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23 juin 2017

Coeur de bois

Cœur de bois   
Henri Meunier    
Régis Lejonc     
Editions Notari (2017)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Comme chacun le sait désormais, les Editions Notari proposent toujours pour la jeuImage couv coeur de bois.jpgnesse des ouvrages originaux, novateurs  et esthétiques. Cœur de bois d’Henri Meunier et  Régis Lejonc n’échappe pas à la règle. Ce superbe ouvrage à la couverture épaisse, rigide et douce au toucher, d’un format de 22 cm sur 30, propose une histoire aux différents niveaux de lecture s’adressant à un double lectorat : non seulement enfantin qu’il prépare à la lecture littéraire mais aussi adulte. D’emblée le lecteur averti repère l’intertextualité et les jeux sur l’interprétation de l’histoire. Il aperçoit les clins d’œil faisant référence aux contes de fées (« Et merde à Blanche-Neige ! », le renvoi au miroir). Grâce au narrateur illustratif, Régis Lejonc,  le lecteur comprend la narration. En effet, les relations texte/image se complètent, les narrateurs jonglant sur la recherche formelle et esthétique. Ils offrent un message mixte de l’image et du texte où chacun conserve sa spécificité.

    Dans Cœur de bois,  Henri Meunier et Régis Lejonc  nous racontent une journée d’Aurore, femme moderne élégante et belle, « la quarantaine généreuse », mère de famille soucieuse de son apparence (« les soins précautionneux qu’elle portait à son apparence étaient pour elle comme le bon pain : une nécessité heureuse »),  attentive à ses enfants,   (« elle devrait être devant le collège à 17 h précises pour ramener sa cadette à la maison »).  Aurore  savoure particulièrement les promenades en forêt. Outre le plaisir qu’elle prend à  musarder dans ces lieux enchanteurs avec lesquels elle est en osmose (« Aurore et la forêt ne faisaient qu’un »),  elle se rend  aussi quotidiennement au cœur des bois pour visiter « un vieillard  impotent »,  solitaire, afin de  lui apporter son soutien. Aucune description du vieil homme n’est donnée dans les premières pages du récit puis quelques indices subtiles apparaissent décelables et significatifs essentiellement lors d’une seconde lecture : « Je ne comprends pas vos attentions pour moi qui, naguère, vous ai dévorée toute crue ». Seules les images en face du texte révèlent que le vieillard est un loup. L’image ironique de l’animal, vieux roi déchu et affaibli  portant une couronne sur la tête,  éloigne de  ce qui est donné à lire  dans le texte.  Ce décalage image/texte prête à sourire. Image coeur de bois.jpg

    Les dessins tout à la fois réalistes - des portraits, des maisons de la petite ville - ,   oniriques et souvent flous  de la forêt sombre et angoissante « aux arbres décharnés », « squelette (s)  dansant (s) », plongent le lecteur dans un univers aux  brunes couleurs hivernales jouant sur les clairs obscurs. Le noir, la pénombre et le rouge dominent. Le rouge symbole de la violence, de la sexualité mais aussi de la beauté,  - la couleur éclatante du rouge à lèvres d’Aurore, -  de la modernité – la voiture rouge d’Aurore -  est aussi une reprise de la couleur des vêtements du petit Chaperon rouge à laquelle les images font référence. Mais ici le Chaperon rouge possède un prénom, conduit une voiture, est sexualisé. Ce n’est plus une fillette naïve mais une femme élégante et sûre d’elle semblant se rendre à un rendez-vous galant.

    Plus qu’une réécriture des contes de Grimm et de Perrault, Cœur de bois en est un prolongement, un aboutissement. Le dangereux et effrayant loup a désormais vieilli, il est dépendant des autres. La jeune femme l’aide à effectuer ce qu’il ne peut plus faire seul. Elle est dans une espèce d’empathie déguisée afin d’humilier le loup. Elle  a pris de l’ascendant sur lui. Le caractère fort d’Aurore est à l’opposé du vieux loup. Son humiliation donne de lui une image  pathétique. Aurore  n’est  pas dans le pardon à son égard : « Je ne vous ai rien pardonné » souffle-t-elle.  Elle est  dans la résilience  et surtout dans l’amour de la beauté de la vie que le loup n’a pu lui arracher : « C’est que j’aime profondément la forêt, l’odeur du sous-bois, le soupir des arbres, le vol fou des geais. Vous ne m’avez pas pris cela. J’ai les lendemains radieux ».  Elle a réussi à devenir une adulte forte, épanouie,  à la vie  lumineuse, un  jour nouveau s’est levé pour elle,  comme le symbolise son prénom,  malgré le traumatisme subi pendant son enfance. « Je veux croire qu’il est possible de devenir grand sans devenir méchant » explique-t-elle. Elle a compris que le loup n’était pas fort mais qu’il incarnait le pouvoir : « Non. Non, vous n’avez jamais été fort. Vous étiez puissant. C’est autre chose ». Aurore nuance les  notions de force et de pouvoir. Ce dernier sous entend  la  contrainte, la domination, la hiérarchie, son respect s’imposant  par  la peur. L’enfant qu’elle était  autrefois était dominé par  l’adulte effrayant et ses abus. Ce n’est désormais plus le cas. Aurore « pousse (les) crocs (du loup) et (ses) blessures ». Symboliquement, elle les re-pousse, les rejette. Il existe tout une dualité chez Aurore : la beauté et une espèce de sadisme, la lumière et l’obscurité. Elle renferme un cœur de bois, dur et tendre à la fois.

    Cœur de bois  est un ouvrage d’une grande originalité, d’une grande modernité, d’une grande beauté. Les ellipses narratives, le face à face ambigu image/texte  plongent en même temps le lectorat au cœur des contes de fées, de la réalité, du monde troublant de l’inconscient loin de tout sentiment de culpabilité. Il mêle les niveaux de langue : le langage quotidien familier (merde », « boulotta ») et le lexique recherché.  Il tricote la  poésie  avec ses descriptions esthétiques, ses rimes internes (« rêches », « revêches »), ses  figures de style comme la personnification  («  je pousse vos crocs  et mes blessures »), la littérature, la philosophie, la psychologie, l’art du portrait, des paysages avec  ses dessins au coup de crayon précis,  ses clairs-obscurs oniriques, ses forêts brumeuses, mystérieuses.    Dans ces tonalités sombres jaillissent parfois des  éclats de couleurs chaudes rouges ou jaunes, signes d’espoir et de vie. Ces dessins enchanteurs complètent le texte, l’expliquent, lui répondent.

    Grâce aux Editions Notari,  la littérature pour enfants acquiert ses lettres de noblesse, entre dans la cour des grands et devient un genre  littéraire et artistique à part entière.

10 juillet 2016

On m'a dit la lune

On m’a dit que la lune…       
Martin Jarrie
Conce Codina       
Editions Notari (2016)   
(Pour jeunes lecteurs)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   image on m'a dit.jpg La lune, astre emblématique, a toujours fasciné les êtres humains, les artistes, les scientifiques de l’Antiquité à nos jours, dans toutes les sociétés et civilisations. Du satellite de la terre, degré zéro de l’écriture donnant une définition concise et congrue, elle devient en poésie « faucille d’or » ou « reine des nuits ». Dans On m’a dit que la lune… ouvrage destiné aux jeunes enfants, rédigé par Conce Codina et illustré par Martin Jarrie, un bambin énonce toutes les phrases faisant référence à l’astre nocturne. Il  joue avec les expressions comportant le substantif « lune », renouvelle des clichés,  permettant ainsi d’ouvrir des discussions  entre les parents et le jeune lectorat.

     Dans On m’a dit que la lune… de courtes phrases introduisent l’enfant dans l’univers des connaissances scientifiques,  les premiers pas de l’homme sur la lune,  « on m’a dit qu’on a marché sur la lune », des références linguistiques avec la métaphore « lune de miel » évoquant la douceur des premiers jours du mariage, le monde de la chanson française avec Charles Trenet, « Le soleil a rendez-vous avec la lune »,  la représentation du réel en fonction du genre du mot « lune » : « dans certains pays, Madame Lune devient… Mister Moon ». L’apprentissage s’effectue ainsi en douceur de façon ludique, épanouissante, stimulant l’imagination et l’intellect de l’enfant. Ce dernier  construit le sens du  monde complexe qui l’environne,   passe du concret à la conceptualisation avec aisance, découvrant que les mots possèdent différents sens et  proposent diverses visions du monde. On m’a dit que la lune… aide  à la construction du  savoir d’autant plus si une  interaction s’établit entre le petit lecteur et un adulte.

    Les illustrations originales, fantaisistes,  aux traits précis, aux vives couleurs de Martin Jarrie tricotent réalisme et surréalisme, humour et poésie. Elles  entraînent le lecteur dans un univers onirique en mouvement, concrétisent les diverses expressions, clichés, citations concernant l’astre à la froide lumière.

    Une fois de plus,  les éditions Notari proposent un ouvrage ludique, attrayant, esthétique qui développe la curiosité et le plaisir d’apprendre des jeunes lecteurs.

20 février 2016

La fille sur le trapèze

 

La fille sur le trapèze
Jacques Koskas
Editions Vivaces (novembre 2015)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   image jeune fille.jpgLéontine Lefossoyeur, la fameuse détective (très) privée de l’ouvrage de Jacques Koskas, La fille sur le trapèze, une célibataire psychorigide de trente trois ans toujours vêtue de tailleurs gris, « ne support(ant) pas qu’on la touche », « est invitée chez sa grand-tante Roberte à vingt heures trente précises ». Il est impératif qu’elle arrive à l’heure :  sa grand-tante est « intransigeante sur les horaires ». Or vers les dix sept heures trente environ, Léontine reçoit un appel téléphonique « aussi étrange qu’alarmant » de son cousin, le Comte Rodolphe Dubailly, homme « impulsif et autoritaire » : « quelqu’un serait suspendu au plafond » de son salon d’une impressionnante hauteur.

