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05 mars 2018

Rose garden

Rose Garden    
Carmen Pennarun      
L’amuse Loutre (2014)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image rose garden.jpg Avec Rose Garden, la poétesse Carmen Pennarun se lance talentueusement dans un nouveau genre littéraire. Elle  propose sept nouvelles baignées de poésie (chaque nouvelle de surcroît s’ouvre sur un poème donnant le ton de l’histoire narrée) où réalisme,  fantastique et merveilleux se côtoient. La mer, la forêt, la nature, la poésie  structurent l’imaginaire de cette habitante de la contrée bretonne. Ses récits, véritable prose poétique,  embarquent le lecteur dans des univers mystérieux, esthétiques, colorés et légers, remplis d’humanisme, d’espoir et de bienveillance où domine la nature, œuvre vivante, lieu de promenade, de création, de rêve, transfigurée par le regard de l’auteure et des artistes circulant dans les narrations.

    Peinture, poésie, musique se tricotent, introduisant les êtres dans un monde enchanté,  les faisant voyager par les sens dans un univers devenu vaporeux, léger, éblouissant : « (…) la poésie allège le poids de la condition humaine. L’objet le plus banal devient trésor (…) La poésie est le soupçon de légèreté qui transforme le regard, modifie les relations, fait naître la confiance chez l’autre ». Carmen Pennarun peint la nature avec l’amour et la finesse d’un paysagiste. Elle transcende ses descriptions d’extérieur et d’intérieur en faisant référence à l’art, à la peinture, en l’occurrence, dans « Amour et mandala »,  les vieux joueurs ressuscitaient toute une ambiance, digne du tableau ‘Les joueurs de cartes’ de Paul Cézanne ou plus proche de nous, plus authentique encore, ‘Les joueurs de trut’ de Théodore Boulard. Le verbe était leur couleur (…) ». Dans « L’œil de l’ange »,   la musique conduit le couple  « au-delà du réel (…) » :   « Tous les instruments s’accordaient et faisaient vibrer les émotions humaines en les menant à leur paroxysme ». L’écriture de Carmen Pennarun favorise un état de réceptivité magique et plonge  personnages et  lecteurs dans un accord mystérieux des différents sens. 

    Dans la première nouvelle, « Rose garden », Carmen Pennarun joue sur les effets de surprise. Le lecteur se laisse prendre par l’histoire et emporter par l’émotion et l’humour. Le texte vacille subtilement dans le fantastique. Gérald, le personnage principal, subit le charme du mignon  Z. One/Buster,  un rat cloné : « Coup de foudre à Commonwealth Avenue ! Coup de foudre par rat prémonitoire ! ». Ce coup de foudre insolite annonce en effet celui éprouvé pour la scientifique Kathleen Singer, (« Gérald était littéralement foudroyé par ses charmes »), qui effectue des expériences sur les extraordinaires capacités d’adaptation des rats. Z.One/Buster est un adorable rat, touchant, intelligent,  capable de communiquer avec les humains : « Tous deux se comprirent comme s’ils parlaient le même langage ». Cultivé, le petit animal connaît même les fables de La Fontaine. La narratrice se fondant sur un article scientifique, Science actualités.fr de Viviane Thivent, montre que ces dérisoires mammifères,   qui soulèvent peur et dégoût chez certains, sont capables d’empathie, de solidarité entre eux. L’amour de l’auteure pour les animaux transparaît toujours au fil des textes.

    Dans « Un dimanche en pays de Brocéliande », la narratrice, artiste peintre,  vient « partager avec (s)es semblables  (s)a passion des couleurs »  dans l’univers arthurien, lieu d’enchantement, de rêverie et de sortilèges. Ce dimanche festif et joyeux « mis sous le signe du sport et de l’art » va basculer pour elle. Sans le savoir, dans ce lieu imprégné d’un « esprit de guinguette et de bal musette » qui s’enveloppe le soir « d’un calme magique teinté de douceur »,  elle poursuivait en réalité une quête  dont une promeneuse rencontrée fortuitement lui fait prendre conscience. Cette femme, et ses  deux « cerbères » qui semblent par leurs féroces aboiements repousser la plongée de la narratrice dans son douloureux passé, l’entraîne vers le souvenir aigüe d’une absence irrémédiable.

    Pierre-Yves,  « un garçon on ne peut plus ordinaire »,  timide,  dépourvu de confiance en lui, vit un quotidien morose, sans but, dans « Amour et mandala ». Mais « le destin crée des hasards qui bousculent l’ordre des choses ». Après avoir obtenu un emploi correspondant à sa formation de paysagiste, il ose enfin déclarer son amour à Abigail, la jeune fille de sa vie, femme fleur semblant sortie d’un tableau de Botticelli. Sous la plume de l’auteure, un être ordinaire acquiert une dimension extraordinaire. Les descriptions de Carmen Pennarun constituent  de véritables tableaux vivants.

    Tous les courts textes du recueil de Carmen Pennarun, d’une grande richesse littéraire, donnent à vivre la complexité,  l’étrangeté et la magie de la vie.  Les fées   et les lutins   partagent l’existence de ceux qui acceptent de les voir et de les écouter (« La demoiselle de Saint Just »).   Avec acuité, l’écrivaine  pénètre les mystères  de l’existence et de la nature. Elle soulève  le voile des apparences et accède à l’essence du réel tout en faisant baigner ses histoires dans un délicieux climat poétique grâce à tout un tempo, des rimes intérieures (« esprit de guinguette et de bal musette »), des mots précieux, leur contenu, leurs couleurs, leur densité : « Si tu veux cueillir l’aurore au drapé du ciel. / Si tu veux puiser l’essence des plantes au limon de la terre et garder dans l’écrin de ton coeur l’or du soleil ». L’anaphore, la référence au bijou avec « or » et « écrin »,  l’assonance en « or », le groupe nominal « limon de la terre » rappelant les  Saintes Ecritures, l’élégance du drapé confèrent au texte une beauté éblouissante et féérique. L’écrivaine célèbre la nature et la vie  en les transfigurant avec son écriture ciselée et précieuse.                            

     La mise en abyme de textes poétiques (de Prévert), d’œuvres d’art, de personnages (Abigail et Le printemps de Botticelli) le thème du double cher à la littérature fantastique,  (« Rose Garden »),  sont autant de clins d’œil aux amateurs de littérature. Rose Garden est un magnifique ouvrage qui plonge le lecteur dans la « sorcellerie évocatoire » dont parle Baudelaire.

 

Du même auteur :

Nuit celte, Land mer.

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2016/05/07/nuit-celte-land-mer-5798931.html

Si l’âme oiselle, la mère, veilleuse, poétise.

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2016/11/21/si-l-ame-oiselle-la-mere-veilleuse-poetise-5877750.html

09:56 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

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