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24 mai 2018

La vie est toujours vécue dans l’attente d’une histoire d’amour

La vie est toujours vécue dans l’attente d’une histoire d’amour
Pierre Geneste   
Editions l’Astre Bleu (2018)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

   image histoire.jpg Après deux cent quarante deux jours passés à bord d’un petit catamaran, le narrateur  de La vie est toujours vécue dans l’attente d’une histoire d’amour de Pierre Geneste et son compagnon de bord accostent à Barcelone. La terre s’ouvre désormais à eux avec ses multiples possibilités de voyages : « Au randonneur du rêve que j’étais ainsi devenu, s’ouvrait une nouvelle voie que la terre m’invitait dès lors à parcourir ».  Après ce temps de césure dans sa vie, le narrateur bénéficie encore des mois  d’été pour musarder à sa guise. Il circule alors dans les rues de la capitale française répondant « à l’appel de la corne de brume du Paris délaissé », refusant le Paris touristique. La ville est comme une femme à conquérir avec douceur et lenteur : « Une ville vous reçoit avec précaution. / Elle peut se montrer farouche et même hostile si vous l’approchez en conquérant. Elle se fera tendre et hospitalière si vous l’accostez avec lenteur et sérénité ».   Elle ouvre ses bras et  entraîne le flâneur dans des lieux appartenant à une époque reculée où des amitiés métissées se tissent. Le narrateur qui esquisse sa vie intérieure et ses déambulations affiche une soumission au hasard, va à la rencontre de son destin.

     Les odeurs, les lumières des rues parcourues, des photographies dans un café  font surgir chez le narrateur des souvenirs : « Bien que des années, en effet, aient dû passer, je reconnais en Baba Raga, le dégingandé de la photo La  fille a dû rester dans quelque maison bordée de palmiers, à l’abri des poussières, du sable, des klaxons et des voix, sans cesse remués par le vent de la rue. /  Je revois éclore,  à travers eux, les bougainvillées multicolores, ombragées par les immenses arbres à fleurs du temple, le long des murs de torchis rose de notre demeure, dans la ville de Jaipur ». Le temps retrouvé se superpose au temps réel. Le protagoniste glisse du réel vers les souvenirs,  vers l’imaginaire. Le passé se réactive perpétuellement par le présent : « Les journées s’y écoulent sur le rythme lent des pays d’Orient où j’ai longtemps vécu. Y ressurgit l’ombre docile du temps que sont les souvenirs lorsque la mémoire en a estompé les contours tumultueux. Les odeurs des épices gonflées de soleil qui accompagnent les plats des peuples du Sud en portent la gaieté, la vivacité, l’ironie et la déraison ».  A travers de nombreuses images de liquidité, du champ lexical marin, la vie coule. L’écriture esthétique de Pierre Geneste utilise tous les procédés de la poésie : les métaphores (« Bien avant qu’une aube rougeoyante ne jette, en s’étalant, un coup d’éponge sur le tableau de la nuit »), les personnifications qui donnent vie et âme aux éléments, aux objets, (« Le banc me reçoit dans un soupir de fer handicapé », « La lune avait continué son tour de garde »…), l’antéposition des verbes (« Elle claque, la pluie »), moyen de soulignement, les anaphores (« Je me souviens de ses yeux qui regardèrent les miens et s’en étonnèrent / je me souviens de sa bouche à laquelle une gorge prêtait un rire sain parce que sans conditions. / Je me souviens de ses cheveux en mèches de blé qui battaient sous le vent et que la pluie jouait à lui dérober / Je me souviens (…) », les synesthésies (« Le parfum de pierre mouillée, acidulé, du chemin d’eau, se développe à mesure que je descends les rues bigarrées »), les  retours à la ligne, les blancs… dans de courts chapitres, d’une demie page quelquefois, correspondant à un tableau, un songe, une anecdote.  Parfois un court poème inséré dans le texte ferme une page, « Vers ce regard / je remercie la fille qui a sur pour moi / sur l’été / poser un si joli bouquet de neige », point d’orgue résonnant dans l’esprit et le cœur du lecteur.

      La réalité et les rêveries s’imbriquent. Le narrateur surprend des moments fugitifs, saisit les rapports intimes entre les éléments,  la beauté éphémère de chaque instant. Le monde imaginé, (« Cueillir, comme le font les magiciens, chaque étoile de la nuit, la faire réapparaître le jour en éclats de soleil au travers des feuillages doucement chahutés au moindre souffle d’air, froid ou chaud selon les saisons »), les souvenirs, possèdent une force  poétique  fabuleuse. Les mots font surgir d’autres continents, des univers somptueux en couleurs, en formes, en sons, en parfums. Ils sollicitent tous les sens,  permettent de ressentir la moindre vibration de la vie, de savourer chaque moment vécu. Cet univers poétique dévoile le réel, renouvelle la vision du monde, suscite l’étonnement, l’éblouissement, l’émerveillement. Tout un flux se crée par la coulée des images, par un tempo fluide, par des paysages voilés par des rideaux de pluie.

