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05 mai 2015

La Femme muette

La Femme muette     
Mathieu Albaizeta      
Salon du manuscrit (2015)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image f muette.jpg Pour un lecteur naïf suivant passivement le déroulement du texte, l’ouvrage de Mathieu Albaizeta, La Femme muette, raconte la simple histoire de Louise, une épouse amoureuse, soumise, fragile, naïve (« Louise croit à un renouveau »),  manipulée par René, un mari séducteur et pervers : « Tu affectionnes ma souffrance ». Louise, « d’une nature réservée et timide »,  profondément meurtrie par les infidélités et les affronts que son époux lui  fait subir, accepte tout inconditionnellement, ne pensant qu’au bonheur de cet individu  indigne, (« Le bonheur de son mari reste sa priorité »), persuadée de surcroît qu’il redeviendra l’homme qu’il était au début de leur mariage. Pourtant René joue avec la dignité et  les sentiments de Louise. Il jette le discrédit sur elle en la faisant passer pour folle,  lançant  des rumeurs à son sujet. Leur relation est fondée sur la souffrance, le mépris.  René, mari hypocrite, possède un  double visage. Aimable, séduisant, plaisant en société, (« René fait son ‘show’ et amuse le monde de ses blagues et de sa confiance déconcertante. Il a l’image auprès des villageois de l’homme sympathique et sociable »),  il fait le désespoir de son épouse auprès de laquelle il est tyrannique, pervers, ignoble : « René n’a aucune pensée pour elle et continue ses abus sans respect ni moral ». Avec René, l’antithèse entre l’être et le paraître atteint le paroxysme. Il existe un cruel écart entre son apparence et la réalité. Non seulement il ne respecte pas son épouse, mais son objectif est de l’humilier et surtout de la détruire. Il n’arrive pas à comprendre qu’elle puisse continuer à l’aimer : « Pourquoi as-tu continué à m’aimer ? »

    Cependant le roman de Mathieu Albaizeta ne se borne pas à  narrer une histoire d’amour  perverse. Pour un lecteur averti, c’est une tragédie moderne, une réflexion sur l’Amour tragique. Louise, héroïne du XXe siècle,   est prise au piège de son destin. Elle choisit l’option qui la conduit inévitablement à sa perte : rester avec son mari. Comme tout héros tragique, Louise, innocente persécutée,  suscite la pitié du lecteur. Le Bien et le Mal s’opposent nettement.   Louise aime son odieux  mari dans le sens total du verbe « aimer », dans son degré le plus haut de tendresse, de don de soi. Son amour croit tout, espère toujours et  souffre en silence, définition comparable à  celle du  vers de Racine placé en exergue : « L’amour sait tout vaincre, tout croire, tout espérer et tout souffrir ». Le cœur de Louise déborde d’amour : un amour respectueux, gratuit, proche de l’amour christique.  La souffrance amoureuse  de Louise,  qui ne dit rien,  rappelle celle des personnages des tragédies classiques. L’intensité de ses sentiments interdit à cette femme meurtrie de sortir de la situation tragique qu’elle vit. Son  amour est une force imposée par le destin, un « poison ».    Seule la mort  permettra à Louise d’échapper à la souffrance. Dans sa lettre d’adieu,  écrite au cas  où elle décède subitement, Louise s’exprime enfin et révèle que la mort est libération: « Je suis enfin heureuse de me sentir apaisée de ce poison amoureux ». Le thème de l’amour,   les poèmes  versifiés de louise  insérés dans la narration,  rappellent les vers de Racine dans « A la louange de la charité ». La Femme muette est un récit élégiaque où s’expriment tout l’amour et toute la souffrance qui découlent de la noblesse de l’âme de cette héroïne, une femme simple, dotée d’une dimension tragique.

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02 mai 2015

Fernand. Un arc en ciel sous la lune.

Fernand. Un arc-en-ciel sous la lune. 
Martial Victorain
L’Astre Bleu Editions (2013)

 

Image Fernand.jpg

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

    La mort de Goliath, son vieux compagnon à quatre pattes, précipite le départ de Fernand Malicier, personnage plus vrai que nature, reconnaissable à un tic gestuel : il  « enfil ( e ) «  toujours « machinal, un pouce dans la boucle d’une de ses bretelles ».  Cet  « ancien  ajusteur d’Aumont-Aubrac », âgé de soixante seize ans est  encore ingambe. « Il était un arbre ». Assimilé à un végétal, il tient solidement enfoncé dans la terre où il a ses racines,  en communion constante avec la nature, y puisant sa force physique et morale.  Mais  « la mort de son vieux chien qu’il avait enterré il y a un mois avait précipité son départ », il  a eu peur « que les ronces et la friche l’agrippent lui aussi, que des idées farfelues enfouissent leurs racines empoisonnées dans une lézarde de son inconscient ».  Fernand  décide  alors de quitter la Salamandre, sa maison hantée de souvenirs : « Les années de bonheur : sa rencontre avec Fantine, (…) l’arrivée de Jacques », son fils unique, puis les années sombres : le décès de son épouse tendrement aimée, cette absente toujours intensément présente, les rumeurs insidieuses… Leurré par une publicité  menteuse,  il choisit de s’installer dans la résidence du Perce-Neige, une maison de retraite dont « le prospectus glacé (…) avait été un bon attractif, un collant de la même espèce que ceux dont on se sert pour attraper les mouches ! Et il s’y était laissé engluer ».

    Martial Victorain,  l’auteur de  Fernand. Un arc-en-ciel sous la lune,  entraîne le lecteur dans la réalité des maisons de retraite, antichambres de la mort, qui donnent une impression d’étouffement, d’emprisonnement.  Malgré  un accueil apparemment sympathique, une directrice  au premier abord accueillante,  en réalité « une femme d’autorité », l’ambiance s’avère vite sombre. D’emblée, l’odeur fétide du lieu s’impose, une odeur « de (…)  médication, celle artificielle de la violette et des produits de nettoyage, celle des désinfectants qui empestaient l’eau de javel et l’ammoniaque ». Le spectacle donné à voir est tragique.  Des êtres réifiés, figés, usés qui « n’intéresse (nt ) plus personne depuis longtemps »,  attendent inlassablement, inéluctablement : « des petites vieilles ratatinées, entreposées là comme des sacs de pommes de terre, se tenaient avachies sur des fauteuils de similicuir rose alignés contre une large baie coulissante. (…) une poignée de  vieux fripés ». Tous végètent, sans joie, sans plaisir, absorbant une nourriture insipide, buvant du « café (…) à la couleur et (au) goût (de) thé mal infusé ». La plupart d’entre eux, abandonnés dans une déréliction inexorable,   subissent leur vie, maltraités parfois par certaines  aides soignantes comme l’explique monsieur Marronnier, paralysé du côté gauche : « elle m’asperge d’eau de Cologne si je ne me retourne pas assez vite pour ma toilette ou si je m’assois de travers par exemple.  (…) Elle vise les yeux ! ». De surcroît,  ils sont drogués par un médecin dont « les petits vieux (sont) un portefeuille assuré », des clients et non des patients  comme le révèle l’apocope « mes cli » : « mes cli…, mes patients, se reprit habilement le docteur Dubondeau au comble de l’énervement ». Dans l’univers sordide de la maison de retraite, tout est encadré, dirigé, imposé : « un seul tableau au mur est toléré ». La liberté, la vie elle-même sont absentes.

    Heureusement grâce  à Fernand, ce monde sclérosé va bouger. Empli d’amour, de générosité, d’empathie, doté d’une disposition à soulager les douleurs physiques et morales,  toujours dans l’accompagnement de l’Autre, rayonnant d’énergie vitale, Fernand prend possession de son environnement. Dans la maison de retraite où les êtres humains tombent en ruine, Fernand va insuffler une renaissance. Il va permettre aux petits vieux d’échapper à la morosité à laquelle ils semblaient condamner. Il les catapulte hors de leur espace temps carcéral. Grâce à lui, « les prêts à mourir » (…) « se sent (ent ) enfin prêts à vivre ». Leurs douleurs s’effacent, la joie de vivre s’empare d’eux, l’enthousiasme  et l’esprit de révolte de leur jeunesse renaissent. Ils abandonnent les somnifères et autres calmants,  obtiennent l’autorisation de sortir le soir de la maison de retraite, de marcher au clair de lune. Ils vont même s’embarquer pour le Mont Saint-Michel, « dans une ambiance joyeuse de départ en colonie de vacances », moment  délicieux de liberté, de rupture du quotidien, de rêve, d’union. Ils vivent enfin une vieillesse douce et heureuse.  Comme le souligne le narrateur,  « La vieillesse, cela doit être doux comme un crépuscule d’été. » Du début à la fin de son existence, l’être humain doit être aimé, respecté et connaître la joie.

    Fernand. Un arc-en-ciel sous la lune  donne à appréhender des moments de vie, trop souvent ignorés,  dans toute la force de leur émotion à travers le regard, les sentiments de Fernand, être rempli d’amour, et les mots, le style des différents protagonistes qui communiquent la force intime de leur ressenti. Un souffle poétique en osmose avec la nature et avec les vibrations de la vie amplifient la musique du texte, son hyperesthésie tricotée cependant avec des notes humoristiques. Le sublime ouvrage de Martial Victorain est un hymne à l’Amour (« seul l’amour est la clé  des possibles »), à la nature, à la Vie, précieuse,  simple et vraie,  loin des masques et des apprêts, que nous devons savoir voir et regarder : « ils étaient submergés par ce spectacle de vie qui se répétait partout sur terre et à l’infini ; partout où les hommes, petits dieux juchés sur leurs bûchers  des  prétentions, avaient oubliés de regarder ».

18:19 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (4)

10 avril 2015

La vie en archives d’un petit gars.

La vie en archives d’un petit gars.   
Jean-Louis Riguet       
Editions Dédicaces. (2014)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   image petit gars.jpg Dans un récit où le passé s’écrit au présent afin de saisir chaque instant et de lui donner l’acuité de la vie, Jean-Louis Riguet raconte l’existence d’un « petit gars » anonyme,  comme tant d’autres êtres humains, issu d’un milieu modeste  localisé « aux confins du Poitou, de l’Anjou et de la Touraine ». Dans La vie en archives d’un petit gars, Jean-Louis Riguet mêle journal intime, fiction biographique,  roman picaresque, mettant en archives comme l’indique le titre éponyme de nombreuses informations sur la vie de François-Xavier Guery, son double (?).  Ce « petit gars » banal,  parti de rien, tout au long de son existence se forge un destin. Il ne peut que compter sur sa faculté d’adaptation, le hasard des rencontres pour gravir les échelons de la société. Picaro moderne,  après avoir échoué au BEPC, il « puise sa force …) pour rebondir et travailler avec acharnement pour avancer ». Le hasard ou la chance l’introduiront dans le milieu notarial, « milieu (…) plutôt fermé,  réservé aux fils de familles riches ». Grâce à son acharnement au travail, à son sérieux, à sa rigueur,  « à (sa) force, (sa) volonté, (son) désir »,  grâce aussi à des rencontres avec des patrons hors du commun, il devient notaire,  conseiller juridique et fréquente les membres de la haute société, des artistes comme Gérard Lenorman, Pierre Bachelet, Gérard Blanc, Marie-José Nat et même sœur Emmanuelle….  Il aide « des personnages importants du monde patronal français : Monsieur Yvon Gattaz, alors Président, et Monsieur Yvon Chotard, alors Vice Président, du Centre National du Patronat français, le CNPF ». La vie de François-Xavier Guery inscrite dans une époque et des lieux précis  est traversée de nombreux hommes connus, célèbres.

    Jean-Louis Riguet donne à voir les moments difficiles et les moments favorables de la vie de l’enfant et de l’adulte qu’il devient : la rencontre avec un pédophile, le Père Coulax, un musicien,  les premiers émois sexuels, amoureux,  le premier enivrement. Puis la rencontre de la femme aimée, de l’épouse, les voyages, les enfants, la mort de celle qu'il aime, la maladie. Faisant alterner  l’écriture sèche  et plate du biographe objectif, dépourvu de tout lyrisme ou de tout pathos, - qui ne veut pas faire de la littérature avec ce qui n’est que le quotidien d’un être unique mais cependant semblable à des milliers d’autres -   et le style poétique empreint de bouffées d’émotion de l’écrivain, Jean-Louis Riguet effectue le bilan d’une Vie simple mais riche en rebondissements et en péripéties.

     François-Xavier Guery s’implique à la fin de l’ouvrage. Après la troisième personne, la première personne du singulier s’impose dans une lettre et un discours. Le narrateur double de l’auteur, arrivé « au crépuscule de sa vie professionnelle », si ce n’est de sa vie,   veut laisser un souvenir, une trace de son ressenti, de son vécu d’homme à la fois humble et fier d’avoir réussi, (« il n’en reste pas moins un petit gars, simple, modeste, même s’il peut être fier, présomptueux, orgueilleux parfois ».) élargissant son expérience personnelle à celle de l’humaine condition, tirant des leçons, montrant que la vie est une lutte perpétuelle : « Les êtres humains naissent tous, nus, mais certains sont plus habillés que d’autres dès le berceau. Ces différences se ressentent ensuite en permanence, à tout moment, dans n’importe quelle situation. L’énergie à dépenser est plus importante pour ceux qui sont dénudés ». L’espoir domine cet ouvrage original.  La vie est belle malgré ses difficultés. Il faut persévérer, savoir percevoir  le bonheur tellement « fugitif »,  le saisir quand il se présente et : « Ne retenir que les bonnes choses. »

    La vie en archives d’un petit gars, roman d’une vie, emporte le lecteur dans une réflexion émouvante sur le sens de l’existence, du travail, sans trop de sérieux cependant  comme le prouvent de nombreux clins d’œil humoristiques.

19:24 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1)

28 mars 2015

Pour en finir avec l’affaire Seznec

Pour en finir avec l’affaire Seznec      
Denis Langlois   
Les Editions de la Différence (2014)

 

(Par  Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Seznec image.jpgDans son dernier ouvrage  Pour en finir avec l’affaire Seznec, Denis Langlois, défenseur des droits de l’homme, ancien avocat, écrivain,  abandonne la fiction, fondée ou non sur le réel,  pour s’emparer d’une énigme qui a longtemps défrayé la chronique. Ce faisant, il veut approcher au plus près la vérité et la Justice.

    Afin de rendre compte de la tragique affaire Seznec,  Denis Langlois, qui s’y intéressait depuis longtemps, « entre dans l’affaire (…)  en tant qu’avocat » de 1976 à 1990,   acceptant  de défendre la famille « gratuitement, comme (il l’a) toujours fait, en tant que militant dans les différents dossiers dont (il s’est) occupé ». Il entreprend une tâche longue et difficile,  lisant  alors l’ensemble des procès verbaux rangés dans « un énorme tas de cartons gris de 1,50 mètre de haut », des comptes rendus de presse,  des lettres, regardant  des films, écoutant des interviews, rencontrant d’anciens témoins, observant des photographies… Il cherche d’abord à comprendre l’homme Seznec, -  un Breton, fils de paysans, né le 1er mai 1878, - (condamné en 1923 aux travaux forcés à perpétuité alors qu’il ne cesse de clamer son innocence),  sa personnalité, sa vie,  surtout il tente d’éclairer toutes les zones encore restées dans l’ombre concernant ce sulfureux événement et s’aventure sur  les pistes volontairement négligées.

    Afin, malheureusement, d’arriver non pas  à innocenter Guillaume Seznec, mais seulement à obtenir la révision du procès  « au bénéfice du doute », Denis Langlois travaille avec efficacité malgré les nombreux obstacles auxquels il se heurte. Son ouvrage retrace ce long et lourd travail en suivant dans un premier temps un plan chronologique rigoureux, racontant les différentes étapes de la vie de Guillaume Seznec, de sa famille, de l’affaire. Nous suivons l’accusé, un homme travailleur, ambitieux, soucieux de s’enrichir pour le bien-être de sa famille, par amour pour son épouse, dans les différents lieux où il a vécu, travaillé, agi. Puis le narrateur  dans un second temps  analyse et confronte  les  nombreux documents et  témoignages. Mais la reconstitution demeure parfois,  malgré les multiples précisions,  lacunaires. Guillaume Seznec n’a jamais avoué le meurtre de son ami et complice Quémeneur. Le corps de ce dernier n’a jamais été retrouvé.  Plusieurs versions des faits sont possibles : Denis Langlois les propose toutes, il cite même des faits jamais révélés comme la confession de Petit-Guillaume, fils de Guillaume Seznec.

    Avec une grande honnêteté intellectuelle, avec sérieux et  humanité,  Denis Langlois  présente un homme humilié, bafoué, jalousé,  sur qui les habitants de son village font circuler des rumeurs calomnieuses. Un homme qui se défend mal : « je suis innocent, c’est à vous de prouver ma culpabilité ! ». « Accusé malchanceux, il rate tout ce qu’il tente ». Denis Langlois donne à voir une justice  sûre d’elle, « un dossier (...) finalement  trop  bien ‘ficelé’, presque trop parfait pour une affaire aussi compliquée, comme si les policiers et le juge d’instruction avaient voulu démontrer à tout prix que c’était un crime crapuleux et rien d’autre, afin que personne n’ait envie de chercher ailleurs. »,  une  «enquête tronquée », partant avec des a priori,  une presse envahissante, trop bavarde, des rebondissements dus à des témoignages contradictoires ou influencés entre autres par la récente affaire Landru. Le procès n’est pas un procès, « c’est une curée, une mise à mort ». La Bretagne qui a énormément souffert de la guerre trouve dans l’affaire Seznec, une compensation à ses souffrances, un exorcisme. Le malchanceux accusé est défendu de surcroît  par un tout jeune avocat dont c’est la première affaire : « Maître Marcel Kahn (…) C’est la première affaire d’assises qu’il plaide et il tremble un peu en serrant les mains de ses confrères bretons (…) »

    A la faveur de son immense travail sur l’affaire Seznec, les idées de Denis Langlois ont évolué : « Au début du dépouillement de cet énorme échafaudage de 1,50 mètres de haut, j’étais persuadé de la culpabilité de Seznec et près d’abandonner cette tâche, puis ma persévérance et l’expérience acquise à la Ligue des droits de l’homme m’ont fait découvrir un certain nombre d’éléments imprécis, suspects, sur lesquels il était possible techniquement d’appuyer une requête en révision ».  Les pensées du  lecteur se transforment aussi. Il  est convaincu, malgré les doutes qui peuvent subsister, que Guillaume Seznec est « un faussaire de bonne foi, mais pas un assassin ». Denis Langlois permet au lecteur de  réfléchir à partir de cette histoire sur la Justice, sa fragilité : « je suis persuadé que, si un jour les êtres humains parviennent à construire une société satisfaisante – ne renonçons surtout pas à l’utopie -, ils seront obligés de se colleter avec la vérité judiciaire (et donc avec les risques d’erreur) ». Le doute  doit bénéficier à l’accusé. Il est impératif que l’être humain  tende le plus possible vers la Justice,  la Vérité, l’empathie. La vie humaine, unique, est précieuse, il ne faut pas que des erreurs l’anéantissent, la gâchent.

     L’ouvrage de Denis Langlois écrit avec clarté, sensibilité, parfois avec humour ( la voiture « toussote comme une asthmatique »), se lit comme un roman. L’alternance entre le récit, les dialogues, les descriptions, les citations, les adresses au lecteur,  les photographies créent  un tempo alerte, ancrent le texte dans la vie, le réel. De surcroît, ouvrage de référence sur l’affaire Seznec, il va bien au-delà de l’histoire de cette famille. C’est un ardent plaidoyer pour la Justice et la Vérité rappelant indirectement l’affaire Calas ou l’affaire Sirven. Denis Langlois ne serait-il pas le nouveau Voltaire du XXIe siècle ?

