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21 juin 2013

La Traversée

 

La Traversée
Francis Denis
Le chasseur abstrait éditeur (Juin 2013)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    pour Francis Denis.jpgLa nouvelle lyrique et poétique de Francis Denis, La Traversée, évoque la fuite de villageois en péril,  armés « d’arcs et de pieux effilés », venus d’un lointain passé et d’un pays imprécis. Ces fugitifs émouvants et fragiles comme le prouve le champ lexical de la vulnérabilité lorsque le narrateur décrit les jeunes enfants tant aimés par leurs parents (« leurs petits cœurs »,  «  leurs frêles tempes », « la peau  fine et transparente », « rêves innocents », « bras fragiles »)  en proie à des prédateurs cruels  (« Les prédateurs ont fui, emportant leur proie sans remords ») partent vers l’inconnu.  La fuite de ces familles vibrant  d’amour permet la dramatisation de leur voyage dans une nature tout aussi  hostile que les assaillants : « Le soleil (…) vient lécher de ses flèches éblouissantes nos ombres et nos corps qui se meuvent au milieu d’une nature sauvage et imprévisible ». Cette  fuite imposée, « Le village serait devenu leur tombe »,   vers l’inconnu,  présente une forte intensité dramatique. Elle dénonce la violence et ses conséquences tragiques : « chanson de l’enfance perdue, d’un monde assassiné ».  A l’ambiance onirique, comme hors du temps, se superpose l’Histoire réelle vécue par de nombreux êtres humains d’hier et d’aujourd’hui déracinés à cause de la guerre,  de la violence et de la haine, partant à la recherche de la liberté et de la sécurité.
    L’esthétique de l’écriture de Francis Denis,  de ses métaphores, de ses comparaisons  comme « son corps d’enfant s’effeuille au rythme de leur avancée, « Ils sont comme un champ de fleurs pourpres qui plient sous l’orage », secoue la torpeur où nous englue le réel et nous dévoile sa beauté malgré toutes les abominations qui peuvent exister. 
   La Traversée démontre que  l’horreur de la violence ne pourra  jamais tuer l’amour qui scintille dans tout être humain, la Beauté qui réside dans l’Art, qu’il faut garder confiance et comme Petite Fleur « tend(re) (les) bras pour atteindre le rêve universel ».

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15 juin 2013

Lettre à pépé Charles

 

Lettre à pépé Charles        
Annette Lellouche      
A5 éditions  (mars 2013)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   pépé charles image.png Le début du roman Lettre à pépé Charles d’ Annette Lellouche s’ouvre sur le réveil de pépé Charles (dont nous avons déjà fait la connaissance dans Gustave) avant de s’engager dans une longue rétrospective évoquant ses souvenirs proches, sa rencontre lors de la fête du village avec Simon, son petit fils : « Simon, son petit-fils, cet inconnu : (…) il est grand-père » et ses souvenirs  lointains : l’arrivée de sa future épouse, « cette jeune femme Noëlle, arrivant chez lui, par une belle journée d’été », son enfance, son amitié avec Berthe, voisine et compagne des bons et mauvais jours, amoureuse de lui depuis toujours. La solidarité entre eux leur a permis de faire face à l’adversité de la vie.  Le sens de l’humour de pépé Charles  a, de surcroît, aidé  ce dernier à supporter les tragédies qui ont détruit sa famille et son destin. 
    Une lettre de Simon va bouleverser  positivement  son existence  et celle de Berthe. Le grand père et le petit-fils rêvent chacun de leur côté de se retrouver.  Très vite, le texte se construit autour de ces moments d’attente : attente de l’adresse de Simon, attente de la lettre du grand-père…  Les champs lexicaux disent l’émotion de pépé Charles, (« Ses mains tremblent. Ses yeux s’embuent. Sa gorge se noue. Ses mâchoires contractées émettent un son bizarre, comme un grincement de dents »), son impatience, (« Charles ne sait pas trop si c’est l’angoisse, la gêne ou la température ambiante qui le  fait transpirer »), celle de Simon.  Non seulement le texte se donne comme attente, mais aussi comme suspens avec les recherches effectuées par pépé Charles : « L’angoisse a mué notre pépé Charles en détective privé »), l’enlèvement de Simon… Le roman est enraciné dans une réalité où s’enclenche progressivement tout un suspens. Le lecteur assiste alors à  une série de péripéties qui aboutissent  heureusement au bonheur final de ces êtres simples qui triomphent des difficultés de la vie.

    Comme dans Gustave,  Annette Lellouche peint les activités banales mais émouvantes de pépé Charles dans son paisible village à la vie monotone : « Ici les nouvelles sont si rares ».  Le récit et les monologues intérieurs s’ancrent dans le réel, donnant à voir la beauté du rustique village provençal : « Il traverse le vieux village qui respire la tradition des terrains cultivés. Les oliviers s’étendent à perte de vue, tout comme les arbres fruitiers, agrumes et autres. Les jardins embaument toujours autant les narines des promeneurs. Tendresse jusqu’à l’ivresse ». Cette  beauté est concrétisée par l’allitération  caressante en « s ». La narratrice propose toute une série de scènes prises sur le vif sur le ton de la tendresse et de la complicité comme le prouve le pronom possessif incluant  le narrateur et le lecteur :  « notre pépé Charles ». L’impression d’authenticité naît du réalisme minutieux des portraits physiques et moraux, d’expressions familières qui introduisent une sorte d’oralité rappelant le langage des ruraux. La transcription des pensées de pépé Charles, de Berthe en une sorte de monologue intérieur donne vie au récit faisant exister  leurs émotions.

    Dans la  Lettre à Pépé Charles, suite au précédent ouvrage, Gustave,  à  la faveur d’une écriture limpide et esthétique, Annette Lellouche transforme des événements banals du  quotidien en un ouvrage émouvant. Il s’agit d’un roman touchant où circulent l’Amour (« Peut-on rattraper le temps perdu ? Peut-on obliger le partage de ses passions juste par amour ? oui,   Pépé Charles en est persuadé »), l’amour de l’Autre, de la vie,  des animaux  et l’empathie. L’ouverture d’Annette Lellouche à la multi culturalité, à la différence : « là-bas disait-il, c’est une grande famille multicolore. Avec les copains on faisait toutes les religions. Pour ramadan on mangeait les gâteaux au miel très sucrés, pour Pâques , c’était les galettes azymes dures comme de la pierre et à la Chandeleur les crêpes de maman », sa vision positive de la religion dans son sens véritable, étymologique (« religare » c'est-à-dire « relier »), sa recherche du dialogue (« Leur orgueil réciproque les éloigne l’un de l’autre alors qu’il suffirait d’un mot, d’un geste pour aplanir toutes leur difficultés »), son humour : « il parlait de canne et de bière » à propos de Marseille et de ses environs, transforme ce roman en un apologue, évoquant Voltaire, l’ironie grinçante de ce dernier en moins.  Plaisant et agréable à lire, le suspens incitant de surcroît le lecteur à poursuivre avidement  sa lecture, la  Lettre à Pépé Charles est, comme Gustave,  une magnifique leçon de vie pour les petits et  les grands.  

07 juin 2013

La Maison de Marie Belland

 

La Maison de Marie Belland        
Denis Langlois   
Editions de la Différence. (2013)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Image Marie.jpgL’arrivée d’un couple d’écrivains  dans l’ancienne ferme de Marie Belland nichée au cœur d’une forêt broussailleuse vient rompre la vie monotone et sans saveur des villageois de Cronce. Qui sont « ces sculpteurs de mots » (…) « qui ont eu l’inconscience » d’aller  s’enterrer dans un lieu inaccessible,  invisible sur les cartes du cadastre,  véritable  décor lacunaire ?

    Dans La Maison de Marie Belland, Denis Langlois brosse avec un grand souci d’exactitude le tableau d’un petit village auvergnat et de ses environs : « Continuez vers le bourg. Vous ne pouvez pas le manquer, juste après un cimetière gris un peu en surplomb, qui a tendance lui aussi à déborder sur la chaussée en temps de neige ou de pluie, avec les conséquences que vous pouvez imaginer ». D’emblée le roman  s’ancre dans le réel avec des repères spatio-temporels précis donnant à voir  la vie monotone (« à  Cronce, il n’y a pas grand-chose à écouter ») et répétitive de villageois  à la mentalité bien  rurale. Les hommes du village se regroupent toujours dans leur lieu de rassemblement préféré, le café de la « mère Fageon ». Ces ruraux,  qui évoluent dans un quotidien sans relief,  sont tous caractérisés  en quelques mots de façon  réitérée : « Terrisse, le maigre, pisteur de gibier de son état », « Sicard, un gars aux cheveux longs couleur filasse », « Jarlier le chauve moustachu, Finiel le maçon », «  Moulharatle retraité » et sa bouteille d’eau minérale de Volvic, le petit Coutarel, « messager des écrivains »… Ces êtres banals, ordinaires,  à l’identité crédible sont tous des personnages typés,  aux traits pittoresques succincts, dotés  cependant d’une intense densité. Le roman prend un peu l’allure d’une étude sur la société rurale, sa façon de penser, de réagir, face, par exemple, à l’arrivée des vacanciers  chaque été qui apportent une certaine diversion au village et surtout   de l’argent comme le souligne avec humour le narrateur : « La mère Fageon se réjouissait de leur arrivée et en leur honneur augmentait ses tarifs ».  Mais ces « étrangers »  intrusifs, envahissants  perturbent en même temps la vie  calme de Cronce : « Tous ces individus qui apparaissaient à date fixe comme les champignons ou les sauterelles et se croyaient ‘intégrés’ ne se doutaient pas qu’ils n’appartenaient pas ou plus au village ». A l’instar des sauterelles ou des champignons, ces citadins se propagent en grignotant la paisible ruralité.

     L’énonciation à la deuxième personne du pluriel renforce  la vraisemblance de l’intrigue, « Si vous cherchez le village de Cronce … »,  prouvant en même temps la volonté du narrateur  de situer précisément son histoire dans un texte affirmatif au début de l’ouvrage à la faveur de l’emploi du passé composé, forme verbale exprimant un événement achevé et  certain au moment où s’exprime le locuteur : « Ils ont loué » ou le plus que parfait, expression de l’accompli : « on ne savait rien d’eux, juste qu’ils avaient loué la maison de Marie Belland ». De surcroît, des preuves sont données sur la présence des écrivains : « Les compteurs installés au Giberté avaient recommencé à tourner ». Le lecteur  saisit l’univers rural et pense être confronté à un témoignage sociologique réaliste.

    Mais progressivement, avec une grande subtilité,  le narrateur se dégage de la réalité pour atteindre au mystère par des objets banals au début comme une lettre, une grosse pierre…qui se dérobent après avoir été trouvés et  soulèvent surprise et angoisse chez les protagonistes. Le fantasme de la statue vivante,  avec la tête décapitée,   se met en branle, imperceptible  petit clin d’œil  au passage à  La vénus d’Ille  de Mérimée. Les actions et le temps dérivent : « on a l’impression qu’ici il n’y a plus de temps, on est tous paumés. On n’a plus de repères ! ».Des phrases, des mots, des questions glissées dans le texte véhiculent  brusquement le trouble, le doute : « on sentit que le doute s’était insinué ». On ne sait plus si les témoignages ont été vus, entendus ou imaginés. Des halos de souvenirs  émergent. Très vite le mystère s’installe. Une menace imprécise rôde. La forêt, univers normal en apparence, semble dotée de pouvoirs  maléfiques, hostiles. Des légendes et des rumeurs s’attachent à elle et à la maison Belland, entourée d’une espèce de mystère fondamental,  provoquant des réactions affectives violentes chez ceux qui en parlent. Taillandier, homme sobre et rationnel entre  au café, « livide. Vert comme les feuilles ».  Les écrivains à l’absence intensément présente, personnes énigmatiques, objets de curiosité pour des ruraux qui lisent peu,  envahissent les esprits, les conversations. Le passé ressurgit avec l’histoire de Marie Balland,  fille-mère, figure de la marginalité,  et surtout avec  l’apparition subite  sur la route de « gens habillés pareils qu’autrefois »,  espèce de mirage étrange. L’angoisse de la mort hante graduellement les esprits : « Un jour, notre demeure ne sera plus une maison, mais une tombe de cimetière ».  Un univers mortifère s’impose avec une puanteur inhabituelle : « (…) ça pue ! – Je vous le dis une bête crevée », des sons sinistres, (« un hibou hululait lugubrement »), la présence d’un «feu follet »,   la macabre comédie de l’ouverture de la tombe, la lettre des écrivains qui annonce « qu’un jour nous allons mourir ».

    Le rationnel bascule dans l’insolite avec la pléthore imaginaire qui circule autour de la maison Belland - cette maison effacée de l’espace -,  des objets qui apparaissent, disparaissent puis réapparaissent, du couple des écrivains que personne n’a jamais vu. Le texte se lit graduellement dans son étrangeté, se dit quand il ne se dit pas, s’évapore au détour d’une phrase. Le lecteur est en même temps confronté à un roman d’initiation dont on ne revient pas. La maison de Marie Belland constitue le rêve et le cauchemar des villageois. L’enfant Coutarel et Alexandre Vales finissent pas s’engloutir, par se perdre dans ce lieu mystérieux.

    Cependant tout ce mystère souvent mortifère  n’a rien de pathétique. Des clins d’œil pleins d’humour sont maintes fois lancés au lecteur lorsque le narrateur compare les vacanciers à des champignons ou à des sauterelles, que Lafont découvre à cause de l’arrivée de ces  indésirables vacanciers  que « cette année juillet et août ont trente et un jours » ou lorsque Masseboeuf lance  à la mère Fageon : « Si on te fait fermer ta boîte, ça deviendra une maison close… ». L’humour domine avec Taillandier et son tracteur symbole de sa virilité,  une  virilité  imposante,  humanisée : « mais les bruits de la virilité couvrirent sa voix ». De surcroît, c’est Taillandier qui découvre la tête de la statue, mutilation symbolique en psychanalyse, la décapitation pouvant  connoter  la castration.

    La maison de Marie Belland raconte une histoire à la fois rigoureuse et onirique.  il existe tout un entrelacement subtil de la réalité et du fantastique. Ce dernier, sans pléthore de signes,  avec essentiellement une maison hors du temps et  de l’espace,  s’applique toujours à côtoyer le vrai. Le matériau est réel, mais à force d’être réel, il ne l’est plus. En le poussant à son point extrême, le narrateur crée une fissure, glissant des éléments  mettant en éveil le lecteur qui voudra bien s’en souvenir. Le fantastique de Denis Langlois est à la fois un fantastique de situation crée par la présence d’objets brusquement déroutants et un fantastique d’écriture qui pose des indices surprenants, laissant une grande part à la subjectivité.  Avec Denis Langlois, le rationnel bascule dans l’insolite pour le plus grand plaisir du lecteur.

 

 

 

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26 mai 2013

Hannah Arendt

 

Hannah Arendt
Film de Margarethe von Trotta  (24 avril 2013)      
Avec
Barbara Sukowa, Axel Milberg, Janet McTeer, Julia Jentsch, Ulrich Noethen, Michael Degen, Victoria Trauttmansdorff, Klaus Pohl.

