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07 juillet 2014

Ni du voyage, ni du paysage

Ni du voyage, ni du paysage    
Corinne Colmant  
Editions unicité (2014)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image ni du voyage.jpg Construit rigoureusement comme une pièce de théâtre avec un prologue, trois parties, un épilogue, paradoxalement Ni du voyage, ni du paysage de Corinne Colmant propose un espace textuel morcelé, éclaté. Des extraits du journal intime d’Eve – l’héroïne principale, l’absente intensément présente, à la personnalité émiettée, incapable dire « je » dans les premières parties de son carnet – se mêlent aux dialogues, pensées, sentiments, émotions de Kurt,  psychanalyste, écrivain « passion (né) par la chasse sous-marine »,  dont le roman est  « au point mort »,  doté d’un regard masculin pas toujours bienveillant (« L’amour que cette femelle avait éprouvé pour lui ») à l’égard de  celle qu’il a aimée et dont « il pensait avoir enterré (….) la passion ». De ces éclats multiples naît le sens du texte. Le jeu des fragments donne un espace circulaire, une boucle où le début et la fin se rejoignent, s’éclairent, s’ouvrent.

    Eve, actrice, être de passage qui ne trouve le repos qu’en jouant : «  la vingtaine d’années qu’ont duré mes pratiques artistiques, la scène m’a procuré la sensation exquise de poser mes valises, et de me sentir enfin chez moi, pour un instant »,  poète, musicienne, en quête de son identité,   voyage d’histoires d’amour en histoires d’amour,  de ville en ville, de pays en pays. Ses nombreuses  aventures sexuelles  sont une pudeur pour masquer son angoisse de la mort,  essayer de se construire,  savoir qui elle est. Le thème du voyage, constant dans l’ouvrage : voyage dans l’espace mais aussi voyage à travers la poésie, le rêve (« Il croyait vivre les aventures qu’il inventait pour moi (….) il savait transformer la banalité de ma grisaille parisienne »), le théâtre,  est tout à la fois pris au sens propre, un déplacement, « une fuite inutile » comme le dit Eve, et au sens métaphorique, l’itinéraire de différentes vies : celle d’Eve, de Kurt et des différents autres personnages fortement typés eux aussi. Les fréquentes larmes  d’Eve (« Elle se mit à pleurer », « entre deux sanglots », « Eve en pleurait encore », « E pleura tous les jours », « comme d’habitude Eve pleurait ») disent sa fragilité, sa souffrance psychologique et s’accordent avec le paysage marin, la liquidité tumultueuse de l’ïle-aux-mouettes : « Les déferlantes cognaient les falaises en formant un mur d’eau sans cesse reconstruit, et lançaient des paquets de mer sur les baies  vitrées. Tout en bas, sur la plage, des vagues immenses mordaient la digue, et déployaient leurs langues d’écume jusqu’à l’entrée de la valleuse. » ou de la mer « La houle hérissait maintenant la Méditerranée de vagues grises et hostiles ». 

    Les multiples paysages  de Ni du voyage, ni du paysage générateurs d’images emportent le lecteur dans des espaces baudelairiens déchirés entre le spleen et l’idéal, ce désir de bonheur inaccessible, d’infini voué à l’échec. Eve évolue dans un univers mortifère, sombre, souvent pluvieux. La relation de la jeune Eve avec un « père tyrannique »  ne pouvait que la condamner à rechercher dans tous les hommes rencontrés, l’amour masculin  qu’elle n’a pas vraiment connu. C’est parce qu’elle est perdue, qu’Eve disparaît comme sujet d’écriture et n’est que l’initiale de son prénom.  Puis le « je » apparaît enfin, survie du sujet en l’occurrence par l’expression écrite. L’être mutique en présence de Kurt, « tu es entrée très vite dans le silence »,  s’exprime par les vocalises, le chant, le théâtre et  l’écriture avant d’accéder enfin à l’unité et à la liberté : « J’étais libre ».

    Ni du voyage, ni du paysage est un ouvrage poétique aux nombreux clins d’œil littéraires avec les références à Rimbaud, Baudelaire (« respirait le calme et la volupté »). C’est un roman comblé par des images d’obscurité dans lesquelles viennent s’opposer des trous de lumière (« Le soleil inondait la cuisine »)  annonciateurs de la fin lumineuse et féérique. Les synesthésies (« Le ciel crissait d’étoiles »), le scintillement des couleurs (« La mer verte miroitait comme un lac »), la réfraction vive des lumières qui les allume, les métaphores, les comparaisons, les références musicales, poétiques, théâtrales  proposent au lecteur l’aventure magique  d’une écriture.

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22 juin 2014

Nuits

Nuits
Hélène Gugenheim
Editions Gaspard Nocturne (2014)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image nuits.jpg Nuits d’Hélène Gugenheim est un ouvrage poétique, fantastique, magique, surréaliste, surprenant, déroutant. Il plonge le lecteur dans une esthétique de la rupture loin de l’univers rassurant du quotidien à la faveur d’un dérèglement de la logique réaliste. Hélène Gugenheim inverse les codes : le réel fait irruption dans le fantastique et non le contraire selon l’usage des ouvrages fantastiques où le surnaturel fissure progressivement la réalité avant d’apparaître.       
    Dans le contrebas d’une autoroute, « sur (une) longue langue inhospitalière (…) lorsque la nuit tomb( e ), noire et épaisse comme l’encre de seiche », un cavalier sans tête solitaire, tel un démon surgit d’outre-tombe « éperonn ( e ) rageusement son infernal destrier ». « Quelques centaines de mètres plus bas se trouv ( e ) une petite sirène » isolée, qui tente vainement d’attiser les désirs masculins, jouant habilement mais inutilement de son pouvoir de séduction : « séduire était la raison d’être de la sirène. Elle se devait de troubler, corps et âmes, de nobles capitaines aux temps grisonnantes et de valeureux pêcheurs aux torses encore imberbes ». Dans l’immensité vide de l’Océan, personne n’entend son chant incantatoire, aux sonorités variées mais désespérées : « Le filet qui parvenait à s’échapper possédait la terrifiante beauté du désespoir ». Personne ne constate sa beauté blonde et mutine, sa sensualité innocente. Une nuit cependant, à sa plus grande joie,  son cœur vibre de concert avec un autre cœur.       
    Les voix du cavalier décapité et celle de la jolie sirène, incarnation du  rêve,  du désir masculin et de l’extase (« Ni femme, ni poisson mais  le rêve qui contient tous les autres et au rivage duquel il n’y plus qu’à mourir »),  se succèdent alors, alternent.  Puis dans une fusion éblouissante, les deux personnages « entr ( ent ) en collision » « sous l’œil goguenard de la lune ». Dans des jeux d’ombre et de lumière, des chatoiements de couleurs, des chants stridents ou cristallins, insondables, des saveurs sucrées, des pulvérisations d’humidité,  des flots d’écumes, l’amour, la nature, la poésie fusionnent dans une vibration esthétique intense. Des mondes miroitants s’ouvrent, transportant le lecteur, l’aspirant vers un ailleurs abyssale en compagnie de personnages qui échappent au temps et au réel  dans un paysage incertain où eau, terre, roches sont unies par des frontières indécises et où l’Amour et l’Océan s’entrelacent métaphoriquement.    
    Dans de longs poèmes en vers libres, la sirène et le cavalier sans tête ne font plus qu’un dans un rapport sensuel harmonieux et total où les sons, l’odorat, le toucher, le goût, le regard vibrent, dans un jeu de recherche et de rejet : « Nez planté dans la mousse / J’inhale / L’humus sur ta peau. »,  « J’ai fait mon lit sur ton flanc / Nez cueillant tes arômes ». Je vacille sur tes effluves / Miel de ta gorge / Groseille sur le bout de la langue ». L’écriture poétique, les figures de style, des procédés de dissociation et de rapprochement  communs à la terre et à l’eau,  brouillent les repères, créent une confusion. Les deux amants deviennent des éléments naturels, floraux, minéraux, aquatiques, le chant de la sirène devient bijoux précieux : « Elle y répondit d’une nuée de notes colorées, un ballet de bulles d’argent et or, grenat et rubis », fruits savoureux, fleurs odorantes aux couleurs éclatantes, animal fragile : « cerise et framboise, jonquille et poussin, lilas et lavande, amande et pistache, et encore caramel et marron glacé ». Les synesthésies, les métaphores, introduisent  le lecteur dans un monde sublime enchanté et le font voyager par les sens. La nuit, les formes se brouillent, tout devient flou, la sirène est « le roulis de l’océan », tout comme le cavalier sans tête, est « le chant de la sirène ». Et derrière cette immensité magique, se trouve la vie banale, médiocre avec ses  grèves, « l’intersyndicale des routiers », les cages de métal (…) repr(enant) possession de l’asphalte ».