 

Du même auteur :

Le Déplacé, éditions de L’Aube (2012)      
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2012/07/...

La Maison de Marie Belland, éditions de la Différence  (2013) http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2013/06/07/la-maison-de-marie-belland.html

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27 mars 2015

Lyrics, Poésies du Nouveau Monde

Lyrics, Poésies du Nouveau Monde

Hélène Mathieu-Venard

Human Act (2014)

 

 

(Par Hélène Mathieu-Venard)

 

 

 

   1ere Lyrics 2è édition.jpg Lyrics, cent soixante quatre pages de rires, de pleurs, de légèreté, de sérieux, de romantisme, de symbolisme, de réalisme. Un recueil de poésies et de pièces lyriques engagées, célébrant la vie, sa beauté, sa sainteté à travers le chant, la prière, le jeu, le cri, l’engagement contre la guerre, la violence, la haine, l’indifférence, la passivité, la mauvaise foi. Lyrique, quoi !

 

    La couverture évoque à elle seule le projet, écrire un hymne pour le Nouveau Monde : une séquence d’ADN, blanche, vaporeuse émerge d’un univers aérien, aquatique, bleuité. En rose fuchsias, le titre Lyrics ancre harmonieusement ce nouvel univers à la terre. « L’ADN du nouveau monde »sera, du reste, le titre d’un poème dédié à l’Inde et au Pakistan :

« Leur union est jaillissement /Ordonnancement du monde/La vive étincelle d’une Paix Vérité ». Son surgissement voluptueux, enivrant, entraînant sera vivement attendu dans « Eveil Africa » : « Tu es la Passion, /Un peu aiguillon, /De Toutes les passions /Sans toi s’éteint le Désir/De ce Monde Neuf »

 

    En effet le Nouveau Monde sera un monde de paix entre les êtres humains, et d’harmonie avec tout le vivant. C’est en tout cas la conviction de l’auteure de Lyrics qui, pour avoir personnellement connu la guerre et ses désastres, s’est résolument engagée pour la paix comme le prouve « Comme unhymne » : « Et si : les bouches de feu cessaient de tirer roquettes et missiles ? Et si : l’Amour remplaçait la haine ? Alors la vie serait vraiment très belle ».  Une exclusivité nommée Terre Sainte.

 

   Le dessin de cette couverture a été réalisé en Egypte. C’est que le Moyen-Orient, fabuleux de ses mystères, est omniprésent dans le recueil, et l’on entend au long des pages le son du shofar, des cloches et les voix des muezzins. Lyrics, une ode au dialogue interreligieux, à l’union des religions abrahamiques, à la tolérance, à l’ouverture à l’autre même différent de soi !

 

   Omniprésente aussi la tragédie de ces populations crucifiées par la violence : « Vos corps (en ce nid de voyous) » est un vibrant hommage aux enfants syriens de la Ghoutta, décimés par une attaque chimique, « Oiseau de fer », quant à lui,  résonne avec les meurtrissures de l’Afghanistan ; « Petit garçon P ». « Dame de larmes » avec les réfugiés palestiniens à Beyrouth.

 

    Prendre le parti de l’humain, c’est le prendre partout et pour tout être humain, quelles que soient sa religion, son origine ethnique, sociale, son sexe. C’est dire résolument non à des abominations comme le fut la shoah, évoquée dans « Homme y es-tu ? » et « Wien, élégamment ». C’est se placer du côté des femmes victimes des violences conjugales, comprendre, compatir pour éviter toute forme d’injustice, tel sera le thème du poème « Comme une seule femme ». C’est  tendre la main  comme dans le poème « La main de Fatima »: « Viens pour l’avenir radieux /De l’Humanité sauvée/Et qui prendrait enfin soin /De tous ses enfants-nés » et enfin honorer l’amour dans « L’aimé » : «  Tu es mon avenir, /Nous sommes le devenir/Le firmament de toute Humanité/Car l’Amour seul sauve le monde »

 

   Lyrics, Poésies du Nouveau Monde emporte le lecteur dans un avenir fait de solidarité, d’amour, de fraternité.

20:02 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

17 mars 2015

Etre ou ne pas Hêtre

Etre ou ne pas Hêtre
Frédérique Elbaz
Illustrations La Wawä        
Les éditions du Mercredi (2014)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    image Hêtre.jpgEtre ou ne pas Hêtre de Frédérique Elbaz est un charmant petit ouvrage aux douces pages de papier cartonné glacé destiné à un lectorat enfantin. L’historiette mâtinée de fantaisie et de merveilleux entraîne le lecteur sur les pas d’une fillette, au prénom symbolique,  Philomène.  Au lieu de se rendre directement à l’école Philomène « fai(t) un détour par la forêt » et à sa grande surprise entre en conversation avec un hêtre, apparemment bien naïf car « il vi(t) loin loin dans les bois, là où peu d’humains s’aventu(ent). Comme il n’a (…) jamais quitté la forêt, il ne sa(i)t rien des hommes ». L’arbre  pose alors à la petite fille de nombreuses questions fondées au début sur des quiproquos dus à l’homonymie de  certains substantifs : « je ne suis pas un arbre, je suis un être répondit Philomène. / - C’est bien ce que je dis, rétorqua l’arbre, toi aussi tu es un hêtre »  ou   « Elle dut alors expliquer au hêtre qui n’était pas un être qu’elle était un être qui n’était pas un hêtre ».  La narratrice joue avec les mots (« L’être humain est un être qui se distingue des autres par sa raison. / -Tu veux dire que vous les êtres humains, vous avez toujours raison ? s’étonna l’arbre. »),  les figures de style comme la paronomase, (c’est vraiment philoménal »),  colorant d’humour son récit.

     Très vite la conversation entre l’arbre et l’enfant s’inscrit dans un registre philosophique déjà suggéré, clin d’oeil malicieux de la narratrice,  par le titre. Les questions soulevées par l’arbre poussent Philomène à donner les définitions de l’Homme, de la vie, « des lumières de la connaissance ».     
    Le détour de Philomène par la forêt prouve que la fillette grandit, devient autonome, fait des choix, réfléchit sur le sens de la vie. L’école n’est qu’un tremplin à l’apprentissage. Les expériences de l’existence  aident à progresser : « Les questions de son institutrice étaient finalement beaucoup plus simples ». Les dessins  de l’illustratrice, La Wawä,  aux couleurs vives et joyeuses  sur texture cartonnée marron clair, rappelant le bois, le hêtre,   donnent à voir une fillette dotée d’une grosse tête et d’un petit corps concrétisation de l’enfant qui grandit,  passant  progressivement du stade de bébé à celui de pré adolescent puis d’adolescent pour devenir  l’être qu’il est fondamentalement comme le suggère une des citations placée à la fin de l’ouvrage : « Tu dois devenir l’homme que tu es » (Nietzsche)

    Etre ou ne pas Hêtre  propose les observations d’une fillette sous tendues de réflexions philosophiques  ponctuées  de l’humour et  de la sensibilité  de la narratrice : «  Avec notre  tristesse et nos peines, on écrit des poèmes ou des histoires qu’on met dans des livres ». Aidé par  les explications de ses parents, le petit lecteur ne pourra qu’être séduit par  cette charmante histoire qui l’introduira dans l’univers des grands.       
   

09 mars 2015

Le Petit Chaperon rouge

Le Petit Chaperon rouge.  
Charles Perrault 
Jacob et Wilhelm Grimm     
Illustré par Joanna Concejo 
Editions Notari (2015)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image chaperon rouge.jpg Le Petit Chaperon rouge proposé par les  Editions Notari  est un superbe livre à la couverture cartonnée colorée en camaïeu marron,  serti de légers  traits de crayons  rappelant le pelage d’un loup. De  fines dentelles de fleurs et de papillons encadrent  au  centre de la jaquette un loup et une fillette vêtue d’une robe au rouge chaud,  lumineux, éclatant. Sur un papier épais marron clair alternent  des dessins sombres et lumineux, concrétisation des deux versions originales de l’histoire : la sombre de Charles Perrault et la plus optimiste des frères Grimm. Dans le premier conte, le loup dévore la fillette désobéissante, dans le second, la fillette et la grand-mère sont sauvées par un chasseur.       
    L’illustratrice Joanna Concejo  fait pénétrer le lecteur dans d’immenses forêts sombres et  angoissantes de sapins et de fougères, annonciatrices du danger encouru par la fillette ou bien lui permet de cheminer sur un sentier ensoleillé, encadré d’arbres verdoyants. Un fil rouge auquel fait référence Jacques-Pierre Amée dans le texte initial relie constamment  la petite fille et le mammifère.Le loup à l’aspect féroce est cependant  par moments fort sympathique. Il joue avec la fillette.  Une complicité se noue entre eux deux. Le loup regarde l’enfant avec des yeux tendres. Il semble comme le suggère la morale  de Charles Perrault, « d’une humeur accorte, / sans bruit, sans fiel et sans courroux (…) complaisant ( )  et doux ».  Joanna Concejo propose avec ses dessins empreints de poésie et de réalisme une lecture des contes proche de celle de Bruno Bettelheim dans son ouvrage Psychanalyse des contes de fées. Le loup et la fillette sont dans la séduction. En effet, le  loup est une métaphore du jeune homme séducteur dangereux pour la fillette qui devient femme et succombe, naïvement (?),  au charme masculin.       
    Les éditions Notari font plonger avec plaisir le lecteur adulte dans les contes de son enfance en restituant dans sa version d’origine l’histoire du  Petit Chaperon rouge. Cet ouvrage agréablement décoré saura aussi charmer les jeunes lecteurs,  les ouvrir à la joie de la lecture et leur donner par le biais du détour une leçon de vie. 

07 mars 2015

Les roses noires de la Seine-et Marne

Les roses noires de la Seine-et Marne        
Pierre  Lepère    
Editions de la Différence (2015)  
Genre roman policier.

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Image rose noire.jpgCrayencourt,  paisible  « cité fleurie », « plutôt traditionaliste »  sombre brusquement dans une violence mortifère déroutante. Tout commence par une grossière mise en scène destinée à apeurer la population locale et surtout à détourner l’attention de la justice et de la police vers de pseudo problèmes islamistes. Le lecteur se rend alors progressivement compte  que la belle entente  des membres de l’équipe municipale  n’est qu’apparente, « la situation pourrie à la mairie (…) se répercutait jusqu’au sein de la brigade (…) » et  que les manipulations, le mensonge  ternissent la vie de la tranquille petite commune de Seine-et-Marne.

    Dans Les roses noires de la Seine-et Marne, Pierre  Lepère ne se contente pas de privilégier les subtilités du roman policier et du roman d’espionnage, d’utiliser les ingrédients traditionnels qui les constitue, il traite aussi de problèmes psychologiques,  sociaux, politiques. Il raconte la corruption de la justice, la rapidité qu’elle a à classer les affaires qui la dérangent (« L’identification du corps renforça cette hypothèse à laquelle s’empressa de souscrire le procureur Coberti, aussi frileux dans cette affaire que dans celles concernant Barral et Gallocchio »),   la collusion du monde politique avec la mafia russe, « depuis quelques années, la France est devenue la terre d’élection des mafias russe, caucasienne, géorgienne (…) ». Il donne à voir les activités occultes du monde politique, ses violences, le blanchiment d’argent : « l’acquisition du Club Minos est destinée à laver de l’argent sale ».

    Cet ouvrage ancré dans le réel comme le prouvent  des références à des personnes politiques connues, (« Dans le cadre du plan dit ‘de vidéo protection’, mis en place par la ministre de l’Intérieur Michèle Alliot-Marie en octobre 2007 ») ne propose pas une vision manichéenne simpliste du monde où les méchants s’opposent aux bons. Les êtres sont complexes : Julien Paradine « ne discut ( e ) pas. « Il obé( i) » exécutant les ordres tout en reconnaissant que « C’était toujours un sale boulot de tuer un homme, même une fripouille ». Le capitaine Sembart, apparemment efficace professionnellement, passionnément amoureux de son épouse,  la belle Léa, une ancienne hôtesse du Club Minos, est en réalité un arriviste sans scrupules. Pierre Lepère brouille  avec habileté les repères de la réalité avec des personnages aussi vrais que nature et difficiles à appréhender.

    Son écriture sobre,  poétique est saupoudrée à bon escient de quelques mots familiers, argotiques créant  une illusion de réel. Cependant, on  est loin du lexique particulier, vulgaire du roman policier traditionnel. L’écrivain dit la violence mais ne la décrit pas ou bien use de comparaisons  dont le comparant  supprime la référence à l’humain, sans s’appesantir  sur des hyperboles sanglantes, macabres,  induisant le dégoût : « le crâne de Derjavine (…) explosa comme un fruit trop mûr ».  La sexualité  présente dans l’intrigue  est effleurée avec délicatesse par le biais d’images ou de métaphores : « la même lumière rouge qu’autrefois passa dans son champ de vision, l’éclat brûlant d’une lanterne accrochée à une porte ». La prostitution n’est que suggérée avec le renvoi à la lanterne rouge. La métaphore de l’échouement sur une plage évoque subtilement des ébats sexuels : « Elle ne savait jamais avec lequel elle échouerait sur la plage dévastée de ce lit à tubulures ». Des clichés, clins d’œil amusés au lecteur,  installent  l’histoire non seulement dans le roman policier, mais aussi dans le roman d’espionnage en l’occurrence avec la description de Paradine,  « cheveux gris taillés en brosse, (…) lunettes noires, (…),  une « petite fiasque de whisky » dans la poche. L’univers du complot pimente l’intrigue des  roses noires de la Seine-et Marne. Le narrateur s’empare  avec dextérité de faits susceptibles de révéler les méandres secrets de la société sans sombrer dans un sociologisme et un psychologisme étroits. C’est finalement l’originalité littéraire qui s’impose avec des décors esthétiques, (« le printemps flottait déjà partout comme une promesse. Les massifs rectangulaires qui bordaient les allées ratissées avec soin arboraient des pensées, des narcisses, des jonquilles, des tulipes, des jacinthes et des églantines dans une sobre harmonie de couleurs primaires »), les portraits précisde nombreux personnages typés,  l’humour lorsque le romancier décrit Sembart offrant un bouquet de fleurs à son épouse : « Il avait laissé le bouquet sur la table de la cuisine. Il s’en empara avec une telle hâte que l’emballage doré sembla lâcher un vent. Une fois encore, le ridicule tuait un de ses élans. » ou lorsqu’il évoque l’arrestation de Rachid, innocent jeune homme manipulé par la mafia : « Rachid ne bougeait pas, KO debout ».Des allusions littéraires discrètes séduisent le lecteur avec la référence à 1984 ou au poème de Rimbaud (« Sur l’onde calme et noire où dorment les étoiles./ La blanche Ophélia flotte comme un grand lys/ Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles/ (…) Le vent baise ses seins et déploie en corolle ses grands voiles bercés mollement par les eaux »)  lorsque Pierre Lepère décrit le corps flottant de la splendide Léa, surnommée « ‘Ophélia’ par  « Mme Sylva » : « elle plongeait entièrement dans le flot scintillant puis elle rejaillissait en pleine lumière, l’instant d’après, vêtue d’une longue robe souillée qui avait été blanche (…) la blonde chevelure se déploya et les seins dressés transpercèrent le coton ».        .
    Avec Les  roses noires de la Seine-et Marne, le roman policier sort du purgatoire qui l’assimilait souvent à un sous genre. Avec Pierre Lepère, les catégories  littéraires deviennent poreuses, tricotant histoires policières, histoires d’espionnages, histoires d’amour, histoires politiques.

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26 février 2015

Bleu

Bleu
Nouvelles
Corinne Colmant    
Editions unicité (1er trimestre 2015)

 

(Préface  rédigée par Annie Forest-Abou Mansour)


  image bleu.jpg  Après son très beau roman, Ni du voyage, ni du paysage *, qui embarquait le lecteur dans l’aventure magique d’une écriture, Corinne Colmant nous propose un recueil de vingt-deux nouvelles au titre polysémique : Bleu, la couleur éclatante de la peinture d’Eduardo, de la mer turquoise et des volets bleus des maisons méditerranéennes, mais aussi celle des hématomes psychiques et physiques qu’assène la vie, et que l'on retrouve dans ces nouvelles, à la fois légères et sérieuses, fondées sur des anecdotes aux personnages souvent fragiles.

Folie et absurde se côtoient dans ces histoires au sens profond... Ainsi, la jalousie d'Anita dans Casa Amerilla, et la culpabilité intériorisée, dans Journal d’une jeune fille, d'une adolescente, victime de harcèlement sexuel, qui l’empêche d'en parler. Dans Blues du fonctionnaire, les difficultés professionnelles qu'Adèle, professeur de lettres, rencontre dans son lycée, vont la faire plonger dans la folie, folie qui poussera aussi au suicide le narrateur de Poisson.

Corinne Colmant montre les petits riens de l'existence, importants pour ceux qui les vivent : «Les poireaux sont un peu coriaces, et j’ai plus mes dents» et fixe des instantanés de vies modestes, des souffrances intimes, quand les hommes ne sont pas toujours bienveillants pour celles qu’ils ont aimées, ou quand, par exemple, dans La Mérule pleureuse, ilsconçoivent la femme comme un être visqueux et collant... L'auteure évoque l'ambivalence du rapport à l'Autre, dans les couples, et parfois, comme dans Mariage, une sexualité féminine morne et subie, dont elle parle ici avec humour : «Je n’ai connu l’amour que prise en sandwich entre un oreiller rebondi et la gymnastique appliquée de mon mari».

Corinne Colmant mêle vie réelle et vie fantasmée où guette toujours l’imprévisible, et elle provoque des effets de surprise avec des chutes cocasses ou pathétiques. En quelques pages, elle évoque les difficultés du quotidien, l’étrangeté de la vie, la beauté de lieux lointains, faisant surgir avec poésie des sensations visuelles : «Ce fut un éblouissement : le ciel était pommelé de nuages roses, et la lune suspendue comme un gros ballon mauve, au-dessus des toits rougeoyants».

 Elle nous montre aussi des espaces clos, à la beauté gâtée et mortifère, comme ce salon, «d’un kitsch écœurant, avec des dentelles qui se répandent comme de la Chantilly sur une tarte moisie !». En arrachant des histoires à la banalité, la romancière sait créer des émotions au cœur d'un monde onirique.

 

* http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2014/07/07/ni-du-voyage-ni-du-paysage-5406582.html

 

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21 février 2015

Coup de chaud à la Butte-aux-Cailles.

Coup de chaud à la Butte-aux-Cailles.        
Yves Tenret      
Noire/La Différence    
Editions de la différence (mars 2015)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    image caille.jpgMars 2015 : les Editions de la Différence,  maison d’éditions connue et reconnue, originale, ouverte à tous les talents,  innove une fois de plus avec,  cette fois,  une nouvelle collection,  « Noire/La Différence », donnant ainsi naissance à ses premiers polars. Le roman policier s’installe parmi  des œuvres artistiques,  romanesques, poétiques, des essais… d’artistes français et étrangers, souvent novateurs, singuliers comme Tom Lanoye *, Jean Peyrol **... Un nouveau genre, un nouveau style sont  proposés aux lecteurs. Coup de chaud à la Butte-aux-Cailles appartient à ces nouveautés.