    Il pleut souvent dans La vie est toujours vécue dans l’attente d’une histoire d’amour. La pluie, genre de synecdoque des mers parcourues par le narrateur, est comme un retour de cet homme vers son domaine maritime.  Le champ lexical de l’eau, du monde aquatique et marin circule dans tout l’ouvrage. L’eau, élément féminin, sous ses différentes formes,  est le fil conducteur aimé et apprécié des errances du narrateur, la substance de sa rêverie. C’est par un jour pluvieux qu’il rencontre la sublime et aérienne Iléona. Ce  jour-là, le narrateur pénètre, pour s’abriter, dans le Café Musical dont « l’enseigne (…) est tapotée par l’eau qui coule du ciel égratigné ». Dans cet univers clos, protecteur, enchanté, tenu par Baba Raga, musicien plein de sagesse, fils de l’Inde secrète et mystérieuse, il rencontre une fille presqu’irréelle,  aux cheveux couleur de blé, à la démarche dansante et légère,  serrant dans sa main un ouvrage à la « couverture de papier cartonné. Rouge » : Poètes maudits d’aujourd’hui. Son cœur s’emballe.  Après avoir patienté tout l’été, il obtient un rendez-vous avec cette jeune femme qui « portait en elle la beauté d’une lame, lorsque celle-ci accorde à la brise l’ondulation lente ou rapide d’une étreinte marine ». Il arpente les rues de Paris en attendant de la retrouver dans un restaurant thaïlandais.  Le repas devient voyage  de rêve extraordinaire aux saveurs et parfums délicieux partagé entre le silence laissant libre cours à l’imagination et les conversations dans une espèce de halo magique.

    Le narrateur,  dans sa  quête de la plénitude de la vie, dans son témoignage d’une transcendance poétique,  observe, contemple, s’élève vers un idéal, dans le « miracle d’une prose poétique, musicale (…) s’adapt (ant ) aux mouvements lyriques de l’âme, aux ondulations de la rêverie, aux soubresauts de la conscience » (1). Son univers imaginaire atteint l’infini : « L’horizon s’éteindra avant que ne vole en éclats / la convergence des parallèles. / Je suis bien décidé à rejoindre ces deux lignes sur l’horizon, / où nager et voler se confondent ». L’air et l’eau dans son univers imaginaire ne font plus qu’une permettant l’accès au bonheur.   Le langage poétique saisit l’univers en positif dans la vie et dans le monde environnant, voyages réels et rêvés donnés par une écriture à la fois aérienne, métaphorique et imagée dont l’élément liquide est le fil conducteur.

     Mais le narrateur ne perçoit pas que la beauté sublime du réel. Il n’est pas qu’un rêveur. Conscient de la bêtise humaine, du racisme, de l’absurdité et de la cruauté de la guerre destructrice, il dénonce par petites touches le mal existant. Il constate que  la pauvreté est une tragédie ajoutée à celle de la guerre : « les pauvres paysans sur le marché de la viande humaine (n’étaient) que de la chair à canons » durant la Première Guerre mondiale. Il jette un regard désapprobateur et ironique sur les policiers en civil, querelleurs, arrogants,  qui brutalisent un vendeur africain ambulant : « Mais le flic, exalté par une trop furieuse idée de lui-même, n’avait pas eu le réflexe aisé de les écouter. La poésie n’était pas son fort, et le langage des arbres un concept bien trop abstrait pour qu’il daigne s’y intéresser ». Il dénonce, avec une écriture esthétique, un rythme lyrique ternaire,  l’exploitation des enfants dans les « bouches de feu » de « Firozabad, la cité du verre. Firozabad, la cité des ouvriers du feu, de la chaleur invraisemblables aux fourneaux des usines, de la fusion du verre, de la violence de ses éclats ».  Seuls l’empathie, l’amour porté à une femme ou à autrui, le rêve, la poésie, le voyage réel ou par les sensations « aide (nt) le destin à rompre les amarres ».

    Plonger dans la lecture de La vie est toujours vécue dans l’attente d’une histoire d’amour, un ouvrage destiné aux esprits délicats et aux esthètes, de Pierre Geneste qui cisèle ses phrases à la manière d’un orfèvre,  c’est s’embarquer pour un voyage onirique inoubliable.

 

 (1) Extrait d’une citation  de Baudelaire dans une lettre à une lettre à Arsène Houssaye.

12:00 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

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