   Accompagnée de son assistant M. Croton, - digne des personnages des peintures de Bernard Buffet «  ces comiques du cirques, éternellement moroses », véritable encyclopédie ambulante dont la manie est de donner les définitions et l’étymologie de tous les termes qu’il évoque - , mademoiselle Lefossoyeur se rend au château des Dubailly dont la devise est « traiter ses affaires en famille et ne pas se mêler de celles des autres, voilà le secret de toute sagesse » afin de trouver une solution à l’énigme. Le lecteur suit avec intérêt et curiosité l’enquête funambulesque et fantaisiste du duo hors norme qui doit être exécutée dans un délai très bref.

   Dans ce roman d’aventures à l’écriture limpide, au vocabulaire technique riche et précis comme le prouvent la description de la luxuriante végétation du jardin de la famille Dubailly, l’explication de la racine et de l’origine des mots (à propos de « dératé » par exemple : « Il fut un temps où on enlevait la rate des animaux pour, croyait-on, les faire courir plus vite. Le terme est resté »), le  suspens se tricote constamment avec l’humour, «  - Qu’y a-t-il, monsieur Crouton ? Toujours mal à la gorge ? / - Croton, mademoiselle Lefossoyeur, Croton, comme l’arbuste tropical aux feuilles bordées de rouge… », le comique de situation («  Un matelas sur le dos, il tente de suivre la course du trapèze en se déplaçant, aussi vite qu’il le peut, d’un mur à l’autre »), de caractère… Le narrateur, qui s’adresse souvent au lecteur -   (« Une enfance triste et solitaire, peut-être ? Nous y reviendrons ») - brosse avec précision, pertinence, justesse et malice les différents portraits physiques et psychologiques des protagonistes. Le suspens se mêle à la tragédie familiale. Les puissances mystérieuses du jardin à la flore exubérante participent au mystère ambiant dans lequel se glissent des notes poétiques ajoutant un éclairage fantastique à l’intrigue.

   La fille sur le trapèze de Jacques Koskas captera l’attention des jeunes lecteurs de douze ans et plus, les passionnera même, tout en enrichissant leurs connaissances. «  Placere et docere », la célèbre formule destinée à La Fontaine et à Molière est toujours d’actualité. Nous attendons désormais impatiemment la suite des aventures de mademoiselle Léontine Lefossoyeur et de monsieur Croton.

 

Du même auteur :

La Liste de Fannet :  http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2015/12/21/laliste-de-fannet-5734414.html

18 rue du Parc :  http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2014/10/29/18-rue-du-parc.html

09 janvier 2016

Point décisif

Point décisif     
Florence Aubry  
Editions Mijade (2015)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 image point.jpg  Suite à une crise de son frère Raphaël, garçon lourdement handicapé, un « être définitivement immobile et silencieux », alors que ses parents se rendent aux urgences, Lilly est accueillie pour la nuit et la journée dans la famille d’une camarade de classe. Accompagnant cette dernière à une séance de sport, pour la première fois de sa vie, Lilly va « poser (…) un pied sur un court de tennis ». Et à ce moment-là, sa vie bascule, une partie de son adolescence est brisée.

   Au début, la fillette pratique le tennis en toute sérénité pour le plaisir comme le constate Edgar, son père : « J’ai vu la détermination, sur le visage de Lilly, j’ai vu la précision des coups, l’agilité des déplacements, les petits sauts et l’énergie dans tous les gestes. Et surtout j’ai vu le bonheur, la bouffée de bonheur, le plaisir (…) ». Ce père qui n’a jamais accepté d’avoir un fils handicapé, (« Ils savent ce que c’est peut-être, d’avoir un fils comme une flaque désespérément immobile, quand tous les autres parents se promènent avec de petit torrents (…) ») compense plus ou moins consciemment son malheur en souhaitant une réussite flamboyante pour sa fille, décidant alors qu’elle sera une sportive de haut niveau, une championne. Edgar va par conséquent tout mettre en place pour que la fillette de onze ans accomplisse des performances. Malheureusement son comportement obsessionnel le plonge dans une dangereuse dérive où l’anormal devient normal.

   Dans Point décisif, Florence Aubry dénonce la pression terrible imposée aux jeunes sportifs : les entraînements incessants, les souffrances physiques ( « Je serrais les dents pour ne pas pleurer (…) les coups de sifflet et les accélérations jusqu’à en vomir, jusqu’à faire vaciller mon cœur et le faire tomber de l’étagère où il repose, là, à l’intérieur de moi ») et morales (« Cette nuit-là, je n’ai pas dormi. J’ai pleuré beaucoup (…) »), l’absence d’amis de leur âge, la privation de moments de liberté pour rêver, écouter de la musique, le «  bruit du vent dans les feuilles toutes neuves ». La narratrice révèle les contraintes alimentaires, (les régimes hyperprotéinés, l’absorption de « cadavre animal »), la jeunesse perdue, évaporée, le bonheur terni, les sacrifices considérables  : « j’ai onze ans, j’ai douze ans, treize ans, je devrais être à la patinoire, au cinéma, dans les grands magasins (…) ».Florence Aubry donne alternativement, en jonglant avec le présent et le passé, le point de vue du père et celui de Lilly : le père persuadé d’avoir agi par amour, pour le bonheur de sa fille ; l’enfant révoltée, traumatisée, malheureuse. Elle montre le vécu, la reconstruction de ce vécu et ses différentes interprétations. Les pensées, les émotions, les sensations, les douleurs de chaque héros, leurs égarements plongent le lecteur dans un lyrisme réaliste, chaque personnage s’exprimant avec son langage propre, familier parfois. Cette recherche d’une langue mimétique permet de pénétrer l’intimité des protagonistes, d’appréhender leur ressenti, de les comprendre.

   Dans Point décisif, Florence Aubry donne à voir une réalité sociologique : le rêve de pères abusifs ayant parfois essuyé des échecs et voulant à tout prix, à n’importe quel prix, le succès de leur enfant, succès qu’ils n’ont pas connu (« ça s’appelle la réussite par procuration ») dans une société fondée sur la compétition. Et elle montre aussi le mal être de ces jeunes sportifs subissant les exigences excessives, les ambitions démesurées de leur parent.

 

21 octobre 2015

Octobre

Octobre
Sandra Bessière 
Cristina Sitja Rubio     
Editions Notari (2015) 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   image octobre.jpg Tout d’abord, ouvrez à plat l’ouvrage  Octobre de Sandra Bessière et de Cristina Sitja Rubio afin d’observer la couverture et la quatrième de couverture : un tableau aux rousses couleurs automnales, aux feuilles d’arbres tourbillonnantes s’offre à vous. Et derrière ce maelstrom coloré s’esquissent, bleutés, un masque aux yeux ronds étonnés et une main. Ensuite demandez vous qui est cet étrange personnage.  C’est Octobre personnifié : « Chaque matin d’automne, quand le jour arrive doucement sur la pointe des pieds, Octobre se lève, boit une tasse de thé avec un nuage de lait et mange deux tartines. » La métaphore, « nuage de lait », à prendre au sens propre, devient réalité. Figures de style et réel s’imbriquent : « il enfile (…) son pantalon de brouillard, une épaisse écharpe en laine et son manteau de neige ».

    « Puis arrive l’hiver », Octobre se repose avant de partir en vacances au printemps et en été. Les saisons se succèdent, répétition de phénomènes naturels comptant parfois des accrocs comme « l’été indien ». Le temps, concept, mystère existentiel, est concrétisé, visible, mesurable dans Octobre. Le temps qui passe et mène inexorablement à la mort est vécu dans ce livre de façon positive, joyeuse pour l’enfant qui s’ouvre à l’existence et la découvre avec des yeux innocents et émerveillés. Le temps est alors perçu comme un cadre sécurisant, se renouvelant périodiquement.

    Les couleurs chaudes et agréables, les croquis réalistes, les aquarelles aux tons riants, les traits fins de certains dessins matérialisent une notion abstraite, subjective en montrant qu’il est possible de  la « maîtriser ». Comme toujours, les Editions Notari tricotent le ludique et le philosophique en abordant des thèmes humains universels. Lire Octobre permettra aux enfants de rêver, de se distraire  et de donner du sens à leur vie.

22 septembre 2015

Livre Clap

Livre clap
Madalena Matoso
Editions Notari (2015)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   image clap.jpg Livre clap de Madalena Matoso,  original ouvrage destiné aux enfants à partir de quatre ans, ne comporte paradoxalement  pas d’histoire. Il se contente au premier abord de donner à voir des personnages aux couleurs vives, franches et joyeuses, ressemblant aux figurines  lego : corps droits, visages ronds,  gros yeux étonnés, lignes courbes des bras.  Les planches se succédant  sans liens logiques entre elles peuvent être regardées indépendamment les unes des autres.

    Mais,  très vite, le lecteur observe que la planche de gauche et la planche de droite se répondent et l’introduisent  dans un univers de sons incitant au mouvement mimétique. Sur la page de gauche par exemple, un bonhomme moustachu lève le bras pour frapper à une porte. Sur la page de droite, une porte bleue sur laquelle est inscrit « toc, toc, toc ! » lui fait face. Sur une autre page,  se font face,  à gauche, un visage féminin, à droite un visage masculin et une onomatopée « smac smac », appelant au baiser. Livre clap est en effet fondé sur des onomatopées créatrices de toute une ambiance sonore qui incite au mouvement et entraine personnages et lecteurs comme dans la dernière page du fascicule dans un ballet dansant euphorique, espiègle  et festif.

    Ce petit ouvrage coloré qui ouvre à la différence avec ses personnages multiples,  blonds, bruns,  roux, chauves, roses, noirs, moustachus, imberbes s’adresse à tous les enfants : visuels, auditifs, kinesthésiques. Il les introduit dans l’univers magique de la lecture de façon ludique et facile.

27 juin 2015

Regarde, je ne pleure plus

Regarde,  je ne pleure plus        
Marie-Christophe Ruata-Arn
Chiara Carrer (illustratrice)  
Editions Notari (2015)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    image regarde.jpgUne rupture constitue toujours un moment destructeur qui submerge l’être d’émotions, drainant une multitude de sentiments contradictoires violents. L’explosion d’un couple altère chacun des deux conjoints. Mais elle broie aussi le fruit de leurs entrailles.  Comment expliquer ce difficile événement à un enfant ?  C’est cette explication que Marie-Christophe Ruata-Arn, l’auteure,  et Chiara Carrer, l’illustratrice,  arrivent à donner avec  sobriété,   bienveillance et une pincée d’humour dans le bel ouvrage Regarde,  je ne pleure plus.