    Nuits d’Hélène Gugenheim, ouvrage qui tricote prose poétique et poésie,  entraîne le lecteur dans l’aventure d’une écriture sublime et sensuelle à la faveur de mots recherchés,  légers, colorés, savoureux,  d’anaphores (« C’était l’heure où les angoisses s’oublient dans les lumières bleutées. L’heure où les parents se disputent à voix basse (…) L’heure où, quelque part (…) »   et d’onomatopées concrétisation des battements du cœur de la femme poisson (« poum-poum-tchak-poum-tchak-tchak ») qui rythment ce texte métaphorique. Les mots deviennent des jouets esthétiques sous la plume aérienne d’Hélène Gugenhelm qui lance parfois des clins d’œil au lecteur comme lorsqu’elle glisse un vers de Corneille dans son texte « à vaincre sans péril on triomphe sans gloire » ou fait référence implicitement aux chants mélodieux des sirènes d’Homère.

    Comme le suggère la chute du récit, l’Océan,  de nuit, versant inversé du quotidien plat et ennuyeux,  est un spectacle féérique,  trouble, voilé, susceptible de faire naître maintes chimères. Le roulis des vagues, leur envolée contre les rochers, le miroitement du sable humide sont alors  la métaphore de  la force et  de la beauté  de la passion qui transfigure la médiocrité du réel.  

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17 juin 2014

Le Bouclier d'Alexandre

Le Bouclier d’Alexandre   
Agnès Verlet     
Editions de la Différence (2014)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Image bouclier.jpgDans Le Bouclier d’Alexandre d’Agnès Verlet plusieurs flux de conscience s’imbriquent, des discours et des récits, ceux d’une fillette née avant le début de l’histoire qui commence en 1942, de l’adulte qu’elle devient, d’une narratrice intimement proche d’elle, si ce n’est elle. La progression linéaire du roman traditionnel vole en éclat. Elle se ramifie en aller retour du présent au passé, au conditionnel passé, au futur antérieur hypothétique (« je lui aurais raconté »),  le début de l’ouvrage renvoyant déjà à la fin dans une espèce de circularité du texte. Les frères et sœurs de  la fillette, tout comme elle, hormis Paul de son vrai nom Joseph Tanenbaum, « petit garçon aux cheveux blonds » (inversion du cliché antisémite),   ne sont pas dotés d’un prénom, ils sont simplement désignés par leur « numéro d’apparition dans la famille, le Premier, le Deuxième, etc ». Il  y a les grands et les petits, constituant deux ensembles soudés par le pronom personnel  pluriel « nous ». Cet anonymat les absorbe  dans un groupe intrinsèquement uni par un tiret à la symbolique  typographique  importante (« Mes frères-et-sœurs »)  et par un secret, un non-dit, un silence  qui pèsent sur toute la fratrie à la brune chevelure, générant une angoisse mortifère chez la fillette, la Septième : « j’avais vécu toute ma vie d’enfant avec cette angoisse de ne pas savoir. Une angoisse à mourir, qui peut faire mourir, ou rendre fou, puisqu’il ne reste qu’à imaginer, vivre dans le doute, les suppositions, les vérités fictives ». Qui est ce frère qui tout à la fois est son frère et ne l’est pas,  qu’elle ne peut désigner par le pronom possessif « mon » mais uniquement par le complément du nom : « le frère de moi » ?  Toutes les questions de l’enfant puis de l’adulte dessinent les sillons de l’angoisse. Pour évacuer ce profond mal être, la narratrice va passer une grande partie de sa vie à tenter de résoudre cette énigme, à reconstituer le puzzle d’un passé qu’elle n’a pas connu, le passé de Paul, mais aussi l’histoire de ses parents,  l’Histoire de la France pendant  la seconde guerre mondiale. Les fragments de vie éclatés, dissimulés, apparaissent, se recomposent et s’expliquent progressivement. Les liens entre eux s’éclairent.  Comme l’archéologue Dimitri Astropoulos qui  tente pendant quatre ans, de recoller « les pièces éparses du bouclier d’Alexandre »,   avec patience, persévérance, la narratrice essaie de reconstruire le passé de Paul né à quatre ans dans la famille Delorme. (Le chiffre quatre n’est pas gratuit. Symbolique, il peut évoquer  les quatre lettres hébraïques du Tétagramme sacré formant le nom de Dieu, YHWH, que le Talmud interdit de prononcer en vertu du Troisième Commandement, « Tu n’invoqueras point le nom de l’Eternel, ton Dieu, en vain », tout comme le nom du petit garçon est indicible) L’histoire de Dimitri Astropoulos est la mise en abyme  de la sienne, comme l’est la pièce de théâtre que la fillette devenue femme rédige  pour obtenir le vrai nom de Paul. Ce silence tue, « elle se laissait enfermer dans le secret, elle se condamnait à une mort qui, de n’être pas visible, n’en était pas moins certaine », mais paradoxalement il est aussi salvateur. Caché chez Iréna puis dans un grenier, Paul est sauvé parce qu’il sait qu’ « il ne faut pas faire de bruit », il est sauvé parce que son vrai nom est évacué. Le non-dit des parents adoptifs est généreux.  Mais l’adoption de Paul est aussi une mort symbolique, le petit enfant juif est tué pour survivre : « par sa signature, elle l’avait vouée à la mort et à l’oubli. Ce soir-là, elle avait tué un bébé, un enfant de moins de quatre ans. Elle avait accepté que soit déclaré mort un passé qui n’appartenait qu’à lui ». En effet, ce qui est caché n’existe pas, n’existe plus. 

