « Elle », absente et cependant tellement présente dans ses pensées et ses propos (« Turkish delight, aurait-Elle dit »), les remarques érotiques obsessionnelles, évoquent alors un roman psychanalytique, surtout lorsque le narrateur plonge dans son passé et redevient un petit garçon : « Aujourd’hui, j’ai six ans (...) Je suis content. D’avoir six ans et d’être un grand ». En effet, à partir de là, le récit fonctionne comme une mise en marche de l’inconscient.

Au plaisir de la lecture s’ajoute le plaisir ludique de la recherche d’indices annonciateurs de la fin. En effet, tout est évoqué en fonction de la chute finale : l’obsession des beaux tissus et des beaux vêtements (« Mes yeux passent sur des crêpes vermeil, feu, corail et tango, pour s’arrêter sur une tunique orpiment merveilleusement coupée en biais et nouée sur une seule épaule, qui contraste avec un groupe de fourreaux où se mêlent des failles chrome ou impérial et des armoisin safran, auréolin et ambre »), des mains, (« Sur ses genoux, les grosses mains du dentiste se contractent lentement »), le « parfum entêtant » des lys... On sent qu’un étau se resserre. Le narrateur est de plus en plus souvent enfermé dans des espaces clos : il étouffe, il suffoque, ressent constamment un « goût doucereux », « un goût de miel» dans la bouche, donne des signes de déperdition de vie. Au delà du narrateur actif, joyeux et plein d’humour (« une tenue de soirée qui m’ira comme un tutu à un haltérophile »), nous voyons une forme qui défaille, souffre - « Les yeux me piquent, les muqueuses me brûlent, je suffoque... » C’est comme un double douloureux qui le suit tout au long de son monologue. Les multiples références aux mains masculines, à une sexualité traumatique, à la douleur, à la mort, ne sont pas gratuites. Elles laissent pressentir les révélations finales.

 L’agencement original du roman, composé de neuf parties : « Avant » et « Après » qui encadrent ce que l’on pourrait appeler sept « chapitres» : « le premier », « le second », « le troisième »..., et l’organisation du texte annoncent la fin et engagent le lecteur dans un véritable jeu de piste aux descriptions esthétiques et poétiques. La signora Wilson de Patrice Salsa est à lire pour son attrayante histoire, étrange et inquiétante, sans cesse en décrochage par rapport au temps, aux lieux, aux êtres, et surtout pour son intrigue très bien menée.

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28 mai 2008

Le pouvoir des mots

Le vol de l’ibis rouge
Maria Valéria Rezende

traduit du brésilien par Leonor Baldaque
Editions Métailié, 2008

(par Annie Forest-Abou Mansour)

vol.JPGRosalio, un jeune travailleur analphabète, « vêtu de tristesse grise », tourmenté par « une faim de l’âme », « une faim de mots », mène une vie terne dans un univers tout aussi sombre et vide, sans avenir, sans espoir : « ...pas un être vivant, pas une fourmi, une odeur de néant, les murs de planches sèches et grises, les monticules de gravier et de sable, gris, l’énorme ossature en béton armé, sans couleurs, les édifices interdisant tout horizon, un plafond lourd, gris et bas, touchant le haut des immeubles, chape de nuages de plomb (...) ». Partout où il va, Rosalio transporte avec lui sa « boîte à histoires » remplie de vieux livres usés offerts par un Indien. Son plus grand rêve est d’arriver à les lire. Pour cette raison, il recherche de façon incessante des lieux d’apprentissage. Sa rencontre avec Irène, une prostituée fatiguée, atteinte du sida, dont la « vie n’a qu’une porte, qui donne sur le cimetière », va l’aider à réaliser son rêve. Irène introduit la couleur dans son existence et brise leur solitude. Les mots les unissent et donnent de la saveur à leur vie. Rosalio raconte des histoires à Irène. Irène lui apprend à lire et à écrire. Les mots, véritables héros du roman, les arrachent à la morosité en les introduisant dans un univers coloré et merveilleux. « Raconte pour que je puisse rêver » demande Irène à Rosalio. Les mots salvateurs éclipsent toute tristesse. Ils réconcilient avec la réalité car ils la reconstruisent de façon plus belle grâce à l’émotion partagée. Ils sont pour Irène des cadeaux « que l’homme lui a offerts ». A la faveur des mots, Rosalio n’est plus une simple force de travail, Irène est sauvée de sa condition d’objet sexuel. Tous deux accèdent à l’Esprit, à la Valeur. Le mot purifie, assure la transcendance et la joie.