    Dans Coup de chaud à la Butte-aux-Cailles,  Yves Tenret promène le lecteur dans le  XIIIe  arrondissement de Paris,  la Butte-aux-Cailles, nom correspondant  très bien à un titre de polar. Le personnage principal,  Walter Milkonian, professeur au « lycée Louis de Cazenave, place Rungis »,  qui  arrivait régulièrement ivre en cours,  est « mis d’office à la retraite » par son directeur.  « Devenu ignoble », ayant passé « quasiment six mois sans dessouler », il est aussi congédié  par sa compagne,  mère de ses enfants. Il se réfugie donc chez César, « un arnaqueur professionnel ». C’est alors que brusquement  des questions se posent à lui suite à la mort d’un certain nombre de ses amis (« Et oui, en six mois, non seulement Walter avait perdu son emploi, son logement et vu sa vie affective jetée au rebut, il avait en plus perdu quatre de ses plus vieux potes, tous nettement plus jeunes que lui. Shit ! Il flippait à mort ».) et à un massacre  dans un salon de massage du quartier : « six personnes ont été assassinées dans un salon de massage ». Le trait d’union entre tous ces morts est César toujours présent sur les lieux des tragédies. Qui est donc réellement César ? Que manigance-t-il ?

    Tous les ingrédients du roman policier « traditionnel » pimentent l’ouvrage d’Yves Tenret : la violence, les crimes, (« Il y a eu du rififi au salon de la Fleur de Prunier. Ça a saigné. Les bourres ont trouvé  au moins une demi-douzaine de corps (…) »), le suspens, le racisme généralisateur, incapable de différencier,  entre autres, entre  Machrek et Maghreb, (« Libanais, marocain, tunisien, algérien, c’est du pareil au même. Ils parlent la même langue et ils s’entendent comme larrons en foire ».), le sexe et bien sûr un lexique familier, populaire. Mais une pincée  supplémentaire d’originalité inscrit l’ouvrage  dans la nouveauté. Coup de chaud à la Butte-aux-Cailles se situe à la limite de la parodie du roman policier avec sa chute qui interpelle le lecteur,  (« Bordel de Dieu, ça allait être terriblement difficile de lui vendre cette histoire, à elle, aux autres, à vous et à n’importe qui, non ? »), son enquêteur atypique,  imparfait,  un sinistre alcoolique, loin du fin limier infaillible traditionnel.  Par moment Coup de chaud à la Butte-aux-Cailles  devient même un roman épique avec des amplifications humoristiques, des descriptions hyperboliques. En outre, ce n’est plus la recherche du suspect qui intéresse, c’est désormais  d’arriver à comprendre  ce qui se passe dans les salons de massage chinois,  le rôle joué par César dans tous les drames,   les liens existant entre lui, les victimes, les truands, la police. Walter « désir ( e ) comprendre dans quelle merde le Gros e (st) allé se vautrer ».


    Le roman trouve ses thèmes dans les problèmes sociaux, historiques (l’histoire de l’immigration chinoise), politiques, contemporains. Il fait référence à la canicule de 2003 et à « l’incroyable épidémie de décès » l’accompagnant, à la corruption,  à la prostitution clandestine, à « la réussite économique de l’immigration asiatique »…  Les personnages, des anti-héros grossiers, répugnants, ridicules, bien typés,  usent d’un langage vulgaire.  La destruction de leur  syntaxe, la gravelure  du lexique, concrétisent leur caractère  marginal et souvent asocial. Yves Tenret raconte  une histoire contemporaine  et fait parler ses protagonistes en termes réalistes, crus.  Les grossièretés glissées dans les dialogues signalent au lecteur qu’il est dans un polar, mais  disent aussi le désir du narrateur de faire voler en l’éclat l’écriture classique, « littéraire » et d’inscrire son roman dans une époque qui se délite, se vide de ses valeurs, sombre dans la dépression : « les gens n’avaient plus envie de vivre ni la force de se défoncer aux antidépresseurs, et la mort était pour eux un soulagement ».  L’écriture, comme la vie donnée à voir,  ne fait pas rêver. Toutes deux se vivent comme une perte d’équilibre, une menace. Le lecteur déambule davantage dans la répulsion que dans l’attraction. L’évolution des personnages dans des lieux et des décors  dégradés, putrides, (« … des lustres en forme de grotesque lampe de chevet diffusaient une lumière jaunasse, pisseuse, dégoulinante »), plonge le lecteur dans un monde médiocre, corrompu et  entraîne une critique sociale caricaturale,  relativement éloignée de la fiction documentaire. Coup de chaud à la Butte-aux-Cailles   est avant tout un ouvrage descriptif, ludique, l’aventure d’une écriture souvent fantasque.

   En effet,  Yves Tenret joue avec le langage, multiplie les énumérations, les répétitions dans d’amples phrases. Les objets s’accumulent dans l’appartement de César, victime semble-t-il du syndrome de Diogène,  il «   entassait dans tous les coins, des tubes de chips vides, des boîtes d’œufs vides, des pots de yaourt vides, des bouchons en plastique de toutes les tailles et de toutes les couleurs, cinquante sortes de papier d’emballage, des élastiques, des rouleaux de ficelle et mille autres saletés au statut indéterminé dont des boîtes vides de Remergon Sol’Tab et de Carbosylane, des boîtes vides de Lexotan 6 mg (….) ». Le narrateur use de  phrases accumulatives créant un effet d’amplification que ce soit pour les décors, les portraits physiques ou moraux précis des personnages.

   De surcroît, le mélange des niveaux de langue, des styles direct, indirect  libre, le récit et le discours  tricotant la langue des personnages et celle du narrateur appellent l’attention. Des expressions et termes familiers, argotiques, vulgaires ( « tirer des coup en loucedé derrière le dos de sa touffe », « sucer la bite », « Noiches ») renvoient à des univers marginaux,  équivoques, malfamés, créant une illusion de réel tout en  permettant au lecteur de s’acoquiner au monde du milieu. Le langage parfois recherché, les clins d’œil culturels avec par exemple la référence  implicite à Baudelaire et à Verlaine (« C’était la haine qui créait un lien entre ces loosers et ces saturniens englués dans leur spleen (…) »),  à Frida Kahlo, procédés ironiques et humoristiques glissés dans le récit,  mettent  davantage en valeur la médiocrité des personnages et signalent le recul narratif de l’écrivain.

    La forme quelque peu  dévoyée du roman policier traditionnel s’inscrivant dans un soupçon de surenchère révèle avant tout l’aspect nouveau, humoristique  et ludique de Coup de chaud à la Butte-aux-Cailles 

 

 

*http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2014/09/...

**http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2014/09/...

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01 février 2015

Cristal noir

Cristal noir        
Michelle Tourneur      
Fayard Roman (2015)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    image cristal noir.jpgCristal noir, le  titre esthétique, raffiné  du dernier roman de Michelle Tourneur est à lui seul déjà toute une histoire qui plonge le lecteur dans le mystère, la délicatesse, la distinction. Le cristal, symbole de transparence, diamant fragile où  la lumière diffractée, brillante,  scintillante s’associe au  noir, à l’opaque, au mystère. « Cristal noir »est, dans l’ouvrage,  le surnom donné par Charles Henri Chelan au parfum « Borgia 1914 ». C’est aussi un « jeu invisible entre le transparent et l’opaque »  que Charles-Henri est non seulement « le seul à saisir », mais que Pearl appréhende  en lui : «Il y avait dans sa réussite une grande clarté et, au cœur même de cette netteté, un bloc d’obscurité à chaque instant perceptible ».  D’emblée le titre du roman de Michelle Tourneur annonce une histoire où le secret,  la Beauté, la splendeur,  l’harmonie seront souverains et permettront d’oublier la dureté  du réel : « L’harmonie est la frontière où s’arrête la souffrance. » En effet, l’histoire située entre la fracture monstrueuse et absurde  de la première guerre mondiale et l’arrivée de l’angoissante crise économique de 1929, emporte le lecteur  dans des lieux de rêve où la Beauté et le raffinement s’imposent et éclatent de mille feux, vibrants, fascinants, plongeant les personnages et le lecteur dans des bouffées d’émerveillement. L’éblouissement est au cœur du travail des principaux personnages favorisant l’oubli de la réalité.

     Dans Cristal noir, Pearl Edwards une  Américaine de vingt-cinq ans, au prénom symbolique,  à la magnifique chevelure rousse,  jeune femme « imaginative, combative, opiniâtre », arpente depuis quelques semaines  les rues de « la ville phare », le  tourbillonnant Paris culturel des années 1929 fréquenté par les plus grands artistes, journalistes,  écrivains, pianistes, couturiers, cuisiniers comme Colette de Jouvenel,  James Joyce, Vladimir de Pachmann, Serge de Diaghilev, Paul Poiret, Georges Auguste Escoffier… Photographe, journaliste, Pearl « prépar ( e ) un ouvrage sur la gastronomie  française ». Le restaurant Le Paquebot  édifié       « dans un des quartiers les plus luxueux de Paris »      et son chef cuisinier Charles-Henri Chelan, homme mystérieux, raffiné, courtois, qui « n’ (est) pas bâti sur le moule commun » retiennent son attention. Et c’est à travers la vue, le goût, l’odorat, l’ouïe que se passe l’essentiel : le travail de photographe ou de cuisinier,  la vie, l’amour.  Charles-Henri Chelan comme  Lazlo Orkeni, son double, sont hantés par leur passé à jamais disparu. Tous deux recèlent un mystère caché (l’opaque, le noir) derrière des apparences lisses (le cristal).  La perte de sa mère, l’amour blessé ont poussé Charles-Henri loin de chez lui. Il a tout abandonné pour devenir cuisinier. Il prépare alors des mets raffinés, esthétiques, délicieux. La métamorphose des légumes, des viandes, des sucreries, des épices, deviennent avec lui des objets d’art et de dégustation faisant voyager les clients par les sens. De l’arôme vanillé  surgissent  des paysages chaleureux : « Une vague chaude de forêts, d’arbres nourriciers, de plantes géantes, de tiges en volutes, de vents parfumés, tournait entre les murs et l’enveloppait ».Les plats sont somptueux en forme, ( « Le vol-au-vent  de parade avait la forme d’une énorme poule couveuse. Couleur pain d’épice, fourré d’une préparation de ris de veau, d’asperges, de quenelles, de crêtes de champignons à la crème, le magnifique volatile de pâte semblait sculpté dans un matériaux mixte, mat et brillant, qui faisait jouer la lumière sur le bec et sur les plumes. Tout autour luisait une ronde d’œufs  décorés à l’or »),  en texture,  (« Le chou à la crème est une sphère.(...) Quand la petite cuiller attaque le chou, la coque raidie de caramel se fend et s’écarte. A La seconde attaque, elle éclate en brisures de pâtes, en volutes de crème et en écaille de caramel ») en couleurs, en arômes. Le dur et le moelleux se conjuguent pour devenir éclat et légèreté. Cuisiner, c’est extraire la quintessence des aliments, les arracher à leur banalité.  Ce ne sont pas de simples mets.  Ils vont au-delà, dans ce qu’il y a  de plus profond en l’être humain : « (...) l’essence des plats ne s’arrête pas seulement au plaisir du palais, mais fouille des espaces d’ombre et de mémoire secrète ». L’univers intime et les plaisirs gustatifs se mêlent. Le goût, les saveurs plongent dans les arcanes du chef cuisinier et du consommateur. La nourriture devient spectacle, art total. D’autant plus que le vocabulaire culinaire est la source de nombreuses métaphores artistiques, essentiellement musicales.

   En effet, la musique s’insinue dans cet univers de saveurs et d’arômes. Les champs lexicaux  culinaires et musicaux s’imbriquent. Le service devient un «  ballet (...) bien joué », le chef cuisinier réfléchit à  ses menus dans la « salle de composition ». Les textures ont des « notes moelleuses, croquantes, pointues, acidulées, onctueuses, fondantes. Une tonalité ». « Le battement du fouet introduit une percussion vivante dans la pièce confinée ». Le fourneau des métamorphose en  piano : « sur son piano noir à elle, les rates au beurre, les rôtis, les beignets (...) ». La musique et la cuisine se  sont mêlées pendant l’enfance de Charles-Henri grâce à  Rose, la mère nourricière, (« elle veut que je forcisse »),   qui l’a initié « aux délices ».  Rose revient dans l’esprit de Charles-Henri. Des voyages oniriques superposent présent et passé pendant des moments de somnolence ou de rêverie. Le lecteur assiste à tout un travail de mémoire avec des retours sur  les blessures secrètes  que Charles-Henri voulait refouler. La cuisine et la musique font se dresser des souvenirs nostalgiques. Les lieux sont hantés (« un fantôme d’effleure l’échine en ce moment ») par la  présence de Rose, de Justyna, « la mère polonaise, exilée en France par amour »,  de Zofia. L’œuvre de Michelle Tourneur est parcourue par la musique associée à des présences féminines, par des halos de lumière qui projettent des couleurs immatérielles, évanescentes, envoûtantes, bouleversantes :  «  (…) les contrastes de lumière. C’est le secret de l’émotion ». Dans Cristal noir, l’écrivain compose une véritable symphonie de sensations.

    Dans cet ouvrage à la structure non linéaire, aux nombreux retours en arrière, le présent et le passé se tricotent, s’imbriquent, se superposent. Les synesthésies, les métaphores, les comparaisons, les mots disant l’éclat, la légèreté, le diaphane,  soulignent la variété et la richesse de couleurs éblouissantes, de formes magiques, faisant naître des tableaux en mouvement colorés, savoureux  et parfumés. Les mots deviennent des jouets esthétiques sous la plume aérienne de Michelle Tourneur plongeant le lecteur dans des bouquets harmonieux d’évocations, de sensations, de senteurs. Avec elle, le moindre objet accède à la pérennité de l’Art. Elle crée tout un climat d’hypersensibilité,  magique, onirique, somptueux. La Beauté, l’art total, plaisirs éphémères, fugitifs,  sont des esquives permettant l’oubli des blessures d’enfance, des traumatismes et de  la réalité souvent tragique : « L’éphémère plus solide qu’une muraille de Chine pour résister à l’obscène marche de l’Histoire ». Dans tous ses ouvrages, Michelle Tourneur  fait pénétrer le lecteur dans un monde enchanté où vibre une vie lumineuse, légère, aérienne, précieuse  compensation d’une réalité décevante.

 

Du même auteur :

A l’heure dite  (Gallimard, 1997)

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2011/03/25/a-l-heure-dite.ht

La Beauté m’assassine (Fayard roman, 2013)

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2012/12/25/la-beaute-m-assassine.html 

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01 janvier 2015

Le Merveilleux monde des rêves

Le Merveilleux monde des rêves.       
François Xavier Corazon de Jésus 
Les Editions du Net (2014)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Image le monde merveilleux des rêves.jpgTous les êtres humains rêvent. Cette parenthèse de conscience caractéristique du sommeil  les a  toujours surpris,  intéressés. C’est ce que montre François Xavier Corazon de Jésus dans son ouvrage,  Le Merveilleux monde des rêves.  Déjà dans les textes de  l’Antiquité grecque ou latine, dans les récits bibliques, des rêves sont racontés.  Messages divins, (« Les Grecs aussi, disaient que les rêves étaient des messages des dieux … »), ils étaient avant tout considérés comme prémonitoires.  Des Sages, des astrologues interprétaient les rêves des puissants et à partir de là les conseillaient. Dieu s’adressait même aux plus humbles dans leurs songes. A la faveur de  ses rêves, Joseph peut prendre Marie pour épouse (« Mais le soir, il a eu un rêve, où il a vu un ange lui parler, pour lui dire de prendre Marie pour femme, car si elle était enceinte, c’était par l’esprit saint, pour donner naissance au Messie promis »). Le rêve ensuite avertit Joseph du danger encouru par son enfant  : « De nouveau, un rêve révélateur annonce à Joseph, qu’il doit quitter le pays, et doit fuir vers l’Egypte, pour protéger la vie de l’enfant ».

    Plus tard, des scientifiques, dont Freud, le père de la psychanalyse, puis  des chercheurs, entre autres japonais et américains,  proposent une approche scientifique du rêve, miroir de l’inconscient,  des émotions, des préoccupations de la vie quotidienne, des angoisses, des désirs. Ils  observent même  le fonctionnement du cerveau pendant la phase du rêve et en acquiert une meilleure connaissance. « Grâce aux progrès technologiques de l’imagerie cérébrale, les savants ont pu discerner ce curieux phénomène, puisque ces outils ont permis d’observer le cerveau en action… ». Le rêve permet non seulement de  comprendre l’être humain, mais aussi de l’aider, de le soigner.

    F. Xavier Corazon de Jésus ne s’intéresse pas seulement au rêve pris dans son sens biologique, il  évoque aussi la rêverie, autrement dit le rêve éveillé  qui permet d’échapper à un quotidien morose puis, pourquoi pas, d’atteindre des objectifs, comme Inès qui deviendra peut-être une grande pianiste : « Elle termine de jouer, et tandis qu’elle se tourne et se lève face au public, celui-ci se lève aussi, en applaudissant de manière très enthousiaste et prolongée ». Parfois le rêve peut donc devenir réalité.

    Dans cet  ouvrage de vulgarisation à l’intersection de l’essai et de la fiction -  l’auteur théorise l’approche des rêves, mais aussi invente des histoires comme celle de la famille d’Inès ou de Pierre -,  François Xavier Corazon de Jésus explique en quoi consiste le songe, la rêverie, mais aussi le somnambulisme. Il  insiste sur  l’importance et le rôle joué par le sommeil (« Les médecins savent bien, que dormir correctement est très important pour garder une bonne santé »). François Xavier Corazon de Jésus cerne de vastes domaines avec clarté en les mettant à la portée de tout un chacun.

     Le Merveilleux monde des rêves  est facile à lire et à comprendre. Il pourrait être consulté par des élèves de seconde année de BTS dont le thème du rêve est au programme en 2014-2015. Cependant il est dommage que le manuscrit n’ait pas été relu avant la publication  pour corriger des coquilles…

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30 décembre 2014

La clé de l'embrouille.

La clé de l’embrouille
Annette Lellouche      
A5 Editions (2014)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    embrouille_ok.jpgDans La clé de l’embrouille d’Annette Lellouche, le récit suit les pensées et des moments de vie de Dolorès, "fille du distilbène" en mal d’enfants. Très vite, la vie simple de la modeste employée de maison, dépourvue de confiance en elle, se complique. Son destin se conjugue rapidement à celui de « Madame », sa patronne, une romancière, de « Monsieur », le mari de Madame, d’Alain, un « jeune propriétaire (de) Cybercafé » en quête de son identité et d’autres personnages apparemment sans importance majeure mais qui jouent en réalité un rôle déterminant dans l’intrigue. Des rencontres inattendues ont lieu. Des destinées cachant des secrets se croisent. Le roman de vie  ancré dans un  réel  parfois donné de façon poétique (« Les arbres pleurent toute la misère du monde, les murs sont détrempés et le ciel est désespérément taciturne ») devient roman policier. Le suspens s’impose. 
    Sans pathos,  avec humour, la parole est souvent donnée à Dolorès, « jeune femme courageuse qui porte stoïquement son lot de misères »,    contrainte d’abandonner tôt ses études pour faire vivre sa famille : « Dolorès est intelligente, avait annoncé la maîtresse du CM2 à sa mère pour qu’elle continue ses études, au moins aller jusqu’au bac (…) L’intelligence de Dolorès ne faisait pas le poids face à huit bouche à nourrir ! ». La vision parfois naïve de la jeune femme, son langage simple et familier  s’imposent,  plongeant le lecteur dans des tranches de sa vie.  Un des  caractères essentiels de l’intrigue est d’abord l’expérience individuelle unique et réaliste de la jeune femme et de l’univers dans lequel elle évolue. Annette Lellouche peint des milieux sociaux opposés : le milieu modeste des immigrés portugais,  des familles déshéritées des quartiers pauvres de Marseille, la vie aisée mais psychologiquement difficile de « Madame », que Dolorès surprend le « visage bouffi, les yeux rougis » par les larmes.

