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09 novembre 2014

La Mission de l'artiste

La Mission de l’artiste      
Ferdinand Hodler
Commenté par Niklaus Manuel Güdel    
Editions Notari (2014)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image la mission de l'artiste.jpg Ce que le lecteur voit et apprécie dans un premier temps, c’est l’objet livre. Envisagé sous l’angle de sa réalité matérielle, l’ouvrage La Mission de l’artiste de Ferdinand Hodler, commenté par Niklaus Manuel Güdel, est un bijou esthétique. C’est un plaisir de toucher sa couverture douce et lisse, son papier glacé, d’admirer les croquis et les peintures colorées du peintre symboliste, célèbre  essentiellement en Suisse, en Allemagne, en Autriche, mais pas encore bien connu en France.

     Né dans un milieu défavorisé, orphelin très jeune, Ferdinand Hodler a eu au départ une formation d’artisan. Puis très vite, après avoir suivi les cours du peintre suisse Barthélemy  Menn, il devient un artiste de talent et  un théoricien. Bien que n’étant pas écrivain, Ferdinand Hodler rédige en  français, qui n’est pas sa langue maternelle,  un ouvrage sur la mission de l’artiste,  suite à une conférence sur ce thème. Comme l’explique Niklaus Manuel  Güdel, « Très tôt dans sa carrière, Ferdinand Hodler se sent investi d’une mission qu’il va se jurer d’accomplir à travers son œuvre ». Pour le peintre, l’art incarne « la plus sublime mission de l’homme ».   C’est le « reflet de son cœur ». Selon Ferdinand Hodler, l’artiste donne à voir la beauté qu’il a su percevoir en partant du réel et en le transfigurant par le biais de techniques spécifiques comme la répétition et  le parallélisme révélateurs  non seulement de sa conception de la beauté mais aussi  de sa vision du réel : « la mission de l’artiste est d’exprimer l’élément éternel de la nature, la beauté, d’en dégager l’essentiel ».  Son désir est « d’amener l’homme au devant de son tableau et de lui transmettre le sentiment de l’immensité, de l’infini, de l’éternité, par la seule action du parallélisme ».

    Le magnifique ouvrage, La Mission de l’artiste,  proposé par les éditions Notari est scindé en deux : une première partie donne à lire, face à face, le manuscrit de Ferdinand Hodler et sa transcription dactylographiée. La seconde partie concerne l’analyse  des théories d’Hodler,  de ses préoccupations et de ses œuvres par un spécialiste, un critique d’art,  Niklaus Manuel Güdel. L’étude de ce dernier est approfondie, précise et   rigoureuse. Niklaus Manuel Güdel analyse les décors des œuvres de Ferdinand  Hodler,  les personnages, la couleur, la lumière, les cheminements par lesquels est passé le peintre, son style. L’ écriture du critique est claire, poétique même : « La ligne de cygnes qui nagent tranquillement n’est donc pas anecdotique, elle participe de la composition rythmique du tableau et y prend place comme une suite de soupirs dans une partition de musique ; les cygnes donnent à la toile une respiration, une vie plus frémissante que s’ils en étaient absents. » Tout est mis en œuvre pour mettre en valeur le talent et les compétences du peintre.

    La Mission de l’artiste permet au lecteur de pénétrer agréablement et sérieusement  l’univers pictural d’Hodler, de le comprendre et de l’apprécier. Ce bel  ouvrage s’adresse aussi bien aux curieux, aux néophytes qu’aux spécialistes.

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28 octobre 2014

18 Rue du Parc

18 Rue du Parc
Jacques Koskas 
Il est des jours éditions (2O14)

 

(Par  Annie Forest-Abou Mansour)

 

   image koskas.jpg Dans 18 Rue du Parc, Jacques Koskas, évoque un ancien immeuble voué à la démolition, le dernier du lieu–dit le Hameau du Parc, «en lisière du parc des Châtaigniers (…) transformé en jeux de massacre ». Les habitants se mobilisent alors pour empêcher sa destruction refusant « d’obéir à l’ordre d’expulsion ». La perte de cette maison où sont enfouis le passé et les souvenirs des locataires,  (« Les maisons pétries d’histoire »),  est une mise en abyme des pertes personnelles, individuelles.  Chaque chapitre décrit un fragment de vie, une souffrance différente, unique, échos des pertes et des  blessures intimes de l’Homme.  Chaque expérience individuelle révèle celle de la vie humaine  en général.

    Dans le lieu clos que constitue le vieil immeuble, symbole de la Vie,  cohabitent Mme Moineau, « élue meilleure pâtissière de la ville », devenue célèbre dans la région grâce à ses succulents choux à la crème, Alice Léchiquier, femme âgée, que sa mémoire  replonge dans la jeunesse, (« Elle se vit comme une jeune femme d’à peine plus de vingt ans. (…) La maladie la ramène en arrière dans une cure de rajeunissement inédite »), Paul Verbure, un homme déprimé au visage grave, Margot, une mère divorcée, qui croit, pendant plusieurs jours que ses deux fils ont été enlevés par leur père, un médecin doté  de recul face aux événements,  capable d’analyser les comportements des uns et des autres, un étrange policier, le nez toujours chaussé de lunettes noires…

    Tous ces êtres brossés à traits précis, dotés d’une personnalité  de plus en plus dense au fil des pages, sont confrontés à la souffrance physique ou psychique, aux différents visages de la perte,  mort ou séparation d’un être aimé, à la maltraitance… Les symptômes du déchirement sont donnés à voir avec précision : « Eléonore s’en approche, les mains moites, la gorge serrée à la limite de l’étouffement. Douleur aigüe, incisive ». Ses ravages sur le corps explicités : « Eléonore, son épouse, le visage hagard, les cheveux épars sur son front, le corps vieilli dans ses vêtements froissés (…) ». Les douleurs et leurs conséquences mentales ou corporelles sont dites, montrées.

    Certains  êtres vont arriver à mettre plus ou moins  à distance leur douleur en prenant différents chemins : l’amnésie, le refoulement, véritable « bombe à retardement »,  la somatisation pour le policier et la jeune infirmière, les larmes, la dépression, les regrets sans fin, inutiles (« Si elle avait su, ils ne seraient pas sortis ce soir là »), le retour dans le passé, la régression : « L’enfance reste un pays toujours prêt à nous recevoir. Y retourner, sans en avoir conscience, n’est-ce pas une façon astucieuse de faire la nique à la mort ? ». D’autres arrivent à sortir des épreuves, à surmonter le choc psychique subi, à tisser un processus de résilience à la faveur, par exemple, de la création artistique comme la peinture ou l’écriture.  D’autres  encore malheureusement  sombrent, cessant de lutter, choisissant le suicide, la fuite, l’alcoolisme, (« Vautré dans son fauteuil, il passait de longs moments à contempler le visage de la disparue, mêlant ses pleurs aux six bouteilles du pack de bière  posées à ses pieds qu’il tétait une à une, jusqu’à la dernière goutte »), la violence comme Emile Leboeuf, instituteur distingué au double visage,  maltraitant son enfant qu’il rend responsable de la mort de son épouse.

    Jacques Koskas, psychomotricien, psychanalyste,  part de son expérience professionnelle pour aboutir à l’écriture. Il donne un visage à des consciences et des coeurs blessés dont il sonde les replis avec talent et poésie (« Les yeux de l’enfant, démesurés dans son visage étroit, ressemblent à ces galets sombres, polis par les vagues, qui perdent leur éclat quand la mer se retire »), émotion et parfois humour (« Inutile d’effaroucher sa vieille amante, la possessive Dame Arthrose, en embuscade derrière ses articulations »). Utilisant avec simplicité les outils de la psychanalyse, il permet à  tout un chacun de comprendre  les différentes réactions de l’être humain confronté à la souffrance,  à l’intolérable et absurde finitude de la vie. 18 Rue du Parc  est l’ouvrage émouvant        d’un spécialiste du cœur humain qui lance implicitement un message de paix lorsque Léila passe « son bras sous celui de Simon » dont les parents sont partis en fumée pendant la Shoah. Pourquoi en effet l’existence de la  haine lorsque l’homme souffre déjà autant ? « Vanité des vanités, tout est vanité » dit l’Ecclésiaste

10 octobre 2014

Je t'enverrai des fleurs de Damas

Je t’enverrai des fleurs de Damas      
Franck Andriat   
Editions Mijade (2014)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Image Damas.jpg Je t’enverrai des fleurs de Damas de Franck Andriat est un roman polyphonique construit sur des pensées qui s’entrecroisent autour d’échanges épistolaires entre Myriam, une adolescente de quinze ans, « intelligente et sensible. Forte et fragile. Un caractère fougueux qui n’a pas peur d’affronter l’orage » et son professeur de français,  surnommé  « Bébé Cougnou » par ses élèves parce qu’il « voit toujours la vie en beau ». Entre ces échanges s’intercalent leurs pensées, celles de groupes d’élèves, d’enseignants, dans l’univers clos d’un collège bouleversé par le départ incompréhensible pour la Syrie de Wassim et d’Othmane, « deux gosses tranquilles, des ados tout ce qu’il y a de plus normal  (...) », «  des ados d’ici, bien intégrés et qui auraient pu trouver sans trop de difficultés une place dans notre société». Le foisonnement des réflexions, des ressentis,  les extraits en exergue du journal de Youssef, permet la multiplication des points de vue concernant ce tragique événement.      
    Les discours consacrés aux débats intérieurs de personnages confrontés à une situation impensable, traumatisante, jugée invraisemblable,  renvoient à la complexité psychologique des adolescents, au danger de l’embrigadement, des manipulations, au rôle joué par des médias  voyeurs qui ne se contentent  pas d’informer, mais qui « veulent faire dire ce qui n’existe pas », aux préjugés religieux,  au racisme (« Petits Beurs, mais pas petits beurres. Tout leur problème est là : même Français depuis plusieurs générations,  les étrangers avec leur tronche bronzée et leur nom d’ailleurs demeurent une tache dans le décor »,) à la notion d’engagement avec les cours de littérature sur Sartre, Malraux, Camus, aux relations enseignants/enseignés, à l’amour entre deux adolescents : Wassim souhaite envoyer des fleurs de Damas à Myriam. Avec le départ des deux jeunes collégiens, « tout à coup, cette guerre étrangère et anonyme est entrée dans (le) cœur et dans (les) famille(s) » des membres du collège.   
    Les deux jeunes garçons, encore des enfants,  partis soi-disant pour défendre la Révolution et la liberté,  sont tombés dans les filets d’intégristes, de fanatiques. L’islam de « tolérance  et de paix » comme le décrit Myriam (« Le vrai djihad, (…) c’est de lutter contre soi-même et de se corriger pour tendre vers Dieu le mieux possible. Avoir une vie tournée vers la lumière et offrir cette lumière aux autres »)  devient une dévotion à la haine, à l’intolérance. Je t’enverrai des fleurs de Damas, œuvre littéraire, est un témoignage loin de la caricature souvent donnée des jeunes de banlieues. Wassim et Othmane, adolescents bien éduqués, appartiennent à de bonnes familles, ouvertes, cultivées : « Ni l’un ni l’autre ne font partie d’une famille intégriste. Des parents ouverts aux autres, à toutes les cultures, un islam de tolérance et de paix ».  Aucun indice dans leur comportement ne laissait présager leur départ.  Ils étaient simplement des jeunes sensibles, soucieux de justice et de solidarité. Wassim appartenait à une association caritative, « distribuait des repas aux pauvres les jours de grands froid ». Des prédateurs ont profité de leur générosité, ont retourné leurs valeurs à leur profit, « avec des idées toutes faites et bien emballées. ». Ces  recruteurs fanatiques « envoient des enfants se faire massacrer à la guerre et ils profitent hypocritement du luxe d’un pays en paix. »       
      L’ouvrage de Franck Andriat défend les valeurs humanistes avec émotion, tendresse, lançant parfois des clins d’œil humoristiques (« Othmane et lui étaient potes sans plus, voisins de banc au cours de mathématiques parce que Chafik n’est pas très fort dans cette branche et qu’Othmane lui offrait chambre avec vue sur ses réponse »), tricotant les niveaux de langue des adultes et  des jeunes avec habileté. Un ouvrage  aux personnages  principaux et secondaires attachants, tous dotés d’une épaisseur psychologique,  à lire pour comprendre notre société et notre époque où règnent la violence mais aussi, ce qui est moins vu,  la tolérance,  l’amour et où la religion peut garder tout son sens : « religare », c’est-à-dire « relier ».

09 octobre 2014

Exposition de Jean-Pierre Sergent

COMMUNIQUÉ DE PRESSE
EXPOSITION JEAN-PIERRE SERGENT > 05 - 09 NOVEMBRE 2014
MONTREUX ART GALLERY 2014
Music & Convention Center | Grande Rue 95 | Montreux | Suisse | Stand A6
Vernissage mercredi 5 novembre : 17.30h-23h
Jeudi 6, samedi 8, dimanche 9 novembre : 10-20h
Vendredi 7 novembre : 11h-23h
Tarif : CHF. 10.-
Invitation au vernissage officiel, mercredi 5 / vernissage des galeries, vendredi 7
> A PROPOS DU MAG
La 10ème édition de Montreux Art Gallery (MAG) vous accueillera du 5 au 9
novembre 2014 au Montreux Music & Convention Center. MAG est devenu le plus
important rendez-vous des aficionados de l'art en Suisse romande. Montreux a
construit sa renommée en alliant son dynamisme économique et culturel à sa
position géographique privilégiée. Mondialement connue pour son festival de jazz et
son festival de musique classique, cette belle ville est au coeur d'une région où l'art
occupe une place privilégiée.
> JEAN-PIERRE SERGENT
Artiste peintre franco-new-yorkais, il vit et travaille aujourd’hui à Besançon. Son
travail est exposé internationalement depuis plus de vingt ans et plusieurs
expositions monographiques lui ont été consacrées récemment : en 2011 au Musée
des Beaux-Arts de Mulhouse, en 2012 à la Ferme Courbet de Flagey (Musée
Courbet), et durant l’été 2013 au Kunstpalais de Badenweiler en Allemagne. Il
présentera, pour cet important dixième anniversaire du MAG, huit peintures sur
Plexiglas de sa nouvelle série des Suites Entropiques réalisées durant l'été 2014,
ainsi qu'une vingtaine de petites oeuvres sur papier de la série : Le désir, la matrice,
la grotte et le lotus blanc.
Ces deux derniers corpus d'oeuvres ont été largement inspirés à l'artiste par sa
lecture attentive et curieuse des Upanishads, ce livre plurimillénaire, et fondateur de
la pensée Hindoue, qui réconcilie le soi avec l'âme universelle. Il y est souvent
question du regard posé par l'homme sur le réel et la création universelle, et de
l'émotion, de la poésie, du désir et des métaphores qu'ils suscitent en nous, êtres
humains :
"Le désir, la matrice, le temps du désir - Celui qui manie le tonnerre Indra, la grotte,
Ha Sa, le vent, le nuage, le roi des cieux - Et de nouveau la grotte, Sa Ka La et
l'illusion : Telle est la sagesse primordiale, qui nous embrasse, Mère de l'immense
univers."
"Des milliers de fois auparavant - J'ai vécu dans la matrice d'une mère - J'ai pris
plaisir à une grande variété de nourritures - Et je fus allaité à tant de seins maternels
- Je naissais, et mourais de nouveau - Et continuellement, je renaissais une nouvelle
fois."
> CONTACTS
MAG : www.mag-swiss.com / info@mag-swiss.com / 0041794463249
ARTISTE : www.j-psergent.com / contact@j-psergent.com / 33(0)673449486
VISUELS PRESSE : Montreux Art Gallery 2014

27 septembre 2014

Troisièmes noces

Troisièmes noces      
Tom Lanoye
Editions La Différence (août 2014)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   i Vandessel, attiré par l’exotisme, après deux mariages malheureux, d’abord avec une Philippine puis avec une Thaï (« Elles me tombent des mains comme des vases ») est désormais amoureux de Tamara, une jeune femme noire sans papiers.  Mais comme il a des ennuis avec « Le Service des Etrangers », il demande, contre paiement, pour régulariser la situation de Tamara, à Maarten Seebergs, le narrateur de  Troisièmes noces de Tom Lanoye, d‘épouser la jeune femme : « Tu te maries avec elle, tu vis avec elle. Mais si tu la touches, je te massacre ». Maarten Seeberg, âgé, homosexuel, chômeur, malade, veuf de Gaëtan inoubliable et inoublié, accepte la proposition de Vandessel après moult hésitations,  parce que  si Tamara  « était couchée nue sur le ventre, on pourrait la prendre pour un jeune garçon. Un garçon de son âge ». Il accepte, de même, d’héberger Philipp, le pseudo frère de Tamara parce qu’ «un des ses genoux touche presque le (s)ien ». Les désirs sexuels meuvent les initiatives de cet éternel indécis.

    Tamara et Maarten cohabitent donc dans la maison où Maarten et Gaëtan ont vécu, « une ruine qui, une décennie (après son achat), (est) proclamée monument protégé ». Tamara et Maarten s’adaptent progressivement l’un à l’autre, se découvrent. Tamara, conçue d’abord péjorativement  par Maarten, comme « une négresse », « une noire » devient  ensuite « (s) a femme », « belle comme un cœur ».  Maarten s’attache peu à peu à  cette  jeune fille intelligente.  Dotée d’un fort caractère, généreuse, altruiste, Tamara s’occupe avec sollicitude  du père de Maarten, vieil homme qu’il déteste.   Puis elle soigne avec soin et compétence son prétendu mari après une  violente agression subie dans la rue.

    Dans ce long monologue intérieur non linéaire marqué par de nombreux retours en arrière, des digressions à propos d’événements vécus avec Gaëtan : « C’est seulement maintenant que je réalise à quoi cette ancienne colonie de vacances m’a fait penser depuis tout à l’heure (…) à un hôtel lointain, au plus profond du territoire syrien où Gaétan m’avait entraîné »,   la représentation du réel est soumise à l’expérience subjective du narrateur. Le lecteur vit avec lui le présent, se remémore ses souvenirs passés. Les scènes sont toujours perçues à travers le regard du cinéaste qu’il était : les sons deviennent des bruitages, les paysages des décors de films, les moments de vie  des séquences cinématographiques : « Et si cette séquence avait quand même dû être tournée dans nos contrées au lieu de Madrid ».  Souvent la réalité n’est pas conforme à la fiction : « Le bruit du marteau qui atterrit sur le crâne de Vandessel ne répond absolument pas au schéma que j’attendais (…) Je ne l’utiliserais jamais, ce bruit-là, même pas dans un documentaire ». Parfois,  la  description d’hallucinations cinématographiques et de la réalité se fondent  sans rupture comme de véritables fondus enchaînés de  dessins animés  humoristiques : « Je vois sa mâchoire inférieure qui se met en effet à mâcher. Elle seule. Un menton mâchant de façon autonome, vers le haut, toujours plus haut, où il bouffe tout ce qu’il trouve sur son chemin, comme dans un film d’animation. (…) Puis son nez, gigantesque ou pas, il y passe lui aussi, happé par la mâchoire, inférieure indépendante. Slurp. Puis, slurp, c’est le tour des deux yeux effrayés (…) » Le cinéma  dont le lexique inonde ses pensées hante l’esprit de Maarten : « la voix off », « offscreen », « le film de sa vie »…Le cinéma constitue un arrière plan circulant en filigrane dans le texte esthétisant le réel, lui ôtant son insignifiance, sa médiocrité. Le cinéma constitue la vie de Marteen.  Sa vie est un film qu’il regarde avec le recul de l’humour et de l’ironie.

    Dans Troisièmes noces,   non seulement  le narrateur raconte, en mêlant la forme narrative et la forme discursive,  sa vie, mais en même temps il dit la société dans laquelle il évolue avec une lucidité incisive, un esprit caustique : la mort et la solitude l’accompagnant : « peut-on mourir avec plein de sondes dans le nez et dans le ventre, et pas un chat à côté de soi ? », l’épuisement dû à la maladie, l’altération du corps humain, « Le corps humain est une rangée de dominos. On en touche un et c’est parti ! Ils tombent tous. Plus vite que vous ne le croyez », la vieillesse, l’angoisse de la déchéance physique,  les préjugés sexuels, le racisme, la politique ...