    Le Bouclier d’Alexandre raconte la reconstruction d’une femme emprisonnée longtemps derrière « un bouclier, une armure (…) (des) «univers clos (qui) ne communiquaient pas », une femme  traumatisée par le non dit, le silence, le mensonge par omission. L’ouvrage  reconstitue l’histoire de  Paul,  de sa famille biologique et plonge aussi  le lecteur dans la tragédie de la Shoah, « la rafle des Roumains » et  des milliers d’enfants, de femmes, d’hommes partis en fumée, n’ayant pour unique sépulture les nuages : « Une tombe dans les nuages ».

    Le Bouclier d’Alexandre, œuvre originale, constitue  un véritable événement artistique mêlant littérature, poésie, peinture, psychanalyse, sociologie, histoire. Au  langage de l’enfant avec ses expressions familières, sa syntaxe saccadée (« Après, c’est vinaigre, et je ne sais pas »), ses onomatopées (« cotcotcodec »), ses répétitions,se mêle celui de l’adulte, du poète, de l’artiste avec les  leitmotive : « Apparue, disparue », « Et rose elle a vécu ce que vivent les roses », les références à Ronsard, Aragon, Chagall. Un souffle poétique, la puissance incantatoire des mots, leur musicalité, leur force («je crois à la puissance des mots ») emportent le lecteur dans un monde émouvant, touchant,  tout en le poussant avec subtilité, sans faire œuvre militante, à réfléchir  sur une période insoutenable, inadmissible de l’Histoire qui ne doit pas être oubliée : « Je pleure l’effacement de la mémoire des morts ». Ce livre est le tombeau de ceux qui n’en ont pas eu : « A Rosette, je dédie ce Tombeau pour des enfants morts ». Il les fait revivre par le pouvoir des mots tout en regrettant que rien n’ait été fait « pour la mémoire tzigane », pour tous ceux qui sont morts  à cause de la barbarie nazie et pour tous ceux qui meurent  encore aujourd’hui parce qu’ils sont différents ou pauvres : « En 1997,un incendie se déclara dans ce qui était devenu le plus grand taudis de Paris où, malgré une interdiction d’habiter, 375 personnes dont 20 enfants s’entassaient dans les 168 logements d’une pièce aux vitres cassées, sans confort, sans toilettes, sans rien ».   il rend hommage aux Justes connus et inconnus pour qui sauver des vies, malgré le danger, n’était pas un acte héroïque mais naturel.  Dans  Le Bouclier d’Alexandre,  Agnès Verlet  lance avec finesse non seulement un message  de tolérance mais aussi d’espoir : l’être humain peut exorciser ses angoisses,  retrouver son unité intérieure et se rendre compte que le monde est beau, « plein de contrées magnifiques que l’existence de mille hommes ne suffirait pas à visiter ». Bien que nourri de morts, ce livre est paradoxalement une attestation de vie.

   

 

09 juin 2014

Identités barbares

Identités barbares   
Carine Fernandez       
Editions Lattès, 2014

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Image identités barbares.jpgC’est à travers le regard, l’esprit critique,  la personnalité tolérante, tendre, décontractée  et  pleine d’humour de Virgile, jeune étudiant en Lettres modernes, à l’allure androgyne, passionné par les livres et par Nerval,   encore un peu amoureux de Laura  à laquelle « (il) ne veu(t) plus penser » puisqu’elle  l’a abandonné pour courir de l’autre côté du globe,  « six mois au milieu des Indiens »,  que Carine Fernandez, dans Identités barbares,  promène pendant trois jours  d’automne le lecteur dans différents quartiers lyonnais. Dans cette miniature de quatre vingt cinq pages, l’époque du récit est le miroir de l’époque de l’écriture. L’écrivain part du réel pour construire la fiction et donner vie à des décors et des êtres plus vrais que nature, loin du Proche-Orient auquel nous ont habitué  ses précédents ouvrages.

    Virgile,  « littéraire pur sucre »,  flâne, libre, « aérien, aussi léger qu’un grain de pollen » après avoir « séché » un ennuyeux  cours de linguistique. Il pense  à tous ses professeurs de français qui « l’ont dégoûté de l’enseignement » en décortiquant les textes de façon froide et  technique, passant à côté de leur  magie  et de la conversation avec l’auteur : « J’avais l’impression qu’on arrachait la robe du Temps et de la Lune à Peau d’âne et qu’on la jetait à terre pour la brutaliser sans qu’aucun adjuvant providentiel ne vienne à son secours ». Virgile évoque sa génération « à l’image de (s)a tribu, mixte et libre en paix avec l’histoire »  où toutes les classes sociales, les nationalités se fréquentent, sans préjugés, riches de toutes leurs  différences. Il attend surtout impatiemment le mariage de son frère et l’arrivée d’un ami japonais « qui a fait le tour du globe uniquement pour venir au mariage d’Antoine ». Masaki, attendu «  comme un roi mage »  rêve de ce merveilleux voyage en France, pays de l’art,  de la culture, de la gastronomie. Ce mariage est pour lui « le plus beau cadeau culturel qu’on p(uisse) (lui) offrir, un cadeau qu’on ne reçoit qu’une seule fois dans la vie ».  Tout s’annonce sous les meilleurs auspices, malgré un indice glissé par la narratrice, le pressentiment d’Anna, la mère de Virgile : « Comme si elle pressentait une chose douloureuse.  Elle a toujours eu le sens de la fatalité, des ironies terribles du destin qui gagne à tous les coups ».

     La visite de Lyon du groupe de copains,  symbole d’une France multiculturelle, Théo, Virgile, Lucas, Ali, Chloé, Masaki, Julie, Irène, s’effectue dans la bonne humeur, les éclats de rire et la convivialité. Mais l’ironie du sort va en décider autrement. Le destin se venge. Tout se passe différemment de ce qui était prévu. Dans le quartier Saint Jean,  le petit groupe insouciant et joyeux, rencontre la haine, l’intolérance, la rage,  comme le prouve le style métaphorique de Virgile dont le champ lexical de la violence dit la férocité bestiale des agresseurs : « Je vois la scène comme sur un écran. La peau blafarde des crânes rasés, l’œil jaune de bête féroce où luit un éclat satanique. Le front plissé, la bouche grimaçante, pleine de rage. On dirait des loups. La nuit est au loup. ». La description est sans concession.Le bonheur devient malheur, la comédie tragédie. Mazaki, le « non Français », efféminé aux yeux des assaillants barbares parce que parfumé par la facétieuse Irène, est massacré.  Virgile, personnage plein d’idéal et de joie, découvre brutalement la violence du réel, la malice des hommes et acquiert une autre vision du monde en une seule nuit, mais il conserve son humanité et son respect de l’Autre : « Devant l’entrée de mon immeuble, le Blond dort encore, roulé dans sa couverture crasseuse, avec son visage de môme. Je le contourne délicatement pour ne pas le réveiller ».