    Le personnage désespéré après le départ de sa compagne, (« sono rimasto solo incapace di muovermi », « Nous avons dû nous quitter et contre cela, il n’y avait rien à faire. J’ai crié « NON ! ». J’ai beaucoup pleuré. Mais malgré ça, décidemment, il n’y avait rien à faire.») quitte son appartement et part marcher à travers la ville. Il trébuche, tombe et c’est alors que ses yeux s’ouvrent sur la vie. Dans l’univers de béton qu’est l’espace urbain, il constate une multitude de petits végétaux « émergeant des trous, des creux, de bornes et des dalles ».  Malgré les immeubles, les pavés, des petites plantes « de curieuses petites touffes  vertes : jungles miniatures, boutons de fleurs et arbres nains mais pas de bébés baobabs » (clin d’œil au passage au PETIT PRINCE) poussent, surgissent, métaphores de la vie qui déploie sa vitalité, résiste aux difficultés. Le personnage prend alors conscience que la vie est la plus forte, que l’être humain est capable de surmonter les épreuves, de rebondir. Il ne pleure plus et décide de semer sur sa route  des messages,  des « petites phrases, (d) est pensées simples, (d) est rien du tout » espérant que sa compagne les trouve un jour et les « arrange( e ) à (s)a guise ou (les) laisse fleurir dans le granit ». La narratrice et l’illustratrice montrent avec délicatesse que toute blessure peut se cicatriser. La beauté et la force de la vie aident enfant et adulte à façonner leur résilience.

    Dans Regarde,  je ne pleure plus les illustrations de Chiara Carrer  mettent en valeur la magie de l’existence, font oublier la détresse du personnage.   Chiara Carrer mêle croquis, collage de plantes au nom scotché sur un morceau de feuille de cahier quadrillé  d’écolier,  photographies. Son crayonné sûr, réaliste,  de camaïeu marron et beige,  relevé de touches de couleurs donne vie  et éclat au dessin.

    Regarde,  je ne pleure plus propose de façon plaisante une leçon de vie.  La nature possède une telle force qu’elle peut fleurir même en ville tout comme la capacité de voir la beauté des choses  peut permettre de repousser toutes les difficultés.

13 juin 2015

En Mille morceaux

En Mille morceaux     
Nicolas Ancion   
Editions Mijade (2015)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Image en mille.gifEn Mille morceaux de Nicolas Ancion est un roman polyphonique construit sur le vécu d’un groupe  d’adolescents fréquentant le même établissement scolaire.  Leurs histoires s’entrecroisent pendant quatre journées  autour  d’un personnage absent,  pourtant intensément présent : Jessica, une jeune gothique, la meilleure amie de Karine, « Karine et Jessica, les deux corbeaux de service » comme les qualifie métaphoriquement  Léa en les animalisant avec humour. En Mille morceaux délivre plusieurs regards sur la réalité et les expériences de  collégiens, leur amour de la vie et leurs angoisses.

    Alors que c’est « la fin des vacances de printemps »,  que les collégiens et leurs copains, Franck, Léa, Karine, Erik, Phil, Greg, Léo, La Sorcière,  ne pensent qu’à se divertir, une nouvelle terrible,   insoutenable, absurde est assénée : Jessica,  Jess Darkmoon sur Facebook, est décédée. La mort de cette jeune fille « formidable »,  pétillante de vie, belle (« Elle était belle, tellement sûre d’elle, on aurait dit que rien ne pouvait lui résister. Avec son long manteau noir, ses bottes à petit talons et son mascara noir en toutes circonstances, elle impressionnait tout le monde, même les profs. ») est tellement incroyable (« je suis choqué que ça arrive comme ça sans prévenir et sans explication »)  que chacun imagine une cause différente, propose « différents points de vue sur (le) même sujet ». « Chacun a  construit sa propre histoire » : une agression, un suicide, une overdose, un accident… Il est en effet  impensable de mourir à seize ans alors que la vie est un tourbillon festif  à la musique assourdissante : « La musique allait trop fort, il n’y avait pas besoin d’entrer dans le chapiteau, ça défonçait déjà les oreilles depuis l’extérieur ».

    Dans En Mille morceaux,  les jeunes parlent avec leurs mots argotiques, familiers, leur syntaxe agrammaticale.  Ils disent leur ressenti devant la société (« Ce monde-ci ne nous a jamais convenu »), la vie, la mort,  l’amour, les relations avec des parents pas toujours compréhensifs  et que leurs enfants ne connaissent pas vraiment. Chacun tente d’échapper à la rigueur parentale,  à l’absence de  compréhension,  de communication,  (« « on n’avait pas l’habitude de se parler, elle et moi. On se gueulait dessus plutôt. Plus facile sans doute »), aux contraintes  afin de trouver un espace de liberté.   Derrière ces bribes  de vie, le narrateur évoque les différents moyens utilisés pour s’échapper, se libérer non seulement pour les jeunes mais aussi pour les adultes : l’alcool, la drogue, ( « C’est sans limite : les filles se démontent la tête avec la vodka, le rhum et tout ça, puis y pas que ça, la coke (…) »),  les médicaments pour  la mère de Franck, la musique,  les jeux vidéo, les liens sur les réseaux sociaux,  la violence,  le suicide (Maya, la fillette solitaire  « glisse les doigts de sa main droite sous la manche gauche de son sweet. Elle sent les cicatrices à son poignet »),  l’écriture, le sport… Mais ce ne sont que des échappatoires souvent bien vaines choisies parfois pour plaire à l’Autre comme c’est le cas de Léa qui absorbe des substances illicites pour satisfaire son Francky. Ces divers moyens suppléent les apories d’un réel médiocre et décevant.

    A la faveur des discours et des récits  variés des différents collégiens, -chacun étant  un individu fortement typé doté d’une personnalité propre,  imprévisible -,  Nicolas Ancion montre avec émotion,  humour, réalisme, sans porter de jugement de valeur, le difficile passage qu’est l’adolescence, les problèmes de drogues, d’alcool  et la douloureuse rencontre avec la mort. Il se contente de constater s’adressant habilement au cœur et à l’intelligence du lecteur. La pluralité de points de vue, la jeunesse des protagonistes, le souffle spécifique de leur langue, leur révolte,  participent  fortement au plaisir de la lecture du bel ouvrage,  En Mille morceaux.

11 mai 2015

Le Double

Le Double
Davide Cali – Claudia Palmarucci  
Editions Notari (2015)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Image le double.jpgComme toujours, les Editions Notari allient l’esthétique de l’objet livre à la richesse et à la profondeur de la réflexion. Le Double de l’écrivain  Davide Cali et de l’illustratrice Claudia Palmarucci absorbe et transmet la Culture passée et présente -  historique, sociologique,  littéraire, picturale - afin de la transformer,  de la sublimer. Le plaisir du texte s’accompagne  du plaisir de décoder les images et  le récit. Rien n’est gratuit. Plusieurs niveaux de lecture s’offrent au lecteur. Le texte et les images  se relient sans cesse à d’autres œuvres dans un discours qui n’a rien d’innocent.

    Xavier, le narrateur et  personnage principal « travaill ( e ) depuis peu  dans le bureau d’une grande usine ». Progressivement la cadence du travail devient infernale : « Tous les mois, ils nous disaient qu’il fallait augmenter la production ». Les ouvriers doivent produire toujours plus, de plus en plus vite, sans comprendre ce qu’ils créent : «   De temps en temps, je me rendais au secteur production pour voir les ouvriers qui montaient ces ‘choses’ … je ne sais même pas comment les nommer ».  Ils fabriquent un objet qu’ils n’ont pas pensé, conçu. Ils ignorent en quoi il consiste, à quoi leurs gestes répétitifs aboutiront. Leur travail est dépourvu de sens : « Je ne saurais pas expliquer exactement ce que l’on faisait, mais on était tous très occupés. ». Il s’agit d’un travail à la chaîne déshumanisant. L’entreprise recherche le profit à n’importe quel prix. Les auteurs critiquent  tous les systèmes d’exploitation de  l’homme : le taylorisme, le fayolisme, le stakhanovisme et le fordisme qui, lui,  essaie d’améliorer le sort des ouvriers. En effet, Monsieur Chardonnay,  le paternaliste patron de Xavier, envoie ce dernier dans une espèce de « salon de beauté » pour qu’il se relaxe, se détende, oublie sa fatigue. Mais Xavier  qui n’a pas perdu son sens de l’observation constate  l’inconcevable : « Je sais, c’est une histoire étrange, un peu mystérieuse, mais c’est ainsi que tout se déroula ». Il se trouve face à son double : « un jumeau », « un double parfait » qui le remplacera  chez lui pour « passer l’aspirateur (…)  téléphoner à (sa) maman pour (son) anniversaire, (…) récupérer le linge à la laverie (…) ». Afin que la       production s’intensifie, le patronat, jouant au  démiurge démoniaque, a créé des doubles, des clones  de chaque salarié. Désormais l’Homme n’est plus un être libre, unique,  issu de deux êtres humains, il se réduit à ses cellules. Plongé dans un univers absurde, désorienté, Xavier  perd ses repères : « Je croyais que c’était mon double, mais si c’était plutôt le contraire ». Il s’enfuit. Mais quelle fuite choisit-il réellement ?  La vente de crêpes  vers la mer ou la folie comme peut le laisser craindre  la dernière image proposant le  portrait d’un homme coiffé d’un bonnet blanc et vêtu d’une blouse blanche sur laquelle se trouvent les initiales « CP »,  clinique psychiatrique ? En effet, un travail excessif peut mener à la folie. Géricault dont les tableaux hantent l'ouvrage n'a-t-il pas sombré dans la dépression après avoir réalisé LE RADEAU DE LA MEDUSE, peinture demandant temps et efforts ?