    Troisièmes noces, qui présente la réalité saisie par la conscience d’un unique personnage,  remet en question l’image traditionnelle de l’homme et de l’écriture romanesque. Emporté par  la griserie des mots, le goût de l’exagération,   le narrateur entraîne le lecteur dans un réalisme cru, à la limite du pornographique,  une pornographie pleine d’humour, proche  parfois du burlesque, sans s’affranchir de l’esthétique dans de sublimes descriptions. Il use d’une riche palette lexicale qui s’étend sur tous les niveaux de langue, du plus soutenu au plus vulgaire,  tricotant subtilement l’anglais, le flamand et le français, tissant les registres en passant de la polémique à la tendresse et à l’humour.

    C’est grâce aux talents de traducteur d’Alain van Crugten, pour qui « traduire n’est pas trahir »,   que les lecteurs français  peuvent découvrir Tom Lanoye, célèbre écrivain et dramaturge belge.  Troisièmes noces, un livre sans tabous, plein d’humour même si l’histoire est parfois sombre, mérite  vraiment d’être lu.

 

 

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19 août 2014

La Djouille

 La Djouille        
Jean Pérol 
Editions La Différence (2014)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

   La djouille image.jpg Dans La Djouille de Jean Pérol, un ancien professeur de Lettres  retiré dans sa tour d’ivoire littéraire, au milieu de ses livres,« à la frontière de l’Ardèche et des Cévennes », à la recherche de la solitude (« J’avais couru après cette solitude ») afin de fuir la  médiocrité de la ville grouillante et bruyante, se lie d’une amitié complice avec Fabien, un lycéen, « jeune provincial campagnard » de dix huit ans, venu l’aider pour des « travaux d’entretien » que le poids des ans empêche désormais d’effectuer dans sa propriété.

   Dans cet ouvrage, l’écrivain devient psychologue, historien, sociologue capable de cerner la réalité, la spécificité des individus, de pénétrer leurs états subjectifs. Il donne à voir au lecteur des êtres englués dans la société libérale française superficielle, égoïste du XXe et du XXIe siècle et  dans un Afghanistan en proie aux guerres, aux violences des régimes communistes et islamistes, aux interventions militaires américaines puis françaises.  Il pénètre le flux de conscience  de deux hommes dont l’un est à la fin de sa vie et l’autre au début, « nous étions  aux deux bouts opposés de l’âge »,  et assiste à leurs dialogues. Les questions de Fabien plonge le vieux professeur dans ses souvenirs : son exil en Afghanistan afin d’abandonner alors un présent de plus en plus insupportable (« J’étais allé (…) quémander un poste à l’étranger,  pour me tenir à distance d’une vie et d’un pays, le mien, que je supportais de moins en moins (…) ») narré au jeune homme attentif, intéressé, parfois étonné. Le vieil homme raconte et se raconte pendant toute la première partie de l’ouvrage, puis c’est au tour de Fabien, trois ans plus tard, « le maréchal des logis Fabien Lanssel », engagé en Afghanistan afin d’effacer des esprits une erreur de jeunesse due à la jalousie et à une amertume bien compréhensible.

    Les récits des deux hommes se recoupent à la fois dans une société rurale française méprisée, oubliée : « pas un seul politique célèbre ou ministre intègre, revomissant un peu d’argent sur les campagnes pauvres en remerciement des bulletins de vote en sa faveur » et un Afghanistan saccagé par les combats. Les  vies des deux protagonistes en proie  à l’injustice sociale, à la cruauté féminine, à l’absurde, se superposent, donnant naissance à des effets de miroir. Le vécu du vieil homme est une espèce de vision prophétique de ce que va vivre Fabien. Les meilleurs postes à l’étranger sont destinés «  aux fils et aux frères de gens (…) importants, de leur monde, ministres, présentateurs de télé, qui sentent les beaux quartiers et les écoles de leur capitale » constate le vieil homme. Fabien, quant à lui, se heurte au mépris des jeunes énarques fortunés de la capitale, dépourvus d’accent « ni du Midi ni d’ailleurs », usant d’un « français distingué. Des o, des a éteints, en cul-de-poule ». Il se découvre exclu d’une classe sociale élégante, brillante, aisée où il  fait figure  à ses yeux de paysan pauvre et gauche. Au  contact de cette jeunesse dorée  méprisante, soi disant supérieure, Clara, l’amour de sa vie, fille d’un médecin « assez réputé de la région », fréquentant le même lycée que lui,  prenant  conscience trois ans plus tard que  Fabien a « laissé plus de traces en elle qu’elle a pu le croire » lui préfère une position sociale,  les apparences et les apparats,  en  trois mots « la belle vie » malgré une tristesse vite effacée au demeurant. Loin de son milieu, inadapté aux codes de la  société bourgeoise citadine, le beau « Roméo des hauts plateaux » perd définitivement tout son charme à ses yeux. « Quelle femme restera avec un professeur si un ministre la courtise ? ». Cette question rhétorique montre la superficialité de la femme et la souffrance du vieux professeur. Observant Clara, il se souvient de Justine, la belle et cruelle Justice, qui l’a abandonné pour un homme « enrichi dans l’hôtellerie ». La femme est impitoyable. Les mots signifiant la piqure, la coupure, la griffure la caractérisent : « fouine barbouillée de sang aux coups de griffes de rasoir », « ses petites dents tranchantes dans un beau jeune homme, commençaient à mordre », « Clara (…) s’était faite chardon, s’était faite épines ». A cause de la femme, figure de l’abandon, l’homme passe de l’idéal au spleen. La vie aussi est cruelle, injuste. Elle favorise les nantis et écrase les démunis. Celui qui naît sans fortune ne peut choisir son avenir : « « Rien ne m’a été donné à la naissance : ni la culture, ni l’avance sociale, ni la maîtrise des codes, en conséquence de quoi je n’avais pu librement choisir ma voie, ni vivre en faisant ce qui me plaisait, ni au rythme qui me plaisait. ». Et tout recommence perpétuellement.

    Des anecdotes personnelles, le narrateur passe au général montrant la souffrance des plus faibles évoluant dans un monde dominants/dominés, que ce soit dans la société française ou afghane. L’iniquité règne toujours, partout et dans tous les domaines. Le peuple subit les outrages de la guerre parce qu’il ne possède pas l’argent pour financer sa fuite dans un ailleurs protecteur paisible alors que les nantis se réfugient sur « les Côtes d’Azur dorées », dans « les nations en ordre aux banques solides, les Suisse moelleuses aux coffres-forts bien gardés ». Les politiciens « ont toujours un coin pourri du monde où ils doivent  faire régner l’ordre et envoyer crapahuter les fils du peuple ». L’Histoire, elle-même, est sélective dans son processus de mémoire.  Les déportés résistants français de la Seconde Guerre mondiale sont oubliés. Ils ne font pas partie « de la seule douleur contemporaine taboue internationale reconnue » qu’est la Shoah. Les Occidentaux et « ceux qui ont pourtant sans cesse l’indignation si facile »   laissent mourir les pays du Sud avec indifférence. Le narrateur crie  l’absurdité des guerres menées par ceux qui veulent imposer leur propre conception du bonheur, un bonheur occidental,  marxiste, communiste, révolutionnaire, islamiste…,( « Les peuples ne savent jamais assez se méfier des inspirés qui veulent à tout prix leur bonheur »), jetant la peur et la haine  dans les yeux des enfants, privant les adultes de liberté, loin des « jeunes filles libres, moqueuses, en jupettes, pépiantes, échappées au tchador » de l’époque où l’Afghanistan était encore « une approximative république parlementaire à vagues relents monarchiques ». Même la culture, mère de la pensée et de l’esprit critique, au fil des années s’éteint, remplacée par un « grouillement inquiétant ».Le professeur, mis au pilori par les syndicats et les pédagogues, confronté à des « classes à fauves, sans avoir droit à aucun fouet », devient un « enseignant », « mot visqueux. Ophidien », voué au mépris. L’existence est absurde. Le malheur est le lot de tous les humbles. L’Histoire piétine.

     Les êtres, la communication entre eux,  les valeurs, l’espoir, l’amour, les sociétés, la beauté, la vie,  « le sang, rouge comme les roses d’Hérat »,  tous sont  emportés inexorablement comme l’eau des djouilles, trait d’union entre la vie du jeune et du vieil homme.  Cependant, malgré ce constat pessimiste « d’ancien combattant de la vie », l’humour illumine certaines  pages du roman, coup de griffe à la beauté de Lollobrigida avec les « chameaux errants aux yeux bordés de cils noirs comme une actrice italienne », à l’ignorance de la jeunesse, « Barbie, pas la poupée mais le colonel de la Gestapo de Lyon », à la lâcheté du conseiller chargé du plan de protection des Français tremblant de peur à l’annonce d’une éventuelle attaque de roquettes,  au jeune bourgeois américain, « renverseur de quilles et de filles ». Derrière le sourire se cache  toujours la critique subtile, moqueuse ou rageuse.

    Jean Pérol ne se contente  pas de donner à voir une réalité bien sombre fondée sur une géopolitique réelle tirée directement de ses souvenirs. Ecrivain, il joue  avec les mots, les faisant résonner entre eux dans un feu d’artifice du langage : « les filles à foison, à toison, à frisson », « la chasse à courre, la chasse accourt, la chasse au corps ».Son écriture transfigure le réel, saisissant au passage sa beauté et la figeant dans l’éternité : « Loin après Hérat et ses murs blancs et bleus, et ses rose afghanes rouges fleurissant en gouttes de sang… ». Ses  métaphores intensifient la violence des sensations : « Dans ses maquis secrets, la jalousie lançait ses mégots incandescents à tous les vents », concrétisent leur force.Ses multiples références poétiques, romanesques, culturelles sont autant de clins d’œil complices au lecteur. Du Bellay, (« Ô France mère des arts, des armes et des lois », Apollinaire (« Voie lactée ô sœur lumineuse / des blancs ruisseaux de Chanaan »), Sade (« Le temps, comme le Divin Marquis, avait sorti son fouet dans la cave à tortures »), Stendhal (« ce petit Sorel des cailloux »), Aragon et bien sûr Baudelaire qui fait parti du monde imaginaire du vieux narrateur et  avec lequel  il partage une certaine conception de la femme, surgissent au détour d’une phrase.

    La Djouille de Jean Pérol est un roman rigoureusement structuré dont les thèmes se répondent en échos.  Emouvant, d’une immense richesse culturelle et humaine,   cet ouvrage   mérite non seulement d’être lu mais aussi analysé car il  reste encore  beaucoup à dire.

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18 août 2014

Le roman poème de Berthe et Emma

Le Roman poème de Berthe et Emma
Isabelle Pouchin
Editions Gaspard Nocturne (2014)

                                                                        

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

          

    Roman poème image.gifUne fois encore, Isabelle Pouchin, après L’Amour Profane de Basilius Besler, Chagall ou la longue lettre au fils, offre au lecteur, pour son plus grand plaisir, un  roman poème, loin des formes traditionnelles de la littérature. Dans Le Roman poème de Berthe et Emma, le lecteur suit les errances des voix, des pensées, des sentiments de deux femmes, les contes narrés par les parents de Berthe ou par cette dernière devenue adulte et institutrice. Des « je » de Berthe et Emma, le  texte passe naturellement à la troisième personne du singulier. Du style indirect libre, il glisse au style direct et au récit,  conservant  son unité, plongeant le lecteur dans la vie de deux femmes appartenant à deux mondes différents.

    Berthe est une fillette « tombée en l’année 1850 / à Ouilly-Le-Vicomte, dans le bocage augeron ». Elle naît dans une famille rurale pauvre, d’un père meunier au chômage qui « se lou( e ) à la journée ou plus, chez l’artisan ou le gros herbager » et d’une mère lavandière à l’occasion. La vie de la famille est difficile, le travail harassant (« et je coupe je coupe les roseaux avec les vanniers pieds meurtris dans les sabots ; doigts déchirés par les tiges ligneuses »), la nourriture  maigre.  Très tôt, Berthe vaque aux occupations de la ferme. Puis à six ans, elle est « placée comme fille de basse-cour chez un gros paysan qui mange gras tous les jours ». Berthe est une fillette délicate, intelligente : « La patronne a remarqué que Berthe était plus vive, plus intelligente que la plupart des filles de son âge Berthe à huit ans est parfois plus sagace que tous les valets réunis et c’est gâchis de la laisser au cul des vaches ».

    Emma Levieux, une riche veuve,  toujours vêtue « d’une longue robe noire marmoréenne », quant à elle, est une femme seule, malgré son personnel, depuis que son fils « est parti au collège de Caen ».    Triste, s’ennuyant, ayant beaucoup d’amour à donner, elle « cherche une enfant de compagnie ».Elle embauche donc la fillette. Et toutes deux se soutiennent, s’entraident.  Berthe rompt la solitude d’Emma, apporte la gaieté et la vie à la jeune veuve  emplie du souvenir de son mari tant  aimé et inoublié. Emma éduque la jeune sauvageonne, lui apprend à lire, à écrire, à aimer la littérature. Comme le souligne l’anaphore, elle lui enseigne les codes de la bonne société : « maintenant, elle se mouche dans un mouchoir / maintenant, elle n’a plus de poux maintenant, elle ne sent plus maintenant, elle ne rote plus à table (…) ».Grâce à Emma, Berthe devient une demoiselle (« les heures ont tourné, les mois, les années / Berthe est une demoiselle »),  capable de voir  « la beauté du vivant », une institutrice attentive à ses élèves, un écrivain amoureux des mots véritables bijoux précieux sous sa plume : « elle cisèle l’histoire, (…) polit chaque phrase », à une époque où il « ne convient pas à une femme d’embrasser la carrière des lettres ». Une fois adulte,  Berthe, est parfois déchirée entre deux mondes : celui de son passé et celui dans lequel l’a introduit madame Levieux. La jeune fille  aspire à l’univers des villes, des musées, des théâtres. Mais elle continue à vivre dans la campagne solitaire et paisible, « Berthe raconte Berthe près du feu, dans sa longue / robe  noire / (…) des reflets dorés dans son chignon », espèce de double d’ « Emma (qui) l’écoute».Et comme le dit la chute du roman poème, « il faut imaginer Berthe et Emma heureuses ». Comme Sisyphe, les deux femmes trouvent leur bonheur dans la tâche simple et calme qu’elles effectuent et non dans la signification de cette tâche.

    Dans le long poème dialogué de la vie rustique qu’est Le Roman poème de Berthe et Emma, l’écriture est jeu. Les événements rapportés au présent semblent narrés au moment où ils sont vécus, faisant évoluer le lecteur alternativement dans la pensée de Berthe enfant et de Berthe adulte. Isabelle Pouchin propose le déroulement  de tranches de  vies constituées de petits événements parfois insignifiants pour le lecteur mais essentiels pour les protagonistes. Elle mêle la syntaxe et le langage familiers (« vas voir si les langes du bezot sont secs », « ça lui coulera tout tiède dans le bec, elle, le bon lolo deux ans à se goberger gratis ») ou archaïque  des paysans au vocabulaire esthétique de la poésie (« cette giclée de dentelles »), donnant à la fois une authenticité locale et un halo onirique au réel. Elle mélange habilement le banal, le mot qui détonne et le rêve à la faveur de sublimes touches descriptives. Les yeux de la petite Berthe deviennent fleurs fragiles et esthétiques : « deux violettes dans du lait ».Des mots valorisés sont repris dans une espèce de refrain. Tout un réseau rythmique vient des anaphores, des assonances : la sonorité en « i » imite le glissement de la pluie  (« des / pluies, des pluies furieuses de l’hiver / les pluies hallucinantes /les  pluies mollasses aussi / la Touque et son charivari »), des allitérations en « p », (« Il y a un charivari d’oiseaux / ça piaille ça piaule ça houpe ») concrétisent les pépiements  des oiseaux,  celles  en « s » évoquent le sifflement de leur envolée (« ça tournoie ça fonce ça rue dans les frondaisons / jeunes, ça ne sait plus où donner du bec / ça se hèle ça se trousse / Berthe s’envole »). Ces chaînes phoniques et rythmiques, l’absence de ponctuation ou son utilisation apparemment arbitraire donnent tout  une palpitation et une musicalité au texte destiné à être lu mais aussi à être mis en voix.

    L’écriture très travaillée d’Isabelle Pouchin ennoblit et esthétise la réalité même la plus sombre comme celle de la vie de Berthe et de sa famille. Au-delà de la douleur de la vie, la douce beauté de l’écriture s’impose.

 

L'Amour profane de Basilius Besler.http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2012/04/01/l-amour-profane-de-basilius-besler.html

Chagall ou la longue lettre au fils.
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2013/08/31/chagall-ou-la-longue-lettre-au-fils-5153601.html

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17 août 2014

Les Travesties de l’Histoire

Les Travesties de l’Histoire        
Hélène Soumet  
Editions First (2014)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Les Travesties image.jpg  Dans Les Travesties de l’Histoire, Hélène Soumet, en véritable historienne et philosophe, montre des faits et abat des préjugés. Elle prouve en prenant l’exemple de nombreuses femmes libres,  qui ne sont pas forcément féministes, qu’il n’existe pas de comportements innés propres à chaque sexe. Ce sont les lois, le code civil, l’imaginaire masculin qui ont longtemps assimilé le statut de la femme à celui d’être inférieur, fragile, séducteur, mis à la disposition de l’homme. Beaucoup de femmes ont intériorisé cette conception  imposée par la société qui codifie les rôles respectifs des hommes et des femmes. Ces dernières  se soumettent donc à ces normes sans se poser de questions.

    Or, à toutes les époques et dans toutes les contrées, des femmes ont fait preuve d’audace et de courage.  Mystiques, guerrières, artistes, intellectuelles, révoltées, révolutionnaires, du Ier au XXe siècle, se sont opposées aux stéréotypes et ont choisi de prendre une identité masculine afin de vivre selon  leurs désirs,  de demeurer libres, tout en restant des femmes : « D’innombrables femmes de tous pays, de toutes époques et pour de multiples raisons ont tenu à se faire passer pour des hommes ». Pour ce faire, elles ont masqué  leurs attributs féminins et  se sont travesties : « poitrine bandée, cheveux coupés »,  port du pantalon alors qu’en France, par exemple, « en 18OO, une loi interdit le travestissement aux femmes et il faut demander une autorisation préfectorale tous les six mois pour avoir le droit de porter un pantalon. Cette loi n’a été abrogée qu’en janvier 2013 ! ». Alors  que le prénom possède une plénitude essentielle, qu’il est la concrétion de l’essence, ces femmes ont dû changer de nom  s’imposant ainsi totalement  en adoptant un prénom masculin :  Pélagie est devenue « frère Pélage », Aurore Dupin, baronne Dudevant, « George Sand », Marie-Amélie de Montifaud, « Marc de Montifaud ».

    A la faveur de leur travestissement,  les plus pauvres au XIXe siècle obtiennent un salaire égal au salaire masculin : « les ouvrières (…) déguisées en homme, gagnaient 4 francs au lieu de 2,50 francs pour le même travail ». Par la ruse, elles échappent à une inégalité inadmissible existant encore actuellement.  Ces femmes travesties libèrent leur corps emprisonnés dans des corsets, des chaussures étroites. Elles acquièrent une « liberté inaccessible aux petite filles et aux femmes »,   pouvant agir à leur guise, poursuivre des études, devenir médecins, parcourir le monde, visiter, comme Isabelle Eberhardt, des lieux inaccessibles aux femmes européennes.  Thècle, convertie au christianisme par l’apôtre Paul, au Ier siècle, peut voyager et même « prêch( er ), converti ( r ), baptise ( r ), pouvoirs que ne possèdent pas les femmes catholiques actuelles. Elles peuvent, comme Jeanne d’Arc, « Mulan la guerrière » devenir des soldats etfaire la guerre, ou comme Anne Bonny et Marie Read devenir des femmes pirates, capables de manier les armes, de  se battre comme les hommes et même   faire preuve d’une violence féroce. « Elles cassent les codes sociaux et démontent les idées reçues sur les femmes ». Elles brisent les préjugés : « une femme vivant au grand air et bien entraînée, s’avère égale et parfois même supérieure à certains hommes. » Elles prouvent « que le sexe faible est capable de courage et de supporter de grandes épreuves avec la même fermeté d’âme que les hommes les plus vaillants ».