 

(Par Elias Abou-Mansour)

 

    aHanna arendt image.jpgDans son dernier film, Margarethe von Trotta  relate un moment crucial de la vie d’Hannah Arendt. Cette dernière a en effet décidé de couvrir le procès du tortionnaire Eichmann. Assister à ce procès est une obligation qu’Hannah Arendt doit à son passé de déportée. En outre, elle a besoin de comprendre, de regarder en face  ce bourreau.  
    Elle couvre donc à Jérusalem le procès d’Eichmann en qui elle découvre l’avatar de la « banalité du mal ». Elle élabore avec une logique rigoureuse un discours précis sur la monstruosité. La philosophe puise alors ses arguments  dans la plaidoirie de l’accusé. Pour Hannah Arendt, Eichmann n’est ni un idéologue extrémiste ni un doctrinaire fanatique. Il a obéi et s’est soumis aux ordres  du Fuhrer.  Il a incarné le fonctionnaire zélé. Eichmann ne cesse de répéter : « Je n’ai fait qu’obéir aux ordres ». Cependant cela dépasse la notion d’obéissance consentie. La soumission d’Eichmann révèle l’effacement des valeurs. Il a manifesté une obéissance sans limite en dehors de tout esprit de responsabilité ou de sentiment de culpabilité. Il incarne la perversion de la notion du devoir. Selon l’expérience de Milgram, la notion de liberté est étouffée devant une autorité dominante. Eichmann obéit aveuglément car il  est  plus facile d’obéir que de désobéir sous une autorité écrasante.       
    Hannah Arendt, sans cependant approuver, c’est évident,  affirme et persiste dans son idée  qu’Eichmann n’a pas pensé à ce qu’il faisait, n’a pas saisi les  conséquences de ses actes.  Elle a dédramatisé son rôle dans le génocide et elle a surestimé la responsabilité qu’auraient assumée les Judenrätes (les conseils juifs) dans la Shoah. Mais il n’est pas décent d’anathématiser les Judenrätes qui vivaient dans la terreur, dans un univers où la mort était omniprésente. Ensuite Eichmann était l’administrateur des camps d’extermination et veillait à l’application de la solution finale. Il savait donc ce qu’il faisait. Lors de son procès,  Eichmann a formulé un langage administratif. Cependant la vacuité de son langage ne reflète absolument pas la monstruosité abyssale du génocide. La citation d’Hannah Arendt : « les hommes qui ne pensent pas sont comme des somnambules »  ne peut s’appliquer à  Eichmann.     
    Les historiens ne partagent pas la vision d’Hannah Arendt. D’ailleurs le film n’est pas un film historique. La cinéaste Margarethe von Trotta  met en scène un débat philosophique et présente le milieu intellectuel allemand fort animé à New York dans les années soixante.D’ailleurs, la publication de son essai philosophique Eichmann à Jérusalem a suscité une vive polémique. Les prises de position d’Hannah Arendt provoquèrent son isolement. Hannah Arendt, incomprise, fut malmenée par ses collègues universitaires et par les sionistes. Emigrée assimilée, naturalisée américaine, proche du spartakisme, elle rejetait tout nationalisme étriqué. Quel fut le mobile de son attitude ? Sachant que, sous le nazisme, les Juifs furent mis au ban de la société, elle en a souffert. Ainsi, elle n’accepta pas que l’Etat-nation juif engendre à son tour de nouveaux parias : les Palestiniens. Le concept de paria était très important pour elle. Hannah Arendt ne s’intéresse pas à l’aspect historique du problème, mais à la notion philosophique du mal. C’est pourquoi un dialogue de sourds s’installe entre ses détracteurs et elle. Ses opposants sont dans le viscéral, dans l’émotion, elle, elle est dans la logique, la rigueur, la rationalité. Elle reste fidèle à la cohérence de son discours et elle préserve sa pensée au détriment  même de l’amitié.
    Le film de Margarethe von Trotta  est un hymne à la femme. Il constitue un hommage  à son courage, à son intelligence, à son intransigeance. La réalisatrice, Margarethe von Trotta  donne d’Hannah Arendt  l’image d’une femme non conformiste, libre, en cohésion avec ses convictions. C’est une icône intellectuelle.      
    Le spectateur est séduit par la pensée rigoureuse d’Hannah Arendt, par sa quête de vérité, par sa sincérité et son authenticité.

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24 mai 2013

Festival d'Art Sacré contemporain

"LES REGARDEURS DE LUMIERE"

 

FESTIVAL D'ART SACRE CONTEMPORAIN

 

Cathédrale de SAINT-OMER (Pas-de-Calais / FRANCE)

 

Du 8 au 23 juin 2013

 

https://www.facebook.com/francis.denis.90?ref=tn_tnmn#!/media/set/?set=a.10201348914829593.1073741825.1375184843&type=1

04 mai 2013

La Mémoire des tissus

 

La Mémoire des tissus        
Gérard Figuié et  Oussama Kallab
Marshmallow Graphics sarl (Réédition, 2013)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Livre gérard Figuié.gifLe colonel français Gérard Figuié, chevalier de la Légion d’Honneur, officier de l’Ordre National du mérite ayant  occupé plusieurs postes à responsabilités au Liban  et Oussama Kallab, architecte libanaise, membre du comité de rédaction de la revue Liban souterrain ont vécu une extraordinaire aventure  humaine et scientifique les plongeant dans un passé vieux de sept siècles. Ils retracent cette aventure dans La Mémoire des tissus,  un ouvrage bien documenté, d’une grande qualité scientifique mais aussi esthétique, à la faveur  de riches illustrations et d’un papier glacé véritable plaisir pour le regard et le toucher.
    En 1989, en pleine guerre,  dans la vallée de la Kadisha,  dans le Nord du Liban, à 1400 mètres d’altitude,  « des équipes de Groupe d’Etudes et de Recherches Souterraines au Liban (…) tent(ent) de retrouver les traces d’un mystérieux ‘Patriarche de Hadath’ du XIIIe siècle ». Suite à des recherches,  huit corps de femmes et d’enfants, qui s’étaient réfugiés dans la grotte, Mgharet Aassi El Hadath,  difficile d’accès pour échapper aux viols et aux massacres des  Mamelouks, parfaitement conservés grâce aux bonnes conditions climatiques des lieux sont trouvés : « enfouis à faible profondeur des corps de femmes et de fillettes plus ou moins bien momifiés naturellement par les conditions climatiques exceptionnelles des lieux (sécheresse), portant tous leurs habits et enveloppés de linceuls ».  Les vêtements  de ces paysannes de la montagne  libanaise sont intacts. Ce sont des trésors socio-culturels, économiques,  historiques,  inestimables. En effet, « les tissus du XIIIe siècle parvenus jusqu’à nous sont très rares au Liban ». En outre, seuls les grands de ce monde intéressaient les chroniqueurs de l’époque.  Les vêtements portés par le peuple étaient ignorés.  De plus, il n’existait pas d’histoire des tissus au Liban. Les vêtements de ces femmes et de ces enfants sont donc un témoignage précieux  sur une société rurale, riche de traditions, de superstitions : « La superstition, solidement ancrée dans les mœurs de l’époque, (…) incitait à dissimuler dans (l)a ceinture ou (l)es vêtements, des talismans d’inspiration religieuse ou magique, enfermés dans de petites pochettes de cuire ou de toile ». Les vêtements, les bijoux retrouvés «  apportent un éclairage nouveau quant à l’histoire médiévale du Mont-Liban ». La Mémoire des tissus  fait revivre  la vie de ce petit village  du XIIIe siècle. Les  dessins réalistes et délicats des femmes et des fillettes revêtus de leurs beaux atours et de leurs bijoux, chacune dotée d’un prénom,  rendent aux momies leur poids de chair, leur corporéité. Les illustrations scientifiques concrétisent et actualisent l’existence passée. De la mort naît la vie. De ces momies naissent des tableaux vivants, colorés, parfumés. Les odeurs de laurier, de baume ont  en effet traversé les siècles.   La mode féminine d’alors est révélée.  La femme chrétienne « enveloppait sa tête et sa chevelure dans un long voile rouge qui la protégeait des intempéries et du regard des inconnus qu’elle pouvait croiser sur sa route », les fillettes portaient une coiffe nouée sous le menton et un bandeau assorti.  La coupe des robes  composée de « huit pièces de tissu plus ou moins rectangulaire », la qualité du tissu, du coton, filé à Tripoli, tissé à Balbeck, le jeu des couleurs  des broderies,  le marron, alliance  de la noix de galle, des feuilles et de l’écorce de noix, le rouge extrait de la garance, le bleu, de l’indigo, le noir issu de l’écorce de grenade, « teintures végétales cultivées dans la région», sont décrites. Les femmes chrétiennes ne portent ni jaune, ni vert. A cette époque, le jaune était réservé aux Juifs, le vert aux musulmans. L’égalité entre les classes sociales n’existait pas, les femmes aisées du village portaient des robes un peu plus cossues, en soie, « fibre de luxe très recherchée et donc onéreuse ».  Même « dans la mort comme dans la vie, toutes ne s(…)ont pas égales ». La servante est inhumée à l’écart sans « clef en bois symbolique par-dessus son cadavre ».   Ces nombreux éléments disent une partie de la vie au Liban, en donne le sens et ouvre au lecteur des perspectives sur une société désormais disparue, mais dont les influences subsistent inconsciemment dans la mémoire collective.    

    La Mémoire des tissus est un témoignage ethnographique extraordinaire où se mêlent des considérations scientifiques, techniques, historiques et esthétiques.  Il s’agit d’une enquête méthodique, rationnelle,  dotée d’une observation rigoureuse faisant  revivre toute une facette effacée d’un petit village du Mont-Liban  du XIIIe siècle où vivent actuellement environ huit cents chrétiens maronites. Gérard Figuié, ce passionné du Liban, partageant sa vie entre ce pays et la France,  qui a travaillé avec des experts du Louvre et de l’Atelier des Tissus anciens de Lyon pour nettoyer, analyser, ranger les tissus découverts, a grandement permis à la recherche archéologique et anthropologique de progresser. Malgré les tensions larvées  dans un Liban longtemps en guerre, la culture est toujours vivante. Beyrouth n’est-elle pas la capitale du livre ?

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29 avril 2013

Gustave

 

Gustave
Annette Lellouche      
A5 Editions (2012)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Gustave image.jpg Pépé Charles, un ancien cordonnier, a  pour seul confident  et pour unique ami Gustave, un vieux chêne,  « mon meilleur ami c’est lui, mon chêne. Je l’ai d’ailleurs surnommé Gustave, du nom de mon aïeul qui l’a planté. ».  Cet arbre contre lequel il s’adosse chaque jour, décrit avec le champ lexical de l’humain (« corps », « bras », « tête »),   doté d’un nom, d’un passé, d’une vie, est perçu comme un être vivant avec lequel le vieillard communique.  Gustave, témoin discret,  silencieux, loyal : « Il ne parle pas, mais il m’écoute et c’est très important de pouvoir se confier à quelqu’un qui ne te trahira jamais »,  a toujours partagé  les moments joyeux et tristes  de  l’existence du vieillard désormais « rongé de solitude ».     
    Mais le jour de la fête du village, Simon, un garçonnet « ve(nant) juste de fêter ses huit ans »,   s’assied à côté du vieil homme qui se confie à lui tout en lui donnant une leçon de vie. L’ouvrage s’organise alors autour d’une situation traditionnelle dans l’histoire du roman : le face à face entre un sage et un novice,  un vieillard et un jeune être, l’un à la  fin de son existence, l’autre au  début de la sienne. Le vieil homme  raconte  à l’enfant ses souvenirs « venus se fracasser dans sa tête comme la vague qui revient en force sur le bord d’une plage », sa rencontre avec Noëlle, tellement jolie, tellement souriante,  « l’amour de sa vie », la mère de ses enfants,  le bonheur fauché brutalement, (« quand le malheur décide de s’abattre sur quelqu’un, il ne prévient pas ; il est sournois, il fonce sur sa proie, jaloux de son bonheur »,)  le présent douloureux : « Toutes ces rides que tu aperçois là sont arrivées d’un seul coup, comme pour mieux révéler mon triste sort ». Le vieillard délivre un message à l’enfant par la stratégie d’une complicité pleine d’une tendresse bourrue et d’une intense émotion. Il l’entraîne sur le chemin de la réflexion et de la vie en l’interpelant par des questions oratoires (« C’est comme le vent. Est-ce que tu le vois ? Non ! »), des impératifs (« Ecoute », « Observe la beauté majestueuse de la nature »). Gustave  d’Annette Lellouche est une leçon de vie, de tolérance,  dénonçant subtilement le racisme, cette «  peur de l’autre, de l’inconnu », l’incompréhension entre les êtres, l’insuffisance de dialogue.  
     Gustave,  ouvrage attendrissant  à l’écriture limpide et poétique, « La végétation exubérante vibre au son des cigales l’été, grelotte sous le vent violent du mistral trois jours durant puis tout s’apaise et le ciel bleu, paré de son majestueux soleil, fait pâlir d’envie tous les promeneurs venus d’ailleurs », est piqueté  d’humour, « sa démarche (au chat) féline lui donne un air légèrement snob »,  et d’émotion. Solidement construit, ce roman sur la nostalgie d’un passé qui semble à jamais perdu est semé de  discrets indices annonciateurs de la fin. La logique de la narration est celle du souvenir  rythmée par le leitmotiv récurrent « au pied du chêne » qui constitue l’arbre en véritable héros de l’histoire.  
     Les illustrations en noir et blanc réalisées par l’écrivain « à main levée » mettent en scène la narration, petits clins d’œil humoristiques et enfantins, créant tout à la fois une illusion de réel et de jeu. Gustave  peut en effet être lu par des enfants. Il s’appuie sur des concepts exprimés de façon concrète à la faveur, entre autres, de la personnification de l’arbre, de l’humanisation du chat, mais c’est aussi un apologue philosophique destiné aux adultes,  leur  enseignant que la vie belle, fragile et éphémère doit être savourée avec humilité dans ses moindres instants et qu’il faut garder  confiance en elle

27 avril 2013

Brève sur L'Ecume des jours

L'Ecume des jours.

Film de Michel Gondry (24 avril 2013) avec Romain Dury, Audrey Tautou, Gad Elmaleh, Omar Sy.


(Par Annie Forest-Abou Mansour)


    Film écume.jpgAdapter L'ECUME DES JOURS de Boris Vian, ouvrage à l'écriture métaphorique et parodique, au cinéma était un véritable défi. Michel Gondry l'a relevé avec talent. Dans son film, il plonge le spectateur dans l'univers poétique, surréaliste, insolite de Boris Vian. Il propose un film émouvant aux nombreux clins d'oeil humoristiques et critiques tout en respectant les thèmes et les symboles du roman, comme le rétrécissement final de l'espace, concrétisation de la tragédie vécue par les personnages. Un petit chef d'oeuvre littéraire à savourer.

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26 avril 2013

Entretien avec Carine Fernandez

 

Entretien avec Carine Fernandez (avril 2013) La comédie.jpg

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

  imagesSaison.jpg  En avril 2013, nous avons invité Carine Fernandez à s’entretenir avec une classe de Terminale.  Titulaire de deux doctorats,  Carine Fernandez est écrivain et  professeure de Lettres. Elle est l’auteure de poèmes, de nouvelles et de romans : La Servante abyssine (Actes Sud, 2003), La Comédie du Caire (Actes Sud, 2006), La Saison rouge (Acte Sud,  2008). Lors de cet   entretien,  elle a parlé de son amour de la littérature, du rôle que cette dernière joue dans la vie du lecteur, du personnage de roman, des raisons de l’acte créateur.

(Vous pouvez consulter une chronique sur La Saison rouge sur http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2010/12/... )

 Annie Forest-Abou Mansour : Qu’est-ce qui t’a donné l’amour de la littérature ?

Servante.jpg Carine Fernandez : J’ai été expatriée très jeune, à seize ans,  au Moyen Orient, aux USA.  J’ai énormément lu. La découverte de la lecture à cette époque a été pour moi une ouverture magique. Un monde m’a été donné. Le monde m’arrivait par les mots. Les livres étaient très importants pour moi. Je les transportais dans tous mes voyages, dans tous mes exils. Ils me permettaient de garder un langage, un territoire, un univers, un pays.  En Arabie Saoudite, pays où beaucoup de choses étaient interdites, les livres m’ont sauvée de l’ennui. Le livre est un objet fantastique. C’est un objet qui n’a l’air de rien, mais qui possède à l’intérieur tout un univers. L’écrivain entre en nous.

 Est-ce  cet amour de la lecture qui t’a poussée à devenir écrivain ?

CF : Oui, pour être écrivain, il faut être un grand lecteur. Les livres se nourrissent de livres. La littérature se nourrit de ce qui s’est fait avant.
J’ai eu cette  vocation d’écrivain très tôt. Je voulais d’abord être poète. J’ai écrit de  la poésie. Mais j’ai renoncé à l’idée de la publier car j’étais loin de la France. Puis il y a environ quinze ans, mon parcours a bifurqué. Je suis revenue en France.  Ma vocation d’écrire est revenue. L’écriture des romans est arrivée à ce moment-là. Elle a été nourrie de tous mes voyages. Mes voyages ont été un réservoir, un vivier de mes romans. La forme d’écriture qui s’est présentée à moi n’a pas été la poésie. Je suis venue à la fiction, à la forme narrative. Cela a été une façon de reconstruire un univers, mais pas à travers l’autobiographie.

 

A quoi sert le roman ?

 

CF : Louis Aragon poète et romancier,  donnait une explication : un roman sert à savoir comment fonctionne une tête, c'est-à-dire ce qu’il y a à l’intérieur des êtres humains. Seul le roman se met à l’intérieur des personnes par le point de vue interne, le monologue intérieur.  
Les historiens donnent tous les détails sur un événement. Ils montrent comment se déroulent les faits,  mais ils ne montrent pas l’horreur de la guerre, les souffrances intérieures. Quand on lit, on est concerné, on sent ce que ressentent les autres. Le romancier nous fait comprendre comme réfléchissent les hommes, comment ils ressentent des émotions, des sensations.    
Au-delà d’une simple vocation de distraction, le roman apporte une vérité. La vérité du roman, cette expression est un oxymore, puisque le roman est fiction, donc mensonge.

-       

En quoi peut- on parler de vérité du roman ?

