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21 août 2011

Stabat mater furiosa ou le féminin premier.

 

Stabat mater furiosa.
Jean-Pierre SIMEON
Editions les solitaires intempestifs, 10 euros.

(Par Marie Malaspina)

Stabat image.gifDans le drame d’Osiris, Osiris le père et Horus le fils posthume sont coupés en morceaux par Seth, le frère et oncle jaloux. Pour les deux victimes, bien qu’une part manque, l’intégrité vitale des mutilés est restaurée par  un autre. Pour Osiris, par Isis l’épouse, pour Horus, par Thot le maître de la parole, de l’écriture et de la science. Dans ce mythe, l’intégrité vitale est retrouvée grâce au don d’un autre qui pour rassembler, s’y j’ose dire, les morceaux, allie raison et vulnérabilité.

C’est un mythe qui à partir de la violence et du déchirement initial finit par faire la part belle à l’autre, à l’amour, et à la connaissance. L’autre en face de soi, l’autre en soi trouve sa ligne de fuite et son apaisement.

Dans la pièce soliloque  Stabat mater furiosa  écrite par Jean-Pierre Siméon pour la comédienne Gisèle Tortero il n’y a pas de rédemption. Nulle consolation, nul retour à une intégrité initiale, un rivage, cependant se devine qui accoste à la perception absolue du féminin.

L’auteur convoque les forces d’ombres et celles de lumières dans un chant lyrique singulier et rauque. Aucune facilité, ni sensiblerie victimaire. Ici la femme est debout dans la fureur qui la dresse, trait d’union puissant, entre la boue et l’azur.

La pièce gronde de tempêtes, de ténèbres, de mâles roulements de tambours de guerre, quand le féminin arcbouté, dans un déluge de mots plein de chaos et de douleurs, tient le fil ténu de l’amour sans espoir.

Le texte marche sur les morts, le sang, et les blessures, roule dans les gouffres, éclate aux confins du cœur.

Pris par le rythme, le mouvement et le souffle, le lecteur sent sa respiration soumise aux harcèlements des phrases emplies de tonnerre, de trompettes de jugement dernier et de cris.

« Des enfants courant dans les herbes hautes » « la chaleur d’une main sur l’épaule au dévers du lit » « les trois oliviers, la peau des collines » et « l’étranger qui demande les lèvres de la femme aimée » avec toute l’écume des jours ne sauvent de rien. Dans le roulis des sens et des explosions, la guerre gagne éternellement.

A la fin, en filigrane, une image imprègne notre rétine et y demeure. « Des millions de choses humaines légères et nues debout sur tous les horizons du monde », des âmes peut être, nous saluent. La pièce se clôt sur un silence sans fond succédant aux vacarmes et à la tendresse abattue tous les jours.

Après une dernière prière et l’obstination d’un cerisier.

Jean-Pierre Siméon fait aux femmes le présent de son impétueux regard, prenant en quelque sorte la place d’Horus qui voit des deux côtés à la fois, celui du féminin et celui du masculin. Bien loin de la peur de la femme comme précipice il se jette avec elle dans la détestation de la haine.

Dans son long soliloque les femmes n’ont pas rang d’idoles, mais elles sont la chair de la chair du monde qui chaque matin, dans chaque lieu est tuée, sans paroles par les guerres de conquête que nul bras n’arrête.

Ce texte atteint dans sa force au féminin premier.

 

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20 août 2011

Information culturelle :

 


Musée des tissus.jpg

Exposition : « Si le XVIIIe siècle m’était conté… costumes d’exception ».

Du 21 avril au 2 octobre 2011

Musée des tissus
34 rue de la Charité, 69002 Lyon (04 78 38 42 00)

L’exposition « Si le XVIIIe siècle m’était conté… costume d’exception » introduit  le rêve et la beauté dans le quotidien du visiteur en le  plongeant   dans  le passé. Parcourir  le siècle des Lumières et admirer une esthétique collection de  costumes et de pièces de mobilier de cette époque devient réalité.

15 juillet 2011

Beau à vomir, julien Burri

 

Beau à vomir
Julien Burri
Bernard Campiche éditeur (avril 2011)

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

Femina_17_Livre_Julien_Burri_200.jpgLa citation extraite de Belle du Seigneur (« Beau à vomir. Visage impassible couronné de ténèbres désordonnées. Hanches étroites, ventre plat, poitrine large (…). Toute cette beauté au cimetière plus tard, un peu verte, ici, un peu jaune là, toute seule dans une boîte disjointe par l’humidité ») que Beau à vomir de Julien Burri  porte en épigraphe n’a rien de gratuit. Elle instaure le ton de l’ouvrage. L’ombre d’Albert Cohen plane sur l’univers ambivalent de ce recueil de nouvelles partagé entre la lumière de la beauté et du désir et l’ombre tragique du destin. Une constante dissonance entre le rêve, le désir, la recherche de la Beauté et l’amère réalité mortifère habite les récits et concrétise l’oxymore foudroyant « beau à vomir ». Ces nouvelles à chutes, chutes brutales, inattendues et le plus souvent pessimistes, ces véritables petits poèmes en prose aux mots coruscants génèrent l’esthétique du récit, transfigurent le réel : la chambre de Maman Madalina devient une appétissante et gigantesque pâtisserie baroque («… la pièce est colonisée par des gâteaux en massepain en forme de pavillons chinois, de cathédrales gothiques et d’autres fantaisies, tous recouverts d’un glaçage qui imite un manteau de neige… »). Mais cette beauté n’est qu’apparence et brutalement le lecteur sombre dans l’horreur.  Une fois encore la mort l’emporte sournoisement : une mort qui  n’est pas décomposition, mais composition architecturale, mets soigneusement préparés, apparemment savoureux qui suscitent après la lecture de la phrase finale : Maintenant, il faut manger Maman, pour lui faire honneur »  la répulsion,  le dégoût, l’horreur.
La beauté éblouissante de Ralph, être évanescent, inaccessible, qui suscite aussi bien le désir des femmes que des hommes, les chansons rythmées de Madonna, fils conducteurs reliant  toutes les nouvelles, n’arrivent pas à effacer un message implicite déceptif :  l’incompréhension entre l’homme et la femme, (à son épouse « debout devant lui, nue et parfumée » Pascale jette  pour « l’anniversaire de leur vingt  ans de vie commune » (…)  : « Je ne t’ai jamais désirée »)  la médiocrité de l’existence, en l’occurrence de Louise, simple  petite coiffeuse désireuse de devenir actrice,  et surtout le tragique de la vie faite d’abandon, de solitude et dont l’issue est irrémédiable.
Beau à vomir est un ouvrage magnifiquement écrit, travaillé, structuré, plein de contrastes et d’effets de surprise pour le plus grand plaisir du lecteur qui ne sort pas indemne d’une telle lecture.

 


 

09 juillet 2011

Le Roi d’Olten, Alex Capus

 

Le Roi d’Olten
Alex Capus
Traduction française d’Anne Cunéo
Illustrations de Jörg Binz
Bernard Campiche éditeur (avril 2011)

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

   Roi_d'Olten_vignette.jpg Le Roi d’Olten d’Alex Capus est une sympathique chronique sur la ville d’Olten,  aux « effluves envoûtants »,  située à proximité  de « Soleure (…) la plus belle ville baroque de Suisse ».  Le narrateur,  fortement épris de sa ville, véritable univers d’arômes agréables  et savoureux, allant du « fumet doux-amer du chocolat que lindt et Spüngli font cuire derrière la gare » aux senteurs des « biscuits Wernli »,  nous la donne à voir, à entendre et à humer.
    Cet ouvrage  composé de courts chapitres  ressemble  à un recueil  de  petites nouvelles dont le narrateur constitue bien souvent le seul lien, mis à part les six premiers chapitres  où Alex Capus glisse  quelques allusions à  propos du  Roi d’Olten, « le chat noir et blanc de la famille Köpfli », simple prétexte à démarrer ce roman moderne qui bat en brèche la notion de personnage.  Ne nous sont livrés que des aperçus concis sur les habitants,  plus d’une fois cocasses, de la petite ville : un policier  qui «  compren(ant) que la dame ne pourrait pas payer l’amende » qu’il venait de lui « coinc(er) sous l’essuie-glace » la paie lui-même, la belle Mélanie, Giuseppe, fils d’immigrés,  « devenu courtier en bourse » … Cette multitudes de menues  histoires, pleines d’humour, aux nombreuses digressions, « Voilà encore que je digresse »,  constitue un ouvrage sans véritable intrigue. Le narrateur se contente de scruter avec fantaisie le monde qui l’entoure. Le récit entrecroise ses souvenirs, ses impressions ressenties avec acuité et sourire, ses réflexions sur la vie, la création littéraire, les doutes qui s’emparent de l’écrivain (« Il y a certes des instants, pendant le travail, où l’on est euphorique, et on se prend pour le plus grand écrivain vivant sous le soleil (…) Mais ce sont là des battements de cils du bonheur, très vite remplacés par des éternités d’incertitude et de doute de soi ») le rapport du lecteur au texte : « Le problème, c’est que les gens veulent toujours croire tout ce qu’ils lisent. Quelque soit la nouvelle, quel que soit le roman, il doit s’être passé ainsi dans la vraie vie, sinon ils sont déçus ».
    Le parcours de la ville d’Olten est un jeu paradoxalement  sérieux pour le narrateur : il s’intéresse aux mentalités des habitants, à l’univers de la quotidienneté, plante des décors. Et en même temps, sous une apparence ludique, il réfléchit à l’acte créateur et à l’aventure de l’œuvre dans sa réception. Le Roi d’Olten d’Alex Capus est un ouvrage agréable à lire et  aussi à regarder avec ses illustrations aux traits de crayon  précis saisissant en pleine action quelques résidents de cette ville qui, bien qu’elle ne soit « pas d’une beauté record », possède un charme irrésistible.

 

21 juin 2011

Les Heures nues d'Asa Lanova

 

Les Heures nues
Asa Lanova
Bernard Campiche Editeur (avril 2011)

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

Image Asa.gifL’ouvrage Les Heures nues d’Asa Lanova est le long monologue intérieur d’une femme vieillissante  tourmentée par un spleen parfois irrépressible. Ce chant brûlant de désir, hymne à la vie malgré la présence insidieuse de la « Gueuse » (« je demeure une terrienne assoiffée de vie. ‘Le dur désir de durer ‘ me tient donc sur mes gardes, cette rage d’exister qui malgré tous mes naufrages, me suivra jusqu’au trépas ») est un témoignage poignant de l’hypersensibilité et de l’hypersensualité de la narratrice.  La mort n’est pas une réalité ponctuelle.  Elle se déverse dans sa vie  (« ce suicide dont l’idée ne cesse de me hanter »,  la mort de Narde, sa petite chienne du Désert,  celle du seul homme qu’elle ait aimé « l’unique amour fou de ma vie », la référence à  « l’accouplement funèbre »  des fourmis…) et en même temps elle la pousse à vivre intensément, passionnément : « Car, depuis toujours, j’ai su que mort et érotisme sont étroitement liés, l’une déclenchant les pulsions de l’autre »,  Eros et Thanatos s’affrontant  constamment chez elle.  La narratrice échappe à la mort, au néant par l’intensité de la vie et de la sensation,  par de rares ébats amoureux  aux plaisirs paroxystiques avec de jeunes hommes,  qui la plongent dans l’absolu. Le contact rituel  avec la pierre, symbole ambivalent du mortuaire et de la pérennité,  au bas de ses escaliers apparaît quasiment comme une substitut à une relation amoureuse : « Conservera-t-elle en ses pores, cette pierre-là, les exhalaisons marines de mon sexe échauffé par l’été (…) ? ».   Tout un miroitement érotique traverse constamment la narratrice et l’univers dans lequel elle évolue. Chez elle, la sensation peut être  prise dans son sens étymologique de « compréhension », c'est-à-dire un mode d’appréhension du monde dans sa totalité. Les substantifs, les adjectifs donnent à voir, à entendre, à sentir.
Et la narratrice, sent, goûte (comme le prouve par exemple, la synesthésie « la menthe poivrée »), écoute,  contemple, émerveillée,  l’exubérance végétale de son jardin, espèce d’Eden originel, (« les années passent, et je ne cesse de m’étonner, de m’émerveiller de cette nature et de son monde animal » ou plus loin « c’était alors un émerveillement de chaque aurore »). Elle scrute  le monde qui l’entoure dans ses moindres détails, s’intéressant à toutes les formes de vie végétales et animales, laissant son regard s’attarder sur le plus minuscule détail : « Les dahlias avaient conservé, sur leurs petites lances de feu, des perles de rosée. » Elle entretient une relation privilégiée avec la nature, communiant  avec sa vitalité,  communiquant avec elle,  (« taiseuse, je ne le suis en en aucun cas avec les bêtes, avec lesquelles (…) je communique de façon occulte, par une extraordinaire transmission de pensées ou par un langage qu’elles et moi nous sommes seules à comprendre »,  lisant les signes qu’elle lui livre (« je crois profondément aux messages  que  nous adresse la nature, tout comme je crois aux augures des oiseaux ») luttant ainsi contre le désespoir et la solitude : la nature constitue pour elle « toute une vie secrète qui anime (s)a solitude et (l)’aide à surmonter (s)es pulsions délétères ». Femme solitaire et sans enfant, elle exerce une maternité d’adoption par les soins qu’elle prodigue à sa « meute », (sa chienne et ses nombreux chats)  et entre en empathie avec eux. Elle est pour eux la mère qui sauve, la mère allégorique. Et elle est sauvée par eux.