    Mais ces femmes audacieuses ne furent pas vraiment récompensées, bien au contraire. Elles heurtaient les idées reçues. Jeanne d’Arc est « brûlée pour avoir revêtu l’habit masculin ».  La courageuse et la dévouée Louise Michel, qui agit en faveur de la Révolution, se bat pour la liberté de Paris et de la France, est considérée comme une « hideuse pétroleuse » par ses adversaires, mais surtout parce que ses compagnes de lutte et elle « évoquent la peur archaïque de l’indifférenciation : si les hommes et les femmes ne sont plus distincts, alors la menace du retour au chaos primitif sera de plus en plus présente. »

    C’est avec Marie-Amélie de Montifaud et Colette que les mentalités commencent à vraiment changer. Une femme nouvelle naît. De femme objet, Colette devient sujet. Après son divorce d’avec Willy, elle écrit sous son propre nom et « entre dans la lumière ». Ces femmes, véritables  « épiphénomènes »  à leur époque, ont favorisé l’émancipation féminine. Elles ont prouvé que rien n’est vrai ni naturel, que les comportements masculins et féminins ne sont pas innés. Les façons d’agir, de ressentir ne dépendent pas du genre comme certains, malheureusement, le croient encore. Les Travesties de l’Histoire  d’Hélène Soumet, ouvrage bien documenté, structuré, écrit avec clarté, est à lire absolument parce qu’il est culturellement enrichissant et fait exploser l’image stéréotypée de la femme.

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14 juillet 2014

La Bergère d'Ivry

La Bergère d’Ivry      
Régine Deforges
Editions de la Différence (2014)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

     image la bergère.jpgAimée Millot, une jolie bergère orpheline de dix neuf ans « qui aime lire », tuée par son amoureux éconduit, Honoré Hulbach, guillotiné suite à son geste malheureux, est l’élément catalyseur de l’écriture de  Victor Hugo et de Régine Deforges. Cette absente  donne naissance à deux ouvrages,  Le Dernier jour d’un condamné, rédigé au XIXe  siècle par l’instigateur du Romantisme et La Bergère d’Ivry, roman inachevé de Régine Deforges happée par la mort en pleine création le 3 avril 2014.

    Dans  La Bergère d’Ivry de Régine Deforges, Victor Hugo, beau jeune homme de vingt six ans, déjà célèbre, connu de tous,  vit, pense, s’émeut, agit devant le lecteur, lui permettant de rencontrer Chateaubriand, Emile de Girardin, Théophile Gautier, Pétrus Borel, Daumier, Delacroix, Lamartine…, de hanter les différents quartiers du Paris du XIXe siècle : « le square de Saint-Julien-le-Pauvre », « la place de la Contrescarpe », « Notre-Dame »,  d’observer « l’Hôtel de Ville (…) un édifice sinistre. Avec son toit aigu et roide, son clocheton bizarre, son grand cadran blanc, ses étages à petites colonnes, ses mille croisées, ses escaliers usés par les pas (…) »,  d’aller boire un verre au célèbre café « Procope »,  d’assister aux spectacles populaires de l’époque : « Un montreur d’ours faisait faire des tours à son animal sous les yeux ébahis des gamins du quartier » ouà la bataille d’Hernani. Le lecteur plonge dans l’univers du XIXe siècle avec ses « ménagères portant des paniers de victuailles »,  ses petites gens, ses artistes, le monde de l’édition (« Je vois que madame s’intéresse aux éditeurs (…) – Il faut bien. Beaucoup ne sont pas très honnêtes et truquent leurs comptes »). La vie quotidienne est donnée à voir dans toute sa  réalité et sa simplicité pleine de saveur : « Des gamins se poursuivaient avec de grands cris en se jetant des boules de neige ». Mais Régine Deforges ne rédige ni une biographie ni un ouvrage sociologique sur la vie au XIXe siècle. Elle mêle au réel son regard d’artiste et le transfigure par le biais de son imagination et de son écriture.

    Le jeune Victor, « royaliste » à l’époque,  amoureux de la vie, de la bonne chère, écrivain zélé, « sa plume crachait les mots, les mutilait, les faisait se chevaucher »,  met son écriture féconde au service du respect de l’homme. La rencontre de Victor Hugo avec Honoré Ulbach, « jeune et joli garçon » de vingt ans, « un bon gars, un bon ouvrier »,  « père d’une fillette de trois ans », puis sa mise à mort, bouleversent  le poète qui, enfant,  a déjà assisté à des exécutions inoubliables, d’une insoutenable et inhumaine horreur : « Quand j’étais enfant, à neuf ou dix ans, (…) j’ai vu des condamnés à mort exécutés sur le bord du chemin (…) Jamais je n’ai pu oublier cela ». Après des échanges avec cet éphèbe avili par la prison, que sa petite fille ne reconnaît même plus, Victor Hugo décide de mener un combat contre la peine de mort, punition non seulement inutile mais monstrueuse. Il donne alors dans son ouvrage la parole à celui qui en est privé,  désireux d’amener ses contemporains à prendre  conscience de cette sordide réalité. Il prend parti pour les plus démunis  punis pour des peccadilles,   comme le père de Jean Lantier qui subit « dix ans de bagne, pour un pain ! » alors que son fils et lui étaient affamés. Hugo montre que la société est responsable de la criminalité : « C’est la société qui leur donne naissance en les privant de tout ». Confiant en l’être humain, il pense que la morale, l’éducation permettront à l’homme de progresser, de s’améliorer.  

    Le journal d’un condamné  est un texte explosif quand il surgit car il est novateur. L’imaginaire collectif n’est pas encore prêt : « On ne touche pas impunément à  l’un des derniers tabous de notre société. Vous aurez contre vous les esprits bien-pensants, les hérauts de la répression, de la peine de mort comme moyen de dissuasion, et toutes les petites gens qui tremblent pour leurs économie et leur vie ». On sent dans les écrits et les croquis  vigoureux du père du Romantisme frémir ses convictions, sa révolte et aussi ses affres. Cet homme heureux cache au fond de lui une profonde angoisse de la mort due, peut-être,  aux exécutions auxquelles il a assistées, à la mort récente de son jeune fils Léopold. Cette angoisse n’est-elle pas une mise en miroir de celle de l’auteure de La Bergère d’Ivry, femme  d’un certain âge qui sait que son passage sur terre  risque de  bientôt prendre fin ? 

    A Pierre Wiazemsky  qui « faisait remarquer » à Régine Deforges « qu’elle avait oublié la Bergère en route, elle (…) disait :’Ne t’inquiète pas, j’y reviendrai’ ». Mais la jolie bergère n’était-elle pas pour les deux écrivains qu’un prétexte pour dénoncer pour l’un la peine de mort et pour l’autre faire découvrir Hugo ? Le lecteur saisit en lisant La Bergère d’Ivry la grande connaissance que Régine Deforges a de Victor Hugo, de ses œuvres, de ses méthodes de travail : Hugo partait du réel, de ses rencontres comme celle de Gina, future Esméralda,  pour rédiger ses ouvrages. Et ce livre, qualifié d’inachevé,  qui n’a pas été revu, corrigé par sa narratrice, peu importe qu’il comporte un ou deux anachronismes comme la citation de Claude Gueux qui ne paraît qu’en 1832 car c’est avant tout un roman.  De surcroît, il est beau, touchant, poétique, bien écrit et il se finit en point d’orgue : « Tout en haut, au paradis, une jeune comédienne fascinée, regardait le spectacle : elle s’appelait Juliette Drouet ».

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07 juillet 2014

Ni du voyage, ni du paysage

Ni du voyage, ni du paysage    
Corinne Colmant  
Editions unicité (2014)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image ni du voyage.jpg Construit rigoureusement comme une pièce de théâtre avec un prologue, trois parties, un épilogue, paradoxalement Ni du voyage, ni du paysage de Corinne Colmant propose un espace textuel morcelé, éclaté. Des extraits du journal intime d’Eve – l’héroïne principale, l’absente intensément présente, à la personnalité émiettée, incapable dire « je » dans les premières parties de son carnet – se mêlent aux dialogues, pensées, sentiments, émotions de Kurt,  psychanalyste, écrivain « passion (né) par la chasse sous-marine »,  dont le roman est  « au point mort »,  doté d’un regard masculin pas toujours bienveillant (« L’amour que cette femelle avait éprouvé pour lui ») à l’égard de  celle qu’il a aimée et dont « il pensait avoir enterré (….) la passion ». De ces éclats multiples naît le sens du texte. Le jeu des fragments donne un espace circulaire, une boucle où le début et la fin se rejoignent, s’éclairent, s’ouvrent.

    Eve, actrice, être de passage qui ne trouve le repos qu’en jouant : «  la vingtaine d’années qu’ont duré mes pratiques artistiques, la scène m’a procuré la sensation exquise de poser mes valises, et de me sentir enfin chez moi, pour un instant »,  poète, musicienne, en quête de son identité,   voyage d’histoires d’amour en histoires d’amour,  de ville en ville, de pays en pays. Ses nombreuses  aventures sexuelles  sont une pudeur pour masquer son angoisse de la mort,  essayer de se construire,  savoir qui elle est. Le thème du voyage, constant dans l’ouvrage : voyage dans l’espace mais aussi voyage à travers la poésie, le rêve (« Il croyait vivre les aventures qu’il inventait pour moi (….) il savait transformer la banalité de ma grisaille parisienne »), le théâtre,  est tout à la fois pris au sens propre, un déplacement, « une fuite inutile » comme le dit Eve, et au sens métaphorique, l’itinéraire de différentes vies : celle d’Eve, de Kurt et des différents autres personnages fortement typés eux aussi. Les fréquentes larmes  d’Eve (« Elle se mit à pleurer », « entre deux sanglots », « Eve en pleurait encore », « E pleura tous les jours », « comme d’habitude Eve pleurait ») disent sa fragilité, sa souffrance psychologique et s’accordent avec le paysage marin, la liquidité tumultueuse de l’ïle-aux-mouettes : « Les déferlantes cognaient les falaises en formant un mur d’eau sans cesse reconstruit, et lançaient des paquets de mer sur les baies  vitrées. Tout en bas, sur la plage, des vagues immenses mordaient la digue, et déployaient leurs langues d’écume jusqu’à l’entrée de la valleuse. » ou de la mer « La houle hérissait maintenant la Méditerranée de vagues grises et hostiles ». 

    Les multiples paysages  de Ni du voyage, ni du paysage générateurs d’images emportent le lecteur dans des espaces baudelairiens déchirés entre le spleen et l’idéal, ce désir de bonheur inaccessible, d’infini voué à l’échec. Eve évolue dans un univers mortifère, sombre, souvent pluvieux. La relation de la jeune Eve avec un « père tyrannique »  ne pouvait que la condamner à rechercher dans tous les hommes rencontrés, l’amour masculin  qu’elle n’a pas vraiment connu. C’est parce qu’elle est perdue, qu’Eve disparaît comme sujet d’écriture et n’est que l’initiale de son prénom.  Puis le « je » apparaît enfin, survie du sujet en l’occurrence par l’expression écrite. L’être mutique en présence de Kurt, « tu es entrée très vite dans le silence »,  s’exprime par les vocalises, le chant, le théâtre et  l’écriture avant d’accéder enfin à l’unité et à la liberté : « J’étais libre ».

    Ni du voyage, ni du paysage est un ouvrage poétique aux nombreux clins d’œil littéraires avec les références à Rimbaud, Baudelaire (« respirait le calme et la volupté »). C’est un roman comblé par des images d’obscurité dans lesquelles viennent s’opposer des trous de lumière (« Le soleil inondait la cuisine »)  annonciateurs de la fin lumineuse et féérique. Les synesthésies (« Le ciel crissait d’étoiles »), le scintillement des couleurs (« La mer verte miroitait comme un lac »), la réfraction vive des lumières qui les allume, les métaphores, les comparaisons, les références musicales, poétiques, théâtrales  proposent au lecteur l’aventure magique  d’une écriture.

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22 juin 2014

Nuits

Nuits
Hélène Gugenheim
Editions Gaspard Nocturne (2014)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image nuits.jpg Nuits d’Hélène Gugenheim est un ouvrage poétique, fantastique, magique, surréaliste, surprenant, déroutant. Il plonge le lecteur dans une esthétique de la rupture loin de l’univers rassurant du quotidien à la faveur d’un dérèglement de la logique réaliste. Hélène Gugenheim inverse les codes : le réel fait irruption dans le fantastique et non le contraire selon l’usage des ouvrages fantastiques où le surnaturel fissure progressivement la réalité avant d’apparaître.       
    Dans le contrebas d’une autoroute, « sur (une) longue langue inhospitalière (…) lorsque la nuit tomb( e ), noire et épaisse comme l’encre de seiche », un cavalier sans tête solitaire, tel un démon surgit d’outre-tombe « éperonn ( e ) rageusement son infernal destrier ». « Quelques centaines de mètres plus bas se trouv ( e ) une petite sirène » isolée, qui tente vainement d’attiser les désirs masculins, jouant habilement mais inutilement de son pouvoir de séduction : « séduire était la raison d’être de la sirène. Elle se devait de troubler, corps et âmes, de nobles capitaines aux temps grisonnantes et de valeureux pêcheurs aux torses encore imberbes ». Dans l’immensité vide de l’Océan, personne n’entend son chant incantatoire, aux sonorités variées mais désespérées : « Le filet qui parvenait à s’échapper possédait la terrifiante beauté du désespoir ». Personne ne constate sa beauté blonde et mutine, sa sensualité innocente. Une nuit cependant, à sa plus grande joie,  son cœur vibre de concert avec un autre cœur.       
    Les voix du cavalier décapité et celle de la jolie sirène, incarnation du  rêve,  du désir masculin et de l’extase (« Ni femme, ni poisson mais  le rêve qui contient tous les autres et au rivage duquel il n’y plus qu’à mourir »),  se succèdent alors, alternent.  Puis dans une fusion éblouissante, les deux personnages « entr ( ent ) en collision » « sous l’œil goguenard de la lune ». Dans des jeux d’ombre et de lumière, des chatoiements de couleurs, des chants stridents ou cristallins, insondables, des saveurs sucrées, des pulvérisations d’humidité,  des flots d’écumes, l’amour, la nature, la poésie fusionnent dans une vibration esthétique intense. Des mondes miroitants s’ouvrent, transportant le lecteur, l’aspirant vers un ailleurs abyssale en compagnie de personnages qui échappent au temps et au réel  dans un paysage incertain où eau, terre, roches sont unies par des frontières indécises et où l’Amour et l’Océan s’entrelacent métaphoriquement.    
    Dans de longs poèmes en vers libres, la sirène et le cavalier sans tête ne font plus qu’un dans un rapport sensuel harmonieux et total où les sons, l’odorat, le toucher, le goût, le regard vibrent, dans un jeu de recherche et de rejet : « Nez planté dans la mousse / J’inhale / L’humus sur ta peau. »,  « J’ai fait mon lit sur ton flanc / Nez cueillant tes arômes ». Je vacille sur tes effluves / Miel de ta gorge / Groseille sur le bout de la langue ». L’écriture poétique, les figures de style, des procédés de dissociation et de rapprochement  communs à la terre et à l’eau,  brouillent les repères, créent une confusion. Les deux amants deviennent des éléments naturels, floraux, minéraux, aquatiques, le chant de la sirène devient bijoux précieux : « Elle y répondit d’une nuée de notes colorées, un ballet de bulles d’argent et or, grenat et rubis », fruits savoureux, fleurs odorantes aux couleurs éclatantes, animal fragile : « cerise et framboise, jonquille et poussin, lilas et lavande, amande et pistache, et encore caramel et marron glacé ». Les synesthésies, les métaphores, introduisent  le lecteur dans un monde sublime enchanté et le font voyager par les sens. La nuit, les formes se brouillent, tout devient flou, la sirène est « le roulis de l’océan », tout comme le cavalier sans tête, est « le chant de la sirène ». Et derrière cette immensité magique, se trouve la vie banale, médiocre avec ses  grèves, « l’intersyndicale des routiers », les cages de métal (…) repr(enant) possession de l’asphalte ».

    Nuits d’Hélène Gugenheim, ouvrage qui tricote prose poétique et poésie,  entraîne le lecteur dans l’aventure d’une écriture sublime et sensuelle à la faveur de mots recherchés,  légers, colorés, savoureux,  d’anaphores (« C’était l’heure où les angoisses s’oublient dans les lumières bleutées. L’heure où les parents se disputent à voix basse (…) L’heure où, quelque part (…) »   et d’onomatopées concrétisation des battements du cœur de la femme poisson (« poum-poum-tchak-poum-tchak-tchak ») qui rythment ce texte métaphorique. Les mots deviennent des jouets esthétiques sous la plume aérienne d’Hélène Gugenhelm qui lance parfois des clins d’œil au lecteur comme lorsqu’elle glisse un vers de Corneille dans son texte « à vaincre sans péril on triomphe sans gloire » ou fait référence implicitement aux chants mélodieux des sirènes d’Homère.

    Comme le suggère la chute du récit, l’Océan,  de nuit, versant inversé du quotidien plat et ennuyeux,  est un spectacle féérique,  trouble, voilé, susceptible de faire naître maintes chimères. Le roulis des vagues, leur envolée contre les rochers, le miroitement du sable humide sont alors  la métaphore de  la force et  de la beauté  de la passion qui transfigure la médiocrité du réel.  

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17 juin 2014

Le Bouclier d'Alexandre

Le Bouclier d’Alexandre   
Agnès Verlet     
Editions de la Différence (2014)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Image bouclier.jpgDans Le Bouclier d’Alexandre d’Agnès Verlet plusieurs flux de conscience s’imbriquent, des discours et des récits, ceux d’une fillette née avant le début de l’histoire qui commence en 1942, de l’adulte qu’elle devient, d’une narratrice intimement proche d’elle, si ce n’est elle. La progression linéaire du roman traditionnel vole en éclat. Elle se ramifie en aller retour du présent au passé, au conditionnel passé, au futur antérieur hypothétique (« je lui aurais raconté »),  le début de l’ouvrage renvoyant déjà à la fin dans une espèce de circularité du texte. Les frères et sœurs de  la fillette, tout comme elle, hormis Paul de son vrai nom Joseph Tanenbaum, « petit garçon aux cheveux blonds » (inversion du cliché antisémite),   ne sont pas dotés d’un prénom, ils sont simplement désignés par leur « numéro d’apparition dans la famille, le Premier, le Deuxième, etc ». Il  y a les grands et les petits, constituant deux ensembles soudés par le pronom personnel  pluriel « nous ». Cet anonymat les absorbe  dans un groupe intrinsèquement uni par un tiret à la symbolique  typographique  importante (« Mes frères-et-sœurs »)  et par un secret, un non-dit, un silence  qui pèsent sur toute la fratrie à la brune chevelure, générant une angoisse mortifère chez la fillette, la Septième : « j’avais vécu toute ma vie d’enfant avec cette angoisse de ne pas savoir. Une angoisse à mourir, qui peut faire mourir, ou rendre fou, puisqu’il ne reste qu’à imaginer, vivre dans le doute, les suppositions, les vérités fictives ». Qui est ce frère qui tout à la fois est son frère et ne l’est pas,  qu’elle ne peut désigner par le pronom possessif « mon » mais uniquement par le complément du nom : « le frère de moi » ?  Toutes les questions de l’enfant puis de l’adulte dessinent les sillons de l’angoisse. Pour évacuer ce profond mal être, la narratrice va passer une grande partie de sa vie à tenter de résoudre cette énigme, à reconstituer le puzzle d’un passé qu’elle n’a pas connu, le passé de Paul, mais aussi l’histoire de ses parents,  l’Histoire de la France pendant  la seconde guerre mondiale. Les fragments de vie éclatés, dissimulés, apparaissent, se recomposent et s’expliquent progressivement. Les liens entre eux s’éclairent.  Comme l’archéologue Dimitri Astropoulos qui  tente pendant quatre ans, de recoller « les pièces éparses du bouclier d’Alexandre »,   avec patience, persévérance, la narratrice essaie de reconstruire le passé de Paul né à quatre ans dans la famille Delorme. (Le chiffre quatre n’est pas gratuit. Symbolique, il peut évoquer  les quatre lettres hébraïques du Tétagramme sacré formant le nom de Dieu, YHWH, que le Talmud interdit de prononcer en vertu du Troisième Commandement, « Tu n’invoqueras point le nom de l’Eternel, ton Dieu, en vain », tout comme le nom du petit garçon est indicible) L’histoire de Dimitri Astropoulos est la mise en abyme  de la sienne, comme l’est la pièce de théâtre que la fillette devenue femme rédige  pour obtenir le vrai nom de Paul. Ce silence tue, « elle se laissait enfermer dans le secret, elle se condamnait à une mort qui, de n’être pas visible, n’en était pas moins certaine », mais paradoxalement il est aussi salvateur. Caché chez Iréna puis dans un grenier, Paul est sauvé parce qu’il sait qu’ « il ne faut pas faire de bruit », il est sauvé parce que son vrai nom est évacué. Le non-dit des parents adoptifs est généreux.  Mais l’adoption de Paul est aussi une mort symbolique, le petit enfant juif est tué pour survivre : « par sa signature, elle l’avait vouée à la mort et à l’oubli. Ce soir-là, elle avait tué un bébé, un enfant de moins de quatre ans. Elle avait accepté que soit déclaré mort un passé qui n’appartenait qu’à lui ». En effet, ce qui est caché n’existe pas, n’existe plus. 