    A la richesse de la critique sociale, s’ajoute la beauté  des illustrations réalistes  plongeant le lecteur dans le début du XXe siècle ou du XIXe avec des imitations réussies de Géricault comme La Folle le-double-livre.jpg  ou Le Fou aliéné. Des clins d’œil picturaux (la référence à des malades mentaux),  littéraires  et humoristiques sertissent les pages de l’ouvrage : le renvoi au  mythe de Sisyphe avec un ouvrier roulant un énorme rocher sur lequel trône un patron, sous l’œil de Dieu ? ,  le détournement de la citation de Camus : « Créer, c’est vivre deux fois », le sigle  cousu sur  les blouses des ouvrières, des brins de muguets (en référence au premier mai, la fête du travail. Dans l’ouvrage, les êtres humains vivent pour travailler au lieu de travailler pour vivre), brins de muguets placés dans des salières afin que le sel, exhausteur de goût, pimente leur vie insipide.

    L’ouvrage de Davide Cali et  Claudia Palmarucci  est un véritable chef d’œuvre destiné tout à la fois aux adultes amateurs de bandes dessinées originales et intelligentes, aimant décrypter des indices,  qu’aux enfants amoureux de la beauté des images et de contes fantastiques.

 

09 mars 2015

Le Petit Chaperon rouge

Le Petit Chaperon rouge.  
Charles Perrault 
Jacob et Wilhelm Grimm     
Illustré par Joanna Concejo 
Editions Notari (2015)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image chaperon rouge.jpg Le Petit Chaperon rouge proposé par les  Editions Notari  est un superbe livre à la couverture cartonnée colorée en camaïeu marron,  serti de légers  traits de crayons  rappelant le pelage d’un loup. De  fines dentelles de fleurs et de papillons encadrent  au  centre de la jaquette un loup et une fillette vêtue d’une robe au rouge chaud,  lumineux, éclatant. Sur un papier épais marron clair alternent  des dessins sombres et lumineux, concrétisation des deux versions originales de l’histoire : la sombre de Charles Perrault et la plus optimiste des frères Grimm. Dans le premier conte, le loup dévore la fillette désobéissante, dans le second, la fillette et la grand-mère sont sauvées par un chasseur.       
    L’illustratrice Joanna Concejo  fait pénétrer le lecteur dans d’immenses forêts sombres et  angoissantes de sapins et de fougères, annonciatrices du danger encouru par la fillette ou bien lui permet de cheminer sur un sentier ensoleillé, encadré d’arbres verdoyants. Un fil rouge auquel fait référence Jacques-Pierre Amée dans le texte initial relie constamment  la petite fille et le mammifère.Le loup à l’aspect féroce est cependant  par moments fort sympathique. Il joue avec la fillette.  Une complicité se noue entre eux deux. Le loup regarde l’enfant avec des yeux tendres. Il semble comme le suggère la morale  de Charles Perrault, « d’une humeur accorte, / sans bruit, sans fiel et sans courroux (…) complaisant ( )  et doux ».  Joanna Concejo propose avec ses dessins empreints de poésie et de réalisme une lecture des contes proche de celle de Bruno Bettelheim dans son ouvrage Psychanalyse des contes de fées. Le loup et la fillette sont dans la séduction. En effet, le  loup est une métaphore du jeune homme séducteur dangereux pour la fillette qui devient femme et succombe, naïvement (?),  au charme masculin.       
    Les éditions Notari font plonger avec plaisir le lecteur adulte dans les contes de son enfance en restituant dans sa version d’origine l’histoire du  Petit Chaperon rouge. Cet ouvrage agréablement décoré saura aussi charmer les jeunes lecteurs,  les ouvrir à la joie de la lecture et leur donner par le biais du détour une leçon de vie. 

10 octobre 2014

Je t'enverrai des fleurs de Damas

Je t’enverrai des fleurs de Damas      
Franck Andriat   
Editions Mijade (2014)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Image Damas.jpg Je t’enverrai des fleurs de Damas de Franck Andriat est un roman polyphonique construit sur des pensées qui s’entrecroisent autour d’échanges épistolaires entre Myriam, une adolescente de quinze ans, « intelligente et sensible. Forte et fragile. Un caractère fougueux qui n’a pas peur d’affronter l’orage » et son professeur de français,  surnommé  « Bébé Cougnou » par ses élèves parce qu’il « voit toujours la vie en beau ». Entre ces échanges s’intercalent leurs pensées, celles de groupes d’élèves, d’enseignants, dans l’univers clos d’un collège bouleversé par le départ incompréhensible pour la Syrie de Wassim et d’Othmane, « deux gosses tranquilles, des ados tout ce qu’il y a de plus normal  (...) », «  des ados d’ici, bien intégrés et qui auraient pu trouver sans trop de difficultés une place dans notre société». Le foisonnement des réflexions, des ressentis,  les extraits en exergue du journal de Youssef, permet la multiplication des points de vue concernant ce tragique événement.      
    Les discours consacrés aux débats intérieurs de personnages confrontés à une situation impensable, traumatisante, jugée invraisemblable,  renvoient à la complexité psychologique des adolescents, au danger de l’embrigadement, des manipulations, au rôle joué par des médias  voyeurs qui ne se contentent  pas d’informer, mais qui « veulent faire dire ce qui n’existe pas », aux préjugés religieux,  au racisme (« Petits Beurs, mais pas petits beurres. Tout leur problème est là : même Français depuis plusieurs générations,  les étrangers avec leur tronche bronzée et leur nom d’ailleurs demeurent une tache dans le décor »,) à la notion d’engagement avec les cours de littérature sur Sartre, Malraux, Camus, aux relations enseignants/enseignés, à l’amour entre deux adolescents : Wassim souhaite envoyer des fleurs de Damas à Myriam. Avec le départ des deux jeunes collégiens, « tout à coup, cette guerre étrangère et anonyme est entrée dans (le) cœur et dans (les) famille(s) » des membres du collège.   
    Les deux jeunes garçons, encore des enfants,  partis soi-disant pour défendre la Révolution et la liberté,  sont tombés dans les filets d’intégristes, de fanatiques. L’islam de « tolérance  et de paix » comme le décrit Myriam (« Le vrai djihad, (…) c’est de lutter contre soi-même et de se corriger pour tendre vers Dieu le mieux possible. Avoir une vie tournée vers la lumière et offrir cette lumière aux autres »)  devient une dévotion à la haine, à l’intolérance. Je t’enverrai des fleurs de Damas, œuvre littéraire, est un témoignage loin de la caricature souvent donnée des jeunes de banlieues. Wassim et Othmane, adolescents bien éduqués, appartiennent à de bonnes familles, ouvertes, cultivées : « Ni l’un ni l’autre ne font partie d’une famille intégriste. Des parents ouverts aux autres, à toutes les cultures, un islam de tolérance et de paix ».  Aucun indice dans leur comportement ne laissait présager leur départ.  Ils étaient simplement des jeunes sensibles, soucieux de justice et de solidarité. Wassim appartenait à une association caritative, « distribuait des repas aux pauvres les jours de grands froid ». Des prédateurs ont profité de leur générosité, ont retourné leurs valeurs à leur profit, « avec des idées toutes faites et bien emballées. ». Ces  recruteurs fanatiques « envoient des enfants se faire massacrer à la guerre et ils profitent hypocritement du luxe d’un pays en paix. »       
      L’ouvrage de Franck Andriat défend les valeurs humanistes avec émotion, tendresse, lançant parfois des clins d’œil humoristiques (« Othmane et lui étaient potes sans plus, voisins de banc au cours de mathématiques parce que Chafik n’est pas très fort dans cette branche et qu’Othmane lui offrait chambre avec vue sur ses réponse »), tricotant les niveaux de langue des adultes et  des jeunes avec habileté. Un ouvrage  aux personnages  principaux et secondaires attachants, tous dotés d’une épaisseur psychologique,  à lire pour comprendre notre société et notre époque où règnent la violence mais aussi, ce qui est moins vu,  la tolérance,  l’amour et où la religion peut garder tout son sens : « religare », c’est-à-dire « relier ».

23 janvier 2014

Ma mère à l'Ouest

Ma mère à L’Ouest    
Eva Kavian
Editions Mijade

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image ma mère.jpg Ma mère à L’Ouest d’Eva Kavian présente de façon émouvante, avec cependant  de nombreux  clins d’œil humoristiques, la réalité vécue par Samantha, une fillette jetée dans des familles d’accueil parce que sa mère biologique, Betty, femme  célibataire, déficiente mentale,  est jugée inapte à s’occuper d’un enfant par les services sociaux. Eva Kavian donne à voir la vie de Samantha et ses nombreux écueils dans toute son authenticité.   

    Betty, malgré son handicap, « était une maman et elle aimait son bébé. », « son enfant à elle, sa chérie adorée, sa toute belle », d’un amour intense, authentique, viscéral. Pourtant les services sociaux n’accordèrent  aucune importance à ce profond amour, au fait que  Betty  s’occupait correctement de sa fille, qualité  précisée par le chiasme mettant en valeur « l’essentiel » : « Elle se concentrait simplement sur l’essentiel et l’essentiel c’était Samantha ». Les apparences l’ont malheureusement emporté, pour la mère et son enfant, sur l’être.    

    Des familles d’accueil conformes aux normes de la société dite bourgeoise, éduquées, bien pensantes (« ‘Maman’ ressemblait aux mamans d’école »)   accueillirent à tour de rôle la fillette. Mais très vite, le vernis s’écailla.  Ce fut pour la première mère en mal d’enfants « la fête au village dans une des trompes de Fallope » commele souligne  avec humour la narratrice. Claire décida alors de se consacrer à elle-même et à sa future progéniture, rejetant la petite Samantha. Dans la seconde famille, chrétienne  et rigoureuse, le père se découvrit et découvrit la sexualité, une sexualité exacerbée : « Il était fou du corps de Louise. Il ne pensait plus qu’à ça. Le corps de Louise. Les fesses de Louise. Ses seins, bon Dieu, ses seins ». Le couple modèle explosa et une fois encore Samantha en subit les conséquences. Après des séjours en internat, elle trouva  refuge chez des  retraités bien sous tous rapports, « des personnes en âge d’être des grands-parents », l’homme, Jean-Pierre était un ancien pédiatre. Malheureusement, malgré son appartenance à une classe sociale et intellectuelle élevée, il n’était  pas aussi sain qu’il le paraissait.  Depuis sa retraite, « il manquait de chair fraîche ».  