La nature mais aussi l’écriture aident la narratrice  à vivre : « Les mots demeurent envers et contre tout ma survie ».  L’écriture  la constitue fondamentalement,  pourtant elle exige d’elle  parfois une lutte oppressante, désespérante  et exaspérante : « Ayant alors à nouveau sous les yeux  le feuillet où quelques signes incohérents me sautent au visage, je le jette rageusement dans  la corbeille à papier, et dévissant mon stylo, tentant encore de reprendre le chapitre interrompu la veille, héroïquement je m’essaie à accoucher de la suite. En vain. La sueur froide se manifeste une nouvelle fois. L’esprit brouillé, je sens m’envahir un désespoir glacé. »

Le vécu personnel d’Asa Lanova, son passé de danseuse, son séjour en Egypte, sa culture personnelle nourrissent son écriture. Baudelaire, Giono, Colette sont discrètement mis à contribution. Avec une écriture artiste, pleine d’élégance, où abondent les mots rares, précis et techniques, Asa Lanova recherche la Beauté et le Sublime. Son  ouvrage esthétique,  Les Heures nues,  comble l’esprit, l’imaginaire, la sensibilité, mais aussi l’œil de tout vrai littéraire par la beauté indicible de ses mots. Asa Lanova dévoile (dans le sens propre du terme) et magnifie le monde qui l’entoure par tout un florilège de mots recherchés.  Avec Asa Lanova, on est vraiment  en dehors des sentiers battus de la littérature commerciale.

 


 

 

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Les Chrétiens d'Orient, Jean-michel Cadiot.

 

Les Chrétiens d’Orient,
Vitalité, souffrance, avenir
Jean-Michel Cadiot.
(Editions Salvator, 2010)

(Par Elias Abou-Mansour)

 

 

  photo crétiens lalus.jpg  L’essai historique de Jean-Michel Cadiot, Les Chrétiens d’Orient, Vitalité, souffrance, avenir,  traite de l’histoire et de l’Eglise de l’Antiquité jusqu’au XXIe siècle. C’est un ouvrage dense  de trois cent onze pages qui s’adresse essentiellement à des spécialistes. Devant l’opacité et l’exhaustivité du récit, le lecteur néophyte risque de se lasser. L’auteur évoque   les Chrétiens  de tout l’Orient, c'est-à-dire les Chrétiens d’Europe de l’Est, de  Russie, du Proche et du Moyen Orient et d’Asie, y compris  la Chine.
    Ce champ  de réflexion étendu dans l’espace et dans le temps est sérieusement documenté. Jean-Michel Cadiot insiste sur la richesse du Christianisme oriental  resté longtemps florissant. C’est en Orient que se sont développés la théologie et l’ascétisme.  Le Christianisme oriental instaura le cénobisme bien avant Saint Benoît. « Deux (…) moines égyptiens ont marqué à tout jamais le monachisme chrétien : Saint Macaire et Saint Pacôme ». L’auteur secoue  les clichés. Il dévoile que l’Eglise nestorienne a évangélisé l’Asie, la Mongolie et la Chine bien avant les missionnaires franciscains, dominicains et jésuites.
    De surcroît,  Jean-Michel Cadiot expose clairement les dogmes de l’Eglise. La plupart des Eglises orientales professent des doctrines monophysites. Pour ces Eglises, Jésus n’a qu’une seule nature et elle est divine. En revanche, le duophysisme affirme la double nature, divine et humaine. Le concile de Chalcédoine condamna  donc le monophysisme. L’auteur initie le lecteur à des dogmes, à des problèmes christologiques enfouis dans l’oubli et dans le silence du passé.  Jean-Michel Cadiot aide le lecteur à comprendre les concepts religieux. Loin de tout pédantisme, il éclaircit les concepts tels que le gnosticisme, le marcionisme, le montanisme, l’arianisme… en maestro. Par conséquent, l’auteur utilise un métalangage peu courant pour les lecteurs néophytes, comme « miaphysisme », « monothélisme »… Un lexique  les aurait bien aidés  à la compréhension de ces différents concepts.
    Avant de procéder à l’analyse du contenu de l’ouvrage, il est nécessaire de préciser que les Chrétiens orientaux sont différents des Chrétiens occidentaux. Et la vision que les Chrétiens orientaux ont des croisés est révélatrice de cette dissemblance. Les Croisés ont laissé des blessures profondes dans la mémoire collective des Musulmans et des Chrétiens orientaux. Un fossé s’est donc creusé entre les Latins et les Byzantins : « Le sac de Constantinople s’inscrivant dans la mémoire collective des Byzantins ». Ibn al-Athir,  un chroniqueur arabe, a laissé un témoignage allant dans ce sens : « la population fut passée au fil de l’épée et les Francs massacrèrent les Musulmans de la ville pendant une semaine (…) Dans la mosquée Al Aqsa, les Francs massacrèrent plus de soixante-dix mille personnes parmi lesquelles une grande foule d’Imams et de docteurs musulmans…. ». Les Chrétiens d’Orient désapprouvaient  la politique des Croisés. Ils se méfiaient de leur brutalité. Depuis longtemps, ils sont perméables à l’Islam et imprégnés de la civilisation islamique.  Ils vivent un œcuménisme permanent avec les Musulmans.

    Etant donné que l’essayiste parle des Chrétiens de tout l’Orient, nous limiterons notre réflexion aux Chrétiens arabes. Nous montrerons que l’Islam arabe est tolérant, que la coexistence entre les communautés musulmane et chrétienne, dans le Croissant fertile, a  quasiment toujours été respectée et observée.  Certes,  au cours de l’histoire, des agressions et des mesures, jugées à notre époque discriminatoires, sont venues déroger à ce havre de paix.  L’auteur évoque, par exemple,  le statut de dhimmi qui s’appliquait aux Chrétiens et aux Juifs, aux gens du Livre (en arabe : ahl al-kitab), moyennant l’acquittement d’un impôt. En plus, il décrit les moyens de coercition à l’égard des Chrétiens : « Les Coptes ont subi plus de persécutions sous le règne des Ommeyades et des Abbassides (…) sous les Fatimides (969-1169), la période d’Al-Hakim fut plus troublée. Ainsi, en 1004, il contraignit les Coptes  à porter le turban et une ceinture noirs, et en 1009, il procéda à une vague de conversions forcées qui fit chuter sensiblement le nombre de coptes. » Il est vrai que la mémoire collective des chrétiens orientaux est traumatisée par des poussées d’hostilité  virulentes. Néanmoins, pour éviter tout anachronisme, il faut signaler que les droits de l‘homme n’existaient pas à cette époque. Le sujet devait embrasser la religion du roi ou  du sultan. L’absolutisme en France n’a-t-il pas persécuté les Protestants ? Le Pape innocent III n’a-t-il pas lancé, en 1208, la première croisade contre les Albigeois (les Cathares) ? Certes, toute discrimination, passée et présente, est à réprouver. Mais, il est nécessaire de comprendre la culture du siècle.           

    En outre, les Chrétiens d’Orient sont enracinés dans leur environnement. Ils sont acteurs dans la société. En Lettres, des écrivains, Chrétiens et Musulmans, ont provoqué un essor intellectuel. C’étaient  les humanistes de la Renaissance arabe. « Ainsi les Maronites Michel Chiha et surtout Khalil Gibran, dont l’œuvre, Le Prophète, poème philosophique écrit en 1923 à New York bouleversa le monde entier. » Gibran se révolta contre le joug des traditions désuètes. En 1908 son livre Esprits rebelles avait été qualifié d'« hérétique » par l’Eglise maronite, et ses livres furent brûlés sur la place publique, à Beyrouth, par les autorités ottomanes  Une femme écrivain maronite libanaise, May Ziadé « est considérée comme la pionnière du «féminisme arabe. » De surcroît, sous l’impulsion des Syro-libanais et parmi eux, des Chrétiens, l’Egypte, au XIXe siècle, a connu une effervescence intellectuelle et littéraire. Ces avant-gardistes chrétiens et musulmans ont revivifié et modernisé la langue arabe. Les Chrétiens arabes sont les acteurs de la modernité et les piliers de la renaissance arabe. En plus, le complexe minoritaire  des Chrétiens orientaux  a forgé une identité culturelle axée sur la modernité, la laïcité, le pluralisme, la liberté, la démocratie et l’ouverture d’esprit. La présence chrétienne, dans le monde arabe, est un facteur de convivialité. La société arabe devient, alors, par sa présence, mosaïque, plurielle et tolérante. Jean-Paul II disait du Liban, « ce n’est pas un pays, c’est un message ». Cependant, à notre avis, les dangers qui guettent les Chrétiens arabes sont l’isolationnisme, l’identification à la politique étrangère de l’Occident et la guerre israélo-arabe. Cette guerre est la matrice de la paupérisation de la population, de la radicalisation de la société, du militarisme, de l’antisémitisme, du fanatisme religieux,  de la montée du fondamentalisme, du rejet du pluralisme et de l’exode des Chrétiens. Il est temps que l’Occident impose aux belligérants une paix juste et globale.


    Le livre de Jean-Michel Cadiot, Les Chrétiens d’Orient, Vitalité, souffrance, avenir, est richement documenté. Les événements historiques s’enchaînent. Le lecteur avisé trouvera un plaisir à parcourir le temps historique. Cependant  nous  ne partageons  pas le pessimisme de l’auteur en ce qui concerne l’avenir incertain des Chrétiens d’Orient. Pourquoi avoir peur de l’avenir ? L’effervescence de la Révolution égyptienne a donné confiance aux Chrétiens orientaux. Sur la place  Tahrir, les prêtres coptes et les ulémas d’Al Azhar partageaient la même liesse. Le Coran et la Croix surplombaient la foule. Le rôle du Chrétien est donc fondamental et essentiel. Il doit sensibiliser les musulmans à une société laïque,  démocratique,  consolider et intensifier le dialogue islamo-chrétien.

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20 juin 2011

Faire feu, un recueil de poèmes de Claire Genoux

 

Faire feu

Claire Genoux.

Bernard Campiche éditeur, mars 2011

 

(Par Christina Olmes)

 

 

genere-miniature.aspx.gifIL était une fois un recueil de poésies. Je le découvre, je l'approche, à la manière d'un chat curieux ou d'une Sherlock Holmes.

Au seuil du livre, le titre accueille le lecteur. Et une photo : fond noir et blanc parsemé de pétales d'anémone rouge. Un ventre de femme se dessine soudain quand le regard se pose sur le grain de peau qu'on distingue, en bas à droite du livre. Alors apparaissent le nombril, la hanche gauche et un début de cuisse. Couverture qui dévoile que d'autres sens existent en transparence du sens premier des mots. Enfin une citation d'Alexandre Voisard éclaire le titre « Un seul devoir t'attend dans le couloir piégé où tu vas en aveugle : faire feu ». Ces mots s'adressent au lecteur, à la poétesse aussi. Son ventre est ouvert, défloré. Le parfum exhalé de la fruition qui s'aube. L'infinitif FAIRE est un impératif, une loi de la nature, de sa nature de poétesse.

Ses poèmes sont de la sève d'un ruisseau glacé de montagne qui trace son cours nouveau, VIF, éclaboussant de lumière sur les écueils. La mer est son repos, sa destination sûre.

Cet enfant

Cet enfant qu'elle a voulu tuer en moi

lancé au chevet du monde

cet enfant maintenant

_ le mien

court vers la mer

se pose sur l'oeil immense de l'eau

tout de suite après il dort

il ne rêve à rien

son corps est couvert de vent

de paix

et de la cendre du sable

je le tiens contre moi comme une étoile qui danse

Parfois le langage de Claire Genoux m'est énigmatique. Femme singulière, à vif, qui écrit avec sa chair unie au coeur et à la nature, à la vie.

Au milieu

Je vois bien ce que je peux être

par rapport à eux

à leur monde

beaucoup trop affolée

au milieu de mon corps

parce que je me suis fait naître

en suçant à vide la flamme des fenêtres ouvertes

Fenêtres ouvertes d'une réalité qui reste énigme ? Déchiffrer le monde en écoutant, en écrivant son empreinte sensitive en ma singulière sensibilité ? Lire la poésie de Claire Genoux est une expérience qui m'a ramenée avec intensité face à une vérité oubliée, ou peu fréquentée, le mystère de l'origine de la vie, de son « essence »...

