Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

01 juillet 2015

Au bonheur des jours

Au bonheur des jours        
histoires de femmes  
Joëlle Miquel     
Editions de la Différence (2015)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   image au bonheur des jours.jpg Lire  les nouvelles  porteuses de vie et  de vitalité de Joëlle Miquel, Au bonheur des jours, c’est plonger non seulement dans les instants de bonheur évanescents et  magiques  qui constituent l’existence, mais aussi apprendre à les voir et à les saisir. Au cœur de toutes ces nouvelles, des femmes ordinaires, issues de différents milieux sociaux, à « la vie sans importance »,   souvent emportées par le maelstrom du quotidien, assaillies par de multiples  tâches et soucis,   après avoir été passives, soumises à leur éducation,  à leur mari, aux codes sociaux, aux conventions,  apprennent  à s’emparer des petits moments de bonheur que la vie procure toujours à celles qui sont à l’écoute de ses vibrations.

    Les femmes dont Joëlle Miquel brosse des portraits typés et réalistes avec sensibilité, tendresse,  humour sont perçues sous l’angle de leur diversité alors que l’homme apparaît  souvent – pas toujours, mais  c’est rare   - comme un « macho aux gestes lourd » dans « Henriette ou l’incroyable histoire de madame Dupon », dans « Aïcha ou la voie lactée », un séducteur dans « Clarisse ou un petit quelque chose ». Souvent ces femmes   ne sont que le reflet de ce que les autres leur renvoient.  Conditionnées  par cette image intériorisée, « «  ‘on’  était un être indéfinissable à la puissance extraordinaire qui gouvernait nos vies », par unsurmoi trop puissant, « Marie avait toujours été prisonnière »,  elles   deviennent « invisibles », passent inaperçues,  « elle était transparente ».   Souvent  ellesne sont plus regardées,  (« jamais on ne lui avait prêté attention »), ne se regardent  pas. Elles  se découvrent  alors  parfois avec surprise  vidées de toute séduction, flétries, dans un miroir surgi soudain devant elles :  « Tout à l’heure, dans la glace du Franprix, (..) elle s’est rencontrée, le teint gris et les paupières noires, les traits tirés et les yeux cernés, à peine coiffée, (…) elle s’est trouvée laide et triste ».  Trop engluées dans leur manque de confiance en elles,  elles oublient qu’elles existent, incapables  même de surprendre l’attention que l’Autre  leur porte : « Ainsi Henriette Dupon avait passé sa vie en aveugle ». La route de leur existence semble tracée inéluctablement.

    Pourtant toute vie est imprévisible,  l’inattendu peut surgir à la faveur d’un regard masculin  un peu plus appuyé : « Il la trouvait belle, mieux : gracieuse », d’une éclatante journée d’été…  A ce moment-là, ces femmes se réconcilient avec elles-mêmes,  apprennent à s’aimer,  (avant « elle ne s’aimait pas »),  s’acheminent alors vers l’autonomie, osent se libérer d’elles-mêmes, du regard de l’Autre, des pressions sociales, religieuses. Aïcha et Jouriya  « enlèv(ent) leurs voiles », puis plongent « Nues et superbes » dans la douce eau ardéchoise, devenant œuvre d’art, « sous  la lumière pâle de la lune, leurs corps étroitement serrés ne formèrent plus qu’une sculpture de chair mouvante »,  au rythme d’un « ballet divin ». Toutes ces femmes se permettent  de  se mesurer à la réalité, de s’imposer comme Margot qui sort de l’ombre et  de l’injustice avec son fils tétraplégique  dérangeant  ainsi l’ordre  tranquille de la plage.

    Cet inattendu,  ces instants magiques sont inoubliables.  Comme le symbolise le pseudonyme  choisi par madame Dupon, « Hortense de Nonretour », on ne revient pas sur ces moments de bonheur. Ils ont existé, même si parfois leur souvenir s’éloigne  comme dans « Marie ou chambre d’hôtel sans bagage ». Proches ou lointains, ils ont  procuré de la légèreté,  de la douceur, de la joie à l’existence et surtout des prises de conscience diverses. Ayant accédé à la conscientisation, les protagonistes d’Au bonheur des jours se responsabilisent dans tous les domaines, même  dans ceux de l’éducation de leur fils : « Il faut arrêter ça !... Ce sont les mères qui font les tyrans. Il faut que chaque femme cesse d’élever les hommes ainsi ! ».

    Les nouvelles à la chute souvent lumineuse de Joëlle Miquel sont  des perles littéraires  dotées d’une écriture poétique sertie de synesthésies (« Il y avait des jardinières d’orangers et des gerbes de lys. Une douce odeur de fleurs, de pain chaud, de café flottait »), de comparaisons, de métaphores,  rythmée par une musique légère donnée par des refrains,  « Et c’était inexplicable… tout ce désir » (…),« Et c’était inexplicable… tout ce désir »,  des anaphores : « C’était Elle » / C’était Lui », une mise en page qui imprime une cadence à l’énoncé.  Ces textes  s’intéressent à la vie, plutôt qu’à une vie. Ils  proposent  sans prétention  des leçons de bonheur valables pour tout un chacun. De chaque cas individuel, la narratrice glisse  à des situations existentielles. Elle  prouve  combien il est simple d’être heureux : « Se faire simple et claire pour prendre le soleil du monde, voir la vie en bleu, avant de tomber toute droite, abreuver la terre pour ceux qui suivent. Juste une goutte d’eau dans la lumière de la vie, voilà ce que chaque homme se devait d’être pour illuminer le temps ».  Au bonheur des jours,   avec ces bribes de vie, ces minuscules événements  donnant libre cours à des réconciliations intimes,  apporte une étincelle  de joie au  lecteur non seulement par son message chaleureux et son écriture esthétique mais aussi parce que ce recueil  a été  rédigé avec plaisir et générosité. Comme le souligne  la narratrice : « le bonheur grandit dans le partage.  »

12:20 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

Les commentaires sont fermés.