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20 mars 2014

Poème d'un humain aux autres humains

21 MARS ! = journée internationale des Nations Unies contre toutes les formes de racisme et d’antisémitisme :

 

 

POEME d’UN HUMAIN AUX AUTRES HUMAINS !
Guy CREQUIE (mars 2014)

 

 

image guy crequie.jpgQuelle que puisse être sa nationalité

 

Son sexe

 

La couleur de sa peau

 

L’aspect de ses cheveux

 

La forme et la couleur de ses yeux

 

Sa confession et, ou philosophie

 

Encourageons-la,

 

Encourageons-le,

 

Encourageons-les,

 

A être toujours plus humain

 

Avec une empathie et une spiritualité élevées

 

Un sens et souci de la nécessité

 

Un respect inaliénable des droits et devoirs humains

 

Au service de l’humanité notre Aînée et destinée

 

Pour une planète terre d’harmonie et de paix

 

Laissée en héritage aux générations futures.

 

 

 

Copyright Guy CREQUIE

 

Ecrivain français à finalité philosophique

 

Blog http://guycrequie.blogspot.com

10 mars 2014

Chronique de l'ère mortifère

Chronique de l’ère mortifère      
Frédéric Baal     
Editions de la Différence (2014)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   image chronique.gif Dans son roman non roman, Chronique de l’ère mortifère,  Frédéric Baal, avec un large éventail de choix énonciatifs,  tente de faire adhérer le lecteur à sa conception/déception de la société contemporaine. Les entraves des multinationales, les abus des soi-disant grands de ce monde, (Deux cent cinquante millions de dollars de bénéfice l’année dernière !... et net d’impôt ! … si nos esclaves du traire-monde ne travaillent pas pour nous, pour qui travaillent-ils donc, je vous le demande… nous tenons ces chiens en laisse !), les agissements mortifères des responsables des Etats, des élus  et de nombreux être humains égocentriques et égoïstes, vivant simplement le moment présent  sans penser à l’avenir, tels des chancres insidieux et proliférant, tuent la justice, la fraternité, l’égalité, l’art, l’écologie et asservissent l’être humain et son environnement : « L’usine salissait l’eau de la rivière. Poissons infectés. Sols pollués. Pêche et jardinage funestes. Tumeur dans l’estomac et cancer du poumon. Nettoyaient leurs installations et les œsophages des riverains. (…) Rassurez-vous, une mort restée inexpliquée s’explique par l’au-delà. Cercueil avec service après-vente ».

     Au cœur de pays fictifs, mais pourtant tellement vrais comme  « l’Anglepoterre », le lecteur découvre un décor dégradé, délabré : « (…) maisons chétives et maussades plantées à contre-jour. Tristes rues enténébrées. Immeubles gris de poussière.(…) Trottoirs que les pluies ont défoncés. Façade noircie du bureau de poste. (…) Carcasses de voitures blanchies par les fientes d’étourneaux ». L’esthétique du pourrissement (« Pommes pourries dans un cageot »), du délabrement est le substrat du texte.  Le lecteur observe l’effondrement du monde. La quasi-totalité  des termes de l’ouvrage connote l’idée de quelque chose qui s’achève, qui se meurt. Le liseur assiste à la décadence, à la déchéance de la société, à sa progression vers la servitude et le néant.

    La verve satirique de Frédéric Baal  accuse violemment et vertement une société injuste, inégalitaire et  tyrannique. L’auteur nous donne à entendre une « Mme Tas-de-fer », méprisante, arrogante, dominatrice, donnant des leçons de politique machiavéliques. L’esprit rempli de clichés colonialistes, racistes, sociaux, elle s’indigne que « nos indigènes ne sont plus ce qu’ils ont été… (elle a) peine à croire qu’ils veuillent s’affranchir de notre tutelle ». Les pauvres, êtres selon elle inférieurs,   responsables de leur pauvreté n’ont qu’à l’accepter : «ils exagèrent leur malheur…ils cèdent à la tentation du pathétique… mourir ! … un fait divers tellement banal !... d’ailleurs, la mort est à la mode… ne pouvaient-ils naître civilisés comme nous ? ». Frédéric Baal, à travers les propos  dédaigneux  de madame Tas-de-fer dénonce le libéralisme sauvage et ses inégalités : « j’ai un sens très vif de l’iniquité…(…) les rapines d’une classe restreinte prévalent sur les droits des travailleurs et la protection de l’environnement ! … nous n’en sommes pas à une infamine près !... » Non seulement la politique, mais aussi la culture, la religion sont  touchées par la décadence. La culture « anémiée (est) à la mode »,  « un aspirateur enfermé dans une cage en plexiglas » devient une œuvre d’art. Le plaisir de lire disparaît. Désormais avec les liseuses, « le devenir écranique », le lecteur ne cherche que l’information rapide : « la lecture fléchée… vous parcourez des yeux, introduit par une flèche, un très court extrait d’une œuvre (…) le New Roman Zappé »  et ces flèches « vous aident à traverser au pas de course les fragments nécessaires à l’intelligence – la plus limitée possible, rassurez-vous ». La langue et la réflexion s’appauvrissent alors, tuant tout esprit critique. Des  « théologiens criminels de diverses confessions interdisent à des milliards de mystifiés l’usage du préservatif… affaire à suivre dans les fosses communes du terrifié-monde ». Dans cette ère mortifère,  le mensonge et la corruption sont  de mise en politique  (« nous établissons notre fortune sur la ruine d’autrui »)  même au plus haut niveau de l’Eglise : « Nous couvrons nos manœuvres d’une apparence de légalité ». « L’Opressus Dei épaule les forces conservatrices… ». La débauche, l’immoralité, les abus d’influence, les injustices dominent notre époque qui se délite, sombre vers le néant. Comme le dit Frédéric Baal « la faucheuse rôde partout ». Les systèmes politiques, sociaux mortifères se banalisent et drainent l’homme vers sa perte.

    La parole de Frédéric Baal est l’écho tonitruant de sa pensée. La chair du mot exulte. Le rythme saccadé, les exclamations, les ruptures syntaxiques donnent une grande véhémence à son  texte. L’écriture de Frédéric Baal est marginale, de l’ordre de la transgression, de la révolte. Frédéric Baal bouleverse la syntaxe,   manie habilement la contrepétrie (« Alibabanque et les quarante valeurs », « La Fonpeine et Le conte de Rire ») joue avec les mots, les fait rimer entre eux : « systole et diastole ». Il multiplie  les néologismes (« une belle fumière »),  renouvelle les clichés, glisse des allusions historiques, littéraires, (« Babillage sans comptage n’est que ruine du parrainage » renvoie, par exemple à La Fontaine, « qu’en eussent dit Barbelé et Pelluchet… ? » à Flaubert,  « Tout est pour le mieux dans le milliardaire des mondes … » à Voltaire) use de l’anagramme, du sophisme. Il tricote l’esthétique (« nos demeures seigneuriales du XVIIIe siècle et de leurs salon au parquet de palissandre, desservis par des portes sculptées, meublés en Boule ou en Chippendale, parés de tableaux historiques, décorés d’armures et de trophées,  de tapisseries à ramages et de tentures de soie brochées d’or… » au grotesque,  mêle un langage recherché doté d’un vocabulaire rare, de verbes conjugués au subjonctif imparfait (« …mes entreprises ne fussent assombries par des revers, ne devinssent hasardeuses n’éprouvassent des vicissitudes … ») à un langage familier, parfois même vulgaire, insérant des phrases argotiques vieillies qu’il actualise par l’introduction d’une expression inattendue : « Je ne vais pas me faire bananer par une poire blette ! ». Le double sens de certains mots renforce l’ironie donnant à entendre la violence de la voix, de l’oral.

    La créativité de Frédéric Baal est un acte de  rupture et de rébellion, un cri de rage et de détresse. Elle sort des normes littéraires traditionnelles. L’écrivain sait que ce n’est qu’en dehors de la normalité qu’on peut pousser à la réflexion, à la liberté,  au changement et au respect des plus démunis. Frédéric Baal est un nouveau Céline (en ce qui concerne l’écriture), un nouveau Voltaire. Un livre à livre car une petite chronique ne peut en épuiser la richesse incommensurable.

17:55 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2)

09 mars 2014

Franck Courtheoux, un auteur, compositeur, chanteur de génie

Franck Courtheoux, un auteur, compositeur, chanteur de génie.  

(2014)

 

(Par Joëlle Ramage)

 

 

 

 

    image courthéoux.jpgPour parler de l’homme et du musicien, le mieux est de regarder les choses en face : auteur, compositeur, orchestrateur de grand talent, arrangeur, Franck Courtheoux  est partout. Musicien insatiable, la diversité de son parcours d’exception demeure unique. Assurément, il est l’un des plus précieux mélodistes de la dernière décade, en tout cas l’un des plus authentiques, un créateur original et vrai, tant par son répertoire que par son humanité.

    Ses derniers albums « Moan » et « Immersion » donnent un bel aperçu de son éclectisme musical et de son sens de la mélodie. Prenant un bonheur immense à évoquer les nombreux épisodes d'une vie entière placée sous le signe du son, il précise cependant que c’est son enfance douloureuse qui a sans aucun doute été sa première inspiratrice. Les souffrances et le manque auront guidé très tôt son sens émotionnel et initié l’étendue de son répertoire mélodique, né de ses parcours dans les montagnes et dans les chemins chargés de réflexion, dans les pas de son grand-père, poète dans l’âme, aux côtés duquel il apprendra l’ouverture d’esprit, les choses simples de la vie et le sens du partage. Puis c’est à la Brigade des pompiers de Paris, au service des personnes en difficulté, au secours des plus démunis, qu’il effectuera une partie de son parcours professionnel où, selon ses propres termes, il apprendra « le respect de l’Homme et le sens du devoir accompli ». C’est sous une telle bannière d’humanisme  que la vie de Franck Courtheoux se déroule, toute sa création musicale étant empreinte de ce même souffle lumineux et altruiste.

    Techniquement, ce qui ressort de la musique de Franck Courtheoux c’est avant tout son sens inné de la mélodie qui, le rappelait Vladimir Cosma, est comme « le sujet d’un livre ». Il ne devrait pas y avoir de livre sans sujet comme il ne devrait pas y avoir de musique sans mélodie. Franck a compris, au fil du temps et de son travail acharné, que sans la mélodie, la musique n’est qu’une superposition d’improvisations, pièces sans structure, sans colonne vertébrale. Franck sait injecter là où il faut et quand il faut, des influences fortes et solides dans ses mélodies, inégalables dans leur couleur, dans leur tempo, dans leur phrasé, dans leur rythme, dans leur souffle, dans leur atmosphère, qui confèrent une solide armature à l’ensemble de son oeuvre musicale. Il ne faudrait pas passer à côté de la science harmonique de Franck Courtheoux, qui a également compris, par un long travail musical, que le rapport entre la musique et l’image est une science, qui met en symbiose l'information qui nous arrive, celle à laquelle nous sommes sensibles, celle qui nous interpelle, et qui est pour une grande part véhiculée par le son. L’analyse approfondie des rapports entre musique et image nécessite une parfaite compréhension de chacun des éléments séparés : la mise en scène doit être clairement identifiée et la musique doit, comme un gant, habiller cette image, aussi bien en termes de structure que de langage (tonalité, profils mélodiques, orchestration…). Franck Courtheoux sait que les rapports entre musique et image procèdent d’une tension, d’une imprégnation particulière, celle du pouvoir de séduction. C’est ainsi qu’il devine très tôt l’importance évocatrice de la ligne mélodique ou soupçonne l’importance que celle-ci peut avoir dans un film.

     L’un des titres de son album « Immersion »  confirme, s’il en était besoin, ce talent de compositeur capable d’associer judicieusement le son et l’image : l’exemple de son œuvre « Cosmic Rebirth », nous fait en effet vivre une expérience inédite, celle qui pourrait s’apparenter à la naissance d’une étoile sur un fond galactique. L’émotion suscitée par les effets sonores est admirablement rendue par une envoûtante ligne mélodique mise en exergue au clavier, sur une orchestration lyrique, qui apporte à l’imagination et aux sens en éveil, plus qu’une image visuelle : un sentiment diffus, une atmosphère chargée, des émotions profondes, des impressions singulières et étranges:  « le fond grave des percussions inlassablement scandées revient à la charge, comme pour rappeler que l’infini sidéral est bien là, omniprésent, sans imagination, sans surprise, morne et informe comme peut l’être l’éternité galactique. Au milieu de ce tempo infini et épuisant de platitude et de solitude, les percussions subtiles font penser que l’on traverse un champ d’ondes radio reviennent, apportant une espèce de fulgurance ». Globalement, la musique rend compte d'échelles, de vitesses, de températures et de longueurs d'ondes qui ne sont pas familières au commun des mortels. Il y a dans cette musique un véritable support à la visualisation, que rendent très judicieusement les effets spéciaux de la musique de Franck. Ainsi, l’auteur de « Cosmic Rebirth » développe un art, celui de la musique développementaliste qui donnent naissance aux images (avec effets spéciaux, arrangements et modélisations) et chez lui cet art ne s’explique pas tellement c’est beau. Ce pouvoir de créer une émotion indescriptible, par le son, par la phrase musicale, tout en faisant surgir spontanément l’image idoine derrière la mélodie, Franck le possède de deux manières : intuitivement et par la force du travail accompli, et il serait fort opportun que le monde du cinéma ne passe pas à côté de ce talent- là.

 

 

 

 

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20 février 2014

Clarisse et le singe en morceaux

Clarisse et le singe en morceaux        
Laurent Vyeix    
Atome Editions (décembre 2013)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   clarisse image.jpg L’élégante et belle Clarisse,   femme dynamique aux magnifiques yeux verts, propriétaire de deux salons de beauté à Paris, mène une vie agréable et  paisible. Seul son mari, Côme,  « petit prof sans avenir », mal dans sa peau, dépressif depuis peu,  lui cause quelques soucis. 

    Puis, brusquement,  la vie bourgeoise agréable de Clarisse   bascule : un sombre individu prénommé Horst, la suit,  la harcèle, la menace par l’intermédiaire de messages sibyllins  de plus en plus inquiétants, rédigés sur des « affichette( e ) bleue ( s ), rectangulaire ( s ).  L’espace se réduit alors  autour de Clarisse. Le danger et la violence la cernent dans son quartier, dans ses salons de beauté puis  dans son appartement jusqu’à son ensevelissement dans une grotte proche de sa résidence secondaire. Cette réduction spatiale,  concrétisation de  son angoisse et  de  sa privation subite de liberté,   intensifie le suspens du roman alerte et haletant de Laurent Vyeix .

   Avec virtuosité, Laurent Vyeix, dans Clarisse et le singe en morceaux,    brouille les pistes et  les repères du lecteur. Dès l’incipit, c’est Côme qui s’amuse à suivre une jeune femme : « Côme la suivait sans entrain, respectant une distance de cinq à dix mètres entre eux, admirant la souplesse des mouvements, le chatoiement du soleil dans la chevelure, le balancement des hanches (…) ». Les leurres se succèdent. Deux intrigues s’imbriquent simultanément : l’histoire de Clarisse et celle de jeunes dealers du lycée où enseigne Côme. L’épisode du  crime, constante  habituelle du  roman policier,  se rapporte à la seconde enquête.  Clarisse ne meurt pas, mais l’éventualité  de son assassinat accroît la tension du récit.  Comme dans tout roman policier, le lecteur se pose des  questions.  Cependant  ces dernières se portent non pas sur la recherche d’un assassin mais essentiellement sur les raisons pour lesquelles un mystérieux homme harcèle Clarisse, introduit une fêlure dans sa vie, la plonge dans un véritable cauchemar.