    Puis l’intrigue soigneusement construite sème progressivement  ça et là quelques touches de mystère. Des questions oratoires finissent par troubler le lecteur : « qu’est-ce qui se trame dans cette maison ? », « Dolorès sent que quelque chose cloche, mais quoi ? ». Des phrases au premier abord innocentes constituent en réalité des indices subtiles : « C’est sa mère qui lui avait parlé de cette place ». Des digressions, des mots à première vue anodins, des personnages insignifiants révèlent à la relecture que tout a été savamment planifié par l’écrivain. L’angoisse, le suspens, la violence, (« Alain est au sol, ensanglanté. Des entailles au visage, sur les bras, aux jambes. Sa chemise et son pantalon sont déchirés, presque arrachés »)  l’émotion   montent progressivement. Et enfin tout se termine bien. La morale, les valeurs, le bonheur finissent par triompher comme toujours chez Annette Lellouche. L’existence, malgré ses difficultés toujours surmontables et surmontées,  est belle et mérite d’être vécue. L’espoir et la Vie dominent concrétisée par la naissance d’Aimée au prénom symbolique.

 

Du même auteur :

Gustave.(2012) : http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2013/04/...

Lettre à pépé Charles (2013) :   http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2013/06/15/lettre-a-pepe-charles.html

Charles et Aurélien  (2013) :       http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2014/01/11/charles-et-aurelien-5269379.html

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26 décembre 2014

Les Précieuses ridicules

Les Précieuses ridicules  
Texte de Molière   
Mis en scène par Camille Germser      
Renaissance théatremusique
(Oullins Grand Lyon, décembre 2014) 

 

(Par Fabien Quintavalle)

     Image précieuses.jpg D’entrée, le ton nous est donné dans la mise en scène des Précieuses ridicules de Camille Germser.

     Une voix off de pilote d’avion  nous invite à attacher nos ceintures pour un voyage au rythme effréné, qui s’avère des plus turbulents.

     Cette même voix s’auto-commente « vous vous demandez sans doute pourquoi un voyage en avion, eh bien ne cherchez pas, il n’y a pas de raison. » On croirait entendre le metteur en scène annonçant crânement son parti pris : être ridiculement libre dans son approche.(1)

    Attention! Looping hilarant et trou d’air en perspective, dans une pièce qui se revendique donc elle-même du théâtre de l’absurde.

    Scène d’ouverture : Molière en personne pointe son nez et vient nous livrer quelques-unes de ses pensées « les véritables précieuses auraient tort de s’offusquer des ridicules qui les imitent mal ». Ce Molière-ci aura donc de l’esprit, mais c’est aussi un metteur en scène donneur de leçons pour ses comédiennes, qui s’invite sur scène et interrompt péniblement le spectacle pour les « commodités défécatoires».

    Le rideau s’ouvre et nous laisse entrevoir une scène aux décors les plus clinquants : une rampe lumineuse, des boules de Noël et costumes à paillettes…Dans ce mélange des genres, on songe à  l’art contemporain d’un Jeff Koons qui s’inviterait au château de Versailles. On appréciera ce décor accompagné tout au long du spectacle d’une programmation musicale riche et variée, truffée pêle-mêle de sons cartoonesques, de chansons de  music  hall chorégraphiées,  et même, cerise sur le gâteau, d’une démonstration à l’orgue.

    Cette dimension  éclectique et multiculturelle (reflet de notre époque ?) n’en reste pas là et s’étend au champ linguistique, au texte original des précieuses ridicules, auquel vient s’ajouter la langue de Cervantes  introduite par Gorgibus devenue bonne bourgeoise en pantalon léopard et dont le personnage plein de relief plait au public.

    L’intrigue initiale demeure la même, tout comme dans le classique de Molière, Gorgibus  veut donc caser ses filles, mais cette fois on les découvre  plus nombreuses, plus arrivistes, (étant aussi des comédiennes à la recherche de producteurs), plus « pétasses », l’ère du temps et ses mœurs l’obligent.

    Ces précieuses arboreront évidemment les marques du luxe Parisiano centré et snobisme des temps modernes, s’exprimeront de temps à autre  in English please ! L’anglais  qui vient,  oh comble du comble, envahir la langue de Molière sur son terrain de prédilection, comme un symbole de domination culturelle anglo-saxonne dans sa culture pop mondialisée et ses slogans publicitaires.

    Poussé à son paroxysme lors d’une session collective non s’en évoquer l’art du slam, le total freestyle in english marque des points et le public familier de ces références s’y retrouve gaiement. A contrario ce dernier semble quelque peu troublé par tant d’excès, comme en témoigne la teneur des conversations pendant l’entracte : « C’est quoi l’histoire de base déjà ? »

    Et même si la farce fonctionne et que la troupe par son jeu déchainé nous embarque bel et bien dans sa roulotte volante, on ne peut s’empêcher de s’interroger : Is it to much? Is there to many characters? Is it just freestyle for freestyle?

    Les puristes  affirmeront sans doute qu’il s’agit d’une pièce hypertrophiée où l’on retrouve sans aucun fil conducteur parmi les nombreux rajouts une chanson de Noël et un livreur de pizza. Ils prétendront peut être à juste titre que le texte, bien que rendu dans son intégralité, s’en retrouve dénaturé. Mais en cette soirée spéciale quelqu’un en a-t-il cure ? Si puriste il y avait,  alors on peut supposer qu’il n’aurait pas fait le déplacement…

Les enthousiastes se lèveront (vraiment) pour applaudir un spectacle puissant et généreux, ayant conquis leurs yeux et leurs oreilles. Les apprentis critiques tenteront de donner à réfléchir.

   Ainsi, pourquoi avoir voulu introduire cette contemporanéité là, dans un chef d’œuvre d’intemporalité? Était-il possible de faire la même pièce tout en préservant davantage sa trame narrative si malmenée ici? L’œuvre de Molière  a-t-elle été oubliée au profit d’un divertissement sensationnel ? Ou alors, l’outrage fait au maestro absolu est il si parfaitement calculé, au point  qu’il en constitue un vibrant hommage ?

Molière oublié, Molière outragé, mais Molière récompensé (sur scène d’un Molière vous pensez bien).

Et surtout, hourra ! Molière VIVANT !

(1)      http://www.theatreachatillon.com/pdf/dossier-les-precieuses-ridicules.

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14 décembre 2014

Carnet d’à Dieu, mon amour

Carnet d’à Dieu, mon amour.     
Annie Liu  
Editions Littérature ouverte (2014)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    image A Liu.jpgCarnet d’à Dieu, mon amour d’Anne Liu  se situe entre le carnet de notes, l’autobiographie, le journal intime, « le cahier de mort et d’amour »,  le récit poétique, réceptacles d’émotions, de sentiments, de souvenirs de moments intensément vécus dans la joie et/ou la douleur.         
     Anne Liu raconte l’instant où sa vie et celle de son mari basculent  douloureusement (« En quelques heures, de silences en paroles, nous avons basculé  dans l’angoisse qui coupe la gorge, dans la douleur qui tient éveillé ») à l’annonce  de la terrible maladie de Michel,  Xiao-Pai, en chinois : « cancer du foie, tumeur de treize centimètres, métastases osseuses ». Aux souvenirs des heures de la maladie et du départ de l’être tendrement aimé se mêlent les temps heureux d’avant la tragique nouvelle, des morceaux de vie passés, lointains : « Tu as donc quitté ton île, ta maison au toit de tôles ondulées » pour venir en France  effectuer des études de médecine. Anne Liu narre leur rencontre placée sous le signe de la foi : « Nous nous étions rencontrés à la lecture de la Passion du Christ dans les larmes de Marie ». La foi en Christ, porteuse d’espoir et de joie,  les liait, les unissait, les soutenait. Michel,  doté d’une grande force spirituelle, était le pilier de la famille : « C’est toi qui nous tenais ». Son départ plonge Anne dans une déréliction totale (« J’ai réalisé que j’étais seule ») comme le soulignent les anaphores et les métaphores de son poème enchâssé dans le récit :  « J’ai perdu en te perdant / mon point de repère, /mon ancrage (…) J’ai perdu mon référent, / j’ai perdu celui contre lequel, par lequel, / je vivais. / J’ai perdu ce mur que tu étais, / contre lequel je m’appuyais (…) ».  L’amour domine renforcé dans cet accompagnement vers la mort : « Ce qui me reste de très clair et de très précieux, ce qui me reste de ces jours serrés les uns contre les autres, c’est cette clarté entre nous deux, cette tendresse nouvelle. Aucune ombre  entre nous. Nous nous sommes demandé pardon, nous nous sommes pardonnés. Nous nous sommes dit notre amour de tous les jours, amour jamais oublié, toujours fort même s’il ne paraissait pas, même si quelquefois nous avions cru le perdre. Lui, ce grand amour, ne cessait de nous tenir, de nous lier. »    
   
 Pourtant la narratrice n’est pas dans l’idéalisation naïve.  Par moment, elle effectue le bilan de sa relation de couple sans complaisance, n’oubliant pas  les difficultés rencontrées : le médecin acupuncteur  à l’écoute de ses patients rentrant épuisé le soir à la maison,  puis l’irritation, l’agacement dus à la maladie. Anne Liu évoque la vie dans toute sa complexité, sa vérité, sa fragilité.

    Carnet d’à Dieu, mon amour est un témoignage d’amour, de confiance en l’Eternité : « Puissé-je la divulguer et la transmettre, cette confiance d’Eternité ». L’écriture fait vivre la narratrice et immortalise le défunt : « Je n’arrive pas à quitter ces lignes qui me rapprochent de toi, qui te font vivre, et qui me font vivre ‘ à reculons’  ». Michel est l’absent intensément présent : « Tu es partout dans la maison, dans la voiture, dans mon cœur. / A chaque instant un objet, une situation, un mot me rappellent ta présence, donc ton départ ». «  Tu es là avec la même présence forte ». Dans ce livre d’hommage à son mari, « si lointain et si proche pourtant »,  empreint de l’espérance de la foi, Anne Liu raconte avec modestie, tendresse, franchise, pudeur son ressenti, des souvenirs,  des instants saisis sur le vif.  L’émotion, la cruelle douleur de la maladie,  (« la corde que le cancer serre lentement autour de nous »),  de la mort et   la poésie emportent le lecteur l’incitant à réfléchir sur le sens de la Vie et sur les multiples moments qui la constituent, minuscules, mais tellement importants : « de vrais regards, des mots forts, des écoutes inoubliables ».

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09 novembre 2014

La Mission de l'artiste

La Mission de l’artiste      
Ferdinand Hodler
Commenté par Niklaus Manuel Güdel    
Editions Notari (2014)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image la mission de l'artiste.jpg Ce que le lecteur voit et apprécie dans un premier temps, c’est l’objet livre. Envisagé sous l’angle de sa réalité matérielle, l’ouvrage La Mission de l’artiste de Ferdinand Hodler, commenté par Niklaus Manuel Güdel, est un bijou esthétique. C’est un plaisir de toucher sa couverture douce et lisse, son papier glacé, d’admirer les croquis et les peintures colorées du peintre symboliste, célèbre  essentiellement en Suisse, en Allemagne, en Autriche, mais pas encore bien connu en France.

     Né dans un milieu défavorisé, orphelin très jeune, Ferdinand Hodler a eu au départ une formation d’artisan. Puis très vite, après avoir suivi les cours du peintre suisse Barthélemy  Menn, il devient un artiste de talent et  un théoricien. Bien que n’étant pas écrivain, Ferdinand Hodler rédige en  français, qui n’est pas sa langue maternelle,  un ouvrage sur la mission de l’artiste,  suite à une conférence sur ce thème. Comme l’explique Niklaus Manuel  Güdel, « Très tôt dans sa carrière, Ferdinand Hodler se sent investi d’une mission qu’il va se jurer d’accomplir à travers son œuvre ». Pour le peintre, l’art incarne « la plus sublime mission de l’homme ».   C’est le « reflet de son cœur ». Selon Ferdinand Hodler, l’artiste donne à voir la beauté qu’il a su percevoir en partant du réel et en le transfigurant par le biais de techniques spécifiques comme la répétition et  le parallélisme révélateurs  non seulement de sa conception de la beauté mais aussi  de sa vision du réel : « la mission de l’artiste est d’exprimer l’élément éternel de la nature, la beauté, d’en dégager l’essentiel ».  Son désir est « d’amener l’homme au devant de son tableau et de lui transmettre le sentiment de l’immensité, de l’infini, de l’éternité, par la seule action du parallélisme ».

    Le magnifique ouvrage, La Mission de l’artiste,  proposé par les éditions Notari est scindé en deux : une première partie donne à lire, face à face, le manuscrit de Ferdinand Hodler et sa transcription dactylographiée. La seconde partie concerne l’analyse  des théories d’Hodler,  de ses préoccupations et de ses œuvres par un spécialiste, un critique d’art,  Niklaus Manuel Güdel. L’étude de ce dernier est approfondie, précise et   rigoureuse. Niklaus Manuel Güdel analyse les décors des œuvres de Ferdinand  Hodler,  les personnages, la couleur, la lumière, les cheminements par lesquels est passé le peintre, son style. L’ écriture du critique est claire, poétique même : « La ligne de cygnes qui nagent tranquillement n’est donc pas anecdotique, elle participe de la composition rythmique du tableau et y prend place comme une suite de soupirs dans une partition de musique ; les cygnes donnent à la toile une respiration, une vie plus frémissante que s’ils en étaient absents. » Tout est mis en œuvre pour mettre en valeur le talent et les compétences du peintre.

    La Mission de l’artiste permet au lecteur de pénétrer agréablement et sérieusement  l’univers pictural d’Hodler, de le comprendre et de l’apprécier. Ce bel  ouvrage s’adresse aussi bien aux curieux, aux néophytes qu’aux spécialistes.

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28 octobre 2014

18 Rue du Parc

18 Rue du Parc
Jacques Koskas 
Il est des jours éditions (2O14)

 

(Par  Annie Forest-Abou Mansour)

 

   image koskas.jpg Dans 18 Rue du Parc, Jacques Koskas, évoque un ancien immeuble voué à la démolition, le dernier du lieu–dit le Hameau du Parc, «en lisière du parc des Châtaigniers (…) transformé en jeux de massacre ». Les habitants se mobilisent alors pour empêcher sa destruction refusant « d’obéir à l’ordre d’expulsion ». La perte de cette maison où sont enfouis le passé et les souvenirs des locataires,  (« Les maisons pétries d’histoire »),  est une mise en abyme des pertes personnelles, individuelles.  Chaque chapitre décrit un fragment de vie, une souffrance différente, unique, échos des pertes et des  blessures intimes de l’Homme.  Chaque expérience individuelle révèle celle de la vie humaine  en général.

    Dans le lieu clos que constitue le vieil immeuble, symbole de la Vie,  cohabitent Mme Moineau, « élue meilleure pâtissière de la ville », devenue célèbre dans la région grâce à ses succulents choux à la crème, Alice Léchiquier, femme âgée, que sa mémoire  replonge dans la jeunesse, (« Elle se vit comme une jeune femme d’à peine plus de vingt ans. (…) La maladie la ramène en arrière dans une cure de rajeunissement inédite »), Paul Verbure, un homme déprimé au visage grave, Margot, une mère divorcée, qui croit, pendant plusieurs jours que ses deux fils ont été enlevés par leur père, un médecin doté  de recul face aux événements,  capable d’analyser les comportements des uns et des autres, un étrange policier, le nez toujours chaussé de lunettes noires…

    Tous ces êtres brossés à traits précis, dotés d’une personnalité  de plus en plus dense au fil des pages, sont confrontés à la souffrance physique ou psychique, aux différents visages de la perte,  mort ou séparation d’un être aimé, à la maltraitance… Les symptômes du déchirement sont donnés à voir avec précision : « Eléonore s’en approche, les mains moites, la gorge serrée à la limite de l’étouffement. Douleur aigüe, incisive ». Ses ravages sur le corps explicités : « Eléonore, son épouse, le visage hagard, les cheveux épars sur son front, le corps vieilli dans ses vêtements froissés (…) ». Les douleurs et leurs conséquences mentales ou corporelles sont dites, montrées.

    Certains  êtres vont arriver à mettre plus ou moins  à distance leur douleur en prenant différents chemins : l’amnésie, le refoulement, véritable « bombe à retardement »,  la somatisation pour le policier et la jeune infirmière, les larmes, la dépression, les regrets sans fin, inutiles (« Si elle avait su, ils ne seraient pas sortis ce soir là »), le retour dans le passé, la régression : « L’enfance reste un pays toujours prêt à nous recevoir. Y retourner, sans en avoir conscience, n’est-ce pas une façon astucieuse de faire la nique à la mort ? ». D’autres arrivent à sortir des épreuves, à surmonter le choc psychique subi, à tisser un processus de résilience à la faveur, par exemple, de la création artistique comme la peinture ou l’écriture.  D’autres  encore malheureusement  sombrent, cessant de lutter, choisissant le suicide, la fuite, l’alcoolisme, (« Vautré dans son fauteuil, il passait de longs moments à contempler le visage de la disparue, mêlant ses pleurs aux six bouteilles du pack de bière  posées à ses pieds qu’il tétait une à une, jusqu’à la dernière goutte »), la violence comme Emile Leboeuf, instituteur distingué au double visage,  maltraitant son enfant qu’il rend responsable de la mort de son épouse.

