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01 mai 2012

Une Famille nucléaire

 

Une famille nucléaire
Vanessa Gault   
Gaspard Nocturne éditeur (2010)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

   famille_nucleaire_image.jpg Le titre prometteur  de l’ouvrage de Vanessa Gault,  Une famille nucléaire,  aux  connotations plurielles, accroche et intrigue d’emblée le lecteur : s’agira-t-il de l’histoire d’une famille classique ou de celle d’une famille explosive ?   
    D’emblée le  début du roman prend l’histoire à rebours en renversant et en bouleversant la chronologie. Il donne  à imaginer un roman policier en installant un suspens angoissant avec les multiples précautions que prend Laura, la petite fille de la famille, pour entrer chez elle : « Laura referma la porte d’entrée avec précaution, faisant remonter la poignée le plus doucement possible ; mais le pêne émit tout de même un soupir métallique, et Laura resta un instant immobile, le dos raidi, serrant la clé dans son poing fermé ». Le silence prudent que l’enfant s’impose, les symptômes de sa peur « le dos raidi », « le poing fermé »  annoncent une réalité singulière. Le suspens devient vite terrifiant devant le corps « par terre, allongé dans une flaque de sang sur le sol carrelé, bras et jambes repliés contre sa poitrine ; quelqu’un qui avait été la mère, et qui était maintenant un chemisier sanguinolent, des cheveux englués dans la flaque rouge-brun,  un visage révulsés, tordu de haine et de peur ». Le pronom indéfini « quelqu’un », la synecdoque « qui était maintenant un chemisier sanguinolent » impliquent  davantage une personne indéterminée qu’une personne aimée.  La haine gravée  sur le visage du cadavre  introduit   une sensation déconcertante et troublante.      
    Très vite, les ressorts psychologiques de l’intrigue l’emportent. Vanessa Gault raconte une tragédie, des faits terribles, sans verser toutefois dans le pathos. Une famille nucléaire  présente une famille bourgeoise  apparemment conforme aux familles moyennes traditionnelles composées des parents et de deux enfants. Or,  la mère, Claude, femme intelligente, possède un double visage trompeur (« Il l’avait toujours vue revêtir un visage spécial à l’extérieur, avec un sourire collé dessus,   même sa voix n’était pas la même ».).  Il existe un décalage entre le personnage social et sa nature intime, entre l’apparence et l’essence.  Affable, agréable, aimable en société, dès qu’elle est chez elle, sous l’emprise de pulsions violentes, elle tyrannise son mari et surtout ses deux enfants : « ils virent qu’elle avait déjà son visage de colère ; il lui avait suffi de quelques secondes pour le remettre en place. L’autre, celui du bureau et de la rue, devait être rangé dans un compartiment secret de l’ascenseur ».  Le foyer, synecdoque pour désigner le cœur chaleureux et protecteur  de la maison, cache une réalité sordide  indicible,  inimaginable et soigneusement cachée : « Ce qui se passait derrière le mur de l’appartement ne devait pas se savoir », « Personne ne devait savoir ce qui se déroulait derrière les épais murs bourgeois. »    
    Dans ce roman  à la construction circulaire : le début rejoint la fin, bâti comme un puzzle avec un  traitement du temps très particulier : les paragraphes des années de petite enfance s’intercalent entre les  paragraphes du présent selon les moments de vie, les temps très forts donnés à voir à  travers le regard, les sentiments, les sensations,  les émotions de chacun.  Dans ce roman polyphonique,  les événements sont mis en lumière,  constituant par le simple fait de les donner à voir, une dénonciation implicite dépourvue cependant de tout jugement. Le lecteur est simplement dans l’ordre du constat.  Il s’agit bien d’une vision sans concession d’une femme insatisfaite, frustrée, d’une mère cruelle, maltraitante. Mais  l’intense souffrance de la marâtre aide à la comprendre. A la joie de la naissance,  « aujourd’hui son corps avait produit quelque chose de parfait »,  succède très vite la déception, la haine. La mère souffre de la naissance de ses enfants comme êtres individuels, différents de ses rêves : « Claude les trouvaient hideux. Comment avait-elle pu mettre au monde ces créatures visqueuses, suintantes de culpabilité ? ». Ce qui est vécu comme des tentatives d’émancipations pour la mère, le moindre petit dérapage de la part des enfants   est ressenti comme monstrueux. Et les enfants meurtris par la violence orale et physique que leur mère leur fait subir  intériorisent la vision négative que cette dernière à d’eux : « son voisin commençait déjà à noter des calculs, toute la classe paraissait avoir compris : lui seul restait démuni, paralysé devant l’énigme. Pauvre petit crétin. Inapte, impuissant, incapable ». Résignés, les enfants se replient sur eux-mêmes. Fabien a bien  tenté de s’échapper en rêvant aux super héros des bandes dessinées,  il a bien tenté d’accroître sa  chance de survie en feignant l’idiotie. Laura, quant à elle,  admire la beauté du réel : « la vision magnifique » d’une flaque d’essence  qui produit en elle un choc « qu’elle absorb(e) avidement par tous ses sens ». Mais toutes  ces tentatives de fuite sont vaines, inutiles.       
    Dans Une famille nucléaire, le  père est l’homme du non savoir.  Pour lui, le paraître est l’être. Aveugle, il ne voit pas la cruauté de son épouse. Il  refuse lâchement  de percevoir et de faire exister  ce qui est caché. Le père et les enfants s’adaptent tant bien que mal à la malice maternelle. Ils se coulent dans le moule imposé par Claude.     

    Le lecteur suit  la révolte de la conscience d’enfants victimes de leur mère, puis très vite constate leur incompréhension, leur acceptation, leur soumission. Mais un jour, Fabien, brusquement,  poussé à l’extrême par sa mère, va se dépasser en sombrant à son tour dans la violence devenue exercice de sa liberté. Délivré de sa mère, il est cependant privé à tout jamais de cohésion intime.        
    Ce livre est une sorte de tragédie moderne  où,  comme dans les tragédies antiques,  après le drame des crises, arrive la retombée en apaisement : « elle  (Laura, la fillette) se sentait lasse, incapable d’aucune action maintenant qu’elle avait lâché d’un coup douze années de tension. Elle était dépassée, impuissante, et en même temps soulagée ; plus rien ne reposait sur elle, elle passait le relais. Pascal allait rentrer ; il s’occuperait de tout (…) elle s’(…) assit avec l’impression de se reposer pour la première fois de sa vie ». Fabien a libéré sa sœur, mais il ne s’est pas libéré lui-même. Sa velléité  d’émancipation l’a brisé complètement.
    Une famille nucléaire est un roman attachant. Vanessa Gault saisit avec une sensibilité subtile, une écriture sobre et claire, l’intimité en pleine évolution de personnages révélateurs de la complexité de l’être humain.    

 

17:42 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

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