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18 avril 2018

Enfer blanc

 

Enfer blanc       
Apolline B.L      
Les Editions Baudelaire (2017)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image enfer.jpg Enfer blanc d’Apolline B.L, avatar du romantisme noir et de la littérature frénétique du XIXe siècle, du genre fantastique, de « l’héroic fantasy » et du récit d’initiation, puise sa valeur poétique dans l’univers des sorcières et des vampires, en estompant les frontières entre  la vie et la mort, en tricotant l’invisible et le tangible, en faisant éclater le rationnel dans un maelstrom  épique de combats, de luttes, d’épreuves, de crimes non crimes, de morts non morts ...

     Dans un récit à la première personne du singulier, Lydia Clarity, la narratrice, une lycéenne de dix huit ans,  raconte ses aventures extraordinaires.      

     Jusqu’alors cette jeune fille  menait  une existence morne,  ennuyeuse, décevante qui  ne lui convenait  pas. Elle rêvait d’échapper à sa terne vie en devenant un vampire : « Je veux, plus que tout au monde, devenir un vampire ». Une chute va faire basculer sa vie et le récit. Partant d’un cadre et d’un contexte réels, la narration s’installe dans le fantastique. Tout se métamorphose pour Lydia et autour de Lydia.

    En effet, alors que Lydia voulait observer de près un corbeau situé sur le rebord de la fenêtre d’une cabane, elle tombe brutalement : « Mais quelque chose de très étrange s’est alors produit : à l’instant même où je me suis retrouvée au centre de cette bicoque, je suis tombée ».  A partir de ce moment, son apparence vestimentaire,  sa vie, sont transfigurées. Vêtue d’une sublime « longue robe noire à bustier (…) en plumes. Oui, de grandes plumes noire corbeau qui la recouvraient totalement », les cheveux  « coiffés, soyeux, brillants »elle rencontre la Lune,  déesse des vampires, qui la met sur la voie de son destin. Afin de devenir un vampire, elle doit franchir un labyrinthe,  le « Nigrum Error » et subir une série d’épreuves, d’aventures périlleuses, connaître la cruauté charnelle et spirituelle provoquées par des forces obscures.

    Lydia découvre alors le nouvel ailleurs dans lequel elle va évoluer. Cette jeune fille solitaire à la vie médiocre, que personne ne remarquait,    rencontre  l’amitié en la personne de la jeune Charlotte, morte depuis cent quarante six ans,  qui n’a pas, quant à elle,  choisi de devenir un vampire. Elle découvre   l’amour et les premières émotions d’une sensualité passionnée avec un beau vampire Thorondore : « Ses épaules carrées lui donnaient un air fort. Il avait de magnifiques cheveux noir ébène (…) une légère barbe de trois jours poussait sur son menton ce qui renforçait sa virilité, ses lèvres étaient roses. Ses yeux, d’un superbe vert, étaient légèrement en amande (…) ». Le désir de Thorondore  pour Lydia est violent : « Chacun de tes souffles, de tes baisers réveille une pulsion en moi que jusqu’ici j’ai réussi à contrôler, mais je ne pourrai le faire davantage ». L’amour, unique, très fort, entre les deux jeunes gens se fonde sur l’admiration, la tendresse, la protection mais aussi sur un violent désir du sang de l’Autre. Le sang pour les vampires possède une vertu nourricière, régénératrice.  Il est associé à une force vitale. L’échange de sang entre les deux amoureux est une métaphore de l’union charnelle, une espèce de possession idéale procurant une jouissance et une volupté extrêmes : « A l’instant même où je sentis son sang dans ma bouche, ce fut une explosion de jouissance en moi, c’était terriblement délicieux, rien de comparable à quoi que ce soit d’autre. Je sentis le liquide se répandre en moi (…) ». Le vampire est un être ambivalent. Sympathique, protecteur, « humain », il existe cependant en même temps en lui  tout une férocité concrétisée par un regard de prédateur : « le regard pesant de Thorondore se rapprochait de plus en plus de celui d’un prédateur ».  La polysémie du substantif révèle   sa dangerosité. De même les canines qui croissent lorsqu’il va s’abreuver de sang est un indice de sa cruauté inquiétante. Tous ces signes coagulent en effet l’agressivité.