    Le Bouclier d’Alexandre raconte la reconstruction d’une femme emprisonnée longtemps derrière « un bouclier, une armure (…) (des) «univers clos (qui) ne communiquaient pas », une femme  traumatisée par le non dit, le silence, le mensonge par omission. L’ouvrage  reconstitue l’histoire de  Paul,  de sa famille biologique et plonge aussi  le lecteur dans la tragédie de la Shoah, « la rafle des Roumains » et  des milliers d’enfants, de femmes, d’hommes partis en fumée, n’ayant pour unique sépulture les nuages : « Une tombe dans les nuages ».

    Le Bouclier d’Alexandre, œuvre originale, constitue  un véritable événement artistique mêlant littérature, poésie, peinture, psychanalyse, sociologie, histoire. Au  langage de l’enfant avec ses expressions familières, sa syntaxe saccadée (« Après, c’est vinaigre, et je ne sais pas »), ses onomatopées (« cotcotcodec »), ses répétitions,se mêle celui de l’adulte, du poète, de l’artiste avec les  leitmotive : « Apparue, disparue », « Et rose elle a vécu ce que vivent les roses », les références à Ronsard, Aragon, Chagall. Un souffle poétique, la puissance incantatoire des mots, leur musicalité, leur force («je crois à la puissance des mots ») emportent le lecteur dans un monde émouvant, touchant,  tout en le poussant avec subtilité, sans faire œuvre militante, à réfléchir  sur une période insoutenable, inadmissible de l’Histoire qui ne doit pas être oubliée : « Je pleure l’effacement de la mémoire des morts ». Ce livre est le tombeau de ceux qui n’en ont pas eu : « A Rosette, je dédie ce Tombeau pour des enfants morts ». Il les fait revivre par le pouvoir des mots tout en regrettant que rien n’ait été fait « pour la mémoire tzigane », pour tous ceux qui sont morts  à cause de la barbarie nazie et pour tous ceux qui meurent  encore aujourd’hui parce qu’ils sont différents ou pauvres : « En 1997,un incendie se déclara dans ce qui était devenu le plus grand taudis de Paris où, malgré une interdiction d’habiter, 375 personnes dont 20 enfants s’entassaient dans les 168 logements d’une pièce aux vitres cassées, sans confort, sans toilettes, sans rien ».   il rend hommage aux Justes connus et inconnus pour qui sauver des vies, malgré le danger, n’était pas un acte héroïque mais naturel.  Dans  Le Bouclier d’Alexandre,  Agnès Verlet  lance avec finesse non seulement un message  de tolérance mais aussi d’espoir : l’être humain peut exorciser ses angoisses,  retrouver son unité intérieure et se rendre compte que le monde est beau, « plein de contrées magnifiques que l’existence de mille hommes ne suffirait pas à visiter ». Bien que nourri de morts, ce livre est paradoxalement une attestation de vie.

   

 

09 juin 2014

Identités barbares

Identités barbares   
Carine Fernandez       
Editions Lattès, 2014

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Image identités barbares.jpgC’est à travers le regard, l’esprit critique,  la personnalité tolérante, tendre, décontractée  et  pleine d’humour de Virgile, jeune étudiant en Lettres modernes, à l’allure androgyne, passionné par les livres et par Nerval,   encore un peu amoureux de Laura  à laquelle « (il) ne veu(t) plus penser » puisqu’elle  l’a abandonné pour courir de l’autre côté du globe,  « six mois au milieu des Indiens »,  que Carine Fernandez, dans Identités barbares,  promène pendant trois jours  d’automne le lecteur dans différents quartiers lyonnais. Dans cette miniature de quatre vingt cinq pages, l’époque du récit est le miroir de l’époque de l’écriture. L’écrivain part du réel pour construire la fiction et donner vie à des décors et des êtres plus vrais que nature, loin du Proche-Orient auquel nous ont habitué  ses précédents ouvrages.

    Virgile,  « littéraire pur sucre »,  flâne, libre, « aérien, aussi léger qu’un grain de pollen » après avoir « séché » un ennuyeux  cours de linguistique. Il pense  à tous ses professeurs de français qui « l’ont dégoûté de l’enseignement » en décortiquant les textes de façon froide et  technique, passant à côté de leur  magie  et de la conversation avec l’auteur : « J’avais l’impression qu’on arrachait la robe du Temps et de la Lune à Peau d’âne et qu’on la jetait à terre pour la brutaliser sans qu’aucun adjuvant providentiel ne vienne à son secours ». Virgile évoque sa génération « à l’image de (s)a tribu, mixte et libre en paix avec l’histoire »  où toutes les classes sociales, les nationalités se fréquentent, sans préjugés, riches de toutes leurs  différences. Il attend surtout impatiemment le mariage de son frère et l’arrivée d’un ami japonais « qui a fait le tour du globe uniquement pour venir au mariage d’Antoine ». Masaki, attendu «  comme un roi mage »  rêve de ce merveilleux voyage en France, pays de l’art,  de la culture, de la gastronomie. Ce mariage est pour lui « le plus beau cadeau culturel qu’on p(uisse) (lui) offrir, un cadeau qu’on ne reçoit qu’une seule fois dans la vie ».  Tout s’annonce sous les meilleurs auspices, malgré un indice glissé par la narratrice, le pressentiment d’Anna, la mère de Virgile : « Comme si elle pressentait une chose douloureuse.  Elle a toujours eu le sens de la fatalité, des ironies terribles du destin qui gagne à tous les coups ».

     La visite de Lyon du groupe de copains,  symbole d’une France multiculturelle, Théo, Virgile, Lucas, Ali, Chloé, Masaki, Julie, Irène, s’effectue dans la bonne humeur, les éclats de rire et la convivialité. Mais l’ironie du sort va en décider autrement. Le destin se venge. Tout se passe différemment de ce qui était prévu. Dans le quartier Saint Jean,  le petit groupe insouciant et joyeux, rencontre la haine, l’intolérance, la rage,  comme le prouve le style métaphorique de Virgile dont le champ lexical de la violence dit la férocité bestiale des agresseurs : « Je vois la scène comme sur un écran. La peau blafarde des crânes rasés, l’œil jaune de bête féroce où luit un éclat satanique. Le front plissé, la bouche grimaçante, pleine de rage. On dirait des loups. La nuit est au loup. ». La description est sans concession.Le bonheur devient malheur, la comédie tragédie. Mazaki, le « non Français », efféminé aux yeux des assaillants barbares parce que parfumé par la facétieuse Irène, est massacré.  Virgile, personnage plein d’idéal et de joie, découvre brutalement la violence du réel, la malice des hommes et acquiert une autre vision du monde en une seule nuit, mais il conserve son humanité et son respect de l’Autre : « Devant l’entrée de mon immeuble, le Blond dort encore, roulé dans sa couverture crasseuse, avec son visage de môme. Je le contourne délicatement pour ne pas le réveiller ».

    Dans Identités barbares, le lecteur retrouve l’humour (« vieilles dames neigeuses en rose layette », «il refuse de dormir au centre des sans-abris et s’est pris d’affection pour la bouche d’égout devant la porte  de mon immeuble ») et l’ironie de Carine Fernandez,  son  ton extrêmement  alerte,  le présent, le style indirect libre, la focalisation interne  rendant la vivacité  des pensées de Virgile. Chagall, Watteau, Rimbaud,  Nerval font parti du monde imaginaire du protagoniste principal. Ils habitent l’ouvrage avec, par exemple,  la référence au « mariage aux flambeaux auquel assista Nerval au Caire, il y a presque deux cents ans », des citations : « Ne m’attends pas ce soir car la nuit sera noire et blanche ». La poésie circule  aussi, colorée et tendre  (« Sylvie est baignée des roses et  gris perles de Watteau, mais Aurélia est bleue et noire comme une nuit de septembre. ») dans ce texte caractérisé par le langage  argotique et décontracté de la jeunesse actuelle.Comme dans La Servante abyssine ou  dans certaines des  nouvelles de l’auteure,  à la fin,  les personnages sont happés par un mécanisme tragique. La mort, jamais prévue,  détruit tous  les projets. L’humanisme, l’ouverture d’esprit de Carine Fernandez illuminent cependant l’ouvrage. Derrière Virgile apparaît l’écrivain : « L’homme est fils de la culture, pas de la nature ». Rien n’est inscrit dans les cellules, seule  la culture (la langue, la morale… tout ce qui est acquis et non inné)  constitue l’être humain. La copine d’Ali, Irène, est « Une féministe à tous crins qui promet de le mener au lance-flammes ». Le Maghrébin n’est pas forcément un macho intraitable et dominant comme l’imaginent certains. Carine Fernandez fait réfléchir le lecteur. Elle  décape les préjugés sans sombrer dans les illusions. En effet, la culture pour quelques personnes est non seulement  plus que pauvre, mais surtout investie par la haine de  la différence.  Ou bien d’autres, fragiles comme Mona, fille de Djamila, femme moderne et ouverte, « fofolle et jeunette et terriblement branchée », se laissent entraîner par un  «  groupe de cop(ains)». Rien n’est simple, l’être humain est complexe. Combien faudra-t-il de siècles pour que la tolérance, le respect de l’Autre, de la différence,  l’amour du prochain gagnent enfin le cœur de tous les Hommes ?

    Malgré la tragédie odieuse et terrible de la fin,  l’espoir l’emporte dans Identités barbares. Les pensées visionnaires  de Virgile et leurs éléments de mondialisation,  dans le dernier chapitre, nous plongent dans un espace sans frontières : « mon cœur, dans le désert arctique du hall, mon cœur, comme un gong africain, résonne ». La race pure n’existe pas. Seule la race humaine hybride et variée vit sur terre comme la Rose (chère à Ronsard)  et la Tulipe noire (de Dumas), fleurs « métissées » auxquelles l’exergue fait subtilement référence.

 

Lire aussi de Carine Fernandez :

La Servante abyssine (Acte Sud, 2003)     
La Comédie du Caire (Acte Sud, 2006)      
La Saison rouge (Acte Sud)      
Mon propre nègre (article de Carine Fernandez)  
Entretien avec Carine Fernandez.     
Le Châtiment des Goyaves
(Editions Dialogues)   http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2014/04/08/le-chatiment-des-goyaves-5342296.html

Chroniques sur : http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/apps/search?s=Carine+fernandez

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01 juin 2014

L'Enfance des dieux

L’Enfance des dieux  
Dominique Eclercy      
Editions Gaspard Nocturne (2014)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   L'enfance-couv1.jpg Dany Valin, professeure de « psychologie à la faculté de Lyon », femme acharnée au travail, spécialisée dans les cas d’enfants à problèmes, sombre brutalement dans l’amnésie et la paralysie à la suite d’un accident de la route. Avant cet événement, elle rédigeait un ouvrage, L’Enfance des dieux, une mise en abyme de l’ouvrage éponyme de Dominique Eclercy,  auquel s’ajoute la mise en abyme de la (re)construction de différents personnages comme Dany, Simon, Jade, accentuant ainsi la profondeur psychologique du roman, annonçant les thèmes traités et incitant à réfléchir sur leur richesse. Dans son ouvrage, Dany Valin expliquait que les fils de la vie sont mêlés.   Dans l’enfant germe l’adulte qui reste toujours présent dans celui qu’il devient.  Toutes les expériences vécues sont marquantes : « Elle m’a expliqué que tout avait un lien, le passé et le présent, l’enfance des dieux grecs et celle des enfants d’aujourd’hui ». Chaque adulte revit un drame ancien, a en lui quelque chose qui le fait souffrir comme la perte d’êtres chers pour Dany.

    Dans l’univers clos des Cèdres, centre de rééducation, l’intervention du hasard  rompt la vie uniforme et monotone des patients et permet à deux d’entre eux, Dany et Simon, séparés depuis vingt  ans, de se retrouver. Leurs destins aux similitudes ténues mais effectives se croisent et se lient. Comme dans les tragédies grecques, le lecteur parcourt « le dédale des années passées » de Dany et de Simon, l’enfant abandonné et trop tôt confronté à la corporalité de la mort. Il  est plongé symboliquement dans le  temps mythique de  l’éternel retour, celui du passé enfoui dans l’inconscient de chacun. Dans cet ouvrage, le passé et le présent se mêlent.  Plusieurs récits s’enchâssent : la vie de Walter/Simon, celle de Dany et de sa sœur, la recherche du meurtrier de  Thierry Dumas et de Corinne Maréchal, les causes de ces meurtres incompréhensibles. Le roman L’Enfance des dieux  est  alimenté de tous les ingrédients du roman policier : meurtres, suspens, angoisse, indices conduisant à de fausses pistes, mais les conditions sociales, les problèmes familiaux, sociétaux, psychologiques,  l’humain,  l’emportent. Des enquêtes et des quêtes sont menées.   Un puzzle géant se met en place à la faveur  de petites pièces récupérées par les uns et les autres, plongeant le lecteur dans une pensée magique, dans l’inconscient des personnages et leurs hallucinations. Ce que la vie a tranché, les corps et les cœurs morcelés par la souffrance,   vont progressivement s’unifier, se retrouver. Jade, la fillette brisée,  se retrouve et arrive enfin à utiliser le pronom personnel de la première personne du singulier : « Pour la première fois de sa vie, Jade a employé aujourd’hui le mot « je », elle a compris qu’elle existait entièrement ».  Dany, amnésique, enveloppe vide,   recherche son passé : « Peut-être à force de persévérance parviendrait-elle à placer deux existences bout à bout pour n’en former qu’une seule ». Simon poursuit inlassablement une quête : comme Œdipe, il est en quête de sa mère, « il (a) un besoin désespéré de sa présence ». Il  veut être aimé d’elle,  puis de ses  substituts.  Il souhaite  exister aux yeux des autres, ne plus être invisible, transparent : « il le faisait pour être vu, reconnu comme une personne, pour ne pas être transparent ». L’enfant s’imposait des rituels, il ne mangeait pas, s’attachait les jambes, dans une espèce de cérémonial du sacrifice. Adulte,  les rituels enfouis depuis la petite enfance resurgissent : les dents de lait perdues se déclinent en dents arrachées au cadavre de la secrétaire puis soigneusement mises en scène, les jambes repliées et inertes  du petit garçon  dans l’attente « vaine » d’une mère  intensément aimée, à la fois  possessive, castratrice et absente,  deviennent les jambes de l’adulte immobilisé  dans un fauteuil roulant. Simon exprimait sa souffrance psychique en brimant son corps. Une fois l’âge d’homme atteint, il rend à nouveau le bas de son corps inerte à l’image de son passé figé en lui et il évince l’Autre qui lui fait ombrage sans aucun sentiment de culpabilité.
     Dany, quant à elle, malgré son amnésie, retrouve très vite sa capacité d’analyse et ses compétences. A la question du policier : « à votre avis madame Valin quel enfant peut devenir un tueur en série ? », elle répond sans l’ombre d’une hésitation « Un enfant abandonné ».  La psychologue  sait la force du passé ancré dans l’inconscient, elle sait que  pour dénouer les problèmes, il faut écouter les autres,  suivre le fil d’Ariane offert à la réflexion : « elle se sentait capable de dénouer la situation toute seule, sans aide, il suffisait qu’elle trouve le fil qui lui permettrait de remonter la pelote ».    
    Grâce à l’amour et à la compréhension de Dany, « celle avec qui tout avait commencé »,  qui l’a compris, a pénétré son univers intérieur,  Simon quitte le monde  mortifère dans lequel il évoluait. Il n’est plus Walter, il retrouve son nom, concrétion de l’essence.  « Il (a) à nouveau dix ans. Il (est) redevenu Simon devant elle ».  Il n’est plus seul avec ses hallucinations.  Simon,  en effet,  comme tout enfant, comme la petite Dany et son « Lutin »,   se racontait  des histoires, inventait des personnages,  pour combler ses manques,  pour échapper à sa solitude intolérable atténuée par l’unique voix d’une machine, la télévision. Simon existe désormais grâce au don d’amour de Dany qui luit « comme une petite chandelle incandescente » de confiance et d’espoir. Après le froid et la grisaille des premières  pages, le roman se clôt sur la lumière et « l’or des nuages » à la faveur de  Dany, personnage lumineux, du côté de la vie, « pas très douée au demi-tour », (petit clin d’œil humoristique au lecteur) car toujours en marche vers l’avenir.    
   
L’Enfance des dieux deDominique Eclercy est un récit fait sur le ton du constat, tendant à rendre compte du réel, du vécu, du ressenti, de ce qui demeure inexplicable. C’est  un roman multiple  à mi chemin entre le  roman policier et le  roman psychologique avec ses questions sur l’identité,   le nom,  les problèmes du « moi ». C’est aussi  un roman baroque avec ses jeux de miroir, ses mises en abyme, ses personnages qui changent de nom, de rôle,   une tragédie moderne  intellectuelle et affective avec ses secrets (le lieu même de la tragédie est le secret), des êtres qui ne se comprennent pas, ont des difficultés à communiquer, mais qui s’en sortent malgré tout.  L’Enfance des dieux est un roman  très travaillé, d’une immense richesse, touchant, émouvant, captivant.



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08 mai 2014

Printemps arabes. Religion et Révolution

Printemps arabes      
Religion et révolution
Adonis
(Traduit de l’arabe par Ali Ibrahim)      
Editions de la Différence (2014)

 

(Par Elias Abou-Mansour)

 

   image adonis.jpg Printemps arabes est un recueil d’articles rédigés dans la presse arabe et libanaise  par Adonis,  nom de plume d’Abi Ahmed Saïd Esber. Adonis est le nom mythologique d’un dieu syrien, symbole de la mort et du renouveau de la nature dans le cycle des saisons. Adonis, l’auteur de Printemps arabes, est le poète de la renaissance, de la maturité politique, de la liberté. Cet exilé politique, ce nomade intellectuel cherche  la vie, la fraternité, la liberté, mais surtout l’altérité. Il invite la société arabe à méditer sur des concepts de modernité comme l’égalité des sexes, la liberté de la femme, la séparation du temporel et du spirituel, en un mot la démocratie.    
   