     La fiction d’Eva Kavian  se fonde sur le réel. L’auteure ancre son histoire dans  des Résidences pour Adultes, des internats, dans l’événementiel comme la tuerie de Columbine, le Tsumani de 2004, dans l’Histoire.   Elle montre les clivages sociaux révélés dans les lieux de vie,  comme  le petit appartement de Betty, la maison avec piscine du pédiatre, les comportements, les habitudes.  Les allers retours entre le présent et le passé, la chronologie parfois bouleversée,  l’alternance du style indirect libre et du style direct, du récit et du discours, une syntaxe souvent orale, spontanée créent un effet de réel, rendant compte de la vision intime de la fillette et des autres personnages.

     Ma mère à L’Ouest est une évocation emblématique de la vie des gens humbles et « différents » aux prises avec une réalité difficile. Betty, enfant abandonnée, née le jour de la construction du mur de Berlin, et Samantha sont toutes les deux privées de leurs racines. Samantha, jolie fillette intelligente, douée, sait composer avec sa naissance, son histoire marquée par des déchirures douloureuses. La séparation d’avec sa mère, son premier départ comme les suivants vers des familles « étrangères » constituent des ruptures intolérables : « Quelque chose s’est affaissé entre ses épaules, une grande lame froide l’a ensuite coupée en deux puis un caillou glacé remplit son ventre. ». Ces séparations apparaissent comme le résultat de la fatalité pour la mère et l’enfant impuissantes devant les choix des services sociaux,  tout comme l’est  la ville de Berlin  scindée en deux par le « mur de la honte », obstacle à la liberté et à l’unité des familles. Les thèmes du mur, de la séparation, de la destruction puis de la réunification sont en effet récurrents dans l’ouvrage. Samantha construit des murs psychologiques autour d’elle pour se protéger, puis ensuite pour ne pas reproduire les schémas de son passé : « J’ai commencé à construire le mur de la honte, mon mur à moi… ». Le titre de l’ouvrage d’Eva Kavian est polysémique,   doté d’une dimension géographique, allégorique  et psychologique. La destruction du  mur de Berlin constitue une première étape symbolique dans le cheminement intérieur de Betty : le 11 novembre 1989, elle devient mère. A la fin de l’ouvrage, Samantha sent « quelque chose en elle se rassembl(er) ». Les « séries de tranches coupées net »  de sa vie se réunissent enfin.

    Ma mère à L’Ouest, lyrisme du quotidien, raconte, de façon magnifique, l’existence  des enfants éloignés de leurs géniteurs, les dysfonctionnements des services sociaux et prouve, si besoin est, que l’Amour d’une mère, même handicapée mentale,  est ce qui est le plus important pour construire une Vie. L’argent, les diplômes, la position sociale ne sont pas primordiaux. Eva Kavian décape de façon poignante et pertinente les idées reçues.

   

11 janvier 2014

Charles et Aurélien

 

Charles et Aurélien  
Annette Lellouche      
A5 éditions (novembre 2013)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

  image aurélien.jpg  Après Gustave (1), vieux chêne, unique ami et confident de Charles, véritable personnage du roman éponyme d’Annette Lellouche, La lettre à pépé Charles (2) évoque la rencontre positivement bouleversante entre Charles, un ancien cordonnier veuf et solitaire et son petit fils Simon. Dans son troisième ouvrage, Charles et Aurélien, Annette Lellouche  donne une suite tout à la fois émouvante et humoristique à la vie de cette famille pendant longtemps désunie, plongée dans la souffrance de la séparation. Les retrouvailles et la réconciliation entre le père et le fils Aurélien  « déchir( ent ) la bure de la souffrance » et enfin « dans les yeux d’Aurélien, une brillance humide chass( e ) le voile qui obstruait son horizon durant toutes ces années. ». Le bonheur s’installe alors dans la famille,  capable désormais, grâce à Simon, de le voir et de le saisir.

    Dans cet ouvrage, Annette Lellouche utilise de nombreux monologues intérieurs, sans toujours s’effacer derrière ses personnages dont les propos sont parfois modelés avec réalisme sur la langue parlée et familière (« Les jeunes hommes montaient à Paris pour trouver du boulot »). Par l’intermédiaire de leurs pensées, de leurs émotions, la narratrice  donne une leçon de vie et de sagesse simple mais vraie au lecteur : « prends le bonheur quand il t’arrive et vis ta nouvelle vie avec triomphe ! ». Elle lui apprend  à goûter chaque instant de l’existence. Elle en dénonce les  erreurs comme les brouilles familiales souvent dues au manque de dialogue, d’écoute  et de compréhension, le malheur et le rejet de l’Autre qui entraînent la haine (Giulia avait dû se sentir rejetée et s’enfermant dans sa peine, l’avait transformée en rancœur et haine »),  les dangers de l’alcool, du tabac : « Une dernière cigarette l’a pris de vitesse et l’emporta dans une dernière quinte de toux ». Au travers de différentes scènes, de descriptions, de réflexions des personnages, l’écrivain conduit, en toute simplicité,  une méditation quasiment philosophique sur la vie destinée non seulement aux enfants mais aussi aux adultes.

    L’écriture d’Annette Lellouche  est nourrie de  réalité et de poésie.  Les  images concrètes et belles, « Le silence a empaqueté la place dans une ouate opaque », les métaphores filées comme celle de la navigation donnant à voir la vie perturbée d’Aurélien (« Durant toutes ces années, il avait navigué dans un bateau sans capitaine. Il lui était quasiment impossible de redresser la barre. Il tanguait au gré des événements, l’aiguille démagnétisée de sa boussole perdait constamment le nord. »),  les anaphores évocatrices de multiples solutions possibles qui scandent les pensées de Berthe,  leur conférant un  caractère lyrique (« Elle songea au notaire (…), Elle songea à passer  une petite annonce (…) « Elle songea à la petite  Eloïse (…), « Elle songea à l’émission » (…) donnent une dimension poétique et parfois pathétique au texte.

    Annette Lellouche chante un cadre provençal esthétique (« Sans parler des tableaux où se prélassaient des champs de lavande au mauve complètement délavé par le soleil qui y avait lézardé, aux taches rouge sang des coquelicots qui déferlaient des collines ».),  la vie de gens humbles,  généreux, attachants, les plaisirs simples et joyeux  comme un pique nique, « réplique vivante du ‘déjeuner sur l’herbe’ de Monet ». Elle révèle son amour des animaux et sa connivence avec la nature : « Un petit lézard des murailles, surpris, se dépêcha de ramper avec agilité sur le mur de la façade. D’un beau gris vert, à la face ventrale jaune pâle et à la gorge mouchetée de noir, il se déplaçait par ondulation à l’aide de ses pattes, de son abdomen et de sa queue (…) ».    
   
Comme toujours, les ouvrages d’Annette Lellouche sont un hymne à la Vie et à la générosité humaine. Il est important, dans un monde où la haine s’insinue, de constater qu’il existe encore des êtres qui font confiance à l’humaine condition.



Gustave : http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/apps/search?s=Gu...


Lettre à pépé Charles http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/apps/search?s=Lettre+%C3%A0+p%C3%A9p%C3%A9+charles

 

 

22 août 2013

Un pas à la fois.

 

Nicole Blanche Mezzadonna
Joanna Concejo (illustratrice)      
Editions notari (2013)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 Image un pas.jpg   Dans le somptueux album relié  destiné à la jeunesse  de Nicole Blanche Mezzadonna  intitulé Un pas à la fois, Julot est un personnage attachant et surtout déconcertant. Discipliné, obsédé par la rigueur, hanté par l’irrégularité, il a intériorisé les leçons et les schémas transmis par sa tante Agathe. Son existence  intouchable, inchangeable ne vaut que par la transmission. Elle est codifiée (« Après la salle de bain, il va préparer son petit déjeuner. Il exécute 10 pas jusqu’à la cuisine en faisant attention de ne pas marcher sur les oiseaux du tapis du hall »).Julot vit dans l’ordre du symbolique.   Voulant garder le contrôle de tout, maîtriser chaque situation (« Il attend deux fois que le feu passe au vert avant de traverser la route afin de se rassurer sur sa maîtrise de la situation »), il planifie, organise, ordonne sa vie dans les moindres détails : « Le soir (…) il plie méthodiquement chacun de ses vêtements sur la chaise près du lit. Il vérifie que ses pantoufles sont bien écartées l’une par rapport à l’autre, de la largeur d’une main aux doigts rapprochés. » Perfectionniste, dénué de souplesse, Julot veut rester dans le rationnel : « Il faut toujours commencer par le côté droit car c’est le côté de la raison ». Ce qui est irrationnel ou émotionnel est redoutable pour lui.  Il agit avec rigidité  parce qu’il  aspire au bien être. Le plus petit dysfonctionnement  dans ses habitudes l’angoisse : « Sa mémoire lui joue un tour. Il s’arrête, paniqué (…) ». Il se protège en évitant les  surprises et  les émotions : « C’est fatigant pour le cœur, les émotions ».       
    Pourtant ce conformiste recèle au fond de lui  un brin de fantaisie : il promène son vélo, attend l’approbation du chien de sa sœur pour choisir un vêtement : « Il entre dans la cabine d’essayage et en sort peu de temps après. Kartoffel, qui l’a attendu sagement, assis dans le couloir, bat de la queue. C’est bon. Le chien approuve, il est bien habillé. Kartoffel ne s’est jamais trompé. » C’est peut-être pour cette raison qu’un jour il va se rendre compte que « la vie n’est peut-être pas aussi rigide qu’il l’a vécue et souhaitée ».