    Dans Enfer blanc la violence est esthétique. Les combats deviennent de véritables danses, rappelant ceux des combattants volants des films chinois : « Quand Thorondore est arrivé devant Elros, il a sauté et s’est jeté sur lui, mais au dernier moment, ce dernier a bondi en salto arrière (…) », « je balançai ma jambe droite en un parfait arc de cercle et elle atterrit précisément sur sa joue, ce qui l’envoya sur le côté », « je fus transportée en l’air par une bourrasque qui, après m’avoir emmenée à une dizaine de mètres au-dessus de la terre, vint me lâcher au sol ». Les descriptions très visuelles des combats possèdent un souffle épique digne des grands films d’action asiatiques où déchaînements violents et féérie se mêlent. La violence et le mal se transforment en beauté.
    Les Silencieuses, Sardanel, Laureline, Arendhene,  font jaillir avec élégance de leurs mains les quatre éléments qu’elles contrôlent : le feu («  (…) et c’est là que je vis apparaître, entre ses doigts, une sphère qui brûlait », la glace, l’eau solidifiée : « Elle leva sa main et je vis en sortir des filaments noirs qui vinrent se rassembler pour former une dent de givre qu’elle pointa dans ma direction »… L’eau, l’air, le feu, la terre deviennent mortifères.       
    La dague portée par Lydia est à la fois  symbole de violence et accessoire esthétique féminin : « Par réflexe, je soulevai mon jupon et vis, accrochée à une lanière de dentelle blanche, ma dague ». Elle se transforme en  bijou retenu par une jarretière délicate et fragile  éveillant la sensualité et stimulant la rêverie érotique.     
    La violence engendre la beauté et inversement la beauté engendre la douleur :  « J’ai plaqué mes mains sur mes oreilles : c’était intenable. Cette musique, d’une beauté sans nom, un diamant à l’état brut, une merveille aussi belle que douloureuse, aussi grande que dangereuse, aussi réelle qu’imaginaire ». Les roses rouges, symboles féminin, symboles de l’amour deviennent noires, la couleur de Satan,  fleurs inquiétantes, fleurs mortifères.  Les sensations se transforment, se nient pour renaître sous d’autres formes. Elles évoluent en sensations d’art, véritable expérience esthétique.

   De même, le décor se transforme au fil des errances de la jeune fille, de son parcours initiatique.  Le brouillard semble de l’eau, puis du sang. La neige ne fond pas,  elle est « éternelle, éternellement belle ». Des tableaux se succèdent, campagnes sombres ou lumineuses, noires ou colorées, accueillantes ou agressives. Ils se répètent dans un monde gigogne de beauté et d’horreur : « Elles cachaient la lumière étincelante et aveuglante qui venait de derrière elles, les rendant plus spectaculaires encore. Elles semblaient sorties des profondeurs des abîmes, sorties droit de l’enfer. Une puissance se répandait d’elles comme un parfum dans l’air, elles inspiraient le respect mais surtout, ô surtout, elles inspiraient la crainte, la peur. Elles étaient effroyablement majestueuses, tel Lucifer sortant de son tombeau. » On est sans cesse en décrochage par rapport aux personnages,  au temps, aux lieux.  L’évocation de ces derniers se fait sous le signe de l’esthétique. La narratrice enracine sa narration dans une espèce de géographie mythique liée à des pays nordiques ou slaves.    
    Passé, présent, futur se tricotent dans un monde autre, magique mais vraisemblable, possédant tout une cohérence. Les règles temporelles ne sont pas les mêmes que celles de notre propre monde. Le temps est modifié : «  (…) parfois il se passait environ quarante-huit heures sans que le soleil se couche et parfois les journées ne duraient que quelques heures (…) ». Rêves, visions, cauchemars s’imbriquent, leurs frontières s’estompant, se chevauchant.