    Jacques Koskas, psychomotricien, psychanalyste,  part de son expérience professionnelle pour aboutir à l’écriture. Il donne un visage à des consciences et des coeurs blessés dont il sonde les replis avec talent et poésie (« Les yeux de l’enfant, démesurés dans son visage étroit, ressemblent à ces galets sombres, polis par les vagues, qui perdent leur éclat quand la mer se retire »), émotion et parfois humour (« Inutile d’effaroucher sa vieille amante, la possessive Dame Arthrose, en embuscade derrière ses articulations »). Utilisant avec simplicité les outils de la psychanalyse, il permet à  tout un chacun de comprendre  les différentes réactions de l’être humain confronté à la souffrance,  à l’intolérable et absurde finitude de la vie. 18 Rue du Parc  est l’ouvrage émouvant        d’un spécialiste du cœur humain qui lance implicitement un message de paix lorsque Léila passe « son bras sous celui de Simon » dont les parents sont partis en fumée pendant la Shoah. Pourquoi en effet l’existence de la  haine lorsque l’homme souffre déjà autant ? « Vanité des vanités, tout est vanité » dit l’Ecclésiaste

10 octobre 2014

Je t'enverrai des fleurs de Damas

Je t’enverrai des fleurs de Damas      
Franck Andriat   
Editions Mijade (2014)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Image Damas.jpg Je t’enverrai des fleurs de Damas de Franck Andriat est un roman polyphonique construit sur des pensées qui s’entrecroisent autour d’échanges épistolaires entre Myriam, une adolescente de quinze ans, « intelligente et sensible. Forte et fragile. Un caractère fougueux qui n’a pas peur d’affronter l’orage » et son professeur de français,  surnommé  « Bébé Cougnou » par ses élèves parce qu’il « voit toujours la vie en beau ». Entre ces échanges s’intercalent leurs pensées, celles de groupes d’élèves, d’enseignants, dans l’univers clos d’un collège bouleversé par le départ incompréhensible pour la Syrie de Wassim et d’Othmane, « deux gosses tranquilles, des ados tout ce qu’il y a de plus normal  (...) », «  des ados d’ici, bien intégrés et qui auraient pu trouver sans trop de difficultés une place dans notre société». Le foisonnement des réflexions, des ressentis,  les extraits en exergue du journal de Youssef, permet la multiplication des points de vue concernant ce tragique événement.      
    Les discours consacrés aux débats intérieurs de personnages confrontés à une situation impensable, traumatisante, jugée invraisemblable,  renvoient à la complexité psychologique des adolescents, au danger de l’embrigadement, des manipulations, au rôle joué par des médias  voyeurs qui ne se contentent  pas d’informer, mais qui « veulent faire dire ce qui n’existe pas », aux préjugés religieux,  au racisme (« Petits Beurs, mais pas petits beurres. Tout leur problème est là : même Français depuis plusieurs générations,  les étrangers avec leur tronche bronzée et leur nom d’ailleurs demeurent une tache dans le décor »,) à la notion d’engagement avec les cours de littérature sur Sartre, Malraux, Camus, aux relations enseignants/enseignés, à l’amour entre deux adolescents : Wassim souhaite envoyer des fleurs de Damas à Myriam. Avec le départ des deux jeunes collégiens, « tout à coup, cette guerre étrangère et anonyme est entrée dans (le) cœur et dans (les) famille(s) » des membres du collège.   
    Les deux jeunes garçons, encore des enfants,  partis soi-disant pour défendre la Révolution et la liberté,  sont tombés dans les filets d’intégristes, de fanatiques. L’islam de « tolérance  et de paix » comme le décrit Myriam (« Le vrai djihad, (…) c’est de lutter contre soi-même et de se corriger pour tendre vers Dieu le mieux possible. Avoir une vie tournée vers la lumière et offrir cette lumière aux autres »)  devient une dévotion à la haine, à l’intolérance. Je t’enverrai des fleurs de Damas, œuvre littéraire, est un témoignage loin de la caricature souvent donnée des jeunes de banlieues. Wassim et Othmane, adolescents bien éduqués, appartiennent à de bonnes familles, ouvertes, cultivées : « Ni l’un ni l’autre ne font partie d’une famille intégriste. Des parents ouverts aux autres, à toutes les cultures, un islam de tolérance et de paix ».  Aucun indice dans leur comportement ne laissait présager leur départ.  Ils étaient simplement des jeunes sensibles, soucieux de justice et de solidarité. Wassim appartenait à une association caritative, « distribuait des repas aux pauvres les jours de grands froid ». Des prédateurs ont profité de leur générosité, ont retourné leurs valeurs à leur profit, « avec des idées toutes faites et bien emballées. ». Ces  recruteurs fanatiques « envoient des enfants se faire massacrer à la guerre et ils profitent hypocritement du luxe d’un pays en paix. »       
      L’ouvrage de Franck Andriat défend les valeurs humanistes avec émotion, tendresse, lançant parfois des clins d’œil humoristiques (« Othmane et lui étaient potes sans plus, voisins de banc au cours de mathématiques parce que Chafik n’est pas très fort dans cette branche et qu’Othmane lui offrait chambre avec vue sur ses réponse »), tricotant les niveaux de langue des adultes et  des jeunes avec habileté. Un ouvrage  aux personnages  principaux et secondaires attachants, tous dotés d’une épaisseur psychologique,  à lire pour comprendre notre société et notre époque où règnent la violence mais aussi, ce qui est moins vu,  la tolérance,  l’amour et où la religion peut garder tout son sens : « religare », c’est-à-dire « relier ».

09 octobre 2014

Exposition de Jean-Pierre Sergent

COMMUNIQUÉ DE PRESSE
EXPOSITION JEAN-PIERRE SERGENT > 05 - 09 NOVEMBRE 2014
MONTREUX ART GALLERY 2014
Music & Convention Center | Grande Rue 95 | Montreux | Suisse | Stand A6
Vernissage mercredi 5 novembre : 17.30h-23h
Jeudi 6, samedi 8, dimanche 9 novembre : 10-20h
Vendredi 7 novembre : 11h-23h
Tarif : CHF. 10.-
Invitation au vernissage officiel, mercredi 5 / vernissage des galeries, vendredi 7
> A PROPOS DU MAG
La 10ème édition de Montreux Art Gallery (MAG) vous accueillera du 5 au 9
novembre 2014 au Montreux Music & Convention Center. MAG est devenu le plus
important rendez-vous des aficionados de l'art en Suisse romande. Montreux a
construit sa renommée en alliant son dynamisme économique et culturel à sa
position géographique privilégiée. Mondialement connue pour son festival de jazz et
son festival de musique classique, cette belle ville est au coeur d'une région où l'art
occupe une place privilégiée.
> JEAN-PIERRE SERGENT
Artiste peintre franco-new-yorkais, il vit et travaille aujourd’hui à Besançon. Son
travail est exposé internationalement depuis plus de vingt ans et plusieurs
expositions monographiques lui ont été consacrées récemment : en 2011 au Musée
des Beaux-Arts de Mulhouse, en 2012 à la Ferme Courbet de Flagey (Musée
Courbet), et durant l’été 2013 au Kunstpalais de Badenweiler en Allemagne. Il
présentera, pour cet important dixième anniversaire du MAG, huit peintures sur
Plexiglas de sa nouvelle série des Suites Entropiques réalisées durant l'été 2014,
ainsi qu'une vingtaine de petites oeuvres sur papier de la série : Le désir, la matrice,
la grotte et le lotus blanc.
Ces deux derniers corpus d'oeuvres ont été largement inspirés à l'artiste par sa
lecture attentive et curieuse des Upanishads, ce livre plurimillénaire, et fondateur de
la pensée Hindoue, qui réconcilie le soi avec l'âme universelle. Il y est souvent
question du regard posé par l'homme sur le réel et la création universelle, et de
l'émotion, de la poésie, du désir et des métaphores qu'ils suscitent en nous, êtres
humains :
"Le désir, la matrice, le temps du désir - Celui qui manie le tonnerre Indra, la grotte,
Ha Sa, le vent, le nuage, le roi des cieux - Et de nouveau la grotte, Sa Ka La et
l'illusion : Telle est la sagesse primordiale, qui nous embrasse, Mère de l'immense
univers."
"Des milliers de fois auparavant - J'ai vécu dans la matrice d'une mère - J'ai pris
plaisir à une grande variété de nourritures - Et je fus allaité à tant de seins maternels
- Je naissais, et mourais de nouveau - Et continuellement, je renaissais une nouvelle
fois."
> CONTACTS
MAG : www.mag-swiss.com / info@mag-swiss.com / 0041794463249
ARTISTE : www.j-psergent.com / contact@j-psergent.com / 33(0)673449486
VISUELS PRESSE : Montreux Art Gallery 2014

27 septembre 2014

Troisièmes noces

Troisièmes noces      
Tom Lanoye
Editions La Différence (août 2014)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   i Vandessel, attiré par l’exotisme, après deux mariages malheureux, d’abord avec une Philippine puis avec une Thaï (« Elles me tombent des mains comme des vases ») est désormais amoureux de Tamara, une jeune femme noire sans papiers.  Mais comme il a des ennuis avec « Le Service des Etrangers », il demande, contre paiement, pour régulariser la situation de Tamara, à Maarten Seebergs, le narrateur de  Troisièmes noces de Tom Lanoye, d‘épouser la jeune femme : « Tu te maries avec elle, tu vis avec elle. Mais si tu la touches, je te massacre ». Maarten Seeberg, âgé, homosexuel, chômeur, malade, veuf de Gaëtan inoubliable et inoublié, accepte la proposition de Vandessel après moult hésitations,  parce que  si Tamara  « était couchée nue sur le ventre, on pourrait la prendre pour un jeune garçon. Un garçon de son âge ». Il accepte, de même, d’héberger Philipp, le pseudo frère de Tamara parce qu’ «un des ses genoux touche presque le (s)ien ». Les désirs sexuels meuvent les initiatives de cet éternel indécis.

    Tamara et Maarten cohabitent donc dans la maison où Maarten et Gaëtan ont vécu, « une ruine qui, une décennie (après son achat), (est) proclamée monument protégé ». Tamara et Maarten s’adaptent progressivement l’un à l’autre, se découvrent. Tamara, conçue d’abord péjorativement  par Maarten, comme « une négresse », « une noire » devient  ensuite « (s) a femme », « belle comme un cœur ».  Maarten s’attache peu à peu à  cette  jeune fille intelligente.  Dotée d’un fort caractère, généreuse, altruiste, Tamara s’occupe avec sollicitude  du père de Maarten, vieil homme qu’il déteste.   Puis elle soigne avec soin et compétence son prétendu mari après une  violente agression subie dans la rue.

    Dans ce long monologue intérieur non linéaire marqué par de nombreux retours en arrière, des digressions à propos d’événements vécus avec Gaëtan : « C’est seulement maintenant que je réalise à quoi cette ancienne colonie de vacances m’a fait penser depuis tout à l’heure (…) à un hôtel lointain, au plus profond du territoire syrien où Gaétan m’avait entraîné »,   la représentation du réel est soumise à l’expérience subjective du narrateur. Le lecteur vit avec lui le présent, se remémore ses souvenirs passés. Les scènes sont toujours perçues à travers le regard du cinéaste qu’il était : les sons deviennent des bruitages, les paysages des décors de films, les moments de vie  des séquences cinématographiques : « Et si cette séquence avait quand même dû être tournée dans nos contrées au lieu de Madrid ».  Souvent la réalité n’est pas conforme à la fiction : « Le bruit du marteau qui atterrit sur le crâne de Vandessel ne répond absolument pas au schéma que j’attendais (…) Je ne l’utiliserais jamais, ce bruit-là, même pas dans un documentaire ». Parfois,  la  description d’hallucinations cinématographiques et de la réalité se fondent  sans rupture comme de véritables fondus enchaînés de  dessins animés  humoristiques : « Je vois sa mâchoire inférieure qui se met en effet à mâcher. Elle seule. Un menton mâchant de façon autonome, vers le haut, toujours plus haut, où il bouffe tout ce qu’il trouve sur son chemin, comme dans un film d’animation. (…) Puis son nez, gigantesque ou pas, il y passe lui aussi, happé par la mâchoire, inférieure indépendante. Slurp. Puis, slurp, c’est le tour des deux yeux effrayés (…) » Le cinéma  dont le lexique inonde ses pensées hante l’esprit de Maarten : « la voix off », « offscreen », « le film de sa vie »…Le cinéma constitue un arrière plan circulant en filigrane dans le texte esthétisant le réel, lui ôtant son insignifiance, sa médiocrité. Le cinéma constitue la vie de Marteen.  Sa vie est un film qu’il regarde avec le recul de l’humour et de l’ironie.

    Dans Troisièmes noces,   non seulement  le narrateur raconte, en mêlant la forme narrative et la forme discursive,  sa vie, mais en même temps il dit la société dans laquelle il évolue avec une lucidité incisive, un esprit caustique : la mort et la solitude l’accompagnant : « peut-on mourir avec plein de sondes dans le nez et dans le ventre, et pas un chat à côté de soi ? », l’épuisement dû à la maladie, l’altération du corps humain, « Le corps humain est une rangée de dominos. On en touche un et c’est parti ! Ils tombent tous. Plus vite que vous ne le croyez », la vieillesse, l’angoisse de la déchéance physique,  les préjugés sexuels, le racisme, la politique ...

    Troisièmes noces, qui présente la réalité saisie par la conscience d’un unique personnage,  remet en question l’image traditionnelle de l’homme et de l’écriture romanesque. Emporté par  la griserie des mots, le goût de l’exagération,   le narrateur entraîne le lecteur dans un réalisme cru, à la limite du pornographique,  une pornographie pleine d’humour, proche  parfois du burlesque, sans s’affranchir de l’esthétique dans de sublimes descriptions. Il use d’une riche palette lexicale qui s’étend sur tous les niveaux de langue, du plus soutenu au plus vulgaire,  tricotant subtilement l’anglais, le flamand et le français, tissant les registres en passant de la polémique à la tendresse et à l’humour.

    C’est grâce aux talents de traducteur d’Alain van Crugten, pour qui « traduire n’est pas trahir »,   que les lecteurs français  peuvent découvrir Tom Lanoye, célèbre écrivain et dramaturge belge.  Troisièmes noces, un livre sans tabous, plein d’humour même si l’histoire est parfois sombre, mérite  vraiment d’être lu.

 

 

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19 août 2014

La Djouille

 La Djouille        
Jean Pérol 
Editions La Différence (2014)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

   La djouille image.jpg Dans La Djouille de Jean Pérol, un ancien professeur de Lettres  retiré dans sa tour d’ivoire littéraire, au milieu de ses livres,« à la frontière de l’Ardèche et des Cévennes », à la recherche de la solitude (« J’avais couru après cette solitude ») afin de fuir la  médiocrité de la ville grouillante et bruyante, se lie d’une amitié complice avec Fabien, un lycéen, « jeune provincial campagnard » de dix huit ans, venu l’aider pour des « travaux d’entretien » que le poids des ans empêche désormais d’effectuer dans sa propriété.

   Dans cet ouvrage, l’écrivain devient psychologue, historien, sociologue capable de cerner la réalité, la spécificité des individus, de pénétrer leurs états subjectifs. Il donne à voir au lecteur des êtres englués dans la société libérale française superficielle, égoïste du XXe et du XXIe siècle et  dans un Afghanistan en proie aux guerres, aux violences des régimes communistes et islamistes, aux interventions militaires américaines puis françaises.  Il pénètre le flux de conscience  de deux hommes dont l’un est à la fin de sa vie et l’autre au début, « nous étions  aux deux bouts opposés de l’âge »,  et assiste à leurs dialogues. Les questions de Fabien plonge le vieux professeur dans ses souvenirs : son exil en Afghanistan afin d’abandonner alors un présent de plus en plus insupportable (« J’étais allé (…) quémander un poste à l’étranger,  pour me tenir à distance d’une vie et d’un pays, le mien, que je supportais de moins en moins (…) ») narré au jeune homme attentif, intéressé, parfois étonné. Le vieil homme raconte et se raconte pendant toute la première partie de l’ouvrage, puis c’est au tour de Fabien, trois ans plus tard, « le maréchal des logis Fabien Lanssel », engagé en Afghanistan afin d’effacer des esprits une erreur de jeunesse due à la jalousie et à une amertume bien compréhensible.

    Les récits des deux hommes se recoupent à la fois dans une société rurale française méprisée, oubliée : « pas un seul politique célèbre ou ministre intègre, revomissant un peu d’argent sur les campagnes pauvres en remerciement des bulletins de vote en sa faveur » et un Afghanistan saccagé par les combats. Les  vies des deux protagonistes en proie  à l’injustice sociale, à la cruauté féminine, à l’absurde, se superposent, donnant naissance à des effets de miroir. Le vécu du vieil homme est une espèce de vision prophétique de ce que va vivre Fabien. Les meilleurs postes à l’étranger sont destinés «  aux fils et aux frères de gens (…) importants, de leur monde, ministres, présentateurs de télé, qui sentent les beaux quartiers et les écoles de leur capitale » constate le vieil homme. Fabien, quant à lui, se heurte au mépris des jeunes énarques fortunés de la capitale, dépourvus d’accent « ni du Midi ni d’ailleurs », usant d’un « français distingué. Des o, des a éteints, en cul-de-poule ». Il se découvre exclu d’une classe sociale élégante, brillante, aisée où il  fait figure  à ses yeux de paysan pauvre et gauche. Au  contact de cette jeunesse dorée  méprisante, soi disant supérieure, Clara, l’amour de sa vie, fille d’un médecin « assez réputé de la région », fréquentant le même lycée que lui,  prenant  conscience trois ans plus tard que  Fabien a « laissé plus de traces en elle qu’elle a pu le croire » lui préfère une position sociale,  les apparences et les apparats,  en  trois mots « la belle vie » malgré une tristesse vite effacée au demeurant. Loin de son milieu, inadapté aux codes de la  société bourgeoise citadine, le beau « Roméo des hauts plateaux » perd définitivement tout son charme à ses yeux. « Quelle femme restera avec un professeur si un ministre la courtise ? ». Cette question rhétorique montre la superficialité de la femme et la souffrance du vieux professeur. Observant Clara, il se souvient de Justine, la belle et cruelle Justice, qui l’a abandonné pour un homme « enrichi dans l’hôtellerie ». La femme est impitoyable. Les mots signifiant la piqure, la coupure, la griffure la caractérisent : « fouine barbouillée de sang aux coups de griffes de rasoir », « ses petites dents tranchantes dans un beau jeune homme, commençaient à mordre », « Clara (…) s’était faite chardon, s’était faite épines ». A cause de la femme, figure de l’abandon, l’homme passe de l’idéal au spleen. La vie aussi est cruelle, injuste. Elle favorise les nantis et écrase les démunis. Celui qui naît sans fortune ne peut choisir son avenir : « « Rien ne m’a été donné à la naissance : ni la culture, ni l’avance sociale, ni la maîtrise des codes, en conséquence de quoi je n’avais pu librement choisir ma voie, ni vivre en faisant ce qui me plaisait, ni au rythme qui me plaisait. ». Et tout recommence perpétuellement.

    Des anecdotes personnelles, le narrateur passe au général montrant la souffrance des plus faibles évoluant dans un monde dominants/dominés, que ce soit dans la société française ou afghane. L’iniquité règne toujours, partout et dans tous les domaines. Le peuple subit les outrages de la guerre parce qu’il ne possède pas l’argent pour financer sa fuite dans un ailleurs protecteur paisible alors que les nantis se réfugient sur « les Côtes d’Azur dorées », dans « les nations en ordre aux banques solides, les Suisse moelleuses aux coffres-forts bien gardés ». Les politiciens « ont toujours un coin pourri du monde où ils doivent  faire régner l’ordre et envoyer crapahuter les fils du peuple ». L’Histoire, elle-même, est sélective dans son processus de mémoire.  Les déportés résistants français de la Seconde Guerre mondiale sont oubliés. Ils ne font pas partie « de la seule douleur contemporaine taboue internationale reconnue » qu’est la Shoah. Les Occidentaux et « ceux qui ont pourtant sans cesse l’indignation si facile »   laissent mourir les pays du Sud avec indifférence. Le narrateur crie  l’absurdité des guerres menées par ceux qui veulent imposer leur propre conception du bonheur, un bonheur occidental,  marxiste, communiste, révolutionnaire, islamiste…,( « Les peuples ne savent jamais assez se méfier des inspirés qui veulent à tout prix leur bonheur »), jetant la peur et la haine  dans les yeux des enfants, privant les adultes de liberté, loin des « jeunes filles libres, moqueuses, en jupettes, pépiantes, échappées au tchador » de l’époque où l’Afghanistan était encore « une approximative république parlementaire à vagues relents monarchiques ». Même la culture, mère de la pensée et de l’esprit critique, au fil des années s’éteint, remplacée par un « grouillement inquiétant ».Le professeur, mis au pilori par les syndicats et les pédagogues, confronté à des « classes à fauves, sans avoir droit à aucun fouet », devient un « enseignant », « mot visqueux. Ophidien », voué au mépris. L’existence est absurde. Le malheur est le lot de tous les humbles. L’Histoire piétine.

     Les êtres, la communication entre eux,  les valeurs, l’espoir, l’amour, les sociétés, la beauté, la vie,  « le sang, rouge comme les roses d’Hérat »,  tous sont  emportés inexorablement comme l’eau des djouilles, trait d’union entre la vie du jeune et du vieil homme.  Cependant, malgré ce constat pessimiste « d’ancien combattant de la vie », l’humour illumine certaines  pages du roman, coup de griffe à la beauté de Lollobrigida avec les « chameaux errants aux yeux bordés de cils noirs comme une actrice italienne », à l’ignorance de la jeunesse, « Barbie, pas la poupée mais le colonel de la Gestapo de Lyon », à la lâcheté du conseiller chargé du plan de protection des Français tremblant de peur à l’annonce d’une éventuelle attaque de roquettes,  au jeune bourgeois américain, « renverseur de quilles et de filles ». Derrière le sourire se cache  toujours la critique subtile, moqueuse ou rageuse.