Adonis  aspire à un changement radical, une révolution rendant illégitime toute inégalité entre l’homme et la femme. A l’instar de la Révolution française, Adonis souhaite  une révolution arabe qui invente la démocratie et reconnaisse les droits de la femme. La Révolution française a accordé aux femmes citoyennes les mêmes fonctions, les mêmes responsabilités qu’aux hommes. Les femmes et les hommes occupent les mêmes espaces.
    Comme Condorcet, Adonis réfute tout ce qui est refusé à la femme arabe. Le philosophe s’attaque donc aux doctrines qui obscurcissent les esprits, aliénant les hommes et les femmes. Il ne consent pas à attribuer le terme « Révolution » à la révolte arabe (« intifada »).
Il a le courage de faire voler en éclat les tabous, de commettre  un sacrilège dans un monde intolérant. Son esprit subversif veut renverser l’archaïsme, le clanisme, le communautarisme, le despotisme.Il aspire à établir un nouvel ordre : la démocratie. Comme au Siècle de Lumières, à l’instar de Montesquieu, il clame la séparation des pouvoirs et réclame l’indépendance de l’éducation et de l’armée : « L’entreprise ne sera parachevée qu’en séparant la magistrature, l’éducation, l’armée et les forces de sécurité de la politique (…) Ainsi, le pouvoir ne sera plus ni parti politique ni juge (…) ». Ayant un  esprit cartésien, épris de culture occidentale, ce philosophe conscient des particularités de la Syrie, veut adapter une démocratie saine, moderne, areligieuse à ce pays. C’est pourquoi Adonis sonde les abîmes de l’inconscient des Arabes. Il scrute leur histoire, leur mémoire, analyse leurs oeuvres. Il interroge leur système éducatif. Il déduit que leur pensée  est pauvre. La réflexion est presque absente. Il reconnaît la torpeur de l’Arabe. « La Révolution demeure un horizon fermé aux sociétés arabes. L’époque où nous vivons appartient au passé. Il semble que la culture de ce passé, notre culture que nous pratiquons chez nous dans la vie quotidienne, dans les écoles, les universités et les institutions nous apprennent à ne pas réfléchir ».        Selon Adonis, l’histoire des Arabes ne révèle que la soumission à des dictatures passées, à un pouvoir sacralisé : « Notre histoire nous a seulement habitués à être malades et à remplacer une maladie par une autre ». La structure intellectuelle passéiste est par définition religieuse ». De surcroît,  Adonis craint la domination des religieux fondamentalistes. Selon lui, les Salafistes (al Salaf : les Anciens) focalisent et monopolisent le pouvoir. Ils font régresser la liberté et le progrès : « Il ne faut pas oublier que leur idéal exalte les valeurs du passé et les impose comme  seul objectif devant lequel doivent s’incliner tout rationalisme, toute diversité, toute liberté individuelle ». Le narrateur refuse que la liberté de penser se soumette à l’inquisition des intégristes. Ainsi il récuse l’instrumentalisation politique de la religion qui est une violence, une tyrannie à la religion et à l’homme. Les Salafistes oppriment l’art, la culture, la philosophie et toutes les idées spéculatives. Pour eux, toute modernisation est donc exclue, prohibée. Comme la société doit être régie par les lois anciennes dans le salafisme, l’homme dans ce cas, selon Adonis,  devient esclave du passé.       
    Adonis démontre que le sectarisme du Salafisme  est une atteinte à l’homme. Les Salafistes, en effet, sombrent dans le fanatisme. Ils expriment une vérité soi-disant souveraine. Ils cherchent donc l’anéantissement de ceux qui ne partagent pas leur doctrine. Ils se considèrent comme les seuls légataires de la volonté divine,  comme les élus de Dieu, de l’absolu. Ils pensent être infaillibles. Ils présentent leur vérité comme unique, universelle. Ils installent le monisme. Par conséquent, ils rejettent la liberté, la démocratie, le pluralisme et l’altérité. Ainsi l’espace de la liberté régresse et la répression s’amplifie : « Suis-je croyant ? Je dois donc tuer celui qui est contre moi, qui ne s’allie pas à moi, je dois faire disparaître tout ce qui lui appartient ».
    Les jihadistes tuent au nom de la religion : « une sacralisation qui prend Dieu pour une machine à tuer ». Adonis refuse la violence qui avilit l’homme, anéantit la population et dévaste la Syrie. Cette violence a détruit le tissu social, a fait émerger le communautarisme et a consolidé le fanatisme religieux. Par conséquent, la Syrie a sombré dans le néant et le chaos. L’homme s’est vidé de sa substance.  Adonis reconnaît que la violence est un échec. Il critique le soutien des Etats-Unis  à la rébellion religieuse armée et prône une opposition pacifique : « Les Etats-Unis ne tiennent toujours pas compte des opposants pacifistes dont le nombre est considérable en Syrie et à l’étranger. Ils écoutent seulement les opposants qui prônent la violence, et ferment les portes devant les pacifiques ». De surcroît, la rébellion focalise exclusivement  sur le pouvoir. Les conflits de pouvoir s’accentuent alors. Ils sont traduits dans la rhétorique du complot, de la traitrise et de la connivence avec le sionisme : « Pourquoi s’accusent-ils les uns, les autres de trahison ? Pourquoi, à l’instar des régimes qu’ils combattent, sont-ils fascinés par le despotisme ? ». Adonis dénonce la violence, la culture de l’assassinat, l’ostracisme. Ce phénomène n’est pas l’apanage  du régime. Il existe dans l’opposition. La révolte, sous la coupe des intégristes,  est déviée des concepts humanistes. Elle s’oppose à celle des jeunes militants qui luttaient pour la liberté et la démocratie. L’opposition militaire jihadiste est incapable d gouverner, d’insuffler l’espoir et de changer la société. Elle ne cherche pas à désaliéner l’homme arabe, à le libérer des jougs de l’obscurantisme. Elle porte en elle la servitude de l’homme. En outre, Adonis critique le monisme politique et intellectuel du régime syrien. C’est pourquoi il renvoie le régime syrien et l’opposition dos à dos.

    Adonis, le poète  et le philosophe, donne une résonance nouvelle au logos. L’œuvre, Printemps arabes. Religions et Révolutions souffle un vent de liberté qui devrait guider les jeunes révoltés. Le narrateur, militant pour la modernité, la laïcité, la tolérance et l’altérité, est fidèle à lui-même, à ses doctrines. Il dénonce l’archaïsme et l’immobilisme des sociétés arabes. Il porte ainsi des jugements audacieux. Il  est le Voltaire des Arabes. Il s’investit totalement pour la liberté de l’homme. Il voit loin. Adonis catalyse alors les consciences, frappe d’anathème le régime et l’opposition. Il  les récuse parce qu’ils sont contraires à l’humanisme.
    Selon le narrateur, la dictature, le militarisme ne sont pas un rempart contre l’intégrisme religieux. Cette violence, soutenue par des puissances occidentales et locales,  a des relents  de guerre froide et de xénophobie. Elle fait sombrer la Syrie dans un obscurantisme total : « Une marée humaine qui sait que ces politiques occidentales n’élèvent ni ne couvent, dans le monde arabe, que les ‘œufs ‘ de la violence et de l’agression. Ces œufs qui, une fois cassés, transforment les peuples en troupeaux, et immobilisent les sociétés arabes sur des positions tirant leur énergie de luttes d’érosion,  d’effritement et de repli ». Adonis veut que l’action politique soit animée par l’Esprit et l’altruisme. Il porte un regard lumineux de philosophe sur la société arabe. Printemps arabes  est un ouvrage à lire et à méditer.

 

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07 mai 2014

Les Attentives

Les Attentives.
Un dialogue avec  Etty Hillesum   
Karima Berger   
(Albin Michel, 2014)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

  image les attentives.jpg  L’ouvrage  Les Attentives de Karima Berger est un dialogue « par-dessus les âges, par-dessus la mort » entre Etty Hillesum et une  étudiante marocaine bouleversée par la lecture des carnets intimes de la jeune déportée.  Dans ce livre  scindé en deux parties : « Amsterdam-Westerbork, 1940-1943 » et « Paris 2011- 2013 », la narratrice immortalise Etty (diminutif d’Esther) Hillesum décédée à Auschwitz en 1943 (« Le plus beau cadeau que je puisse te faire ; te donner une seconde vie ») plongeant tout d’abord dans son passé, puis dans son présent à elle, tricotant leurs deux  existences, leurs deux philosophies de la vie, leurs deux spiritualités, mêlant des extraits des cahiers d’Etty Hillesum « qui souhaitai(t) être un pont entre les deux mondes, entre l’Orient et l’Occident » à sa propre narration.

   Dans son bureau à Amsterdam, Etty  Hillesum, femme libre, indépendante, sensuelle, dotée d’une immense  paix intérieure qu’elle protège sans « jamais l’emmurer »  afin d’accueillir l’Autre,  avait fixé au mur l’image d’une adolescente marocaine à laquelle la narratrice s’identifie. Etty s’adressait souvent à la fillette. Désormais la narratrice poursuit le dialogue. Un courant invisible circule entre les deux femmes.  Deux voix poétiques de femmes pleines de chaleur, d’amour du prochain, d’humanisme,  de sororité, se font entendre. L’Orient et l’Occident s’unissent intimement, intrinsèquement : « Mon visage de ‘Noiraude’ et ton visage de ‘Tartare’ se reflètent par-delà le fouillis de ton bureau. Marocaine et Kirghize, Noiraude et Tartare, Arabe et Juive, j’aime quand se mêlent nos origines et qu’elles nous révèlent notre immensité ». Deux sœurs étrangères, l’une Juive, l’autre Musulmane, éloignées dans l’espace et dans le temps, cependant associées par une puissante vie intérieure, par  la même pensée généreuse,  par l’Amour du prochain  : « (…) ton amour de l’autre est libre et ne demande rien en retour, comme ton amour de Dieu, pas de rétribution, aimer à vide ».Deux sœurs étrangères réunies par le souffle divin, le souffle d’un Dieu au delà des religions : le Dieu  d’amour des Livres sacrés juif, musulman, chrétien  non perverti par les intégrismes et la stigmatisation :  « tu es juive, hollandaise, mais tu es russe aussi et tu pourrais être tant de choses encore. On verra en toi une chrétienne qui s’ignore, d’autres une taoïste, moi j’y verrai même un peu d’islam ». Toutes deux recherchent la part d’Humain dans l’Autre : Etty est  capable de le trouver même là où l’on ne l’imagine plus : « Derrière l’apparence, sous ce vert infâme de l’uniforme nazi, l’uniforme qui normalise au point de rendre anonyme, il y a cette trace de l’humain, un regard, un visage et mieux encore un récit, et même un souvenir et même une émotion qui donnent chair et font frissonner la lumière de l’autre en l’un. » Etty, comme Christian de Chergé qui la « lue et même méditée »,  n’est qu’amour. Le souffle divin retentit dans leur cœur et apporte des parcelles d’amour, de fraternité qui, si elles se multipliaient, sèmeraient la paix et la compréhension entre les hommes de tous les continents, de toutes les religions.

    Dans cette oeuvre en miroir : « C’est moi maintenant qui ai ton portrait sur mon bureau », la narratrice reprend le fil de la vie d’Etty « là où il s’est rompu ». La lecture de ses carnets intimes  aide la jeune marocaine à comprendre l’Histoire du peuple arabo musulman.  Elle  explique  le XXIe siècle, dit ses angoisses devant un monde où les intégrismes s’enflamment, où la tolérance s’effondre, où l’image de l’Autre, du Musulman,  est stigmatisée surtout depuis le 11 septembre 2001. Et, à l’instar d’Etty, l’étudiante  conserve l’espoir,  évoque l’aspiration à la démocratie des jeunes révoltés des printemps arabes,  montre l’ouverture d’esprit d’intellectuels arabes comme le célèbre poète Mahmoud Darwich qui lit en 1998 avec solennité la déclaration de  reconnaissance de la Shoah par les Palestiniens exilés sur leurs propres terres.  Elle nous fait visiter le musée de la Shoah à Nazareth, celui de Westerbork où « le visiteur est invité à ouvrir une à une, encastrée dans un grand mur, de petites fenêtres opaques. Chacun d’entre nous ouvre la première et voit le portrait d’un homme puis les autres petites fenêtres qui montrent d’autres hommes, femmes, enfants (…) puis soudain derrière l’une des fenêtres, ce n’est plus un visage sans nom mais c’est notre propre visage qui apparaît : l’autre c’est toi, tu aurais pu être une des victimes ou mieux encore, demain, tu pourrais être la victime ». Elle prouve, si besoin était, que  nous sommes tous l’Autre de  quelqu’un. La narratrice, comme Etty Hillesum,  libre de tout aveuglement, dépourvue de haine, prône la Sagesse, le dialogue, le respect de la différence.  Ces deux êtres dont la spiritualité entre en correspondance  sont des passeurs donnant à comprendre le sens de la vie, ce sont  des traits d’union entre les humains. Avec ces deux femmes, le mot « religion » acquiert tout son sens, « religare » : relier.

 

Autres livres de Karima Berger : http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/apps/search?s=Karima+BergerI

Isabelle -Eberhardt. Oh cet ultra d’abîme ! (Albin Michel, 2011)

Eclats d’islam, chroniques d’un itinéraire spirituel (Albin Michel, 2009)

Rouge Sang Vierge (Al Manar, 2010)

Toi, Ma sœur étrangère (Editions du Rocher, 2012)

08:36 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

07 avril 2014

Le châtiment des goyaves

Le Châtiment des goyaves
et autres nouvelles.   
Carine Fernandez       
Editions dialogues (2014)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image carine.jpg Expatriée dès l’âge de seize ans au Liban, en Egypte, en Arabie Saoudite, Carine Fernandez connaît parfaitement l’univers intime du Proche-Orient. C’est pourquoi dans son recueil de nouvelles, Le Châtiment des goyaves, elle donne avec une extrême acuité le point de vue des Orientaux, leur façon de penser, leur ressenti. Elle immerge le lecteur dans la réalité orientale, le plonge dans un ailleurs total présent par les prénoms à consonance étrangère pour un Européen, les expressions arabes, les mœurs, les coutumes, les croyances, la nourriture. La concentration des récits donnés sous forme de nouvelles a pour effet de renforcer la dramatisation. Les intrigues correspondent à une réalité historique et sociale où se glisse malgré tout par moment le rêve de l’Orient mythique et ésotérique de la reine de Saba.

    Les personnages principaux présentés par Carine Fernandez  sont des idéalistes, des utopistes, des rêveurs se heurtant brutalement à la difficile réalité de la vie, à leur destin. Dans « A la recherche des Yézidis », Hakem Al Ayouti, « homme peu courageux », naïf,  qui  « enseigne l’histoire à l’université de Guizeh, pas à l’université coranique d’Al Azhar » poursuit son rêve d’enfant, malgré la désapprobation insistante de sa mère,  à juste raison,  très inquiète. Il part  avec beaucoup d’illusions « à ses frais, à ses risques et périls » dans  Bagdad dévastée, violée, agonisante, à la recherche de la secte des Yézidis, les adorateurs du diable. L’ironie du sort tragique  fera qu’il rencontrera finalement le Diable dans toute sa monstruosité et sa perversité, en la personne d’un  Marines aux « yeux bleus sans éclat, piqués de petits cils presque blancs comme ceux des gorets ». Une intolérable  violence humaine, froide et pensée, est dite dans toute son ignominie inimaginable sans concession et sans tomber dans le pathos.

    L’innocent Khaled, du « Châtiment des goyaves »,  jeune garçon plein d’idéal, amoureux depuis sa plus tendre enfance de Madiah,  sa camarade de jeux, va lui aussi découvrir le cynisme de la vie. Son amour pur idéalise la jeune fille inaccessible dont il n’ose même pas « imaginer (le) corps ». Il est l’opposé de son frère Faysal,  âgé de seize ans,  pour qui la femme n’est qu’un objet de satisfaction, « une mesure d’hygiène » indispensable.  La narratrice  note avec humour et de façon pléthorique la frustration du garçon : « Je ne trouve plus le sommeil avec cette partie de mon corps qui se dresse et gonfle comme le drapeau de la patrie sur le toit du lycée. Si tu ne me maries pas, il faudra bien que le fils d’Adam se satisfasse sans son Eve et tu es prévenu : je n’aurai de pitié ni pour les chiens ni pour les chats ». Faysal ravale la sexualité à ce qu’elle a de plus élémentaire, elle n’est pour lui que l’instrument de la luxure. Faysal, par son absence de sublimation à l’égard de la femme, son désir presque bestial, sa conduite,  ses propos licencieux, ses lectures pornographiques, et surtout son choix d’épouse,  salit l’idéal d’amour déçu de son jeune frère. Une fois de plus le coup de théâtre final de la nouvelle est cinglant et tragique. La chute détruit l’amour  chaste, du jeune héros.       
    Dans «Villa Fardoz », Hussein  Al Dhalidji, quant à lui, se rend en Egypte pour « acheter les équipements les plus sophistiqués pour un nouvel hôpital  à Al Khobar ». Et  brusquement à la faveur d’un  nom de rue, il retourne sur les lieux de son enfance : « Et voilà que subitement quelque chose s’ouvre en lui. Une porte restée fermée plus de cinquante ans, derrière laquelle se profile la rue Abou El Feda avec ses flamboyants couleur piment (…) » D’un seul coup, il a huit ans et il retrouve toutes les émotions, la tendresse et les sensations du passé : la tyrannique  institutrice anglaise,  la magie de la vie faite de « festins, de caresses, de raffinements » chez son oncle et ses tantes dans  la maison familiale, véritable « palais royal au fond d’un jardin enchanté ». Mais la désillusion du présent s’impose, La beauté et la richesse ont disparu laissant la place à la grisaille, à la médiocrité, à la saleté, à la pauvreté sordide. La remontée dans le temps n’a été qu’un bref instant de rêve : « Les jolies sœurs musiciennes, Daddy et la gourmande Mama Sitt sont peut-être enfermés dans l’épaisseur des murs de la villa Fardoz comme les princes des mille et une nuits,  qu’un géant malfaisant a emprisonnés dans des colonnes de marbre noir ». L’Egypte du passé, l’Egypte rêvée n’existe plus.

    Fathi, le petit tailleur égyptien,  n’oublie pas non plus l’Egypte du passé,  l’époque où « Le Caire copiait la place de l’Etoile à Paris ». Il regrette  le temps où il était  un vrai tailleur pour femmes et leur confectionnait des « jupettes courtes à godets (…) des corsages en piqué sans manches et (des) pantalons pattes d’éléphant qui leur moulaient si divinement les fesses ! » Désormais « l’histoire avance à reculons », les femmes deviennent des « pylônes noirs d’où ne filtr (  e )  que le regard par la meurtrière horizontale des yeux ». Implicitement, par le détour de ses songes passés, le petit tailleur dénonce le système actuel de son pays, l’hypocrisie, la condition de la femme.  Heureusement à la faveur de la révolte de la place Tahrir, il retrouve l’espoir avec « cent mille éveillés (qui) ont décidé de secouer la vieille Egypte de sa torpeur ». Et dans cette société cloisonnée depuis la révolution iranienne, où les hommes et les femmes ne se mélangent plus, Salma,  jeune cinéaste, « lutteuse à la poitrine arrogante et aux joues de bébé »,  qui  surnomme Fathi, Charlie en référence à  Charlie Chaplin, lui fait  découvrir une « camaraderie jusqu’alors inconnue entre sexes",  la liberté et  le mot « démocratie ». Grâce à la révolution de la place  Tahrir, le petit tailleur peut à nouveau rêver. « Il accrochera sur son échoppe : « Charlie, tailleur de la nouvelle femme égyptienne. ».

    Carine Fernandez ne présente pas seulement des hommes dans sa galerie de portraits, elle donne aussi à voir  des femmes, leur vie, leurs pensées, leurs émotions, leur souffrance, leur aspiration à la liberté, à l’émancipation.
    Dans « Le visage », Carine Fernandez tricote présent et passé,  entrelace réalité, fantastique  et rêve, permettant au lecteur de voyager dans un Yémen poétique et esthétique : « Aux frontons des demeures couraient des frises formées de triangles orange, verts, rouges, jaunes et bleus. Encadrant portes et fenêtre, de larges bandeaux d’azur soulignés d’un trait jaune ou vermeil. Les intérieurs surpassaient encore les façades si bien qu’on y vivait dans le joyeux dénuement de salles vides, sans meubles ni confort modernes, mais d’une richesse chromatique digne du Royaume des Péris ». L’écriture visuelle de Carine Fernandez, la richesse des couleurs, l’essence lumineuse de la fillette et du décor, l’effet de tremblé hallucinatoire (« la chaleur étouffante du jour nimbait d’un léger tremblement argenté (..) »),  emportent le lecteur dans le magique pays de Balkis, le royaume du fantastique. Le voyage d’Hafza  débouche sur l’illusion et même la prophétie. La multiplication des « cinq silhouettes plaquées contre le mur comme une frise », l’horreur spécifique de la répétition,  lui donnent à voir son lointain futur. La rose des sables offerte par la petite bédouine, puis redécouverte longtemps après,  est la métonymie du désert beau et fragile (  Il «  ne s’arrête jamais, (…) marche, (…) change de forme et de nom »)  et de la liberté inaccessible et impossible pour une fillette de sa condition. Hafza  ne peut que se souvenir et rêver avant de rencontrer  son destin.

    « Ebtesam a un djinn », quant à elle,  selon tous ses proches. Progressivement, elle a sombré dans le mutisme, est devenue indifférente à ses enfants, ne s’est plus intéressée à rien. Sa famille ne nomme pas la dépression. Elle dit le satanisme, une décharge folle de nervosisme. Sa maladie est insoignable : il s’agit d’une maladie signe. Elle révèle un violent traumatisme, montre ce que personne n’accepte de voir plongeant la jeune femme dans la déréliction la plus complète. Ebtesam ne dénonce pas l’indicible.  De surcroît son mari la musèle en l’enfermant et  en aspergeant  d’eau « la hurleuse » : « Tiens, que le jet propulsé à toute pression t’emplisse la bouche d’écume ! te fasse taire ! ». Le lecteur voit Ebtesam à travers le regard de son mari donné par les connotations sexuelles négatives de sa nudité révélée par le tissu mouillé : « D’un coup, Ebtesam a paru nue, sa robe collée en une seconde peau plus brune, luisante, et c’était une vision obscène, une tentation du démon, offerte aux yeux de tous avec ses tétons aigus et son pubis saillant, la toison  noire visible à travers le tissu translucide ». Sa féminité est niée, elle n’est qu’érotisme démoniaque, un succédané de mère avec, non pas des seins, symboles féminins par excellence, mais des « tétons ». La pauvre femme n’a aucune issue, elle ne peut que contempler les lignes droites et circulaires de la natte sur laquelle elle git : « des chemins qui ne mènent nulle part ». Ebtesam est prisonnière de sa destinée.