    Laurent Vyeix bâtit soigneusement son intrigue avec des personnages de chair, d’angoisse, de sentiments, représentatifs de la société contemporaine, appartenant  à la vie quotidienne et banale de tout un chacun. Les différentes techniques narratives, l’alternance des focalisations internes et omniscientes éclairent les pensées, les sensations, les peurs des personnages. La vision externe estompe  la connaissance des faits et accentue l’impression de suspens. Les questions rhétoriques (« Mais alors qu’était Charlaine ? Un tyran grotesque ? Mère Ubu ? »), les phrases souvent courtes, inachevées (« s’il pouvait s’y agripper… »), nominales ou adverbiales (« intellectuellement ») créent un rythme dynamique et oppressant. Le lecteur vibre alors au même diapason que Clarisse et Côme. Les nombreux indicateurs spatio-temporels précis placés en exergue (« Mardi 24 avril. Onze heures », « samedi 28 avril. Onze heures trente »)  rapprochent le texte du journal ou du reportage donnant au récit un caractère réaliste et objectif. La description des caractères denses et typés  des personnages, leurs pensées font évoluer le roman policier en roman psychologique et  en roman de mœurs avant le coup de théâtre final.

    Laurent Vyeix dans Clarisse et le singe en morceaux recherche l’authenticité de la vie.  Il mêle habilement suspens, violence, réflexion, émotion,   lançant  aussi de nombreux clins d’œil humoristiques au lecteur  comme lors de l’arrestation arbitraire  pour prostitution de Côme, travesti en femme, dans les dialogues entre ce dernier  et son psychiatre, ou lorsque le nouveau commissaire divisionnaire explique : « - Oui, je remplace Ben Soussan, parti en retraite. / - Et que fait-il de sa retraite ? / - Il vole. / - Il a changé de camp / - mais non : c’est un excellent pilote. ». Tension et détente se conjuguent et se mettent en valeur à la faveur du comique de mots, de gestes, de situations.

     Les illustrations  esthétiques en noir et blanc de Sophie Ainardi  accentuent  le mystère du texte. Clarisse et le singe en morceaux  permet au   lecteur  d’échapper à la platitude du quotidien, de le mettre entre parenthèses pendant la durée de sa lecture. Clarisse et le singe en morceaux  suscitera un véritable engouement chez les amateurs de suspens.

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12 février 2014

La petite cuisine

La petite cuisine        
Elisabeth Martinez-Bruncher
L’Harmattan (2012)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 Image petite cuisine.jpg   Dans La petite cuisine, roman polyphonique où de nombreux personnages simples et ordinaires,  pour la plupart émouvants,   s’entrecroisent,  Elisabeth Martinez-Bruncher raconte l’histoire d’un petit village, « un trou perdu » que le lecteur peut situer au Sud de la France à la faveur de descriptions  saturées d’effluves méridionales (« Les genêts dégageaient une odeur sucrée un peu écoeurante, heureusement corrigée par la vigueur  dynamisante des touffes de thym ») et du départ de  Maria  à Montpellier comme « auxiliaire de vie ». Ce roman permet de discerner la plurivocité de la réalité à travers la vision du monde, les sensations, les émotions, les analyses des différents personnages banals,  cependant dotés d’une intense densité,  qui s’expriment tous avec leur personnalité, leur langage. Mais c’est surtout Roger, le personnage principal, le point focal du texte,  qui introduit le lecteur dans les secrets de ce microcosme, à la faveur de ses réflexions orales ou écrites. En effet, Roger, être généreux et bon, vieillard encore alerte, à l’esprit vif, « t(ient) registre depuis vingt-huit ans, très précisément depuis son cinquantième anniversaire » de tout ce qui se déroule dans le village. Cet homme qui sent « la lavande et la solitude »,  comme le souligne l’auteure avec  un poétique zeugma,  écrit « l’après midi, dans sa petite cuisine », espace intime clos, protégé et protecteur opposé au « bar du Centre » tenu par le couple Imbert, Gérard et Augustine, des colporteurs de ragots, « fossilisés dans leur haine de l’humanité ». Pour Roger, l’écriture est une façon de prendre du recul par rapport à sa vie, aux événements, de les analyser avec calme, d’exorciser ses angoisses, « les images insoutenables et incompréhensibles que l’adulte qu’il était devenu avait refoulées dans une zone incertaine et trouble et que le vieillard retrouvait intactes et exigeantes, face à lui-même » et aussi d’immortaliser ses souvenirs comme   la beauté de Sarah Bloch, véritable « nymphe, (…) prêtresse vouée au culte de la Beauté », source de « ses premiers émois d’homme ». Les écrits de Sidonie, la grand-mère de Nadine,  permettent également de renouer avec le passé, de favoriser les réminiscences et de comprendre les événements contemporains. Tout en avançant au présent, l’histoire progresse parfois à rebours,  le présent et le passé s’éclairant l’un et l’autre, révélant les secrets du petit village.

    Elisabeth Martinez-Bruncher brosse avec un grand souci d’exactitude le tableau de cet univers  méditerranéen et de la mentalité de ses habitants médiocres ou sublimes, profondément vrais,  représentatifs de la société en général. Aux êtres intolérants, racistes, emplis de préjugés et de haine qui clament vulgairement et stupidement des idées toutes faites : « Si on les laissait faire, ils nous foutraient dehors ! Déjà qu’on les nourrit gratis…ils pondent tous les ans et les allocs, elles partent chez eux et nous tintin ! On n’a rien… y a pas à dire, c’est pas la même culture »  se dressent la générosité, la solidarité d’êtres ouverts, simplement humains comme Roger,  Maria, Lise, Georges Béraud, l’instituteur, Nicole, Pauline,  Nestor, l’immigré  noir, nouvellement installé au village avec sa famille,   qui accepte n’importe quel travail : « Du travail, j’en ai parce que j’accepte tout. Les horaires impossibles, les travaux de force, les remarques imbéciles et l’environnement pas toujours reluisant », son épouse Léontine, pleine de sagesse et d’humanisme  dénonciatrice de  l’individualisme de la société occidentale, « sans odeur, sans chaleur, sans couleur ». Et enfin Raoul, le boulanger, parmi tant d’autres,   qui  donne en toute simplicité  une leçon de tolérance, montrant qu’il n’existe qu’une seule « race » humaine, « la seule acceptable, celle des êtres loyaux et droits ».

    Le mince  ouvrage d’Elisabeth Martinez-Bruncher est un grand Roman dépourvu des chapitres habituels constitutifs des livres remplacés ici par des paragraphes numérotés de un à quarante deux, dans lesquels la narratrice bouleverse les procédés narratifs traditionnels, proposant au style indirect libre différents points de vue,  emportant le  lecteur  dans le maelstrom des nombreux personnages rencontrés au fur et à mesure de leur arrivée dans la fiction, simplement prénommés ou surgissant par le biais d’un pronom anonyme lancé en tête de paragraphe. Cet ouvrage poignant,  dépourvu cependant de toute effusion lyrique, est tout à la fois un roman régional, un roman d’amour,  un roman psychologique permettant de rencontrer des êtres aussi imprévisibles et étonnants que ceux  côtoyés dans la vie, un polar au suspens subtilement mené, une réflexion philosophique prouvant, si besoin est,  les dangers de la haine et   proposant implicitement un art de vivre ensemble.       

01 février 2014

Ma longue marche en Chine d'hier à aujourd'hui : 1956-2014

Ma Longue marche en Chine
d’hier à aujourd’hui : 1956-2014  
Jacques Van Minden
Joseph –René Mellot  
Editions  du cercle franco-chinois (décembre 2013)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image ma longue marche.jpg C’est à Joseph-René Mellot, ancien consultant à l’International dans le domaine des Hautes Technologies, actuellement journaliste, écrivain, poète, que Jacques Van Minden,  président du Cercle Franco-Chinois, spécialiste, entre autres,  en consulting international,  a confié les innombrables notes et souvenirs de ses « deux cent vingt huit voyages en Chine » de 1956 à nos jours. Joseph-René Mellot, à l’écoute de Jacques Van Minden, a écrit,  en collaboration étroite avec cet amoureux et grand connaisseur de l’Empire du Milieu, Ma Longue marche en Chine, pour communiquer une expérience unique, extraordinaire et enrichissante, de plus de cinquante années,  afin de la partager avec les lecteurs, les hommes politiques, les chefs d’entreprises. En effet, la Chine, immense pays multiethnique, est une énigme pour nombre de Français qui l’observent à travers leur lorgnette. Le narrateur dévoilant les secrets de ce pays en favorise la compréhension.

    Jacques Van Minden, avec une objectivité bienveillante, mais sans concession, porte témoignage sur des lieux restés longtemps inconnus et  inaccessibles aux Occidentaux, des événements heureux ou tragiques.

    Jacques Van Minden  présente avec précision les faits de la petite et de la grande Histoire de la Chine, les datant, s’appuyant sur des chiffres précis, des statistiques, les confirmant par des arguments d’autorité, des témoignages de personnalités connues, des lettres comme celle « de Deng Nan, la fille de Deng Xiaoping »  ou de « Ma She, Ministre conseiller économique et commercial à l’Ambassade de Chine à Paris »,  de photographies du voyageur prises en Chine en compagnie de Xu Bo, commissaire général adjoint de l’exposition universelle de Shanghai,  de Jean-Pierre Raffarin, Raymond Barre, François Fillon. De nombreuses dédicaces comme celles de Bernard Accoyer, Zhao Jinjun, Jean Besson, Gérard Collomb,  corroborent, si besoin était,    le sérieux de l’ouvrage.

    Aux  récits dotés d’un réalisme concret, semblant notés sur le vif,   le voyageur qui a pénétré les contrées chinoises les plus reculées   ajoutent ses commentaires personnels, ses analyses. Jacques Van Minden   se soucie tout à la fois de donner au lecteur à voir et à comprendre  la réalité politique, historique, sociologique et pittoresque de la Chine. Emu par le sens de l’accueil des populations : « la population nous attendait dehors, agitant des drapeaux chinois en papier, au pied des maisons décorées de bande multicolores »,  il  décrit la  vie quotidienne de cet immense pays (« C’était une véritable fourmilière sur les quais, dans les salles et les couloirs, des voyageurs poussant ou tirant d’énormes colis au milieu de volailles vivantes attachées dans des paniers de bambou et parmi des cyclistes portant des cochons ficelés sur le porte-bagage de leur vélo »), la  beauté des lieux (« Deux cent trente huit kilomètres de plages de sable blanc, bordées de cocotiers et de palmiers, entourent des collines verdoyantes (…) »). Il révèle les différentes coutumes qu’elles soient culinaires (« Les Chinois ne mangeaient pas de bovins, leur préférant leur viande de prédilection, le cochon et la volaille ») ou sociales.Dans ce pays moderne, l’égalité entre l’homme et la femme règne : « àcompétence et à travail égal, la femme chinoise devait avoir le même salaire que son homologue masculin (…) les femmes chinoises (…) ont occupé et occupent des postes importants aussi bien dans l’administration que dans les entreprises, et (…) elles ne rechignent pas à exercer des travaux pénibles ». Jacques Van Minden démontre aussi  l’ouverture d’esprit du gouvernement : « preuve d’ouverture de l’esprit chinois, la cathédrale Saint-Joseph construite en 1885 a été bien entretenue et les horaires des messes sont affichées à l’entrée », dénonce les clichés, les préjugés en ce qui concerne le Tibet par exemple.  A la faveur d’une analyse historique argumentée et rigoureuse, il explique que, contrairement à ce que croient de nombreux Occidentaux, la Chine protège le Tibet apportant de surcroît des réformes positives  importantes dans les domaines de la santé, de la scolarisation des enfants, de la protection de la nature et  elle favorise particulièrement  « le respect de la diversité » des minorités comme les Ouïghours, les Miaos.  Surtout Jacques Van Minden insiste sur l’immense sens des affaires des Chinois. Ce sont « de redoutables hommes d’affaires ». «  Le taux de croissance de la Chine fait pâlir les pays occidentaux ». Indirectement et directement, le narrateur renvoie en miroir l’image des Français, qui à l’inverse des Chinois,  sont préoccupés par leurs intérêts personnels et souvent immédiats.

    Jacques Van Minden   montre que les Français sont « de piètre hommes d’affaires ». Comme un homme d’affaires chinois lui dit un jour : « Le Français est un voyageur qui arrive à la gare au moment où le train s’en va… il court vite et de temps en temps, il arrive quand même à attraper le dernier wagon ! » Les Français  manquent de pragmatisme et d’unité. Jacques Van Minden explique qu’il est nécessaire d’étudier les marchés,  les attentes  de l’Autre, de connaître  sa mentalités, ses coutumes, ses croyances, ses superstitions pour  éviter les échecs et échanger positivement  avec lui. Mais l’ignorance de la mentalité chinoise a souvent conduit les Français à des erreurs et à des pertes de contrats.  Son anecdote, donnée par l’intermédiaire d’une comparaison humoristique,  sur les quatre « 4 cv »  «rutilantes, peintes en blanc, comme des jeunes mariés » offertes par la firme Renault et immédiatement jetées à la mer parce que  les Français ignoraient que le chiffre 4 « porte malheur, et que de surcroît la couleur blanche est signe de deuil »,  est une preuve parmi tant d’autres.

    Mais Jacques Van Minden ne fait pas que l’apologie de la Chine. Il perçoit avec acuité ses  défauts,  dénonçant les disparités financières entre les plus humbles et les milliardaires,    dévoilant l’Histoire passée,  le régime totalitaire de Mao, les violences cruelles de la Révolution culturelle, l’atteinte à la culture (« les monuments historiques sont détruits, effaçant les traces les plus visibles de la civilisation »),  l’absence de liberté de penser, d’agir. Il a vécu  lui-même l’expérience de l’emprisonnement dans les geôles du grand Timonier. Mais malgré cette incarcération arbitraire et bien éloignée dans le temps, les bons souvenirs dominent ainsi que le regard pénétrant de monsieur Van Minden sur les relations présentes et futures entre la France et la Chine dans sa biographie éclairée, véritable ouvrage historique. 

    La biographie de Jacques Van Minden,  grand médiateur reconnu internationalement, rédigée par Joseph-René Mellot,   est un ouvrage rigoureux, structuré, d’une immense richesse. Sa lecture aisée à la faveur de la plume élégante de Joseph-René Mellot  sera d’une grande utilité pour les historiens, les hommes politiques, les industriels en quête de marchés, les étudiants et évidemment pour toute personne curieuse, ouverte à l’Autre. La collaboration entre la France et la Chine apportera  l’enrichissement réciproque que le Général de Gaule, « en bon stratège » avait compris dès 1964 en reconnaissant la République populaire de Chine.

 

 

 

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23 janvier 2014

Ma mère à l'Ouest

Ma mère à L’Ouest    
Eva Kavian
Editions Mijade

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image ma mère.jpg Ma mère à L’Ouest d’Eva Kavian présente de façon émouvante, avec cependant  de nombreux  clins d’œil humoristiques, la réalité vécue par Samantha, une fillette jetée dans des familles d’accueil parce que sa mère biologique, Betty, femme  célibataire, déficiente mentale,  est jugée inapte à s’occuper d’un enfant par les services sociaux. Eva Kavian donne à voir la vie de Samantha et ses nombreux écueils dans toute son authenticité.   

    Betty, malgré son handicap, « était une maman et elle aimait son bébé. », « son enfant à elle, sa chérie adorée, sa toute belle », d’un amour intense, authentique, viscéral. Pourtant les services sociaux n’accordèrent  aucune importance à ce profond amour, au fait que  Betty  s’occupait correctement de sa fille, qualité  précisée par le chiasme mettant en valeur « l’essentiel » : « Elle se concentrait simplement sur l’essentiel et l’essentiel c’était Samantha ». Les apparences l’ont malheureusement emporté, pour la mère et son enfant, sur l’être.    