Un horizon plein d’espoir s’ouvre pour ces marginaux, ces exploités, ces malheureux grâce au pouvoir des mots : « il a planté dans le terrain vague de son âme un germe d’espoir, que lui-même a arrosé, qui a pris racine et qui a poussé ». Les connotations deviennent positives. La couleur envahit le texte. Chaque chapitre s’ouvre sur deux couleurs qui teintent la narration. On passe ainsi du « gris et de l’incarnat » pour arriver au « gris et (à) toutes les couleurs » et finir avec « le bleu sans fin », la couleur mariale. Les références chrétiennes et christiques explicites (« elle a réalisé un miracle, tout comme Jésus-Christ, en le délivrant de son aveuglement, qui est pratiquement vaincu ») ou implicites expliquent cette confiance en un avenir meilleur.

 Cet ouvrage, plein de fraîcheur, aux nombreux récits anecdotiques enchâssés dans la narration, qui mêle la culture populaire brésilienne aux Mille et une nuits et à Don Quichotte est une véritable parabole. Il enseigne au lecteur qu’il ne faut pas rechercher « un faux dieu, l’argent » : la « beauté est dans les yeux de celui qui regarde », l’Amour de l’Autre illumine la vie, les mots sont la Vie : « Pendant mille nuits elle mena le roi par le bout du nez, uniquement par la force des mots, échappant ainsi à une mort certaine ». Il est dommage de n’avoir accès qu’à la traduction du Vol de l’ibis rouge : sans la version originale, le lecteur ne possède que l’âme orpheline du texte.

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01 avril 2008

Un Orient onirique

 LEZAFOREZOGREO.JPGLa Nuit du destin
Asa Lanova

Editions Bernard Campiche, 2007
 (par Annie Forest-Abou Mansour)

Lire La Nuit du Destin, c’est entrer dans le monde magique d’Asa Lanova et parcourir un Orient suranné, émouvant et envoûtant : « Tout, ici, se confond : légende et réalité, suavité et violence, et ce passé qui s’impose au présent et qui en fait une mémoire de pierres à la fois immobile et en perpétuel mouvement » ; un pays de contrastes et d’oppositions « où le bonheur est si proche du malheur ». Le lyrisme poétiquement anachronique d’Anne, la narratrice, fait pénétrer le lecteur au coeur d’une Alexandrie mythique et passée pour traduire un présent transfiguré par le souvenir, inscrit en pleine légende, alliage du vrai et du faux : «Les lieux, malgré l’absence, font parfois de nous ce qu’ils veulent. (...) Ainsi alors que je les croyais exorcisés par ma mémoire, suis je revenue sur ces rivages où pourtant je savais ne retrouver que des bribes décolorées de mon passé. Alexandrie... ». La narratrice, qui entretient avec cette ville des rapports intenses, pense le présent à partir du passé. Elle suit les traces d’Ismaël, un jeune homme fascinant et mystérieux, l’absent intensément présent, rencontré alors qu’elle était étudiante. A cause de Laylah - femme plus âgée que lui, énigmatique, à la beauté sublime - son initiatrice et son premier amour, qui a préféré fuir à l’apparition des premières flétrissures corporelles causées par le temps, Ismaël s’est engagé dans la rigoureuse confrérie « Les Aigles d’Osiris » qui « refus(e) toute concession ». Pour l’amour de Violanta, double de Layla ( ?) « à la beauté sculpturale (...) à la pâleur fiévreuse », Ismaël tente vainement de rompre avec cette confrérie secrète. A partir de là, « il (a)soudain le sentiment que quelque chose de grave (va) se passer. Quelque chose contre quoi il ne pour(ra) rien ». Le destin est alors enclenché inexorablement. Ismaël disparaît. Anne, Negma, Violanta, Rhoda partent en quête de cet être de passage qui circule d’un lieu à un autre sans s’établir, afin de découvrir « la trajectoire de son existence ».

Deux mondes s’opposent autour d’Ismaël, le monde des femmes, figures esthétiques et bénéfiques dont les destinées lui sont liées : la tragique absence de la mère « idolâtrée », trop tôt disparue, compensée par l’amour dévoué de Rhoda, la servante aux pouvoirs occultes, Leylah, l’amante intensément aimée, Negma, « la jeune cousine que, indifférent à l’amour depuis l’abandon de Laylah, (...) il avait épousée, (...) obéissant par désespoir aux principes de l’endogamie imposés par son père », Violanta, la seconde et ultime passion. En face, le monde des hommes, mortifère et violent : le père, séducteur qui a laissé mourir son épouse de consomption, et les membres de la secte, intransigeants et omniprésents, le cou enveloppé d’une écharpe dont la blancheur exalte la personnalité, objet inutile, signe pour les seuls initiés.