FRUIT

L'enfant n'est pas de moi

_ son étoffe de peau tiède

mais alors d'où vient-il

de quelle boue retournée

fruit de quelle faille

et s'il n'est pas de moi

de qui est-il

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28 mai 2011

Isabelle Eberhardt, Oh cet ultra d’abîme ! Karima Berger

 

 

Isabelle Eberhardt, Oh cet ultra d’abîme !
Karima Berger
paru  dans Le Voyage Initiatique, ouvrage collectif (Albin Michel, mai 2011).

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

image voyage initiatique.jpgDans une envolée lyrique, poétique et rimbaldienne, « Je deviens Isabelle », Karima Berger raconte la courte vie extraordinaire et fascinante d’Isabelle Eberhardt en lui donnant sa voix. Isabelle Eberhardt était une voyageuse, un écrivain prolixe de la fin du XIXe siècle, convertie à l’islam, s’habillant en homme algérien pour préserver sa liberté : « habillée en homme, ce sera mon voile, un voile intérieur qui saura détourner le regard de moi, moi, être passant et éphémère, ce sera mon voile mystique ». Elle était, comme le dit son frère Lyautey,  « hors de tout préjugé, de toute inféodation de tout cliché (…) pass(ant) à travers la vie, aussi libérée de tout que l’oiseau dans l’espace ».
Avec un style plein de finesse et d’esthétique, Karima Berger ressuscite  Isabelle Eberhardt, dévoilant sa personnalité complexe et multiple  où la sensualité se mêle à la spiritualité. Elle saisit le mécanisme de sa pensée, de ses désirs, de ses rêves. Karima Berger propose une biographie originale et novatrice, loin de sa forme traditionnelle. C’est Isabelle qui parle, qui se présente : « Je suis née à Genève, je suis ‘fille du hasard’, et j’ignore tout de ma naissance, je n’ai pas de nom sinon celui de ma mère… »
.Le « je » de la narratrice et d’Isabelle se mêlent,  se superposent, s’enchâssent. Peut-être parce que Karima Berger retrouve une part d’elle-même dans cette artiste  ouverte,  cultivée, libre, dans cette femme exilée totale : loin de son pays, loin de sa féminité « je me promène en garçon », mais pourtant pleinement femme. Isabelle Eberhardt, femme moderne avant l’heure,  transgressait tous les tabous : se déguisait en homme, critiquait le colonialisme. Cette femme aux multiples noms : « Meyriem, Nadia, Podolinsky, abdallah, mahmoud… » , totalement libre :  « Mes noms multiples (…) me permettent de filer entre les doigts de ceux qui veulent m’enfermer » ne recherchait pas l’exotisme, la surface de l’Ailleurs. Elle s’intéressait à la culture de l’Autre, s’y intégrait, la comprenait. Elle véhiculait la sagesse de l’Orient, harmonisant l’amour humain et l’amour divin.  Isabelle Eberhardt a effectué un véritable voyage initiatique dont on ne revient pas. La brûlure intérieure qui la consumait sera éteinte par l’inondation finale : « Le désert m’a écrit, il est mon tombeau. Il me fallait l’eau pour éteindre l’abîme de  feu en moi ». La réalité devient mythe sous la plume sublime de Karima Berger.

 

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13 mai 2011

Minuit à Paris, Woody Allen.

 

Minuit à Paris
Un film de Woody  Allen, sorti en France  le 11 mai 2011.

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

  Minuit-a-Paris_fichefilm_imagesfilm.jpg  Il existe un mythe de Paris dans le monde entier. En effet, depuis des siècles, Paris attire et offre une riche matière à l’imaginaire des étrangers. Cette capitale symbolise pour eux l’élégance, le raffinement, la culture, le bel esprit. Ce cliché est merveilleusement donné à voir et renouvelé dans le film de Woody Allen, Minuit à Paris, sorti le 11 mai 2011.

    Deux jeunes fiancés américains, Gil (Owen Wilson), un écrivain apparemment sans grand talent, et Inez (Rachel McAdams) viennent visiter Paris où ils retrouvent les parents de cette dernière, de riches bourgeois frivoles en voyage d’affaires. Ils rencontrent aussi par hasard un couple d’amis dont le mari donne des conférences à la Sorbonne. Très vite deux univers s’opposent : celui des touristes avides de visites et de sorties et celui de l’écrivain, assoiffé d’art et de littérature, qui étouffe dans le  monde bourgeois et vain de sa future épouse. Alors que le conférencier pédant se contente de réciter ce qu’il sait sur Paris et ses œuvres, l’écrivain revit le passé en pénétrant la ville mythique, la ville lumière, féérique, magique des années 20. A la ville carte postale, esthétique, mais superficielle avec sa Tour Eiffel, le Louvre, l’Arc de Triomphe, Montmartre,  se substitue la vraie ville du début du vingtième siècle. Gil ne se contente pas de la voir, il la vit, l’aime, la comprend. Il plonge chaque nuit après que l’horloge  d’une vieille église sonne minuit, dans un monde onirique, retrouvant l’ambiance festive, cultivée, esthète, lumineuse des années folles. Il pénètre dans un Paris hanté par la présence de tous les artistes qui l’ont parcouru alors et qui revivent sous ses yeux : Hemingway, Dali, Picasso, Gauguin … Il festoie,  dialogue avec eux, évoque même puis  donne à lire son manuscrit pas encore défloré. Gil s’épanouit à Paris et son talent éclate.

    Un merveilleux subtile (le personnage croit à cet univers factice) fissure le réel et entraîne le spectateur dans la capitale cultivée du début du XXe siècle. Paris ouvre la porte à tout un imaginaire, embarquant le spectateur dans une aventure magique où se mêlent le réel, le fantastique, la poésie, la tendresse et l’humour. Ce film constitue un très bel hommage à la Ville Lumière.

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03 mai 2011

Eclats d'islam, chroniques d'un itinéraire spirituel, Karima Berger.

 

Eclats d’islam, chroniques d’un itinéraire spirituel
Karima Berger
Albin Michel, 2009

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

Karima Berger a parlé de son livre Eclats d’islam, chroniques d’un itinéraire spirituel  à FORUM  104, 104 rue de Vaugirard, 75006, Paris, le mercredi 16 mars 2011. Ecrivain, novelliste, auteure de nombreux  ouvrages, elle a obtenu en 1998 le prix du Festival du premier roman et en 2008 le prix Alain Fournier.

 

 

 

    image éclat.jpgDans une  République française actuellement troublée, pour ne pas dire emportée, dans un maëlstrom malsain, passionnel et névrotique à propos de la laïcité ou plus exactement de l’islam qu’elle instrumentalise et sur laquelle elle fait une fixation, les analyses mesurées, pleines de recul (la narratrice voit et dit ce qui ne va pas en France mais aussi dans son pays d’origine) et de profondeur de Karima Berger dans Eclats d’islam, chroniques d’un itinéraire spirituel constituent un baume apaisant et instructif. Cet ouvrage brise les clichés. Il  témoigne  que la double culture, l’altérité sont une immense richesse, source de tolérance et d’Amour. C’est une Lumière, une gemme scintillante, éclatante, comme le sous entend le titre et son substantif polysémique « éclats ».

    Eclats d’islam tient tout à la fois du journal (« Ce livre est un journal »), de l’autobiographie (« C’est ma voix »), de l’Essai et de la réflexion historico philosophico religieuse. C’est en même temps un discours poétique de paix, de tolérance, de confiance.
    Dans Eclats d’islam, Karima Berger donne à voir un exil positif, fécond, aux multiples richesses : « Je veux poursuivre cette aventure de l’exil qui n’en finit pas de me nourrir, un exil qui est tout sauf la disparition d’une terre ou d’une culture ou d’une mémoire ou d’une religion. Un exil vivant, vivifiant ». Elle prouve que l’être humain n’est pas une simple et pauvre monade, mais une pluralité complexe et foisonnante  d’une éblouissante somptuosité : « Je suis arabe et française, orientale et occidentale, musulmane et laïque, femme et écrivain, et tant de choses encore qui ne se disent pas. ». Et surtout, elle explique l’islam, le dit dans toute sa réalité, luttant contre les parasitages médiatiques : « (…) ces bruits de fond, ces bruits qui brouillent, qui mentent, qui déforment, qui hantent.(…) ». « Tout pousse à l’amalgame, au brouillage, au dérapage ». Elle démontre que toute lecture parcellaire, orientée, trahit, détourne, corrompt le sens du Livre qu’il soit musulman, juif ou chrétien.  Enlevée de son contexte, une phrase perd tout son sens, en acquiert un autre, devient autre. De ce fait, le lecteur naïf ou mal intentionné risque vite d’être « séduit par l’amalgame ». Comme l’explique Karima Berger, aucun écrit  n’échappe  à ce danger. Mathieu dans son Evangile (X, 34) n’écrit-il pas : « Ne pensez pas que je sois venu  apporter la paix sur terre, je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée »  ou   Luc, (XIV, 26). « Si quelqu’un ne vient à moi et ne hait point son père et sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs, et même sa propre vie, il ne peut être mon disciple » ? Hors de son contexte, tout message sacré risque vite d’être  déformé, mal interprété.

    Citoyenne du monde, le seul véritable  lieu où réside vraiment Karima Berger est l’écriture qui la constitue fondamentalement : « Une écriture est le seul vrai lieu où j’habite, ma seule véritable appartenance ». Profondément cosmopolite, universelle, la narratrice, comme beaucoup d’êtres humains, chrétiens, musulmans, laïques…  que l’on ne veut pas assez entendre, prône un dialogue islamo-chrétien quand elle fait référence, en l’occurrence, « au pèlerinage où se retrouvent chaque année musulmans et catholiques pour y célébrer le rite des Sept Dormants de la Caverne. ». Seul compte l’être humain et son ouverture à l’Autre.  Peu importe sa nationalité, sa religion. Pourtant la différence effraie au XXIe siècle. Il est regrettable que l’Orient actuel ne soit plus un espace investi d’imaginaire et de rêve comme il l’a été au XVIIIe et au XIXe siècle avec Voltaire, Gautier, Nerval, Hugo, Flaubert… Espérons avec Karima Berger qu’il retrouve son attrait d’autrefois et qu’il fascine de nouveau.

    Œuvre plurielle, littéraire, historique, philosophique, Eclats d’islam est une subtile protestation contre l’instrumentalisation  de l’islam et  un émouvant message de tolérance.

 

 

Les ouvrages de Karima Berger :

L'enfant des deux mondes. L'Aube, 1998, prix du Festival du premier roman.

La chair et le rôdeur.L'Aube, 2002,

Filiations dangereuses. Chèvrefeuille Etoilée, 2008. Prix Alain Fournier

Eclats d'islam, Chroniques d'un itinéraire spirituel. Albin Michel, 2009.

Rouge Sang Vierge, Nouvelles. Editions El Manar, 2010.

 

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16 avril 2011

Carine Fernandez. Mon propre nègre

 

CARINE FERNANDEZ

MON PROPRE NEGRE


(Article paru partiellement dans Livre & lire, mensuel du livre en Rhône-Alpes, n° 260, mars 2011)

 

Carine Fernandez est écrivain, auteure d’un recueil de poèmes Les Idiomes de l’Ouest, de romans La Servante Abyssine (Acte Sud, 2003)  La Comédie du Caire (Acte Sud, 2006),  La Saison rouge (Acte Sud, 2008). Elle collabore à différentes revues.

 

Fernandez_Carine.jpgQu’on  m’ait cataloguée « écrivain voyageur » me fait doucement rigoler, déjà écrivain tout court… Qui y croirait – pas même l’entourage, ceux auxquels on se frotte dans ce simulacre de vie qu’est la vie professionnelle. Prof écrivain, ça jette tout de suite la suspicion chez les collègues. Surtout ne pas la ramener, faire oublier cette tare. Ecrivain, dernier bastion de la différence et de la marginalité à l’heure où la cité s’ouvre aux handicapés, pour le bavasseur d’encre, pas de rampes d’accès ni de véhicules aménagés. Ecrivain, propre à rien, avorton, inutile !

Et si je n’en étais pas un ?

D’abord je ne  souffre pas de ces fourmis au bout des doigts qui poussent le forçat des lettres à écrire. Celui qui se sent investi, né pour ça, pour qui l’écriture est intransitive. Il écrit. Point à la ligne. Saluez l’artiste ! Pour ma part, je dois avouer que je n’écris que quand j’ai quelque chose à dire et il en faut pour me tirer de mon Oblovisme congénital !

C’est là où intervient mon nègre, ou plutôt mon ghost writer : car il s’agit  bien de fantôme. Comme Bachelard, je crois « aux rêves qui préfacent les œuvres ». Pas un de mes romans qui ne soit né de cette visitation nocturne. Le spectre de l’œuvre à venir se présente dans un état  d’avant sommeil, me persécute, m’aiguillonne, me  force à passer à l’acte.  Et au matin, c’est  mon nègre qui s’installe à ma table de travail.