    Mais fort heureusement d’autres femmes  réussissent  à trouver le chemin de l’émancipation à la faveur d’un divorce et d’un père moderne, comme Dalia, « une féministe (…) qui milite pour que les femmes aient le droit de conduire » ou la rouerie comme Férial.

    Le lecteur découvre le Proche-Orient à travers des intrigues soigneusement construites, une écriture visuelle et poétique aux nombreuses comparaisons concrètes contextualisées (« J’ai le cou plus raide que la momie de Ramsés », « comme des murènes cachées sous la vase »). Carine Fernandez montre des hommes qui maîtrisent la civilisation occidentale dans ce qu’elle a de plus superficielle, de plus matérielle comme le fait de porter « un pantalon et polo Lacoste, pareil à un khawaja », mais qui conservent leurs idées, leur idéologie bédouines. Elle montre la différence entre tous ces pays du Moyen-Orient, la liberté que les Saoudiens pouvaient  trouver en Egypte : « Les habitants des pays du Golfe peuvent sortir vêtus à leur guise. S’il lui prend l’envie de porter son habit saoudien, rien de plus normal et personne ne le dévisagera comme à Genève ou à Paris. ». Elle permet de comparer la condition de la femme : la Saoudienne effacée derrière sa burka, la Libanaise en « pull rose fuchsia » qui se met « en tête d’acheter toutes les Galeries Lafayette avant de rentrer aux Etats-Unis »  Derrière l’écrivain apparaît en filigrane la sociologue ou tout du moins la spécialiste de l’Orient et  derrière ses personnages, jaillissent son talent,  son ironie et son humour  inimitables.

 

Lire aussi de Carine Fernandez :

La Servante abyssine (Acte Sud, 2003)
La Comédie du Caire (Acte Sud, 2006)
La Saison rouge (Acte Sud)
Mon propre nègre (article de Carine Fernandez)
Entretien avec Carine Fernandez.

Chroniques sur : http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/apps/search?s=Carine+fernandez

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24 mars 2014

Poème de Carmen Rojas Larrazabal

 

58 MARCHES

Carmen ROJAS LARRAZABAL
Traduction en langue française :  Françoise-Marie BERNARD
(2014)

 

 

Poème proposé par Guy Créquie, poète, auteur, chanteur,  qui participera au Congrès mondial des auteurs et des artistes de langue castillane à Los Angeles du 9 au 12 juillet 2014 comme Ambassadeur de Paix à travers la pensée philosophique.

 

 

 

« Il y a des choses qui se laissent juste voir tandis qu’elles montent derrière et d’autres qui ne veulent pas, qui ont peur de cette ascension qui les oblige à tant se dénuder ; obstinées à leur niveau et qui derrière leur masque, se vengent cruellement de celui qui monte dans son dos pour voir l’autre. »  Julio Cortazar.

 

 

Image paix.jpgAujourd’hui son sentier dialogue avec  la

Hauteur d’un abîme inerte,

Les bagages poussiéreux des pieds fatigués

Monte derrière pour vaincre le jour,

Ainsi comme il a escaladé les blessures

Infinies des êtres sans défense,

Captivés et trompés entre les masques

Et les noms.

 

Combien la raison d’être ici a diminué !

Où Dieu décida d’esquisser ton chant

Et fit chanter ta vie.

Tu es Mélodie d’orages dissonants

Qui volent l’air au voile de la nuit

Et s’envolent sans direction dans les entrailles

Des rêves.

 

Tu oublies avec détermination, les visages précaires

De ceux qui restent derrière

Pour que tu vives

Des souvenirs et des victoires,

De l’amnésie de la douleur causée,

De la profonde révolte

En faveur du crime anonyme,

Contre le fait de guérir les blessures

Et au risque de rester redevable

Pour le reste de ta vie,

Le fait d’avoir fait saigner

Celle qui n’était pas la tienne.

 

Masque qui venge cruellement

La main, le cœur, les rêves

Nés de l’amour immérité,

En confiance couvert d’offrandes et pillé

Par un prédateur de plus au Village de l’Homme,

Ou par un imposteur de plus au Village de l’Ame.

 

Triste pèlerin incertain qui monta derrière

Dans la brève ascension de la vie,

Et tomba au sommet du sang d’autrui

Sans pouvoir couvrir la nudité de sa trace

Sur la marche du vide.

Aujourd’hui encore il l’emmène en hâte

Nulle part

Pendant qu’il montait derrière

Depuis   la rive de ma vie

A la fin j’ai réussi à le reconnaître,

Mais j’ai seulement pu m’en aller

Du sommet tombé

De son dos.

 

 Copyright Carmen ROJAS LARRAZABAL

Traduction en langue française Françoise-Marie BERNARD

 

 

 

58 Escalones

 

 

“Hay cosas que sólo se dejan ver mientras se sube hacia atrás

y otras que no quieren, que tienen miedo de ese ascenso

que las obliga a desnudarse tanto; obstinadas en su nivel

y en su máscara se vengan cruelmente del que sube de espaldas

para ver lo otro”

                             Julio Cortazar

 

 

Hoy  su senda dialoga con la

altura de un abismo inerte,

El equipaje polvoriento de los pies cansados

Sube hacia atrás para derrotar el día,

Así como ha escalado las heridas

Infinitas de los seres indefensos,

Cautivados y burlados entre mascaras

y nombres.

 

Cuanto ha descendido la razón de estar aquí!

Donde Dios decidió delinear tu canto

e hizo cantar tu vida.

Eres Melodía de tormentas disonantes

Que roban el aire al el vuelo de la noche

Y vuelan sin rumbo en las entrañas

De los sueños.

 

Olvidas con empeño, los precarios rostros

de quienes quedan atrás

para que tu vivas

De recuerdos y victorias,

De la amnesia del dolor causado,

De la profunda rebelión

A favor del crimen anónimo,

Contra el sanar las heridas

Y a riesgo de quedar debiendo

por el resto de tu vida,

el haber desangrado

La que no era tuya.

 

Mascara que vengas cruelmente

La mano, el corazón, los sueños

Nacidos del amor no merecido,

Confiadamente ofrendado y saqueado

por un depredador mas en la Aldea del

Hombre,

O por un impostor mas en la Aldea del Alma.

 

Triste peregrino incierto que subió hacia atrás

En el breve ascenso de la vida,

Y cayó a la cima de la sangre ajena

Sin poder cubrir la desnudez de su huella

Sobre un escalón vacío.

Hoy nuevamente lo lleva de prisa

A ninguna parte.

 

Mientras subía hacia atrás

Desde la orilla de mi vida,

Al fin logre reconocerlo,

Mas solo pude despedirme

De la cumbre caída

de su espalda.

 

Copyright Carmen Rojas Larrazábal.

23 mars 2014

Le Roman du café

Le Roman du café     
Pascal Marmet   
Editions du Rocher/Vladimir Fédorovski (2014)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image le roman du café.jpg Après Le Roman du parfum (1), Pascal Marmet invite le lecteur à humer de nouveaux arômes, à savourer de multiples saveurs avec Le Roman du café. Au lieu d’effectuer un exposé fastidieux sur le café, ses origines, sa culture, il choisit le roman pour faire passer ses connaissances. C’est par le biais d’un jeune aveugle, Julien Saurel, (petit clin d’œil à Stendhal)   « du genre beauté canaille qui s’ignore, cheveux sombres bouclés et rebelles, nez droit et narines hispaniques, barbe naissante et drue, mains d’artistes et doigts de diva, épaules larges et long cou, yeux couleur miel et cils courbes » et des descriptions savoureuses de Johanna, son amie d’enfance, une journaliste irlandaise « pétillante » « irrésistible », que le lecteur découvre l’univers du café.

    Julien,  dont la mère est morte en lui donnant la vie comme Jean-Jacques Rousseau,  a intégré le schéma psychologique, mental, corporel du handicapé imposé par son grand-père, torréfacteur, tourmenté et acariâtre depuis le décès de sa fille unique : « Je suis celui qui a tué sa fille, sa Florence adorée, une encombrante morte vivante ». Ce grand père a, d’une certaine façon, marginalisé, son petit fils en mettant l’accent sur son handicap. Dans Le Roman du café, à une crise sur l’identité et la filiation, (« Mon père ? Il avait disparu le jour de la mort de Maman. »), s’ajoutent une ambiance de mystère créée par l’énigmatique « carton (de café) de quatre livres »  déposé devant la boutique du torréfacteur, la réaction incompréhensible de la secrétaire de « la Fazenda Ambiental Fortaleza », « une certaine Silvia » qui semble bien connaître Julien, la disparition du père,  une histoire d’espionnage.

    Les aventures des protagonistes sont un prétexte pour rédiger l’histoire du café et donner un enseignement au lecteur. La vie des personnages permet d’accéder à l’univers souvent méconnu du café,  de ses origines fort lointaines (« La première trace se retrouve dans l’Ancien Testament, dans la Genèse »)  à sa délectation.  Julien,  « histograin, caféologue, expressomane et kawathérapeute » comme le dit avec humour le narrateur,  partage ses connaissances et son expérience avec son entourage. Johanna prend des notes. Son récit est avant tout oral, Julien mêlant la parole de l’historien à celle du conteur.  Chaque café est analysé avec finesse comme un grand cru : « C’est un épicé bien équilibré. 80% d’arabica et 20% de robusta. Vietnam et autre chose sur la Cordillère. Flatté par un clou de girofle, un zeste de noix de muscade et saupoudré d’un nuage de poivre gris plutôt surprenant. Le tout caresse à mort les papilles jusqu’à ce qu’il se transforme en amertume. Pas mal, mais un peu fugitif en bouche » ou « Le goût est étonnamment exotique, le champ aromatique très arrondi, légèrement chocolaté et sans amertume, mais prononcé ».  Le café, ses goûts, ses odeurs, est une ouverture sur l’univers, une aventure du goût.  Il procure un cocktail de sensations.

    Les multiples usages et vertus du café sont donnés à voir.   Les drames entourant son commerce, son exploitation, les conditions de vie des cueilleurs, l’esclavage (« le café fut rivière de douleurs pour un peuple sans liberté »), le blanchiment d’argent, la corruption sont dénoncés.    «La communication bio incitant les consommateurs aux actions concrètes », le respect de la nature, quant à eux, sont encouragés par un écrivain fortement impliqué dans son histoire.

    Jouant avec les figures de style : les métaphores du café, de la torréfaction,  « l’or brun », « je me suis désocialisé, desséché, racorni, … torréfié », « Toute la nuit, j’ai mouliné les grains qui s’enfilaient dans mon broyeur à idées »,  la personnification …« entendre psalmodier le grain cuit », l’humour, Pascal  Marmet propose une documentation sérieuse,  riche, séduisante, alléchante.  Le Roman du café est un véritable hymne au café. Après la lecture de cet ouvrage, même ceux qui, comme moi,  n’apprécient pas ce breuvage,  ressentent une irrésistible envie de le goûter.

 

(1)        Le Roman du parfum (Editions Le Rocher, 2012)         http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/apps/search?s=Pascam+Marmet

   

08:08 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

20 mars 2014

Poème d'un humain aux autres humains

21 MARS ! = journée internationale des Nations Unies contre toutes les formes de racisme et d’antisémitisme :

 

 

POEME d’UN HUMAIN AUX AUTRES HUMAINS !
Guy CREQUIE (mars 2014)

 

 

image guy crequie.jpgQuelle que puisse être sa nationalité

 

Son sexe

 

La couleur de sa peau

 

L’aspect de ses cheveux

 

La forme et la couleur de ses yeux

 

Sa confession et, ou philosophie

 

Encourageons-la,

 

Encourageons-le,

 

Encourageons-les,

 

A être toujours plus humain

 

Avec une empathie et une spiritualité élevées

 

Un sens et souci de la nécessité

 

Un respect inaliénable des droits et devoirs humains

 

Au service de l’humanité notre Aînée et destinée

 

Pour une planète terre d’harmonie et de paix

 

Laissée en héritage aux générations futures.

 

 

 

Copyright Guy CREQUIE

 

Ecrivain français à finalité philosophique

 

Blog http://guycrequie.blogspot.com

10 mars 2014

Chronique de l'ère mortifère

Chronique de l’ère mortifère      
Frédéric Baal     
Editions de la Différence (2014)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   image chronique.gif Dans son roman non roman, Chronique de l’ère mortifère,  Frédéric Baal, avec un large éventail de choix énonciatifs,  tente de faire adhérer le lecteur à sa conception/déception de la société contemporaine. Les entraves des multinationales, les abus des soi-disant grands de ce monde, (Deux cent cinquante millions de dollars de bénéfice l’année dernière !... et net d’impôt ! … si nos esclaves du traire-monde ne travaillent pas pour nous, pour qui travaillent-ils donc, je vous le demande… nous tenons ces chiens en laisse !), les agissements mortifères des responsables des Etats, des élus  et de nombreux être humains égocentriques et égoïstes, vivant simplement le moment présent  sans penser à l’avenir, tels des chancres insidieux et proliférant, tuent la justice, la fraternité, l’égalité, l’art, l’écologie et asservissent l’être humain et son environnement : « L’usine salissait l’eau de la rivière. Poissons infectés. Sols pollués. Pêche et jardinage funestes. Tumeur dans l’estomac et cancer du poumon. Nettoyaient leurs installations et les œsophages des riverains. (…) Rassurez-vous, une mort restée inexpliquée s’explique par l’au-delà. Cercueil avec service après-vente ».

     Au cœur de pays fictifs, mais pourtant tellement vrais comme  « l’Anglepoterre », le lecteur découvre un décor dégradé, délabré : « (…) maisons chétives et maussades plantées à contre-jour. Tristes rues enténébrées. Immeubles gris de poussière.(…) Trottoirs que les pluies ont défoncés. Façade noircie du bureau de poste. (…) Carcasses de voitures blanchies par les fientes d’étourneaux ». L’esthétique du pourrissement (« Pommes pourries dans un cageot »), du délabrement est le substrat du texte.  Le lecteur observe l’effondrement du monde. La quasi-totalité  des termes de l’ouvrage connote l’idée de quelque chose qui s’achève, qui se meurt. Le liseur assiste à la décadence, à la déchéance de la société, à sa progression vers la servitude et le néant.

    La verve satirique de Frédéric Baal  accuse violemment et vertement une société injuste, inégalitaire et  tyrannique. L’auteur nous donne à entendre une « Mme Tas-de-fer », méprisante, arrogante, dominatrice, donnant des leçons de politique machiavéliques. L’esprit rempli de clichés colonialistes, racistes, sociaux, elle s’indigne que « nos indigènes ne sont plus ce qu’ils ont été… (elle a) peine à croire qu’ils veuillent s’affranchir de notre tutelle ». Les pauvres, êtres selon elle inférieurs,   responsables de leur pauvreté n’ont qu’à l’accepter : «ils exagèrent leur malheur…ils cèdent à la tentation du pathétique… mourir ! … un fait divers tellement banal !... d’ailleurs, la mort est à la mode… ne pouvaient-ils naître civilisés comme nous ? ». Frédéric Baal, à travers les propos  dédaigneux  de madame Tas-de-fer dénonce le libéralisme sauvage et ses inégalités : « j’ai un sens très vif de l’iniquité…(…) les rapines d’une classe restreinte prévalent sur les droits des travailleurs et la protection de l’environnement ! … nous n’en sommes pas à une infamine près !... » Non seulement la politique, mais aussi la culture, la religion sont  touchées par la décadence. La culture « anémiée (est) à la mode »,  « un aspirateur enfermé dans une cage en plexiglas » devient une œuvre d’art. Le plaisir de lire disparaît. Désormais avec les liseuses, « le devenir écranique », le lecteur ne cherche que l’information rapide : « la lecture fléchée… vous parcourez des yeux, introduit par une flèche, un très court extrait d’une œuvre (…) le New Roman Zappé »  et ces flèches « vous aident à traverser au pas de course les fragments nécessaires à l’intelligence – la plus limitée possible, rassurez-vous ». La langue et la réflexion s’appauvrissent alors, tuant tout esprit critique. Des  « théologiens criminels de diverses confessions interdisent à des milliards de mystifiés l’usage du préservatif… affaire à suivre dans les fosses communes du terrifié-monde ». Dans cette ère mortifère,  le mensonge et la corruption sont  de mise en politique  (« nous établissons notre fortune sur la ruine d’autrui »)  même au plus haut niveau de l’Eglise : « Nous couvrons nos manœuvres d’une apparence de légalité ». « L’Opressus Dei épaule les forces conservatrices… ». La débauche, l’immoralité, les abus d’influence, les injustices dominent notre époque qui se délite, sombre vers le néant. Comme le dit Frédéric Baal « la faucheuse rôde partout ». Les systèmes politiques, sociaux mortifères se banalisent et drainent l’homme vers sa perte.

    La parole de Frédéric Baal est l’écho tonitruant de sa pensée. La chair du mot exulte. Le rythme saccadé, les exclamations, les ruptures syntaxiques donnent une grande véhémence à son  texte. L’écriture de Frédéric Baal est marginale, de l’ordre de la transgression, de la révolte. Frédéric Baal bouleverse la syntaxe,   manie habilement la contrepétrie (« Alibabanque et les quarante valeurs », « La Fonpeine et Le conte de Rire ») joue avec les mots, les fait rimer entre eux : « systole et diastole ». Il multiplie  les néologismes (« une belle fumière »),  renouvelle les clichés, glisse des allusions historiques, littéraires, (« Babillage sans comptage n’est que ruine du parrainage » renvoie, par exemple à La Fontaine, « qu’en eussent dit Barbelé et Pelluchet… ? » à Flaubert,  « Tout est pour le mieux dans le milliardaire des mondes … » à Voltaire) use de l’anagramme, du sophisme. Il tricote l’esthétique (« nos demeures seigneuriales du XVIIIe siècle et de leurs salon au parquet de palissandre, desservis par des portes sculptées, meublés en Boule ou en Chippendale, parés de tableaux historiques, décorés d’armures et de trophées,  de tapisseries à ramages et de tentures de soie brochées d’or… » au grotesque,  mêle un langage recherché doté d’un vocabulaire rare, de verbes conjugués au subjonctif imparfait (« …mes entreprises ne fussent assombries par des revers, ne devinssent hasardeuses n’éprouvassent des vicissitudes … ») à un langage familier, parfois même vulgaire, insérant des phrases argotiques vieillies qu’il actualise par l’introduction d’une expression inattendue : « Je ne vais pas me faire bananer par une poire blette ! ». Le double sens de certains mots renforce l’ironie donnant à entendre la violence de la voix, de l’oral.

    La créativité de Frédéric Baal est un acte de  rupture et de rébellion, un cri de rage et de détresse. Elle sort des normes littéraires traditionnelles. L’écrivain sait que ce n’est qu’en dehors de la normalité qu’on peut pousser à la réflexion, à la liberté,  au changement et au respect des plus démunis. Frédéric Baal est un nouveau Céline (en ce qui concerne l’écriture), un nouveau Voltaire. Un livre à livre car une petite chronique ne peut en épuiser la richesse incommensurable.

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09 mars 2014

Franck Courtheoux, un auteur, compositeur, chanteur de génie

Franck Courtheoux, un auteur, compositeur, chanteur de génie.  

(2014)

 

(Par Joëlle Ramage)

 

 

 

 

    image courthéoux.jpgPour parler de l’homme et du musicien, le mieux est de regarder les choses en face : auteur, compositeur, orchestrateur de grand talent, arrangeur, Franck Courtheoux  est partout. Musicien insatiable, la diversité de son parcours d’exception demeure unique. Assurément, il est l’un des plus précieux mélodistes de la dernière décade, en tout cas l’un des plus authentiques, un créateur original et vrai, tant par son répertoire que par son humanité.