Dans La Nuit du Destin, la femme est sacralisée, mythisée, le désir sublimé. C’est la femme sans enfant. Celle qui enfante en meurt (la mère d’Ismaël). L’amour idéal, violent, à l’aspect tragique et irréversible, tisse ses fils soyeux et dorés avec ceux des amours pathétiques du poème pré-islamique du « Majnûn », « Le fou de Laylâ ». Les histoires des amants s’imbriquent et se superposent. Des êtres sublimes poursuivent un amour idéal irrémédiablement voué à la rupture et à la mort. L’amour et la mort, intimement liés, ne se combattent pas, ils sont même nécessaires l’un à l’autre : « pour que l’amour demeure sans dégoût, il faut que la mort l’achève au plus fort de sa flamme ». Un amour trop beau, trop intense ne peut que disparaître : « Le plus bel amour n’est il pas celui qui, à peine réalisé, est brutalement interrompu ? ». Toutes les émotions, tous les sentiments sont exacerbés, excessifs, intenses. Ainsi, Asa Lanova voue une prédilection pour les états paroxystiques : le «visage exalté » de Violanta, sa « pâleur fièvreuse », la « passion irrationnelle » qui la lie à Ismaël. Il y a toute une esthétique de la rupture chez elle, avec ces femmes consumées par une brûlure intérieure, belles mais pâles, et dont la rougeur des lèvres évoque le gardénia.

L’écriture d’Asa Lanova sollicite tous les sens. Elle emprunte à la peinture en jouant sur la lumière : « je voyais scintiller au soleil, à ses poignets, une dizaine de bracelets d’or ». Les mains de Rhoda décorées de « poissons vert-de-gris (...) agités de tressaillements » se transforment en substance picturale. Le corps de la femme devient objet d’art. Rhoda se métamorphose en une « statue de basalte ». L’ouvrage est aussi parcouru par les parfums, «elle m’avait fait penser à la fleur, d’une pureté incomparable, du gardénia, peut être à cause de ce parfum qui émanait d’elle et qui, tout en rappelant la senteur de cette fleur, pouvait être une exhalaison naturelle de sa chair ». La femme, notée à travers des sensations de parfum, secrète des fragrances naturellement agréables, dépourvues d’artifice : c’est la femme-fleur au parfum inoubliable et enivrant. Les mythes de la femme orientale, de l’Orient, l’attrait du désert (« Ce désert qui révèle la suprématie de la Grâce... »), chers à Baudelaire, Nodier, Nerval... hantent la pensée de la narratrice. Asa Lanova, influencée par la littérature du XIXe siècle, donne à voir, avec une écriture soignée d’esthète, un Orient total de rêve emporté par les «tourbillons de poussière ocre, (les) grands ciels que cisaille le vol des faucons, (les ) quartiers de brique rouvieuse. »

Et sous l’Egypte contemporaine, l’Egypte ancienne ressuscite.
Le télescopage des souvenirs de l’Egypte antique ancrée dans une sagesse immémoriale dotée de forces occultes et de l’actuelle Egypte entraîne le lecteur vers un Orient mythique et onirique rempli de contrastes et de contradictions. Dans ce roman, véritable poème en prose élégiaque, l’écriture procède par fusion des contraires (« Bien-aimée, exécrable Alexandrie »). Dominée par le besoin d’exprimer l’inexprimable, Asa Lanova, écrivain à la sensibilité exacerbée, recherche l’épithète rare, la quintessence mallarméenne, sans snobisme ni grandiloquence. Avec elle, tout possède un caractère précieux et lumineux. Vibrant sous sa plume, les mots recréent le réel et permettent l’accès à la Beauté.

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12 mars 2008

A la croisée des genres et des registres

La saison rouge
Carine Fernandez
Actes Sud, 2008

 (par Annie Forest-Abou Mansour)

croisee.JPGLa saison rouge procède à la fois du roman réaliste, sociologique, du roman d’aventure, de la prose poétique, du conte fantastique et merveilleux, de la tragédie...C’est un subtil palimpseste dont le fil directeur est Elisa, une jeune lyonnaise, mère d’un garçonnet de sept ans.