 

CF : Chaque roman apporte quelque chose à la réalité. Il existe. Une fois crée, c’est un univers clos qui existe, s’ajoute au monde. L’art crée une réalité. A travers chaque roman, on entre dans un univers. On entre dans l’univers de l’auteur, dans une atmosphère. Un auteur fabrique un univers. La saison rouge, par exemple, parle de mon ressenti de l’Arabie saoudite. 

 

On est dans le domaine du  ressenti, donc tes romans  ne sont pas des récits de voyages ?

 

CF : Je n’écris pas de récits de voyages. Je ne suis pas un écrivain voyageur. Un écrivain voyageur porte témoignage comme un reporter voyage pour écrire. Son écriture est au présent. Il y a un pacte de vérité avec le lecteur. Il reste fidèle à la chose vue. Pour moi, c’est tout le contraire.  En effet, tant que j’ai voyagé, je n’ai pas écrit. Je ne peux pas écrire de romans dans le lieu où je vis. Il me faut une distance géographique pour écrire.  Mon écriture est l’écriture du retour. J’ai vécu à l’étranger, mais j’étais sédentaire, je n’étais pas un globe trotteur. J’ai vécu la vie des gens, compris l’altérité. Il y a en moi un fort sentiment d’exil, un exil qui remonte très loin, je suis la fille d’un exilé politique espagnol. Mon père était un Républicain qui avait fui le franquisme. Je trimballe un exil intérieur. Or curieusement quand je reviens en France, je n’appartiens plus à l’écriture de l’exil. L’écrivain est celui qui est allé à plusieurs endroits, il est là pour écrire d’autres vies.

J’ai une grande ouverture au monde. A mon retour d’Egypte, tout est revenu. Tout ce qu’on croit avoir oublié intervient pour notre travail. J’ai vécu sept ans en Egypte. Quand j’ai écrit La Comédie du Caire, j’avais envie de retourner en Egypte. L’Egypte est revenue. Mais tout est transformé dans l’ouvrage à partir de la fiction. Une fois le livre écrit, je n’avais plus envie d’aller en Egypte comme si l’Egypte était sortie de moi. Quand on écrit, c’est comme si on assèche une partie  de soi-même. Une fois que c’est sorti, écrit, publié, cela ne nous obsède plus. C’est devenu autre chose. Quelques années plus tard, c’est comme si quelqu’un d’autre avait écrit ce livre.

 

Est-ce que ce sont des romans sociologiques ?

 

CF : Non, ce ne sont pas des romans sociologiques.  La servante abyssine est mon premier roman. Quand je l’écrivais, je fictionnais complètement. J’ai fabriqué un personnage très loin de moi, qui est très différent de moi. J’ai inventé une servante qui a eu plusieurs employeurs. Ainsi j’ai donné un panorama de la société saoudienne. Certains lecteurs ont vu dans cet ouvrage des messages. Mais ce n’est pas un roman sociologique. Le roman est le lieu de la liberté. Quand on l’écrit, il va se passer quelque chose que l’auteur ignore au départ.

 

Pourquoi écrit-on ?

 

CF : Quand on écrit, c’est pour savoir ce qui se passe dans notre tête, pour se souvenir de ce qu’on croyait avoir oublié. L’écriture transforme.  Une fois le livre fini, on a appris beaucoup de choses, on s’est libéré. Un roman donne du sens. Dans la vie de tous les jours, les événements sont délayés. Dans le roman, tout est condensé. Le roman ne garde que les lignes de force de la vie. Il recèle une intensité que la vie n’a pas. Il est plein d’énergie. On n’est pas dans le délayé, le plat.  Il ne faut pas croire que l’art imite la nature. Je ne suis pas une bonne observatrice. Tout le réel mis dans les romans est inventé, retrouvé, recomposé. Ce ne sont pas des choses vues. Je réinvente, je fabrique. Le personnage de roman est fabriqué à partir de différents traits pris à gauche et à droite à des personnes réelles. L’écrivain essaie d’insuffler la vie à ces êtres de papier. Il leur donne la vie.  Et le personnage de roman est inoubliable. Il est plus vrai que nature, plus vivant que des personnes qu’on a connues. Il devient une autre réalité plus vraie que nature.

 

Comment fonctionne l’inspiration ? Comment te mets-tu au travail ?

 

CF : Il n’y a pas de rituel chez moi, pas d’horaire. L’inspiration est fantaisiste. Il est difficile de l’apprivoiser.  Avec humour, je dirai que j’écris en dormant. Je laisse fonctionner l’imaginaire et le subconscient. L’histoire, les dialogues viennent dans un état voisin du sommeil. Je laisse la bride sur le cou à mon imagination. Dans des moments de semi somnolence, des idées viennent. Je prends un carnet et j’écris les idées. Je reçois cette inspiration et le lendemain je peux me mettre devant mon ordinateur. C’est comme si à l’intérieur de nous même, le subconscient, le double de l’auteur en savait plus que lui. C’est comme s’il y avait en moi quelqu’un de plus fort, de plus intelligent, de plus malin. C’est le double qui fait le travail. On écrit pour savoir ce que peut faire ce double.

 

Comment naît un projet de roman ?

 

CF : Avant d’écrire un roman, on a une idée nébuleuse du roman, une vision très floue. Il faut lui donner forme. Il faut l’attraper, la mettre en mots, passer à l’acte. On essaie de saisir ce fantôme. L’inconscient travaille en nous. On écrit pour être bluffé, pour se dire de quoi suis-je capable ? Chaque écrivain peut dire que ses œuvres le dépassent, sont plus fortes que lui. Mais parfois, on est aussi déçu. On n’arrive pas à avoir la vision idéale qu’on avait. On est un peu en dessous de cette vision idéale.
La création plonge ses racines dans l’inconscient, elle n’est pas lointaine du rêve.    
L’être humain a besoin de fiction, d’inventer des histoires. La première nécessité de l’être humain, autant que le pain pour se nourrir, ce sont des histoires pour nourrir son imagination.

 

Où en est la littérature en ce début de vingtième siècle ?

 

CF : A notre époque, la littérature et le livre sont en danger. La lecture disparaît. Le livre papier est en train d’être supplanté par les liseuses.  Cela n’implique pas la même pratique de lecture. On va chercher l’information. On ne trouve que ce qu’on cherche.
Il se passe quelque chose de grave. La crise du livre est grave. Moins de livres se publient actuellement. On appauvrit nos univers. La langue littéraire est différente de la langue de communication. La langue littéraire est plus profonde. Elle possède un vocabulaire plus varié, plus nuancé, plus riche. Lorsque la langue s’appauvrit au point de vue lexical, l’être humain s’appauvrit dans le sens des émotions. Il perd un nuancier intellectuel, émotionnel.     
Désormais la sélection va vers la commercialisation. La littérature disparaît. On va vers une société de loisir.

 

14 avril 2013

Retourne de là où tu viens

 

Retourne de là où tu viens.        
Annette Lellouche      
A5 Editions (2011)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

  RETOURNE-LA-D-OU-TU-VIENS.jpg  Jeune retraitée dynamique de soixante cinq ans, fougueuse, enthousiaste,   ouverte aux autres et à la différence, Francette, surnommée Franki par ses proches, héroïne de l’autofiction Retourne de là où tu viens  d’Annette Lellouche, est une amoureuse de la musique, des mots « La chaleur des mots qui l’emberlificote dans une joie sans cesse renouvelée, tel le bien-être du glaçon qu’on promène sur ses joues, par grande chaleur », de la littérature, de l’objet livre : « Son respect des livres est incommensurable ».

    Possédée « par une fringale injonctive de l’écriture », nourriture vitale et indispensable pour elle,  Francette  fréquente un atelier d’écriture,  « L’Ecole des Ecrivains »,  regroupant douze femmes. La rédactrice de  la plus belle histoire sera sélectionnée et publiée à compte d’éditeur. Mais très vite l’aventure magique se transforme en cauchemar pour Francette : « La belle aventure qui s’était profilée dans son cœur comme une renaissance, se transforma en traîtrise et malveillance ». Un courriel anonyme à connotation raciste,  hostile   et violent   comme le souligne la métaphore brutale, « elle clique (…) sur ‘gemepoete’, déclenchant imprévisiblement une mine anti personnelle qui la déchiquette » installe en elle le doute et le mal être.  Elle se sent agressée intimement. Douloureusement affectée, elle recherche l’auteur du message et effectue en même temps un retour sur son passé, son enfance, sa jeunesse tout en entreprenant une réflexion sur la relation aux autres, le racisme, les avantages des échanges virtuels : « elle absorbe ses mails comme la potion magique qui doit la prévenir de toutes les maladies, surtout celle de la solitude » et leurs  inconvénients. Certes cette nouvelle technologie favorise les relations amicales, mais elle peut aussi nuire fortement à la vie réelle.

    Le passé de Francette resurgit alors. Le récit mêlant présent et passé oscille entre la linéarité narrative actuelle et les retours dans  son enfance, son adolescence,  sa jeunesse, mais aussi son passé proche au sein de l’atelier d’écriture. L’ouvrage   se construit ainsi sur des réminiscences.  De nombreuses rétrospectives donnent à voir la petite fille juive, « la petite fille aux pieds nus »,  issue d’une modeste famille française, vivant en Tunisie, pays auquel elle est restée attachée. Cet enracinement, sensible aux images lumineuses et parfumées des descriptions des paysages de  « ce pays où le sirocco souffle aux heures chaudes des siestes programmées, enivrant les corps du parfum persistant des fleurs d’oranger, exaltant les sens dans des passions exacerbées », au lyrisme émouvant lorsque la narratrice évoque l’amitié entre la fillette juive et la fillette musulmane, (« Nous croyons tous en un Dieu unique »)  ancre le roman dans un univers poétique et humaniste.

    En même temps, l’autofiction se transforme rapidement en enquête policière -  Qui est le corbeau ? Est-ce la jalousie qui guide ses propos ? –à la tonalité humoristique. Les surnoms pittoresques et caricaturaux, « la grande perche », « les petites culottes », « le minimum syndical », attribués aux participantes du concours, suspectées les unes après les autres, instaurent une complicité amusée avec le lecteur.

     Même si après la réception des messages sulfureux, Francette perçoit brusquement et momentanément l’atelier d’écriture comme hostile, jamais elle ne sombre dans la dépression et le rejet de l’Autre. Au lieu de l’anéantir, les courriels la stimulent, excitant son caractère combatif : « Au lieu de l’annihiler, les piqûres hebdomadaires la transformaient en une fusée propulsive. Elle était éperonnée à chaque coup de mail et comme Pégase combattant la Chimère, elle allait encore plus vite, plus haut ». Elle  franchit allégrement les obstacles, « son livre (est) sa bataille, sa victoire ».  Elle accède à la reconnaissance.

    Ce roman miroir, « récit autobiographique-témoignage écrit dans le feu du vécu », rempli d’espoir et d’optimisme est une leçon de tolérance qui montre l’aberration du racisme, de l’antisémitisme, du refus de la différence, de la jalousie. La souffrance intime, dépourvue cependant de tout pathos,   de la narratrice   confrontée à l’antisémitisme  fait écho aux martyrs de la Shoah : « L’ombre des six millions de Juifs exterminés s’est imposée entre eux, rythmée par le bruit des bottes des Allemands … ». Mais ce livre  à l’écriture limpide gorgée de vitalité condamne l’intolérance  sans la moindre animosité.  Leçon d’amour et de  compréhension, donnée par une femme au regard libre et bienveillant (« il  (le jeune homme antisémite) devait être bien malheureux pour s’égarer dans cette voie »), Retourne de là où tu viens  d’Annette Lellouche  est une ode à la vie,  manifeste implicite qui ne dit pas son nom.

 

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01 avril 2013

Le Roman du parfum

 

Le Roman du parfum
Pascal Marmet   
(éditions du Rocher, 2012)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Le Roman du parfum de Pascal Marmet,  ouvrage polyphonique,  Le roman du parfum (1).jpgritable cocktail de sensations, bâti à coups de pulvérisations de fragrances florales, se lit « avec ivresse et lente gourmandise » (Baudelaire).

     Cet ouvrage se fonde sur le réel tout en mêlant les types et les genres de textes. Il passe du récit à la troisième personne du singulier au discours à la première personne  en donnant la parole à Sabrina, Tony Curtis ou à l’auteur, narrateur et personnage, Pascal Marmet lui-même.   Tout à la fois historique et documentaire, ce roman  narre avec rigueur et soin  la genèse millénaire du parfum de l’Antiquité à nos jours, expliquant l’évolution et les bouleversements de sa conception  à travers les siècles et les pays  afin d’instruire le lecteur: « « L’apparition du parfum en Méditerranée occidentale est liée à l’avènement des grandes civilisations antiques : grecque, latine, étrusque ou carthaginoise … ».      Signe de raffinement, de distinction, curatif, déodorant corporel,   érotique, le parfum possède différentes fonctions. Banni ou adoré, selon les périodes, il est désormais objet de marketing.      
   Les nombreuses références  à  la vie de  l’acteur américain Tony Curtis  données à la faveur de maintes rétrospectives font aussi du  Roman du parfum  un ouvrage   biographique et sociologique, « improbable duo où parfum et cinéma s’entremêlent, restituant à fleur de peau conversations et impressions olfactives »,  révélant l’Amérique des années trente,  l’antisémitisme,  la violence  et la haine auxquels se heurta le jeune Bernie, futur Tony Curtis : « …les autres le poursuivaient en hurlant leurs injures antisémites et en brandissant des manches à balai ».   
    Le roman du parfum  donne à vivre également   l’histoire de Sabrina, l’héroïne de l’ouvrage. Sabrina est une jolie jeune femme de vingt trois ans recevant  constamment de plein fouet les multiples effluves qui circulent autour d’elle. Son odorat toujours en éveil  navigue entre l’attraction et la répulsion : « Sur mon arête nasale transformée en cymbale, chaque odeur beuglait sa haine sulfurique dissonante. Tout puait, tout empestait sauf les parfums délicats ». Reliée aux autres par leurs odeurs, «hors d’haleine, à l’hôtesse d’Air France suintant la crème à la rose musquée de Weleda, j’ai tendu mon sourire … ». ), elle sait distinguer, répertorier, analyser  les différentes ambiances olfactives des lieux où elle évolue.  Grâce à son odorat,  elle brise les limites que la société lui avait imposées. La petite caissière « d’une horrible supérette de quartier » devient un « nez »,  personne aux immenses talents tus,  inconnue du public : « le nom des nez n’apparaît pas. ».  Elle  rencontre alors  les plus grands de ce monde, (Michel Roudnitska, le compositeur de Femme de Rochas, Eau d’Hermès, de Diorissimo et d’Eau Sauvage », « Mona di Orio (…) l’artisane poétesse qui avait révélé au public Les Nom d’Or, Lux, Carnation, Nuit noire, des classiques devenus références »),   le succès et  l’amour.  Elle accède à la plénitude de la vie. Elle existe : « Moi, avant je n’existais pas ». La distance entre les êtres et la nature diminue pour elle avec les effluves. Elle ne  sent pas seulement le monde environnant, mais elle le pénètre et le connaît. Le parfum  est l’instrument  d’un contact direct avec l’autre. Par l’odorat, elle ressent avec acuité  le retentissement des choses, des pulsions et l’amour : « Plongeant ses yeux en moi, Lionel a posé ses lèvres sur les miennes. De toute sa bouche au goût et à l’odeur de mon plaisir, ce baiser fut comme faire l’amour sur un lit de pétales de roses. C’était si bien que je suis instantanément tombée amoureuse. »

    Dans ce roman qui fait évoluer  avec délice le lecteur dans un univers de sensations, le narrateur tricote  les registres. L’humour ébrèche  le sérieux des analyses   : « Je rayonnais. Entendez par là que jevidais les cartons… »« tapie au fond d’un puits de doutes avec des yeux cernés tel un panda en captivité », « j’en suis restée comme la clochette du muguet : muette »... Le renouvellement des clichés avec la métaphore des épices - une dame « aux cheveux de sel et de poivre » - traduit le constant plaisir de la sensation. Les bouquets d’odeurs mènent au vertige «  Une aube de lune décroissante, je me suis promenée dans les champs de fleurs. Je m’y suis évanouie. Mon corps gisait dans un lit de pétale. Les couleurs et les entêtantes halenées avaient atteint mon âme ») et à la poésie. L’écriture du parfum  est donnée avec des métaphores musicales, « Et à la moindre fausse note, ma partition se fait volatile »,  « vos fleurs sont joyeuses, et vos arbres chantent les louanges de leur jardinier adoré », des synesthésies : « Sur mes lèvres asséchées, un vent chaud déposa une perle de mandarine, un zeste de citron révélé par une bouffée de ma sueur. En me retournant, un effluve de pin du Canada enflamma ma gorge ».  Le goût, le sucré, l’acide, le toucher, la brûlure,  la vue, se mêlent.  Le parfum se minéralise en devenant  « perle », bijou précieux et lumineux. Les sensations sont transposées : « Il y a du Vermeer dans la méticulosité de votre approche », métamorphosant l’odorat en  tableau de maître. Les sensations dérivent pour donner une expérience quasiment érotique. Il y a toute une sublimation de la sensation, espèce d’expérience mystique.