    Dans Identités barbares, le lecteur retrouve l’humour (« vieilles dames neigeuses en rose layette », «il refuse de dormir au centre des sans-abris et s’est pris d’affection pour la bouche d’égout devant la porte  de mon immeuble ») et l’ironie de Carine Fernandez,  son  ton extrêmement  alerte,  le présent, le style indirect libre, la focalisation interne  rendant la vivacité  des pensées de Virgile. Chagall, Watteau, Rimbaud,  Nerval font parti du monde imaginaire du protagoniste principal. Ils habitent l’ouvrage avec, par exemple,  la référence au « mariage aux flambeaux auquel assista Nerval au Caire, il y a presque deux cents ans », des citations : « Ne m’attends pas ce soir car la nuit sera noire et blanche ». La poésie circule  aussi, colorée et tendre  (« Sylvie est baignée des roses et  gris perles de Watteau, mais Aurélia est bleue et noire comme une nuit de septembre. ») dans ce texte caractérisé par le langage  argotique et décontracté de la jeunesse actuelle.Comme dans La Servante abyssine ou  dans certaines des  nouvelles de l’auteure,  à la fin,  les personnages sont happés par un mécanisme tragique. La mort, jamais prévue,  détruit tous  les projets. L’humanisme, l’ouverture d’esprit de Carine Fernandez illuminent cependant l’ouvrage. Derrière Virgile apparaît l’écrivain : « L’homme est fils de la culture, pas de la nature ». Rien n’est inscrit dans les cellules, seule  la culture (la langue, la morale… tout ce qui est acquis et non inné)  constitue l’être humain. La copine d’Ali, Irène, est « Une féministe à tous crins qui promet de le mener au lance-flammes ». Le Maghrébin n’est pas forcément un macho intraitable et dominant comme l’imaginent certains. Carine Fernandez fait réfléchir le lecteur. Elle  décape les préjugés sans sombrer dans les illusions. En effet, la culture pour quelques personnes est non seulement  plus que pauvre, mais surtout investie par la haine de  la différence.  Ou bien d’autres, fragiles comme Mona, fille de Djamila, femme moderne et ouverte, « fofolle et jeunette et terriblement branchée », se laissent entraîner par un  «  groupe de cop(ains)». Rien n’est simple, l’être humain est complexe. Combien faudra-t-il de siècles pour que la tolérance, le respect de l’Autre, de la différence,  l’amour du prochain gagnent enfin le cœur de tous les Hommes ?

    Malgré la tragédie odieuse et terrible de la fin,  l’espoir l’emporte dans Identités barbares. Les pensées visionnaires  de Virgile et leurs éléments de mondialisation,  dans le dernier chapitre, nous plongent dans un espace sans frontières : « mon cœur, dans le désert arctique du hall, mon cœur, comme un gong africain, résonne ». La race pure n’existe pas. Seule la race humaine hybride et variée vit sur terre comme la Rose (chère à Ronsard)  et la Tulipe noire (de Dumas), fleurs « métissées » auxquelles l’exergue fait subtilement référence.

 

Lire aussi de Carine Fernandez :

La Servante abyssine (Acte Sud, 2003)     
La Comédie du Caire (Acte Sud, 2006)      
La Saison rouge (Acte Sud)      
Mon propre nègre (article de Carine Fernandez)  
Entretien avec Carine Fernandez.     
Le Châtiment des Goyaves
(Editions Dialogues)   http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2014/04/08/le-chatiment-des-goyaves-5342296.html

Chroniques sur : http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/apps/search?s=Carine+fernandez

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01 juin 2014

L'Enfance des dieux

L’Enfance des dieux  
Dominique Eclercy      
Editions Gaspard Nocturne (2014)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   L'enfance-couv1.jpg Dany Valin, professeure de « psychologie à la faculté de Lyon », femme acharnée au travail, spécialisée dans les cas d’enfants à problèmes, sombre brutalement dans l’amnésie et la paralysie à la suite d’un accident de la route. Avant cet événement, elle rédigeait un ouvrage, L’Enfance des dieux, une mise en abyme de l’ouvrage éponyme de Dominique Eclercy,  auquel s’ajoute la mise en abyme de la (re)construction de différents personnages comme Dany, Simon, Jade, accentuant ainsi la profondeur psychologique du roman, annonçant les thèmes traités et incitant à réfléchir sur leur richesse. Dans son ouvrage, Dany Valin expliquait que les fils de la vie sont mêlés.   Dans l’enfant germe l’adulte qui reste toujours présent dans celui qu’il devient.  Toutes les expériences vécues sont marquantes : « Elle m’a expliqué que tout avait un lien, le passé et le présent, l’enfance des dieux grecs et celle des enfants d’aujourd’hui ». Chaque adulte revit un drame ancien, a en lui quelque chose qui le fait souffrir comme la perte d’êtres chers pour Dany.

    Dans l’univers clos des Cèdres, centre de rééducation, l’intervention du hasard  rompt la vie uniforme et monotone des patients et permet à deux d’entre eux, Dany et Simon, séparés depuis vingt  ans, de se retrouver. Leurs destins aux similitudes ténues mais effectives se croisent et se lient. Comme dans les tragédies grecques, le lecteur parcourt « le dédale des années passées » de Dany et de Simon, l’enfant abandonné et trop tôt confronté à la corporalité de la mort. Il  est plongé symboliquement dans le  temps mythique de  l’éternel retour, celui du passé enfoui dans l’inconscient de chacun. Dans cet ouvrage, le passé et le présent se mêlent.  Plusieurs récits s’enchâssent : la vie de Walter/Simon, celle de Dany et de sa sœur, la recherche du meurtrier de  Thierry Dumas et de Corinne Maréchal, les causes de ces meurtres incompréhensibles. Le roman L’Enfance des dieux  est  alimenté de tous les ingrédients du roman policier : meurtres, suspens, angoisse, indices conduisant à de fausses pistes, mais les conditions sociales, les problèmes familiaux, sociétaux, psychologiques,  l’humain,  l’emportent. Des enquêtes et des quêtes sont menées.   Un puzzle géant se met en place à la faveur  de petites pièces récupérées par les uns et les autres, plongeant le lecteur dans une pensée magique, dans l’inconscient des personnages et leurs hallucinations. Ce que la vie a tranché, les corps et les cœurs morcelés par la souffrance,   vont progressivement s’unifier, se retrouver. Jade, la fillette brisée,  se retrouve et arrive enfin à utiliser le pronom personnel de la première personne du singulier : « Pour la première fois de sa vie, Jade a employé aujourd’hui le mot « je », elle a compris qu’elle existait entièrement ».  Dany, amnésique, enveloppe vide,   recherche son passé : « Peut-être à force de persévérance parviendrait-elle à placer deux existences bout à bout pour n’en former qu’une seule ». Simon poursuit inlassablement une quête : comme Œdipe, il est en quête de sa mère, « il (a) un besoin désespéré de sa présence ». Il  veut être aimé d’elle,  puis de ses  substituts.  Il souhaite  exister aux yeux des autres, ne plus être invisible, transparent : « il le faisait pour être vu, reconnu comme une personne, pour ne pas être transparent ». L’enfant s’imposait des rituels, il ne mangeait pas, s’attachait les jambes, dans une espèce de cérémonial du sacrifice. Adulte,  les rituels enfouis depuis la petite enfance resurgissent : les dents de lait perdues se déclinent en dents arrachées au cadavre de la secrétaire puis soigneusement mises en scène, les jambes repliées et inertes  du petit garçon  dans l’attente « vaine » d’une mère  intensément aimée, à la fois  possessive, castratrice et absente,  deviennent les jambes de l’adulte immobilisé  dans un fauteuil roulant. Simon exprimait sa souffrance psychique en brimant son corps. Une fois l’âge d’homme atteint, il rend à nouveau le bas de son corps inerte à l’image de son passé figé en lui et il évince l’Autre qui lui fait ombrage sans aucun sentiment de culpabilité.
     Dany, quant à elle, malgré son amnésie, retrouve très vite sa capacité d’analyse et ses compétences. A la question du policier : « à votre avis madame Valin quel enfant peut devenir un tueur en série ? », elle répond sans l’ombre d’une hésitation « Un enfant abandonné ».  La psychologue  sait la force du passé ancré dans l’inconscient, elle sait que  pour dénouer les problèmes, il faut écouter les autres,  suivre le fil d’Ariane offert à la réflexion : « elle se sentait capable de dénouer la situation toute seule, sans aide, il suffisait qu’elle trouve le fil qui lui permettrait de remonter la pelote ».    
    Grâce à l’amour et à la compréhension de Dany, « celle avec qui tout avait commencé »,  qui l’a compris, a pénétré son univers intérieur,  Simon quitte le monde  mortifère dans lequel il évoluait. Il n’est plus Walter, il retrouve son nom, concrétion de l’essence.  « Il (a) à nouveau dix ans. Il (est) redevenu Simon devant elle ».  Il n’est plus seul avec ses hallucinations.  Simon,  en effet,  comme tout enfant, comme la petite Dany et son « Lutin »,   se racontait  des histoires, inventait des personnages,  pour combler ses manques,  pour échapper à sa solitude intolérable atténuée par l’unique voix d’une machine, la télévision. Simon existe désormais grâce au don d’amour de Dany qui luit « comme une petite chandelle incandescente » de confiance et d’espoir. Après le froid et la grisaille des premières  pages, le roman se clôt sur la lumière et « l’or des nuages » à la faveur de  Dany, personnage lumineux, du côté de la vie, « pas très douée au demi-tour », (petit clin d’œil humoristique au lecteur) car toujours en marche vers l’avenir.    
   