    Ses derniers albums « Moan » et « Immersion » donnent un bel aperçu de son éclectisme musical et de son sens de la mélodie. Prenant un bonheur immense à évoquer les nombreux épisodes d'une vie entière placée sous le signe du son, il précise cependant que c’est son enfance douloureuse qui a sans aucun doute été sa première inspiratrice. Les souffrances et le manque auront guidé très tôt son sens émotionnel et initié l’étendue de son répertoire mélodique, né de ses parcours dans les montagnes et dans les chemins chargés de réflexion, dans les pas de son grand-père, poète dans l’âme, aux côtés duquel il apprendra l’ouverture d’esprit, les choses simples de la vie et le sens du partage. Puis c’est à la Brigade des pompiers de Paris, au service des personnes en difficulté, au secours des plus démunis, qu’il effectuera une partie de son parcours professionnel où, selon ses propres termes, il apprendra « le respect de l’Homme et le sens du devoir accompli ». C’est sous une telle bannière d’humanisme  que la vie de Franck Courtheoux se déroule, toute sa création musicale étant empreinte de ce même souffle lumineux et altruiste.

    Techniquement, ce qui ressort de la musique de Franck Courtheoux c’est avant tout son sens inné de la mélodie qui, le rappelait Vladimir Cosma, est comme « le sujet d’un livre ». Il ne devrait pas y avoir de livre sans sujet comme il ne devrait pas y avoir de musique sans mélodie. Franck a compris, au fil du temps et de son travail acharné, que sans la mélodie, la musique n’est qu’une superposition d’improvisations, pièces sans structure, sans colonne vertébrale. Franck sait injecter là où il faut et quand il faut, des influences fortes et solides dans ses mélodies, inégalables dans leur couleur, dans leur tempo, dans leur phrasé, dans leur rythme, dans leur souffle, dans leur atmosphère, qui confèrent une solide armature à l’ensemble de son oeuvre musicale. Il ne faudrait pas passer à côté de la science harmonique de Franck Courtheoux, qui a également compris, par un long travail musical, que le rapport entre la musique et l’image est une science, qui met en symbiose l'information qui nous arrive, celle à laquelle nous sommes sensibles, celle qui nous interpelle, et qui est pour une grande part véhiculée par le son. L’analyse approfondie des rapports entre musique et image nécessite une parfaite compréhension de chacun des éléments séparés : la mise en scène doit être clairement identifiée et la musique doit, comme un gant, habiller cette image, aussi bien en termes de structure que de langage (tonalité, profils mélodiques, orchestration…). Franck Courtheoux sait que les rapports entre musique et image procèdent d’une tension, d’une imprégnation particulière, celle du pouvoir de séduction. C’est ainsi qu’il devine très tôt l’importance évocatrice de la ligne mélodique ou soupçonne l’importance que celle-ci peut avoir dans un film.

     L’un des titres de son album « Immersion »  confirme, s’il en était besoin, ce talent de compositeur capable d’associer judicieusement le son et l’image : l’exemple de son œuvre « Cosmic Rebirth », nous fait en effet vivre une expérience inédite, celle qui pourrait s’apparenter à la naissance d’une étoile sur un fond galactique. L’émotion suscitée par les effets sonores est admirablement rendue par une envoûtante ligne mélodique mise en exergue au clavier, sur une orchestration lyrique, qui apporte à l’imagination et aux sens en éveil, plus qu’une image visuelle : un sentiment diffus, une atmosphère chargée, des émotions profondes, des impressions singulières et étranges:  « le fond grave des percussions inlassablement scandées revient à la charge, comme pour rappeler que l’infini sidéral est bien là, omniprésent, sans imagination, sans surprise, morne et informe comme peut l’être l’éternité galactique. Au milieu de ce tempo infini et épuisant de platitude et de solitude, les percussions subtiles font penser que l’on traverse un champ d’ondes radio reviennent, apportant une espèce de fulgurance ». Globalement, la musique rend compte d'échelles, de vitesses, de températures et de longueurs d'ondes qui ne sont pas familières au commun des mortels. Il y a dans cette musique un véritable support à la visualisation, que rendent très judicieusement les effets spéciaux de la musique de Franck. Ainsi, l’auteur de « Cosmic Rebirth » développe un art, celui de la musique développementaliste qui donnent naissance aux images (avec effets spéciaux, arrangements et modélisations) et chez lui cet art ne s’explique pas tellement c’est beau. Ce pouvoir de créer une émotion indescriptible, par le son, par la phrase musicale, tout en faisant surgir spontanément l’image idoine derrière la mélodie, Franck le possède de deux manières : intuitivement et par la force du travail accompli, et il serait fort opportun que le monde du cinéma ne passe pas à côté de ce talent- là.

 

 

 

 

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20 février 2014

Clarisse et le singe en morceaux

Clarisse et le singe en morceaux        
Laurent Vyeix    
Atome Editions (décembre 2013)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   clarisse image.jpg L’élégante et belle Clarisse,   femme dynamique aux magnifiques yeux verts, propriétaire de deux salons de beauté à Paris, mène une vie agréable et  paisible. Seul son mari, Côme,  « petit prof sans avenir », mal dans sa peau, dépressif depuis peu,  lui cause quelques soucis. 

    Puis, brusquement,  la vie bourgeoise agréable de Clarisse   bascule : un sombre individu prénommé Horst, la suit,  la harcèle, la menace par l’intermédiaire de messages sibyllins  de plus en plus inquiétants, rédigés sur des « affichette( e ) bleue ( s ), rectangulaire ( s ).  L’espace se réduit alors  autour de Clarisse. Le danger et la violence la cernent dans son quartier, dans ses salons de beauté puis  dans son appartement jusqu’à son ensevelissement dans une grotte proche de sa résidence secondaire. Cette réduction spatiale,  concrétisation de  son angoisse et  de  sa privation subite de liberté,   intensifie le suspens du roman alerte et haletant de Laurent Vyeix .

   Avec virtuosité, Laurent Vyeix, dans Clarisse et le singe en morceaux,    brouille les pistes et  les repères du lecteur. Dès l’incipit, c’est Côme qui s’amuse à suivre une jeune femme : « Côme la suivait sans entrain, respectant une distance de cinq à dix mètres entre eux, admirant la souplesse des mouvements, le chatoiement du soleil dans la chevelure, le balancement des hanches (…) ». Les leurres se succèdent. Deux intrigues s’imbriquent simultanément : l’histoire de Clarisse et celle de jeunes dealers du lycée où enseigne Côme. L’épisode du  crime, constante  habituelle du  roman policier,  se rapporte à la seconde enquête.  Clarisse ne meurt pas, mais l’éventualité  de son assassinat accroît la tension du récit.  Comme dans tout roman policier, le lecteur se pose des  questions.  Cependant  ces dernières se portent non pas sur la recherche d’un assassin mais essentiellement sur les raisons pour lesquelles un mystérieux homme harcèle Clarisse, introduit une fêlure dans sa vie, la plonge dans un véritable cauchemar.

    Laurent Vyeix bâtit soigneusement son intrigue avec des personnages de chair, d’angoisse, de sentiments, représentatifs de la société contemporaine, appartenant  à la vie quotidienne et banale de tout un chacun. Les différentes techniques narratives, l’alternance des focalisations internes et omniscientes éclairent les pensées, les sensations, les peurs des personnages. La vision externe estompe  la connaissance des faits et accentue l’impression de suspens. Les questions rhétoriques (« Mais alors qu’était Charlaine ? Un tyran grotesque ? Mère Ubu ? »), les phrases souvent courtes, inachevées (« s’il pouvait s’y agripper… »), nominales ou adverbiales (« intellectuellement ») créent un rythme dynamique et oppressant. Le lecteur vibre alors au même diapason que Clarisse et Côme. Les nombreux indicateurs spatio-temporels précis placés en exergue (« Mardi 24 avril. Onze heures », « samedi 28 avril. Onze heures trente »)  rapprochent le texte du journal ou du reportage donnant au récit un caractère réaliste et objectif. La description des caractères denses et typés  des personnages, leurs pensées font évoluer le roman policier en roman psychologique et  en roman de mœurs avant le coup de théâtre final.

    Laurent Vyeix dans Clarisse et le singe en morceaux recherche l’authenticité de la vie.  Il mêle habilement suspens, violence, réflexion, émotion,   lançant  aussi de nombreux clins d’œil humoristiques au lecteur  comme lors de l’arrestation arbitraire  pour prostitution de Côme, travesti en femme, dans les dialogues entre ce dernier  et son psychiatre, ou lorsque le nouveau commissaire divisionnaire explique : « - Oui, je remplace Ben Soussan, parti en retraite. / - Et que fait-il de sa retraite ? / - Il vole. / - Il a changé de camp / - mais non : c’est un excellent pilote. ». Tension et détente se conjuguent et se mettent en valeur à la faveur du comique de mots, de gestes, de situations.

     Les illustrations  esthétiques en noir et blanc de Sophie Ainardi  accentuent  le mystère du texte. Clarisse et le singe en morceaux  permet au   lecteur  d’échapper à la platitude du quotidien, de le mettre entre parenthèses pendant la durée de sa lecture. Clarisse et le singe en morceaux  suscitera un véritable engouement chez les amateurs de suspens.

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12 février 2014

La petite cuisine

La petite cuisine        
Elisabeth Martinez-Bruncher
L’Harmattan (2012)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 Image petite cuisine.jpg   Dans La petite cuisine, roman polyphonique où de nombreux personnages simples et ordinaires,  pour la plupart émouvants,   s’entrecroisent,  Elisabeth Martinez-Bruncher raconte l’histoire d’un petit village, « un trou perdu » que le lecteur peut situer au Sud de la France à la faveur de descriptions  saturées d’effluves méridionales (« Les genêts dégageaient une odeur sucrée un peu écoeurante, heureusement corrigée par la vigueur  dynamisante des touffes de thym ») et du départ de  Maria  à Montpellier comme « auxiliaire de vie ». Ce roman permet de discerner la plurivocité de la réalité à travers la vision du monde, les sensations, les émotions, les analyses des différents personnages banals,  cependant dotés d’une intense densité,  qui s’expriment tous avec leur personnalité, leur langage. Mais c’est surtout Roger, le personnage principal, le point focal du texte,  qui introduit le lecteur dans les secrets de ce microcosme, à la faveur de ses réflexions orales ou écrites. En effet, Roger, être généreux et bon, vieillard encore alerte, à l’esprit vif, « t(ient) registre depuis vingt-huit ans, très précisément depuis son cinquantième anniversaire » de tout ce qui se déroule dans le village. Cet homme qui sent « la lavande et la solitude »,  comme le souligne l’auteure avec  un poétique zeugma,  écrit « l’après midi, dans sa petite cuisine », espace intime clos, protégé et protecteur opposé au « bar du Centre » tenu par le couple Imbert, Gérard et Augustine, des colporteurs de ragots, « fossilisés dans leur haine de l’humanité ». Pour Roger, l’écriture est une façon de prendre du recul par rapport à sa vie, aux événements, de les analyser avec calme, d’exorciser ses angoisses, « les images insoutenables et incompréhensibles que l’adulte qu’il était devenu avait refoulées dans une zone incertaine et trouble et que le vieillard retrouvait intactes et exigeantes, face à lui-même » et aussi d’immortaliser ses souvenirs comme   la beauté de Sarah Bloch, véritable « nymphe, (…) prêtresse vouée au culte de la Beauté », source de « ses premiers émois d’homme ». Les écrits de Sidonie, la grand-mère de Nadine,  permettent également de renouer avec le passé, de favoriser les réminiscences et de comprendre les événements contemporains. Tout en avançant au présent, l’histoire progresse parfois à rebours,  le présent et le passé s’éclairant l’un et l’autre, révélant les secrets du petit village.

    Elisabeth Martinez-Bruncher brosse avec un grand souci d’exactitude le tableau de cet univers  méditerranéen et de la mentalité de ses habitants médiocres ou sublimes, profondément vrais,  représentatifs de la société en général. Aux êtres intolérants, racistes, emplis de préjugés et de haine qui clament vulgairement et stupidement des idées toutes faites : « Si on les laissait faire, ils nous foutraient dehors ! Déjà qu’on les nourrit gratis…ils pondent tous les ans et les allocs, elles partent chez eux et nous tintin ! On n’a rien… y a pas à dire, c’est pas la même culture »  se dressent la générosité, la solidarité d’êtres ouverts, simplement humains comme Roger,  Maria, Lise, Georges Béraud, l’instituteur, Nicole, Pauline,  Nestor, l’immigré  noir, nouvellement installé au village avec sa famille,   qui accepte n’importe quel travail : « Du travail, j’en ai parce que j’accepte tout. Les horaires impossibles, les travaux de force, les remarques imbéciles et l’environnement pas toujours reluisant », son épouse Léontine, pleine de sagesse et d’humanisme  dénonciatrice de  l’individualisme de la société occidentale, « sans odeur, sans chaleur, sans couleur ». Et enfin Raoul, le boulanger, parmi tant d’autres,   qui  donne en toute simplicité  une leçon de tolérance, montrant qu’il n’existe qu’une seule « race » humaine, « la seule acceptable, celle des êtres loyaux et droits ».

    Le mince  ouvrage d’Elisabeth Martinez-Bruncher est un grand Roman dépourvu des chapitres habituels constitutifs des livres remplacés ici par des paragraphes numérotés de un à quarante deux, dans lesquels la narratrice bouleverse les procédés narratifs traditionnels, proposant au style indirect libre différents points de vue,  emportant le  lecteur  dans le maelstrom des nombreux personnages rencontrés au fur et à mesure de leur arrivée dans la fiction, simplement prénommés ou surgissant par le biais d’un pronom anonyme lancé en tête de paragraphe. Cet ouvrage poignant,  dépourvu cependant de toute effusion lyrique, est tout à la fois un roman régional, un roman d’amour,  un roman psychologique permettant de rencontrer des êtres aussi imprévisibles et étonnants que ceux  côtoyés dans la vie, un polar au suspens subtilement mené, une réflexion philosophique prouvant, si besoin est,  les dangers de la haine et   proposant implicitement un art de vivre ensemble.       

01 février 2014

Ma longue marche en Chine d'hier à aujourd'hui : 1956-2014

Ma Longue marche en Chine
d’hier à aujourd’hui : 1956-2014  
Jacques Van Minden
Joseph –René Mellot  
Editions  du cercle franco-chinois (décembre 2013)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image ma longue marche.jpg C’est à Joseph-René Mellot, ancien consultant à l’International dans le domaine des Hautes Technologies, actuellement journaliste, écrivain, poète, que Jacques Van Minden,  président du Cercle Franco-Chinois, spécialiste, entre autres,  en consulting international,  a confié les innombrables notes et souvenirs de ses « deux cent vingt huit voyages en Chine » de 1956 à nos jours. Joseph-René Mellot, à l’écoute de Jacques Van Minden, a écrit,  en collaboration étroite avec cet amoureux et grand connaisseur de l’Empire du Milieu, Ma Longue marche en Chine, pour communiquer une expérience unique, extraordinaire et enrichissante, de plus de cinquante années,  afin de la partager avec les lecteurs, les hommes politiques, les chefs d’entreprises. En effet, la Chine, immense pays multiethnique, est une énigme pour nombre de Français qui l’observent à travers leur lorgnette. Le narrateur dévoilant les secrets de ce pays en favorise la compréhension.

    Jacques Van Minden, avec une objectivité bienveillante, mais sans concession, porte témoignage sur des lieux restés longtemps inconnus et  inaccessibles aux Occidentaux, des événements heureux ou tragiques.

    Jacques Van Minden  présente avec précision les faits de la petite et de la grande Histoire de la Chine, les datant, s’appuyant sur des chiffres précis, des statistiques, les confirmant par des arguments d’autorité, des témoignages de personnalités connues, des lettres comme celle « de Deng Nan, la fille de Deng Xiaoping »  ou de « Ma She, Ministre conseiller économique et commercial à l’Ambassade de Chine à Paris »,  de photographies du voyageur prises en Chine en compagnie de Xu Bo, commissaire général adjoint de l’exposition universelle de Shanghai,  de Jean-Pierre Raffarin, Raymond Barre, François Fillon. De nombreuses dédicaces comme celles de Bernard Accoyer, Zhao Jinjun, Jean Besson, Gérard Collomb,  corroborent, si besoin était,    le sérieux de l’ouvrage.

    Aux  récits dotés d’un réalisme concret, semblant notés sur le vif,   le voyageur qui a pénétré les contrées chinoises les plus reculées   ajoutent ses commentaires personnels, ses analyses. Jacques Van Minden   se soucie tout à la fois de donner au lecteur à voir et à comprendre  la réalité politique, historique, sociologique et pittoresque de la Chine. Emu par le sens de l’accueil des populations : « la population nous attendait dehors, agitant des drapeaux chinois en papier, au pied des maisons décorées de bande multicolores »,  il  décrit la  vie quotidienne de cet immense pays (« C’était une véritable fourmilière sur les quais, dans les salles et les couloirs, des voyageurs poussant ou tirant d’énormes colis au milieu de volailles vivantes attachées dans des paniers de bambou et parmi des cyclistes portant des cochons ficelés sur le porte-bagage de leur vélo »), la  beauté des lieux (« Deux cent trente huit kilomètres de plages de sable blanc, bordées de cocotiers et de palmiers, entourent des collines verdoyantes (…) »). Il révèle les différentes coutumes qu’elles soient culinaires (« Les Chinois ne mangeaient pas de bovins, leur préférant leur viande de prédilection, le cochon et la volaille ») ou sociales.Dans ce pays moderne, l’égalité entre l’homme et la femme règne : « àcompétence et à travail égal, la femme chinoise devait avoir le même salaire que son homologue masculin (…) les femmes chinoises (…) ont occupé et occupent des postes importants aussi bien dans l’administration que dans les entreprises, et (…) elles ne rechignent pas à exercer des travaux pénibles ». Jacques Van Minden démontre aussi  l’ouverture d’esprit du gouvernement : « preuve d’ouverture de l’esprit chinois, la cathédrale Saint-Joseph construite en 1885 a été bien entretenue et les horaires des messes sont affichées à l’entrée », dénonce les clichés, les préjugés en ce qui concerne le Tibet par exemple.  A la faveur d’une analyse historique argumentée et rigoureuse, il explique que, contrairement à ce que croient de nombreux Occidentaux, la Chine protège le Tibet apportant de surcroît des réformes positives  importantes dans les domaines de la santé, de la scolarisation des enfants, de la protection de la nature et  elle favorise particulièrement  « le respect de la diversité » des minorités comme les Ouïghours, les Miaos.  Surtout Jacques Van Minden insiste sur l’immense sens des affaires des Chinois. Ce sont « de redoutables hommes d’affaires ». «  Le taux de croissance de la Chine fait pâlir les pays occidentaux ». Indirectement et directement, le narrateur renvoie en miroir l’image des Français, qui à l’inverse des Chinois,  sont préoccupés par leurs intérêts personnels et souvent immédiats.

    Jacques Van Minden   montre que les Français sont « de piètre hommes d’affaires ». Comme un homme d’affaires chinois lui dit un jour : « Le Français est un voyageur qui arrive à la gare au moment où le train s’en va… il court vite et de temps en temps, il arrive quand même à attraper le dernier wagon ! » Les Français  manquent de pragmatisme et d’unité. Jacques Van Minden explique qu’il est nécessaire d’étudier les marchés,  les attentes  de l’Autre, de connaître  sa mentalités, ses coutumes, ses croyances, ses superstitions pour  éviter les échecs et échanger positivement  avec lui. Mais l’ignorance de la mentalité chinoise a souvent conduit les Français à des erreurs et à des pertes de contrats.  Son anecdote, donnée par l’intermédiaire d’une comparaison humoristique,  sur les quatre « 4 cv »  «rutilantes, peintes en blanc, comme des jeunes mariés » offertes par la firme Renault et immédiatement jetées à la mer parce que  les Français ignoraient que le chiffre 4 « porte malheur, et que de surcroît la couleur blanche est signe de deuil »,  est une preuve parmi tant d’autres.

    Mais Jacques Van Minden ne fait pas que l’apologie de la Chine. Il perçoit avec acuité ses  défauts,  dénonçant les disparités financières entre les plus humbles et les milliardaires,    dévoilant l’Histoire passée,  le régime totalitaire de Mao, les violences cruelles de la Révolution culturelle, l’atteinte à la culture (« les monuments historiques sont détruits, effaçant les traces les plus visibles de la civilisation »),  l’absence de liberté de penser, d’agir. Il a vécu  lui-même l’expérience de l’emprisonnement dans les geôles du grand Timonier. Mais malgré cette incarcération arbitraire et bien éloignée dans le temps, les bons souvenirs dominent ainsi que le regard pénétrant de monsieur Van Minden sur les relations présentes et futures entre la France et la Chine dans sa biographie éclairée, véritable ouvrage historique. 