    Jean Pérol ne se contente  pas de donner à voir une réalité bien sombre fondée sur une géopolitique réelle tirée directement de ses souvenirs. Ecrivain, il joue  avec les mots, les faisant résonner entre eux dans un feu d’artifice du langage : « les filles à foison, à toison, à frisson », « la chasse à courre, la chasse accourt, la chasse au corps ».Son écriture transfigure le réel, saisissant au passage sa beauté et la figeant dans l’éternité : « Loin après Hérat et ses murs blancs et bleus, et ses rose afghanes rouges fleurissant en gouttes de sang… ». Ses  métaphores intensifient la violence des sensations : « Dans ses maquis secrets, la jalousie lançait ses mégots incandescents à tous les vents », concrétisent leur force.Ses multiples références poétiques, romanesques, culturelles sont autant de clins d’œil complices au lecteur. Du Bellay, (« Ô France mère des arts, des armes et des lois », Apollinaire (« Voie lactée ô sœur lumineuse / des blancs ruisseaux de Chanaan »), Sade (« Le temps, comme le Divin Marquis, avait sorti son fouet dans la cave à tortures »), Stendhal (« ce petit Sorel des cailloux »), Aragon et bien sûr Baudelaire qui fait parti du monde imaginaire du vieux narrateur et  avec lequel  il partage une certaine conception de la femme, surgissent au détour d’une phrase.

    La Djouille de Jean Pérol est un roman rigoureusement structuré dont les thèmes se répondent en échos.  Emouvant, d’une immense richesse culturelle et humaine,   cet ouvrage   mérite non seulement d’être lu mais aussi analysé car il  reste encore  beaucoup à dire.

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18 août 2014

Le roman poème de Berthe et Emma

Le Roman poème de Berthe et Emma
Isabelle Pouchin
Editions Gaspard Nocturne (2014)

                                                                        

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

          

    Roman poème image.gifUne fois encore, Isabelle Pouchin, après L’Amour Profane de Basilius Besler, Chagall ou la longue lettre au fils, offre au lecteur, pour son plus grand plaisir, un  roman poème, loin des formes traditionnelles de la littérature. Dans Le Roman poème de Berthe et Emma, le lecteur suit les errances des voix, des pensées, des sentiments de deux femmes, les contes narrés par les parents de Berthe ou par cette dernière devenue adulte et institutrice. Des « je » de Berthe et Emma, le  texte passe naturellement à la troisième personne du singulier. Du style indirect libre, il glisse au style direct et au récit,  conservant  son unité, plongeant le lecteur dans la vie de deux femmes appartenant à deux mondes différents.

    Berthe est une fillette « tombée en l’année 1850 / à Ouilly-Le-Vicomte, dans le bocage augeron ». Elle naît dans une famille rurale pauvre, d’un père meunier au chômage qui « se lou( e ) à la journée ou plus, chez l’artisan ou le gros herbager » et d’une mère lavandière à l’occasion. La vie de la famille est difficile, le travail harassant (« et je coupe je coupe les roseaux avec les vanniers pieds meurtris dans les sabots ; doigts déchirés par les tiges ligneuses »), la nourriture  maigre.  Très tôt, Berthe vaque aux occupations de la ferme. Puis à six ans, elle est « placée comme fille de basse-cour chez un gros paysan qui mange gras tous les jours ». Berthe est une fillette délicate, intelligente : « La patronne a remarqué que Berthe était plus vive, plus intelligente que la plupart des filles de son âge Berthe à huit ans est parfois plus sagace que tous les valets réunis et c’est gâchis de la laisser au cul des vaches ».

    Emma Levieux, une riche veuve,  toujours vêtue « d’une longue robe noire marmoréenne », quant à elle, est une femme seule, malgré son personnel, depuis que son fils « est parti au collège de Caen ».    Triste, s’ennuyant, ayant beaucoup d’amour à donner, elle « cherche une enfant de compagnie ».Elle embauche donc la fillette. Et toutes deux se soutiennent, s’entraident.  Berthe rompt la solitude d’Emma, apporte la gaieté et la vie à la jeune veuve  emplie du souvenir de son mari tant  aimé et inoublié. Emma éduque la jeune sauvageonne, lui apprend à lire, à écrire, à aimer la littérature. Comme le souligne l’anaphore, elle lui enseigne les codes de la bonne société : « maintenant, elle se mouche dans un mouchoir / maintenant, elle n’a plus de poux maintenant, elle ne sent plus maintenant, elle ne rote plus à table (…) ».Grâce à Emma, Berthe devient une demoiselle (« les heures ont tourné, les mois, les années / Berthe est une demoiselle »),  capable de voir  « la beauté du vivant », une institutrice attentive à ses élèves, un écrivain amoureux des mots véritables bijoux précieux sous sa plume : « elle cisèle l’histoire, (…) polit chaque phrase », à une époque où il « ne convient pas à une femme d’embrasser la carrière des lettres ». Une fois adulte,  Berthe, est parfois déchirée entre deux mondes : celui de son passé et celui dans lequel l’a introduit madame Levieux. La jeune fille  aspire à l’univers des villes, des musées, des théâtres. Mais elle continue à vivre dans la campagne solitaire et paisible, « Berthe raconte Berthe près du feu, dans sa longue / robe  noire / (…) des reflets dorés dans son chignon », espèce de double d’ « Emma (qui) l’écoute».Et comme le dit la chute du roman poème, « il faut imaginer Berthe et Emma heureuses ». Comme Sisyphe, les deux femmes trouvent leur bonheur dans la tâche simple et calme qu’elles effectuent et non dans la signification de cette tâche.

    Dans le long poème dialogué de la vie rustique qu’est Le Roman poème de Berthe et Emma, l’écriture est jeu. Les événements rapportés au présent semblent narrés au moment où ils sont vécus, faisant évoluer le lecteur alternativement dans la pensée de Berthe enfant et de Berthe adulte. Isabelle Pouchin propose le déroulement  de tranches de  vies constituées de petits événements parfois insignifiants pour le lecteur mais essentiels pour les protagonistes. Elle mêle la syntaxe et le langage familiers (« vas voir si les langes du bezot sont secs », « ça lui coulera tout tiède dans le bec, elle, le bon lolo deux ans à se goberger gratis ») ou archaïque  des paysans au vocabulaire esthétique de la poésie (« cette giclée de dentelles »), donnant à la fois une authenticité locale et un halo onirique au réel. Elle mélange habilement le banal, le mot qui détonne et le rêve à la faveur de sublimes touches descriptives. Les yeux de la petite Berthe deviennent fleurs fragiles et esthétiques : « deux violettes dans du lait ».Des mots valorisés sont repris dans une espèce de refrain. Tout un réseau rythmique vient des anaphores, des assonances : la sonorité en « i » imite le glissement de la pluie  (« des / pluies, des pluies furieuses de l’hiver / les pluies hallucinantes /les  pluies mollasses aussi / la Touque et son charivari »), des allitérations en « p », (« Il y a un charivari d’oiseaux / ça piaille ça piaule ça houpe ») concrétisent les pépiements  des oiseaux,  celles  en « s » évoquent le sifflement de leur envolée (« ça tournoie ça fonce ça rue dans les frondaisons / jeunes, ça ne sait plus où donner du bec / ça se hèle ça se trousse / Berthe s’envole »). Ces chaînes phoniques et rythmiques, l’absence de ponctuation ou son utilisation apparemment arbitraire donnent tout  une palpitation et une musicalité au texte destiné à être lu mais aussi à être mis en voix.

    L’écriture très travaillée d’Isabelle Pouchin ennoblit et esthétise la réalité même la plus sombre comme celle de la vie de Berthe et de sa famille. Au-delà de la douleur de la vie, la douce beauté de l’écriture s’impose.

 

L'Amour profane de Basilius Besler.http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2012/04/01/l-amour-profane-de-basilius-besler.html

Chagall ou la longue lettre au fils.
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2013/08/31/chagall-ou-la-longue-lettre-au-fils-5153601.html

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17 août 2014

Les Travesties de l’Histoire

Les Travesties de l’Histoire        
Hélène Soumet  
Editions First (2014)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Les Travesties image.jpg  Dans Les Travesties de l’Histoire, Hélène Soumet, en véritable historienne et philosophe, montre des faits et abat des préjugés. Elle prouve en prenant l’exemple de nombreuses femmes libres,  qui ne sont pas forcément féministes, qu’il n’existe pas de comportements innés propres à chaque sexe. Ce sont les lois, le code civil, l’imaginaire masculin qui ont longtemps assimilé le statut de la femme à celui d’être inférieur, fragile, séducteur, mis à la disposition de l’homme. Beaucoup de femmes ont intériorisé cette conception  imposée par la société qui codifie les rôles respectifs des hommes et des femmes. Ces dernières  se soumettent donc à ces normes sans se poser de questions.

    Or, à toutes les époques et dans toutes les contrées, des femmes ont fait preuve d’audace et de courage.  Mystiques, guerrières, artistes, intellectuelles, révoltées, révolutionnaires, du Ier au XXe siècle, se sont opposées aux stéréotypes et ont choisi de prendre une identité masculine afin de vivre selon  leurs désirs,  de demeurer libres, tout en restant des femmes : « D’innombrables femmes de tous pays, de toutes époques et pour de multiples raisons ont tenu à se faire passer pour des hommes ». Pour ce faire, elles ont masqué  leurs attributs féminins et  se sont travesties : « poitrine bandée, cheveux coupés »,  port du pantalon alors qu’en France, par exemple, « en 18OO, une loi interdit le travestissement aux femmes et il faut demander une autorisation préfectorale tous les six mois pour avoir le droit de porter un pantalon. Cette loi n’a été abrogée qu’en janvier 2013 ! ». Alors  que le prénom possède une plénitude essentielle, qu’il est la concrétion de l’essence, ces femmes ont dû changer de nom  s’imposant ainsi totalement  en adoptant un prénom masculin :  Pélagie est devenue « frère Pélage », Aurore Dupin, baronne Dudevant, « George Sand », Marie-Amélie de Montifaud, « Marc de Montifaud ».

    A la faveur de leur travestissement,  les plus pauvres au XIXe siècle obtiennent un salaire égal au salaire masculin : « les ouvrières (…) déguisées en homme, gagnaient 4 francs au lieu de 2,50 francs pour le même travail ». Par la ruse, elles échappent à une inégalité inadmissible existant encore actuellement.  Ces femmes travesties libèrent leur corps emprisonnés dans des corsets, des chaussures étroites. Elles acquièrent une « liberté inaccessible aux petite filles et aux femmes »,   pouvant agir à leur guise, poursuivre des études, devenir médecins, parcourir le monde, visiter, comme Isabelle Eberhardt, des lieux inaccessibles aux femmes européennes.  Thècle, convertie au christianisme par l’apôtre Paul, au Ier siècle, peut voyager et même « prêch( er ), converti ( r ), baptise ( r ), pouvoirs que ne possèdent pas les femmes catholiques actuelles. Elles peuvent, comme Jeanne d’Arc, « Mulan la guerrière » devenir des soldats etfaire la guerre, ou comme Anne Bonny et Marie Read devenir des femmes pirates, capables de manier les armes, de  se battre comme les hommes et même   faire preuve d’une violence féroce. « Elles cassent les codes sociaux et démontent les idées reçues sur les femmes ». Elles brisent les préjugés : « une femme vivant au grand air et bien entraînée, s’avère égale et parfois même supérieure à certains hommes. » Elles prouvent « que le sexe faible est capable de courage et de supporter de grandes épreuves avec la même fermeté d’âme que les hommes les plus vaillants ».

    Mais ces femmes audacieuses ne furent pas vraiment récompensées, bien au contraire. Elles heurtaient les idées reçues. Jeanne d’Arc est « brûlée pour avoir revêtu l’habit masculin ».  La courageuse et la dévouée Louise Michel, qui agit en faveur de la Révolution, se bat pour la liberté de Paris et de la France, est considérée comme une « hideuse pétroleuse » par ses adversaires, mais surtout parce que ses compagnes de lutte et elle « évoquent la peur archaïque de l’indifférenciation : si les hommes et les femmes ne sont plus distincts, alors la menace du retour au chaos primitif sera de plus en plus présente. »

    C’est avec Marie-Amélie de Montifaud et Colette que les mentalités commencent à vraiment changer. Une femme nouvelle naît. De femme objet, Colette devient sujet. Après son divorce d’avec Willy, elle écrit sous son propre nom et « entre dans la lumière ». Ces femmes, véritables  « épiphénomènes »  à leur époque, ont favorisé l’émancipation féminine. Elles ont prouvé que rien n’est vrai ni naturel, que les comportements masculins et féminins ne sont pas innés. Les façons d’agir, de ressentir ne dépendent pas du genre comme certains, malheureusement, le croient encore. Les Travesties de l’Histoire  d’Hélène Soumet, ouvrage bien documenté, structuré, écrit avec clarté, est à lire absolument parce qu’il est culturellement enrichissant et fait exploser l’image stéréotypée de la femme.

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14 juillet 2014

La Bergère d'Ivry

La Bergère d’Ivry      
Régine Deforges
Editions de la Différence (2014)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

     image la bergère.jpgAimée Millot, une jolie bergère orpheline de dix neuf ans « qui aime lire », tuée par son amoureux éconduit, Honoré Hulbach, guillotiné suite à son geste malheureux, est l’élément catalyseur de l’écriture de  Victor Hugo et de Régine Deforges. Cette absente  donne naissance à deux ouvrages,  Le Dernier jour d’un condamné, rédigé au XIXe  siècle par l’instigateur du Romantisme et La Bergère d’Ivry, roman inachevé de Régine Deforges happée par la mort en pleine création le 3 avril 2014.

    Dans  La Bergère d’Ivry de Régine Deforges, Victor Hugo, beau jeune homme de vingt six ans, déjà célèbre, connu de tous,  vit, pense, s’émeut, agit devant le lecteur, lui permettant de rencontrer Chateaubriand, Emile de Girardin, Théophile Gautier, Pétrus Borel, Daumier, Delacroix, Lamartine…, de hanter les différents quartiers du Paris du XIXe siècle : « le square de Saint-Julien-le-Pauvre », « la place de la Contrescarpe », « Notre-Dame »,  d’observer « l’Hôtel de Ville (…) un édifice sinistre. Avec son toit aigu et roide, son clocheton bizarre, son grand cadran blanc, ses étages à petites colonnes, ses mille croisées, ses escaliers usés par les pas (…) »,  d’aller boire un verre au célèbre café « Procope »,  d’assister aux spectacles populaires de l’époque : « Un montreur d’ours faisait faire des tours à son animal sous les yeux ébahis des gamins du quartier » ouà la bataille d’Hernani. Le lecteur plonge dans l’univers du XIXe siècle avec ses « ménagères portant des paniers de victuailles »,  ses petites gens, ses artistes, le monde de l’édition (« Je vois que madame s’intéresse aux éditeurs (…) – Il faut bien. Beaucoup ne sont pas très honnêtes et truquent leurs comptes »). La vie quotidienne est donnée à voir dans toute sa  réalité et sa simplicité pleine de saveur : « Des gamins se poursuivaient avec de grands cris en se jetant des boules de neige ». Mais Régine Deforges ne rédige ni une biographie ni un ouvrage sociologique sur la vie au XIXe siècle. Elle mêle au réel son regard d’artiste et le transfigure par le biais de son imagination et de son écriture.

    Le jeune Victor, « royaliste » à l’époque,  amoureux de la vie, de la bonne chère, écrivain zélé, « sa plume crachait les mots, les mutilait, les faisait se chevaucher »,  met son écriture féconde au service du respect de l’homme. La rencontre de Victor Hugo avec Honoré Ulbach, « jeune et joli garçon » de vingt ans, « un bon gars, un bon ouvrier »,  « père d’une fillette de trois ans », puis sa mise à mort, bouleversent  le poète qui, enfant,  a déjà assisté à des exécutions inoubliables, d’une insoutenable et inhumaine horreur : « Quand j’étais enfant, à neuf ou dix ans, (…) j’ai vu des condamnés à mort exécutés sur le bord du chemin (…) Jamais je n’ai pu oublier cela ». Après des échanges avec cet éphèbe avili par la prison, que sa petite fille ne reconnaît même plus, Victor Hugo décide de mener un combat contre la peine de mort, punition non seulement inutile mais monstrueuse. Il donne alors dans son ouvrage la parole à celui qui en est privé,  désireux d’amener ses contemporains à prendre  conscience de cette sordide réalité. Il prend parti pour les plus démunis  punis pour des peccadilles,   comme le père de Jean Lantier qui subit « dix ans de bagne, pour un pain ! » alors que son fils et lui étaient affamés. Hugo montre que la société est responsable de la criminalité : « C’est la société qui leur donne naissance en les privant de tout ». Confiant en l’être humain, il pense que la morale, l’éducation permettront à l’homme de progresser, de s’améliorer.  

    Le journal d’un condamné  est un texte explosif quand il surgit car il est novateur. L’imaginaire collectif n’est pas encore prêt : « On ne touche pas impunément à  l’un des derniers tabous de notre société. Vous aurez contre vous les esprits bien-pensants, les hérauts de la répression, de la peine de mort comme moyen de dissuasion, et toutes les petites gens qui tremblent pour leurs économie et leur vie ». On sent dans les écrits et les croquis  vigoureux du père du Romantisme frémir ses convictions, sa révolte et aussi ses affres. Cet homme heureux cache au fond de lui une profonde angoisse de la mort due, peut-être,  aux exécutions auxquelles il a assistées, à la mort récente de son jeune fils Léopold. Cette angoisse n’est-elle pas une mise en miroir de celle de l’auteure de La Bergère d’Ivry, femme  d’un certain âge qui sait que son passage sur terre  risque de  bientôt prendre fin ? 

    A Pierre Wiazemsky  qui « faisait remarquer » à Régine Deforges « qu’elle avait oublié la Bergère en route, elle (…) disait :’Ne t’inquiète pas, j’y reviendrai’ ». Mais la jolie bergère n’était-elle pas pour les deux écrivains qu’un prétexte pour dénoncer pour l’un la peine de mort et pour l’autre faire découvrir Hugo ? Le lecteur saisit en lisant La Bergère d’Ivry la grande connaissance que Régine Deforges a de Victor Hugo, de ses œuvres, de ses méthodes de travail : Hugo partait du réel, de ses rencontres comme celle de Gina, future Esméralda,  pour rédiger ses ouvrages. Et ce livre, qualifié d’inachevé,  qui n’a pas été revu, corrigé par sa narratrice, peu importe qu’il comporte un ou deux anachronismes comme la citation de Claude Gueux qui ne paraît qu’en 1832 car c’est avant tout un roman.  De surcroît, il est beau, touchant, poétique, bien écrit et il se finit en point d’orgue : « Tout en haut, au paradis, une jeune comédienne fascinée, regardait le spectacle : elle s’appelait Juliette Drouet ».