    L’écriture très soignée d’esthète d’Apoline B.L  et son imagination florissante métamorphosent l’univers donné à voir. La narratrice accorde de l’importance aux beaux décors, aux belles robes, aux bijoux, usant d’un vocabulaire valorisant : « à mes mains, des gants brodés de soie et de dentelles, les plus délicats qui soient. Ils ont la couleur d’une nuit d’hiver, d’un océan sous la Lune, ils sont d’un bleu sombre. Je porte un tutu à bustier, qui me colle à la taille pour partir en vagues froufroutantes à partir de mes hanches, et je crois que…Oui, j’en suis sûre ! Ce sont des diamants qui rayonnent de millions d’éclats, ce sont des diamants qui ornent le tissu de mon tutu, d’un bleu saphir (…). La robe bustier, signe d’une hyper féminité, devient objet d’art créé  par les mots.

    L’écriture  hyperbolique, métaphorique et oxymorique d’Apolline B.L plonge le lecteur dans le trouble et l’angoisse déjà créés  par le titre de l’ouvrage, lui-même un oxymore. Les contraires surprenant s’assemblent constamment, créant des échos se tissant avec les décors ambivalents, les personnages protéiformes. Des leitmotives,  « Désir mortel, désir charnel, désir obsessionnel, désir irréel, désir cruel, mais désir tout de même. Plus de folie que de raison ? Non, plus d’espoir que de réalisme », la profusion de groupes ternaires, une écriture musicale poétique très rythmée,  donnent tout un tempo lyrique et dynamique au récit. Enfer blanc est une véritable aventure poétique mêlant attraction et répulsion.

    Incontestable monument de trois cent soixante et onze pages, l’ouvrage d’Apolline B.L, d’une grande richesse thématique, littéraire, à la construction complexe, sollicite une lecture plurielle. Chaque  lecteur peut fabriquer sa ou ses  propre(s) lecture(s). Par exemple,  le fantastique peut être interprété rationnellement. Il n’y a, en effet,  de fantastique que pour celui qui le vit.  Enfer blanc peut être lu comme une métaphore de l’agonie, de ses douleurs et de ses angoisses. Lydia tombe d’une cabane vétuste.  Pendant tout le récit, elle va revivre d’autres chutes angoissantes et terrifiantes, « happée par un vide immense et bien trop intense », échos de l’accident initial.  Lorsqu’après sa première chute,  Lydia revient à elle, elle constate qu’elle a atterri dans « le néant. Mis à part une lumière blanche qui s’étendait à l’infini, je ne voyais rien, ni devant ni derrière moi. Cette lumière me brûlait les yeux tellement elle était forte et aveuglante ». Cette lumière blanche ne correspondrait-elle pas à celle décrite par des personnes ayant frôlé la mort ? Ensuite, elle dépeint toutes les souffrances ressenties : « J’avais l’impression de m’être fait piétiner par des chevaux, ma tête bourdonnait comme un carillon que l’on venait de frapper à grands coups de massue ( …). Je luttais contre les nausées  qui me dévastaient ». Elle ressent des vertiges, des douleurs abdominales,  étouffe, suffoque. A d’autres moments, elle se sent bien physiquement et psychologiquement comme un blessé sous les effets de la morphine. Ce roman fantastique, ce roman d’amour, ce roman d’initiation…,  fonctionne  alors comme une mise en marche de l’inconscient. Il est, dans ces conditions,  une façon de nier l’horreur de la mort, d’en trouver une échappatoire, à défaut de paradis, d’accéder à un enfer blanc.

 

 

 

09:18 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

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