    Des familles d’accueil conformes aux normes de la société dite bourgeoise, éduquées, bien pensantes (« ‘Maman’ ressemblait aux mamans d’école »)   accueillirent à tour de rôle la fillette. Mais très vite, le vernis s’écailla.  Ce fut pour la première mère en mal d’enfants « la fête au village dans une des trompes de Fallope » commele souligne  avec humour la narratrice. Claire décida alors de se consacrer à elle-même et à sa future progéniture, rejetant la petite Samantha. Dans la seconde famille, chrétienne  et rigoureuse, le père se découvrit et découvrit la sexualité, une sexualité exacerbée : « Il était fou du corps de Louise. Il ne pensait plus qu’à ça. Le corps de Louise. Les fesses de Louise. Ses seins, bon Dieu, ses seins ». Le couple modèle explosa et une fois encore Samantha en subit les conséquences. Après des séjours en internat, elle trouva  refuge chez des  retraités bien sous tous rapports, « des personnes en âge d’être des grands-parents », l’homme, Jean-Pierre était un ancien pédiatre. Malheureusement, malgré son appartenance à une classe sociale et intellectuelle élevée, il n’était  pas aussi sain qu’il le paraissait.  Depuis sa retraite, « il manquait de chair fraîche ».  

     La fiction d’Eva Kavian  se fonde sur le réel. L’auteure ancre son histoire dans  des Résidences pour Adultes, des internats, dans l’événementiel comme la tuerie de Columbine, le Tsumani de 2004, dans l’Histoire.   Elle montre les clivages sociaux révélés dans les lieux de vie,  comme  le petit appartement de Betty, la maison avec piscine du pédiatre, les comportements, les habitudes.  Les allers retours entre le présent et le passé, la chronologie parfois bouleversée,  l’alternance du style indirect libre et du style direct, du récit et du discours, une syntaxe souvent orale, spontanée créent un effet de réel, rendant compte de la vision intime de la fillette et des autres personnages.

     Ma mère à L’Ouest est une évocation emblématique de la vie des gens humbles et « différents » aux prises avec une réalité difficile. Betty, enfant abandonnée, née le jour de la construction du mur de Berlin, et Samantha sont toutes les deux privées de leurs racines. Samantha, jolie fillette intelligente, douée, sait composer avec sa naissance, son histoire marquée par des déchirures douloureuses. La séparation d’avec sa mère, son premier départ comme les suivants vers des familles « étrangères » constituent des ruptures intolérables : « Quelque chose s’est affaissé entre ses épaules, une grande lame froide l’a ensuite coupée en deux puis un caillou glacé remplit son ventre. ». Ces séparations apparaissent comme le résultat de la fatalité pour la mère et l’enfant impuissantes devant les choix des services sociaux,  tout comme l’est  la ville de Berlin  scindée en deux par le « mur de la honte », obstacle à la liberté et à l’unité des familles. Les thèmes du mur, de la séparation, de la destruction puis de la réunification sont en effet récurrents dans l’ouvrage. Samantha construit des murs psychologiques autour d’elle pour se protéger, puis ensuite pour ne pas reproduire les schémas de son passé : « J’ai commencé à construire le mur de la honte, mon mur à moi… ». Le titre de l’ouvrage d’Eva Kavian est polysémique,   doté d’une dimension géographique, allégorique  et psychologique. La destruction du  mur de Berlin constitue une première étape symbolique dans le cheminement intérieur de Betty : le 11 novembre 1989, elle devient mère. A la fin de l’ouvrage, Samantha sent « quelque chose en elle se rassembl(er) ». Les « séries de tranches coupées net »  de sa vie se réunissent enfin.

    Ma mère à L’Ouest, lyrisme du quotidien, raconte, de façon magnifique, l’existence  des enfants éloignés de leurs géniteurs, les dysfonctionnements des services sociaux et prouve, si besoin est, que l’Amour d’une mère, même handicapée mentale,  est ce qui est le plus important pour construire une Vie. L’argent, les diplômes, la position sociale ne sont pas primordiaux. Eva Kavian décape de façon poignante et pertinente les idées reçues.

   

11 janvier 2014

Charles et Aurélien

 

Charles et Aurélien  
Annette Lellouche      
A5 éditions (novembre 2013)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

  image aurélien.jpg  Après Gustave (1), vieux chêne, unique ami et confident de Charles, véritable personnage du roman éponyme d’Annette Lellouche, La lettre à pépé Charles (2) évoque la rencontre positivement bouleversante entre Charles, un ancien cordonnier veuf et solitaire et son petit fils Simon. Dans son troisième ouvrage, Charles et Aurélien, Annette Lellouche  donne une suite tout à la fois émouvante et humoristique à la vie de cette famille pendant longtemps désunie, plongée dans la souffrance de la séparation. Les retrouvailles et la réconciliation entre le père et le fils Aurélien  « déchir( ent ) la bure de la souffrance » et enfin « dans les yeux d’Aurélien, une brillance humide chass( e ) le voile qui obstruait son horizon durant toutes ces années. ». Le bonheur s’installe alors dans la famille,  capable désormais, grâce à Simon, de le voir et de le saisir.

    Dans cet ouvrage, Annette Lellouche utilise de nombreux monologues intérieurs, sans toujours s’effacer derrière ses personnages dont les propos sont parfois modelés avec réalisme sur la langue parlée et familière (« Les jeunes hommes montaient à Paris pour trouver du boulot »). Par l’intermédiaire de leurs pensées, de leurs émotions, la narratrice  donne une leçon de vie et de sagesse simple mais vraie au lecteur : « prends le bonheur quand il t’arrive et vis ta nouvelle vie avec triomphe ! ». Elle lui apprend  à goûter chaque instant de l’existence. Elle en dénonce les  erreurs comme les brouilles familiales souvent dues au manque de dialogue, d’écoute  et de compréhension, le malheur et le rejet de l’Autre qui entraînent la haine (Giulia avait dû se sentir rejetée et s’enfermant dans sa peine, l’avait transformée en rancœur et haine »),  les dangers de l’alcool, du tabac : « Une dernière cigarette l’a pris de vitesse et l’emporta dans une dernière quinte de toux ». Au travers de différentes scènes, de descriptions, de réflexions des personnages, l’écrivain conduit, en toute simplicité,  une méditation quasiment philosophique sur la vie destinée non seulement aux enfants mais aussi aux adultes.

    L’écriture d’Annette Lellouche  est nourrie de  réalité et de poésie.  Les  images concrètes et belles, « Le silence a empaqueté la place dans une ouate opaque », les métaphores filées comme celle de la navigation donnant à voir la vie perturbée d’Aurélien (« Durant toutes ces années, il avait navigué dans un bateau sans capitaine. Il lui était quasiment impossible de redresser la barre. Il tanguait au gré des événements, l’aiguille démagnétisée de sa boussole perdait constamment le nord. »),  les anaphores évocatrices de multiples solutions possibles qui scandent les pensées de Berthe,  leur conférant un  caractère lyrique (« Elle songea au notaire (…), Elle songea à passer  une petite annonce (…) « Elle songea à la petite  Eloïse (…), « Elle songea à l’émission » (…) donnent une dimension poétique et parfois pathétique au texte.

    Annette Lellouche chante un cadre provençal esthétique (« Sans parler des tableaux où se prélassaient des champs de lavande au mauve complètement délavé par le soleil qui y avait lézardé, aux taches rouge sang des coquelicots qui déferlaient des collines ».),  la vie de gens humbles,  généreux, attachants, les plaisirs simples et joyeux  comme un pique nique, « réplique vivante du ‘déjeuner sur l’herbe’ de Monet ». Elle révèle son amour des animaux et sa connivence avec la nature : « Un petit lézard des murailles, surpris, se dépêcha de ramper avec agilité sur le mur de la façade. D’un beau gris vert, à la face ventrale jaune pâle et à la gorge mouchetée de noir, il se déplaçait par ondulation à l’aide de ses pattes, de son abdomen et de sa queue (…) ».    
   
Comme toujours, les ouvrages d’Annette Lellouche sont un hymne à la Vie et à la générosité humaine. Il est important, dans un monde où la haine s’insinue, de constater qu’il existe encore des êtres qui font confiance à l’humaine condition.



Gustave : http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/apps/search?s=Gu...


Lettre à pépé Charles http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/apps/search?s=Lettre+%C3%A0+p%C3%A9p%C3%A9+charles

 

 

04 janvier 2014

Un bouquet de coquelicots

 

Un bouquet de coquelicots
Marianne Sluszny       
Editions de la Différence (2014)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Un bouquet livre.jpgUn bouquet de coquelicots : ce  titre,  poétique, esthétique, symbolique, sertit le livre-tombeau de Marianne Sluszny pour  donner voix à de jeunes soldats et à de jeunes femmes   à jamais oubliés. Les coquelicots « fleurissent les bords de l’Yser », transformant le paysage en véritable tableau. Ils sont  le symbole de la beauté éphémère de la vie, la  fleur du souvenir, l’allégorie rouge sang de toutes les jeunes existences brisées, fauchées au combat il y a  cent ans : « (…) des champs de coquelicots, ces fleurs d’un rouge carmin au cœur noir dont la vie est aussi éphémère que l’existence d’un homme ». Cette fleur fragile et belle  ouvre la première nouvelle et clôt la dernière devenant « tissu rouge avec un cœur de fil noir ». Elle ancre d’emblée l’ouvrage dans le réel et son évanescence avant de plonger le lecteur dans l’Histoire de la guerre de 1914  en Belgique, à Namur, Malines, Bruxelles, Anvers… Tous les personnages fictifs, hormis  Albert Kudjabo, sont traités de façon réelle, enracinés dans une  terrible réalité mortifère.

    Dans une lettre,  puis  dans des nouvelles proches du journal intime, (toutes commencent par le même type de phrase déclarative : « Je suis né le 19 juin 1893 », « je suis né en 1912 », « Je suis née  le 16 octobre 1895 »…) des narrateurs multiples, un mort, un instituteur, un pigeon, un Congolais, une infirmière,  évoquent leur vie, leur ressenti tout à la fois subjectif et  réaliste, donnant à vivre au lecteur les horreurs de la guerre à travers leur  propre culture, leur  personnalité, leurs goûts. « Les dents éparpillées sur la glèbe » font penser au musicien « au clavier d’un piano pulvérisé par un tremblement de terre ». C’est à travers le  lexique, les métaphores, les expressions figées liés aux  volatiles (« j’ai vite senti que l’envahisseur était un oiseau de mauvais augure »,  « je me retrouvais respiration et ailes coupées », « Max a défendu notre cause bec et ongle ») que le pigeon s’exprime.

    Chaque nouvelle délivre un regard singulier sur la guerre et chaque regard aboutit au même constat : le bruit assourdissant des bombes, des hurlements de douleur et d’horreur :  « un tumulte infernal », « un fracas brutal »,  « les cris de peur et les hurlements des blessés »,  puis le cri suprême réduit au silence comme dans le tableau de Munch (« A cause de l’effet de loupe, je ne voyais plus que le ciel embrasé, couleur de sang, et la bouche grand ouverte et grimaçante du personnage dont ne s’échappait aucun son »),  un monde qui se délite, se désorganise : des « villes détruites,  (des) villages en ruine, paysages éclatés et partout de pauvres hères, petits, moyens, grands, fuyant la mitraille, les massacres, les persécutions (…) », la faim, le froid, la saleté, la boue, le sang, la mort, l’horreur des corps morcelés : « s’extirper de l’abri, contempler le cloaque et, le cœur au bord des lèvres, tétanisé d’effroi et tremblant d’angoisse, prendre un crâne en main ou une jambe sous le bras »  afin de les ensevelir. De jeunes  êtres de toutes classes sociales, des plus humbles aux plus favorisés,  sont plongés en pleine apocalypse, pris au piège d’une guerre  qu’ils n’ont pas choisie : « la guerre a décidé pour moi », innocentes vies fauchées avant d’en avoir connu les plaisirs et les joies. La guerre est arrivée comme une fatalité leur interdisant tout bonheur. Aux horreurs inconcevables de cette guerre s’ajoute ensuite dans « les mois qui suiv(ent) l’armistice (…) les règlements de compte » contre de pauvres femmes qui ont vendu leur corps  à l’ennemi afin de nourrir leurs enfants alors que les femmes dites convenables continuent à être respectées malgré la trahison d’un voisin ou d’un proche : « La populace dégoulinait d’exécration, oubliant que des femmes bien convenables avaient dénoncé des opposants pour quelques sous, un poulet ou un paquet  de beurre, la promesse d’un moment d’autrefois contre un acte incivique qui avait expédié plus d’un patriote à la potence ».

    Ces nouvelles, d’un réalisme cru et brutal,  fondées sur le réel,  relèvent tout à la fois d’une volonté d’observation, de transmission, d’édification. Elles témoignent d’une guerre cruelle et sordide que nous ne devons pas oublier. Elles  sont aussi de vibrants et émouvants appels à la paix, montrant la cruauté, l’inutilité, l’aberration des guerres d’hier et d’aujourd’hui, dénonçant l’utilisation des armes chimiques, « le chlore qui asphyxiait les voies respiratoires et détruisait les poumons et le gaz moutarde qui brûlait la peau, les muqueuses et les yeux jusqu’à les rendre aveugles »  et « les armes chimiques (…) qui font des ravages atroces dans la guerre civile qui déchire aujourd’hui la Syrie ». Ces nouvelles ne sont donc pas de simples témoignages réalistes, ce sont aussi des méditations éthiques sur les souffrances infligées par toutes les guerres. L’esthétique apparaît malgré tout dans ce lyrisme tragique avec les sensations qui se bousculent,  les odeurs, les sons, les couleurs, les comparaisons poétiques prouvant la beauté de la Vie (« C’était un monde en soi, avec les nuages qui filaient, comme des danseuses, happés par le vent du nord, frayant un passage, selon un angle toujours différent, aux éclats du soleil »).  Même de petites notes humoristiques  perlent à la faveur par exemple de la chute de la nouvelle « Echo », prénom du pigeon qui conclut «Je me suis fait pigeonner ».  Marianne Sluszny réussit à introduire la beauté et la tendresse dans l’horreur, avec Emile en l’occurrence qui « revenu de la guerre (…) avec au fond des yeux l’expression de ceux qui en ont tant vu qu’ils n’en parleront jamais » prend son épouse infidèle qualifiée de « femme à Boches » dans ses bras et « netto(ie) son visage » souillé par la populace haineuse. Le pardon se manifeste, bouleversant,  dans toute sa générosité et son humilité.

    Marianne Sluszny qui « a compulsé pendant trois ans les archives de la Grande Guerre »,  en donnant la parole à tous ces jeunes gens valeureux, leur  rend un vibrant et émouvant hommage et leur permet d’accéder  à l’immortalité dans l’esprit et le cœur des lecteurs. Elle dépose avec sobriété  et élégance un bouquet de coquelicots sur leur tombe.

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01 janvier 2014

Poème de Johanne Hauber-Bieth

le_nouvel_an.jpg

27 décembre 2013

Fenêtre sur l’Eternité

 

image joelle vincent.jpgFenêtre sur l’Eternité
Joëlle Vincent    
Editions Maxou (2013)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Le titre de l’ouvrage de Joëlle Vincent,  Fenêtre sur l’Eternité,  pique d’emblée la curiosité du lecteur en l’ouvrant vers l’infini et le surréel. En effet, la fenêtre, élément  de communication, accès  vers l’ailleurs,  emporte ici  vers un temps insondable, illimité, absolu.

    Pourtant au début,  l’histoire racontée est ancrée dans le réel. Elle présente deux lyonnaises   unies par « une amitié indéfectible » : Nina, réservée, « sage », « posée », « réfléchie »,  professeure de Lettres et Léa, qui possède de nombreux points communs avec l’auteure, est une femme « au tempérament original », joyeux, capable « d’inventer sa vie à chaque seconde, la gratifiant de couleurs vives  en mettant toujours l’accent sur l’improbable, l’inattendu, le joyeux désordre de l’impromptu ». Elle  «exer(ce)  ses talents d’écriture dans la publicité ».  Afin de panser les maux de  Nina consécutifs  à un récent divorce, Léa propose une échappée vers Montmartre, le quartier parisien des artistes, des musées, des monuments historiques. Et brusquement, lors de la visite d’un musée, « lorsque Léa pos(e) le pied sur le sol à l’entrée de la bâtisse, elle (a) immédiatement l’intuition d’avoir rendez-vous avec son destin ». L’espace et le temps éclatent donnant une essence magique à l’histoire.