    A la faveur de l’hyperesthésie de Sabrina, le narrateur effectue une topographie des parfums, instruments d’un contact direct avec autrui. Il montre que la sensation est historique et qu’elle permet un dépaysement à la fois rigoureux  et onirique.

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26 février 2013

La part des anges

 

La part des anges.    
Patrice Salsa     
Auto publié, 2012

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   image part des anges.jpg La part des anges de Patrice Salsa raconte une tranche de vie de quatre amis, élèves studieux, âgés de quinze ans, vivant dans « une cité HLM tranquille, à la très lointaine périphérie d’une grande ville qu’il est difficile de rejoindre ». Kevin et Jordan se connaissent depuis leur plus tendre enfance. Alison et Solveig  se sont rencontrées lors de la rentrée scolaire après un déménagement.    
    L’enthousiasme, la beauté et la pureté dominent ces jeunes êtres. La part des anges  propose leur  vision unique et magique et leur besoin de héros : pour Alison, Kévin  est un dieu : « Son dieu va s’élancer, et se mettre à plonger ». Les quatre adolescents  voient tout en nouveauté, à travers leurs jeux, leurs films, les bandes dessinées lues : « on dirait une de ces villes virtuelles du jeu SimCity, encore claires et lisibles, quand la partie vient de débuter… ».Ils échappent par moment à la logique du monde adulte, effaçant toute rupture entre le rêve et la réalité. Leur  regard n’est pas blasé. Cette acuité de la vision crée chez eux un état d’ivresse créatrice : Jordan et Kevin transforment leur corps en œuvre d’art  en le  peignant. Ils assouvissent un besoin de sensations fortes dans le sport qui sculpte et sublime leur silhouette aux lignes droites et brisées, aux couleurs franches  et vives : « Kevin s’envole, se casse en deux au niveau du bassin, puis s’ouvre comme un compas. C’est une flèche blanche avec un cercle bleu roi qui perce l’eau, sans la froisser, sans laisser de blessure, sans écume ».  Les corps sont beaux soulignés par la lumière : « Sous le soleil matinal, les torses luisent d’une sueur dessinant chaque muscle gainé  de peau claire ». Ces adolescents éprouvent du plaisir à se sentir exister et à faire exister l’Autre. L’échange de l’abricot entre Jordan et Solveig a non seulement une saveur irremplaçable, mais surtout,  il lui insuffle la vie. La beauté de la vie et la  fougue de la jeunesse  l’emportent alors.    
    De surcroît, Patrice Salsa reproduit fidèlement le discours de ces jeunes  avec des répliques juxtaposées, rapportées directement sans les tirets  ni  les verbes introducteurs habituels. La syntaxe incorrecte des adolescents due à l’omission du « ne » de négation, les apocopes, le lexique familier créent tout un effet de réel,  rendant les personnages vivants, le texte dynamique, enthousiaste, vrai : « J’y crois pas ! Mais comment t’as fait ? / Je leur ai juste demandé ; plutôt j’ai demandé à Solveig. / Solveig c’est la goth ? / Oui, elle est pas goth, plutôt dark je crois ». Le ton alerte, le présent restituent la vivacité de l’action. La part des anges se plie habilement aux canons de la société du XXIe siècle et à la réalité de sa jeunesse qui, après l’amitié,  découvre l’amour.       
    Le roman de Patrice Salsa plonge le lecteur dans l’univers de l’adolescence.   Sa pureté et sa beauté  l’emportent dans  sa découverte de l’amour plein de tendresse et de douceur, (« la femme est courbes, l’homme est angles (…) Une peur l’envahit. Ô, pourvu que jamais ces angles ne meurtrissent ces courbes ! »),  de ses sentiments, de ses émotions,  mais aussi de ses nombreuses interrogations et angoisses, de ses complexes, de son mal être devant la découverte de soi, de ses désirs, de ses troubles,  dans un monde adulte souvent corrompu et pervers. Apparemment insouciants, désinvoltes, ces adolescents se heurtent  fréquemment à de graves problèmes. Solveig, hantée par l’idée de la mort, révoltée par une société égoïste cachée sous un vernis policé  (« …l’Occident est un vampire  qui suce le sang des habitants des pays pauvres. (…) la planète n’est qu’un charnier pourrissant, fardée telle une prostituée au dernier stade de la syphilis… ») entretient un rapport pathologique avec  la nourriture. Jordan, dans une souffrance sourde, découvre avec angoisse son homosexualité comme le prouve le rythme verbal  ternaire lyrique : « ses désirs qu’il ne veut pas admettre, qui le taraudent, le fouaillent, le démembrent ».  Le sentiment irrépressible d’être à distance de soi déclenche un mal être chez Alison qui se scarifie, « elle se coupe lorsqu’elle doute de sa propre réalité. (…) Quand elle sent qu’elle n’habite plus vraiment ni son corps ni sa vie ». La part des anges est en vérité  une tragédie moderne annoncée subtilement et indirectement dès le début de l’ouvrage par de nombreux indices semés au fil de la plume par le  narrateur.      
    D’emblée apparaît  en effet une sorte de faille, de fêlure. L’incipit est comme un miroir annonciateur de la fin. Paradoxalement dans cet univers amical, un lexique violent, des images mortifères disent la douleur,  le sang qui coule, la mort imminente : « De gros éclats effilés de glace, transparente, pointue, tranchante.  (…) Qui transpercera, déchirera, déchiquettera les baigneurs bruyants. Le bleu insouciant de l’eau se teintera de rouge… ». Un vocabulaire concret, des métaphores  évoquant la souffrance, le supplice (« les paroles qui blessent, les mots qui râpent et brûlent, les insinuations barbelées …»,) des images suggérant des blessures (« Le bois collecté sur la grève dans l’or sanglant d’un coucher de soleil ») hantent le texte. Le transfert de verbes ou d’adjectifs concrets détournés de leur emploi habituel, la peur que Kevin  éprouve de  blesser Alison, préfigurent la chute finale.  
   La part des anges de Patrice Salsa,  ouvrage poétique, solidement construit et travaillé, mêlant les discours, le flux de conscience des personnages aux interventions du narrateur,  rythmé par des chansons anglo-saxonnes, témoignent de façon poignante du vécu et du ressenti d’adolescents avides de vivre, mais désaimés par la Vie. « La part des anges », ce n’est pas seulement « la partie du volume d’un alcool qui s’évapore quand celui-ci est mis à vieillir », c’est aussi ce que méritaient ces êtres purs et innocents qu’étaient Kévin, Jordan, Alison et Solveig : « Call my name and save me from the dark ».



Patrice Salsa a aussi publié :

Un garçon naturel  (éditions Rouergue, 2005)

La Signora Wilson (Editions Acte Sud, 2008) : http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2008/06/19/reve-ou-realite.html

Le joueur de théorbe (éditions URDLA,  2011) :
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2011/03/20/le-joueur-de-theorbe-patrice-salsa.html



 

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25 février 2013

Compagnie de danse Hallet Eghayan

 

Colloque du 28 et 29 mars 2013

2ème colloque "Arts / Sciences" organisé par la Compagnie de danse Hallet Eghayan et l'ENS de Lyon les 28 et 29 mars prochains à Lyon

 

image fête.jpgDanse et Science, entre formes et chaos

Programme :

jeudi 28 mars
- 9h 30 Accueil
- 10h Ouverture par M. Samarut, Président de l'ENS de Lyon et Michel Hallet Eghayan, chorégraphe, directeur de la Compagnie de danse Hallet Eghayan.
- 10h 15 : Conférence sur le thème : «Du chaos à l'ordre » par Jean-François Mattéi, philosophe, professeur émérite à l’Université de Nice.
- 11h 05 : Intervention sur le thème : « La pratique du hasard, comment le Hasard peut intégrer la composition ? » par Robert Swinston, Directeur Centre National de danse Contemporaine d’Angers, membre du CA de « Merce Cunningham »

12h-14h : Pause repas

- 14h Intervention sur le thème « Composition chorégraphique » par Myriam Gourfink, chorégraphe, responsable du programme de formation de l’Abbaye de Royaumont
- 15h 15 : Etienne Ghys de l’Académie des sciences, directeur de recherches en mathématiques (CNRS – ENS de Lyon), auteur du film Chaos

16h 30 Pause

- 17h à 18h Démonstration de danse par les danseurs de la Compagnie Hallet Eghayan au gymnase de l’ENS de Lyon, site Monod.

vendredi 29 mars

- 9h 30 Accueil
- 10h : Intervention sur le thème : « Comment la partition Benesh révèle la composition et témoigne de l'improvisation » par Eliane Mirzabekiantz, responsable de la formation à la notation du mouvement Benesh au Conservatoire National Supérieur de Musique et de danse de Paris.
- 10h 45 Pablo Jensen Directeur de Recherches CNRS au laboratoire de physique de l'ENS de Lyon

12h-14h : Pause repas

- 14h : Intervention sur le thème : « Bases neuronales de la communication non verbale » par Mathilde MENORET, doctorante en Neurosciences et Sciences Cognitives et Yves Paulignan, chercheur au L2C2. Université Lyon 1
- 15h Table ronde avec Pierre-Emmanuel Sorignet , Maître d'enseignement et de recherche à la Faculté des sciences sociales et politiques de Lausanne , Philippe Verrièle, Critique et Historien d’art, Michel Hallet Eghayan, chorégraphe, Jean-François Mattéi, philosophe.
- 16h 30 : Conclusions du colloque par un danseur et P.E Sorignet sur ses observations.

20h 30 - 2ème Correspondance « aux Echappées Belles » Compagnie de danse Hallet Eghayan


- gratuité pour tous les étudiants sur présentation de leur carte d’étudiant ou de leur avis de situation Pôle Emploi pour les danseurs et intermittents du spectacle.
- Participation aux frais : 10 €
- Repas pris sur place : 7 €
- Spectacle du 29 mars : 10 € pour les participants au Colloque – 15 € pour le public extérieur.

Les inscriptions sont possibles en ligne : http://www.ciehalleteghayan.org/passactuprog.html ou http://www.ciehalleteghayan.org/passactubill.html

LIEUX :

Les 28 et 29 mars à partir de 9h30
ENS de Lyon site Monod – Amphithéâtre Schrödinger
46 allée d’Italie
69007 LYON
M° Debourg ligne B

Le 29 mars à 20h30
2e Correspondance
Echappées Belles
65/73 rue du Bourbonnais
69009 LYON

 

 

17 février 2013

1er Championnat de France Amateurs de mots croisés


1er Championnat de France Amateurs de mots croisés


référence L'Alsace.JPG Ce championnat se déroulera  en 3 étapes :

1) Départemental : Résolution d’une grille de 15 X 15,  du 01/04 au 11/04/2013.


2) Régional : Résolution d’une grille de 20 X 20,  du 01/05/ au 15/05/2013.


3) Finale nationale :  Résolution d’une grille de 30 X 30, début juin


Règlement et modalités sur le site : crucialdéfi.com
Frais de participation  : 10€. Réglement  en chèque à l’ordre de Crucial Défi
8, rue de Neubourg,  67580 MERTZWILLER

04 février 2013

Nostalgies

 

Nostalgies
Eric Mériau
Editions Elzévir (2012)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   couverture nostalgie.jpg Le recueil poétique  d’Eric Mériau, Nostalgies, s’ouvre sur le très bel  hymne à la vie de Mère Térésa et sur un extrait du Horla de Maupassant, chant à la gloire de l’œil, organe capable d’embrasser l’univers entier, la beauté et la fragilité de la vie. Ces deux textes donnent d’emblée la clef et  le ton de l’ouvrage qui résonne de tout l’épicurisme  mystique de son auteur et de ses réflexions sur le du temps qui passe : « Demain, ô comme c’est loin ! / Non, mon petit, c’est déjà hier !!! », le charme intense, précieux et éphémère de l’existence.    
    Ses poèmes, pour la plupart  libérés de la métrique,  donnent  au vers une grande liberté.  Sa mise en page avec ses blancs, ses strophes d’un seul mot ou au contraire constituées de versets, les derniers vers mis en valeur en caractères gras,  accordent une grande importance à la matérialité du texte qui devient objet esthétique à admirer avant d’être lu, comme la dernière strophe du poème « Houcher » et son  calligramme suggérant un sapin.  D’autres poèmes se coulent dans le moule normé  du sonnet mais  s’écartent toutefois du strict respect des rimes du sonnet italien ou marotique. Les acrostiches « Lux », « Victorien », « Lucie » lancent deux messages lisibles horizontalement et verticalement  tout comme dans la célébration  de la « venue  dans des langes doux et soyeux »   d’une petite Lucie. Amoureux des mots, jouant avec eux et avec les figures de style, épris du rythme des phrases et de la musique, le poète emporte le lecteur vers des ailleurs exotiques, étranges et étrangers avec ses titres en arménien, « Doudouk » « Chenoragal yem » ou  en patois lozérien « Lamberkat ».     
    Observateur du quotidien, tricotant récits, descriptions et argumentation, Eric Mériau lie ses poèmes à sa vie privée (« Je ne sais qu’écrire ma vie ») et à l’Histoire passée (dans « Circonstance » : « J’en oublie entièrement l’image historique/ Des bus parisiens vert et crème d’hier, / Bondés de visages serrés, inquiets, las, éteints / Roulant vers l’ultime destination, silences funestes / Parquant ainsi les voyageurs d’un jour, du petit matin/ Sur le quai à bestiaux du  dernier départ/ Ou sur l’esplanade de l’incompréhensible attente !... ») ou contemporaine  comme dans « Trains bariolés »où  il évoque les tags. Situant de façon précise ses textes dans le temps et dans l’espace, il  les transforme par moment  en feuillets d’un journal intime poétique : « en cet automne deux mille dix », « en cette veille de Noël de l’an deux mille sept », « en ce vingt-quatre/ Janvier/  De l’an/ deux mille huit ». A la faveur de sa lecture, le liseur  visite Lyon, comme l’indique la périphrase « sous les teintes du couchant peignant la cité des Gaules »,  la Savoie, terre de « ses ancêtre », le Vercors, « O Vercors contrasté ! / Comme tes gris, blanc, vert foncé te vont bien ! », l’Ain, Langogne et  « l’immense lac de Naussac » en Lozère, l’Arménie, l’Afrique… Maints poèmes d’Eric Mériau ont en commun de présenter un certain nombre d’images empruntées à la nature qu’il fait exister en la nommant
et en retrouvant des émotions provoquées par une résurgence du passé (« Aujourd’hui, encore, je ne puis t’oublier ;/Chère ampoule jaune du passé/, Lampe accueillante, veillant/ Sur les arrivants d’un soir !/ »),  par des sensations communes au présent et au passé, éprouvant des sentiments de plénitudes de moments arrachés au temps à travers la marche : « Dès le premier jour, / Je sais que l’existence me réserve / Encore un beau voyage pédestre, / Composé des fleurs de la contemplation, / Du bouquet des silences essentiels, / Des racines de l’effort et des rameaux d’une pensée unifiée » ou le souvenir gardé d’une rencontre amoureuse marquée par une sorte d’idéalisation : « Te souviens-tu aussi, ma grâce, de la braise de nos cœurs, / Tiédie et attisée par l’impétueux ruisseau de ta fontaine/ En partance pour un voyage d’allégresse gémissante ? ». Un « Je » s’exprime et analyse le monde environnant, donnant à voir sa beauté mais aussi ses défauts, la ruine des valeurs : « Bonnes volontés de notre pauvre Occident, / bouffi de suffisance,/ Obèse de tant d’égarements égoïstes, infirme par trop / de paresse, Engourdi d‘une mollesse pernicieuse, fardé par les strates. Cumulés/ D’un fond de teint d’une grossièreté inédite ! ».  Du singulier débouche très souvent des généralités universelles sur la société, l’existence inexorable de la mort qui donne tout son sens et toute sa valeur à la vie, cette vie éphémère  pleine de saveurs dont il faut jouir pleinement  dans ses moindres éléments : que ce soit une pomme  séduisante par sa rondeur, son croquant, sa fermeté, sa sensualité : « Craquante, tu me montre ta rondeur, /Dès que je t’entame, je croque à pleines dents/Le monde, et ta chair, alors, me l’embellit ! » ou la fraîcheur délicieuse et désaltérante d’une goutte  d’eau perlant d’un « rameau enneigé ».
    Les poèmes d’Eric Mériau, pour la plupart heureux, disent la joie, l’amour de la vie, de la femme, de la liberté.  Véritable exaltation des pouvoirs du langage, expression lucide du caractère précaire de l’être humain,  ils constituent une revanche sur la mort.