  Mon nègre n’est pas  pour autant écrivain voyageur. Jamais tenu de carnets de route. Si mon nègre  a voyagé,  c’est dans une  autre existence, il y a  bien longtemps, avant que d’être nègre. Il n’écrit pas pour témoigner,  ne s’encombre ni de clichés ni de cartes postales, il  se moque de la surface.   Mon nègre ne se laisse pas piéger par l’évidence du réel, le mirage des apparences. Seul lui importe ce qui se cache derrière. Derrière les images, derrière les  choses,  derrière la peau, derrière les mots. Il n’est pas doublure pour rien.

 Oui, il m’aura fallu quitter l’Orient,  puis rêver l’Orient pour pouvoir le faire passer dans mes livres. Finalement la vie ne m’intéresse que rêvée ou écrite.  J’écris pour les mêmes raisons que je lis, parce que, comme le répétait Flaubert: la vie m’embête. La vie, toujours trop lourde, trop lente, qui manque de « tension » où les événements se noient et se délitent absurdement. Rien n’a de sens sauf dans les livres. La littérature n’est-elle pas la seule chose qui puisse justifier le réel? Une phrase extraordinaire de l’Odyssée dit que les dieux ont envoyé des malheurs aux hommes afin qu’ils aient quelque chose à chanter.

 Je laisse donc quartier libre à mon ghost writer  pour  échapper à la fatalité de l’existence, transgresser mes limites biographiques, me défaire de  mon enveloppe physique, être une autre.  Pour le bonheur de m’étonner moi-même, sans savoir à l’avance ce qui mordra à l’hameçon  de la pêche nocturne - même de jour, mon écriture est nocturne, noire, nègre.  Truites ou murènes: je n’en sais rien. Il me faut aller jusqu’au bout de ma connaissance des choses, de mon expérience et  surtout de mon ignorance. J’écris avec ma part d’ombre, qu’on l’appelle subconscient, inspiration, instinct.  Il existe, enfoui au fond de  moi, un autre qui sait ce que je ne sais pas. C’est pourquoi  j’écris. Pour savoir.

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03 avril 2011

La Fille du puisatier un film de Daniel Auteuil.

 

La Fille du puisatier
Un film de Daniel Auteuil

Au cinéma le 20 avril 2011

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

La-Fille-du-puisatier_fichefilm_imagesfilm.jpgAprès la réalisation de Marcel Pagnol, parue en 1940, avec Raimu et Fernandel pour acteurs principaux, Daniel Auteuil offre  au spectateur une magnifique relecture moderne de La Fille du puisatier.

Patricia (Astrid Bergès-Frisbey) est jolie, éduquée, pure comme l'eau de la rivière qu'elle doit traverser pour porter le déjeuner à son père. Elle  est l’aînée des six filles de Pascal Amoretti (Daniel Auteuil), un puisatier veuf qui fore les nappes phréatiques à la recherche de cette eau si rare en Méditerranée. Après avoir été confiée toute petite à une famille parisienne en mal d’enfants, elle revient, pleine de distinction,  vivre dans  sa famille. Un jour, en portant le repas  à son père, elle rencontre un charmant jeune homme, Jacques,  (Nicolas Duvauchelle), fils de petits bourgeois aisés et méprisants (Sabine Azéma et Jean-Pierre Darroussin).

Située juste avant la Seconde Guerre Mondiale, l’intrigue,  qui ne pourrait montrer qu’un mélodrame sentimental entre une jeune fille pure et naïve et un séducteur riche et beau, se transforme très vite  en drame familial, social et historique sur un fonds de guerre, de lutte de classes et de prémices du féminisme. L’histoire amoureuse et familiale se donne rapidement  sous la figure de l’absence : absence de l’être aimé, du fils, à cause de la guerre. Le père écrasé par le joug des traditions rurales peine à supporter la honte due à l'affront d'une maternité hors du cadre du mariage et le regard humiliant des autres. Blessé, sous une apparence hargneuse, il conserve amour et tendresse pour sa "princesse" et surtout pour son petit fils, le garçon tant désiré qu'il n'a pas eu. Daniel Auteuil incarne à merveille l'homme du terroir : un homme du début du vingtième siècle, imbu d'honneur, de fierté  et de morale, au caractère trempé de cette terre sèche et ingrate. Le spectateur suit avec tendresse son cheminement, son évolution. Pascal Amoretti mute sa colère en amour tendre et possessif, s'appropriant son petit fils pour assouvir son désir frustré d'un fils et assumer son rôle de patriarche. La petite jeune fille craintive, exclue du monde de la parole et des décisions, quant à elle, elle ose  à la fin s’affirmer, annonçant ainsi  la future émancipation de la femme.

La narration filmique mêle les genres et les registres.  Daniel Auteuil emporte le spectateur dans une intrigue où se conjuguent avec finesse  et poésie,  l’humour, l’émotion et le pathétique.  La réussite du film réside dans l’équilibre subtil entre la pudeur des sentiments et des gestes,  la réflexion, la gravité et le rire.

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19 mars 2011

Le joueur de théorbe, Patrice Salsa

 

Le Joueur de théorbe
Patrice Salsa
Editions URDLA, 2011

 

!cid_78D27D25-BFDC-443C-836F-4EBFAB355BA6@home.jpgLe Joueur de théorbe de Patrice Salsa est  placé sous le signe de l’esthétique et de la lumière. Petit bijou éclatant et lumineux de quarante pages enveloppé d’une exquise jaquette ambrée à rayures mordorées, l’objet livre laisse déjà présager un univers savoureux. De même, le titre entraîne, avant toute lecture, vers un univers onirique musical et pittoresque lointain.  Et d’emblée, ce bref récit  nourri d’Histoire et d’érudition (Maupassant, Gautier, Villiers de l’Isle –Adam,  il Bronzino…  surgissent au détour d’une phrase ou d’une idée), nous enchante et nous charme.  Dans ce  texte qui  concentre un moment intense de la vie de « l’amphitryon » du narrateur,  Patrice Salsa dépoussière et renouvelle  la littérature fantastique du XIXe siècle. Tous les ingrédients du fantastique sont regroupés : un cadre réel et familier, un  témoin lucide, « l’agnostique endurci », une  réunion conviviale autour d’un repas puis  quelques éléments qui fissurent le réel : « un soir de brouillard comme il n’y en a presque plus dans la belle ville de L. »,  l’introduction de l’inexplicable, du mystère.

Or, ici, contrairement aux histoires fantastiques auxquelles nous sommes habituées,   l’effigie   n’immortalise pas l’être aimé. Paradoxalement, l’être aimé semble naître de la peinture. Dans Le joueur de théorbe, on part de l’objet d’art pour arriver au réel. Et le héros n’est ni le narrateur ni le beau Flavio. Le héros, ou plus exactement l’héroïne, est la lumière. En effet, la lumière illumine le récit. Tout un halo de lumière surgit du tableau et de l’être aimé. Le portrait est une  source lumineuse, « Dans l’ombre qui avait progressivement envahi les lieux, le tableau acquérait une luminosité irréelle, qui semblait sourdre de la chair de la toile, irradiant la chaleur de la vie même ». De même, Flavio, inspiré d’une toile, portrait du Bronzino échappé de son cadre,  est  revêtu de la lumière froide  de la lune : «revêtu d’une chemise immaculée presque phosphorescente sous l’éclat de la pleine lune ». Puis, comme Mithra,  il s’évanouit dans la lumière : « Je pris le dernier cliché au moment où, surgissant de l’horizon comme une flèche d’or, les premiers pinceaux de l’astre du jour illuminèrent le pan du mur. Il y eut dans mon viseur comme un bref flamboiement, et, de façon réflexe, j’appuyai une nouvelle fois sur le déclencheur. Lorsque je reposai l’appareil contre ma poitrine, Flavio avait disparu ». Tout comme on ne peut s’emparer de la lumière, le narrateur ne peut posséder Flavio. Flavio se laisse contempler, mais ne se donne pas. Etre inaccessible, intemporel, hors de l’espace, il  hante l’esprit du narrateur. Il est  un souvenir dont  il ne reste que des mots  puisque la peinture du Bronzino entre en combustion, ne laissant subsister que le cadre.

10 mars 2011

Mon papa razzi

 

Mon papa Razzi
Lionel Chouchon
Editions du Rocher, 2011.

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                            

 

mon papa razzi.jpgMON PAPA RAZZI  de Lionel Chouchon  commence, (à l’exclusion du titre et de la mise en garde), sur une rétrospective tragique, un gigantesque incendie « en plein milieu de (la) tant attendue Première Cérémonie des Golden People », pour se poursuivre sur un mode humoristique, ludique et satirique. Lionel Chouchon s’amuse, dans cet éreintage de la publicité,  de la communication et des medias, avec l’intrigue mise en place et l’écriture.

Camille Razzi, fils du grand photographe de mode, Lucas Razzi, dont « il se considère(…)  orphelin depuis sa sortie de la petite enfance » est un jeune homme de vingt ans, ancien élève médiocre, sans projet professionnel précis qui « se laiss(e) flotter au fil de l’eau sans trop se poser de questions ». Lorsque sa petite amie Maud perd son travail, « il compr(end) qu’il (va ) falloir un minimum de subsides pour faire bouillir le brouet de leur toute récente vie commune ». Bien que détestant et méprisant l’univers de la publicité, il devient stagiaire dans la filiale « Culture & intertainment du divin Groupe AMDL », une agence publicitaire dont le directeur général est Yves Lemaresquier, l’ami  de sa mère. Sa fonction consiste essentiellement à prendre des notes, faire passer l’information, « porter des plis urgents », faire le café, « aider les hôtesses à l’accueil général, les attachés de presse à celui des médias…. ».  Camille découvre un monde nouveau, étrange, superficiel, clinquant : « il me fallut appréhender un monde  des plus étranges, un langage le plus souvent abscons et des individus survoltés, branchés sur un courant inconnu mais bigrement alternatif. » Il est jeté dans un véritable maelstrom dont l’objectif est de persuader le public, d’agir sur son comportement afin de gagner le maximum d’argent. Il s’agit, c’est certain, de vendre, de « complaire à (la) clientèle », mais aussi de flatter les riches, de divertir un public avide de rêves et d’autographes de célébrités. Lucas Razzi  subira les conséquences de ce monde corrompu, sans scrupules,  impitoyable  et sera licencié. Ce licenciement injuste et ses conséquences  permet la réconciliation du père et du fils et démontre le poids immense d’internet dans la société et l’économie.

Dans cette pointe, teintée de suspense, contre la publicité, les medias  et l’utilisation des people,   où alternent  récit et discours, Lionel Chouchon, tout en nous alertant sur le monde de la publicité et de la communication,  se divertit  autant qu’il nous  divertit. Son objectif est de faire rire pour provoquer la réflexion à la faveur d’un narrateur naïf,   Camille,  parodie de Candide (ne  s’écrie-t-il pas à un moment donné pour se rassurer  « Tout est donc parfait dans le meilleur des mondes à la noix ! » ?)

 Tout est jeu de mots dans MON PAPA RAZZI.  Lionel Chouchon travaille les sonorités des mots et des expressions, joue avec les syllabes et les figures de style : la paronomase : « Tout ceci est normal et normé : mais ici c’est normand », le zeugme : «Je bats des paupières et en retraite ». Il renouvelle les clichés : « Là où on leur offre l’index ils vous le bouffent jusqu’au cubitus… quand ce n’est pas jusqu’à l’humérus ».  Le  langage technique et échevelé, doté de nombreux anglicismes très particuliers au monde de la publicité et de la communication (« star-suker », « sky-tracers », « cast », « brief », « paper board »), le ludisme verbal,  le  rythme allègre des phrases, la force, l’humour, l’ironie et la portée critique des  propos d’Alain Chouchon emportent  le lecteur dans un tourbillon de gaieté.

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18 février 2011

Un instant d'une fulgurance d'absolu : Rihoto Sako.

Rihoto Sako
Interprète  un solo de Saburo Teshigawara
Maison de la culture de Grenoble (18 février 2011)

(Par Marie Malaspina)

Sato.jpgEn février dernier, la maison de la culture de Grenoble accueillait un cycle du chorégraphe Japonais Saburo Teshigawara  et la compagnie Karas.(New national theatre Tokyo).

Ce cycle comportait trois pièces, deux solos et une pièce de groupe. Le  18 février 2011, Rihoto Sako assistante, interprète depuis 1996 de Saburo Teshigawara,  danse le solo "she". Sa voix off dit un poème qu’elle a écrit. 

« ..J’ai surpassé toutes mes possibilités, jusqu’à ce que j’atteigne le sombre pouvoir du mystère.

Là j’ai entendu sans bruit.

Là j’ai vu, sans lumière… »

Lieu de fusion de la lumière, du mouvement, de l'espace, au milieu de la scène son corps vibrant révèle l’inconnu de nos perceptions. De la silhouette gracile de la danseuse s’expulse le déploiement d'un transport quasi amoureux qui saisit les spectateurs. Leurs énergies intérieures bouleversées par les infimes variations, les subtils tremblements, les reflets, les ombres projetées dans des rectangles de lumière convoquant Mandrian. Avec la danseuse ils rentrent dans la démesure onirique de son corps démultiplié sur les murs par les vagues d’une musique de transes.