     Une fontaine absente, (« C’est fou, en entrant  dans le jardin, j’ai eu le sentiment de rentrer chez moi après des années d’errance. D’ailleurs, là devant le portail, il y avait une fontaine ») source de  liquidité, permet le passage sur l’autre rive. Léa va alors mener deux vies parallèles : la journée, elle est une femme  mariée à un homme  très pragmatique, mère de deux fils. La nuit, elle devient un peintre parisien du XIXe siècle,  au « corps svelte et délié (…) vêtu d’une redingote, avec pour seule cravate, une lavallière assez impressionnante, taillée dans une étoffe précieuse aux motifs cachemire ».  Cette double cohérence devient difficile à vivre pour Léa qui se pose des questions. Les souvenirs, le rêve, la réalité se télescopent. Intuitive,  Léa sent des correspondances entre ses rêves et sa vie. Progressivement,   elle constate que le rêve en  devient même le miroir.  Puis ce mélange des temps permet  d’accéder à la révélation finale. Le rêve communiquant avec le réel devient  lieu de libération : « Ce que cette fenêtre sur l’éternité offrait à voir à Léa était qu’il fallait toujours rester vrai et lucide face aux choses de la vie ».

      Fenêtre sur l’Eternité n’est pas simplement un récit  fantastique, il fonctionne aussi comme une mise en marche de l’inconscient.  Le fantastique se brise par moment pour donner la parole à la parapsychologie, à la psychanalyse. Il  peut progressivement être interprété rationnellement par le lecteur. Sous la fantaisie apparente de son texte, Joëlle Vincent propose  en effet toute une réflexion sur la vie et sur des vérités psychologiques profondes à propos des hommes, de l’amitié, de l’amour. La fiction se nourrit de la personnalité, de la vie, des goûts  (son amour pour « l’ami Brassens ») de Joëlle Vincent. Les nombreuses références à une mort non mort qui hantent ses ouvrages ne révèlent-ils pas une angoisse latente de cette terrible réalité  chez cette passionnée  de la Vie ?

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21 décembre 2013

Le Pèlerin

 

Le pèlerin 
Fernando Pessoa 
Traduit du portugais par Parcidio Gonçalves  
Edition La Différence, 2013

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    image pelerin.jpgLe pèlerin de Fernando Pessoa, paru en 1917, est un conte initiatique qui donne à voir les étapes du cheminement personnel d’un narrateur unique et  solitaire. Ce jeune homme mène  une vie paisible, tranquille, modérée,  dépourvue de tout trouble (« Aucune occupation ne venait distraire mon esprit des charmes propres à l’imagination heureuse des adolescents ; l’amour, avec sa joie insatisfaite, n’était pas encore venu troubler la limpidité de ma vie. Je vivais plus content que joyeux, sans mauvais souvenirs du passé, sans tristesses du présent, sans doutes sur le futur »)  dans une famille aimante et aisée qui le protège des désagréments matériels de l’existence comme l’indique la métaphore :  « l’aisance de mes parents (…) mettai(en)t mon avenir à l’abri des nuages ». Davantage contemplatif qu’actif, il « regarde(…) la vie passer  sans réfléchir à la vie » tout en méditant  « sur les mystères de l’existence ».

    La rencontre « d’un homme tout de noir vêtu » bouleverse  soudainement sa vie. Il ne va désormais vivre qu’en voyageant  sans destination précise, « quelque chose m’attirait hors et loin de moi », faisant l’expérience du vide, menant une vie quasi monacale : « Ma vie à  partir de cet instant, devint pâle et creuse. Moi qui avais tout, tout me manquait. Je ne désirais rien et je désirais tout ». Il vit alors une sagesse toute pragmatique, entouré d’une espèce de mystère fondamental, progressivement en correspondance avec le sacré où réalité et irréalité se conjuguent. Puis il  tombe amoureux, d’un amour platonique et réfléchi,   de jeunes femmes rencontrées au hasard de ses pérégrinations, qu’il quitte bien vite pour continuer sa route. Après chaque départ, il devient de plus en plus triste. N’est-il pas envahi d’une sorte d’ « akedia », la mélancolie qui s’empare des mystiques ?

     Les jeunes femmes semées sur sa route représentent d’abord  les vanités de la vie,  le Plaisir, la Gloire, le Pouvoir, ensuite ses qualités, l’Amour, la Sagesse,  puis la Mort.   Cette féminité rencontrée, chaque fois bénéfique mais énigmatique,   l’aide à franchir des étapes dans sa vie et dans sa quête : quête d’une terre promise, quête de lui-même ? Chaque femme constitue une espèce de rite de passage à accomplir. Quitter chacune d’entre elle ne lui permettrait-il pas d’accéder à la Sagesse, à la connaissance de son être profond et intime ?  La dernière jeune fille aimée « d’un amour sans pareil (…) » en effet  « est sa propre Personnalité. ». Ces rites de passages à accomplir à travers la féminité le dirigent enfin vers le repos et la Tranquillité,  incarnée dans la personne d’un ermite. Et finalement, il retrouve dans un univers d’intense luminosité, d’une lumière dépourvue de chaleur, « débarrassée de tout souvenir de la lumière matérielle »,  l’homme en noir. Cette  lumière singulière dépouillée de toute matérialité n’est-elle  pas la Connaissance totale, l’accès au Salut, le point d’arrivée d’un voyage initiatique dont on ne revient pas ? Le conte ne propose aucune réponse, laissant le lecteur libre de toute interprétation.

     Après un incipit réaliste,  le lecteur est progressivement plongé dans les confins du monde, installé dans un temps mythique, entouré d’une espèce de mystère fondamental, en correspondance avec le Sacré, dans une surréalité de l’impossible.  Ce conte,  qui passe du discours au récit dans le dernier chapitre, sous sa forme réduite, est une création originale, étrange et fascinante.

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14 décembre 2013

Siamoises

 

Siamoises
Canesi et Rahmani     
(Editions Naïves, 2013)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

  siamoises-canesi-rahmani-editions-naive-livres.jpg  Après leur sublime symphonie Alger sans Mozart  composée à quatre mains, Michel Canesi et Jamil Rahmani renouvellent avec maestria leur expérience en livrant au lecteur Siamoises. Ce roman, qui mêle subtilement les genres,  est placé sous le signe de la dualité, de la gémellité et de l’unité perdue, de l’ombre et de la lumière, de la vie et de la mort.

   Les narrateurs situent successivement l’histoire au Maroc (« Essaouira, toute blanche au bord de l’Océan »), en Algérie (« Alger s’étale sur ses collines comme une salamandre blanche ») en Espagne (Los  Monteros, oasis sur la Méditerranée »), en France, en Suisse, « morne pays où il ne se passait rien », donnant la caution du réel au cadre géographique dans lequel se déroulent les événements. Cette localisation spatiale s’accompagne d’une localisation temporelle. La fiction se situe vers le dernier quart  du  XXe siècle, au moment de la  montée de la violence en Algérie.  Les narrateurs marquent ainsi leur volonté de l’insérer dans l’Histoire et de donner l’illusion du réel, invitant de la sorte le lecteur à croire les événements rapportés.

    L’ailleurs, (hormis essentiellement lorsque la narration évoque la violence intégriste), que ce soit l’Algérie, le Maroc, l’Espagne, est décrit de façon lumineuse. Une sorte d’univers méditerranéen total se déploie dans un bouquet esthétique d’évocations, de sensations, de senteurs « Partout, des fruits multicolores. Tomates écarlates, poivrons brillants orange, jaunes et verts, piments rouges et cuisants. Persil, coriandre menthe, symphonie baroque aux multiples senteurs (…)  Courges, courgettes, concombres pastèques veinées de vert et melons jaune canari. Tourbillon de couleurs : cobées bleues à l’assaut des palmes et des branches, volubilis, liserons blancs, roses blanches, rouges et roses cosmos (…) ». Les synesthésies soulignent la variété et la richesse des couleurs éblouissantes, faisant naître un tableau en mouvement coloré et parfumé. Toutes les variétés de légumes, de fruits, de plantes, d’arbres, les jardins luxuriants  s’offrent à la vue,  au toucher et à l’odorat : univers de nostalgie, monde regretté, témoignant de l’arrachement à un pays aimé où les autochtones étaient chaleureux, joyeux, humains : « tu as découvert un nouveau pays, une autre façon de vivre, des gens qui s’intéressent à toi et qui s’occupent de toi, des gens plus chaleureux ».  A cet univers esthétique, aimant et odorant s’opposent la France et la Suisse tristes, brumeuses, pluvieuses, mortifères : « Ma chambre donnait sur le Léman, immense étendue grise sous le ciel gris ; flaques sombres et fleuves clairs parcouraient sa surface ridée par le vent. De lourdes montagnes, estompées par les pluies d’automne, oppressaient l’horizon ». Siamoises transporte le lecteur d’un pays à l’autre, multipliant les discours sur la normalité et le réel.

    Puis l’étrange apparaît, résorbé dans une apparente quotidienneté. Une pseudo objectivité vise à enchaîner la folie. Des explications apparemment rationnelles sont données : Marie, thanatopractrice,  et Sophie, anesthésiste, après la mort de leur père Etienne Vincent, «  ciment de leur vie »  ressentent un traumatisme insurmontable. Le retentissement de cette mort  installe une déréliction irréversible dans leur vie. Il existe progressivement toute une activation du passé par le présent.  L’écriture se révèle alors une véritable écriture de la dérive des repères.  Siamoises est une  mise en drame de la dualité. Tout le texte est inondé de doubles réunis par une prolifération de « je », sujets des discours : deux sœurs Sophie et Marie, des siamoises Malika et Nacia. Les chapitres se mettent en miroir : l’un, le discours de Marie au présent, l’autre,  celui de Sophie au passé. Des structures en doublet apparaissent : deux constructions parallèles : « On va grandir  l’une contre l’autre et vivre l’une pour l’autre », « Si tu meurs, je meurs »,   « Une des sœurs de la Koutoubia (…) c’est la Giralda », deux substantifs : « deux bougies », « deux minarets », un tulipier à « deux troncs », « deux villas             jumelles »…. Les narrateurs s’amusent avec des parallélismes grammaticaux, syntaxiques, morphologique, thématiques,  réunissant les objets, les personnages par couples. L’inondation des doubles joue entre l’équilibre et le déséquilibre. Toute la narration est jeu de miroir, « Face au miroir, je parlai tout bas (…) Regarde-toi, regarde-moi, regarde nos yeux »  jusqu’à  l’éclat final.  Le miroir est le lieu où le monde se renverse. Il sépare le monde du réel et des apparences.

    Après les deux premières parties, « La fêlure »  et « la déchirure » qui impliquent la scission douloureuse et même familièrement la folie, le dernier chapitre « jusqu’à la lumière » introduit le présent et la voix d’Antoine/Antonio, le beau père  « impudique » trop « aimant », le psychiatre à l’éthique quelque peu déviante. Les chapitres s’enchâssent progressivement de façon implicite. La fin de l’un annonce le début de l’autre dans des espaces séparés : la fête à Alger à laquelle assiste Marie  entraîne la fête à l’hôpital «  pour l’anniversaire d’Ahmed ». Ahmed le chauffeur de Marie  en Algérie  et le patient de Sophie en France.  Ce jeu de miroir plonge  le lecteur  dans une construction en abyme avec une série de discours  gigognes donnant à voir des lieux et des êtres en quête de leur unité perdue : « Les deux Algérie sont côte à côte. Celle du passé, triste, oubliée, assoupie et l’autre, brute, fière, conquérante… », l’Algérie séparée de sa sœur française par la mer, mise en abyme de Marie et de Sophie séparées psychologiquement de leur mère.  Puis les contradictions, les mensonges se multiplient peu à peu jusqu’à la révélation finale. 

      L’écriture  tout à la fois poétique, onirique,  réaiiste, tragique  (l’expérience de la scission est l’expérience du tragique absolu)  et baroque de Michel Canesi et Jamil Rahmani  n’est jamais naïve, c’est une écriture de signes que le lecteur décrypte avec délectation. Le plaisir du texte dans Siamoises, roman à la couverture et  au titre concrétion essentielle et révélatrice du discours, est total.  Je rêve à mon tour :   devenir juré d’un prix littéraire pour l’offrir à ces méritants écrivains !

 

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2012/05/... : des mêmes auteurs, chez le même éditeur, Alger sans Mozart. (2012)

 

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13 décembre 2013

Omar

 

Omar
Film réalisé  par Hany Abu-Assad 
(2013)
Avec Adam Bakri, Waleed Zwaiter, Leem Lubany

 

(Par EliasImage Omar.jpg Abou-Mansour)

 

    Le film Omar de Hany Abu-Assad n’est pas seulement un thriller ou le parcours paranoïaque d’un Palestinien comme le prétendent certains chroniqueurs. C’est une histoire d’amour fondée sur une réalité historique.

    En effet, Omar est une fiction-documentaire et un film engagé. Il montre  la  triste réalité d’êtres qui souffrent et vivent les douloureuses cicatrices de l’occupation. Les personnages présentés par Hany Abu-Assad incarnent une population déshéritée, démunie, mais surtout humiliée et privée de dignité humaine. Ce film politique ne tombe cependant pas dans le dogmatisme, la propagande et l’endoctrinement. Il ne formule pas un discours haineux et reste loin de tout lyrisme.  Bien que grave, le thème est même parfois teinté d’un certain humour.

    L’intrigue est simple. Omar, un Palestinien, escalade « le mur de séparation » pour visiter ses amis d’enfance, Amjad et Tarek et rencontrer sa bien aimée Nadia.

    Mais lors de chaque visite en Israël, Omar affronte la mort. Il essuie des rafales de la part de l’armée israélienne. Puis, il est arrêté par une patrouille militaire et subit un traitement arbitraire, tyrannique et humiliant. Rabaissé, mortifié, Omar se réfugie alors dans la Résistance. Les trois amis, Tarek, Omar et Amjad mènent une opération aboutissant à la mort d’un soldat israélien. Omar est alors arrêté et torturé.  Le machiavélisme policier l’oblige à choisir entre l’incarcération ou la collaboration.

    La police s’efforce à l’employer comme indicateur à son service. Et il n’est libéré que contre son engagement à livrer Tarek suspecté d’avoir tué le  soldat. Le spectateur en suivant le cours des péripéties du film découvre qu’Amjad est un collaborateur. Le cynisme de la police israélienne amène les jeunes Palestiniens, sous la torture, à trahir leurs familles, leurs connaissances. La délation se développe. Les arrestations arbitraires se multiplient. Le réalisateur, Hany Abu-Assad met l’accent sur les contraintes physiques, morales et psychologiques exercées par la police contre les prisonniers qu’elle manipule.  Il s’agit, pour la police, de noyauter, contrôler et quadriller la société palestinienne. Ce climat de brutalité va inciter les Palestiniens à la révolte. La jeunesse palestinienne s’enlise alors dans le désespoir. Or une société qui sombre dans la détresse est un terreau pour l’intégrisme et la violence.

    Omar, accusé de traîtrise, afin de laver son honneur, opte pour la violence. Cette dernière est omniprésente dans le film. D’ailleurs, « le mur de séparation » l’incarne parfaitement. Ce mur transforme le site en un paysage carcéral. Il offense, alors, le regard des spectateurs et heurte leur sensibilité.  Il concrétise la fermeture et l’exclusion. Cet ostracisme sème la haine. Il s’agit d’un problème éthique, philosophique et humanitaire, véritable blessure pour la démocratie.

    Le film Omar décrit le drame palestinien sous l’occupation. Il évoque la mémoire collective de ce peuple qui aspire à la liberté. C’est un   beau film à voir.

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11 décembre 2013

Nelson Mandela

 

Un beau poème de paix de Françoise Marie BERNARD en hommage à Nelson Mandela.

 

 

Photo Mandela.jpg ROLIHLAHLA NELSON MANDELA

 

Acrostiche

                                           

 

 

Révolté, rebelle, telle était ta destinée ;

Obstiné dans tes choix pour une vie de droit ;

 Loin d’être facile, ton chemin fut entravé,

 Instant après instant, endroit après endroit…

 Humanité pour tous ! Ton crédo pour la liberté,

 Liberté tant désirée pour ton peuple noir sous les lois !