 

 

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26 janvier 2013

L'illusionniste

 

L’illusionniste
Edition Cercle français de l'Illusion
Président Claude Nops
(2013)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    1_llusionniste-kingeshopcom.jpgAu détour de ses flâneries littéraires, le lecteur peut rencontrer l’illusionniste et sa séduisante revue éponyme au papier cartonné glacé, raffiné, brillant, doux et soyeux. Cette revue l’entraîne alors  dans un univers onirique et esthétique surprenant et irrésistible. Tout à la fois ludique et culturel, le magazine  L’illusionniste emporte  le lecteur vers des tours de magie étonnants et amusants où des liens se dénouent avec un « Anneau déchaîné »,  des  poissons apparaissent  dans un verre d’eau dans le tour « « Le Poisson dans l’oh », mais aussi vers des présentations et des analyses d’ouvrages, de films, de tableaux de personnages aux doigts habiles comme « Les Diseuses de bonne aventure » de Georges de La Tour, « Le vol à la tir » de Caravage en passant par des œuvres surréalistes, fantaisistes  et contemporaines comme celles de Michael Cheval, aux couleurs gourmandes  et lumineuses.  
  
L’illusionniste permet au lecteur de (re)découvrir d’un regard neuf des œuvres d’art consacrées à l’illusion et marquées d’originalité. La magie se fonde alors sur une relation ludique autour de tout un travail sur les gestes, le mouvement de l’illusionniste ou des personnages du tableau à des fins de divertissement et de réflexion. Tout une poétique et une esthétique sont mises en place fondées  sur des effets de rythme, de mouvements, d’illusions, de couleurs. Le jeu s’impose développant des phénomènes de déréalisation, de mystère, d’incongruité, de surprise et  d’humour. Les repères dérivent. Le fantastique, le merveilleux, le mystérieux de mêlent conjugués à la beauté.
    illus381-KS-18-09_essai-1.jpgL’illusionniste  propose un univers de rêve afin de compenser la morosité du réel et répondre à tous les appétits conscients et  infra-conscients du lecteur. Ce dernier échappe le temps d’une lecture à son existence rationnelle, pragmatique, à un monde désenchanté pour plonger dans un ailleurs où tout devient possible comme traverser avec aisance et élégance un miroir. L’illusionniste transfigure le réel, exprime le monde des songes en imposant une présence poétique pure où vibrent les couleurs, où les mouvements tournoient dans toute une théâtralisation de l’univers.

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19 janvier 2013

Les Beaux sentiments

 

Les Beaux sentiments.      
Jacques-Etienne Bovard     
Editons Bernard Campiche  
CamPoche (2012)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    image beaux sentiments.jpgLes Beaux sentiments de Jacques-Etienne Bovard est un ouvrage rigoureusement construit : il s’ouvre sur la cinquième rentrée scolaire de François Aubort,  (dont le lecteur n’apprend le prénom qu’à la cent soixante septième page), un professeur remplaçant  de français  dans un lycée  du canton de Vaud, en Suisse. Le roman s’achève  à la fin de l’année scolaire, après la remise des prix attribués aux lycéens « élevés au grade de bacheliers et bachelières ». Chacune des quatre parties  du roman se termine par  un écrit d’élève : le dossier de Bertrand Fiaugères,  le texte d’Anne-Sophie, celui de Cédric et enfin la carte d’Anne-Sophie. Cet ouvrage charpenté introduit le lecteur dans le flux de conscience  d’Aubort, entrecoupé de dialogues adaptés au style de chaque locuteur. Ces monologues intérieurs  aux multiples réflexions, analyses,  remises en question données en alternance à la première ou à la troisième personne du singulier présentent un personnage ordinaire, fragile et révolté, encore plein d’idéalisme, qui porte un regard négatif sur lui-même et aigu sur les autres. Le lecteur voit Aubort comme il se vit lui-même. La grandeur de cet enseignant  réside dans sa lucidité, mais cette grandeur est dépourvue de puissance : on ne peut lutter seul contre le malheur d’autrui, contre la société, contre la crise.      
    Après le suicide d’un de ses élèves pendant les vacances estivales, Aubort  culpabilise : il n’a pas su voir le mal être de Bertrand : « qu’est-ce qu’il fallait voir, qu’il n’a pas vu sur ce visage intelligent, quel signe, quelle blessure ? » ou tout du moins il a laissé passer les ténus indices de son futur geste : « Ce faux-fuyant, qu’il a vu, pourtant, mais renoncé à relever pour ne pas laisser les autres s’agiter dans l’attente de leurs  propres copies ». Il s’interroge alors avec angoisse sur l’opportunité des lectures, aux messages souvent mortifères,   proposées à ses élèves : « Ce pays nous ennuie, ô Mort appareillons ! … », « Les êtres nous deviennent supportables dès que nous sommes sûrs de pouvoir les quitter »La littérature n’est pas innocente, elle peut même posséder un pouvoir létal : « La littérature serait-elle un vaste cimetière ? N’offre-t-elle aucune certitude résolument tournées vers l’espoir, aucune valeur, aucun idéal ? ».    
    Aubort va essayer d’échapper à ce sentiment de culpabilité en tentant de pénétrer l’opacité de ses élèves,  d’aller au-delà des apparences, de se rapprocher d’eux. Mais les lycéens fuient, répondant par des lieux communs : « Bien sûr, en sa présence de prof doublé pour la plupart d’un inconnu, on surveille son propos, réflexe de prudence acquis depuis l’école primaire, mais il se peut aussi qu’on n’ait rien d’autre à dire que ces lieux communs sur tout et rien (…) ».  Aubort  essaie  alors de sauver Cédric, élève de classe technologique, qui masque la réalité, ses sentiments, ses craintes sous des airs faussement joyeux et  désinvoltes ( « petite bouille démantelée en face de lui qui  attend la question suivante en essayant de rattraper ses sourires de faux joyeux… »), cependant le drame qu’il vit est décelable essentiellement dans son angoisse du regard de l’Autre, dans ses silences qui parlent, dans ses conduites à risques, lorsqu’il slalome  dans les rues  au milieu des voitures, à « une folle allure, les patins tressautant sur le macadam »,  la mort étant « ici l’attrait irrésistible du jeu ».  Les gestes d’autrui délivrent des messages susceptibles d’interprétation diverses comme le dernier  salut de Bertrand.   Le roman met l’accent sur le caractère imprévisible des êtres, montre qu’on ne les comprend pas toujours, qu’on ne peut les aider s’ils refusent. On ne peut s’emparer de leur liberté. Une distance existe toujours entre le « moi » et l’autre.   
    Dans ce roman réaliste, comme dans la vie ordinaire, le lecteur ne dispose que de bribes d’explications sur les événements proposés de façon partielle et partiale par Aubort, ses collègues et les élèves. Le lecteur est confronté à la complexité psychique des êtres, aux situations difficiles qu’ils vivent et affrontent avec leurs propres moyens dans un univers souvent absurde et angoissant. Les Beaux sentiments témoignent de la vie de la jeunesse, mais aussi d’une époque et d’une région, la Suisse des années 90, engluée dans une crise économique et politique avec un gouvernement qui sacrifie l’éducation : « suppression de cours facultatifs et d’heures d’appui, diminution du personnel et de l’offre alimentaire de la cafétéria, réduction des plages d’ouverture de la bibliothèque et, bien entendu, regroupement systématique des classes dont l’effectif descendra au dessous d’un certain seuil… », une société qui méprise et jalouse les enseignants au soit disant « salaire ‘indécent ‘, (aux) ‘ obscènes ‘ vacances,  (aux) horaires ‘sur mesure’ … ».  L’ordre politique et  social s’effrite, se désintègre. La chambre des députés n’est plus qu’un lieu de disputes vulgaires, de brouhaha informe, d’indifférence (« A droite et au centre, on boucle son porte-documents, on lit un catalogue de jeux informatiques, renversé sur son siège on téléphone à Madame, on bâille, on discute, on rigole… ») qui accable financièrement les citoyens.
    Dans ce texte qui se veut analogique, confronté aux événements de son époque, à  leur absurdité, l’absence d’espérance  n’est pas totalement une désespérance. Malgré son apparence souvent apathique, la jeunesse possède un esprit critique, elle est capable d’analyser, de se révolter. Par leurs remarques pragmatiques, (« Parce qu’il y a quand même un moment où il faut arrêter de se prendre la tête pour s’empêcher de vivre… ») les élèves aident même Aubort à évoluer, à percevoir le réel autrement. La vie est ambivalente, acceptons cette ambivalence et essayons de cultiver les beaux sentiments malgré leur modeste efficacité : « Mais il sera dit que les beaux sentiments ne suffisent pas mieux à vivre qu’à faire de la bonne littérature… Il sera dit que les beaux sentiments ne s’épanouissent comme les fleurs que dans le terreau âpre de l’angoisse, de la violence et du sacrifice… Il  sera dit que les beaux sentiments ne peuvent que croître passionnément ou mourir… »

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02 janvier 2013

Le cadeau de Noël

 

Le Cadeau de Noël    
Daniel Abimi     
Bernard Campiche Editeur (2012)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   image cadeau de noel.gif La belle jaquette brillante de l’ouvrage de Daniel Abimi, décorée de rennes scintillants tirant un traineau – vide -  sculptés dans la glace, souligne la beauté éphémère de Noël  et révèle l’ironie du titre. Le Cadeau de Noël est un roman fondé sur une enquête policière menée juste avant Noël par l’inspecteur Mariani dans une frange glauque de la  société lausannoise dépourvue de valeurs morales et humanistes. Quelques jours avant Noël, Elena, une jeune Ukrainienne, employée dans « la station service, Agip, la dernière avant l’échangeur de la Blécherette » qui « fa(it) dans la restauration » est tuée par un professionnel alors qu’elle allait servir des « penne alla carbonara ».  Afin d’arrêter le criminel, il faut d’abord « trouver le mobile ».  Tous les ingrédients du roman policiers -  suspens, action, violence, rebondissements, résolution de l’énigme à la fin de l’ouvrage -   sont savamment et judicieusement orchestrés. Le Cadeau de Noël,  roman policier à l’intrigue bien charpentée, cultive l’appétit de sensations du lecteur. La narration, contemporaine à l’action, donne à voir concomitamment, sans lien au premier abord, des fragments de vie de différents personnages croqués sur le vif,  (Mariani, le policier migraineux, Rod, un journaliste alcoolique, Svetlana Meylan, épouse d’un assureur…) qui se relient progressivement de façon nécessaire.

    La bourgeoisie privilégiée et les petits truands hantent sans scrupules les mêmes milieux de la drogue,  de la prostitution, de la pornographie et de la violence. Sous le vernis esthétique et policé  hypocrite  de la bonne société se cachent  des êtres vulgaires que « l’odeur de l’argent (…) rend tous délicieux ». La richissime Anne-Sophie Hartmann accueille son cousin « un verre à soda rempli à la main (…) Son haleine dégage(ant) une forte odeur de gin ». Son mari « chirurgien chef à l’hôpital du Samaritain à Vevey »  « se commet dans des partouzes », méprisant et réifiant  les jeunes prostituées slaves sans papier : « tu lui allonges une baffe avant de la baiser comme si elle était ta chose ». Les enfants, « quatre chérubins  (qui)  assuraient la partie musicale du réveillon », apparemment des angelots blonds, bien éduqués,  sont en réalité de véritables terreurs soutenues de surcroît par leur mère. Déçus de leurs cadeaux, (« Corentin quand il découvrit que le téléphone qu’il avait entre les mains était l’ancien  modèle, celui qui était déjà vieux de sept mois (…) commença par devenir tout rouge, poussa un hurlement qui forçait sur les aigues puis jeta son appareil contre le père Noël »),  ils lapident le père Noël avec rage et colère. Daniel Abimi décrit avec un réalisme,  frôlant parfois l’épique dans ses scènes de violence ou de sexe, un univers corrompu (« L’ordre judiciaire étouffa l’implication de son éminent membre avec élégance »).  Il ridiculise et caricature même  la haute bourgeoisie aisée. Le roman policier  entraîne une critique sociale avec un humour souvent corrosif. La litanie de mots familiers qui circulent dans l’ouvrage restitue la vie de ce milieu sordide dans toute sa spécificité concrète. Le style colle à la réalité vécue. Les  apparentes belles manières des bourgeois ne peuvent cacher leur essence débauchée et malsaine. Très vite le vernis s’écaille.

 

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24 décembre 2012

La beauté m'assassine

 

La beauté m’assassine      
Michelle Tourneur      
Fayard Roman   
(2013)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image  beauté.jpg La plume aérienne, délicate, sublime de Michelle tourneur dans La beauté m’assassine entraîne  le lecteur dans un univers onirique et esthétique. L’écriture-bijou de Michelle Tourneur décrit une réalité tout à la fois passée et intemporelle : le XIXe siècle d’Ingres, de George Sand, de Théophile Gautier, de Delacroix, peintre incompris et vilipendé par certains,  et l’univers éternel et inaccessible (« Cette beauté nous est interdite »)  de la Beauté, de l’Art.

    Florentine Galien, figure séraphique et mystérieuse, initiée aux arcanes des lames, réussit, à la faveur de sa persévérance et de sa détermination,  à pénétrer, sans se révéler,  l’atelier du peintre  Delacroix. Elevée par son oncle Hyacinthe Galien et sa tante Emilienne,  après une enfance passée dans un « vieux presbytère assailli par le grondement de la mer »,  cette jeune fille,  éduquée, subtile et cultivée,  qui « mani(e) les mots avec justesse, (…) écri(t), (…) sa(it) parler » propose ses services au peintre Delacroix, pour officiellement « chasser les poussières. », mais secrètement  pour  « apprendre les couches de fond, les mélanges, les gestes, le coups de brosse ».    
    Longtemps  suspicieux, Delacroix découvre lentement cette jeune fille secrète, espèce de double d’une jeune servante aimée dans sa jeunesse,  « C’était Florentine.  Ou c’était Caroline. Ou Florentine se fondant en Caroline », les deux jeunes femmes  fusionnant  dans son esprit, unit par la rime de leur prénom qui résonne en point d’orgue cristallin et argentin.

    A mesure que se déroule le récit, le rêve et  l’enchantement l’emportent sur la réalité brute du Paris des années 1830. L’histoire, simple en elle-même, s’oriente constamment vers le mystère et le rêve, dans une beauté lumineuse et magique. A la manière de Delacroix qui s’écrie à propos d’Ingres « S’il avait pris une fois un bain de vapeur sur une terrasse brûlante, il saurait que là, les lignes remuent… qu’elles se tordent… qu’il n’y a plus les lois du dessin, plus que la vie… la vie pénétrante. », Michelle Tourneur capte les sensations les plus fugitives et  les plus ténues, cristallise les vibrations de la vie, tente de retenir les lignes évanescentes et fugitives du réel.  Elle dit l’ineffable,  note l’impalpable. Les objets, comme le collier de grenats vénitien »,  deviennent immatériels et éthérés : « Le collier rouge était comme un souffle à son cou ».  Le réel se métamorphose sous sa plume. Les tissus du luxueux Lampas Bleu, « Maison des Joies Textiles » sont beaucoup plus que des étoffes. Ce sont des  trésors magiques, vivants,  mystérieux, fascinants : « les étoffes se déroulaient, voletaient, mettaient des lueurs fugitives, mates ou brillantes, sous la clarté tremblotante de la bougie. Le trésor vivait sa propre vie, c’était une sensation étrange. » Dans « le Cabinet aux Emois » situé au dessus du  magasin, les clientes vivent des moments  d’extase magiques, intenses  : « Là-haut, entre les deux grandes potiches chinoises, jaune et verte, les clientes, nues comme Eve au Jardin, s’offraient aux caresses des étoffes déroulées qu’une essayeuse, formée à cet effet, faisait bouffer sur leur peau  pour évoquer les tenues futures. A ce contact, leur souffle s’accélérait. Les quatre miroirs les multipliaient à elles-mêmes. Les pièces déployées, tels de petits feux frôleurs, leur donnaient des frissons dans tout le corps. Elles s’enfonçaient dans de drôles d’eaux troubles et sirupeuses d’où elles ne pouvaient plus s’arracher ». Michelle Tourneur capte  les sensations tactiles, visuelles, gustatives  les plus fugitives et les conjuguent dans une approche sensuelle et esthétique du réel. C’est une véritable relation érotique qu’Emilienne entretient avec les tissus à travers les synesthésies  naissant  au contact des soies : « La soie feu, la soie bleu nuit, la soie amande moutonnèrent, leurs reflets flambés se mêlèrent ». Cet incendie de couleurs  miroitantes et nitescentes  est tellement puissant qu’elle en suffoque, assassinée par cette  Beauté voluptueuse.   
    Florentine, quant à elle, pénètre cette Beauté : « Elle avait plongé dans les entrailles du tableau, elle s’était mariée aux fluides des couleurs », le Lampas Bleu devient une mise en abyme d’un tableau de Delacroix.  Et l’écriture de Michelle Tourneur nous emporte alors dans un maëlstrom éblouissant de couleurs, de sons, de parfums.  Les hypallages transfèrent les adjectifs en substantifs (« cette blondeur sortie du brouillard », « la blancheur de sa peau »), faisant tournoyer les sensations en une valse aérienne.