Dans le royaume mortifère de Qatan, gigantesque prison dorée, (« Qatan est le pays du superflu et de l’outrance »), au coeur d’une Arabie fictive, Elisa attend son mari volage. Séduite par un Orient de rêve et par l’amour du bel Hatem, concrétion du mythe oriental – « Hatem était l’Orient » -, emplie d’illusions, Elisa s’envole à seize ans vers cet ailleurs magique et fragrant : au Liban d’abord, « dans l’ombre sucrée des figuiers et la volupté du jasmin étoilé », puis au «pays de l’interdit : le royaume de Qatan ». Très vite, l’Orient rêvé, chanté par les muses, s’oppose à l’Orient donné : « ...le cher leurre de la littérature. J’ai voulu le désert. J’y suis, j’y brûle. La damnation, c’est aussi la réalisation des désirs ». Après avoir abandonné son passé pour un univers onirique longuement désiré, la femme libre, « la femme seule, l’étrangère sans voile », - figure de la marginalité dans un pays où la femme n’est qu’ « une forme voilée de noir», - devient la captive d’une immensité thermique dépourvue d’issue. Dans l’univers manichéiste de Qatan, l’étrangère est celle par qui le malheur arrive. Son amour est transgression, (« ...les Qatani n’ont pas le droit d’épouser des étrangères ») il apporte la mort : « Je devais aimer comme on se tue. J’avais donné ma vie sans retour », Hatem est décapité.

Les voyages de l’auteure, ce qu’elle a vu et vécu, son parcours personnel, nourrissent l’écriture de La saison rouge, comme celle de La servante abyssine ou de La comédie du Caire. Elle utilise le réel pour construire la fiction. Dans la première partie de La saison rouge, Carine Fernandez ne se démarque pas totalement de son personnage principal. Elisa lui ressemble par son amour pour la littérature, sa culture, son expérience : un départ à seize ans vers l’Orient, un mariage oriental, sa petite taille, sa blondeur... Un détail, un défaut physique, ses yeux vairons, (qui rendent Elisa inquiétante selon l’appréciation des Qatani) créent une distance entre la créatrice et sa créature. Mais leurs regards perçants se rejoignent lorsqu’ils donnent à voir une société hiérarchisée, où les serviteurs sont considérés comme inférieurs à leurs maîtres : « Il ne peut y avoir d’amitié (dit Hatem à l’Indien) entre un homme de ta caste et moi.» Dans cette société hypocrite, malsaine, cloisonnée, «…pays où les hommes et les femmes constituent des espèces différentes », séparées, les désirs inassouvis sont exacerbés. « Le chancre du désir (...) bouffe les yeux, dévore (la) chair » des femmes « toutes gonflées de leur importance d’animaux sacrés, tabous, impurs, qu’on cache ici sous des gazes noires comme des maladies honteuses ». La trivialité de certains mots et expressions rompt parfois avec le lyrisme poétique du discours de la narratrice. Le lexique familier (« la pute autrichienne », « véritable papier cul ») dénonce la rage d’Elisa contre son rêve avorté qui la plonge dans une déréliction totale et progressivement dans la folie. Elisa flagelle un pays corrompu. Des réflexions, des détails, soulèvent un questionnement sur l’Arabie (jamais nommée), peu connue des Occidentaux et dénoncent une société souvent ubuesque. Mais l’écrivain ne rédige pas une oeuvre militante. Ses clins d’oeil plein d’humour – « Beyrouth l’avait surnommé Haroun al-Rachid – de quoi le rendre plus fier qu’un rat sur son fromage » - ponctuent son texte et cassent les moments de trop forte tension.

 Dans la seconde partie de l’ouvrage, le discours à la première personne disparaît épisodiquement, laissant la place au récit. Un rêve récurrent d’Elisa favorise le passage dans l’imaginaire. Il permet de se représenter Hatem, héros romantique, prince oriental des Mille et Une Nuits, enveloppé d’une « cape bordée d’or qui sent la myrrhe ». Le fantastique s’impose avec naturel. Trois djinns, sous l’apparence de vieilles femmes, « les terribles soeurs de la nuit», - araignées noires des cauchemars de Rami - hantent la maison d’Elisa, violent sa vie et ses pensées. Le trio maléfique l’encercle, coagule définitivement le mal. Mais même dans les moments tragiques, Carine Fernandez ne sombre pas dans le pathétique. La poésie fait alors chanter et vibrer le texte : « J’aspire la lumière du jour, l’âme virile du cresson, le goût miellé des abricots et le thym et la verveine, et toute la montagne enchantée... »