L’Enfance des dieux deDominique Eclercy est un récit fait sur le ton du constat, tendant à rendre compte du réel, du vécu, du ressenti, de ce qui demeure inexplicable. C’est  un roman multiple  à mi chemin entre le  roman policier et le  roman psychologique avec ses questions sur l’identité,   le nom,  les problèmes du « moi ». C’est aussi  un roman baroque avec ses jeux de miroir, ses mises en abyme, ses personnages qui changent de nom, de rôle,   une tragédie moderne  intellectuelle et affective avec ses secrets (le lieu même de la tragédie est le secret), des êtres qui ne se comprennent pas, ont des difficultés à communiquer, mais qui s’en sortent malgré tout.  L’Enfance des dieux est un roman  très travaillé, d’une immense richesse, touchant, émouvant, captivant.



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08 mai 2014

Printemps arabes. Religion et Révolution

Printemps arabes      
Religion et révolution
Adonis
(Traduit de l’arabe par Ali Ibrahim)      
Editions de la Différence (2014)

 

(Par Elias Abou-Mansour)

 

   image adonis.jpg Printemps arabes est un recueil d’articles rédigés dans la presse arabe et libanaise  par Adonis,  nom de plume d’Abi Ahmed Saïd Esber. Adonis est le nom mythologique d’un dieu syrien, symbole de la mort et du renouveau de la nature dans le cycle des saisons. Adonis, l’auteur de Printemps arabes, est le poète de la renaissance, de la maturité politique, de la liberté. Cet exilé politique, ce nomade intellectuel cherche  la vie, la fraternité, la liberté, mais surtout l’altérité. Il invite la société arabe à méditer sur des concepts de modernité comme l’égalité des sexes, la liberté de la femme, la séparation du temporel et du spirituel, en un mot la démocratie.    
   
Adonis  aspire à un changement radical, une révolution rendant illégitime toute inégalité entre l’homme et la femme. A l’instar de la Révolution française, Adonis souhaite  une révolution arabe qui invente la démocratie et reconnaisse les droits de la femme. La Révolution française a accordé aux femmes citoyennes les mêmes fonctions, les mêmes responsabilités qu’aux hommes. Les femmes et les hommes occupent les mêmes espaces.
    Comme Condorcet, Adonis réfute tout ce qui est refusé à la femme arabe. Le philosophe s’attaque donc aux doctrines qui obscurcissent les esprits, aliénant les hommes et les femmes. Il ne consent pas à attribuer le terme « Révolution » à la révolte arabe (« intifada »).
Il a le courage de faire voler en éclat les tabous, de commettre  un sacrilège dans un monde intolérant. Son esprit subversif veut renverser l’archaïsme, le clanisme, le communautarisme, le despotisme.Il aspire à établir un nouvel ordre : la démocratie. Comme au Siècle de Lumières, à l’instar de Montesquieu, il clame la séparation des pouvoirs et réclame l’indépendance de l’éducation et de l’armée : « L’entreprise ne sera parachevée qu’en séparant la magistrature, l’éducation, l’armée et les forces de sécurité de la politique (…) Ainsi, le pouvoir ne sera plus ni parti politique ni juge (…) ». Ayant un  esprit cartésien, épris de culture occidentale, ce philosophe conscient des particularités de la Syrie, veut adapter une démocratie saine, moderne, areligieuse à ce pays. C’est pourquoi Adonis sonde les abîmes de l’inconscient des Arabes. Il scrute leur histoire, leur mémoire, analyse leurs oeuvres. Il interroge leur système éducatif. Il déduit que leur pensée  est pauvre. La réflexion est presque absente. Il reconnaît la torpeur de l’Arabe. « La Révolution demeure un horizon fermé aux sociétés arabes. L’époque où nous vivons appartient au passé. Il semble que la culture de ce passé, notre culture que nous pratiquons chez nous dans la vie quotidienne, dans les écoles, les universités et les institutions nous apprennent à ne pas réfléchir ».        Selon Adonis, l’histoire des Arabes ne révèle que la soumission à des dictatures passées, à un pouvoir sacralisé : « Notre histoire nous a seulement habitués à être malades et à remplacer une maladie par une autre ». La structure intellectuelle passéiste est par définition religieuse ». De surcroît,  Adonis craint la domination des religieux fondamentalistes. Selon lui, les Salafistes (al Salaf : les Anciens) focalisent et monopolisent le pouvoir. Ils font régresser la liberté et le progrès : « Il ne faut pas oublier que leur idéal exalte les valeurs du passé et les impose comme  seul objectif devant lequel doivent s’incliner tout rationalisme, toute diversité, toute liberté individuelle ». Le narrateur refuse que la liberté de penser se soumette à l’inquisition des intégristes. Ainsi il récuse l’instrumentalisation politique de la religion qui est une violence, une tyrannie à la religion et à l’homme. Les Salafistes oppriment l’art, la culture, la philosophie et toutes les idées spéculatives. Pour eux, toute modernisation est donc exclue, prohibée. Comme la société doit être régie par les lois anciennes dans le salafisme, l’homme dans ce cas, selon Adonis,  devient esclave du passé.       
    Adonis démontre que le sectarisme du Salafisme  est une atteinte à l’homme. Les Salafistes, en effet, sombrent dans le fanatisme. Ils expriment une vérité soi-disant souveraine. Ils cherchent donc l’anéantissement de ceux qui ne partagent pas leur doctrine. Ils se considèrent comme les seuls légataires de la volonté divine,  comme les élus de Dieu, de l’absolu. Ils pensent être infaillibles. Ils présentent leur vérité comme unique, universelle. Ils installent le monisme. Par conséquent, ils rejettent la liberté, la démocratie, le pluralisme et l’altérité. Ainsi l’espace de la liberté régresse et la répression s’amplifie : « Suis-je croyant ? Je dois donc tuer celui qui est contre moi, qui ne s’allie pas à moi, je dois faire disparaître tout ce qui lui appartient ».
    Les jihadistes tuent au nom de la religion : « une sacralisation qui prend Dieu pour une machine à tuer ». Adonis refuse la violence qui avilit l’homme, anéantit la population et dévaste la Syrie. Cette violence a détruit le tissu social, a fait émerger le communautarisme et a consolidé le fanatisme religieux. Par conséquent, la Syrie a sombré dans le néant et le chaos. L’homme s’est vidé de sa substance.  Adonis reconnaît que la violence est un échec. Il critique le soutien des Etats-Unis  à la rébellion religieuse armée et prône une opposition pacifique : « Les Etats-Unis ne tiennent toujours pas compte des opposants pacifistes dont le nombre est considérable en Syrie et à l’étranger. Ils écoutent seulement les opposants qui prônent la violence, et ferment les portes devant les pacifiques ». De surcroît, la rébellion focalise exclusivement  sur le pouvoir. Les conflits de pouvoir s’accentuent alors. Ils sont traduits dans la rhétorique du complot, de la traitrise et de la connivence avec le sionisme : « Pourquoi s’accusent-ils les uns, les autres de trahison ? Pourquoi, à l’instar des régimes qu’ils combattent, sont-ils fascinés par le despotisme ? ». Adonis dénonce la violence, la culture de l’assassinat, l’ostracisme. Ce phénomène n’est pas l’apanage  du régime. Il existe dans l’opposition. La révolte, sous la coupe des intégristes,  est déviée des concepts humanistes. Elle s’oppose à celle des jeunes militants qui luttaient pour la liberté et la démocratie. L’opposition militaire jihadiste est incapable d gouverner, d’insuffler l’espoir et de changer la société. Elle ne cherche pas à désaliéner l’homme arabe, à le libérer des jougs de l’obscurantisme. Elle porte en elle la servitude de l’homme. En outre, Adonis critique le monisme politique et intellectuel du régime syrien. C’est pourquoi il renvoie le régime syrien et l’opposition dos à dos.