    Michelle Tourneur pose sur le  réel imparfait, souvent violent, sombre du XIXe siècle,  le regard de l’artiste totale et le  transcende à la faveur de son imagination éblouissante et de son écriture délicate, féérique et  légère. La beauté m’assassine est un véritable voyage par les sens.

 

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23 décembre 2012

Une étoile dans le noir

 

Une étoile dans le noir       
Lucia Tumiati    
Joanna Concejo (Illustrations)     
Editions Notari (2012)

 

(Par Elias Abou-Mansour)     
 

 

    Notari_une-etoile-dans-le-noir_couverture.jpg Dans Une étoile dans le noir, Lucia Tumiati raconte l’histoire de deux jeunes bergers unis par des liens d’amitié. Ces deux enfants possèdent de nombreux points communs : ils marchent pieds nus et vivent dans des masures, signes de dénuement mais aussi d’humilité. Le petit  narrateur, dépourvu de prénom, dépeint son ami, un être mystérieux, insaisissable, solitaire, incompris, taciturne et introverti, mais aussi charismatique, serein, confiant, dépourvu de peurs : « Moi, je n’ai jamais peur ». La peur, issue  du mystère, du secret, de l’incompréhension, est inconnue de ce jeune berger lucide, clairvoyant et pénétrant, qui lit dans les pensées, prédit ce qui doit arriver. Et surtout, il prône l’Amour : « Aimer, Aimer, je dois toujours aimer, moi, mais les autres. ». Son contact apaise le narrateur empli d’affection et de tendresse pour cet être complexe, qui malgré son jeune âge, est  versé dans les sciences religieuses : « Je pense. Je pense aux écritures, je pense aux prophètes, je pense aux mots de la loi ». En effet, maîtrisant déjà les textes de la Torah, il est soucieux de prêcher et d’inciter les Rabbins à la perfection : « Je voudrais que tous les maîtres soient parfaits pour former des élèves parfaits ».  Cependant  il a un esprit contestataire : voulant  éveiller les consciences, il enfreint  la loi et s’adresse aux gentils ou goys, signes de l’universalité de son message doux et non violent : « Moi, je n’aime pas tuer, et je ne le ferai jamais ».
    Lucia Tumiati sème des indices dans sa narration. Très vite, le lecteur se rend compte qu’il ne s’agit pas de l’histoire d’un simple berger. Le lieu où se déroule l’intrigue est la Palestine, la Terre Sainte. Le jeune berger fréquente le temple de Jérusalem et observe la Thora : « Mais les gens comme moi sont nés ici. Je suis né Juif, je suis bien dans le Temple. Je suis bien avec les rabbins ». Le nœud de l’intrigue ôte toute ambiguïté avec la révélation du sacrifice du jeune berger par son père, sacrifice que la mère en larmes rejette : « Seigneur – disait-elle en pleurant – ô mon Dieu, comment peux-tu penser que j’accepte de faire mourir mon fils (…)  Tu ne peux pas me demander une chose pareille. Une mère peut choisir de mourir, mais pas de faire mourir son propre fils. Tu ne peux pas me le demander. » Le titre de l’ouvrage  Une étoile dans le noir  prend  alors tout son sens : c’est l’étoile annonciatrice de la Bonne Nouvelle, porteuse d’amour et de paix, Lumière qui illumine les ténèbres. Lucia Tumiati réinvente l’Ecriture sainte. Elle humanise et actualise la vie du Christ, initiant de façon indirecte les jeunes lecteurs à la compréhension des mystères du christianisme. La personne du Christ est désacralisée et démystifiée. Les sentiments des personnages sont disséqués afin de les simplifier et les rendre accessibles aux jeunes lecteurs. 
    Une étoile dans le noir, bel ouvrage illustré de dessins au fusain, n’est pas seulement destiné aux enfants, mais aussi aux adultes. Il est porteur d’un message philosophique d’amour et d’amitié important  dans un monde qui sombre de plus en plus dans la violence. C’est un livre à offrir pour  Noël.

15 décembre 2012

Conférence à l'Hôtel de Ville de Lyon

 

Conférence sur l’Emir Abd El-Kader.  
Un homme, un destin, un message.

Hôtel de Ville de Lyon
14 décembre 2012
(avec  Georges Képénékian, adjoint au maire de Lyon, chargé de la culture, S.E. Idriss Jazaïry, ambassadeur, représentant permanent à la CD,   Ahmed  Bouyerdene, historien...)

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

  image emir.jpg  Le 14 décembre 2012 à 19 heures,  dans les somptueux salons de l’Hôtel de Ville de Lyon, s’est déroulée une conférence commémorant l’anniversaire du passage à Lyon,  le 12 décembre 1852, d’une des figures majeures du XIXe siècle, l’Emir Abd El-Kader. D’importantes personnalités lyonnaises, universitaires, le directeur de Radio Trait d’Union participaient à ce projet finalisé par le  père Christian Delorme et Rebay Mehentel.
    L’Emir Abd El-Kader, « éduqué aux Belles Lettres et au bel agir », homme des Lumières, personnage éminent et charismatique, promoteur du progrès, symbole du refus du colonialisme, a constamment œuvré pour le rapprochement entre l’Orient et l’Occident.
    A une époque où les replis identitaires se multiplient, l’Emir Abd El-Kader nous lance un message de tolérance, de respect de la différence, d’ouverture à l’Autre.

    « Ne demandez jamais quelle est l’origine d’un homme ; interrogez plutôt sa vie, son courage, ses qualités et vous saurez ce qu’il est. Si l’eau puisée dans une rivière est saine, agréable et douce, c’est qu’elle vient d’une source pure ». Emir Abd El-Kader.

14 décembre 2012

Toi, Ma soeur étrangère

 

Toi, Ma sœur étrangère.   
Algérie-France sans guerre et sans tabou     
Karima Berger   
Christine Ray    
Editions du Rocher, 2012

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Image soeur.jpgToi, Ma sœur étrangère, titre émouvant et sublime, concrétion de l’essence du texte  « écrit à deux voix »  par Karima Berger et Christine Ray, donne à voir, à travers le regard de deux fillettes puis de deux adultes, la vie quotidienne pendant la guerre d’Algérie et  l’Histoire de ce pays déchiré de 1954 à 1962,  qui connut  l’espoir de l’indépendance puis le désenchantement des années 80.  Karima née en Algérie, « arrivée en France à l’âge de vingt ans » et Christine « arrivée à trois ans en janvier 1955 en Algérie »,  deux femmes généreuses, ouvertes, intelligentes, conscientes, le cœur encore meurtri par  une guerre non dite, entourée d’un pesant silence, plongent dans un passé dans lequel elles se retrouvent.
    Elles s’interrogent, se répondent, évoquant  le temps révolu, leurs souvenirs,  leurs coutumes familiales. Toutes deux vivaient dans deux univers séparés, par la  richesse des uns, la  pauvreté des autres,  par une guerre indicible, « 
on ne dit pas la guerre », « Rien n’est dit de cette ségrégation »,   par l’indifférence, l’ignorance, le refus de l’Autre, un refus tellement fort,  que  les Algériens  intériorisaient la pensée coloniale. Le substantif « arabe » devenait tabou : « le mot Arabe était tellement connoté négativement que nous ne voulions pas nous nommer ainsi ». Les patronymes étaient niés : « Les Français allaient ‘nommer ‘ leurs sujets ». Un véritable processus de déshumanisation était organisé. On privait de nombreux autochtones de leur nom en  leur attribuant des initiales : « Enlever à l’autre son identité, quel crime déshumanisant ».  On nommait  toutes les femmes  par le générique « Fatma », « diminutif de Fatima », le  prénom beau et noble  de la fille du prophète, en le salissant : « (…) A chaque fois que l’on m’appelle Fatima (…)  c’est comme une écharde (…) c’est comme un vieux, un très antique stéréotype qui surgit dans une conversation tel un symptôme de la supériorité, un lapsus fréquent, pour moi qui me rappelle Fatma, la Fatma (l’autre façon qu’avaient les Français d’appeler leur femme de ménage. Par extension, c’était le nom pour dire le nom de toutes les femmes arabes »). De surcroît, les Algériens étaient orphelins de leur langue. Supprimer la langue d’origine, c’est vider l’inconscient culturel. Mais Karima ne refusait pas la langue castratrice, au contraire elle l’aimait et la savourait, malgré la culpabilité et la douleur de cette déchirure linguistique : « D’où me vient la langue française ? La question me ravit et me tourmente à la fois tant elle a été le pivot de mon questionnement sur l’écriture, le goût des mots, la joie de la sonorité étrangère, l’écart coupable, souvent douloureux, qu’elle a constitué avec la langue arabe, absente et pourtant rivale. »       La langue française l’initiait à cet autre qui avait tenté de lui voler son identité, de la déposséder de son être.  
    Le jeu esthétique de l’écriture devient exercice de sa liberté. L’écriture désamorce la souffrance, l’incompréhension.
Toi, Ma sœur étrangère est une  réconciliation avec le  passé. Après la tragédie de la guerre, il est une retombée apaisante, une signature de l’achèvement définitif de cette  guerre tue, il en est  son exorcisme. L’écriture conjure la déchéance de la guerre fratricide et réunit les deux sœurs : Karima et Christine, l’Algérie et la France.
    Ces deux sœurs autrefois séparées, qui  ont évolué  dans un univers fait d’incompréhension, montrent que, malgré tout, la  complicité,  l’amitié, la solidarité  existaient et existent toujours  grâce à des femmes et  hommes  généreux, ouverts, respectueux de la différence, comme « Mouloud Feraoun, instituteur, qui fut jusqu’à sa mort violente un militant de l’égalité et de l’instruction », Isabelle Eberhrdt, Pierre Claverie, « un prêtre dominicain », « Christian de Chergé » qui vivait l’œcuménisme au quotidien : « il jeûn(ait)  pendant le ramadan, enlèv(ait)  ses sandales au seuil de la chapelle »,  les moines de Tibhrine, « Léon-Etienne Duval, archevêque d’Alger (…) devenu cardinal en 1965, l’année où l’Algérie lui offrait avec reconnaissance la nationalité algérienne »« L’Emir Abd el-Kader,(…) homme des Lumières (…) combattant de la première heure de l’Algérie libre certes, puis homme d’Etat mais aussi un des plus grands mystiques de tous les temps » qui protégea les chrétiens à DamasToi, Ma sœur étrangère  est un véritable hymne d’amour,  de tolérance  et d’espoir : « Peu à peu le visage du prieur m’apparaît plus clairement, un visage inquiet et rayonnant à la fois, un mystique brûlant d’amour pour les musulmans qui l’entourent. Un homme habité par ‘une lancinante curiosité’ et une invincible espérance, celle de voir un jour chrétiens et musulmans unis, dans un avenir qui appartient à Dieu ». Ce livre, véritable bain de sensibilité religieuse,  révèle les liens mystiques existant entre les êtres. Il rejette toute stigmatisation, prouve que le véritable islam n’est ni  une idéologie ni  « une prison d’interdits intégristes ».

    Karima Berger  et Christine Ray, citoyennes du monde (Je suis Romaine et méditerranéenne, Grecque, Egyptienne et Phénicienne »),  historiennes des mentalités y  entrant sans perdre le recul, sont aussi et surtout des écrivaines et  des poètes. Elles disent avec une écriture imagée et aérienne  aux nombreuses métaphores, comparaisons, oxymores (« je suis la tempête et la brise, le bateau et la passagère, le silence bruit à mes oreilles ») leur éblouissement devant la beauté de l’Algérie, univers de couleurs,  de parfums,  de saveurs. Les sensations envahissent le texte  frémissant  d’amour pour ce pays : « ce pays ‘d’emprunt’, ton pays, je l’aime comme on aime le soleil et le ciel d’azur, les cyclamens de la forêt de Baïnem, les craquelures de la terre brune… ». A la faveur de la magnificence des  images, l’écriture se fait l’égale du pinceau du peintre apte à faire jaillir la toile parfaite.

    Dans un monde de plus en plus intolérant et violent, Toi, Ma sœur étrangère est un baume scintillant et apaisant dont on ne peut que partager l’espoir : « dans le grand tohu-bohu mondial, (le) métissage va bien finir par se réaliser (…) en dépit des extrémismes et des fanatismes de tous bords ».

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30 novembre 2012

39-45. Témoignages, Rhône, Ain, Jura et région

 

 

39-45. Témoignages, Rhône, Ain, Jura et région.        
Le Progrès        
(Novembre 2012)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

    couv-Une-Progres_m.jpgIl est important d’appeler l’attention des lecteurs du  Progrès   sur la parution à une date  symbolique, en  novembre 2012, du  hors-série 39-45.
    
En effet, le 12 novembre 1942, le journal, qui résistait au mensonge imposé depuis le début de la guerre, refuse de publier un communiqué dicté par le gouvernement de Vichy. « La Direction décide de saborder le journal ». « La Milice s’empare alors des bureaux (…) et essaie de lancer un Progrès nouvelle formule. Aucun journaliste ne mord à l’hameçon ». Le Progrès  rejette  la collaboration, la propagande vichyssoise et nazie. Plus éloquent par son silence que par ses écrits dans cette période où la langue de Vichy est caractérisée par la confusion idéologique et la perversion des valeurs,  Le Progrès  s’oppose à la corruption des esprits. Son sabordage  est un cri silencieux lancé dans une France qui perdait sa liberté politique, morale, intellectuelle. 
    Par devoir de fidélité et de mémoire, le hors-série 39-45 raconte par ordre chronologique les événements de cette sombre époque : la déclaration de guerre, l’exode, la zone libre et la zone occupée… puis la libération… Il réunit des personnes  très diverses, survivantes,  témoins et/ou actrices  de la Seconde Guerre Mondiale et  propose  leurs  témoignages personnels et émouvants donné dans un style simple, dépourvu d’emphase, mais pas forcément d’humour. René Morel encore taquin explique  que « Dès qu’il y avait une alerte, l’institutrice nous mettait en rang (…)  Mais vu qu’elle n’avait pas de bonnes oreilles, certains s’amusaient à imiter le bruit de la sirène pour pourvoir sécher les cours de mathématiques ».  Le hors-série du Progrès met en scène des enfants privés de leur enfance : « Jacky igolen se décrit comme un enfant dans la guerre, un ‘enfant traqué’, et il parle de cette ‘enfance qu’il n’a jamais eue’ ». Cette revue  donne à voir  des adolescents, de jeunes adultes plongés dans l’horreur de la guerre et de l’occupation, des restrictions, du froid, de la faim, de la peur,  de l’humiliation (« lorsque Janine Hanau a dû porter l’étoile jaune, elle « a (…) pleuré et (s’est) sentie marquée comme une bête »).  Mais aussi 39-45 souligne   l’enthousiasme de la solidarité, de la fraternité, de la lutte, de la résistance  naturelle aux yeux de  ces héros qui ignoraient l’être. Il révèle le courage de femmes comme Léa, maquisarde, agent de liaison ou de  Germaine Bernardi infirmière des maquisards.       
    39-45  donne la parole à deux cent  témoins et réactive des événements historiques oubliés ou même inconnus du grand public par des témoignages ressurgis du passé, restituant, dans toute sa force émotionnelle, l’époque révolue d’hommes et de femmes, souvent simples mais pleins de courage qui minimisent leurs actes héroïques. Permettre  à des êtres valeureux, qui ont lutté de façon souterraine, loin du sensationnel,   d’échapper ainsi à l’anonymat est une façon de les reconnaître et de  les récompenser. Le Progrès fait en sorte que le souvenir de ceux qui sont morts et qui ont souffert ne disparaissent pas. Comme l’expliquent René Lanfranc, résistant dès 1943, « Il faut qu’on sache tout ce qui s’est passé à cette époque. Ce ne sont que des parenthèses, mais c’est important »,   Micheline Guyon : « Les gens ne doivent pas oublier ce qui s’est passé » ou Andrée Aime : « ne pas témoigner serait trahir ».  Le traumatisme de cette guerre est ancré en eux à jamais : Aimée Meyer, « chaque fois qu’elle (…) parle fait des cauchemars ». Ce passé, intensément présent dans leur mémoire et dans leur chair, ressurgit constamment : « Du haut de ses 90 ans,  (Claudius Linossier) raconte comme si c’était hier ».Tous ces hommes et ces femmes témoignent aussi pour les jeunes générations : « Vous ne pouvez pas savoir  le bonheur que vous avez » lance Henri Malissier aux adolescents  du XXIe siècle.    
     Ce reportage sérieux plein de force et d’intensité, aux nombreux documents iconographiques,  présenté dans un magnifique ouvrage au papier glacé esthétique et doux au toucher, montre que l’homme est capable du pire,  torturer, s’enrichir à la faveur de la guerre, mais aussi et surtout du meilleur. Ces résistants simples ou célèbres qui n’ont pas parlé sous la torture sont une réaffirmation de l’Humain.  La petite histoire révèle, dans cet ouvrage, l’Histoire.                                                                                                                                                                                                                                       

 

24 novembre 2012

Qu'est-ce que l'amour ?