 Les multiples connotations du titre annoncent bien l’ouvrage riche, complexe et pluriel de Carine Fernandez. Elles suggèrent non seulement l’été suffocant de l’Arabie, « l’enfer rouge feu», mais elles symbolisent aussi la passion, l’attraction et la répulsion, l’amour et la haine, la violence. Elles disent le sang qui coule, la révolte en quête de liberté... autrement dit tout ce qui constitue ce roman. Le lecteur retrouve dans cet ouvrage aux perpétuelles références littéraires explicites ou implicites les images concrètes de l’écrivain, ses thèmes obsédants, les nombreuses influences baudelairiennes, nervaliennes, avec ce goût de l’ailleurs. Il reconnaît la part d’elle-même que Carine Fernandez glisse dans son oeuvre et qu’elle transfigure talentueusement par le biais de sa culture littéraire, de son imagination et de son écriture.

 

 

 

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05 mars 2008

Filiations dangereuses

Filiations dangereuses
Karima Berger

Editions Chèvre-feuille étoilée, 2007

(par Annie Forest-Abou Mansour)

fili.JPGFiliations dangereuses de Karima Berger donne à lire une mise en abyme familiale où trois «je » s’expriment : ceux de Pierre, de Mahmoud et de Driss. Le lecteur ne sait pas d’emblée qui parle dans cette quête répétée du père, des origines, du nom – concrétion de l’essence - et de soi-même. Le même scénario se renouvelle et s’inverse allant d’échecs paternels répétés en rencontres impossibles entre un père et son fils. Mahmoud « dispar(aît) un jour, sans prévenir » pour « retrouver les siens au Maroc », laissant Martine seule avec son « rêve éveillé qu’elle veut poursuivre alors même qu’elle s’est éveillée depuis longtemps ». Pierre s’embarque vers le Sud avec Nadjîa, femme d’un ailleurs méditerranéen, qui lui « ouvre les portes d’un monde inconnu » et lui rappelle ce père, lui aussi, inconnu et rêvé. Driss, « enfant étrange, ni d’ici ni de là, qui n’(est) pas un parfait Arabe mais qui parl(e) un arabe parfait » remonte vers le Nord avec Susan, la Londonienne. L’image de la spirale et de l’enfermement s’impose d’emblée et entraîne le lecteur dans un vertige sans fin. Le temps devient cyclique : un enfant naît et grandit sans père. Puis tout recommence. On est dans le cercle infernal de l’enfermement, de la répétition.

 Les points de jonction entre Pierre, Mahmoud et Driss sont la langue et la femme : la langue arabe du carnet, investi d’une immense valeur – ce carnet, susceptible de révéler l’identité et dont la traduction est promesse de vérité -, puis celle de Nadjîa, la traductrice ; la prononciation pleine de volupté de Martine et celle très douce de Susan. La connaissance de la langue est le premier pont entre deux civilisations permettant d’entrer dans le monde magique et secret de l’autre : « elle ne connaissait pas son pays mais elle savait dire son nom, elle avait compris que c’était aussi efficace qu’occuper un territoire ».

Avec la langue, la femme permet l’entrée, mais pas l’intégration totale, dans un monde autre, aux moeurs et aux coutumes différentes. Emmené avec Pierre à Médéa, le lecteur assiste alors à la confrontation de deux cultures. Pierre essaie de retrouver et d’assumer son identité mutilée en adoptant une autre religion. Mais il reste le « roumi » pour la famille de Nadjîa, la femme libre et forte. Karima Berger dévoile alors les non-dits, tout ce qui est caché au monde occidental : le refus d’un mari chrétien, l’hypocrisie des virginités refaites, « les saintes nitouches qui vous enveloppent de leur sensualité »... Puis l’apparente harmonie vole en éclat avec la circoncision imposée à Driss, ce lien mystique entre les êtres : « acte sauvage et pur, grégaire, accompli par tous, un acte qui exige de meurtrir pour mieux sceller la communauté, de saigner pour mieux témoigner de sa vitalité et assurer la survie de la horde ». C’est l’élément catalyseur : furieux, Pierre dont « le bonheur (est) fauché d’un coup, par une lame froide et haineuse » s’enfuit, abandonnant à son tour la femme aimée et l’enfant, « lui qui a rêvé de père, voilà qu’on lui vole son fils, à son tour, il ne sera pas père ». La boucle est bouclée.