 Ame d’une grande rareté composant ton être entier ;

 Homme de liberté et d’intégrité, tu étais tout à la fois…

 L’harmonie de ton peuple devint ton rêve insensé mais

 A force de volonté et de témérité, tu as réussi cet exploit !

 Nelson Mandela, Tata, père comme Gandhi l’a été,

 Etoile de Paix, icône de l’Humanité sous ton ciel là-bas,

 Lumière de vie malgré Robben Island, humilité…

 Soweto, dans son cœur, à jamais te chantera…

 Oppression, racisme, notions inhumaines que tu fis changer

 Non sans souffrances et humiliations, mais tu résistas, toi

 Madiba, père de la Nation « Arc-en-ciel », avec simplicité…

 Apartheid, laideur de l’esprit humain, sous ton combat !

 Nobel de la Paix, homme à l’exceptionnelle humanité…

 Dépasser les haines pour la réconciliation, tel fut ton espoir…

 Engagement humain d’une âme pourvue de bonté,

 Liberté sacrifiée, la tienne pour tes frères opprimés par la loi…

 Afrique du Sud, pays où cette lutte continuera au nom de ton Humanité.

 

 

06 décembre 2013

Cosmic rebirth, In searche of yourself

 

Cosmic rebirth,         In searche of yourself
Musique et chansons de Franck Courtheoux            
(Aimemotion, 2013)


(Par Joëlle Ramage)

 

 

   In_search_of_yourself.jpg Avec  Cosmic rebirth  et In searche of yourself, Franck Courtheoux, auteur,  compositeur, parolier,  plonge une fois de plus l’auditeur dans un univers d’émotions et de rêves.   (http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2013/07/...)

   Quelques notes profondément graves, suivies d’un bel enchainement sur un mode majeur, entonné par  un ensemble symphonique ouvrent Cosmic rebirth,  la musique  au thème galactique de Franck Courthéoux. Des notes aigues consonantes fleurissent de manière disparate sur l’agréable mélodie de fond. Puis, un jeu de percussions prend le relai et un violon solo reprend à son tour la mélodie, limpide et claire. Quelques accords de piano surgissent et soudain un souffle s’élève, ou plutôt un embrasement – initié par les percussions  – qui laisse penser qu’une étoile vient de naître dans le silence sidéral.

    Quelques instants plus tard, on entend un jeu subtil de percussions fines qui donne la sensation de traverser  un champ d’ondes radio ; tandis qu’une batterie régulière sur fond d’accords graves entre en scène, suggérant immédiatement des mondes étranges, des domaines inconcevables,  des profondeurs effrayantes, bref, des espaces où l’Homme n’a pas sa place. Des notes aigues en mode majeur, jouées au clavier électrique, viennent soudain briser ce fond de gravité et apporter une touche légère et plus rassurante, comme si tout à coup un nouvel espace surgissait, moins informe, moins uniforme. Mais, le fond grave des percussions inlassablement scandées revient pourtant à la charge, comme pour rappeler que l’infini sidéral est bien là, omniprésent, sans imagination, sans surprise, morne et informe  comme peut l’être l’éternité galactique.  Au milieu de ce tempo infini et épuisant de platitude et de solitude, les percussions subtiles qui  font penser que l’on traverse un champ d’ondes radio reviennent, apportant une espèce de fulgurance.

Finalement  la fréquence des percussions s’espace, une mélodie heureuse dessinée par une clarinette solo prend le pas comme pour démontrer que la temporalité est là, que l’Homme a tout de même acquis une place dans cet espace sidéral, et que l’enchainement épuisant des espaces galactiques est enfin brisé par un autre rythme, celui de l’Homme.

      In searche of yourself :  Une vague, une note suraigüe sur un rythme allegro, un jeu de percussions fines, sur un rythme souple et régulier, puis à nouveau une note suraigüe  autour de laquelle gravitent des notes légères, aériennes comme du sable jeté en l’air sur la grève.  Et, encore une fois la vague, la note, les perles de sable…dans un processus qui semble infini. Mais soudain, une note fulgurante dans l’aigu vient se poser sur ce jeu de percussions fines au rythme souple et régulier, comme pour rompre cette séquence infinie et monotone. L’auteur nous livre à travers sa composition musicale, le jeu du flux et du reflux des vagues sur la grève.

    Sans nul doute ce jeu du flux et du reflux des vagues pourrait-il s’apparenter à une recherche de soi, séquentielle mais permanente. Car il semblerait que pour se trouver soi-même, pour atteindre sa paix intérieure, l’Homme soit condamné a sans cesse se remettre en question.  Sans fin rejeté sur  la grève de sa pauvre nature – comme le suggère la musique du flux et reflux des vagues – il ne trouverait sa paix et son humanité qu’au prix de souffrances, d’aller et venues entre ses besoins et ses désirs. Franck Courthéoux,  l’auteur de la musique a admirablement mis en adéquation le titre de son œuvre et la mélodie.

 

 

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22 novembre 2013

Les Garçons et Guillaume, à table ! (brève)

 

Les Garçons et Guillaume, à table !    
Comédie de Guillaume Gallienne 
Avec Guillaume Gallienne, André Marcon, Françoise Fabian     
(20 novembre 2013)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    20529833_20131017171932686.jpg-r_160_240-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx.jpgIssu d’une famille bourgeoise truffée de préjugés, Guillaume, un adolescent fasciné par une mère castratrice, est à la recherche de son identité et de lui-même. Les Garçons et Guillaume, à table !,  mise en abyme de la vie de Guillaume, spectacle dans le spectacle, est une critique à la fois humoristique et émouvante du refus de la différence et des clichés aux conséquences souvent dramatiques pour un adolescent.    

    Guillaume Gallienne, doté d’un grand sens de la psychologie humaine,  acteur de talent aux mimiques expressives et variées,  incite le spectateur à réfléchir tout en le distrayant.

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25 octobre 2013

Tussembont

 

Tussembont
Elisabeth Martinez-Bruncher
Jean-marc Savary éditeur    
Liber Mirabilis (2013)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   tussembont-elisabeth-martinez-bruncher-205x300.jpg Sylvain Martinel, surnommé Tussembont,  jeune surveillant d’internat dans un lycée de province, « cerbère souriant et paisible de (la) descente aux enfers hebdomadaire des élèves »  est toujours attentif à leurs problèmes, à leurs questions. « Sa chambre (est) devenue un lieu d’asile pour les paumés occasionnels, à mi-chemin entre le confessionnal et le cabinet d’un psychiatre ». Silencieux, ouvert à l’Autre, favorisant la confiance, il sait apaiser les conflits, écouter avec attention les élèves, montrer de l’intérêt à leurs  soucis,  sans porter de jugement.   
    Chaque matin, il regagne son cabanon niché au cœur d’une vallée auquel on accède par un « un chemin raide à peine tracé par endroits ». Il est le « seul habitant d’un monde déserté par les hommes, tantôt berger tantôt poète ». Bizarrement, ce jeune homme de vingt trois ans a choisi la solitude, l’exil campagnard. Apparemment  « étudiant sans histoires », véritable « passe-muraille », son « regard apeuré  d’un être à peine sorti de l’enfance » et   le fait « qu’il traîne son passé, lui aussi »  laissent deviner un drame intime que le lecteur va progressivement découvrir, glissant du monologue intérieur à la première personne du singulier, des pensées de Sylvain souvent rapportées en italique, au récit à la troisième personne et au style indirect libre.

    Chaque personnage du roman  saisit le monde qui l’entoure de façon fragmentaire. Les événements sont racontés en même temps qu’ils sont vécus, remémorés, ressentis  ou pensés. Les pensées de Sylvain et de Céline, les réminiscences de Léon, un paysan âgé, d’Emeline une institutrice retraitée, font découvrir au lecteur,  lentement et  par bribes,   l’histoire d’une vallée,  de ses querelles, de ses jalousies familiales. A l’affût du quotidien présent et passé, à la faveur de l’émergence de halos de souvenirs, Sylvain, Céline,  Léon et les autres donnent à voir la vie d’une région rurale  du début du XXe au XXIe siècle, celle d’un établissement scolaire et surtout celle de familles maudites fondées dans le sang. La sublime Denise, dotée  d’ « yeux de nuit sans lune, de cheveux aux reflets de châtaigne, (d’) un front lisse comme un galet, de(s) lèvres de fruit mûr et de(s)  dents de jeune louve » est  conçue par les villageois jaloux du début du XXe siècle comme hors norme parce qu’elle refuse toute forme de domination,  privilégie sa liberté et surtout  « se met (…) à faire la dame ». L’amour que lui portent deux garçons, symboles du bien et du mal,  est  à  l’origine  de tous les malheurs, de tous les drames, de la malédiction : « Il y avait là une machine qui s’était mise en route et qui allait s’emballer ».

    Loin d’être naïve, l‘écriture d’Elisabeth Martinez-Bruncher est gorgée d’indices : « Simone avait payé de sa vie. La malédiction continuait ». La narration est porteuse d’allusions à la Tragédie et à la  mythologie. En effet, des fils se tissent subtilement entre l’histoire des personnages et les éléments de la Tragédie. La situation entre les familles maudites des Borel, des Chabre, des Barras comporte des ressemblances avec celle, entre autres,  des Atrides. On retrouve la haine qui se perpétue de génération en génération, la violence, la mort. Le destin (« Pauvre jouet d’un destin impitoyable ») rattrape ces familles et s’acharne contre elles les  entraînant dans une logique qui les dépasse.  La fatalité prend la forme d’une haine implacable attachée à toute la descendance de ces   familles maudites. Les références mythologiques produisent une série d’images et de métaphores mettant en éveil le lecteur qui voudra bien s’en souvenir.

     Mais Sylvain et  l’inspecteur Jean-François Loiseau tordent finalement le cou à la Tragédie. Grâce à l’amour de Céline,  un tourbillon de bonheur emporte Sylvain.  Il retrouve la joie de vivre mise en relief par de  nombreuses anaphores : « Sylvain dansa. Sylvain fuma un peu. Sylvain but trois verres de vin rouge (…) Sylvain chanta. Sylvain rit à gorge déployée. Sylvain tira les cheveux de Mélanie … ». Il agit enfin en jeune insouciant, facétieux  et radieux. L’enfant qui naîtra un jour au sein du jeune couple se nommera Denise. La boucle est définitivement bouclée. La vie et l’amour l’emportent sur la haine et la fatalité.

    Tussembont  est un roman polyphonique, construit de façon non linéaire sur des histoires qui s’entrecroisent  autour d’un personnage central, Sylvain,  qui sert de point focal. Roman pluriel, Tussembont est tout à la fois un roman à énigme, - énigme de l’intrigue évidemment et énigme de l’écriture avec des pronoms anonymes jaillissant en début de paragraphe (« Elle joignit les mains sans y penser… »)  ou avec le prénom  d’un personnage inconnu surgissant subitement au détour d’une phrase : « Rita restait sur le seuil, faussement somnolente, heureuse de veiller toute la nuit sur l’homme qu’elle aimait », -  un roman intimiste,  descriptif,  régionaliste, poétique dans lequel l’humour n’est pas absent comme par exemple  lorsque le narrateur évoque le curé qui « avait le feu à la soutane ». C’est aussi un roman  révélateur de  l’amour que l’auteure porte aux animaux. Ces derniers deviennent des héros observant et analysant les comportements humains : « Les humains parlaient tout seuls, elle le savait. Ils en avaient besoin parfois ». En outre,   Elisabeth Martinez-Bruncher  dénonce, petit coup de griffe rapide,  le sort des femmes, symboles de tentation diabolique  au début du XXe siècle, la religion qui cautionne leur asservissement : « (…) c’était elle la coupable, la tentatrice. Les curés, ils en ont peur, des femmes. Alors, ils ont inventé une religion où elles sont coupables et doivent payer ». Elle fustige la violence, « l’appel du sang ».  Mais elle ne rédige pas une œuvre militante.     Dotée d’une grande sensibilité et d’une grande connaissance de l’être humain, elle lance un message universel par l’intermédiaire de personnages qui ressemblent au lecteur. Ses protagonistes s’expriment dans leur propre langage (« ça va pas être facile »,  « Ils en voyaient tellement, des qui avaient pas eu de chance ») parfois familier, maladroit selon la classe sociale à laquelle ils appartiennent, omettant la négation « ne », utilisant « ça » au lieu de « cela », ancrant ainsi d’autant plus l’histoire dans le réel.        
    L’ouvrage d’Elisabeth Martinez-Bruncher, aux personnages inoubliables,   au-delà de sa vocation de distraction porteuse de rêve apporte aussi  une réflexion sur l’être humain, sur la vie. Tussembont est  un livre à lire absolument. La réflexion exige d’être poursuivie et approfondie car il reste encore beaucoup à explorer et à dire sur ce roman d’une immense richesse.

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23 octobre 2013

L'Attentat

 

L’Attentat
Yasmina Khadra
Pocket (2011)

 

 

(Par Elias Abou-Mansour)

 

 Image livre yasmina.jpg   C’est à l’occasion de la sortie du film du cinéaste libanais Ziad Doueiri, L’Attentat, qu’il nous a semblé intéressant de relire l’ouvrage éponyme de Yasmina Khadra.  Sous ce pseudonyme se dissimule l’écrivain algérien Mohammed Moulessehoul. Observateur lucide, il dévoile le dialogue de sourds qui oppose l’Orient et l’Occident. L’Orient rencontre en effet
en Occident incompréhension et méconnaissance. 
    Yasmina Khadra est à l’affût de l’actualité du monde arabo-musulman.  Comme la question palestinienne reste la blessure palpitante des peuples arabes, il cherche, avec beaucoup de sagacité, à comprendre ce drame à travers les convulsions de colère et de désespoir du peuple palestinien. Son roman, L’Attentat, révèle sa perspicacité, sa clairvoyance et sa tolérance. L’écrivain scrute la profondeur des êtres, interroge des vérités, jauge des idéologies et analyse des clichés. L’Attentat est une fiction qui souligne le drame palestinien avec toute sa violence et sa brutalité à travers la vie d’un personnage Amine Djaafari, un chirurgien arabe israélien, ouvert.   
    Amine examine la société israélienne sans haine et sans rancœur : « La haine est le vice des âmes étroites ». Il appartient à cette intelligentsia arabe rationaliste, cartésienne qui rejette l’antisémitisme, le racisme, le fanatisme, le sectarisme,  l’obscurantisme et la violence. Respectant  et  prônant la différence et la coexistence des communautés religieuses, Amine dit : « J’ai beaucoup aimé Jérusalem, adolescent. J’éprouvais le même frisson aussi bien devant le Dôme du Rocher qu’au pied du mur des Lamentations et je ne pouvais demeurer insensible à la quiétude émanant de la basilique du  Saint-Sépulcre ». Avec un talent littéraire prononcé, Yasmina Khadra conduit l’intrigue de L’Attentat sur un fond de terrorisme. Le narrateur Amine, médecin arabe, d’origine bédouine, mène une vie parfaitement réussie. Il est heureux et bien intégré dans la société israélienne : « La vie nous sourit, la chance aussi. On aime et on est aimé. On a les moyens de ses rêves. Tout baigne, tout nous bénit… ». Le racisme de quelques collègues bourgeois ne parvient ni à arrêter son ascension sociales ni à lézarder sa détermination à s’intégrer.  
    Cependant, il suffit d’un instant pour que tout bascule. Sa vie chavire dans un drame incommensurable lorsqu’il découvre que son épouse, Sihem, s’est fait exploser dans un attentat suicide. Cruellement malheureux, inconsolable, Amine est traumatisé d’autant plus qu’il méconnaît tout de la violente dérive fondamentaliste de son épouse. Il se met alors à enquêter sur cette affaire obscure et embrouillée.  Amine veut comprendre comment Sihem a pu commettre un tel acte à son insu, lui qui ressuscite les malades et sauve les vies : « Je ne me reconnais pas dans ce qui tue ; ma vocation se situe du  côté de ce qui sauve. Je suis chirurgien ». Amine, l’Arabe israélien, apparaît alors aux yeux de la société comme un suspect. Il redevient le bédouin méprisé. Son long monologue ne manifeste que défiance et doute.  Il interroge avec incrédulité les preuves et les accusations qui accablent son épouse. De même, il exprime sa haine et sa répulsion contre ceux qui l’ont endoctrinée : « « J’ai besoin de montrer clairement à ce chefaillon d’opérette que je ne le crains pas, de lui renvoyer à la figure la répugnance et le fiel que les énergumènes de son espèce sécrètent en moi. »
   