Une toile prend vie sur scène sans pinceau, ni couleur, ni décor, en toute obscurité. Le noir parcouru, parfois de rares raies de lumières livre des passages vers l’ailleurs. Gouffres, sommets, nuages, cieux  derrières ces portes invisibles affleurent nos images intérieures. Des échancrures abstraites et pures font place aux liens de nos cœurs. Le corps de Rihoto Sako passe imperceptiblement des apaisements éclatants et suaves, qui signifient la lumière, aux secousses barbares, trépanantes, trépidantes des jours sans respiration, dans un dialogue ininterrompu avec l’espace rythmique du plateau nu.
Rencontre des beaux arts, de la musique et de la danse, instant  d'une fulgurance d'absolu.
L’être, par le corps androgyne de Rihoko Sato, s'y envole, s'y blesse, y demeure sans jamais s’épuiser. Récit de la quête de l'homme éclaté dans la multitude des fragments de lui-même.
L’incroyable est là, « elle » seule sur scène rend le vide charnel et chacun d'entre nous perçoit qu'il est plusieurs et le sait durablement.
A la sortie du spectacle le sentiment d’avoir été happée dans le lieu d’une offrande hors du commun, remplit de gratitude pour ces arts mêlés, pour l'engagement du chorégraphe et de la fragile et vigoureuse danseuse.

Si votre route croise ces artistes ne manquez pas d’aller les voir.

 

 

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03 février 2011

Demain j'aurai vingt ans

 

DEMAIN J’AURAI VINGT ANS.
Alain Mabanckou
Gallimard (2010)

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

couv_mabanckou.gifDepuis quelques décennies, la littérature africaine fait voler en éclat le cliché de l'Afrique misérabiliste et triste regardée avec compassion. La preuve en est une nouvelle fois apportée dans DEMAIN J'AURAI VINGT ANS où Alain Mabanckou donne à voir et à entendre une Afrique pleine de gaieté, d'humour, d'espoir, ouverte sur le monde et avide de culture.                                                                             

Dans DEMAIN, J’AURAI VINGT ANS dont l’action se situe dans les années 1970, à Pointe-Noire, la capitale économique du Congo, Alain Mabanckou délègue la fonction narrative à Michel,  un  garçonnet d’une dizaine d’années qui se projette dans l’avenir comme l’indique le titre.  Michel,    observateur perspicace  malgré son jeune âge,   raconte sa vie quotidienne : sa famille, « maman Pauline », « maman Martine », « papa Roger », son ami Lounés, ses amours avec Caroline. Il dévoile en même temps sa vision de la vie sociale et politique du Congo mais aussi celle du monde entier  à laquelle il a accès à la faveur de son père adoptif, réceptionniste à « l’hôtel Victory Palace »,  fervent auditeur d’une  radio « branch(ée) sur La Voix de l’Amérique ».

Alain  Mabanckou  rappelle Montesquieu dans LES LETTRES PERSANNES quand Michel dénonce  naïvement la politique française au Congo : « Les Français (…) nous aiment encore aujourd’hui parce qu’ils continuent à bien s’occuper de notre pétrole qui est dans la mer de Pointe-Noire  sinon nous autres on va le gaspiller ou le vendre aux Américains qui en ont besoin pour faire marcher leurs grosses voitures »,  quand il révèle les dysfonctionnements politiques de son pays en rapportant les propos de son père : « Pourquoi le gouvernement s’entête à parler de cet assassinat si lui-même n’est pas complice de la mort de notre immortel ? » ou en résumant  les problèmes ou scandales internationaux entendus à la radio : « on a renversé le chah d’Iran ! », « Giscard d’Estaing a reçu les diamants du dictateur Bokassa ». DEMAIN, J’AURAI VINGT ANS pourrait  servir de matière première à l’étude socio-historique  et politique du Congo des années 1970. Il témoigne de la réalité quotidienne des classes moyennes africaines et fait connaître leurs modes de vie, leurs traditions, leurs coutumes vestimentaires ancestrales (« c’est Roger le Prince qui dansait torse nu, un pagne en raphia, les cauris autour des reins, des clochettes autour des chevilles, du kaolin blanc sur le visage et les cheveux »), leur façon  de penser, leurs croyances (« On a dit que c’est l’esprit du grand-père de nos grands-pères qui s’était réfugié dans le corps de Roger le Prince »,  leurs superstitions. Mais  DEMAIN, J’AURAI VINGT ANS  est avant tout une œuvre littéraire.

Alain Mabanckou puise des expressions concrètes dans les profondeurs de la langue populaire locale : « On l’a coincé comme on coince les rats palmistes dans notre brousse », « Ils vont alors s’engueuler comme deux personnes qui battent les mêmes tam-tam sans s’arrêter »,   rythme son écriture de comparaisons humoristiques. Edwige a « des boutons partout sur le visage comme si elle avait reçu des balles perdues pendant la guerre mondiale ». Il instille  des explications pleines de beauté et de sensibilité : « Ce n’est pas pour rien que l’eau de mer est salée comme ça, c’est à cause de la transpiration de ces ancêtres et de leur colère qui provoque des vagues ». Cet emploi exubérant des images comme les nombreuses références littéraires à Rimbaud, Hugo, Pagnol, Saint –Exupéry, San Antonio   trahissent  sa présence.

En effet, l’écrivain multiplie les clins d’œil au lecteur comme lorsque Michel  interprète le discours de l’oncle René, un marxiste qui n’hésite pas à spolier les biens de sa propre famille. Jouant avec les mots,  Alain Mabanckou évoque « les forcés de la faim »  qui « doivent faire table basse »  tout en   expliquant  que   Karl Marx et Engels  ont démontré  « comment l’histoire du monde n’est que l’histoire des gens qui  sont dans des classes ».

L’écriture d’Alain Mabanckou rappelle la technique célinienne de transposition de la langue orale. Le discours de l’enfant est une retranscription du langage parlé. Les phrases de Michel s’écartent des normes grammaticales. Il désarticule la syntaxe,  contractant  « cela » en « ça » : « maman Pauline ça l’énerve d’écouter ces choses qu’elle ne comprend pas »,  omettant  l’inversion du sujet dans les phrases interrogatives, redoublant  le sujet : « Sinon comment les Cambodgiens ils font pour l’écrire… ? », employant  des termes familiers : « Il engueule ses enfants ». Cependant si l’écrivain tord le cou, non pas à l’éloquence, mais à la syntaxe, ce n’est pas par incompétence,  mais par souci de réalisme. Alain Mabanckou s’efface pour laisser l’enfant s’exprimer et rythmer la langue avec une musique savoureuse pétrie d’humour.

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01 février 2011

Rétrospective sur Werner Schroeter

Rétrospective sur Werner Schroeter

(par Pierre-Alexandre Murena)Nuit de chien.jpg

Le 12 avril dernier s’éteignait à l’âge de 65 ans Werner Schroeter, une des étoiles du nouveau cinéma allemand, nous laissant une filmographie aussi riche que diversifiée, d’une profondeur toute dramatique sur laquelle est revenu le centre Georges Pompidou, dans une rétrospective à laquelle Schroeter lui-même avait pris part avant son décès.

Que retenir de cette œuvre flamboyante, de ce style éblouissant, mais également troublant, dérangeant, aux antipodes du cinéma de masse ?

Au-delà même de ce style riche et baroque, tourmenté et obsédant, souvenons-nous des voyages esthétiques offerts par le réalisateur, de ces scènes empourprées et obscures où se mêlent subtilement les deux fantasmes artistiques universellement partagés que sont amour et mort, mais également de ces images envoûtantes et esthétiquement cruelles, soutenues par une musique forte et subtilement choisie. Car le cœur des films de Schroeter n’est pas l’intrigue, pas même un quelconque message que l’artiste chercherait à insuffler au spectateur, mais bien le jeu de masques sous toutes ses formes : opéra, travestissement, théâtre… Dans ses films, les acteurs arpentent sans relâche, tantôt blessés dans leur corps et leurs illusions, tantôt sublimés par une lumière mystique.

C’est finalement un cinéma endeuillé qu’a quitté sereinement Werner Schroeter, ce réalisateur aux allures de Dürer moderne, comme pour donner son sens ultime à cette sentence de Shakespeare encadrant son dernier film, Nuit de chien : « De tous les prodiges dont j’aie jamais entendu parler, le plus étrange, pour moi, c’est que les hommes ont peur, voyant que la mort est une fin nécessaire qui doit venir quand elle doit venir.»

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22 janvier 2011

ROUGE SANG VIERGE : Un style esthétique et audacieux.

ROUGE SANG VIERGE
Karima Berger
Al Manar (1/10/2010)


(par Annie Forest-Abou Mansour)

photo livre KB.gifLe recueil de nouvelles de Karima Berger ROUGE SANG VIERGE  progresse par une série d’instantanés juxtaposés proposés dans des registres variés et nombreux. Les tonalités  poétique,  réaliste, pathétique, humoristique se succèdent en autant d’instants de vie fugaces et intenses dessinant avec finesse l’imaginaire et la réalité de l’Algérie.

Certaines nouvelles de l’ouvrage de Karima Berger comme  « Rouge Sang Vierge » sont  de  véritables poèmes en prose à l’écriture très soignée d’esthète qui fait fusionner les différents sens : « J’ai froid, j’ai chaud, je trébuche dans le rire trop rare de manman, je me noie dans les plis de l’écharpe qu’il déroule… ». Très souvent,  on passe rapidement  du quasi irréel au réel. Rouge, couleur personnifiée comme dans un conte de fées « Rouge vint alors, il me rendit visible, il me frappa de sa volupté. Il envahit ma vie »  emporte l’adolescente dans un univers onirique exaltant.  Mais très vite et en quelques mots,  la Beauté sombre  dans toute la noirceur du réel. Le sang qui coule n’est plus celui de la jeune vierge emplie de rêves voluptueux mais celui de la violence : « la vision Rouge du sang s’écoulant sur la blanche bure des moines ». On quitte de temps à autre  le poème pour  effleurer,  en quelques mots ou en quelques  lignes subtiles, un récit anecdotique constatant,  sans éreinter, des figures d’une Algérie fangeuse où les valeurs s’effondrent. Dans « L’argent et son corps »  Sabrina  « s’enfui(t) de son village (…) et vient se terrer parmi les rats de la capitale ». Inadaptée à la vie citadine, à cause d’une société rigide, de  la pauvreté et du chômage, Sabrina « se mêle à ces autres filles venues du fin fond du pays, meurtries, leurs consciences souillées, se consolant à coup de drogues, d’amnésies, de délire (…) et de violences parfois inouïes… »  et elle vend son corps.

Dans ce recueil de nouvelles, la narratrice donne à voir une  femme  souvent niée en tant que telle. La fille reçoit une éducation différente de celle de son frère. Sa virginité s’impose alors que « « les frasques » du garçon « sont »  considérées comme « des expériences viriles ». La femme  est soit la mère (« les baisers de Nadia »), soit  la vierge, soit la prostituée dans une société manichéiste où s’opposent le Bien et le Mal, le moral et l’immoral, le sacré et le profane. Loin de « la chaste »  Algérie, dans une Algérie corrompue, la mère disparaît au détriment de la femme objet. Sabrina est perçue par son fils, devenu un débauché, comme une simple denrée : « lorsqu’il  rabattait les hommes pour les filles de Moh, il vantait les charmes de Sabrina ». La femme n’est pas toujours reconnue comme un  être à part entière. Seule la femme rêvée, celle que l’on imagine sous « son  vêtement passe-muraille et son hidjab »,  belle, mystérieuse et sensuelle,  existe dans certains esprits masculins.  La femme n’a pas droit à la parole.  La  malade de « Formols »  ne peut que se taire et accuser le Destin.   Mais  malgré tous les principes phallocrates, la femme arrive à s’imposer : elle « viole en secret la loi du hidjab » à la faveur de son parfum,  « laissant flotter une ondée, de jasmin ou de muguet » après son passage. Dans « quarante jours », avatar de lysistrata,  elle  s’unit  aux autres femmes  pour  rejeter, afin de respecter la Vie,  les rites sanguinaires destinés à « honorer (des) dieux cannibales » édictés par Abraham . Karima Berger égratigne parfois  au passage, en l’occurrence  dans la nouvelle au  titre provocateur « Téophanies », d’un léger coup de griffes humoristique  le « sacré » avec des apparitions qui n’ont rien de divin. Mais elle ne dénonce pas.

Karima Berger  ne rédige pas une œuvre féministe ou militante. Elle est avant tout une orfèvre de l’écriture.  Elle se contente de montrer la société maghrébine dans  un style  esthétique et audacieux.   Les différentes histoires de Rouge Sang Vierge  malgré leur brièveté permettent de traverser différents milieux de la société algérienne tout en révélant les qualités littéraires de leur auteure.  Karima Berger ose dire la société arabe sans sombrer dans la critique,  laissant exister un horizon d’attente où le lecteur arabophone se reconnaît.