Avec une grande maîtrise et une écriture mêlant violence et douceur, réalisme et poésie, Karima Berger conduit le lecteur dans les méandres d’un discours multiple, à la fois témoignage sociologique et objet littéraire.

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14 février 2008

La substantielle étrangeté du réel

L’homme que je fus
Mohamed Abi Samra

traduit de l’arabe (Liban) par Franck Mermier

Actes Sud (2007)

(par Annie Forest-Abou Mansour)

queje.JPGLe narrateur de L’homme que je fus, un quadragénaire beyrouthin, souvent « absent à (lui)-même et aux autres » part en quête de lui-même, lors de son retour au Liban, après un séjour de dix-sept ans à Lyon. Cette rétrospection au passé révèle au lecteur un être inadapté, toujours en désaccord avec le monde dans lequel il se trouve, jamais à sa place : « toute ma vie, (je) me suis senti, sauf durant le sommeil, mis à l’écart comme un voyageur laissant sa place dans un train ». Il « ne prend aucune initiative et (...) laiss(e) les circonstances décider à (s)a place ». Il n’agit pas mais se laisse agir : « je m’étais marié par hasard et les (ses enfants) avait engendrés sans raison ». Il se scinde en deux, s’observe, se regarde vivre : « Je sentis qu’une moitié de moi-même s’était détachée et s’était transformée en un mirage ou une ombre tandis que l’autre moitié se contractait, devenait plus lourde et se couchait sous moi comme un corps mort que je devais traîner ». Englué dans un passé sordide, médiocre, nauséabond et obsédant, il n’arrive pas à vivre le présent. Passé et présent se superposent : « je ne sais plus si cette impression date d’hier ou d’aujourd’hui ».

Son passé, souvent « fantasmé et inaccompli » dévore son présent, le hante douloureusement. Le rêve parfois s’y glisse l’enrichissant « de scènes et d’épisodes qui (lui) paraissent lui correspondre et convenir à (sa) vérité plutôt qu’à la réalité ». Proche d’un personnage sartrien, il fuit le néant de sa vie nauséeuse par un rire souvent forcé : « C’est en usant d’un rire trompeur que je me suis habitué à évacuer le pus de cet abcès que je n’ai pas osé crever. Un rire par lequel je repousse cette amertume qui ne me sert plus à me connaître (...) qui me déleste de mon passé, mon présent et ce que je suppose être mon futur. » Le rire lui permet de transcender sa terne et peu compréhensible existence. Ce n’est qu’après une longue rétrospection et de nombreuses prises de conscience que, quittant une seconde fois Beyrouth, dix sept ans après son premier départ, il laisse enfin derrière lui sa vie antérieure.

De L’homme que je fus, roman philosophique et même parfois poétique, construit en miroir, se dégage une originale modernité, rare dans la littérature arabo-musulmane. Cette modernité marque l’ouverture d’esprit de Mohamed Abi Samra. Dans un univers où la mère est respectée et vénérée, il donne à voir une mère « à l’esprit venimeux », dépourvue de féminité, d’amour maternel, pleine de haine pour ses enfants « fruits de (sa) répulsion envers (s)on corps » souillé par la pénétration masculine. L’auteur dénonce une société traditionnelle, archaïque et superstitieuse lorsque les femmes soignent les crises d’asthme de Khadija, la soeur du narrateur, en la tournant en direction de la Mecque et « pendant ce temps, la mère de Mohamed Wasiri marmonnait des invocations et lui injectait, par le nez, de l’eau de fleur d’oranger depuis un compte gouttes utilisé pour les yeux :’C’est l’eau du Clément et du Miséricordieux, lève-toi, Khadija, lève-toi...(...)’ répétait-elle ». Il dénonce aussi la pression de l’intégrisme religieux - lorsque le narrateur dit à sa soeur : « enlève donc ce foulard de ta tête». Après dix sept ans passés en France, il n’appartient plus à sa société devenue encore plus étrange et étrangère pour lui.

Dans un roman d’où l’humour n’est pas absent, le narrateur, en remettant en question sa vie présente et passée, invite le lecteur à réfléchir sur un monde complexe et absurde. Et à l’instar de Magritte, auquel il fait référence, il extrait du réel « la substantielle étrangeté » (1)

(1) Jacques Meuris, biographe de Magritte.

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