    Le style limpide de Nicole Blanche Mezzadonna  permet d’accéder à des concepts psychologiques et philosophiques en toute simplicité de façon humoristique et également poétique comme le suggère la métaphore filée de la mer évocatrice d’une réunion familiale tumultueuse : « Une discussion houleuse déferle pendant la réunion de famille, soulevant des embruns qui éclaboussent tout le monde ». Les illustrations soignées, pleines de légèreté comme une chemise volant au vent  et remplies d’humour de Joanna Concejo glissent une touche fantasque et surréaliste dans l’univers rigide de Julot tout en approfondissant la lecture du texte et en en proposant une interprétation. L’image de Julot, homme animal, doté d’un visage aux longues oreilles de chien rappelle qu’il « avait sorti de la boîte à jouets une figurine en plastique des animaux de la ferme pour symboliser sa personne ».  Le fond monochrome beige de la tapisserie du début de l’ouvrage accueille avec délicatesse des oiseaux perchés sur des branches d’arbres. La présence d’oiseaux et d’éléments appartenant au monde végétal symbolise la vie, la liberté. Le texte et les images, tout en s’opposant apparemment, se complètent. Les dessins de Joanna Concejo permettent au personnage d’échapper à sa rigidité.
    Comme toujours, les éditions Notari proposent aux jeunes lecteurs mais aussi à leurs parents des ouvrages esthétiques et  originaux, donnant tout à la fois à réfléchir et à rêver.

02 juillet 2013

Vilain crapaud cherche jolie grenouille

 

Vilain crapaud cherche jolie grenouille        
Christine Van Acker    
(Editions Mijade-zone J)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   image jolie grenouille.jpg Dans l’ouvrage au titre métaphorique de Christine Van Acker, Vilain crapaud cherche jolie grenouille, le récit à la première personne du singulier, où s’introduit parfois un « nous » donnant à saisir les pensées d’un groupe de jeunes, Laurent, un adolescent de treize ans, embarrassé par son enveloppe corporelle, exprime ses sentiments, ses émotions, ses pensées. Il développe avec une grande lucidité ce qui se passe en lui sans se prendre au sérieux.  Comme de nombreux jeunes qui découvrent la vie, leur corps, Laurent    manque de confiance en lui,   se dévalorise au point de se  qualifier de « vilain crapaud boutonneux ». Son mal être prend très souvent  la forme de l’humour. 
     Mais  brusquement, il va  être bouleversé par  la réception d’une lettre à la « belle écriture régulière de fille, la feuille remplie à ras-bord de caractères à l’encre mauve, orange, rouge, verte, bleue… Une déclaration d’amour arc-en-ciel … ». La missive multicolore esthétique le transforme : « je me sentais comme quelqu’un qui vient de se réveiller après un sommeil de cent ans (…) tout me paraissait très diffèrent ». Sa vision du monde et  de lui-même évolue, change de façon irrémédiable. La lettre insolite intègre le quotidien dans un éclat merveilleux,  l’arc en ciel symbolisant la beauté, l’infini, l’ouverture loin d’un quotidien grisâtre, d’une école incapable d’apprendre la vie aux jeunes : « A quoi ça peut bien servir, l’école, si elle n’est même pas foutue de nous apprendre l’alphabet amoureux ? »      
    Dans Vilain crapaud cherche jolie grenouille,  le lecteur est d’emblée introduit dans l’univers apparemment insouciant de l’adolescence où se côtoient sans vraiment se rencontrer filles et garçons : « Ce matin, la cour de récré est restée la même que celle de chaque matin : des petits paquets de mecs, des petits paquets  de nanas,   rarement des paquets mixtes ». Derrière les plaisanteries et les comportements désinvoltes et souvent béotiens des garçons (« Ce qu’on adore, nous, les garçons, ce sont les blagues sur les blondes, c’est faire un lance-flamme avec nos pets sur une allumette, c’est lancer des préservatifs remplis d’eau sur les voitures qui passent dans la rue ») se cachent paradoxalement une sensibilité pleine de finesse et de poésie (« Ce n’étaient pas des mots mais j’entendais une poésie venue du centre de moi-même ») et même  un amour de la littérature. La poésie rimbaldienne passionne Laurent : « comme super-héros de la poésie, il n’y a pas mieux que Rimbaud », le poète adolescent, le poète révolté.
    La littérature et la poésie permettent à certains jeunes d’échapper à l’ennui du quotidien. Ce sont des fenêtres ouvertes  vers l’imaginaire, des ponts favorisant la  complicité. Le nouvel élève de la classe de Laurent, avec « un air rigolard dans les yeux »   envoie à ce dernier un message, une citation de Rimbaud : « Elle est retrouvée. Quoi ? – L’éternité. C’est la mer allée avec le soleil ». Une connivence poétique s’installe d’emblée entre les deux adolescents à la faveur du cri de joie du poète,  trouée lumineuse dans la routine répétitive et terne. 
    Dans cette espèce de roman de formation qui se présente un peu comme une confidence, le style oral, en rupture avec la tradition littéraire, donne à entendre les propos de la jeunesse actuelle. D’un cas particulier, la narratrice passe au général et montre que l’apparence est menteuse. Derrière une attitude qui cherche souvent à impressionner pour se protéger du regard de l’Autre,  ressembler à ses pairs, se démarquer des adultes,  se cache une grande sensibilité : « je tenais à peine sur mes  jambes et j’avais soudainement très mal au ventre ». La traduction physique de l’émotion donne un caractère d’authenticité à la description et révèle la fragilité du jeune.   Christine Van Acker révèle la réalité de la jeunesse tout en la donnant à voir  et à entendre,  en visant  à rendre l’impression du langage parlé à la faveur d’expressions familières, émotives, subjectives très travaillées. Les mots et  le ton familiers, alertes,  ancrent les personnages dans la réalité quotidienne des collégiens  friands d’apocopes, (« j’ai allumé l’ordi », « récré ») de jeux de mots (Maurice Viande »),  d’allitérations, de paronomases,  (« je crois et je croîs tout en croquant les croissants de plumes ») et relève d’une esthétique de l’humour. Le présent rend la vivacité des pensées et des actions. Le goût de l’image de la narratrice traduit un extraordinaire sens du concret.        
    Vilain crapaud cherche jolie grenouille de Christine Van Acker  est un roman  plein de fraîcheur, émouvant et humoristique qui prouve, véritable  mise en abyme, que la littérature (le livre en train de se lire et la référence à la littérature dans le livre lu)  n’est pas un univers austère, ennuyeux, mais un véritable plaisir, un jeu sémantique,  qui emporte le lecteur vers un ailleurs de rêve et de fantaisie.     
   

15 juin 2013

Lettre à pépé Charles

 

Lettre à pépé Charles        
Annette Lellouche      
A5 éditions  (mars 2013)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   pépé charles image.png Le début du roman Lettre à pépé Charles d’ Annette Lellouche s’ouvre sur le réveil de pépé Charles (dont nous avons déjà fait la connaissance dans Gustave) avant de s’engager dans une longue rétrospective évoquant ses souvenirs proches, sa rencontre lors de la fête du village avec Simon, son petit fils : « Simon, son petit-fils, cet inconnu : (…) il est grand-père » et ses souvenirs  lointains : l’arrivée de sa future épouse, « cette jeune femme Noëlle, arrivant chez lui, par une belle journée d’été », son enfance, son amitié avec Berthe, voisine et compagne des bons et mauvais jours, amoureuse de lui depuis toujours. La solidarité entre eux leur a permis de faire face à l’adversité de la vie.  Le sens de l’humour de pépé Charles  a, de surcroît, aidé  ce dernier à supporter les tragédies qui ont détruit sa famille et son destin. 
    Une lettre de Simon va bouleverser  positivement  son existence  et celle de Berthe. Le grand père et le petit-fils rêvent chacun de leur côté de se retrouver.  Très vite, le texte se construit autour de ces moments d’attente : attente de l’adresse de Simon, attente de la lettre du grand-père…  Les champs lexicaux disent l’émotion de pépé Charles, (« Ses mains tremblent. Ses yeux s’embuent. Sa gorge se noue. Ses mâchoires contractées émettent un son bizarre, comme un grincement de dents »), son impatience, (« Charles ne sait pas trop si c’est l’angoisse, la gêne ou la température ambiante qui le  fait transpirer »), celle de Simon.  Non seulement le texte se donne comme attente, mais aussi comme suspens avec les recherches effectuées par pépé Charles : « L’angoisse a mué notre pépé Charles en détective privé »), l’enlèvement de Simon… Le roman est enraciné dans une réalité où s’enclenche progressivement tout un suspens. Le lecteur assiste alors à  une série de péripéties qui aboutissent  heureusement au bonheur final de ces êtres simples qui triomphent des difficultés de la vie.

    Comme dans Gustave,  Annette Lellouche peint les activités banales mais émouvantes de pépé Charles dans son paisible village à la vie monotone : « Ici les nouvelles sont si rares ».  Le récit et les monologues intérieurs s’ancrent dans le réel, donnant à voir la beauté du rustique village provençal : « Il traverse le vieux village qui respire la tradition des terrains cultivés. Les oliviers s’étendent à perte de vue, tout comme les arbres fruitiers, agrumes et autres. Les jardins embaument toujours autant les narines des promeneurs. Tendresse jusqu’à l’ivresse ». Cette  beauté est concrétisée par l’allitération  caressante en « s ». La narratrice propose toute une série de scènes prises sur le vif sur le ton de la tendresse et de la complicité comme le prouve le pronom possessif incluant  le narrateur et le lecteur :  « notre pépé Charles ». L’impression d’authenticité naît du réalisme minutieux des portraits physiques et moraux, d’expressions familières qui introduisent une sorte d’oralité rappelant le langage des ruraux. La transcription des pensées de pépé Charles, de Berthe en une sorte de monologue intérieur donne vie au récit faisant exister  leurs émotions.