Amine rejette les religieux intolérants, sectaires et fanatiques : « Je n’arrive pas à croire qu’un homme censé être proche de Dieu puisse être éloigné des hommes, si insensible à leur peine ». Refusant la violence, l’intolérance, le dogmatisme, il prône la justice parce qu’il est convaincu qu’il n’y a pas de paix sans justice en Palestine.     
    Yasmina Khadra dans L’Attentat aborde avec finesse et subtilité la totalité du problème palestinien. Il soulève d’abord des questions cruciales, de la plus haute importance pour Israël. Il entre ensuite dans le vif de la cause palestinienne. Israël doit affronter des questions épineuses : les Arabes israéliens ne jouissant pas des droits inaliénables et étant des citoyens de second ordre  peuvent-ils être loyaux à l’égard de l’Etat hébreux ? L’écrivain dépassionne et dépolitise son récit. Il brosse avec recul la vie sociale, politique et quotidienne des Palestiniens.  En effet, Amine,  condamne le mur de séparation qui démembre et morcelle une seule entité géographique et humaine : « Aujourd’hui, surgie d’on ne sait quel dessein pernicieux, une muraille hideuse s’insurge incongrûment contre mon ciel d’autrefois, si obscène que les chiens préfèrent lever la patte sur les ronces plutôt qu’à ses pieds ».
    Selon amine, Israël n’a pas su insuffler l’espoir dans le peuple palestinien. L’humiliation, l’affront, les privations ont semé la haine. « Il n’est pas pire cataclysme que l’humiliation. C’est un malheur incommensurable, docteur. Ça vous ôte le goût de vivre. Et tant que vous tardez à rendre l’âme, vous n’avez qu’une idée en tête : comment finir dignement après avoir vécu misérable, aveugle et nu ? ». La détresse, l’avilissement, les agressions sont donc la matrice de la violence.  Et la mort sordide, selon le narrateur, devient salvatrice. Amine décrit le traumatisme des Palestiniens sous le joug de l’occupation. La mort les a décimés. Le rêve s’est évanoui. « On passe nos soirées à ramasser nos morts et nos matinées à les enterrer. Notre patrie est violée à tort et à travers, nos enfants ne se souviennent plus de ce qu’école veut dire… nos villes croulent sous les engins chenillés… ». Amine comprend le désarroi des siens. Prônant la vie, la paix,  il rejette toute violence. Il n’y a pas de paix sans justice.  
    Yasmina Khadra est un romancier humaniste. Il prend l’homme comme valeur suprême et essaie de le rendre pleinement humain. Dans son ouvrage, l’auteur, ému, éprouve de la compassion pour les rescapés  de la Shoah. Il laisse tomber les clichés. Avec sensibilité, son personnage, Amine, sonde l’âme triste du vieux Yehuda, rescapé des camps de la mort. « Il vit en ermite malgré lui, oublié dans sa maison qu’il avait construite de ses mains, au milieu de ses livres et de ses photographies racontant en long et en large les horreurs de la Shoah. » Amine n’est pas antisémite. Son amitié touchante avec Kim Yehuda est fraternelle. Kim Yehuda lui rend cette amitié qui résiste à toutes les épreuves. Amine prône la fraternité entre les hommes, la tolérance, la compréhension et l’humanisme. Il fait preuve d’une grande intelligence : « Tout Juif de Palestine est un arabe et aucun Arabe d’Israël ne peut prétendre ne pas être un peu juif. Alors pourquoi tant de haine dans une même consanguinité ? ». Il distingue la confession juive et la politique expansionniste d’Israël. En effet, il stigmatise la colonisation, les spoliations des terres, les démolitions arbitraires et la violation du droit des Palestiniens. Amine propose une réflexion sur la violence. Il la réprouve. Il désavoue la violence légale d’Israël et la violence des rebelles. Il reconnaît que la violence est un échec. La sécurité d’Israël passe par la paix, une paix juste, équitable et globale.   
    Nous pouvons déduire que si les Etats-Unis et les démocraties occidentales, les hérauts de la paix, avaient imposé une paix juste et totale, le monde arabe aurait pu avoir un autre visage, un visage plus éclairé.
    Le monde arabe aurait pu extirper ses propres démons : la dictature, le militarisme, l’intégrisme et la violence. La guerre israélo-arabe reste la matrice de tous les maux de la société arabe.  
    Yasmina Khadra, écrivain prolixe et avisé, cerne avec perspicacité les problèmes les plus complexes de la société palestinienne et arabe. Son génie créatif et son sens des valeurs manifestent que c’est un grand humaniste.

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Le film "L'attentat".

 

L’Attentat
Film de Ziad Doueiri (2013) 
Avec Ali Suliman, Reymonde Ansellem, Evgenia Dodina…

 

(Par Elias Abou-Mansour)

 

    image film attentat.jpgAdapter le roman L’Attentat de Yasmina Khadra au cinéma est un véritable défi. En effet,  la cause palestinienne est un problème d’une actualité brûlante. C’est un thème très sensible pouvant  susciter des passions. Or, le cinéaste libanais Ziad Doueiri, scénariste de talent a relevé ce défi.

    Cependant,  l’adaptation, co-écrite par deux  Libanais, Joëlle Touma et Ziad Doueiri, se permet de  prendre une certaine liberté par rapport à l’œuvre de Yasmina Khadra. A la différence du livre, Ziad Doueiri épargne la vie d’Amine. Dans le roman,  ce dernier  décède lors du tir d’un missile de drone sur la voiture d’un imam. De même, il substitute le cheikh musulman par un prêtre catholique. Ferait-il allusion à l’archevêque Capucci, proche de l’OLP  sachant que les chrétiens orientaux sont enracinés dans la région depuis des siècles ? De même, le cinéaste mène l’intrigue autour de la quête de soi du personnage Amine.

    Ce film a été interdit au Liban qui l’a boycotté et censuré. C’est fort dommage. Les pacifistes, les hommes de Lettres, les acteurs israéliens qui sont contre la colonisation pourraient exercer des pressions efficaces sur le gouvernement d'Israël et favoriser ainsi une paix juste et totale.

(Lire ci-dessus la chronique sur l’ouvrage L’Attentat de Yasmina Khadra)

06 octobre 2013

Centenaire de la naissance d'Albert Camus

 

samedi 26 octobre 2013

de 08h45 à 19h00

Colloque à l’Ecole Normale Supérieure de Lyon
15 parvis René Descartes
69007 Lyon

(Métro Debourg)

Entrée gratuite

 

CENTENAIRE DE LA NAISSANCE D'ALBERT CAMUS...

UNE ŒUVRE AU PRÉSENT ...

iCamus.jpg
8h45-12h15
• Accueil : Mot de bienvenue > de la Direction de L’ENS
Et de Michel Wilson (Co-Président de Coup de soleil en Rhône Alpes)
> Regards sur l’œuvre / Président : Charles Bonn (Professeur émérite à l’université Lyon 2)
• Camus : Ordre politique et ordre éthique / Dominique Carlat (Professeur d’Université Lyon 2)
• L’enfant dans l’exil - une lecture du Premier homme / Fafia Djardem (Psychiatre, psychanalyste)
• Questions - Pause
• Aujourd’hui, Meursault est mort / Salah Guemriche (Écrivain)
• Questions
12h15 -14h15 : Pause Déjeuner sur place
14h15-16h45 : Héritages / Présidente : Touriya Fili (Maître de conférences Lyon 2)
• « Le théâtre de Camus ou la présence en action(s) »… / Virginie Lupo (Professeur de lettres et docteur ès lettres)
• Camus et la littérature algérienne contemporaine / Linda Nawel Tebbani (Doctorante)
• Résonances de Camus dans une Grèce en crise / Sofia Chatzipetrou (Doctorante)
16h00-16h45 : Questions - Pause
17h00-19h00 : Itinéraire de vie et d’engagements / Table ronde
Modérateur : Frédéric Abécassis (Maître de conférences en histoire contemporaine ENS Lyon)
• Camus et les peintres d’Alger dans les années 1930 / Jean-Pierre Benisti (Médecin)
• Camus à Lyon / Michel Cornaton (Professeur émérite d’université)
• Camus un anar anticolonialiste ? / Gilbert Meynier (Historien de l’Algérie, professeur émérite de l’université de Nancy 2)
19h : Clôture / Michel Wilson : Co-Président de l’association Coup de Soleil en Rhône-Alpes.


Un repas est organisé pour le déjeuner :
Frais de participation pour le repas : 18 € / Adhérent Coup De Soleil : 10 €
À retourner avant le 17/10/2013 avec un chèque pour les personnes souhaitant déjeuner sur place, à l’ordre de Association Coup de Soleil Rhône Alpes
c/o Michel Wilson-5 rue Auguste Comte-69002 Lyon

 

21 septembre 2013

Eléonore

 

Eléonore
Colette Lambrichs      
Editions de la Différence (juillet 2013)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

  Image Eleonore.jpg  Eléonore de Colette Lambrichs est un roman polyphonique construit sur des histoires qui s’entrecroisent autour d’un personnage central, Eléonore Kallos, une octogénaire, ancienne actrice d’origine grecque, vivant à Bruxelles. Cet ouvrage,  un condensé d’humanité, est  dominé par l’hypocrisie,  la jalousie,   l’égoïsme, la veulerie, l’angoisse, l’indécision, la souffrance infligée par la maladie. Le fonctionnement des récits permet la multiplicité des points de vue : ceux de Pierre et d’Yves, les fils d’Eléonore,  de Fernanda, sa gouvernante,  du docteur Grosz, son médecin, de Rita, l’ex compagne de ses fils,  de Marcelle Déta et René Angeleau, ses relations…  Le premier prénom de chaque titre de chapitre annonce le point de vue du personnage qui se tisse à celui des précédents  et  plonge le lecteur dans ses perceptions, ses pensées, ses émotions, ses sensations. La dernière partie réunit l’ensemble des comédiens de la tragi-comédie qui se déroule dans «l’appartement de l’avenue Molière », petit clin d’œil à l’univers du théâtre,  et les distribue dans l’ordre de leur arrivée.  
    Eléonore possède toute une dimension théâtrale à travers la comédie que se jouent les personnages : Rita restait avec Yves par « Paresse (…) Habitude (…) Scrupules petit-bourgeois ». Dans cette société bruxelloise, ce ne sont que jeux de masque et de mensonges où chacun essaie de duper l’autre : Fernanda a caché durant toute sa vie le nom du père de son fils, Pierre  ne dit pas son homosexualité à sa mère qui feint de l’ignorer. Chacun cache un secret,  joue un rôle comme Eléonore  qui « gliss( e )  des morceaux de tirades dans les répliques de sa vie de tous les jours » ou Pierre  « qui parle faux, en rajoute »,  se demandant     « quel rôle il allait jouer et dans quelle pièce ». En fin de vie, Eléonore, « dans un rayonnement lunaire (…) lointaine et majestueuse »   donne avec brio sa dernière représentation.  Alors qu’elle a mimé maintes fois la mort, « aujourd’hui, son rôle est inversé. C’est la vie qu’elle doit jouer ». Elle souhaite que chacun conserve d’elle le souvenir d’une femme dynamique et pimpante malgré son âge et sa terrible maladie.  Elle lance un pied de nez à son destin le maîtrisant jusqu’à la dernière minute.  Dans le roman Eléonore, la vie est un éternel  théâtre.    
     Contre les préjugés, « les conventions d’une bourgeoisie arrogante et stupide »  et les «consensuels mouvements (artistiques)  d’avant-garde », Jan, le sculpteur flamand, semble différent des autres personnages. Il transforme en œuvre d’art Rita, femme gouvernée par ses désirs, en la malaxant et la pétrissant comme la glaise de ses futures statues pour la  jeter, symbole de son anticonformisme, dans le salon bourgeois d’Eléonore. Mais agissant ainsi Jan révèle qu’il est lui aussi victime d’idées préconçues. Il ne choquera pas, comme il l’espère, celle qu’il imagine une bourgeoise stricte et rigide. Lucide, cette dernière saisit d’emblée la réalité de ses interlocuteurs. Le corps de Rita, devenu une espèce d’artefact qui oscille entre l’objet et l’objet d’art,  est à lui-même une écriture explicite pour Eléonore. « Vous êtes telle qu’en vous-même » lui lance-t-elle avec admiration devant son audacieuse beauté, percevant avec perspicacité le moi profond de la jeune femme.

    Roman de la vie,  des  passions sensuelles et sexuelles explosives ou endormies, Eléonore est aussi le roman d’une ville provinciale, Bruxelles, opulente, grise, morne  et pluvieuse où « tout le monde se connai(t), s’épi (e), se surveill (e) » avec en creux la  ville d’Ostende et ses « plages blondes »,  ville des réminiscences culturelles et des embruns maritimes  où les Belges s’évadent le week-end.  « Ostende, fée souveraine des ciels et des eaux multicolores » du peintre et écrivain Jean Ensor plonge les Belges dans  la beauté et la poésie leur permettant d’oublier Bruxelles devenue « l’otage d( e) politiciens abjects qui organisent sciemment (son) asphyxie ».

    Dans un  roman rigoureusement  structuré  évoquant les actions et les jugements souvent étriqués, superficiels, hypocrites d’intellectuels bourgeois de province, Colette Lambrichs, non seulement donne à voir  avec virtuosité, la dernière  tranche de la vie d’Eléonore,  femme élégante, intelligente  et lucide qui a conservé sa fraîcheur de rose d’arrière saison, mais elle  pousse  aussi le lecteur à réfléchir sur le  sens de la vie, l’être et le paraître.

31 août 2013

Chagall ou la longue lettre au fils

 

Chagall ou la longue lettre au fils.       
Isabelle Pouchin
Editions Gaspard Nocturne (2013)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image Chagall.jpg Après le sublime poème récit, L’Amour profane de Basilius Besler, Isabelle Pouchin offre de nouveau aux lecteurs un magnifique  poème narratif de cent huit pages intitulé Chagall ou la longue lettre au fils.  Avec une écriture qui s’écarte de la communication triviale, le narrateur, un homme emprisonné (« j’ai été isolé, cadenassé dans / trois mètres carrés : un rat, quasi / ni livre ni musique, rien, l’obscurité complète attendre ») s’adresse à son fils et lui explique les raisons de son incarcération. Il veut se donner à voir à son enfant sans fards : « dans ces lignes, tu peux me lire tel que je suis / sans masque, sans l’apprêt boutiquier que la vie en société te colle sur le nez » et lui faire comprendre le sens de son geste aux sombres conséquences

    Ancien conservateur dans un musée national,  entretenant un rapport charnel avec les tableaux, passionné d’art et surtout amoureux de la peinture de Chagall, cet esprit libre a sauvé au risque de sa liberté les toiles de ce peintre  qui fait vibrer les couleurs et la lumière : « j’ai réussi à mettre en sûreté les tableaux de Chagall / oui, ils sont à l’abri, ces tableaux, je les ai fait / partir de nuit, à l’étranger, en lieu sûr/ et cela n’a pas été monnayé, je t’assure (…) ». Ce sauvetage impulsif (« Je ne supportais plus leurs mains sur les tableaux (…) ça m’est tombé dessus comme un coup de sang, cette révolte »),  marque de la liberté et du courage humains, est un prétexte pour brosser le portrait de Chagall. Le narrateur atteint sa personnalité, son talent avec le recul du temps, de l’écriture. Le lecteur suit la vie et l’œuvre de l’exilé, juif et russe, dont les tableaux lyriques et surréels  s’opposaient à la vision de l’art  nazie (« quand les nazis, en 1933, ajoutent à leur liste d’artistes dégénérés le nom du peintre») et de l’art  bolchevique (« Chagall, quand il commence à comprendre que le régime communiste écrase la liberté, broie l’individu, quand il réalise que l’art est mis exclusivement au service de la répression … »). Il découvre le peintre, poète et musicien, homme libre qui « fait voler ses maisons ses vaches ses paysans ; (qui promène) sa tour Eiffel  (…) à dos d’âne ».