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09 janvier 2011

NOIRES BLESSURES : L'ambivalence profonde de l'être humain

Noires blessures
Louis-Philippe Dalembert
Editons Mercure de France. 2011

 

(par Annie Forest-Abou Mansour)

 

noir.jpgAucun de ses lecteurs ne l’ignore désormais  après avoir lu  plusieurs de ses  ouvrages comme Rue du Faubourg Saint-Denis, Les dieux voyagent la nuit,  L’Ile du bout des rêves,  Louis-Philippe Dalembert est un brillant homme de lettres. C’est aussi   un  grand humaniste qui appréhende l’être humain sans manichéisme  avec la sagacité d’un psychanalyste, d’un ethnologue et d’un sociologue. Si un  lecteur  méconnaissait cette facette de l’auteur, la lecture de son dernier ouvrage Noires blessures l’instruirait d’emblée.  Dans ce très bel ouvrage polyphonique, Louis-Philippe Dalembert  à la faveur des monologues intérieurs de laurent Kala, un Français employé par une ONG en Afrique  et son boy, un jeune Africain Mamad White, introduit le lecteur dans l’intimité et la mentalité  des deux protagonistes.  Il permet ainsi de comprendre le fonctionnement  mental et social des êtres humains. Il le lie à leur vécu quotidien et à leur historicité en donnant à voir leurs souffrances psychiques et physiques et leurs multiples conséquences.

Chaque être, quelque soit sa noirceur morale, ses actions d’une cruauté insoutenable, est malgré tout un être humain. C’est ce que l’on comprend en s’insinuant dans les pensées de Laurent Kala. Enfant petit et gros, sensible, timide, Laurent était la  risée de ses camarades de classe, « le souffre –douleur de la cour de récréation ». Il vouait une admiration sans limite  à son  père, « grand, élancé, tout en muscles (…) à l’opposé des pères de (s)es amis ». Or ce géant qu’il idéalisait,  à sa grande surprise,  fond en larmes en apprenant la mort de Martin Luther King. L’image de ce père prétendument invincible se froisse quelque peu dans l’esprit de l’enfant de sept ans : « Quand je vis les pleurs rouler sur les joues de mon père (…), quand je le vis quitter le salon pour se diriger en traînant les pieds vers la cuisine, pour moi le monde s’effondra ». Puis, ce père ouvert, militant en faveur des droits de l’homme, est tué par un CRS, « un grand  Noir  baraqué qui s’était acharné sur lui » lors d’une manifestation. Ce sont alors de « noires blessures » infligées au fer rouge dans le cœur et l’inconscient brisé à tout jamais du jeune garçon. Il se vengera beaucoup plus tard de ces meurtrissures inguérissables, «  le nègre paierait.  Il paierait pour le vol, il paierait pour son impertinence. Il paierait pour ses semblables aussi ».  Il  torture alors  son boy qui a osé dérober quelques « bas reliefs » dans son réfrigérateur.


Mamad, le jeune boy, orphelin de père « sept mois après (s)a naissance »  a souffert de la pauvreté et du racisme dès sa plus tendre enfance. A l’école, il est méprisé par l’économe de son établissement scolaire parce que sa mère ne peut payer son « écolage ». Mamad incarne la souffrance des jeunes Africains poussés à quitter leurs familles tendrement aimées,  leur pays, leurs racines, « au péril de (leur) vie »,   à cause d’une situation économique déplorable. Mamad rêve de trouver du travail en Occident pour offrir une vie plus décente à sa famille comme l’ont fait ceux qui ont réussi à partir : « l(eur)  famille  exhibait avec fierté les signes extérieurs de (leur)  réussite : maison en dur, télévision, téléphone portable (…) ». Mais il sera forcé au retour comme nombre de ses compatriotes  « ramenés, trois mois ou trois ans plus tard, menottes aux poignets comme des malfaiteurs (..) en plus de la honte, une larme au coin de l’œil, sans pouvoir raconter ni comment ni pourquoi ils avaient été pourchassés ainsi que du vulgaire bétail, capturés puis expulsés. » A son retour,   Mamad deviendra le boy de Laurent Kala, une chance pour lui ! : « Avec mon salaire, les habits usés, les restes de nourriture, les produits avariés que Monsieur Laurent me laisse emporter (…) j’arrive à m’occuper des miens (…) »

Louis-Philippe Dalembert aborde  son texte avec sa double  culture haïtienne et occidentale. Il donne à voir avec objectivité et réalisme les deux continents. il  montre l’Afrique sans concession dans toute sa réalité : ses habitants qui « se mangent entre eux pour des bagatelles », parce que le voisin possède plus que l’autre. Il  dit la misère, le chômage, la faim. Il donne à voir le racisme de certains Blancs, les relations dominants dominés qui existent encore en ce début de XXIe siècle, le relent colonialiste qui subsiste toujours dans certains esprits : avec le Blanc méprisant et arrogant,   le Noir respectueux, exploité, soumis, inhibé  malgré sa conscience aiguë   du problème  et son orgueil, parce que contraint de travailler pour faire vivre sa famille, « pour ne pas retomber dans la poussière ». Dans  Noires blessures, Louis-Philippe Dalembert insiste sur l’ambivalence  profonde de l’être humain.

Louis-Philippe Dalembert   ne rédige pas une œuvre revendicatrice et militante. Noires blessures est une avant tout une œuvre littéraire, structurée comme un livret d’opéra avec son prologue, ses intermezzi, son épilogue,  son  rythme souvent musical avec des refrains comme Shosholoza (« Shosholoza. Ses pieds s’envolaient, légers, avant de rebondir sur le sol. Shosholoza.  Son cœur battait à l’unisson avec celui de la forêt. Shosholoza. »,  son écriture ciselée où se mêlent l’émotion,  l’humour et l’ironie. L’Afrique est présente dans le  lexique,  les expressions imagées de Mamad, comme « revenons à nos cabris » ou « Elle habitait à un braiment d’âne de chez nous ».  La symbolique des noms des personnages révèle l’œuvre littéraire et l’humour du narrateur : le patronyme du Noir est White, celui du Blanc possède une consonance africaine. Laurent Kala, l’homme raciste,   adopte un enfant africain, qui « à le voir crapahuter aux quatre coins de la maison et de la véranda », lui rappelle « un petit chimpanzé » ! Et il nomme cet enfant Luc, prénom d’origine   grecque signifiant « blanc ». (1)

Rien n’est gratuit dans Noires blessures. Tout possède un sens. Il y aurait encore tellement à dire sur ce bel ouvrage. Mais laissons les lecteurs le découvrir.

(1)         Luc vient aussi du latin « lux », la lumière.

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08 janvier 2011

La tragique réalité de la guerre du Vietnam par Neil Sheehan

L’Innocence perdue 
Neil  Sheehan
Editions du Seuil, Collection Points Actuels (1990)

 

(Par Joëlle Ramage)

 

                                                                                                                                                               

innocence.jpgExtraordinaire prouesse littéraire d’un jeune journaliste, à la fois romancier et historien, immergé dans le Vietnam de la guerre, qui nous en fait découvrir les détails les plus minutieux, à travers la vie d’un gradé américain, le lieutenant-colonel John Paul VANN. De ce récit grave et éblouissant qui a requis pas moins de seize années d’enquête, John Le Carré ne dit qu’un mot : « superbe !», en ajoutant : « si vous ne lisez qu’une seule histoire de la guerre du Vietnam, ce doit être celle-là, admirable et exaltante ».

 

L’auteur, Neil SHEEHAN, dit que les recherches qu’il a menées l’ont contraint « à affronter intellectuellement la tragique réalité de la guerre du Vienam » et à constater surtout que l’Amérique ne l’aurait jamais gagnée. En effet, à la faveur des images médiatiques abondamment déversées sur une Amérique médusée par une violence contre la seule paysannerie pauvre des rizières, cette guerre ne pouvait avoir qu’un impact négatif et qu’une issue très incertaine. Neil SHEEHAN dit d’ailleurs que ce fut là la première guerre « négative » de toute l’histoire des Etats-Unis, tant l’arrogance des chefs américains avait supplanté le réalisme. Durant la Seconde Guerre Mondiale il était en effet clair que l’Amérique était en symbiose avec les réalités du terrain et l’objectif. Mais l’après-conflit avait apporté la certitude à la puissante Amérique et à ses chefs militaires, au Pentagone comme à ses services secrets, qu’elle était devenue planétairement indispensable. L’auteur le traduit à sa façon : « nous sommes devenus si riches et si puissants que notre commandement a perdu sa faculté de penser d’une façon créatrice ». Depuis, cette arrogance n’avait fait qu’amplifier et, au Vietnam, il était devenu impensable que les chefs militaires et civils perdent cette guerre.

 

« De ces combats sans héros » comme le dit l’auteur, John Paul VANN avait été l’une des personnalités les plus étonnantes. Fin analyste et stratège, aux terrifiantes zones d’ombre, il avait compris – ce que les Mc Namara, Hatkins, Johnson et autre Kennedy n’ont jamais correctement saisi - que les Vietnamiens se battraient jusqu’au bout, eux qui ont toujours réussi à repousser les envahisseurs, d’où qu’ils viennent, chinois, mongols, mandchous, français et maintenant américains.

 

Cet ouvrage est absolument capital dans la compréhension des mécanismes qui ont conduit à la guerre du Vietnam, mais il donne aussi à comprendre les relations étroites de cette guerre avec la guerre d’Indochine et celle de Corée. François Sergent de ‘Libération’ dit très simplement que « l’auteur raconte VANN, mais aussi le Vietnam, Washington, les politiciens, la presse et l’armée, toute l’Amérique de l’après-guerre ».

 

 

                                              

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05 janvier 2011

La philosophie comme manière de vivre.

 

La philosophie comme manière de vivre. Entretiens avec Jeannie Carlier et Arnold I.Davidson

Pierre Hadot 

Albin Michel, 2001

 

(Par Mireille Bourjas)

 

livre Mireille.jpgAncien prêtre, ancien chercheur, ancien professeur au Collège de France, Pierre Hadot a marqué par ses recherches, ses écrits et sa pensée, la fin du XX° et le début de notre XXI° siècle. Très connu à l’étranger, surtout aux U.S.A, il le fut moins en France paradoxalement. Personnage remarquable de gentillesse, de bonté, d’honnêteté, de compassion, d’une intelligence supérieure, il réussit avec un langage simple à nous faire sortir de ses livres “changés“.

Que ses ouvrages traitent de Marc Aurèle ou de Plotin, du stoïcisme ou de la mystique ; avec une érudition toujours limpide, ils montrent que pour les Anciens, la philosophie n’est pas construction de système, mais choix de vie, expérience vécue visant à produire un « effet de formation », bref un exercice sur le chemin de la sagesse.

En suivant Pierre Hadot, nous comprenons en quoi les philosophies des Anciens, et la pensée de Marc Aurèle, en particulier, peuvent nous aider à mieux vivre. Et si « philosopher c’est apprendre à mourir », il faut aussi apprendre à vivre dans le moment présent, vivre comme si on voyait le monde pour la dernière fois, mais aussi pour la première fois.

Les exercices spirituels de Pierre Hadot commencent par la contemplation de la voute étoilée et notre sensation émerveillée de faire partie du tout. Ils se poursuivent à chaque étape de notre vie et se rapprochent des exercices de bricolage ou d’artisanat de la vie dont parle souvent Boris Cyrulnik. A notre époque où les grandes idéologies ont cessé de conduire le monde, les livres de Pierre Hadot sont salvateurs et à la portée de tous.

 

 

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30 décembre 2010

Lettres de prison

 

Lettres de prison 
Rosa Luxembourg
Corlet Imprimeur, 1989

 

(Par Joëlle Ramage)

 

rosa.jpgQue n’a-t-on envie lorsque le temps est maussade et l’esprit chagrin de se replonger dans ces très émouvantes Lettres de prison  de Rosa Luxembourg. Née en 1870, la grande militante co-fondatrice du mouvement ouvrier Spartakus cachait, sous un esprit révolutionnaire, une véritable âme d’écologiste et un irrésistible attrait pour la vie. Son amour exacerbé de la nature, qui explose dans chacune des lettres dédiée à son amie Sophie Libknecht – dont le mari sera assassiné en même temps que Rosa Luxembourg -, transcende un quotidien désespéré et éprouvant, dont l’issue sera la mort.