    La biographie de Jacques Van Minden,  grand médiateur reconnu internationalement, rédigée par Joseph-René Mellot,   est un ouvrage rigoureux, structuré, d’une immense richesse. Sa lecture aisée à la faveur de la plume élégante de Joseph-René Mellot  sera d’une grande utilité pour les historiens, les hommes politiques, les industriels en quête de marchés, les étudiants et évidemment pour toute personne curieuse, ouverte à l’Autre. La collaboration entre la France et la Chine apportera  l’enrichissement réciproque que le Général de Gaule, « en bon stratège » avait compris dès 1964 en reconnaissant la République populaire de Chine.

 

 

 

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23 janvier 2014

Ma mère à l'Ouest

Ma mère à L’Ouest    
Eva Kavian
Editions Mijade

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image ma mère.jpg Ma mère à L’Ouest d’Eva Kavian présente de façon émouvante, avec cependant  de nombreux  clins d’œil humoristiques, la réalité vécue par Samantha, une fillette jetée dans des familles d’accueil parce que sa mère biologique, Betty, femme  célibataire, déficiente mentale,  est jugée inapte à s’occuper d’un enfant par les services sociaux. Eva Kavian donne à voir la vie de Samantha et ses nombreux écueils dans toute son authenticité.   

    Betty, malgré son handicap, « était une maman et elle aimait son bébé. », « son enfant à elle, sa chérie adorée, sa toute belle », d’un amour intense, authentique, viscéral. Pourtant les services sociaux n’accordèrent  aucune importance à ce profond amour, au fait que  Betty  s’occupait correctement de sa fille, qualité  précisée par le chiasme mettant en valeur « l’essentiel » : « Elle se concentrait simplement sur l’essentiel et l’essentiel c’était Samantha ». Les apparences l’ont malheureusement emporté, pour la mère et son enfant, sur l’être.    

    Des familles d’accueil conformes aux normes de la société dite bourgeoise, éduquées, bien pensantes (« ‘Maman’ ressemblait aux mamans d’école »)   accueillirent à tour de rôle la fillette. Mais très vite, le vernis s’écailla.  Ce fut pour la première mère en mal d’enfants « la fête au village dans une des trompes de Fallope » commele souligne  avec humour la narratrice. Claire décida alors de se consacrer à elle-même et à sa future progéniture, rejetant la petite Samantha. Dans la seconde famille, chrétienne  et rigoureuse, le père se découvrit et découvrit la sexualité, une sexualité exacerbée : « Il était fou du corps de Louise. Il ne pensait plus qu’à ça. Le corps de Louise. Les fesses de Louise. Ses seins, bon Dieu, ses seins ». Le couple modèle explosa et une fois encore Samantha en subit les conséquences. Après des séjours en internat, elle trouva  refuge chez des  retraités bien sous tous rapports, « des personnes en âge d’être des grands-parents », l’homme, Jean-Pierre était un ancien pédiatre. Malheureusement, malgré son appartenance à une classe sociale et intellectuelle élevée, il n’était  pas aussi sain qu’il le paraissait.  Depuis sa retraite, « il manquait de chair fraîche ».  

     La fiction d’Eva Kavian  se fonde sur le réel. L’auteure ancre son histoire dans  des Résidences pour Adultes, des internats, dans l’événementiel comme la tuerie de Columbine, le Tsumani de 2004, dans l’Histoire.   Elle montre les clivages sociaux révélés dans les lieux de vie,  comme  le petit appartement de Betty, la maison avec piscine du pédiatre, les comportements, les habitudes.  Les allers retours entre le présent et le passé, la chronologie parfois bouleversée,  l’alternance du style indirect libre et du style direct, du récit et du discours, une syntaxe souvent orale, spontanée créent un effet de réel, rendant compte de la vision intime de la fillette et des autres personnages.

     Ma mère à L’Ouest est une évocation emblématique de la vie des gens humbles et « différents » aux prises avec une réalité difficile. Betty, enfant abandonnée, née le jour de la construction du mur de Berlin, et Samantha sont toutes les deux privées de leurs racines. Samantha, jolie fillette intelligente, douée, sait composer avec sa naissance, son histoire marquée par des déchirures douloureuses. La séparation d’avec sa mère, son premier départ comme les suivants vers des familles « étrangères » constituent des ruptures intolérables : « Quelque chose s’est affaissé entre ses épaules, une grande lame froide l’a ensuite coupée en deux puis un caillou glacé remplit son ventre. ». Ces séparations apparaissent comme le résultat de la fatalité pour la mère et l’enfant impuissantes devant les choix des services sociaux,  tout comme l’est  la ville de Berlin  scindée en deux par le « mur de la honte », obstacle à la liberté et à l’unité des familles. Les thèmes du mur, de la séparation, de la destruction puis de la réunification sont en effet récurrents dans l’ouvrage. Samantha construit des murs psychologiques autour d’elle pour se protéger, puis ensuite pour ne pas reproduire les schémas de son passé : « J’ai commencé à construire le mur de la honte, mon mur à moi… ». Le titre de l’ouvrage d’Eva Kavian est polysémique,   doté d’une dimension géographique, allégorique  et psychologique. La destruction du  mur de Berlin constitue une première étape symbolique dans le cheminement intérieur de Betty : le 11 novembre 1989, elle devient mère. A la fin de l’ouvrage, Samantha sent « quelque chose en elle se rassembl(er) ». Les « séries de tranches coupées net »  de sa vie se réunissent enfin.

    Ma mère à L’Ouest, lyrisme du quotidien, raconte, de façon magnifique, l’existence  des enfants éloignés de leurs géniteurs, les dysfonctionnements des services sociaux et prouve, si besoin est, que l’Amour d’une mère, même handicapée mentale,  est ce qui est le plus important pour construire une Vie. L’argent, les diplômes, la position sociale ne sont pas primordiaux. Eva Kavian décape de façon poignante et pertinente les idées reçues.

   

11 janvier 2014

Charles et Aurélien

 

Charles et Aurélien  
Annette Lellouche      
A5 éditions (novembre 2013)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

  image aurélien.jpg  Après Gustave (1), vieux chêne, unique ami et confident de Charles, véritable personnage du roman éponyme d’Annette Lellouche, La lettre à pépé Charles (2) évoque la rencontre positivement bouleversante entre Charles, un ancien cordonnier veuf et solitaire et son petit fils Simon. Dans son troisième ouvrage, Charles et Aurélien, Annette Lellouche  donne une suite tout à la fois émouvante et humoristique à la vie de cette famille pendant longtemps désunie, plongée dans la souffrance de la séparation. Les retrouvailles et la réconciliation entre le père et le fils Aurélien  « déchir( ent ) la bure de la souffrance » et enfin « dans les yeux d’Aurélien, une brillance humide chass( e ) le voile qui obstruait son horizon durant toutes ces années. ». Le bonheur s’installe alors dans la famille,  capable désormais, grâce à Simon, de le voir et de le saisir.

    Dans cet ouvrage, Annette Lellouche utilise de nombreux monologues intérieurs, sans toujours s’effacer derrière ses personnages dont les propos sont parfois modelés avec réalisme sur la langue parlée et familière (« Les jeunes hommes montaient à Paris pour trouver du boulot »). Par l’intermédiaire de leurs pensées, de leurs émotions, la narratrice  donne une leçon de vie et de sagesse simple mais vraie au lecteur : « prends le bonheur quand il t’arrive et vis ta nouvelle vie avec triomphe ! ». Elle lui apprend  à goûter chaque instant de l’existence. Elle en dénonce les  erreurs comme les brouilles familiales souvent dues au manque de dialogue, d’écoute  et de compréhension, le malheur et le rejet de l’Autre qui entraînent la haine (Giulia avait dû se sentir rejetée et s’enfermant dans sa peine, l’avait transformée en rancœur et haine »),  les dangers de l’alcool, du tabac : « Une dernière cigarette l’a pris de vitesse et l’emporta dans une dernière quinte de toux ». Au travers de différentes scènes, de descriptions, de réflexions des personnages, l’écrivain conduit, en toute simplicité,  une méditation quasiment philosophique sur la vie destinée non seulement aux enfants mais aussi aux adultes.

    L’écriture d’Annette Lellouche  est nourrie de  réalité et de poésie.  Les  images concrètes et belles, « Le silence a empaqueté la place dans une ouate opaque », les métaphores filées comme celle de la navigation donnant à voir la vie perturbée d’Aurélien (« Durant toutes ces années, il avait navigué dans un bateau sans capitaine. Il lui était quasiment impossible de redresser la barre. Il tanguait au gré des événements, l’aiguille démagnétisée de sa boussole perdait constamment le nord. »),  les anaphores évocatrices de multiples solutions possibles qui scandent les pensées de Berthe,  leur conférant un  caractère lyrique (« Elle songea au notaire (…), Elle songea à passer  une petite annonce (…) « Elle songea à la petite  Eloïse (…), « Elle songea à l’émission » (…) donnent une dimension poétique et parfois pathétique au texte.

    Annette Lellouche chante un cadre provençal esthétique (« Sans parler des tableaux où se prélassaient des champs de lavande au mauve complètement délavé par le soleil qui y avait lézardé, aux taches rouge sang des coquelicots qui déferlaient des collines ».),  la vie de gens humbles,  généreux, attachants, les plaisirs simples et joyeux  comme un pique nique, « réplique vivante du ‘déjeuner sur l’herbe’ de Monet ». Elle révèle son amour des animaux et sa connivence avec la nature : « Un petit lézard des murailles, surpris, se dépêcha de ramper avec agilité sur le mur de la façade. D’un beau gris vert, à la face ventrale jaune pâle et à la gorge mouchetée de noir, il se déplaçait par ondulation à l’aide de ses pattes, de son abdomen et de sa queue (…) ».    
   
Comme toujours, les ouvrages d’Annette Lellouche sont un hymne à la Vie et à la générosité humaine. Il est important, dans un monde où la haine s’insinue, de constater qu’il existe encore des êtres qui font confiance à l’humaine condition.



Gustave : http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/apps/search?s=Gu...


Lettre à pépé Charles http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/apps/search?s=Lettre+%C3%A0+p%C3%A9p%C3%A9+charles

 

 

04 janvier 2014

Un bouquet de coquelicots

 

Un bouquet de coquelicots
Marianne Sluszny       
Editions de la Différence (2014)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Un bouquet livre.jpgUn bouquet de coquelicots : ce  titre,  poétique, esthétique, symbolique, sertit le livre-tombeau de Marianne Sluszny pour  donner voix à de jeunes soldats et à de jeunes femmes   à jamais oubliés. Les coquelicots « fleurissent les bords de l’Yser », transformant le paysage en véritable tableau. Ils sont  le symbole de la beauté éphémère de la vie, la  fleur du souvenir, l’allégorie rouge sang de toutes les jeunes existences brisées, fauchées au combat il y a  cent ans : « (…) des champs de coquelicots, ces fleurs d’un rouge carmin au cœur noir dont la vie est aussi éphémère que l’existence d’un homme ». Cette fleur fragile et belle  ouvre la première nouvelle et clôt la dernière devenant « tissu rouge avec un cœur de fil noir ». Elle ancre d’emblée l’ouvrage dans le réel et son évanescence avant de plonger le lecteur dans l’Histoire de la guerre de 1914  en Belgique, à Namur, Malines, Bruxelles, Anvers… Tous les personnages fictifs, hormis  Albert Kudjabo, sont traités de façon réelle, enracinés dans une  terrible réalité mortifère.

    Dans une lettre,  puis  dans des nouvelles proches du journal intime, (toutes commencent par le même type de phrase déclarative : « Je suis né le 19 juin 1893 », « je suis né en 1912 », « Je suis née  le 16 octobre 1895 »…) des narrateurs multiples, un mort, un instituteur, un pigeon, un Congolais, une infirmière,  évoquent leur vie, leur ressenti tout à la fois subjectif et  réaliste, donnant à vivre au lecteur les horreurs de la guerre à travers leur  propre culture, leur  personnalité, leurs goûts. « Les dents éparpillées sur la glèbe » font penser au musicien « au clavier d’un piano pulvérisé par un tremblement de terre ». C’est à travers le  lexique, les métaphores, les expressions figées liés aux  volatiles (« j’ai vite senti que l’envahisseur était un oiseau de mauvais augure »,  « je me retrouvais respiration et ailes coupées », « Max a défendu notre cause bec et ongle ») que le pigeon s’exprime.

    Chaque nouvelle délivre un regard singulier sur la guerre et chaque regard aboutit au même constat : le bruit assourdissant des bombes, des hurlements de douleur et d’horreur :  « un tumulte infernal », « un fracas brutal »,  « les cris de peur et les hurlements des blessés »,  puis le cri suprême réduit au silence comme dans le tableau de Munch (« A cause de l’effet de loupe, je ne voyais plus que le ciel embrasé, couleur de sang, et la bouche grand ouverte et grimaçante du personnage dont ne s’échappait aucun son »),  un monde qui se délite, se désorganise : des « villes détruites,  (des) villages en ruine, paysages éclatés et partout de pauvres hères, petits, moyens, grands, fuyant la mitraille, les massacres, les persécutions (…) », la faim, le froid, la saleté, la boue, le sang, la mort, l’horreur des corps morcelés : « s’extirper de l’abri, contempler le cloaque et, le cœur au bord des lèvres, tétanisé d’effroi et tremblant d’angoisse, prendre un crâne en main ou une jambe sous le bras »  afin de les ensevelir. De jeunes  êtres de toutes classes sociales, des plus humbles aux plus favorisés,  sont plongés en pleine apocalypse, pris au piège d’une guerre  qu’ils n’ont pas choisie : « la guerre a décidé pour moi », innocentes vies fauchées avant d’en avoir connu les plaisirs et les joies. La guerre est arrivée comme une fatalité leur interdisant tout bonheur. Aux horreurs inconcevables de cette guerre s’ajoute ensuite dans « les mois qui suiv(ent) l’armistice (…) les règlements de compte » contre de pauvres femmes qui ont vendu leur corps  à l’ennemi afin de nourrir leurs enfants alors que les femmes dites convenables continuent à être respectées malgré la trahison d’un voisin ou d’un proche : « La populace dégoulinait d’exécration, oubliant que des femmes bien convenables avaient dénoncé des opposants pour quelques sous, un poulet ou un paquet  de beurre, la promesse d’un moment d’autrefois contre un acte incivique qui avait expédié plus d’un patriote à la potence ».

    Ces nouvelles, d’un réalisme cru et brutal,  fondées sur le réel,  relèvent tout à la fois d’une volonté d’observation, de transmission, d’édification. Elles témoignent d’une guerre cruelle et sordide que nous ne devons pas oublier. Elles  sont aussi de vibrants et émouvants appels à la paix, montrant la cruauté, l’inutilité, l’aberration des guerres d’hier et d’aujourd’hui, dénonçant l’utilisation des armes chimiques, « le chlore qui asphyxiait les voies respiratoires et détruisait les poumons et le gaz moutarde qui brûlait la peau, les muqueuses et les yeux jusqu’à les rendre aveugles »  et « les armes chimiques (…) qui font des ravages atroces dans la guerre civile qui déchire aujourd’hui la Syrie ». Ces nouvelles ne sont donc pas de simples témoignages réalistes, ce sont aussi des méditations éthiques sur les souffrances infligées par toutes les guerres. L’esthétique apparaît malgré tout dans ce lyrisme tragique avec les sensations qui se bousculent,  les odeurs, les sons, les couleurs, les comparaisons poétiques prouvant la beauté de la Vie (« C’était un monde en soi, avec les nuages qui filaient, comme des danseuses, happés par le vent du nord, frayant un passage, selon un angle toujours différent, aux éclats du soleil »).  Même de petites notes humoristiques  perlent à la faveur par exemple de la chute de la nouvelle « Echo », prénom du pigeon qui conclut «Je me suis fait pigeonner ».  Marianne Sluszny réussit à introduire la beauté et la tendresse dans l’horreur, avec Emile en l’occurrence qui « revenu de la guerre (…) avec au fond des yeux l’expression de ceux qui en ont tant vu qu’ils n’en parleront jamais » prend son épouse infidèle qualifiée de « femme à Boches » dans ses bras et « netto(ie) son visage » souillé par la populace haineuse. Le pardon se manifeste, bouleversant,  dans toute sa générosité et son humilité.

    Marianne Sluszny qui « a compulsé pendant trois ans les archives de la Grande Guerre »,  en donnant la parole à tous ces jeunes gens valeureux, leur  rend un vibrant et émouvant hommage et leur permet d’accéder  à l’immortalité dans l’esprit et le cœur des lecteurs. Elle dépose avec sobriété  et élégance un bouquet de coquelicots sur leur tombe.

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01 janvier 2014

Poème de Johanne Hauber-Bieth

le_nouvel_an.jpg

27 décembre 2013

Fenêtre sur l’Eternité

 

image joelle vincent.jpgFenêtre sur l’Eternité
Joëlle Vincent    
Editions Maxou (2013)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Le titre de l’ouvrage de Joëlle Vincent,  Fenêtre sur l’Eternité,  pique d’emblée la curiosité du lecteur en l’ouvrant vers l’infini et le surréel. En effet, la fenêtre, élément  de communication, accès  vers l’ailleurs,  emporte ici  vers un temps insondable, illimité, absolu.

    Pourtant au début,  l’histoire racontée est ancrée dans le réel. Elle présente deux lyonnaises   unies par « une amitié indéfectible » : Nina, réservée, « sage », « posée », « réfléchie »,  professeure de Lettres et Léa, qui possède de nombreux points communs avec l’auteure, est une femme « au tempérament original », joyeux, capable « d’inventer sa vie à chaque seconde, la gratifiant de couleurs vives  en mettant toujours l’accent sur l’improbable, l’inattendu, le joyeux désordre de l’impromptu ». Elle  «exer(ce)  ses talents d’écriture dans la publicité ».  Afin de panser les maux de  Nina consécutifs  à un récent divorce, Léa propose une échappée vers Montmartre, le quartier parisien des artistes, des musées, des monuments historiques. Et brusquement, lors de la visite d’un musée, « lorsque Léa pos(e) le pied sur le sol à l’entrée de la bâtisse, elle (a) immédiatement l’intuition d’avoir rendez-vous avec son destin ». L’espace et le temps éclatent donnant une essence magique à l’histoire.

     Une fontaine absente, (« C’est fou, en entrant  dans le jardin, j’ai eu le sentiment de rentrer chez moi après des années d’errance. D’ailleurs, là devant le portail, il y avait une fontaine ») source de  liquidité, permet le passage sur l’autre rive. Léa va alors mener deux vies parallèles : la journée, elle est une femme  mariée à un homme  très pragmatique, mère de deux fils. La nuit, elle devient un peintre parisien du XIXe siècle,  au « corps svelte et délié (…) vêtu d’une redingote, avec pour seule cravate, une lavallière assez impressionnante, taillée dans une étoffe précieuse aux motifs cachemire ».  Cette double cohérence devient difficile à vivre pour Léa qui se pose des questions. Les souvenirs, le rêve, la réalité se télescopent. Intuitive,  Léa sent des correspondances entre ses rêves et sa vie. Progressivement,   elle constate que le rêve en  devient même le miroir.  Puis ce mélange des temps permet  d’accéder à la révélation finale. Le rêve communiquant avec le réel devient  lieu de libération : « Ce que cette fenêtre sur l’éternité offrait à voir à Léa était qu’il fallait toujours rester vrai et lucide face aux choses de la vie ».

      Fenêtre sur l’Eternité n’est pas simplement un récit  fantastique, il fonctionne aussi comme une mise en marche de l’inconscient.  Le fantastique se brise par moment pour donner la parole à la parapsychologie, à la psychanalyse. Il  peut progressivement être interprété rationnellement par le lecteur. Sous la fantaisie apparente de son texte, Joëlle Vincent propose  en effet toute une réflexion sur la vie et sur des vérités psychologiques profondes à propos des hommes, de l’amitié, de l’amour. La fiction se nourrit de la personnalité, de la vie, des goûts  (son amour pour « l’ami Brassens ») de Joëlle Vincent. Les nombreuses références à une mort non mort qui hantent ses ouvrages ne révèlent-ils pas une angoisse latente de cette terrible réalité  chez cette passionnée  de la Vie ?

20:07 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)