    Le narrateur,   un « de ces passeurs (…) qui se seraient fait couper en deux pour les yeux noirs de Bella » est un esthète opposé au « diktat du présent, (au) refus de la complexité, (à la)  haine de l’altérité, (…) (aux) journalistes complaisants, (aux)  intellectuels veules, intéressés, pourris des rivalités, des modes, des écoles », un homme libre aux prises avec des geôliers incultes évoluant dans une société où règne l’ordre fallacieux de la force. Dans Chagall ou la longue lettre au fils, la réalité est perçue à travers le regard d’un prisonnier doté d’une forte conscience critique qui décrypte avec acuité le réel. Son  soliloque rapporte les événements après un travail de réflexion, de maturation, de conception visant la Beauté : « je veux que chaque mot soit l’écrin parfait à une pensée (…) pour toi je veux le meilleur ».

    A l’image de la liberté de penser du  narrateur et de la liberté de peindre de Chagall,  la liberté de l’écriture  d’Isabelle Pouchin aboutit à l’éclatement des structures narratives traditionnelles. Le rythme, le souffle de l’écriture favorisés par les retours à la ligne, la ponctuation chaotique et parfois inexistante, les anaphores (« dodo, ne t’inquiète pas mon amour (…) dodo, mon amour, (…) dodo mon enfant » ou « c’est peindre/ c’est se souvenir/ c’est ramasser les débris du naufrage longtemps »), les allitérations (« et blanches braises des bouleaux/ le bon vertige Bella chantonne »), les assonances,   créent la musique,  la cadence et la poésie du texte. Parfois, la beauté déraille à cause d’un mot vulgaire rappelant que le narrateur amoureux de l’esthétique, en rupture avec les valeurs de son époque,  est englué dans un monde où règne la médiocrité.

    Chagall ou la longue lettre au fils,  long poème narratif, décline le regard d’un prisonnier sur sa vie, l’Histoire, la peinture,  donnant à entendre en creux la voix de son épouse, de son fils et surtout celle du peintre Chagall. Cet ouvrage constitue une véritable anthologie originale et poétique d’un peintre porteur d’énergie créatrice et d’espérance qui a retenu les leçons du fauvisme, du cubisme, du surréalisme pour mieux s’en libérer.

 

 

Vous pouvez trouver une analyse sur L’Amour profane de  Basilius Besler d’ Isabelle Pouchin sur         http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2012/04/01/l-amour-profane-de-basilius-besler.html

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22 août 2013

Un pas à la fois.

 

Nicole Blanche Mezzadonna
Joanna Concejo (illustratrice)      
Editions notari (2013)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 Image un pas.jpg   Dans le somptueux album relié  destiné à la jeunesse  de Nicole Blanche Mezzadonna  intitulé Un pas à la fois, Julot est un personnage attachant et surtout déconcertant. Discipliné, obsédé par la rigueur, hanté par l’irrégularité, il a intériorisé les leçons et les schémas transmis par sa tante Agathe. Son existence  intouchable, inchangeable ne vaut que par la transmission. Elle est codifiée (« Après la salle de bain, il va préparer son petit déjeuner. Il exécute 10 pas jusqu’à la cuisine en faisant attention de ne pas marcher sur les oiseaux du tapis du hall »).Julot vit dans l’ordre du symbolique.   Voulant garder le contrôle de tout, maîtriser chaque situation (« Il attend deux fois que le feu passe au vert avant de traverser la route afin de se rassurer sur sa maîtrise de la situation »), il planifie, organise, ordonne sa vie dans les moindres détails : « Le soir (…) il plie méthodiquement chacun de ses vêtements sur la chaise près du lit. Il vérifie que ses pantoufles sont bien écartées l’une par rapport à l’autre, de la largeur d’une main aux doigts rapprochés. » Perfectionniste, dénué de souplesse, Julot veut rester dans le rationnel : « Il faut toujours commencer par le côté droit car c’est le côté de la raison ». Ce qui est irrationnel ou émotionnel est redoutable pour lui.  Il agit avec rigidité  parce qu’il  aspire au bien être. Le plus petit dysfonctionnement  dans ses habitudes l’angoisse : « Sa mémoire lui joue un tour. Il s’arrête, paniqué (…) ». Il se protège en évitant les  surprises et  les émotions : « C’est fatigant pour le cœur, les émotions ».       
    Pourtant ce conformiste recèle au fond de lui  un brin de fantaisie : il promène son vélo, attend l’approbation du chien de sa sœur pour choisir un vêtement : « Il entre dans la cabine d’essayage et en sort peu de temps après. Kartoffel, qui l’a attendu sagement, assis dans le couloir, bat de la queue. C’est bon. Le chien approuve, il est bien habillé. Kartoffel ne s’est jamais trompé. » C’est peut-être pour cette raison qu’un jour il va se rendre compte que « la vie n’est peut-être pas aussi rigide qu’il l’a vécue et souhaitée ».

    Le style limpide de Nicole Blanche Mezzadonna  permet d’accéder à des concepts psychologiques et philosophiques en toute simplicité de façon humoristique et également poétique comme le suggère la métaphore filée de la mer évocatrice d’une réunion familiale tumultueuse : « Une discussion houleuse déferle pendant la réunion de famille, soulevant des embruns qui éclaboussent tout le monde ». Les illustrations soignées, pleines de légèreté comme une chemise volant au vent  et remplies d’humour de Joanna Concejo glissent une touche fantasque et surréaliste dans l’univers rigide de Julot tout en approfondissant la lecture du texte et en en proposant une interprétation. L’image de Julot, homme animal, doté d’un visage aux longues oreilles de chien rappelle qu’il « avait sorti de la boîte à jouets une figurine en plastique des animaux de la ferme pour symboliser sa personne ».  Le fond monochrome beige de la tapisserie du début de l’ouvrage accueille avec délicatesse des oiseaux perchés sur des branches d’arbres. La présence d’oiseaux et d’éléments appartenant au monde végétal symbolise la vie, la liberté. Le texte et les images, tout en s’opposant apparemment, se complètent. Les dessins de Joanna Concejo permettent au personnage d’échapper à sa rigidité.
    Comme toujours, les éditions Notari proposent aux jeunes lecteurs mais aussi à leurs parents des ouvrages esthétiques et  originaux, donnant tout à la fois à réfléchir et à rêver.

18 juillet 2013

Ballade d'un amour inachevé

 

Ballade d’un amour inachevé     
Louis-Philippe Dalembert    
Mercure de France (2013)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image Ballade.jpg Ballade d’un amour inachevé de Louis-Philippe Dalembert est un roman polyphonique englobant essentiellement le point de vue,  donné à la troisième personne du singulier, des deux personnages principaux dotés d’une forte personnalité.  Regardant toujours du côté de la vie,  Azaka et Mariagrazia, ce couple mixte lumineux, amoureux et heureux se heurte, au début de sa rencontre, au regard de l’Autre dans les Abruzzes, région de l’Italie centrale, monde à part, cerné par les montagnes. Azaka venant  d’un lointain ailleurs a rencontré et épousé  Mariagrazia, une  autochtone. Tous deux attendent avec joie et impatience leur premier enfant. Des secousses, prémices d’un tremblement de terre, replonge Azaka dans son enfance.
   

    La structure de Ballade d’un amour inachevé n’est pas linéaire. Elle  imbrique présent et passé tout comme le présent et le passé s’imbriquent dans la conscience d’Azaka.  L’écriture de l’après se vit comme au présent dans ce  roman nourri de réel. Le lecteur assiste à tout un travail de mémoire avec des retours sur ce qu’Azaka voulait refouler à jamais. Malgré la très forte complicité du couple et  son intense amour, Azaka ne pourra jamais raconter sa blessure secrète, (« des murailles gigantesques (qui ) dans(ent) une farandole démente avant que les parpaings ne s’écroulent pareils à des dominos géants, des pupitres (qui) voltige(nt) dans tous les sens, des enfants (qui ) s’égaillent dans un désordre monstre en lançant des cris affolés, un plafond de béton ven(ant) à sa rencontre alors qu’il est étendu sur le dos ». ) à Mariagrazia ou tout du moins n’en aura jamais le temps. La mémoire involontaire se met en branle à  cause de  « La chose », mot valise vague, indéfini pour dire la réalité innommable du tremblement de terre, expression jamais prononcée par Azaka.

     L’auteur ne tombe en aucun cas dans des clichés.  Transposant le réel dans la fiction, il  le dit  dans toute son intensité : « l’odeur est là, forte, pestilentielle, comme provenant d’un gigantesque charnier à ciel ouvert »,  « Des dizaines de cercueils de bois clair, des plus petits d’un blanc immaculé, juchés sur le couvercle des plus grands qui laissent l’impression de les étreindre jusque dans l’au-delà ». Le regard du narrateur devient voyant. Il ne reste pas en surface, il va dans les profondeurs des êtres, exprime leurs pensées, leurs émotions, leurs sensations. « La chose »  apporte la crise, la rupture dans la beauté de la vie, de l’amour, dans  une éternité esthétique concrétisée par la Ballade d’un amour inachevé.  Le texte qui fonctionne sur le retour de phrases au conditionnel, créant un effet de litanie : « Longtemps après, lorsque les douleurs se seraient refermées, que les survivants raconteraient l’événement… », «Bien des années après, lorsque l’on ne parlerait plus de l’événement que dans les livres d’histoire et les brochures (…) Azaka se rappellerait que  (…) », « Longtemps après, lorsque les cendres se seraient refroidies, qu’il ne resterait presque plus de témoin de l’événement (…) »   fait  ressentir un rythme régulier avec un flux et un reflux déjà donné par les titres répétitifs et lancinants des chapitres : « respiration première », « premier cri », « respiration » « deuxième cri », « respiration »… La respiration se fait en deux temps : des aspirations larges, gonflées de vie et des aspirations malaisées dans le mal être et le malheur. L’écriture crée une impression de rythme  comme  dans  une  ballade dotée de renvois,  revenant semblables à  des glas avec la temporalité cyclique,  le parallélisme des situations vécues par Azaka enfant et Azaka adulte, le retour du prénom Sarah. 
    Azaka, l’exilé, le déraciné, (« s’il avait laissé les siens, sa terre, son enfance, ce n’était pas pour voir du pays »),  intégré à la société italienne, travailleur, intelligent, altruiste, a affronté les difficultés de la vie, l’hostilité de la nature soulignée par la récurrence des champs lexicaux de l’étouffement, de la souffrance, de la soif, de la faim : « Le plus difficile, là-dessous, ce n’est pas tant de se retrouver seul avec soi que de gérer la faim et la soif. La faim lui lacère l’estomac de ses violents coups de griffes »,  « (…) il donnerait tout pour pouvoir éteindre l’incendie qui lui embrase l’estomac, la gorge, le palais réunis. ». Les images concrètes et violentes expriment avec force la souffrance.  L’image obsédante de l’enfermement lorsqu’Azaka ou  Mariagrazia sont enfouis sous un « tombeau de béton »  bouleverse le lecteur. Mais l’auteur  trouve la bonne distance par rapport à la narration. Il dit des événements terribles, tragiques,  montre la fragilité de la vie (« la terre vient de temps à autre te rappeler à ta fragilité d’humain »), sans tomber dans le pathos. Le dosage est délicat, plein de finesse. Jamais le narrateur  ne prononce le substantif « mort » pour évoquer l’indicible,  le décès de Mariagrazia, celle qui donnait un sens à la vie d’Azaka : « Comme si la disparition de Mariagrazia lui avait enlevé la boussole pour s’orienter dans la ville, dans la vie ». Il utilise des euphémismes, « disparition »,  des périphrases : « le veuf de Mariagrazia ». Derrière  le regard d’Azaka se trouve toujours celui de l’auteur.  Des clins d’œil humoristiques, qui viennent de cette double perception,  cassent les moments tragiques. Comme dans Noires blessures,  Louis-Philippe Dalembert  joue avec les noms des personnages : « Settesoldi »,  « Gambacorta ».  Il ridiculise Antonella, la quinquagénaire qui viole quasiment Azaka : « Elle se mouvait telle une toupie folle, bougeait son bassin d’avant en arrière, sautait en amazone délurée sur les cuisses de son partenaire, la tête voltigeant à tout vent (… ) » tout en parodiant un vers de Racine, « Ses déhanchements avaient la rage de qui voudrait des ans gommer l’irréparable outrage ». Quelque soit l’horreur du réel, le désir de vivre domine.    

    Roman d’amour, roman épique, tragique, historique,  roman de l’exil,   Ballade d’un amour inachevé constitue aussi une dénonciation implicite. Le narrateur  dévoile   la bonté condescendante et hypocrite des puissants qui assistent aux funérailles « par compassion peut-être, par calcul électoral sans doute »,  le retour de l’extrême droite : « l’Aleanza Nazionale », « La Lega Nord », les préjugés, « un autre lui offrit une bouteille de grappa après avoir pris soin de lui demander si on buvait de l’alcool chez lui, comprenez s’il n’était pas musulman », le racisme, la bêtise : « Un jour, croyant lui faire plaisir, une dame lui dit avec beaucoup de candeur : ‘Si tous ceux qui venaient ici étaient comme vous !’ ». Louis-Philippe Dalembert porte, comme dans tous ses  romans,  un regard lucide sur la société.

    La fin de Ballade d’un amour inachevé, roman admirablement structuré, à l’écriture rythmée comme le poème dont il porte le nom, est une extraordinaire et tragique queue de poisson. L’ironie du sort l’emporte. Les dieux, le destin,  décident autrement que ce que veulent les humains. Mais bien que la vie soit la proie de la mort, la vie l’emportera toujours.  Ne serait-ce pas une petite Sarah,   au prénom symbole de vie, qui  est  blottie  dans une couveuse ?

 

Pour connaître d’autres ouvrages de Louis-Philippe Dalembert, vous pouvez consulter des chroniques sur l’Ecritoire des Muses. Recherche par auteur ( Dalembert ).

 Noires Blessures.   
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/search/Noires%20blessures

Histoires d’amour impossibles … ou presque.     
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2007/11/...
L’île au bout des rêves       
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2007/10/03/l-ile-du-bout-des-reves.html        
Les dieux voyagent la nuit.         
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/search/Dalembert
La rue du faubourg Saint Denis 
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2005/11/...

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16 juillet 2013

Croire de Jackie Evancho

 

Croire
Jackie Evancho  
Musique et paroles de Matt Evancho    
(2013)

 

(Par Joëlle Ramage et Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Jackie Evancho, une fillette d’une dizaine d’années, chante avec grâce, sérieux et maturité, Croire : une prière à Dieu pour que la paix et l’amour règnent sur le monde, que la faim disparaisse. Jackie Evancho souhaite avec une émouvante ferveur que « les larmes de tristesse sèchent » et que « l’espoir surgisse du désespoir ». A la beauté du texte, s’ajoute une voix étonnante.     
   
La mélodie jouée par un orchestre symphonique accompagné de chœurs débute sur un tempo lent. Une chanson suave s’élève au-dessus du timbre des cordes, interprétée par une cantatrice à la voix cristalline de soprano lyrique. La voix  bien posée et travaillée d’une soliste mature s’élève au-dessus de la mélodie et cette voix est celle de Jackie… une enfant de dix ans ! Fait exceptionnel chez un enfant de cet âge, sa  typologie vocale  couvre une large tessiture et aborde aisément le contre ut,  sans  aucune brisure entre les graves et les aigus, ce qui est toujours une gageure chez une chanteuse. Sur un fond de cordes régulier, la voix servie par un délicat vibrato accentué sur les fins de phrases se renforce, au gré de la mélodie, en puissance et en étendue. Cette voix d’enfant est construite sur une esthétique d’homogénéité du timbre et de grande maturité vocale. Un véritable exploit !