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07 juillet 2014

Ni du voyage, ni du paysage

Ni du voyage, ni du paysage    
Corinne Colmant  
Editions unicité (2014)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image ni du voyage.jpg Construit rigoureusement comme une pièce de théâtre avec un prologue, trois parties, un épilogue, paradoxalement Ni du voyage, ni du paysage de Corinne Colmant propose un espace textuel morcelé, éclaté. Des extraits du journal intime d’Eve – l’héroïne principale, l’absente intensément présente, à la personnalité émiettée, incapable dire « je » dans les premières parties de son carnet – se mêlent aux dialogues, pensées, sentiments, émotions de Kurt,  psychanalyste, écrivain « passion (né) par la chasse sous-marine »,  dont le roman est  « au point mort »,  doté d’un regard masculin pas toujours bienveillant (« L’amour que cette femelle avait éprouvé pour lui ») à l’égard de  celle qu’il a aimée et dont « il pensait avoir enterré (….) la passion ». De ces éclats multiples naît le sens du texte. Le jeu des fragments donne un espace circulaire, une boucle où le début et la fin se rejoignent, s’éclairent, s’ouvrent.

    Eve, actrice, être de passage qui ne trouve le repos qu’en jouant : «  la vingtaine d’années qu’ont duré mes pratiques artistiques, la scène m’a procuré la sensation exquise de poser mes valises, et de me sentir enfin chez moi, pour un instant »,  poète, musicienne, en quête de son identité,   voyage d’histoires d’amour en histoires d’amour,  de ville en ville, de pays en pays. Ses nombreuses  aventures sexuelles  sont une pudeur pour masquer son angoisse de la mort,  essayer de se construire,  savoir qui elle est. Le thème du voyage, constant dans l’ouvrage : voyage dans l’espace mais aussi voyage à travers la poésie, le rêve (« Il croyait vivre les aventures qu’il inventait pour moi (….) il savait transformer la banalité de ma grisaille parisienne »), le théâtre,  est tout à la fois pris au sens propre, un déplacement, « une fuite inutile » comme le dit Eve, et au sens métaphorique, l’itinéraire de différentes vies : celle d’Eve, de Kurt et des différents autres personnages fortement typés eux aussi. Les fréquentes larmes  d’Eve (« Elle se mit à pleurer », « entre deux sanglots », « Eve en pleurait encore », « E pleura tous les jours », « comme d’habitude Eve pleurait ») disent sa fragilité, sa souffrance psychologique et s’accordent avec le paysage marin, la liquidité tumultueuse de l’ïle-aux-mouettes : « Les déferlantes cognaient les falaises en formant un mur d’eau sans cesse reconstruit, et lançaient des paquets de mer sur les baies  vitrées. Tout en bas, sur la plage, des vagues immenses mordaient la digue, et déployaient leurs langues d’écume jusqu’à l’entrée de la valleuse. » ou de la mer « La houle hérissait maintenant la Méditerranée de vagues grises et hostiles ». 

    Les multiples paysages  de Ni du voyage, ni du paysage générateurs d’images emportent le lecteur dans des espaces baudelairiens déchirés entre le spleen et l’idéal, ce désir de bonheur inaccessible, d’infini voué à l’échec. Eve évolue dans un univers mortifère, sombre, souvent pluvieux. La relation de la jeune Eve avec un « père tyrannique »  ne pouvait que la condamner à rechercher dans tous les hommes rencontrés, l’amour masculin  qu’elle n’a pas vraiment connu. C’est parce qu’elle est perdue, qu’Eve disparaît comme sujet d’écriture et n’est que l’initiale de son prénom.  Puis le « je » apparaît enfin, survie du sujet en l’occurrence par l’expression écrite. L’être mutique en présence de Kurt, « tu es entrée très vite dans le silence »,  s’exprime par les vocalises, le chant, le théâtre et  l’écriture avant d’accéder enfin à l’unité et à la liberté : « J’étais libre ».

    Ni du voyage, ni du paysage est un ouvrage poétique aux nombreux clins d’œil littéraires avec les références à Rimbaud, Baudelaire (« respirait le calme et la volupté »). C’est un roman comblé par des images d’obscurité dans lesquelles viennent s’opposer des trous de lumière (« Le soleil inondait la cuisine »)  annonciateurs de la fin lumineuse et féérique. Les synesthésies (« Le ciel crissait d’étoiles »), le scintillement des couleurs (« La mer verte miroitait comme un lac »), la réfraction vive des lumières qui les allume, les métaphores, les comparaisons, les références musicales, poétiques, théâtrales  proposent au lecteur l’aventure magique  d’une écriture.

06:07 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

22 juin 2014

Nuits

Nuits
Hélène Gugenheim
Editions Gaspard Nocturne (2014)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image nuits.jpg Nuits d’Hélène Gugenheim est un ouvrage poétique, fantastique, magique, surréaliste, surprenant, déroutant. Il plonge le lecteur dans une esthétique de la rupture loin de l’univers rassurant du quotidien à la faveur d’un dérèglement de la logique réaliste. Hélène Gugenheim inverse les codes : le réel fait irruption dans le fantastique et non le contraire selon l’usage des ouvrages fantastiques où le surnaturel fissure progressivement la réalité avant d’apparaître.       
    Dans le contrebas d’une autoroute, « sur (une) longue langue inhospitalière (…) lorsque la nuit tomb( e ), noire et épaisse comme l’encre de seiche », un cavalier sans tête solitaire, tel un démon surgit d’outre-tombe « éperonn ( e ) rageusement son infernal destrier ». « Quelques centaines de mètres plus bas se trouv ( e ) une petite sirène » isolée, qui tente vainement d’attiser les désirs masculins, jouant habilement mais inutilement de son pouvoir de séduction : « séduire était la raison d’être de la sirène. Elle se devait de troubler, corps et âmes, de nobles capitaines aux temps grisonnantes et de valeureux pêcheurs aux torses encore imberbes ». Dans l’immensité vide de l’Océan, personne n’entend son chant incantatoire, aux sonorités variées mais désespérées : « Le filet qui parvenait à s’échapper possédait la terrifiante beauté du désespoir ». Personne ne constate sa beauté blonde et mutine, sa sensualité innocente. Une nuit cependant, à sa plus grande joie,  son cœur vibre de concert avec un autre cœur.       
    Les voix du cavalier décapité et celle de la jolie sirène, incarnation du  rêve,  du désir masculin et de l’extase (« Ni femme, ni poisson mais  le rêve qui contient tous les autres et au rivage duquel il n’y plus qu’à mourir »),  se succèdent alors, alternent.  Puis dans une fusion éblouissante, les deux personnages « entr ( ent ) en collision » « sous l’œil goguenard de la lune ». Dans des jeux d’ombre et de lumière, des chatoiements de couleurs, des chants stridents ou cristallins, insondables, des saveurs sucrées, des pulvérisations d’humidité,  des flots d’écumes, l’amour, la nature, la poésie fusionnent dans une vibration esthétique intense. Des mondes miroitants s’ouvrent, transportant le lecteur, l’aspirant vers un ailleurs abyssale en compagnie de personnages qui échappent au temps et au réel  dans un paysage incertain où eau, terre, roches sont unies par des frontières indécises et où l’Amour et l’Océan s’entrelacent métaphoriquement.    
    Dans de longs poèmes en vers libres, la sirène et le cavalier sans tête ne font plus qu’un dans un rapport sensuel harmonieux et total où les sons, l’odorat, le toucher, le goût, le regard vibrent, dans un jeu de recherche et de rejet : « Nez planté dans la mousse / J’inhale / L’humus sur ta peau. »,  « J’ai fait mon lit sur ton flanc / Nez cueillant tes arômes ». Je vacille sur tes effluves / Miel de ta gorge / Groseille sur le bout de la langue ». L’écriture poétique, les figures de style, des procédés de dissociation et de rapprochement  communs à la terre et à l’eau,  brouillent les repères, créent une confusion. Les deux amants deviennent des éléments naturels, floraux, minéraux, aquatiques, le chant de la sirène devient bijoux précieux : « Elle y répondit d’une nuée de notes colorées, un ballet de bulles d’argent et or, grenat et rubis », fruits savoureux, fleurs odorantes aux couleurs éclatantes, animal fragile : « cerise et framboise, jonquille et poussin, lilas et lavande, amande et pistache, et encore caramel et marron glacé ». Les synesthésies, les métaphores, introduisent  le lecteur dans un monde sublime enchanté et le font voyager par les sens. La nuit, les formes se brouillent, tout devient flou, la sirène est « le roulis de l’océan », tout comme le cavalier sans tête, est « le chant de la sirène ». Et derrière cette immensité magique, se trouve la vie banale, médiocre avec ses  grèves, « l’intersyndicale des routiers », les cages de métal (…) repr(enant) possession de l’asphalte ».

    Nuits d’Hélène Gugenheim, ouvrage qui tricote prose poétique et poésie,  entraîne le lecteur dans l’aventure d’une écriture sublime et sensuelle à la faveur de mots recherchés,  légers, colorés, savoureux,  d’anaphores (« C’était l’heure où les angoisses s’oublient dans les lumières bleutées. L’heure où les parents se disputent à voix basse (…) L’heure où, quelque part (…) »   et d’onomatopées concrétisation des battements du cœur de la femme poisson (« poum-poum-tchak-poum-tchak-tchak ») qui rythment ce texte métaphorique. Les mots deviennent des jouets esthétiques sous la plume aérienne d’Hélène Gugenhelm qui lance parfois des clins d’œil au lecteur comme lorsqu’elle glisse un vers de Corneille dans son texte « à vaincre sans péril on triomphe sans gloire » ou fait référence implicitement aux chants mélodieux des sirènes d’Homère.

    Comme le suggère la chute du récit, l’Océan,  de nuit, versant inversé du quotidien plat et ennuyeux,  est un spectacle féérique,  trouble, voilé, susceptible de faire naître maintes chimères. Le roulis des vagues, leur envolée contre les rochers, le miroitement du sable humide sont alors  la métaphore de  la force et  de la beauté  de la passion qui transfigure la médiocrité du réel.  

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17 juin 2014

Le Bouclier d'Alexandre

Le Bouclier d’Alexandre   
Agnès Verlet     
Editions de la Différence (2014)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Image bouclier.jpgDans Le Bouclier d’Alexandre d’Agnès Verlet plusieurs flux de conscience s’imbriquent, des discours et des récits, ceux d’une fillette née avant le début de l’histoire qui commence en 1942, de l’adulte qu’elle devient, d’une narratrice intimement proche d’elle, si ce n’est elle. La progression linéaire du roman traditionnel vole en éclat. Elle se ramifie en aller retour du présent au passé, au conditionnel passé, au futur antérieur hypothétique (« je lui aurais raconté »),  le début de l’ouvrage renvoyant déjà à la fin dans une espèce de circularité du texte. Les frères et sœurs de  la fillette, tout comme elle, hormis Paul de son vrai nom Joseph Tanenbaum, « petit garçon aux cheveux blonds » (inversion du cliché antisémite),   ne sont pas dotés d’un prénom, ils sont simplement désignés par leur « numéro d’apparition dans la famille, le Premier, le Deuxième, etc ». Il  y a les grands et les petits, constituant deux ensembles soudés par le pronom personnel  pluriel « nous ». Cet anonymat les absorbe  dans un groupe intrinsèquement uni par un tiret à la symbolique  typographique  importante (« Mes frères-et-sœurs »)  et par un secret, un non-dit, un silence  qui pèsent sur toute la fratrie à la brune chevelure, générant une angoisse mortifère chez la fillette, la Septième : « j’avais vécu toute ma vie d’enfant avec cette angoisse de ne pas savoir. Une angoisse à mourir, qui peut faire mourir, ou rendre fou, puisqu’il ne reste qu’à imaginer, vivre dans le doute, les suppositions, les vérités fictives ». Qui est ce frère qui tout à la fois est son frère et ne l’est pas,  qu’elle ne peut désigner par le pronom possessif « mon » mais uniquement par le complément du nom : « le frère de moi » ?  Toutes les questions de l’enfant puis de l’adulte dessinent les sillons de l’angoisse. Pour évacuer ce profond mal être, la narratrice va passer une grande partie de sa vie à tenter de résoudre cette énigme, à reconstituer le puzzle d’un passé qu’elle n’a pas connu, le passé de Paul, mais aussi l’histoire de ses parents,  l’Histoire de la France pendant  la seconde guerre mondiale. Les fragments de vie éclatés, dissimulés, apparaissent, se recomposent et s’expliquent progressivement. Les liens entre eux s’éclairent.  Comme l’archéologue Dimitri Astropoulos qui  tente pendant quatre ans, de recoller « les pièces éparses du bouclier d’Alexandre »,   avec patience, persévérance, la narratrice essaie de reconstruire le passé de Paul né à quatre ans dans la famille Delorme. (Le chiffre quatre n’est pas gratuit. Symbolique, il peut évoquer  les quatre lettres hébraïques du Tétagramme sacré formant le nom de Dieu, YHWH, que le Talmud interdit de prononcer en vertu du Troisième Commandement, « Tu n’invoqueras point le nom de l’Eternel, ton Dieu, en vain », tout comme le nom du petit garçon est indicible) L’histoire de Dimitri Astropoulos est la mise en abyme  de la sienne, comme l’est la pièce de théâtre que la fillette devenue femme rédige  pour obtenir le vrai nom de Paul. Ce silence tue, « elle se laissait enfermer dans le secret, elle se condamnait à une mort qui, de n’être pas visible, n’en était pas moins certaine », mais paradoxalement il est aussi salvateur. Caché chez Iréna puis dans un grenier, Paul est sauvé parce qu’il sait qu’ « il ne faut pas faire de bruit », il est sauvé parce que son vrai nom est évacué. Le non-dit des parents adoptifs est généreux.  Mais l’adoption de Paul est aussi une mort symbolique, le petit enfant juif est tué pour survivre : « par sa signature, elle l’avait vouée à la mort et à l’oubli. Ce soir-là, elle avait tué un bébé, un enfant de moins de quatre ans. Elle avait accepté que soit déclaré mort un passé qui n’appartenait qu’à lui ». En effet, ce qui est caché n’existe pas, n’existe plus. 

    Le Bouclier d’Alexandre raconte la reconstruction d’une femme emprisonnée longtemps derrière « un bouclier, une armure (…) (des) «univers clos (qui) ne communiquaient pas », une femme  traumatisée par le non dit, le silence, le mensonge par omission. L’ouvrage  reconstitue l’histoire de  Paul,  de sa famille biologique et plonge aussi  le lecteur dans la tragédie de la Shoah, « la rafle des Roumains » et  des milliers d’enfants, de femmes, d’hommes partis en fumée, n’ayant pour unique sépulture les nuages : « Une tombe dans les nuages ».

    Le Bouclier d’Alexandre, œuvre originale, constitue  un véritable événement artistique mêlant littérature, poésie, peinture, psychanalyse, sociologie, histoire. Au  langage de l’enfant avec ses expressions familières, sa syntaxe saccadée (« Après, c’est vinaigre, et je ne sais pas »), ses onomatopées (« cotcotcodec »), ses répétitions,se mêle celui de l’adulte, du poète, de l’artiste avec les  leitmotive : « Apparue, disparue », « Et rose elle a vécu ce que vivent les roses », les références à Ronsard, Aragon, Chagall. Un souffle poétique, la puissance incantatoire des mots, leur musicalité, leur force («je crois à la puissance des mots ») emportent le lecteur dans un monde émouvant, touchant,  tout en le poussant avec subtilité, sans faire œuvre militante, à réfléchir  sur une période insoutenable, inadmissible de l’Histoire qui ne doit pas être oubliée : « Je pleure l’effacement de la mémoire des morts ». Ce livre est le tombeau de ceux qui n’en ont pas eu : « A Rosette, je dédie ce Tombeau pour des enfants morts ». Il les fait revivre par le pouvoir des mots tout en regrettant que rien n’ait été fait « pour la mémoire tzigane », pour tous ceux qui sont morts  à cause de la barbarie nazie et pour tous ceux qui meurent  encore aujourd’hui parce qu’ils sont différents ou pauvres : « En 1997,un incendie se déclara dans ce qui était devenu le plus grand taudis de Paris où, malgré une interdiction d’habiter, 375 personnes dont 20 enfants s’entassaient dans les 168 logements d’une pièce aux vitres cassées, sans confort, sans toilettes, sans rien ».   il rend hommage aux Justes connus et inconnus pour qui sauver des vies, malgré le danger, n’était pas un acte héroïque mais naturel.  Dans  Le Bouclier d’Alexandre,  Agnès Verlet  lance avec finesse non seulement un message  de tolérance mais aussi d’espoir : l’être humain peut exorciser ses angoisses,  retrouver son unité intérieure et se rendre compte que le monde est beau, « plein de contrées magnifiques que l’existence de mille hommes ne suffirait pas à visiter ». Bien que nourri de morts, ce livre est paradoxalement une attestation de vie.

   

 

09 juin 2014

Identités barbares

Identités barbares   
Carine Fernandez       
Editions Lattès, 2014

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Image identités barbares.jpgC’est à travers le regard, l’esprit critique,  la personnalité tolérante, tendre, décontractée  et  pleine d’humour de Virgile, jeune étudiant en Lettres modernes, à l’allure androgyne, passionné par les livres et par Nerval,   encore un peu amoureux de Laura  à laquelle « (il) ne veu(t) plus penser » puisqu’elle  l’a abandonné pour courir de l’autre côté du globe,  « six mois au milieu des Indiens »,  que Carine Fernandez, dans Identités barbares,  promène pendant trois jours  d’automne le lecteur dans différents quartiers lyonnais. Dans cette miniature de quatre vingt cinq pages, l’époque du récit est le miroir de l’époque de l’écriture. L’écrivain part du réel pour construire la fiction et donner vie à des décors et des êtres plus vrais que nature, loin du Proche-Orient auquel nous ont habitué  ses précédents ouvrages.

    Virgile,  « littéraire pur sucre »,  flâne, libre, « aérien, aussi léger qu’un grain de pollen » après avoir « séché » un ennuyeux  cours de linguistique. Il pense  à tous ses professeurs de français qui « l’ont dégoûté de l’enseignement » en décortiquant les textes de façon froide et  technique, passant à côté de leur  magie  et de la conversation avec l’auteur : « J’avais l’impression qu’on arrachait la robe du Temps et de la Lune à Peau d’âne et qu’on la jetait à terre pour la brutaliser sans qu’aucun adjuvant providentiel ne vienne à son secours ». Virgile évoque sa génération « à l’image de (s)a tribu, mixte et libre en paix avec l’histoire »  où toutes les classes sociales, les nationalités se fréquentent, sans préjugés, riches de toutes leurs  différences. Il attend surtout impatiemment le mariage de son frère et l’arrivée d’un ami japonais « qui a fait le tour du globe uniquement pour venir au mariage d’Antoine ». Masaki, attendu «  comme un roi mage »  rêve de ce merveilleux voyage en France, pays de l’art,  de la culture, de la gastronomie. Ce mariage est pour lui « le plus beau cadeau culturel qu’on p(uisse) (lui) offrir, un cadeau qu’on ne reçoit qu’une seule fois dans la vie ».  Tout s’annonce sous les meilleurs auspices, malgré un indice glissé par la narratrice, le pressentiment d’Anna, la mère de Virgile : « Comme si elle pressentait une chose douloureuse.  Elle a toujours eu le sens de la fatalité, des ironies terribles du destin qui gagne à tous les coups ».