    Adonis, le poète  et le philosophe, donne une résonance nouvelle au logos. L’œuvre, Printemps arabes. Religions et Révolutions souffle un vent de liberté qui devrait guider les jeunes révoltés. Le narrateur, militant pour la modernité, la laïcité, la tolérance et l’altérité, est fidèle à lui-même, à ses doctrines. Il dénonce l’archaïsme et l’immobilisme des sociétés arabes. Il porte ainsi des jugements audacieux. Il  est le Voltaire des Arabes. Il s’investit totalement pour la liberté de l’homme. Il voit loin. Adonis catalyse alors les consciences, frappe d’anathème le régime et l’opposition. Il  les récuse parce qu’ils sont contraires à l’humanisme.
    Selon le narrateur, la dictature, le militarisme ne sont pas un rempart contre l’intégrisme religieux. Cette violence, soutenue par des puissances occidentales et locales,  a des relents  de guerre froide et de xénophobie. Elle fait sombrer la Syrie dans un obscurantisme total : « Une marée humaine qui sait que ces politiques occidentales n’élèvent ni ne couvent, dans le monde arabe, que les ‘œufs ‘ de la violence et de l’agression. Ces œufs qui, une fois cassés, transforment les peuples en troupeaux, et immobilisent les sociétés arabes sur des positions tirant leur énergie de luttes d’érosion,  d’effritement et de repli ». Adonis veut que l’action politique soit animée par l’Esprit et l’altruisme. Il porte un regard lumineux de philosophe sur la société arabe. Printemps arabes  est un ouvrage à lire et à méditer.

 

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07 mai 2014

Les Attentives

Les Attentives.
Un dialogue avec  Etty Hillesum   
Karima Berger   
(Albin Michel, 2014)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

  image les attentives.jpg  L’ouvrage  Les Attentives de Karima Berger est un dialogue « par-dessus les âges, par-dessus la mort » entre Etty Hillesum et une  étudiante marocaine bouleversée par la lecture des carnets intimes de la jeune déportée.  Dans ce livre  scindé en deux parties : « Amsterdam-Westerbork, 1940-1943 » et « Paris 2011- 2013 », la narratrice immortalise Etty (diminutif d’Esther) Hillesum décédée à Auschwitz en 1943 (« Le plus beau cadeau que je puisse te faire ; te donner une seconde vie ») plongeant tout d’abord dans son passé, puis dans son présent à elle, tricotant leurs deux  existences, leurs deux philosophies de la vie, leurs deux spiritualités, mêlant des extraits des cahiers d’Etty Hillesum « qui souhaitai(t) être un pont entre les deux mondes, entre l’Orient et l’Occident » à sa propre narration.

   Dans son bureau à Amsterdam, Etty  Hillesum, femme libre, indépendante, sensuelle, dotée d’une immense  paix intérieure qu’elle protège sans « jamais l’emmurer »  afin d’accueillir l’Autre,  avait fixé au mur l’image d’une adolescente marocaine à laquelle la narratrice s’identifie. Etty s’adressait souvent à la fillette. Désormais la narratrice poursuit le dialogue. Un courant invisible circule entre les deux femmes.  Deux voix poétiques de femmes pleines de chaleur, d’amour du prochain, d’humanisme,  de sororité, se font entendre. L’Orient et l’Occident s’unissent intimement, intrinsèquement : « Mon visage de ‘Noiraude’ et ton visage de ‘Tartare’ se reflètent par-delà le fouillis de ton bureau. Marocaine et Kirghize, Noiraude et Tartare, Arabe et Juive, j’aime quand se mêlent nos origines et qu’elles nous révèlent notre immensité ». Deux sœurs étrangères, l’une Juive, l’autre Musulmane, éloignées dans l’espace et dans le temps, cependant associées par une puissante vie intérieure, par  la même pensée généreuse,  par l’Amour du prochain  : « (…) ton amour de l’autre est libre et ne demande rien en retour, comme ton amour de Dieu, pas de rétribution, aimer à vide ».Deux sœurs étrangères réunies par le souffle divin, le souffle d’un Dieu au delà des religions : le Dieu  d’amour des Livres sacrés juif, musulman, chrétien  non perverti par les intégrismes et la stigmatisation :  « tu es juive, hollandaise, mais tu es russe aussi et tu pourrais être tant de choses encore. On verra en toi une chrétienne qui s’ignore, d’autres une taoïste, moi j’y verrai même un peu d’islam ». Toutes deux recherchent la part d’Humain dans l’Autre : Etty est  capable de le trouver même là où l’on ne l’imagine plus : « Derrière l’apparence, sous ce vert infâme de l’uniforme nazi, l’uniforme qui normalise au point de rendre anonyme, il y a cette trace de l’humain, un regard, un visage et mieux encore un récit, et même un souvenir et même une émotion qui donnent chair et font frissonner la lumière de l’autre en l’un. » Etty, comme Christian de Chergé qui la « lue et même méditée »,  n’est qu’amour. Le souffle divin retentit dans leur cœur et apporte des parcelles d’amour, de fraternité qui, si elles se multipliaient, sèmeraient la paix et la compréhension entre les hommes de tous les continents, de toutes les religions.