    Dans la  Lettre à Pépé Charles, suite au précédent ouvrage, Gustave,  à  la faveur d’une écriture limpide et esthétique, Annette Lellouche transforme des événements banals du  quotidien en un ouvrage émouvant. Il s’agit d’un roman touchant où circulent l’Amour (« Peut-on rattraper le temps perdu ? Peut-on obliger le partage de ses passions juste par amour ? oui,   Pépé Charles en est persuadé »), l’amour de l’Autre, de la vie,  des animaux  et l’empathie. L’ouverture d’Annette Lellouche à la multi culturalité, à la différence : « là-bas disait-il, c’est une grande famille multicolore. Avec les copains on faisait toutes les religions. Pour ramadan on mangeait les gâteaux au miel très sucrés, pour Pâques , c’était les galettes azymes dures comme de la pierre et à la Chandeleur les crêpes de maman », sa vision positive de la religion dans son sens véritable, étymologique (« religare » c'est-à-dire « relier »), sa recherche du dialogue (« Leur orgueil réciproque les éloigne l’un de l’autre alors qu’il suffirait d’un mot, d’un geste pour aplanir toutes leur difficultés »), son humour : « il parlait de canne et de bière » à propos de Marseille et de ses environs, transforme ce roman en un apologue, évoquant Voltaire, l’ironie grinçante de ce dernier en moins.  Plaisant et agréable à lire, le suspens incitant de surcroît le lecteur à poursuivre avidement  sa lecture, la  Lettre à Pépé Charles est, comme Gustave,  une magnifique leçon de vie pour les petits et  les grands.  

29 avril 2013

Gustave

 

Gustave
Annette Lellouche      
A5 Editions (2012)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Gustave image.jpg Pépé Charles, un ancien cordonnier, a  pour seul confident  et pour unique ami Gustave, un vieux chêne,  « mon meilleur ami c’est lui, mon chêne. Je l’ai d’ailleurs surnommé Gustave, du nom de mon aïeul qui l’a planté. ».  Cet arbre contre lequel il s’adosse chaque jour, décrit avec le champ lexical de l’humain (« corps », « bras », « tête »),   doté d’un nom, d’un passé, d’une vie, est perçu comme un être vivant avec lequel le vieillard communique.  Gustave, témoin discret,  silencieux, loyal : « Il ne parle pas, mais il m’écoute et c’est très important de pouvoir se confier à quelqu’un qui ne te trahira jamais »,  a toujours partagé  les moments joyeux et tristes  de  l’existence du vieillard désormais « rongé de solitude ».     
    Mais le jour de la fête du village, Simon, un garçonnet « ve(nant) juste de fêter ses huit ans »,   s’assied à côté du vieil homme qui se confie à lui tout en lui donnant une leçon de vie. L’ouvrage s’organise alors autour d’une situation traditionnelle dans l’histoire du roman : le face à face entre un sage et un novice,  un vieillard et un jeune être, l’un à la  fin de son existence, l’autre au  début de la sienne. Le vieil homme  raconte  à l’enfant ses souvenirs « venus se fracasser dans sa tête comme la vague qui revient en force sur le bord d’une plage », sa rencontre avec Noëlle, tellement jolie, tellement souriante,  « l’amour de sa vie », la mère de ses enfants,  le bonheur fauché brutalement, (« quand le malheur décide de s’abattre sur quelqu’un, il ne prévient pas ; il est sournois, il fonce sur sa proie, jaloux de son bonheur »,)  le présent douloureux : « Toutes ces rides que tu aperçois là sont arrivées d’un seul coup, comme pour mieux révéler mon triste sort ». Le vieillard délivre un message à l’enfant par la stratégie d’une complicité pleine d’une tendresse bourrue et d’une intense émotion. Il l’entraîne sur le chemin de la réflexion et de la vie en l’interpelant par des questions oratoires (« C’est comme le vent. Est-ce que tu le vois ? Non ! »), des impératifs (« Ecoute », « Observe la beauté majestueuse de la nature »). Gustave  d’Annette Lellouche est une leçon de vie, de tolérance,  dénonçant subtilement le racisme, cette «  peur de l’autre, de l’inconnu », l’incompréhension entre les êtres, l’insuffisance de dialogue.  
     Gustave,  ouvrage attendrissant  à l’écriture limpide et poétique, « La végétation exubérante vibre au son des cigales l’été, grelotte sous le vent violent du mistral trois jours durant puis tout s’apaise et le ciel bleu, paré de son majestueux soleil, fait pâlir d’envie tous les promeneurs venus d’ailleurs », est piqueté  d’humour, « sa démarche (au chat) féline lui donne un air légèrement snob »,  et d’émotion. Solidement construit, ce roman sur la nostalgie d’un passé qui semble à jamais perdu est semé de  discrets indices annonciateurs de la fin. La logique de la narration est celle du souvenir  rythmée par le leitmotiv récurrent « au pied du chêne » qui constitue l’arbre en véritable héros de l’histoire.  
     Les illustrations en noir et blanc réalisées par l’écrivain « à main levée » mettent en scène la narration, petits clins d’œil humoristiques et enfantins, créant tout à la fois une illusion de réel et de jeu. Gustave  peut en effet être lu par des enfants. Il s’appuie sur des concepts exprimés de façon concrète à la faveur, entre autres, de la personnification de l’arbre, de l’humanisation du chat, mais c’est aussi un apologue philosophique destiné aux adultes,  leur  enseignant que la vie belle, fragile et éphémère doit être savourée avec humilité dans ses moindres instants et qu’il faut garder  confiance en elle

23 décembre 2012

Une étoile dans le noir

 

Une étoile dans le noir       
Lucia Tumiati    
Joanna Concejo (Illustrations)     
Editions Notari (2012)

 

(Par Elias Abou-Mansour)     
 

 

    Notari_une-etoile-dans-le-noir_couverture.jpg Dans Une étoile dans le noir, Lucia Tumiati raconte l’histoire de deux jeunes bergers unis par des liens d’amitié. Ces deux enfants possèdent de nombreux points communs : ils marchent pieds nus et vivent dans des masures, signes de dénuement mais aussi d’humilité. Le petit  narrateur, dépourvu de prénom, dépeint son ami, un être mystérieux, insaisissable, solitaire, incompris, taciturne et introverti, mais aussi charismatique, serein, confiant, dépourvu de peurs : « Moi, je n’ai jamais peur ». La peur, issue  du mystère, du secret, de l’incompréhension, est inconnue de ce jeune berger lucide, clairvoyant et pénétrant, qui lit dans les pensées, prédit ce qui doit arriver. Et surtout, il prône l’Amour : « Aimer, Aimer, je dois toujours aimer, moi, mais les autres. ». Son contact apaise le narrateur empli d’affection et de tendresse pour cet être complexe, qui malgré son jeune âge, est  versé dans les sciences religieuses : « Je pense. Je pense aux écritures, je pense aux prophètes, je pense aux mots de la loi ». En effet, maîtrisant déjà les textes de la Torah, il est soucieux de prêcher et d’inciter les Rabbins à la perfection : « Je voudrais que tous les maîtres soient parfaits pour former des élèves parfaits ».  Cependant  il a un esprit contestataire : voulant  éveiller les consciences, il enfreint  la loi et s’adresse aux gentils ou goys, signes de l’universalité de son message doux et non violent : « Moi, je n’aime pas tuer, et je ne le ferai jamais ».
    Lucia Tumiati sème des indices dans sa narration. Très vite, le lecteur se rend compte qu’il ne s’agit pas de l’histoire d’un simple berger. Le lieu où se déroule l’intrigue est la Palestine, la Terre Sainte. Le jeune berger fréquente le temple de Jérusalem et observe la Thora : « Mais les gens comme moi sont nés ici. Je suis né Juif, je suis bien dans le Temple. Je suis bien avec les rabbins ». Le nœud de l’intrigue ôte toute ambiguïté avec la révélation du sacrifice du jeune berger par son père, sacrifice que la mère en larmes rejette : « Seigneur – disait-elle en pleurant – ô mon Dieu, comment peux-tu penser que j’accepte de faire mourir mon fils (…)  Tu ne peux pas me demander une chose pareille. Une mère peut choisir de mourir, mais pas de faire mourir son propre fils. Tu ne peux pas me le demander. » Le titre de l’ouvrage  Une étoile dans le noir  prend  alors tout son sens : c’est l’étoile annonciatrice de la Bonne Nouvelle, porteuse d’amour et de paix, Lumière qui illumine les ténèbres. Lucia Tumiati réinvente l’Ecriture sainte. Elle humanise et actualise la vie du Christ, initiant de façon indirecte les jeunes lecteurs à la compréhension des mystères du christianisme. La personne du Christ est désacralisée et démystifiée. Les sentiments des personnages sont disséqués afin de les simplifier et les rendre accessibles aux jeunes lecteurs. 
    Une étoile dans le noir, bel ouvrage illustré de dessins au fusain, n’est pas seulement destiné aux enfants, mais aussi aux adultes. Il est porteur d’un message philosophique d’amour et d’amitié important  dans un monde qui sombre de plus en plus dans la violence. C’est un livre à offrir pour  Noël.

17 novembre 2012

Une chatte pas comme les autres

 

Une chatte pas comme les autres       
Daniel Nesquens
Maria Titos (illustrations)
Editions Notari (2012)
(Pour enfants de 3 à 6 ans)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    image chatte.jpgC’est à travers les yeux et la sensibilité d’un jeune narrateur que nous voyons  évoluer Chandelle, une chatte différente des autres dans Une chatte pas comme les autres de Daniel Nesquens et Maria Titos. Dès que son maître  part au travail, la chatte aux « yeux brillants, (au) nez un peu aplati et (au) pelage (…) doux comme celui d’une peluche gagnée à la fête foraine » s’éclipse et, comme une saltimbanque  agile et expérimentée,   accomplit des prouesses (« Chandelle pourrait travailler dans un cirque. »),  sautant d’étage en étage avant de se réfugier dans l’appartement du petit narrateur, son ami et son complice.

    Cette histoire limpide, aux phrases simples,  nous introduit dans le monde merveilleux de l’enfance : un monde onirique et poétique où les cirques portent des noms magiques et cosmiques : « cirque du Soleil. Ou de la Lune. Ou de Jupiter », où les chats chaussent  des lunettes, sont affublés d’un chapeau et s’émerveillent des couleurs gaies des oiseaux. Tout en faisant un petit clin d’œil aux parents avec la référence aux légendes égyptiennes des sept vies du chat (« Il doit lui rester six de ses sept vies »),  elle leur lance aussi un message, en  témoignant du contact bénéfique de l’animal dans le développement affectif de l’enfant.