 

Qu’est-ce que l’amour ?    
Christian Perroud.

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    bougie.jpgEn décembre 2009, Christian Perroud  s’est envolé vers une contrée dont on ne revient jamais. Son opuscule Qu’est-ce que l’amour ?  est  donc resté solitaire, caché au fond d’un tiroir, inconnu. Pourtant il mérite l’admiration de lecteurs.       
    Dans Qu’est-ce que l’amour ?  Christian Perroud tente de donner une  définition de l’amour, mot magique et mystérieux : « l’amour, inviolable sanctuaire, un mystère ». Il a mûrement réfléchi à ce thème dont « on n(e) sait rien », « comme Dieu, comme la beauté, comme la vérité, comme la musique »  en s’appuyant sur ce qui a déjà été pensé et écrit. De nombreuses idées philosophiques, sociologiques, poétiques affleurent explicitement et implicitement dans son texte sollicitant doublement l’attention et la réflexion du lecteur.  Ce texte à la structure originale,   fragmenté en courts paragraphes mêle argumentation, récit et discours poétiques. Tricotant habilement ces différents types de textes dans une espèce de long poème en prose, Christian Perroud  essaie d’expliquer en quoi consiste l’amour. Le « moi » exprime ses émotions, ses sentiments, ses pensées au style direct, s’adressant au lecteur ou à la femme aimée : « Tu souris au vent d’ouest. Tes lèvres que nul n’a jamais caressées s’ouvrent comme les fleurs enfin regardées », puis il élargit la perspective en appliquant sa définition à l’ensemble des humains. Chez lui, comme chez Platon, l’amour tend vers la Beauté concrétisée par l’esthétique de son écriture, des citations et des documents iconographiques qui sertissent son texte donnant à voir cet amour et cette beauté aux multiples facettes.       
    Bien que conscient des aléas et des difficultés de l’amour, « Il y a des cailloux sur le chemin. Leur marche n’est-elle pas une succession de chutes évitées, l’essentiel sans cesse menacé par l’insignifiant et l’habitude ; il y a la tiédeur qui est vieillissement de l’amour », sa vision est  souvent idéale et idéalisée. Chez lui, l’amour est un état intermédiaire entre l’humain et le divin, la sublimation d’un absolu : « L’amour, l’invention d’une culture, ou une parcelle de divinité ! ». La virgule incongrue après la conjonction de coordination « ou » met en valeur la facette divine de l’amour. L’amour permet l’accès au sacré : «  alors le couple connaît dès ici-bas le sacré ». Le champ lexical religieux, les connotations mystiques confèrent  à son argumentation une certaine solennité et tout un lyrisme  nous emportant vers l’infini (« Merci de m’emmener vers les cieux »). La femme permet à l’homme d’échapper aux pesanteurs du réel : « Ma parfait, tu es mon alouette, cet oiseau qui à lui seul aspire l’homme vers le ciel étoilé ». De nombreuses métaphores et comparaisons cosmiques  (« L’amour (…) dessine l’aquarelle du vent ») transforment la femme et l’amour en paysage, en fleurs : « L’ouragan s’arrête au porche des jambes. Tu souris au vent d’ouest (…) » Le désir (« le glaïeul éclatant du désir »), la sensualité, le plaisir sont dits avec pudeur et délicatesse,  par le détour de l’hyperbole, de l’union des sensations visuelles, olfactives, tactiles : « l’un contre l’autre jusque là inconnus deviennent des brasiers, une extase les terrasse », « Etrange fête sous la cendre au parfum de pivoine. ». Pour le narrateur, un instant d’amour acquiert l’intensité de l’éternité et permet d’accéder à l’immortalité, «Un instant aigu abolit toute mort »,  par sa fulgurance et par sa concrétisation en un enfant : « Cet amour s’immortalise dans l’enfant né de l’homme et de la femme ».     
    Chez Christian Perroud, l’amour est un refuge protecteur, il introduit dans un univers de joie et de magie : « Ils franchissent ensemble le mur du son, en chantant intérieurement à tue-tête ». C’est un amour fidèle, durable : « Ils ne sont pas les hommes et les femmes d’un moment ». Il se perpétue malgré les années qui passent  conservant le charme de l’amour naissant : « Ils se disent après tant d’années où je te contemple, c’est la première fois que je te vois, là où il n’y a ni avant ni après. » Don de soi, générosité, il donne un sens à la vie : « L’amour est ce sans quoi rien ne vaut » et permet de fuir la médiocrité du réel : « un lieu inviolé par la médiocrité »   .

    Christian Perroud propose, dans une société matérialiste où les valeurs tendent à disparaître, où la recherche du seul plaisir s’impose souvent,  une définition sublime de l’amour, véritable révélation.      

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17 novembre 2012

Une chatte pas comme les autres

 

Une chatte pas comme les autres       
Daniel Nesquens
Maria Titos (illustrations)
Editions Notari (2012)
(Pour enfants de 3 à 6 ans)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    image chatte.jpgC’est à travers les yeux et la sensibilité d’un jeune narrateur que nous voyons  évoluer Chandelle, une chatte différente des autres dans Une chatte pas comme les autres de Daniel Nesquens et Maria Titos. Dès que son maître  part au travail, la chatte aux « yeux brillants, (au) nez un peu aplati et (au) pelage (…) doux comme celui d’une peluche gagnée à la fête foraine » s’éclipse et, comme une saltimbanque  agile et expérimentée,   accomplit des prouesses (« Chandelle pourrait travailler dans un cirque. »),  sautant d’étage en étage avant de se réfugier dans l’appartement du petit narrateur, son ami et son complice.

    Cette histoire limpide, aux phrases simples,  nous introduit dans le monde merveilleux de l’enfance : un monde onirique et poétique où les cirques portent des noms magiques et cosmiques : « cirque du Soleil. Ou de la Lune. Ou de Jupiter », où les chats chaussent  des lunettes, sont affublés d’un chapeau et s’émerveillent des couleurs gaies des oiseaux. Tout en faisant un petit clin d’œil aux parents avec la référence aux légendes égyptiennes des sept vies du chat (« Il doit lui rester six de ses sept vies »),  elle leur lance aussi un message, en  témoignant du contact bénéfique de l’animal dans le développement affectif de l’enfant.

    Les dessins de Maria Titos au charme un peu rétro qui représentent le maître  à la moustache et à la coiffure semblables à celles de Maupassant, sur un grand bi des années 1870, l’avion Blériot, le coucou suisse en bois,  ajoutent du sens et du rêve  à l’histoire tout en nous plongeant dans un passé désuet et réconfortant. De même, les aplats composés  essentiellement de jaune, de bleu, de rouge et de vert évoquent un peu les affiches  de Toulouse-Lautrec.

    Une chatte pas comme les autres est un livre apaisant et tendre dont  les enfants pourront contempler les images blottis dans les bras chaleureux d’une grand-mère, bercés par le son de sa voix rythmant les phrases simples du texte adapté à leur imagination,  à leur compréhension et à leur affectivité.

Secrets d'anges

 

Secrets d’ange 
Michèle SébaL   
Trinômes Editions (2012)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    couverture secrets.jpgDans Secrets d’anges de Michèle Sébal, Céleste,  la narratrice au prénom aérien et angélique, fascinée par l’effroyable,  transforme la laideur et l’horrible en Beauté  faisant jouer allègrement ensemble Eros et Thanatos.

    Après le décès de son père, Céleste,  âgée de vingt six ans,  passionnée de taxidermie et de musique, dirige  le funérarium familial, Kêr Lucrèce, situé à Guérande, cité médiévale protégée de remparts, ville celte, terre des légendes, des sorciers et des druides bretons dont la jeune femme descend : « Moi, Céleste Mervel,  je suis la descendante d’une lignée de croque-morts, ovates, bardes et gens d’église qui tricotent la vie et la mort depuis le temps des druides ». Dans Secrets d’anges   le lecteur évolue donc dans la région « du triste sire  Gilles de Rais », personnage  satanique et maléfique. Enracinée dans le réel mais aussi dans les légendes, l’action crée le suspens, le fantastique et la fantaisie.

     Dépourvue de vie amoureuse  (« Et comme je n’en ai jamais fait un usage personnel »   ‘des attributs masculins’) et sociale (« Le plus souvent, les vivants m’indiffèrent et ne suscitent en moi aucune sorte d’émotion »), Céleste vit avec sa mère âgée, femme pimpante et déconcertante. La description de ses toilettes aux couleurs dysharmoniques fusionnant  avec originalité transforme cette femme en véritable objet d’art moderne, en « une palette colorée » : « Elle venait d’ajuster un petit chapeau vert sur sa tête, très joliment assorti à ses bas mauves et à son manteau fuschsia. Sortir ainsi vêtue, c’était déjà une aventure »,  « Ce soir, elle a opté pour un caleçon vert pomme sur lequel flotte une sorte de djellaba orangée brodée d’or. Au bout de la tresse qu’elle porte sur le côté droit dansent de minuscules boucles d’oreilles de Mickey. A ses pieds, des babouches dorées parachèvent son look oriental Disney ». Angela, ancienne « diva lyrique »,  éperonnée par son prénom, non seulement aime beaucoup les anges, mais mère très compréhensive,  elle  apporte soutien et tendresse à sa fille unique.

     Dans ses nombreux retours en arrière,  Secrets d’anges  raconte  la  vie de Céleste enfant,  au cœur du « cocon Lucrèce », entourée d’une mère et d’un père aimants, tendres, séraphiques. Mais au fur et à mesure de la lecture, ces anges aux nombreux secrets, se révèlent  diaboliques.  Secrets d’anges   exalte toutes les marginalités, l’amour lesbien abordé sans jugement de valeur, l’insensibilité de Céleste (« Moi, je ne pleure jamais. Sauf en ce qui concerne Maman, rien ne me touche, rien ne m’attriste, rien ! »), qui a toujours joué (« Mon père m’autorisait à jouer avec de très vieux crânes, pieds ou mains habilement conservés, et là, j’étais comblée »)  et vécu  dans un univers mortifère aux tissus et aux bois précieux, depuis son plus jeune âge : « j’adorais le satin des capitons, les volants en dentelle, l’odeur du chêne, du noyer, de l’acajou ou des bois exotiques. (…) Les cercueils exposés chez nous étaient somptueux ». Céleste éprouve ses premières émotions sensuelles au contact d’un homme sur le point de s’éteindre. Elle découvre en effet sa beauté, sa féminité, sa sexualité dans la mort du mâle : « C’est très doux. Chaud. (…) J’ai envie de l’explorer, le caresser, le goûter… J’en oublie presque que les minutes sont comptées. ». Elle ressent une intense  détente   en jouant  avec les attributs masculins transformés en instruments de musique, un « ballophone » doté de la capacité   « d’insuffler de l’énergie à ceux qui jouent et qui l’écoutent » et même de procurer du plaisir : « Il m’offrait sa musique, des sonorités à nulle autre pareilles, quelque chose de céleste qui s’insinuait dans toutes mes fibres. Ça m’a fait tout drôle, dans le ventre et dans la poitrine. Une sensation bizarre, inattendue, qui donne envie que ça dure longtemps, longtemps. ». La magie des  sons produits par les phallus  desséchés  est alors  un substitut du plaisir amoureux.

    Formée à « l’art de la thanatopraxie »,  Céleste non seulement reconstitue les corps et   leur donne  une sorte d’aspect immortel à  travers des gestes quasiment alchimiques, mais en même temps elle castre les hommes. Ce rituel  s’explique certainement par la désagréable mésaventure arrivée à la fillette  lors d’une sortie scolaire : « La Roche-Bernard, ou le souvenir horrible des gouttes que j’ai reçues en pleine figure, alors que j’avais pris un peu d’avance sur mon groupe et me trouvais en contrebas de la falaise. Au-dessus de moi, une poignée de petits imbéciles rigolards (…) en train de remonter (leur) short après m’avoir pissé dessus.» Dans le cadre de sa profession, elle se venge  inconsciemment de sa douleur passée en castrant les corps masculins. Cette écriture de la mutilation est une véritable mise en marche de l’inconscient. Céleste ne cache pas la mort, elle l’exhibe au contraire sans angoisse, elle ne cherche pas à la conjurer. La mort, chez elle,  est au principe même de la vie : le phallus, « c’est ce qui crée la vie ». Le ballophone est « une sorte d’Arche d’Alliance, un lien entre la vie et la mort, dédié au sauvetage de la vie à partir de la mort ». Et dans cet ouvrage original et déroutant au premier abord, la vie  l’emporte et triomphe : Céleste, enfin devenue adulte (« Fin de l’enfance ! »)  se libère, se désinhibe : « Je sens en moi comme des petits verrous qui silencieusement coulissent, libérant un je ne sais qui de … différent ». Elle  devient autre, le huis clos de Ker Lucrèce s’ouvre, l’espace éclate avec l’existence d’une ville sous la ville et le franchissement des remparts de Guérande donnant à l’essence du lieu toutes ses virtualités. Céleste découvre le désir et  l’amour. Elle s’ouvre à autrui.  Un enfant, symbole de la vie,  clôt l’ouvrage avec  sa joie  dans la Maison Lucrèce : « Il est le premier enfant à  être accueilli à la Maison Lucrèce – fleurs-couronnes-articles funéraires-musicothérapie-biberonnie -… Un sacré bazar qui me fait sourire tandis que je pose ma main sur la poitrine du bébé ». L’écriture pléthorique de la mort cachait la vie.

   Secrets d’anges n’a donc qu’une façade  mortifère. En réalité, ce roman explose de vie, de joie, d’humour, de rire. Ecrivain de la modernité,  Michèle Sébal manie avec virtuosité l’humour : « son  cerveau très érectile se met en bandaison, à l’unisson du reste », emploie volontiers  un vocabulaire argotique et familier.   Elle joue humoristiquement avec les mots,  les noms des personnages et leurs multiples connotations (« Verneux. Il m’apparaît comme un ver dans le fruit de mon entreprise »), use de l’aphérèse : « la ziq du ziziatique », renouvelle les clichés : « la dame me cherchait des asticots », « s’enfuir à tire suaire », s’amuse avec les sons : « Ils peuvent bien se farcir une crapette, battre leurs carpettes, faire des galipettes ».  Elle dit la beauté du réel « d’où qu’elle vienne » de façon poétique, « la toile d’araignée merveilleusement piquetée de perles d’eau ». L’eau devient bijou sur le tissu arachnéen fragile, aérien et léger. Le réel est arraché à sa matérialité   dans une énumération à la  Prévert : « j’ai mangé : trois moineaux, deux cerises, un rayon de lune, une gigue de raton laveur et au dessert, le mont Blanc… ». Michèle Sébal pratique la réécriture avec son ballophone cousin  de l’orgue à bouche de Huysmans  qui faisait  jouer la musique des saveurs ou du pianocktail de Boris Vian qui jouait de la musique et versait des boissons. Comme ces écrivains et poètes, Michèle Sébal rejette la banalité pour s’évader dans l’imaginaire. Son ouvrage offre une vision moderne et humoristique du  memento mori,  comme en peinture le fameux  Mickey de Jeff Koons. Secrets d’anges, apologue   sur  « la mort (qui) racont(e) si bien la vie » sécrète l’euphorie tout en invitant le lecteur à une lecture active selon le souhait de Proust.

 

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07 novembre 2012

Amour

 

Amour
Fim de Michael Haneke (2012)          
Avec Jean-Louis Trintignant, Emmanuelle Riva, Isabelle Huppert        

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

     amour-affiche1.jpgAu début du XXe siècle, l’être humain vivait moins longtemps.  On voyait peu sa dégradation.  Désormais, à la faveur des progrès médicaux  et scientifiques, la vie est prolongée. Malheureusement l’état physique et cognitif des êtres humains ne suit pas toujours. Les regards rieurs et pétillants des grands-mères des années cinquante s’éloignent, remplacés par les regards vides et tristes de loques de chair affaissées dans des fauteuils roulants.
    Michael Haneke, dans Amour, donne à voir, sans pathos, avec recul,  cette sombre réalité en filmant les derniers instants d’un vieux couple Anne et Georges. Suite à un AVC,  Anne, ancienne professeure de musique cultivée, dynamique, sombre progressivement dans la déchéance physique. Son mari l’accompagne avec dévouement et amour.     
    Amour fait évoluer le spectateur dans un huis clos mortifère. Il   aborde les grands thèmes universels de la vie, de l’amour, de la vieillesse,  de la mort et  l’implacable  processus de destruction de l’existence. Michael Haneke reste dans le constat et filme avec objectivité  la fin de vie dans ses moindres détails : la lente et inexorable dégénérescence du corps, son engourdissement croissant,  l’incontinence, la patience et la souffrance de  l’entourage,  son exaspération explosive subite malgré l’intensité de l’amour.   
    La lenteur du film, ses plans fixes, ses temps de silence concrétisent la lenteur du temps vécu par les personnes très âgées démunies et fragilisées.
   Amour  est un film réaliste dépourvu de toute mièvrerie et de tout sentimentalisme. Seule  la capture  du pigeon, allégorie de la liberté et de la joie de vivre assassinée, concrétise de façon émouvante la mélancolie et le tragique  de la fin de vie.