    Dans cette oeuvre en miroir : « C’est moi maintenant qui ai ton portrait sur mon bureau », la narratrice reprend le fil de la vie d’Etty « là où il s’est rompu ». La lecture de ses carnets intimes  aide la jeune marocaine à comprendre l’Histoire du peuple arabo musulman.  Elle  explique  le XXIe siècle, dit ses angoisses devant un monde où les intégrismes s’enflamment, où la tolérance s’effondre, où l’image de l’Autre, du Musulman,  est stigmatisée surtout depuis le 11 septembre 2001. Et, à l’instar d’Etty, l’étudiante  conserve l’espoir,  évoque l’aspiration à la démocratie des jeunes révoltés des printemps arabes,  montre l’ouverture d’esprit d’intellectuels arabes comme le célèbre poète Mahmoud Darwich qui lit en 1998 avec solennité la déclaration de  reconnaissance de la Shoah par les Palestiniens exilés sur leurs propres terres.  Elle nous fait visiter le musée de la Shoah à Nazareth, celui de Westerbork où « le visiteur est invité à ouvrir une à une, encastrée dans un grand mur, de petites fenêtres opaques. Chacun d’entre nous ouvre la première et voit le portrait d’un homme puis les autres petites fenêtres qui montrent d’autres hommes, femmes, enfants (…) puis soudain derrière l’une des fenêtres, ce n’est plus un visage sans nom mais c’est notre propre visage qui apparaît : l’autre c’est toi, tu aurais pu être une des victimes ou mieux encore, demain, tu pourrais être la victime ». Elle prouve, si besoin était, que  nous sommes tous l’Autre de  quelqu’un. La narratrice, comme Etty Hillesum,  libre de tout aveuglement, dépourvue de haine, prône la Sagesse, le dialogue, le respect de la différence.  Ces deux êtres dont la spiritualité entre en correspondance  sont des passeurs donnant à comprendre le sens de la vie, ce sont  des traits d’union entre les humains. Avec ces deux femmes, le mot « religion » acquiert tout son sens, « religare » : relier.

 

Autres livres de Karima Berger : http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/apps/search?s=Karima+BergerI

Isabelle -Eberhardt. Oh cet ultra d’abîme ! (Albin Michel, 2011)

Eclats d’islam, chroniques d’un itinéraire spirituel (Albin Michel, 2009)

Rouge Sang Vierge (Al Manar, 2010)

Toi, Ma sœur étrangère (Editions du Rocher, 2012)

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07 avril 2014

Le châtiment des goyaves

Le Châtiment des goyaves
et autres nouvelles.   
Carine Fernandez       
Editions dialogues (2014)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image carine.jpg Expatriée dès l’âge de seize ans au Liban, en Egypte, en Arabie Saoudite, Carine Fernandez connaît parfaitement l’univers intime du Proche-Orient. C’est pourquoi dans son recueil de nouvelles, Le Châtiment des goyaves, elle donne avec une extrême acuité le point de vue des Orientaux, leur façon de penser, leur ressenti. Elle immerge le lecteur dans la réalité orientale, le plonge dans un ailleurs total présent par les prénoms à consonance étrangère pour un Européen, les expressions arabes, les mœurs, les coutumes, les croyances, la nourriture. La concentration des récits donnés sous forme de nouvelles a pour effet de renforcer la dramatisation. Les intrigues correspondent à une réalité historique et sociale où se glisse malgré tout par moment le rêve de l’Orient mythique et ésotérique de la reine de Saba.

    Les personnages principaux présentés par Carine Fernandez  sont des idéalistes, des utopistes, des rêveurs se heurtant brutalement à la difficile réalité de la vie, à leur destin. Dans « A la recherche des Yézidis », Hakem Al Ayouti, « homme peu courageux », naïf,  qui  « enseigne l’histoire à l’université de Guizeh, pas à l’université coranique d’Al Azhar » poursuit son rêve d’enfant, malgré la désapprobation insistante de sa mère,  à juste raison,  très inquiète. Il part  avec beaucoup d’illusions « à ses frais, à ses risques et périls » dans  Bagdad dévastée, violée, agonisante, à la recherche de la secte des Yézidis, les adorateurs du diable. L’ironie du sort tragique  fera qu’il rencontrera finalement le Diable dans toute sa monstruosité et sa perversité, en la personne d’un  Marines aux « yeux bleus sans éclat, piqués de petits cils presque blancs comme ceux des gorets ». Une intolérable  violence humaine, froide et pensée, est dite dans toute son ignominie inimaginable sans concession et sans tomber dans le pathos.

    L’innocent Khaled, du « Châtiment des goyaves »,  jeune garçon plein d’idéal, amoureux depuis sa plus tendre enfance de Madiah,  sa camarade de jeux, va lui aussi découvrir le cynisme de la vie. Son amour pur idéalise la jeune fille inaccessible dont il n’ose même pas « imaginer (le) corps ». Il est l’opposé de son frère Faysal,  âgé de seize ans,  pour qui la femme n’est qu’un objet de satisfaction, « une mesure d’hygiène » indispensable.  La narratrice  note avec humour et de façon pléthorique la frustration du garçon : « Je ne trouve plus le sommeil avec cette partie de mon corps qui se dresse et gonfle comme le drapeau de la patrie sur le toit du lycée. Si tu ne me maries pas, il faudra bien que le fils d’Adam se satisfasse sans son Eve et tu es prévenu : je n’aurai de pitié ni pour les chiens ni pour les chats ». Faysal ravale la sexualité à ce qu’elle a de plus élémentaire, elle n’est pour lui que l’instrument de la luxure. Faysal, par son absence de sublimation à l’égard de la femme, son désir presque bestial, sa conduite,  ses propos licencieux, ses lectures pornographiques, et surtout son choix d’épouse,  salit l’idéal d’amour déçu de son jeune frère. Une fois de plus le coup de théâtre final de la nouvelle est cinglant et tragique. La chute détruit l’amour  chaste, du jeune héros.       
    Dans «Villa Fardoz », Hussein  Al Dhalidji, quant à lui, se rend en Egypte pour « acheter les équipements les plus sophistiqués pour un nouvel hôpital  à Al Khobar ». Et  brusquement à la faveur d’un  nom de rue, il retourne sur les lieux de son enfance : « Et voilà que subitement quelque chose s’ouvre en lui. Une porte restée fermée plus de cinquante ans, derrière laquelle se profile la rue Abou El Feda avec ses flamboyants couleur piment (…) » D’un seul coup, il a huit ans et il retrouve toutes les émotions, la tendresse et les sensations du passé : la tyrannique  institutrice anglaise,  la magie de la vie faite de « festins, de caresses, de raffinements » chez son oncle et ses tantes dans  la maison familiale, véritable « palais royal au fond d’un jardin enchanté ». Mais la désillusion du présent s’impose, La beauté et la richesse ont disparu laissant la place à la grisaille, à la médiocrité, à la saleté, à la pauvreté sordide. La remontée dans le temps n’a été qu’un bref instant de rêve : « Les jolies sœurs musiciennes, Daddy et la gourmande Mama Sitt sont peut-être enfermés dans l’épaisseur des murs de la villa Fardoz comme les princes des mille et une nuits,  qu’un géant malfaisant a emprisonnés dans des colonnes de marbre noir ». L’Egypte du passé, l’Egypte rêvée n’existe plus.