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14 juillet 2013

My Destiny, Cielito...

 

My Destiny, Cielito… 
Extrait des CD audio de Guy Crequie    
Gil Conti en concert (2013)

 

(Par Joëlle Ramage)

 

        

   
podcast
    Poète, écrivain, musicien, chanteur, Guy Crequie chante pour la paix et les droits humains. Il propose  toute une gamme variée de musiques et de chansons. Il est intéressant    d’effectuer pour l’amateur une analyse  de son travail musical afin de permettre à ce dernier  de l’apprécier davantage encore.

    La chanson, My Destiny,  par exemple,  débute par quelques accords au clavier  qui montent vers les aigus pour redescendre dans les graves avant d’ouvrir la mélodie. La chanson s’articule pleinement autour de la voix plaintive du ténor qui accuse des vibratos sensibles sur des notes aux commas défaillants et une voix volontairement cassée, accentuant ainsi l’effet de douleur recherché. Le deuxième souffle musical se veut beaucoup plus optimiste, comme en atteste les accords très enthousiastes et pressés du clavier. La voix du chanteur monte en puissance et, c’est dans un accord terminal dans les  aigus, accompagné d’un vibrato très soutenu que s’achève cette œuvre toute en sensibilité.

    Dans Cielito Lindo, l’ouverture mexicaine haute en couleur saturée de petits sifflements et  de cris plaintifs  dans le genre « oh, oh, oh, aïe, aïe, aïe !!! » poussés par une voix volontairement androgyne, ouvre cet air très populaire, sur un rythme à trois temps. Le tempo sage est  bousculé de loin en loin par le jeu  d’un violon solo qui s’anime dans les aigus et  particulièrement dans les notes terminales. Un clavier fixe le tempo de cet air de valse intemporel et joyeux.

   Trois accords symphoniques discrets débutent Because une chanson lente et somptueuse interprétée sur un mode lyrique par un ténor à la voix chaude. Les cordes de l’orchestre symphonique accompagnent dans des lentos très étudiés l’air suave, conférant beaucoup de profondeur à l’ensemble. De manière graduelle la mélodie monte en puissance et la voix du ténor s’affermit dans des vibratos accentués et courts. Puis la mélodie s’engage dans quelques aigus savamment recherchés pour s’épanouir sur une note finale ardente et prolongée. 

    Une note grave et profonde ouvre, Torna a Soriento, une  chanson  aux accents lyriques. Les paroles, interprétées par un ténor à la voix volontairement brisée et aux accents italiens,  sont entrecoupées d’une mélodie douce jouée par un orchestre à cordes ; les accents cassés du chanteur trouvent leur prolongement dans des vibratos longs et ouverts. L’interprétation dans les aigus montre toute l’agilité de la voix du ténor dans une tessiture qui alterne des altos aigus et des basses profondes. C’est sur un beau jeu de violons ponctué de splendides rubatos que s’achève cette œuvre lyrique, bien maitrisée au plan vocal et harmonique,  avec la voix du chanteur clôturant sur une note haut perchée dans les altos.

     La variété des genres musicaux, associée aux qualités vocales de l’artiste tant dans sa virtuosité, son agilité, son timbre que sa vélocité, démontre à l’évidence une très grande maîtrise de la composition et  de l’interprétation musicale.


 

Celles et ceux  qui sont intéressés par les CD de Guy Crequie peuvent  lui  envoyer un message  à :  guy.crequie@wanadoo.fr

 


 

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09 juillet 2013

Aimemotion

 

Aimemotion
Musique et chansons de Franck Courtheoux      
(Aimemotion, 2013)

 

(Par Joêlle Ramage pour toute  la partie musicale et technique      
et
 Annie Forest-Abou Mansour)

 

    image aime motion.jpgFranck Courtheoux, auteur compositeur, parolier, musicien, allie  dans ses clips la beauté de sa voix et de sa musique à des messages et des images,  véritables hymnes à la vie, à l’Amour, à la paix. Le Mont Saint Michel devient une île protectrice, éloignée de tous conflits : « Entre les vents et marées de Paris ou d’Alger, on vient te visiter pour la paix », tendue vers les cieux et l’infini. La colombe, symbole de paix, le cierge, symbole de la vie dans le Christ ressuscité, la fillette en partance vers l’avenir, toutes ces images disent la sérénité, la Vie, ce don merveilleux et précieux. Mais c’est surtout sur la richesse musicale que nous devons insister.
    Dans
On l’appelle Michel, la douceur des grupetos introductifs débouche sur une mélodie colorée sublimée par une voix de ténor lascive aux terminaisons douces, sans vibrato excessif. Chaque phrase musicale respire et est ponctuée par une baisse de tonalité. Le phrasé impeccable et nuancé de la mélodie permet d’ancrer les mots du texte. L’étonnante convergence entre l’immense étendue de sable des Monts et la langueur de la mélodie donne un effet de douceur intense à cette délicate chanson.     

     Caminatas Sagradas Mayas  qui propose un voyage musical dans un univers grandiose de pierres et de forêts verdoyantes, habité par de nombreux animaux sereins au regard tendre et innocent, créant une impression de vie exubérante et paisible,  est un sublime hommage au « chemin Sacré des Mayas ». Les quatre notes lascives à la flute de pan suivies de quatre accords consonants très marqués et répétés, introduisent une mélodie douce et apaisée interprétée à la flute, derrière laquelle évolue le  tempo très régulier de la batterie ; l’harmonieux duo entre la flute et une batterie de plus en plus présente semble ne pas vouloir se rompre et on aimerait que la musique s’attarde; mais  très rapidement la mélodie gagne en puissance et la rythmique s’emballe créant un effet d’agitation très sensuel et étourdissant. L’accélération du rythme est cependant brève et l’effet de souffle s’épuise dans un solo de flute régulier. La batterie prend à son tour le relais pour offrir sa prestation soliste, régulière et apaisante. L'’auteur a su, de manière très efficace, mettre en orchestration deux instruments très différents.
    Quant à Immersion,  après le son du flux et reflux de l’océan couvert par la flute de pan qui s’achève sur trois notes aigues, l’orchestre symphonique attaque une mélodie suave et profonde en mode majeur qui s’épanouit sur les trois mêmes notes aiguées de départ, plus effacées. Quelques terminaisons en mode  mineur apportent comme un sentiment de douleur à l’ensemble. Une batterie très régulière vient admirablement casser les effets presque soporifiques de cette mélodie suave ; le vibrato d’un improbable violon  ajoute à l’effet d’intemporalité, effet joliment brisé là aussi par la  rythmique de la batterie qui revient de manière lancinante. Jouant à son tour avec le fond symphonique, un piano égraine quelques notes claires en gamme ascendante et un triangle ajoute sa sonorité cristalline sur un fond de batterie régulière, comme pour extraire l’ensemble d’une certaine torpeur ou d’une certaine immersion. La mélodie s’achève en boucle sur le flux et reflux  lancinant de l’océan.
    Dans Varna, après une introduction sentimentale au clavier avec alternance d’aigus et de graves, le soubassement mélodique en mode mineur confère à la chanson un douloureux sentiment de tristesse, confirmé par les paroles de l’auteur dont les fins de phrase se terminent très souvent sur des accents mineurs. Mais, ô surprise !  ouverts par trois notes aigues, les accents endiablés et enthousiastes d’une danse slave très connue cassent brutalement cet air suave à la profondeur insaisissable, ce qui crée une bienheureuse bouffée de bonheur et de liberté.  Un accord ascendant en mode majeur sur fond de variante musicale de la danse slave termine l’œuvre, apportant la promesse d'une véritable ouverture sur l’espérance.        
    Amateurs de musique et d’esthétique, nous ne pouvons que nous « immerger » dans l’univers gorgé d’émotion de Franck Courtheoux.

 

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06 juillet 2013

Sortie du CD de Guy Créquie

 

Sortie du CD de Guy Créquie
(2013)

 

(Par Joëlle Ramage)

 

    cd guy créquie.jpg Les reprises musicales d’air populaires ne sont pas toujours heureuses. La qualité de l’interprétation du chanteur, Guy Créquie qui est aussi poète,   écrivain   et surtout messager de la culture de la paix,  apporte ici une démonstration inverse. Le professionnalisme dont il fait état dans l'exploitation des airs populaires démontre à l’évidence une vraie maîtrise du sens musical et de la rythmique. L’exemple de l’exploitation des rubatos dans la chanson  Besame Mucho  est proprement impressionnant. De même, le comma volontairement manquant à la fin de certains mots donne  beaucoup de profondeur à la fin de la phrase musicale, comme si on avait envie qu’elle se prolonge à l'infini. Dans cette chanson, le solo des violons apporte une touche de légèreté à une mélodie qui arrache des larmes. Cette version, non académique de  besame mucho  était un risque à prendre et un vrai pari musical; l'artiste a réussi cette gageure pour notre plus grand bonheur. D’une manière générale, on peut constater que le timbre chaud et la voix de ténor du chanteur s’harmonisent parfaitement, comme on peut le percevoir dans la chanson  non ti scordar di me.  Dans cette chanson italienne, les rubatos très bien placés du chanteur sont associés à un vibrato volontairement « chancelant », ce qui ajoute beaucoup de chaleur et de profondeur à la mélodie. On a là un exemple de vraie dextérité en matière d’interprétation de la phrase musicale. En outre, dans  non ti sordar di me  les aigus des solos de violon apportent un effet de contrepoint intéressant. Le chanteur sait admirablement exploiter la régularité du rythme à trois temps, dans la chanson  oh mon amour,  ce qui  confère un effet entraînant à cette mélodie désuète,  le timbre de la voix du chanteur, volontairement marqué et lourd, se veut rassurant sur ce "à toi toujours" et "rien que nous deux". Dans la version de la chanson  pour un baiser, l'introduction dramatique rappelle les opéras classiques, tant par la mélodie que par le thème de l'amour. La voix du chanteur est sublimée par des accents chauds et lyriques qui montent régulièrement en puissance pour mieux s'épanouir dans des rubatos graves et profonds qui confèrent à la voix des inflexions de baryton. Le vibrato discret et grave souligne la dramaturgie de la scène et on a là un agencement subtil et très étudié des paroles et de l'harmonie que soulignent admirablement les cordes de l'orchestre symphonique.

    Ce chanteur lyrique, reconnu dans le monde entier, vaut la peine  non seulement d'être écouté, mais aussi entendu en tant que militant dans les domaines de la paix et de l’amour du prochain. 


 Ci-dessous un extrait de l'un des CD de Guy Crequie (Gil Conti en concert)
podcast

13:36 Publié dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0)

02 juillet 2013

Vilain crapaud cherche jolie grenouille

 

Vilain crapaud cherche jolie grenouille        
Christine Van Acker    
(Editions Mijade-zone J)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   image jolie grenouille.jpg Dans l’ouvrage au titre métaphorique de Christine Van Acker, Vilain crapaud cherche jolie grenouille, le récit à la première personne du singulier, où s’introduit parfois un « nous » donnant à saisir les pensées d’un groupe de jeunes, Laurent, un adolescent de treize ans, embarrassé par son enveloppe corporelle, exprime ses sentiments, ses émotions, ses pensées. Il développe avec une grande lucidité ce qui se passe en lui sans se prendre au sérieux.  Comme de nombreux jeunes qui découvrent la vie, leur corps, Laurent    manque de confiance en lui,   se dévalorise au point de se  qualifier de « vilain crapaud boutonneux ». Son mal être prend très souvent  la forme de l’humour. 
     Mais  brusquement, il va  être bouleversé par  la réception d’une lettre à la « belle écriture régulière de fille, la feuille remplie à ras-bord de caractères à l’encre mauve, orange, rouge, verte, bleue… Une déclaration d’amour arc-en-ciel … ». La missive multicolore esthétique le transforme : « je me sentais comme quelqu’un qui vient de se réveiller après un sommeil de cent ans (…) tout me paraissait très diffèrent ». Sa vision du monde et  de lui-même évolue, change de façon irrémédiable. La lettre insolite intègre le quotidien dans un éclat merveilleux,  l’arc en ciel symbolisant la beauté, l’infini, l’ouverture loin d’un quotidien grisâtre, d’une école incapable d’apprendre la vie aux jeunes : « A quoi ça peut bien servir, l’école, si elle n’est même pas foutue de nous apprendre l’alphabet amoureux ? »      
    Dans Vilain crapaud cherche jolie grenouille,  le lecteur est d’emblée introduit dans l’univers apparemment insouciant de l’adolescence où se côtoient sans vraiment se rencontrer filles et garçons : « Ce matin, la cour de récré est restée la même que celle de chaque matin : des petits paquets de mecs, des petits paquets  de nanas,   rarement des paquets mixtes ». Derrière les plaisanteries et les comportements désinvoltes et souvent béotiens des garçons (« Ce qu’on adore, nous, les garçons, ce sont les blagues sur les blondes, c’est faire un lance-flamme avec nos pets sur une allumette, c’est lancer des préservatifs remplis d’eau sur les voitures qui passent dans la rue ») se cachent paradoxalement une sensibilité pleine de finesse et de poésie (« Ce n’étaient pas des mots mais j’entendais une poésie venue du centre de moi-même ») et même  un amour de la littérature. La poésie rimbaldienne passionne Laurent : « comme super-héros de la poésie, il n’y a pas mieux que Rimbaud », le poète adolescent, le poète révolté.
    La littérature et la poésie permettent à certains jeunes d’échapper à l’ennui du quotidien. Ce sont des fenêtres ouvertes  vers l’imaginaire, des ponts favorisant la  complicité. Le nouvel élève de la classe de Laurent, avec « un air rigolard dans les yeux »   envoie à ce dernier un message, une citation de Rimbaud : « Elle est retrouvée. Quoi ? – L’éternité. C’est la mer allée avec le soleil ». Une connivence poétique s’installe d’emblée entre les deux adolescents à la faveur du cri de joie du poète,  trouée lumineuse dans la routine répétitive et terne. 
    Dans cette espèce de roman de formation qui se présente un peu comme une confidence, le style oral, en rupture avec la tradition littéraire, donne à entendre les propos de la jeunesse actuelle. D’un cas particulier, la narratrice passe au général et montre que l’apparence est menteuse. Derrière une attitude qui cherche souvent à impressionner pour se protéger du regard de l’Autre,  ressembler à ses pairs, se démarquer des adultes,  se cache une grande sensibilité : « je tenais à peine sur mes  jambes et j’avais soudainement très mal au ventre ». La traduction physique de l’émotion donne un caractère d’authenticité à la description et révèle la fragilité du jeune.   Christine Van Acker révèle la réalité de la jeunesse tout en la donnant à voir  et à entendre,  en visant  à rendre l’impression du langage parlé à la faveur d’expressions familières, émotives, subjectives très travaillées. Les mots et  le ton familiers, alertes,  ancrent les personnages dans la réalité quotidienne des collégiens  friands d’apocopes, (« j’ai allumé l’ordi », « récré ») de jeux de mots (Maurice Viande »),  d’allitérations, de paronomases,  (« je crois et je croîs tout en croquant les croissants de plumes ») et relève d’une esthétique de l’humour. Le présent rend la vivacité des pensées et des actions. Le goût de l’image de la narratrice traduit un extraordinaire sens du concret.        
    Vilain crapaud cherche jolie grenouille de Christine Van Acker  est un roman  plein de fraîcheur, émouvant et humoristique qui prouve, véritable  mise en abyme, que la littérature (le livre en train de se lire et la référence à la littérature dans le livre lu)  n’est pas un univers austère, ennuyeux, mais un véritable plaisir, un jeu sémantique,  qui emporte le lecteur vers un ailleurs de rêve et de fantaisie.