    Les dessins de Maria Titos au charme un peu rétro qui représentent le maître  à la moustache et à la coiffure semblables à celles de Maupassant, sur un grand bi des années 1870, l’avion Blériot, le coucou suisse en bois,  ajoutent du sens et du rêve  à l’histoire tout en nous plongeant dans un passé désuet et réconfortant. De même, les aplats composés  essentiellement de jaune, de bleu, de rouge et de vert évoquent un peu les affiches  de Toulouse-Lautrec.

    Une chatte pas comme les autres est un livre apaisant et tendre dont  les enfants pourront contempler les images blottis dans les bras chaleureux d’une grand-mère, bercés par le son de sa voix rythmant les phrases simples du texte adapté à leur imagination,  à leur compréhension et à leur affectivité.

19 juin 2012

Ce que mes yeux ont vu

 

Ce que mes yeux ont vu    
Giovanna Zoboli et Guido Scarabottolo 
Editions Notari, 2012 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

 image ce que mes yeux.jpg   Dès son plus jeune âge, afin de stimuler son évolution cognitive et  son imagination, l’enfant a besoin d’être confronté à différents types de stimulations intellectuelles, c’est certain, mais aussi sensorielles, émotionnelles et à des situations variées. C’est exactement ce que propose l’ouvrage Ce que mes yeux ont vu de Giovanna Zoboli et Guido Scarabottolo.
    Ce que mes yeux ont vu est un  « catalogue du monde », original,   présentant des objets, des personnes, des situations diverses,  destiné aux enfants de deux à sept ans. Il est dépourvu de texte. Chaque page comporte seulement un titre : « Chaises boiteuses », « arbres coupés », « Tableaux anonymes », « immeubles jamais construits »… et  donne à voir au premier abord des objets dépourvus de grand intérêt, -  des chaises bancales, percées, à tête stylisée, -  des situations banales de la vie quotidienne (une foule anonyme)… Ces objets et ces situations sont montrés aux enfants de façon élémentaire, ludique et humoristique comme leur  regard naïf et leur imagination fertile appréhendent  le monde environnant. Mais très vite, les parents se rendent compte que ces dessins, tout à la fois simples et esthétiques, qui jouent avec les couleurs, apprennent à regarder l’univers en lui ôtant son voile purement utilitaire. L’objet fonctionnel se transforme en objet poétique  donnant à voir les choses devenues « objeux » pour reprendre le néologisme pongien. Et parfois même, ces croquis  stimulent la réflexion sans grandiloquence toutefois. Le tragique est occulté, quand il s’agit de traiter de la mort, par exemple, réalité inéluctable et difficile à expliquer à un enfant. La présentation humoristique des squelettes, « personnages oubliés »,  prouve  avec fantaisie  que  tous les hommes sont égaux devant cette fatalité, qu’ils soient puissants, (le squelette  royal avec sa couronne), soldats, (le squelette avec sa casquette militaire), riches, (le squelette et son collier) ou pauvres.     
    Cette collection d’objets parfois bizarres, cocasses, inutilisables, mais aussi  naturels (les arbres), artistiques (les tableaux), culturels (les livres), humains (la foule et ses hommes multiples, interchangeables, privés de communication) confronte l’enfant au monde, lui permettant  d’évoluer tout à la fois dans son propre univers mais aussi dans le monde réel, sans que sa sensibilité soit heurtée,  tout en enrichissant son imagination et  en développant de façon ludique sa réflexion, lui  offrant déjà une philosophie de la vie.

 

14 juin 2012

Les deux routes

 

Les deux routes        
Isabel Minhos Martins et Bernardo Carvalho  
Editions Notari (2012)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

  image rouge.jpg  L’ouvrage Les deux routes  d’Isabel Minhos Martins et Bernardo Carvalho s’adresse aux enfants entre trois et six ans, âge auquel le futur lecteur ne déchiffre pas encore tout seul, mais s’intéresse aux images, aux jeux des couleurs. Comme la vue et  le toucher sont très importants durant la petite enfance,  le format moyen  du livre, son épaisse   couverture cartonnée sont faciles et agréables à manipuler par de petits êtres dont la maturation neurologique des gestes n’est pas achevée. En outre,  cet ouvrage offre une double entrée aux couleurs primaires (en synthèse additive) vives et franches : la rouge et la bleue. Cette dualité des  couleurs des dessins et de la calligraphie enrichit le texte.  Surtout l’enfant peut  ouvrir le livre  comme il  le souhaite, dans un sens ou dans l’autre,   afin de découvrir deux itinéraires, l’autoroute et la route,  qui mènent une famille classique,  composée du père, de la mère, du garçon et de la fille, au même endroit.

 

    image bleue.jpgL’autoroute propose un voyage planifié et rapide, ne laissant aucune place au hasard,  n’obligeant pas à se lever tôt et à se dépêcher : «Comme on y sera en un clin d’œil, c’est pas la peine de se presser ». Voyager par autoroute n’est pas créateur de rêves. En revanche, la route traditionnelle et ses détours  favorise la découverte de paysages, d’animaux : « on arrive à voir, de loin, un troupeau de moutons ». Elle stimule la curiosité et l’imagination, permet de prendre le temps de vivre, d’échanger tout en  favorisant la communication : « A plusieurs reprises, nous ne retrouvons pas le chemin et nous nous arrêtons pour demander : ‘Madame, excusez-nous, c’est bien la route de Plaimbois-du-Miroir ?’ Tout le monde a toujours beaucoup de temps pour nous donner des explications ».

 

Les illustrations  stylisées de Bernardo Carvalho, proches des dessins d’enfants, appellent l’attention des futurs lecteurs, leur donnant à voir, à rechercher les détails,  à imaginer, en un mot à découvrir la lecture plaisir avant la lecture scolaire. Aux parents de raconter cette  histoire à leur enfant, lui procurant  ainsi le goût de la lecture et lui montrant par la même occasion, qu’en lui consacrant du temps, ils l’aiment.

 

26 septembre 2011

Randah, la fille aux cheveux rouges

 

Randah, la fille aux cheveux rouges
André-Marcel Adamek (Editions Mijade, 2011)

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

randah.jpgRandah, la fille aux cheveux rouges, fiction d’André-Marcel Adamek construite à partir de notre lointain passé, est un  ouvrage polymorphe destiné essentiellement aux adolescents. C’est tout à la fois un apologue à la morale implicite et explicite (« Moi, Randah, deuxième reine des Khoubaris, parvenue au terme de son règne, je me réclame d’avoir favorisé la connaissance, l’hospitalité et la paix. Et je prétends que les peuples qui s’écarteront de cette voie sont voués au malheur et à l’anéantissement »), un roman historique, (C’est l’histoire de la vie de Randah, une enfant, puis une jeune fille et une femme de la préhistoire appartenant à une paisible tribu  située « au bord d’une rivière, entouré(e) de collines rocheuses et de sombres forêts ») et un roman picaresque.  En effet, le lecteur suit le parcours de Randah depuis sa naissance. Comme le picaro, personnage romanesque né en Espagne au XVIe siècle, Randah traverse plusieurs régions, observe, apprend les difficiles leçons de la vie, dénonce ce qui se passe, gravit les échelons de la société. Fillette d’une tribu primitive, elle évolue, s’émancipe, acquiert la sagesse,  puis devient reine dans une société où les femmes jouent progressivement un rôle important. Les femmes sont les forces de la vie, nourricières (« Un enfant pendu à chacun de mes seins, je dispensais sans faiblir un lait gras et généreux aux deux marmots qui en redemandaient sans cesse ») et protectrices, les maîtresses du foyer, les relais permettant l’accès au monde moderne.
Dans cet ouvrage plein de poésie, André-Marcel Adamek tient le rôle d’un historien qui dessine l’avenir dans les linéaments du passé : il montre la solidarité,  la communion possibles entre les peuples dans les moments tragiques de la vie (« Il arriva alors un drame qui devait, dans l’adversité et l’horreur, réunir nos deux peuples en un même combat »), il annonce la malédiction de l’or : « qu’est-ce que l’or ? lui demandai-je. Un métal jaune et brillant qui conduira un jour tous les peuples du monde à leur perte ».
Voyage  dans le temps, le livre d’André-Marcel Adamek embarque le lecteur dans son propre passé, lui permettant  d’imaginer ses lointains ancêtres pour qui l’essentiel était de se nourrir et de lutter contre les  prédateurs et les  intempéries,  mais qui ressentaient aussi déjà la nécessité de l’art en commençant à pratiquer la  musique, la sculpture. Didactique sans prétention,  Randah, la fille aux cheveux rouges, donne à vivre  un néolithique atemporel, présent dans le lexique (« Randah Liké Nahoma, ce qui signifie en notre langage fille aux cheveux rouges »),  les images, les expressions  locales  (… notre village construit de bois et de torchis à cinq jets de pierres de notre caverne mortuaire », « (Il) s’était battu comme un ours »). Il montre comment l’homme pourvoyait à ses besoins, comment il s’est affranchi de la nature en cuisant les aliments, en plantant du « bleh », en pratiquant l’exogamie et s’est éloigné progressivement de sa primarité. Cependant ce peuple libre attiré par « Athlana »,  cet ailleurs au climat plus doux  qui le fait rêver, va se heurter à une société plus « évoluée » : « (…) leur chef s’avança sur le sable humide. Ses jambes, ses bras et sa poitrine étaient cuirassés d’étranges plaques dorées. Il portait un casque surmonté d’un cimier écarlate et l’arme qu’il tenait à la main, longue et effilée, n’était ni de pierre, ni de chêne, ni d’aucune matière que nous connaissions ». Et,  la civilisation, le progrès vont semer la violence et la mort.
L’ouvrage Randah, la fille aux cheveux rouges non seulement fait vivre le lecteur pendant deux cents pages avec ses lointains ancêtres mais il favorise aussi sa  réflexion sur l’évolution de l’homme,  la notion de progrès et sur la Vie en général.