     La visite de Lyon du groupe de copains,  symbole d’une France multiculturelle, Théo, Virgile, Lucas, Ali, Chloé, Masaki, Julie, Irène, s’effectue dans la bonne humeur, les éclats de rire et la convivialité. Mais l’ironie du sort va en décider autrement. Le destin se venge. Tout se passe différemment de ce qui était prévu. Dans le quartier Saint Jean,  le petit groupe insouciant et joyeux, rencontre la haine, l’intolérance, la rage,  comme le prouve le style métaphorique de Virgile dont le champ lexical de la violence dit la férocité bestiale des agresseurs : « Je vois la scène comme sur un écran. La peau blafarde des crânes rasés, l’œil jaune de bête féroce où luit un éclat satanique. Le front plissé, la bouche grimaçante, pleine de rage. On dirait des loups. La nuit est au loup. ». La description est sans concession.Le bonheur devient malheur, la comédie tragédie. Mazaki, le « non Français », efféminé aux yeux des assaillants barbares parce que parfumé par la facétieuse Irène, est massacré.  Virgile, personnage plein d’idéal et de joie, découvre brutalement la violence du réel, la malice des hommes et acquiert une autre vision du monde en une seule nuit, mais il conserve son humanité et son respect de l’Autre : « Devant l’entrée de mon immeuble, le Blond dort encore, roulé dans sa couverture crasseuse, avec son visage de môme. Je le contourne délicatement pour ne pas le réveiller ».

    Dans Identités barbares, le lecteur retrouve l’humour (« vieilles dames neigeuses en rose layette », «il refuse de dormir au centre des sans-abris et s’est pris d’affection pour la bouche d’égout devant la porte  de mon immeuble ») et l’ironie de Carine Fernandez,  son  ton extrêmement  alerte,  le présent, le style indirect libre, la focalisation interne  rendant la vivacité  des pensées de Virgile. Chagall, Watteau, Rimbaud,  Nerval font parti du monde imaginaire du protagoniste principal. Ils habitent l’ouvrage avec, par exemple,  la référence au « mariage aux flambeaux auquel assista Nerval au Caire, il y a presque deux cents ans », des citations : « Ne m’attends pas ce soir car la nuit sera noire et blanche ». La poésie circule  aussi, colorée et tendre  (« Sylvie est baignée des roses et  gris perles de Watteau, mais Aurélia est bleue et noire comme une nuit de septembre. ») dans ce texte caractérisé par le langage  argotique et décontracté de la jeunesse actuelle.Comme dans La Servante abyssine ou  dans certaines des  nouvelles de l’auteure,  à la fin,  les personnages sont happés par un mécanisme tragique. La mort, jamais prévue,  détruit tous  les projets. L’humanisme, l’ouverture d’esprit de Carine Fernandez illuminent cependant l’ouvrage. Derrière Virgile apparaît l’écrivain : « L’homme est fils de la culture, pas de la nature ». Rien n’est inscrit dans les cellules, seule  la culture (la langue, la morale… tout ce qui est acquis et non inné)  constitue l’être humain. La copine d’Ali, Irène, est « Une féministe à tous crins qui promet de le mener au lance-flammes ». Le Maghrébin n’est pas forcément un macho intraitable et dominant comme l’imaginent certains. Carine Fernandez fait réfléchir le lecteur. Elle  décape les préjugés sans sombrer dans les illusions. En effet, la culture pour quelques personnes est non seulement  plus que pauvre, mais surtout investie par la haine de  la différence.  Ou bien d’autres, fragiles comme Mona, fille de Djamila, femme moderne et ouverte, « fofolle et jeunette et terriblement branchée », se laissent entraîner par un  «  groupe de cop(ains)». Rien n’est simple, l’être humain est complexe. Combien faudra-t-il de siècles pour que la tolérance, le respect de l’Autre, de la différence,  l’amour du prochain gagnent enfin le cœur de tous les Hommes ?

    Malgré la tragédie odieuse et terrible de la fin,  l’espoir l’emporte dans Identités barbares. Les pensées visionnaires  de Virgile et leurs éléments de mondialisation,  dans le dernier chapitre, nous plongent dans un espace sans frontières : « mon cœur, dans le désert arctique du hall, mon cœur, comme un gong africain, résonne ». La race pure n’existe pas. Seule la race humaine hybride et variée vit sur terre comme la Rose (chère à Ronsard)  et la Tulipe noire (de Dumas), fleurs « métissées » auxquelles l’exergue fait subtilement référence.

 

Lire aussi de Carine Fernandez :

La Servante abyssine (Acte Sud, 2003)     
La Comédie du Caire (Acte Sud, 2006)      
La Saison rouge (Acte Sud)      
Mon propre nègre (article de Carine Fernandez)  
Entretien avec Carine Fernandez.     
Le Châtiment des Goyaves
(Editions Dialogues)   http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2014/04/08/le-chatiment-des-goyaves-5342296.html

Chroniques sur : http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/apps/search?s=Carine+fernandez

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01 juin 2014

L'Enfance des dieux

L’Enfance des dieux  
Dominique Eclercy      
Editions Gaspard Nocturne (2014)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   L'enfance-couv1.jpg Dany Valin, professeure de « psychologie à la faculté de Lyon », femme acharnée au travail, spécialisée dans les cas d’enfants à problèmes, sombre brutalement dans l’amnésie et la paralysie à la suite d’un accident de la route. Avant cet événement, elle rédigeait un ouvrage, L’Enfance des dieux, une mise en abyme de l’ouvrage éponyme de Dominique Eclercy,  auquel s’ajoute la mise en abyme de la (re)construction de différents personnages comme Dany, Simon, Jade, accentuant ainsi la profondeur psychologique du roman, annonçant les thèmes traités et incitant à réfléchir sur leur richesse. Dans son ouvrage, Dany Valin expliquait que les fils de la vie sont mêlés.   Dans l’enfant germe l’adulte qui reste toujours présent dans celui qu’il devient.  Toutes les expériences vécues sont marquantes : « Elle m’a expliqué que tout avait un lien, le passé et le présent, l’enfance des dieux grecs et celle des enfants d’aujourd’hui ». Chaque adulte revit un drame ancien, a en lui quelque chose qui le fait souffrir comme la perte d’êtres chers pour Dany.

    Dans l’univers clos des Cèdres, centre de rééducation, l’intervention du hasard  rompt la vie uniforme et monotone des patients et permet à deux d’entre eux, Dany et Simon, séparés depuis vingt  ans, de se retrouver. Leurs destins aux similitudes ténues mais effectives se croisent et se lient. Comme dans les tragédies grecques, le lecteur parcourt « le dédale des années passées » de Dany et de Simon, l’enfant abandonné et trop tôt confronté à la corporalité de la mort. Il  est plongé symboliquement dans le  temps mythique de  l’éternel retour, celui du passé enfoui dans l’inconscient de chacun. Dans cet ouvrage, le passé et le présent se mêlent.  Plusieurs récits s’enchâssent : la vie de Walter/Simon, celle de Dany et de sa sœur, la recherche du meurtrier de  Thierry Dumas et de Corinne Maréchal, les causes de ces meurtres incompréhensibles. Le roman L’Enfance des dieux  est  alimenté de tous les ingrédients du roman policier : meurtres, suspens, angoisse, indices conduisant à de fausses pistes, mais les conditions sociales, les problèmes familiaux, sociétaux, psychologiques,  l’humain,  l’emportent. Des enquêtes et des quêtes sont menées.   Un puzzle géant se met en place à la faveur  de petites pièces récupérées par les uns et les autres, plongeant le lecteur dans une pensée magique, dans l’inconscient des personnages et leurs hallucinations. Ce que la vie a tranché, les corps et les cœurs morcelés par la souffrance,   vont progressivement s’unifier, se retrouver. Jade, la fillette brisée,  se retrouve et arrive enfin à utiliser le pronom personnel de la première personne du singulier : « Pour la première fois de sa vie, Jade a employé aujourd’hui le mot « je », elle a compris qu’elle existait entièrement ».  Dany, amnésique, enveloppe vide,   recherche son passé : « Peut-être à force de persévérance parviendrait-elle à placer deux existences bout à bout pour n’en former qu’une seule ». Simon poursuit inlassablement une quête : comme Œdipe, il est en quête de sa mère, « il (a) un besoin désespéré de sa présence ». Il  veut être aimé d’elle,  puis de ses  substituts.  Il souhaite  exister aux yeux des autres, ne plus être invisible, transparent : « il le faisait pour être vu, reconnu comme une personne, pour ne pas être transparent ». L’enfant s’imposait des rituels, il ne mangeait pas, s’attachait les jambes, dans une espèce de cérémonial du sacrifice. Adulte,  les rituels enfouis depuis la petite enfance resurgissent : les dents de lait perdues se déclinent en dents arrachées au cadavre de la secrétaire puis soigneusement mises en scène, les jambes repliées et inertes  du petit garçon  dans l’attente « vaine » d’une mère  intensément aimée, à la fois  possessive, castratrice et absente,  deviennent les jambes de l’adulte immobilisé  dans un fauteuil roulant. Simon exprimait sa souffrance psychique en brimant son corps. Une fois l’âge d’homme atteint, il rend à nouveau le bas de son corps inerte à l’image de son passé figé en lui et il évince l’Autre qui lui fait ombrage sans aucun sentiment de culpabilité.
     Dany, quant à elle, malgré son amnésie, retrouve très vite sa capacité d’analyse et ses compétences. A la question du policier : « à votre avis madame Valin quel enfant peut devenir un tueur en série ? », elle répond sans l’ombre d’une hésitation « Un enfant abandonné ».  La psychologue  sait la force du passé ancré dans l’inconscient, elle sait que  pour dénouer les problèmes, il faut écouter les autres,  suivre le fil d’Ariane offert à la réflexion : « elle se sentait capable de dénouer la situation toute seule, sans aide, il suffisait qu’elle trouve le fil qui lui permettrait de remonter la pelote ».    
    Grâce à l’amour et à la compréhension de Dany, « celle avec qui tout avait commencé »,  qui l’a compris, a pénétré son univers intérieur,  Simon quitte le monde  mortifère dans lequel il évoluait. Il n’est plus Walter, il retrouve son nom, concrétion de l’essence.  « Il (a) à nouveau dix ans. Il (est) redevenu Simon devant elle ».  Il n’est plus seul avec ses hallucinations.  Simon,  en effet,  comme tout enfant, comme la petite Dany et son « Lutin »,   se racontait  des histoires, inventait des personnages,  pour combler ses manques,  pour échapper à sa solitude intolérable atténuée par l’unique voix d’une machine, la télévision. Simon existe désormais grâce au don d’amour de Dany qui luit « comme une petite chandelle incandescente » de confiance et d’espoir. Après le froid et la grisaille des premières  pages, le roman se clôt sur la lumière et « l’or des nuages » à la faveur de  Dany, personnage lumineux, du côté de la vie, « pas très douée au demi-tour », (petit clin d’œil humoristique au lecteur) car toujours en marche vers l’avenir.    
   
L’Enfance des dieux deDominique Eclercy est un récit fait sur le ton du constat, tendant à rendre compte du réel, du vécu, du ressenti, de ce qui demeure inexplicable. C’est  un roman multiple  à mi chemin entre le  roman policier et le  roman psychologique avec ses questions sur l’identité,   le nom,  les problèmes du « moi ». C’est aussi  un roman baroque avec ses jeux de miroir, ses mises en abyme, ses personnages qui changent de nom, de rôle,   une tragédie moderne  intellectuelle et affective avec ses secrets (le lieu même de la tragédie est le secret), des êtres qui ne se comprennent pas, ont des difficultés à communiquer, mais qui s’en sortent malgré tout.  L’Enfance des dieux est un roman  très travaillé, d’une immense richesse, touchant, émouvant, captivant.



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08 mai 2014

Printemps arabes. Religion et Révolution

Printemps arabes      
Religion et révolution
Adonis
(Traduit de l’arabe par Ali Ibrahim)      
Editions de la Différence (2014)

 

(Par Elias Abou-Mansour)

 

   image adonis.jpg Printemps arabes est un recueil d’articles rédigés dans la presse arabe et libanaise  par Adonis,  nom de plume d’Abi Ahmed Saïd Esber. Adonis est le nom mythologique d’un dieu syrien, symbole de la mort et du renouveau de la nature dans le cycle des saisons. Adonis, l’auteur de Printemps arabes, est le poète de la renaissance, de la maturité politique, de la liberté. Cet exilé politique, ce nomade intellectuel cherche  la vie, la fraternité, la liberté, mais surtout l’altérité. Il invite la société arabe à méditer sur des concepts de modernité comme l’égalité des sexes, la liberté de la femme, la séparation du temporel et du spirituel, en un mot la démocratie.    
   
Adonis  aspire à un changement radical, une révolution rendant illégitime toute inégalité entre l’homme et la femme. A l’instar de la Révolution française, Adonis souhaite  une révolution arabe qui invente la démocratie et reconnaisse les droits de la femme. La Révolution française a accordé aux femmes citoyennes les mêmes fonctions, les mêmes responsabilités qu’aux hommes. Les femmes et les hommes occupent les mêmes espaces.
    Comme Condorcet, Adonis réfute tout ce qui est refusé à la femme arabe. Le philosophe s’attaque donc aux doctrines qui obscurcissent les esprits, aliénant les hommes et les femmes. Il ne consent pas à attribuer le terme « Révolution » à la révolte arabe (« intifada »).
Il a le courage de faire voler en éclat les tabous, de commettre  un sacrilège dans un monde intolérant. Son esprit subversif veut renverser l’archaïsme, le clanisme, le communautarisme, le despotisme.Il aspire à établir un nouvel ordre : la démocratie. Comme au Siècle de Lumières, à l’instar de Montesquieu, il clame la séparation des pouvoirs et réclame l’indépendance de l’éducation et de l’armée : « L’entreprise ne sera parachevée qu’en séparant la magistrature, l’éducation, l’armée et les forces de sécurité de la politique (…) Ainsi, le pouvoir ne sera plus ni parti politique ni juge (…) ». Ayant un  esprit cartésien, épris de culture occidentale, ce philosophe conscient des particularités de la Syrie, veut adapter une démocratie saine, moderne, areligieuse à ce pays. C’est pourquoi Adonis sonde les abîmes de l’inconscient des Arabes. Il scrute leur histoire, leur mémoire, analyse leurs oeuvres. Il interroge leur système éducatif. Il déduit que leur pensée  est pauvre. La réflexion est presque absente. Il reconnaît la torpeur de l’Arabe. « La Révolution demeure un horizon fermé aux sociétés arabes. L’époque où nous vivons appartient au passé. Il semble que la culture de ce passé, notre culture que nous pratiquons chez nous dans la vie quotidienne, dans les écoles, les universités et les institutions nous apprennent à ne pas réfléchir ».        Selon Adonis, l’histoire des Arabes ne révèle que la soumission à des dictatures passées, à un pouvoir sacralisé : « Notre histoire nous a seulement habitués à être malades et à remplacer une maladie par une autre ». La structure intellectuelle passéiste est par définition religieuse ». De surcroît,  Adonis craint la domination des religieux fondamentalistes. Selon lui, les Salafistes (al Salaf : les Anciens) focalisent et monopolisent le pouvoir. Ils font régresser la liberté et le progrès : « Il ne faut pas oublier que leur idéal exalte les valeurs du passé et les impose comme  seul objectif devant lequel doivent s’incliner tout rationalisme, toute diversité, toute liberté individuelle ». Le narrateur refuse que la liberté de penser se soumette à l’inquisition des intégristes. Ainsi il récuse l’instrumentalisation politique de la religion qui est une violence, une tyrannie à la religion et à l’homme. Les Salafistes oppriment l’art, la culture, la philosophie et toutes les idées spéculatives. Pour eux, toute modernisation est donc exclue, prohibée. Comme la société doit être régie par les lois anciennes dans le salafisme, l’homme dans ce cas, selon Adonis,  devient esclave du passé.       
    Adonis démontre que le sectarisme du Salafisme  est une atteinte à l’homme. Les Salafistes, en effet, sombrent dans le fanatisme. Ils expriment une vérité soi-disant souveraine. Ils cherchent donc l’anéantissement de ceux qui ne partagent pas leur doctrine. Ils se considèrent comme les seuls légataires de la volonté divine,  comme les élus de Dieu, de l’absolu. Ils pensent être infaillibles. Ils présentent leur vérité comme unique, universelle. Ils installent le monisme. Par conséquent, ils rejettent la liberté, la démocratie, le pluralisme et l’altérité. Ainsi l’espace de la liberté régresse et la répression s’amplifie : « Suis-je croyant ? Je dois donc tuer celui qui est contre moi, qui ne s’allie pas à moi, je dois faire disparaître tout ce qui lui appartient ».
    Les jihadistes tuent au nom de la religion : « une sacralisation qui prend Dieu pour une machine à tuer ». Adonis refuse la violence qui avilit l’homme, anéantit la population et dévaste la Syrie. Cette violence a détruit le tissu social, a fait émerger le communautarisme et a consolidé le fanatisme religieux. Par conséquent, la Syrie a sombré dans le néant et le chaos. L’homme s’est vidé de sa substance.  Adonis reconnaît que la violence est un échec. Il critique le soutien des Etats-Unis  à la rébellion religieuse armée et prône une opposition pacifique : « Les Etats-Unis ne tiennent toujours pas compte des opposants pacifistes dont le nombre est considérable en Syrie et à l’étranger. Ils écoutent seulement les opposants qui prônent la violence, et ferment les portes devant les pacifiques ». De surcroît, la rébellion focalise exclusivement  sur le pouvoir. Les conflits de pouvoir s’accentuent alors. Ils sont traduits dans la rhétorique du complot, de la traitrise et de la connivence avec le sionisme : « Pourquoi s’accusent-ils les uns, les autres de trahison ? Pourquoi, à l’instar des régimes qu’ils combattent, sont-ils fascinés par le despotisme ? ». Adonis dénonce la violence, la culture de l’assassinat, l’ostracisme. Ce phénomène n’est pas l’apanage  du régime. Il existe dans l’opposition. La révolte, sous la coupe des intégristes,  est déviée des concepts humanistes. Elle s’oppose à celle des jeunes militants qui luttaient pour la liberté et la démocratie. L’opposition militaire jihadiste est incapable d gouverner, d’insuffler l’espoir et de changer la société. Elle ne cherche pas à désaliéner l’homme arabe, à le libérer des jougs de l’obscurantisme. Elle porte en elle la servitude de l’homme. En outre, Adonis critique le monisme politique et intellectuel du régime syrien. C’est pourquoi il renvoie le régime syrien et l’opposition dos à dos.

    Adonis, le poète  et le philosophe, donne une résonance nouvelle au logos. L’œuvre, Printemps arabes. Religions et Révolutions souffle un vent de liberté qui devrait guider les jeunes révoltés. Le narrateur, militant pour la modernité, la laïcité, la tolérance et l’altérité, est fidèle à lui-même, à ses doctrines. Il dénonce l’archaïsme et l’immobilisme des sociétés arabes. Il porte ainsi des jugements audacieux. Il  est le Voltaire des Arabes. Il s’investit totalement pour la liberté de l’homme. Il voit loin. Adonis catalyse alors les consciences, frappe d’anathème le régime et l’opposition. Il  les récuse parce qu’ils sont contraires à l’humanisme.
    Selon le narrateur, la dictature, le militarisme ne sont pas un rempart contre l’intégrisme religieux. Cette violence, soutenue par des puissances occidentales et locales,  a des relents  de guerre froide et de xénophobie. Elle fait sombrer la Syrie dans un obscurantisme total : « Une marée humaine qui sait que ces politiques occidentales n’élèvent ni ne couvent, dans le monde arabe, que les ‘œufs ‘ de la violence et de l’agression. Ces œufs qui, une fois cassés, transforment les peuples en troupeaux, et immobilisent les sociétés arabes sur des positions tirant leur énergie de luttes d’érosion,  d’effritement et de repli ». Adonis veut que l’action politique soit animée par l’Esprit et l’altruisme. Il porte un regard lumineux de philosophe sur la société arabe. Printemps arabes  est un ouvrage à lire et à méditer.

 

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