 

Car Rosa perdra la vie en 1919, assassinée par ses tortionnaires – des officiers des corps francs dont sont issus les premier nazis -  après avoir, jusqu’au dernier  jour, espéré être libérée. Jusqu’au bout aussi elle aura chanté la vie, à travers les barreaux de sa prison, tentant de deviner au loin, les espèces florales par leur forme et leur couleur. Dans une de ses toutes dernières lettres à Sophie qu’elle baptise du doux nom de Sonitschka, elle parle du réconfort que lui procure une visite au Jardin Botanique et elle décrit, comme si elle en parcourait encore les allées, la floraison des plantes, s’arrêtant ici sur les fleurs du pin dont « les chatons rouges sont des fleurs femelles dont naîtront les grandes pommes de pin, si lourdes qu’elles retournent leur pointe vers le sol », là sur l’acacia dont elle dit que dans certaines contrées on l’appelle ‘robinier’, ou encore sur la floraison du mimosa qui a « des fleurs jaune soufre et qui embaume l’air ». De la même manière s’arrête-t-elle sur la vie animale et parle-t-elle sans cesse des liens profonds qui l’unissent à la nature vivante. Au-dessus de la fenêtre de sa prison, un couple d’alouettes huppées  vient d’avoir un petit. Du sens aigu de l’observation qui la caractérise naturellement, sublimé par l’enfermement, germent des descriptions dignes d’une observation scientifique : « …déjà le petit oiseau sait bien courir. Peut-être avez-vous remarqué comme les alouettes huppées sont drôles quand elles courent, à petits pas rapides, sautillant sur leurs deux pattes, comme le moineau. Le petit commence même à voler, mais il ne trouve pas encore assez de nourriture, d’insectes et de petites chenilles, surtout par un temps aussi froid… ».

 

Est-ce la conscience de n’être plus libre qui la fait se repaître de la vue d’un nuage rose, de la chute du soleil à l’horizon « descendu d’un degré »  la consolant de toutes les méchancetés ? Est-ce la conscience de l’inhumanité qui lui fait éprouver le besoin du sacré en chantant à voix basse l’Ave Maria de Gounod ? Pourtant il lui semble qu’elle aime encore et toujours les Hommes et qu’elle soit toujours en accord avec le rythme de vie qui l’entoure. L’amour et l’indulgence envers ceux qu’elle désigne sous le terme d’ ‘humanité’ imbibent chacun de ses mots, chacune de ses phrases, et c’est à l’envie qu’elle répète à Sonetscka cette simple vérité : « N’oubliez jamais de regarder autour de vous, vous y trouverez toujours une raison d’être indulgente ».

 

Si on avait encore quelques doutes sur la grandeur de cette âme, aux prises de position anti-militaristes, il n’est que de méditer l’une de ses pensées, puissante et irrésitiblement humaine, à travers les mots obsédants d’une de ses lettres datant de 1917, qui font magnifiquement jaillir la scène : « …et la vie chante aussi dans le sable qui crisse sous les pas lents et lourds de la sentinelle, quand on sait l’entendre… ».

 

Elle qui disait que la liberté, c’est « la liberté de celui qui pense autrement » fut mise en vers, en 1919, par Berthold Brecht :

"Rosa-la Rouge aussi a disparu
Le lieu où repose son corps est inconnu.
Elle avait dit aux pauvres la vérité
Et pour cela les riches l’ont exécutée."

 

 

 

 

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22 avril 2010

Une représentation originale et déjantée de Jacques Rosset.

 

LE BOURGEOIS GENTILHOMME  
Molière (1670)
mis en scène par Klaudia Lanka et joué par Le Lugdunum théâtre, compagnie de Jacques Rosset.

(Par Annie Forest-Abou mansour)

 

bourge.jpgLa mise en scène de Klaudia Lanka  jouée par la compagnie de Jacques Rosset est très originale, carrément hors norme. Il s’agit d’une  actualisation audacieuse du BOURGEOIS GENTILHOMME qui  situe  dans le contexte du XXe siècle une pièce du  XVIIe. Elle nous donne à voir, non plus un monsieur Jourdain du XVIIe siècle, riche bourgeois  voulant  se faire passer pour un noble,  s’efforçant  d’acquérir les manières et la culture des nobles, mais un parvenu de la fin du XXe siècle. Elle renouvelle la lecture de la pièce de Molière sans la trahir. En effet, le texte  est respecté. En outre, Molière était le peintre de la nature humaine et  c’est  un parvenu ridicule, image  de tous les parvenus, qui apparaît devant le spectateur.

Les costumes sont contemporains ou saugrenus et extravagants. Finis le haut de chausse et le pourpoint, monsieur Jourdain est  vêtu d’un  collant bleu (un adidas kickboxing),  de chaussons  jaunes à tête de canard,  d’un short bleu brillant et plus tard, il apparaît  en  costume à rayures multicolores. Ces vêtements  déclenchent  le rire du spectateur et créent d’emblée une ambiance qui surprend le public, le séduit et l’amuse.

L’espace scénique renonce à toute contextualisation  spatiale ou temporelle. Les murs sont nus. Seuls quatre chaises  et un banc servant de coffre constituent le décor.

La comédie-ballet devient un spectacle musical délirant dans une ambiance disco, dans une ambiance de fête du samedi soir en discothèque. Les perruques, les couleurs flashy, la musique disco qui mêle funk, soul et pop, comporte de nombreuses chansons des années 70/80 auxquelles s’ajoutent  les danses qui  créent une ambiance dynamique, rythmée et  festive tout en conservant le ton de Molière.

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30 décembre 2009

Orages ordinaires

ORDINARY  THUNDERSTORMS

 William BOYD 

Bloomsbury, 2009

 

(par Mireille Bourjas)

 

                                                                                                                                                      

ordinary.jpgSelon l’Evening Standard, c’est le livre de l’année.

William BOYD, écrivain écossais, est très connu en France et ses ouvrages ont tous été traduits en français. Révélé, en 1981, par son A good man in Africa, l’auteur n’a cessé de produire des best sellers.

Ecrivain hyperréaliste qui essaie de rendre ses textes aussi authentiques que possible, W.Boyd a l’art consommé de nous faire aimer ses personnages.

Dans Orages ordinaires, il  explore avec maestria la question de l’identité et le fait que l’être humain ne puisse pas être la même personne toute sa vie. Adam Kindred, jeune climatologue spécialiste des nuages, va expérimenter plusieurs changements de vie. A la suite d’une série de hasards malheureux, il est soupçonné du meurtre d’un allergologue qui est un des personnages-clé de l’industrie pharmaceutique anglaise. Pour échapper aux recherches, il n’a qu’une issue, se cacher et disparaître et devenir quelqu’un d’autre. Mais en 2010, dans une capitale européenne, la tâche n’est pas aisée.

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02 septembre 2009

Une ville en pleine ébullition

And let the great world spin
Colum Mc Cann

Random House, 2009 

 (par Mireille Bourjas)

 

www.randomhouse.com.gifA partir de  l’expérience d’un funambule qui effraie New-York, en marchant et sautillant sur son fil, entre les Twin Towers, Mc Cann déroule le vertigineux panorama d’une ville en pleine ébullition entre la fin de la guerre du Vietnam et le début de celle d’Irak, mères pleurant leurs enfants disparus, prostituées épuisées, junkies, grandes dames de Park Avenue, artistes pommés, petites gens dévouées… mais surtout curé des rues en proie au doute. Ce personnage, à lui tout seul, dans sa misère, sa nudité, sa charité, sa fragilité apparait petit à petit comme le grand personnage de cette fresque du XX° siècle. Il est comme le pivot central autour duquel les voix des autres personnages trouvent un écho. Une sorte de grâce baigne tout le roman et Mc Cann sait très bien montrer les humains dans leur combat quotidien, pour vivre et survivre face à une réalité bien sombre. On sent à chaque ligne son empathie pour les plus humbles, les plus pauvres, les plus démunis.

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23 avril 2009

Ilû, l'homme venu de nulle part : L’homme naturel

 

Ilû, l’homme venu de nulle part

Pierre Barthe

VLB éditeur, 2008

 

(par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

Pierre Bailu.gifrthe, dans son premier et très beau roman à l’écriture limpide et imagée (« Hiver » se dit « long ue neige », la marmotte est « le siffleux » pour les hommes préhistoriques), nous fait vivre, pendant pl us de six cents pages, la vie, telle qu’il l’imagine, de nos lointains ancêtres d’il y a 35000 ans. Nous suivons avec angoisse ou ravissement Ilû - devenu amnésique à la suite d’une terrible agression - et ses amis du clan-des-Hommes-Vrais dans des lieux hostiles et glacés aujourd’hui enfouis sous les mers de  Tchoukotka et de Béring.


Cette fiction dépaysante se fonde sur le réel : les lieux où se déroule l’action, les animaux rencontrés (le renne, le pi ca...), les armes utilisées pour la chasse (lance-pierres, sagaies...) ont existé. Dans cet univers rude et  le plus souvent hostile régi par des puissances  surnaturelles, le clan qui sauve puis adopte Ilû, « n’(a) pas de chef absolu, pas plus qu’un conseil de sages ou de décideurs spécialement nommés ou élus par ses membres.  Chacun (est) libre de ses décisions, de sa façon de vivre, de sa collaboration ou non au succès du clan. Mais il (est) dans la tradition la plus ancienne et la plus solidement ancrée dans les mœurs à la fois de contribuer à la prospérité du groupe et d’en tirer profit. (...) Aucun loi ou règle formelle ne venait entraver la vie, dure certes, mais simple et libre, de ces gens pleinement heureux ; seulement quelques conventions entre eux et de solides traditions ». L’absence de hiérarchisation de l’organisation sociale de leur vie communautaire, le mode de vie innocent et authentique, loin du confort et du superflu, sont autant de leçons de tolérance et de savoir vivre. Ces êtres simples, qui vivent de la chasse et de la cueillette de plantes, sont solidaires, à l’écoute des autres. Ils rappellent  le mythique « bon sauvage » rousseauiste vivant dans un milieu naturel pas encore détérioré par la civilisation et sa technologie galopante. Mais l’utopie n’est pas totale puisqu’Ilû a subi une agression de la part  d’êtres cruels, paresseux et dominateurs auxquels il se heurtera de nouveau au cours de son dernier périple.

C’est avec un immense plaisir que nous accompagnons tous les personnages attachants d’Ilû, l’homme venu de nulle part dans leurs aventures et leur quotidien où règnent l’amour et le sens des valeurs. Ce livre nous prouve – si besoin est - que ce ne sont pas le clinquant et l’avoir qui constituent l’être.

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05 février 2009

L'Afrique autrement

L'Afrique autrement

La défaite des mères

Yves Pinguilly, Adrienne Yabouza

Oslo éditions, collection Temps qui passe, 2008

 

(par Annie Forest-Abou Mansour)

  

Sous despinguilly.gif abords candides et simples, La défaites des mères est un éreintage subtil et savoureux de la po litique coloniale européenne des années quatre vingt en Centre Afrique (« il avait fait un voyage en Egypte comme consultant pour une ONG qui, après avoir vendu du sel à la mer, envisageait de vendre du sable au désert ») et de la misère populaire qui en découle. Avec humour (« Dieu a dit : « tu travailleras six jours sur sept, mais si tu es pauvre tu auras en plus la chance de travailler le dimanche au noir... »), une syntaxe et des figures de style souvent puériles et hybrides (« C’était fait, la Terre ronde, qui continuait à tourner sur elle-même et autour du soleil, comptait un empire de plus, turluttu chapeau pointu ! », après l’auto proclamation de Bokassa), les deux auteurs révèlent une  connaissance approfondie des mentalités et de la politique de la région : « papa Bok Ier en profita pour glisser dans les poches du roi de France, à l’insu de son plein gré, quelques petits diamants de rien du tout. Juste ce qu’il faut pour qu’en reprenant l’avion de sa royale république, il ne soit pas en excédent de poids. »

 

Yves Pinguilly et Adrienne Yabouza montrent un empereur mégalomaniaque et infantile, soutenu par une France soucieuse avant tout de perpétuer sa présence dans une région du monde qui favorise les intérêts personnels, ceux de « Végéheu, le roi de France » et ceux des différents gouvernements : « Les diplomates se frottèrent les mains, peut-être parce qu’ils étaient trop bien élevés pour les mettre dans leurs poches. Leurs poches ! Ils devaient sans tarder continuer à les remplir pour leurs gouvernements. »  Perspicaces, ils glissent des allusions pertinentes sur Kadhafi, tenté de réaliser l’union de l’Afrique comme  son rêve de panarabisme a échoué: « Un divin enfant du désert était né et avait grandi là-bas, derrière quelques frontières. Galons de colonel sur les épaules, il était devenu le Grand Guide. Inch’Allah ! Celui-là se faisait garder le corps par un bouquet de jeunes et jolies femmes bien armées. » De même, les auteurs saupoudrent constamment l’histoire de leurs personnages  d’anecdotes historiques et politiques insidieuses.

 

C’est Niwali, la narratrice,  née à Kinshasa, « la belle Kin »,  petite fille douée,  puis femme simple, confrontée à de  tragiques conflits interethniques, qui donne à voir au lecteur  une Afrique avide de modernité, mais archaïque parce que spoliée, le malheur des autochtones soumis à « la tuerie, (au) viol et (à) toutes les bonnes rigolades qui accompagnent ça » et, en revanche l’aide d’urgence apportée aux diplomates et à leurs familles au moindre danger (« L’ambassadeur demanda à l’agence de voyage du Quai d’Orsay de prévoir un avion pour Libreville ou Paris, un grand avion pour que les bons blancs puissent prendre avec eux, s’ils le souhaitaient, pour rentrer chez eux, leurs veaux, leurs vaches, leurs cochons et leurs couvées. ») Le lecteur occidental constate avec malaise que la situation actuelle n’a guère évolué dans cette région et qu’il en est indirectement complice.