 

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06 novembre 2012

Crimes, amour et châtiment

 

Crimes, amour et châtiment       
Nguyên Huy Thiêp    

   (Nouvelles, 747 pages)
Editions de l’aimage crime.jpgube (2012)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Les nouvelles  extraites de l’anthologie Crimes, amour et châtiment de Nguyên Huy Thiêp drainent tout un contenu socio-culturel et politique d’une immense richesse. Elles fournissent l’occasion au narrateur d’exprimer avec subtilité ses idées sur les intrigues humaines, sociales, politiques tout en énonçant  des morales sur la vie, la mort, la jeunesse, la vieillesse,  le bonheur (Tous les hommes veulent vivre longtemps, et tous veulent devenir meilleurs »). Le présent gnomique induit une lecture universalisante des propos. Nguyên Huy Thiêp   donne à entendre une réflexion sur l’Homme en général. Mais il  propose surtout une vision du Vietnam, loin des clichés et des prismes déformants aux couleurs coloniales américano-occidentales. Tricotant le passé et le présent, mêlant les récits aux discours (dans « Nostalgie de la campagne », c’est un « je »  qui s’exprime « Je m’appelle Nhâm. Je suis né à la campagne »), les contes et les légendes, les poèmes et  les chants, Nguyên Huy Thiêp donne à voir les coutumes locales (« tuer le cochon afin que parents et amis puissent venir partager (la) joie » de la famille),  la vie quotidienne d’une nation brisée par les séquelles d’une guerre cruelle, la misère des uns, la prospérité, souvent obtenue à la faveur  de la corruption, des autres. Le narrateur-auteur enraciné dans le contexte local, social et politique du Vietnam installe ses histoires dans un temps mythique, atemporel.  En effet,  souvent le temps de l’action est imprécis comme dans les contes dont le début rappelle le « il était une fois » traditionnel.  « Le cœur de tigre », par exemple,  commence par l’expression atemporelle « En ce temps-là vivait à Hua Tàt… ». Nguyên Huy Thiêp  reprend des légendes anciennes et les remodèle : « Truong Chi » est l’ avatar d’une légende très célèbre au Vietnam racontant l’histoire d’un  artiste soumis au pouvoir.  Le narrateur « déteste profondément (sa) fin traditionnelle (…) (il) choisi(t) (donc)  une autre solution ».   Ces métamorphoses   lui permettent  de présenter ses humeurs indirectement. Tout est suggéré de manière symbolique. L’idéologie passe par le détour. La concentration du récit  a pour effet de renforcer la dramatisation. Sans cesse, le lecteur se heurte au combat entre l’amour, la mort et les châtiments  liés à un contexte politique rejeté par le narrateur pour qui le communisme représente le Mal : « Méfie-toi du déluge des vagues rouges qui t’attendent » ou « (…) s’il est vrai que l’esthétisme recèle bien des dangers et des égarements, il a du moins le mérite d’être honnête et d’aller au fond des choses, ce qui vaut cent fois mieux que le réalisme avec son cynisme et sa discipline de troupeau ». Ces histoires sont représentatives de toute une société où des espèces de brutes rejettent  les poètes, les lettrés parce qu’ils favorisent l’esprit critique : « La littérature est la chose la plus abjecte qui soit ! Elle crée la révolte dans la vie quotidienne (…) ».   L’argumentation de Nguyên Huy Thiêp est  indirecte et allégorique. Ses personnages disent un sens. La lutte inégale de Chuong (« Je compris, en gros, que  je devais, si je voulais toucher la récompense, me mesurer à cinq lutteurs ») et de ses adversaires  dans « La Fille du génie des eaux » exprime  la guerre fratricide du  Vietnam (« A un tournant, un groupe d’hommes jaillit des ténèbres. A leur tête marchaient les trois lutteurs que j’avais vaincus : Thi, Nhiêu et Tiên ») et la corruption du pays (« L’arbitre aurait dû le sanctionner, mais comme c’était un homme de Doài Ha, il le laissa faire »). La mise en drame correspond toujours à un sens. Il existe en effet  tout un jeu de signe à sens.
     A d’autres moments, le narrateur  évoque ouvertement et avec émotions ses pensée sur l’exil, « Ma patrie, moi je l’appelle nostalgie »,  le racisme dont souffrent les Vietnamiens à l’étranger « Le Vietnamien est méprisé où qu’il aille », leur grande capacité d’assimilation : « Maintenant je parle mieux l’anglais que le vietnamien ».  Nguyên Huy Thiêp    s’inscrit dans la tradition des moralistes lorsqu’il croque la société et ses travers, Hanoï, « ville amorale, impitoyable »,  mais il s’inscrit aussi dans la tradition des conteurs, des portraitistes, des artistes.      
    Nguyên Huy Thiêp  est en effet de surcroît un esthète. Les fleurs, la végétation, le minéral ne sont pas simplement chez lui  les éléments d’un décor : « A l’automne, un tapis de chrysanthèmes sauvages en illumine les rives et leurs reflets dorés jettent un éclat si ardent que l’œil a peine à le soutenir ». C’est aussi un sublimé d’art, une synthèse du Vietnam noyé de brume et de pluie,  de sa nature luxuriante,   exubérante  et colorée : « (…) les arbres passèrent du vert au rose puis au rouge sang. Les haies ployaient sous le poids des luzernes dont les fleurs, d’un jaune vif, ressemblent à des pendants d’oreilles ». La fleur devient bijou. En quelques phrases, l’écrivain  croque des paysans au travail,  des tribus se rendant au marché (« hommes et femmes avec leurs chevaux tenus en bride et leurs hottes remplies de cardamome sauvage, de scrofulaires, d’herpestes et d’un riz gluant (…) de couleur rouge carmin, collant et particulièrement parfumé »),  dessine des personnages, donne à voir la beauté  des femmes : « Elle avait la peau aussi  blanche qu’un œuf battu en neige, une chevelure sombre et lisse, des lèvres qui évoquaient une laque rouge ». Les caractéristiques du visage de Pûa jouent  comme des substances picturales. Dans nombre de nouvelles, toutes les sensations se mêlent : les saveurs (« il aimait la panse parce qu’elle craquait sous la dent, la tripe parce qu’elle avait un goût légèrement sucré, le foie parce que c’était un peu gras, le boudin parce que c’était bien salé »), les parfums  qui ont une épaisseur, l’air  qui se musicalise (« un vent léger l’agitait. Une sorte de murmure s’en échappait, un son si léger, si ténu qu’il fallait avoir l’ouïe très fine pour l’entendre : ‘U…u…u…’ ».  Des refrains, des poèmes rythment le texte « Ô Po Mê ! qui aura pitié de moi ?/ Ô Po Mê ! Qui aura pitié de vous ? ». Bien que traduites, les nouvelles de Nguyen Huy Thiêp  dont dotées d’une écriture musicale. Le lecteur ne peut qu’être sensible au rythme et au souffle du texte.

    Crimes, amour et châtiment est une magnifique anthologie  de nouvelles où le pessimisme se dépasse et se tourne vers une note d’espérance grâce à des pointes d’humour et à toute une sagesse bouddhiste.  Le lecteur, occidental surtout, ne peut épuiser la richesse de cet ouvrage de sept cent quarante quatre pages, il ne peut qu’en donner un aperçu.       Crimes, amour et châtiment est une véritable  corne d’abondance inépuisable.      

   

 

 

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26 octobre 2012

Monsieur Lazhar

 

Monsieur Lazhar       
Film de Philippe Falardeau  
Avec Fellag, Sophie Nélisse, Emilien Néron…

 

(Par Elias Abou-Mansour)

 

   image monsieur Lazhar.jpg Le film de Philippe Falardeau, Monsieur Lazhar, emporte le spectateur dans l’univers d’une école primaire canadienne et dans son drame : le suicide d’une enseignante dans sa classe. Suite à cet acte violent, les jeunes élèves sont profondément choqués. Bachir Lazhar, l’immigré, propose alors ses services. Néophyte dans le domaine, il est embauché.
Monsieur Lazhar est un homme au visage marqué par la souffrance. Il a vécu les affres de la guerre civile algérienne. La spirale de la violence, l’intolérance lui ont pris  sa femme et ses enfants. Meurtri, emmuré dans la culpabilité d’être l’unique survivant, il s’exile au Québec et demande l’asile politique. A l’instar des milliers de démocrates arabes, Bachir Lazhar, pétri par la douleur, a choisi l’expatriation. La force du film réside dans les nombreuses questions qu’il soulève. Comment un immigré algérien ayant vécu un drame et subi une immense souffrance peut-il consoler les traumatismes de jeunes écoliers ? Comment peut-il garder son secret ? Comment un étranger menacé d’expulsion du territoire canadien peut-il conserver sa courtoisie et sa sociabilité ? Comment un simple remplaçant maladroit, accablé,  peut-il enseigner efficacement tout en écoutant les élèves avec altruisme et amour ?  Comment Bachir Lazhar va-t-il vivre et réussir son intégration au Canada ?

    Quel est donc l’objectif de ce film ? Malgré ces questions, le réalisateur Philippe Falardeau, laisse percer une lueur d’espoir. Bachir signifie en effet  en arabe « porteur de bonnes nouvelles ». De surcroît, c’est un film multiforme. Le cinéaste veut-il critiquer le système éducatif québécois ? Il fait pourtant l’apologie du métier d’enseignant et montre qu’il apprécie le professeur Bachir Lazhar. En effet, ce dernier est profondément convaincu qu’il suffit d’aimer les enfants pour pouvoir enseigner. Il reproduit les anciennes méthodes pédagogiques, ignorant les nouvelles et leur métalangage redondant. En outre, la tendresse de monsieur Lazhar se révèle plus efficace que les méthodes des psychologues scolaires. Avant tout Philippe Falardeau souhaite évoquer l’intégration des immigrés dans la société canadienne. La musicalité de l’accent algérien n’est-elle pas un indice de tolérance et d’acceptation de la différence ?  Elle implique la place de l’étranger dans la société d’accueil.  Le cinéaste montre  la richesse  procurée par  l’étranger dans la société dans un film émouvant où Fellag excelle dans son rôle. Son humanisme et sa générosité sont sublimes.

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29 septembre 2012

L'Enfant de L'Océan

 

L’Enfant de l’Océan   
Frédéric Adolph  
Editions de la Courrière (2012)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    L'Enfant image.gifJeune campagnarde de trente huit ans, isolée, à la vie terne et monotone, « Andrée s’ennuie profondément. Ses journées, les unes après les autres, s’écoulent, toutes identiques ». En effet, elle évolue  dans un milieu traditionnel et austère, avec pour unique  compagnie  sa mère et  ses frères. Pourtant, la rencontre lumineuse et solaire du bel Antoine, un séducteur « à la chevelure rousse », son premier et unique amour, l’éblouit et « lui permet d’oublier sa solitude ». Comme l’indique la métaphore qui concrétise l’aspect transcendant, presque irréel pour elle de cette merveilleuse rencontre, elle « fond entre ses bras ». Mais cet amour n’est qu’une obscure conspiration. Andrée n’est qu’un « bel objet » pour le méprisable Antoine. De cette brève union naît la vie, que l’amant refuse d’assumer : des jumeaux, Bernard, mort-né, et Jacques, le protagoniste de l’histoire, l’enfant de l’Océan, condamné par la famille d’Andrée à l’abandon. Heureusement pour lui, Jacques sera adopté par Anny Adolph, une maman de cœur qui le chérira et qu’il chérira, et il deviendra Frédéric : « Toi qui (…) a toujours pris soin du petit Jacques, puis de Frédéric. Tu es belle, tellement belle,  maman ». « Maman » point d’orgue qui retentit à la fin de l’ouvrage. Tous les schémas mentaux du petit garçon peuvent se structurer à la faveur de la protection d’une famille adoptive. 
    L’Enfant de l’Océan de Frédéric Adoph oscille entre la biographie et l’autobiographie romancées. Au récit se mêle le discours avec le passage sporadique  du « il » au « je ». Torturé par le besoin de retourner à l’enfance, de savoir qui il est vraiment, (« Mais qui est Jacques ? Qui est Frédéric ?  Singulier par sa personne et pluriel par son histoire (…) ») le narrateur fait revivre l’enfant qu’il a été, le revoyant, le reconsidérant à travers sa conscience d’adulte, actualisant le passé avec l’emploi constant du présent. L’ouvrage trouve son principe dans des faits passés, l’expérience marquante et traumatisante de l’abandon forcé de sa mère, image pathétique de la maternité souffrante et brisée,  et le désir de retrouver par delà l’enfance, le seul moment où il a vécu en symbiose avec cette mère absente : l’état prénatal (« Une mère porte son enfant durant neuf mois. Jacques a connu cette période. Ses relations avec sa mère ont commencé dès sa conception ») qui trouve son substitut dans l’Océan, élément liquide équivalent du liquide amniotique, image magnifiée de la mère  lacunaire. Le petit Auvergnat entre en osmose avec l’Océan personnifié, bienveillant, accueillant,  élément catalyseur salvateur qui lui ouvre le chemin de la Beauté de la Vie et l’accompagne dans sa quête du passé : « Frédéric, avance et prends ma main. Je te protégerai et je te conduirai un jour sur les pas de ton histoire ». Le narrateur propose la vision de l’enfant. Le lecteur pénètre l’imaginaire de Frédéric, sa perception de la vie, du monde,   tout à la fois aigüe,  lucide et merveilleuse, remplie de confiance, qui échappe parfois à la logique courante des adultes,  l’enfant  possédant une extraordinaire tendance à vivre en imagination l’Océan.    
    Le présent et le passé alternent au fil des pages.  La résurgence  fréquemment  douloureuse du passé de cet enfant abandonné à sa naissance,  puis par son père adoptif, rongé par l’angoisse d’un retour possible dans « La grande maison » (périphrase désignant l’orphelinat),  incompris de nombreux enseignants, rejeté par ses camarades de classe, est souvent provoquée par des sensations communes au  passé et au présent : « Une ‘ chose’ étrange surgissant de mon inconscient me pointe du doigt », « « des souvenirs de mon enfance ressurgissent ». Cette enfance et ce passé retrouvés sont le résultat d’une quête lucide et volontaire du narrateur qui analyse avec recul les états psychologiques d’un enfant blessé par la dureté de la vie. Frédéric Adolph se fait le porte parole des enfants malheureux et prouve que le passé n’est pas une fatalité bien que de nombreux « enfants transforment en maux les mots impossibles à dire, laissant au corps le soin d’exprimer l’interdit ». Ils intériorisent  la vision négative des adultes, des enseignants, se heurtent à des blocages scolaires (« Bien qu’ayant aujourd’hui d’excellents résultats, ses années de retard font qu’il se croit condamné » ).  Ou bien, ils  sombrent dans la violence et la rage comme le fera de rares fois frédéric. Mais  surtout l’auteur met l’accent sur le rôle unique de l’Amour, de rencontres  bienveillantes  et « exceptionnelles »  comme Anna, « sa mémé »,  monsieur Chauvat l’instituteur, le menuisier, des groupes bibliques, Isaac… L’amour apporte assurance et confiance à l’enfant, il fortifie sa personnalité en devenir.       
    La résilience a été possible grâce à la foi, dynamisme d’amour,  et  à l’Amour. Jacques/Frédéric  a pu  retrouver son unité perdue, la consolider: « Jacques et Frédéric ont appris à vivre ensemble ». Il a compris  le comportement de sa mère biologique sacrifiée par son entourage, l’attitude violente de son second beau-père sous l’emprise de l’alcool mais malgré tout aimant  et  il ne subit plus l’univers mortifère dans lequel il a évolué à l’état prénatal. Ce sont la Vie et l’Amour qui l’emportent enfin.

    L’écriture a été une façon pour  Frédéric Adolph de prendre du recul par rapport à son passé, d’objectiver ses états d’âme, de progresser dans sa connaissance de lui-même,  d’évoluer afin de prendre totalement et définitivement en main le cours de sa vie. La conception de ce  témoignage émouvant qu’est L’Enfant de l’Océan a permis à Frédéric Adolph de comprendre le sens de son existence et de se construire.

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