Nonobstant des passages pathétiques, l’humour domine cet ouvrage au titre jeu de mots, grâce à une écriture rythmée, des  comparaisons locales  concrètes  (« deux larges épaules dures comme du bois de goyavier » ou « les « filles qui étaient pas encore plus mûres que des mangues du mois de janvier »), qui plongent  le lecteur au cœur d’une Afrique pétrie d’espoir malgré ses nombreuses difficultés.

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02 février 2009

"Séraphine Louis, sans rivâle."

Séraphine, de la peinture à la folie.
Alain  Vircondelet

Albin Michel, 20089782226189820.jpg

 (par Annie Forest-Abou Mansour)

 

« Séraphine Louis, sans rivâle »

 

Dans la première moitié du XXe siècle, au moment où tous les principes de l’art sont bouleversés, un don extraordinaire pour la peinture sort Séraphine Louis « un coeur simple », « une humble femme de ménage » pieuse, de l’anonymat. Découverte par Wilhem Uhde, un esthète allemand  collectionneur de tableaux, Séraphine arrive au moment de la naissance de l’art moderne, naturellement, sans préparation, en autodidacte. Construire la biographie de Séraphine « est un défi. Au temps, à la mémoire, à la maladie, car tout s’est acharné pour que son existence soit passée sous silence, malgré ses sursauts, malgré son énergie, ses coups de sang et ses coups de folie. Il faut tenter de raconter cette vie cependant minuscule et si dense, parce qu’elle témoigne de ce que les plus démunis peuvent retenir, d’immense et de divin, de grandiose et de sublime : des secrets et des trésors qu’on croyait à jamais perdus. » Alain Vircondelet affronte ce défi avec bonheur et talent. Il évoque  la  vie de l’artiste à partir de témoignages et de documents, mais il l’imagine aussi à la  lumière de ses lectures : « On se souvient des descriptions de Maupassant, des paysans qui travaillent dur, les pieds dans le lisier (...). Ce dut être ainsi pour Séraphine, une vie plate et morose, les enchaînements de saisons.... » et de sa vaste culture artistique : « Dans cette vie cachée de Séraphine, on est conduit là, à ces comparaisons aléatoires, imprécises (...) On croit la saisir par recoupement sur une toile de Courbet ou de Millet, mais elle se dérobe, rôdant déjà du côté de Turner ou de Jongkind, dans leurs tourments et leur opacité. On pourrait peut-être l’apercevoir dans ce tableau de Pissarro, représentant  une  petite paysanne d’une dizaine d’années, mi-assise, mi-couchée sur un talus d’herbes fraîches ». Il décrit et décrypte les tableaux de Séraphine, montrant les transformations  de sa peinture  en fonction  de ses progrès, mais aussi de son état d’esprit, de la folie qui l’envahit progressivement.

La vie de Séraphine  est faite de contrastes : à sa vie misérable,  difficile de paysanne et de femme de ménage se mêle l’univers grandiose de la religion et du mysticisme.  Son ange avec lequel elle communique la met en relation avec Marie  qui lui ordonne de peindre  et lui dit que « Dieu guidera sa main ». Progressivement, Séraphine s’enferme dans sa chambre qu’elle qualifie de « tabernacle », « de lieu sacré »,  loin de la lumière solaire, et elle  transforme sa brûlure intérieure en oeuvre d’art. Le rapport à Dieu s’établit par le geste, la couleur et le son. Séraphine, à genoux,  chante son amour pour Dieu en peignant. Elle atteint alors un état paroxystique et  effectue à ce moment là un véritable voyage mystique et des oeuvres grandioses. Elle peint des fleurs inquiétantes et mystérieuses aux couleurs inhabituelles, conjuguant des nuances diverses, des formes surprenantes, mêlant le végétal, le minéral et les pierres précieuses. Pour Séraphine, les vraies fleurs sont celles de son monde imaginaire, ce  sont  les fleurs objet d’art,  les fleurs des champs n’en sont qu’une pâle copie.  Ses fruits menaçants, ses fleurs tourmentées, ses bouquets inouïs et ses arbres sont tendus vers la spiritualisation.  La peinture  protège Séraphine du monde extérieur : elle peint non seulement des tableaux, mais aussi ses meubles. Elle vit par et  pour la peinture, mais aussi dans la peinture. Mais la peinture ne lui apporte pas une plénitude apaisante. Elle transcrit la douleur intense qui habite son âme,  sa déréliction totale, sa maternité déçue, son plaisir physique frustré : « La peinture n’est pas un art de la paix ou une vision de bonheur. Elle est la transcription d’une douleur et d’un secret d’âme : en ce sens elle (Séraphine) est bien la petite soeur d’infortune de Van Gogh auquel avec justesse Uhde la rattache souvent ».

 Alain Vircondelet dans un  style  poétique, enchanteur  et esthétique  nous donne à lire la vie et l’oeuvre d’une artiste « Séraphine Louis, sans rivâle » (comme elle signait ses tableaux) « à la technique extrêmement savante ». Et comme lui, nous nous demandons « Jusqu’à quand devra-t-elle attendre de rejoindre sa vraie place qui est parmi les premières de l’art moderne, aux côtés de ceux qui ont fait le XXe siècle, Picasso, Matisse, Braque, les surréalistes, les grands maîtres naïfs, les fauves et les expressionnistes ? »

 

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04 janvier 2009

« Comme si en chaque mot, une chose avait son talisman... »Fleuve de cendres Véronique Bergen Denoël, 2008 (par Annie Forest-Abou Mansour) Fleuves de cendres : le titre de Véronique Bergen est déjà toute une histoire, une clef magique menant aux

Fleuve de cendres
Véronique Bergen

Denoël, 2008

 

(par Annie Forest-Abou Mansour)

 

bergen.jpgFleuves de cendres : le titre de Véronique Bergen est déjà toute une histoire, une clef magique menant aux arcanes de son ouvrage. Il lie les contraires et les inconciliables. L’oxymore dit déjà l’horreur de l’Histoire, de ce XXe siècle mortifère, plongé dans  « l’orgie de sang des années de guerre »  – et la Beauté intangible de l’écriture révélée dès l’incipit : « Des épées d’argent cinglaient le corps turquoise qui, habile à engloutir la lune au fond de ses abysses, ne livrait aucun récit stable, reine sans roi à l’immense traînée d’écume que fendaient des cormorans ». Il ouvre l’accès à un livre multiple : poétique, philosophique, historique.

Les amours saphiques d’Ambre, la narratrice, et de Chloé sont un tremplin permettant l’accès à l’histoire du peuple de Judée et à l’Histoire. Les linéaments du passé se dessinent toujours sous le présent. Violée par le faux Jacob, Sarah devient Chloé : « De mon ventre montaient les cris des douze tribus d’Israël piétinées. Sarah, en moi, n’existait plus ». A partir de là, le lecteur plonge dans un univers de féminité exacerbée où le mâle devient le mal : le faux Jacob, le nazi. Et l’histoire s’envole, imbriquant le présent et le passé, le discours d’Ambre et les extraits du journal intime de Chloé, la jeune femme aux origines sémitiques.

 

Dans ce singulier ouvrage, Véronique Bergen jongle avec élégance et sublimité avec les figures de style comme les allitérations, (« Chloé se chloroforme, se cloîtrant en mille clôtures comme Clorinde »), les symboles, («le temps figé des entreprises d’anéantissement qui lançaient au ciel de muettes chevelures gris cendre à l’odeur âcre ») les références bibliques (« Me voici face à Jacob, pensai-je, et moi je suis l’ange ».), culturelles  (« les vingt trois membres du réseau Manouchian dont les noms ne cesseraient de transpercer l’affiche rouge... »), littéraires (« je n’étais pas à Balbec mais Albertine surgissait, papillon enserré dans un réseau de femmes-fleurs, sous la forme d’une nappe musicale ».) et historiques (« Quelle prière arrêterait la marche de l’ogre dont la moustache grignotait la lèvre supérieure, le cerveau, le cœur ? ») pour le plaisir du texte  et les clins d’œil complices au lecteur. Son hermétisme sollicite souvent un nécessaire déchiffrage aux non-initiés. La langue hébraïque, gouffre de verbes, emporte la langue française.  Cette parole pneumatique et codifiée traduit le goût de la narratrice pour une pensée des origines : origine d’un traumatisme (le viol non dit, mais métaphoriquement décrit de Chloé : « mon corps brûlait, harponné par des feux follets qui labouraient mon ventre »), origine d’une famille (dont l’unique survivant des camps de la mort  est Ossip), d’un peuple (le peuple « des douze tribus »). La métaphorisation qui mène parfois à l’obscurité concrétise l’abstraction : « le battement régulier de l’horloge enferme le temps dans un corset de métal ». La prolixité emporte le lecteur dans un tourbillon de noms : « la liste noire des écrivains mis à l’index (...) Jacob Wassermann, Arthur Schnitzler, Henri Barbusse, Heine, Lessing, Voltaire, Proust, Gide....... », la liste sur cinq pages des compositeurs déportés et/ou morts en camps d’extermination: « Heinz Alt (...), Elkan Bauer (...) Béla Bartok.... ». La narratrice  dénonce ainsi  le passé sanglant des « douze tribus d’Israël piétinées », le présent du monde actuel tout aussi cruel et injuste dans ses bouleversements sociaux, politiques, climatiques :

« Des clandestins étaient lâchés en plein désert marocains – l’Eden s’était fait la malle, mais l’enfer répondait présent. Des enfants-soldats aux prunelles de braise attendaient qu’une nouvelle déesse les libérât du joug de la guerre. De grands glaciers fondaient, et, sans aller jusqu’à suivre le processus alchimique de sublimation troquaient un état ancestral contre un autre ; les ours blancs désespéraient de pouvoir migrer vers des terres d’accueil ».

Elle hurle la souffrance  des camps de la mort  quand le « froid s’acoquin(e) avec la faim » et que « les cadavres compt(ent) les survivants ».  Et en même temps, elle redonne la parole à des  êtres à jamais anéantis, rappelle les berceuses chantées par les mères avant l’extermination : « Wejn nischt, wejn nischt, klejner jossem ! », « assemblant le yiddish, le français et l’allemand en une seule guirlande ».  Et elle démontre que ce qui sauvera le monde de l’horreur, ce sera le langage et son indicible esthétique : «  comme si, en chaque mot, une chose avait son talisman, comme si son essence se voyait protégée dans cet écrin de langage que n’altérait pas le pillage du monde ». Le langage a le pouvoir d’évincer l’oubli,  de donner la vie, comme l’a fait Ossip qui « avait opposé une poignée de mots invincibles aux monticules de cendres, aux colonnes de fumée » L’écriture  immortalise à jamais : « Si à l’origine, l’écriture avait devancé le monde, désormais, elle le ferait tenir alors qu’on le précipitait dans le chaos ». A la faveur de l’écrit, « on pouvait dire que les hommes avaient péri, mais que l’Homme se tenait debout ».

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21 décembre 2008

Roses des sables

 

 

Roses des sables     
Nouria Rabeh    
Les cahiers de l’Egaré (2007)                 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 


    image nouria.png Roses des sables
, recueil de poèmes écrit par Nouria Rabeh, fait référence à la rose des sables, élément minéral par excellence qui se construit à partir des sols tendres du désert, mêlée à l'évaporation des  eaux.

    La Rose des Sables, c'est aussi  une rencontre entre l'éternité et l'impermanence.  Elle est à la fois reliée à un passé sans commencement et à l'avenir ouvert sur l'espoir et sur un chant de paix et de douceur, comme la mer qui nous berce tout au long de cette trajectoire poétique. elle nous « ouvre une porte complice » qui nous transporte vers un « voyage infini » C'est aussi un encouragement aux femmes, celles qui derrière leurs voiles cachent leurs souffrances « depuis des millénaires ». Nouria Rabeh les invite à surmonter leurs épreuves et à s'octroyer le droit à la vie, sans peur et sans oublier celles qui se sont battues pour leurs droits. Roses des Sables est un hymne à la vie même si certaines comme Sohane ont été sacrifiées, offensées à jamais par la cruauté et la violence de quelques « vautours" » capables du pire : « Terre brûlée comme une plaie béante ». Le recueil se termine sur la légende de la synagogue de Djerba, une leçon de tolérance et de bienveillance: « Le coeur des hommes/ Peu importe leurs origines/ Leurs races ou leurs cultures/ C'est dans le coeur des hommes/ Qu'il faut bâtir une citadelle de paix ».

    Roses des sables, empreint d’émotion et de sensibilité, permet au lecteur de découvrir une poétesse de talent.

 

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