    Fathi, le petit tailleur égyptien,  n’oublie pas non plus l’Egypte du passé,  l’époque où « Le Caire copiait la place de l’Etoile à Paris ». Il regrette  le temps où il était  un vrai tailleur pour femmes et leur confectionnait des « jupettes courtes à godets (…) des corsages en piqué sans manches et (des) pantalons pattes d’éléphant qui leur moulaient si divinement les fesses ! » Désormais « l’histoire avance à reculons », les femmes deviennent des « pylônes noirs d’où ne filtr (  e )  que le regard par la meurtrière horizontale des yeux ». Implicitement, par le détour de ses songes passés, le petit tailleur dénonce le système actuel de son pays, l’hypocrisie, la condition de la femme.  Heureusement à la faveur de la révolte de la place Tahrir, il retrouve l’espoir avec « cent mille éveillés (qui) ont décidé de secouer la vieille Egypte de sa torpeur ». Et dans cette société cloisonnée depuis la révolution iranienne, où les hommes et les femmes ne se mélangent plus, Salma,  jeune cinéaste, « lutteuse à la poitrine arrogante et aux joues de bébé »,  qui  surnomme Fathi, Charlie en référence à  Charlie Chaplin, lui fait  découvrir une « camaraderie jusqu’alors inconnue entre sexes",  la liberté et  le mot « démocratie ». Grâce à la révolution de la place  Tahrir, le petit tailleur peut à nouveau rêver. « Il accrochera sur son échoppe : « Charlie, tailleur de la nouvelle femme égyptienne. ».

    Carine Fernandez ne présente pas seulement des hommes dans sa galerie de portraits, elle donne aussi à voir  des femmes, leur vie, leurs pensées, leurs émotions, leur souffrance, leur aspiration à la liberté, à l’émancipation.
    Dans « Le visage », Carine Fernandez tricote présent et passé,  entrelace réalité, fantastique  et rêve, permettant au lecteur de voyager dans un Yémen poétique et esthétique : « Aux frontons des demeures couraient des frises formées de triangles orange, verts, rouges, jaunes et bleus. Encadrant portes et fenêtre, de larges bandeaux d’azur soulignés d’un trait jaune ou vermeil. Les intérieurs surpassaient encore les façades si bien qu’on y vivait dans le joyeux dénuement de salles vides, sans meubles ni confort modernes, mais d’une richesse chromatique digne du Royaume des Péris ». L’écriture visuelle de Carine Fernandez, la richesse des couleurs, l’essence lumineuse de la fillette et du décor, l’effet de tremblé hallucinatoire (« la chaleur étouffante du jour nimbait d’un léger tremblement argenté (..) »),  emportent le lecteur dans le magique pays de Balkis, le royaume du fantastique. Le voyage d’Hafza  débouche sur l’illusion et même la prophétie. La multiplication des « cinq silhouettes plaquées contre le mur comme une frise », l’horreur spécifique de la répétition,  lui donnent à voir son lointain futur. La rose des sables offerte par la petite bédouine, puis redécouverte longtemps après,  est la métonymie du désert beau et fragile (  Il «  ne s’arrête jamais, (…) marche, (…) change de forme et de nom »)  et de la liberté inaccessible et impossible pour une fillette de sa condition. Hafza  ne peut que se souvenir et rêver avant de rencontrer  son destin.

    « Ebtesam a un djinn », quant à elle,  selon tous ses proches. Progressivement, elle a sombré dans le mutisme, est devenue indifférente à ses enfants, ne s’est plus intéressée à rien. Sa famille ne nomme pas la dépression. Elle dit le satanisme, une décharge folle de nervosisme. Sa maladie est insoignable : il s’agit d’une maladie signe. Elle révèle un violent traumatisme, montre ce que personne n’accepte de voir plongeant la jeune femme dans la déréliction la plus complète. Ebtesam ne dénonce pas l’indicible.  De surcroît son mari la musèle en l’enfermant et  en aspergeant  d’eau « la hurleuse » : « Tiens, que le jet propulsé à toute pression t’emplisse la bouche d’écume ! te fasse taire ! ». Le lecteur voit Ebtesam à travers le regard de son mari donné par les connotations sexuelles négatives de sa nudité révélée par le tissu mouillé : « D’un coup, Ebtesam a paru nue, sa robe collée en une seconde peau plus brune, luisante, et c’était une vision obscène, une tentation du démon, offerte aux yeux de tous avec ses tétons aigus et son pubis saillant, la toison  noire visible à travers le tissu translucide ». Sa féminité est niée, elle n’est qu’érotisme démoniaque, un succédané de mère avec, non pas des seins, symboles féminins par excellence, mais des « tétons ». La pauvre femme n’a aucune issue, elle ne peut que contempler les lignes droites et circulaires de la natte sur laquelle elle git : « des chemins qui ne mènent nulle part ». Ebtesam est prisonnière de sa destinée.

    Mais fort heureusement d’autres femmes  réussissent  à trouver le chemin de l’émancipation à la faveur d’un divorce et d’un père moderne, comme Dalia, « une féministe (…) qui milite pour que les femmes aient le droit de conduire » ou la rouerie comme Férial.

    Le lecteur découvre le Proche-Orient à travers des intrigues soigneusement construites, une écriture visuelle et poétique aux nombreuses comparaisons concrètes contextualisées (« J’ai le cou plus raide que la momie de Ramsés », « comme des murènes cachées sous la vase »). Carine Fernandez montre des hommes qui maîtrisent la civilisation occidentale dans ce qu’elle a de plus superficielle, de plus matérielle comme le fait de porter « un pantalon et polo Lacoste, pareil à un khawaja », mais qui conservent leurs idées, leur idéologie bédouines. Elle montre la différence entre tous ces pays du Moyen-Orient, la liberté que les Saoudiens pouvaient  trouver en Egypte : « Les habitants des pays du Golfe peuvent sortir vêtus à leur guise. S’il lui prend l’envie de porter son habit saoudien, rien de plus normal et personne ne le dévisagera comme à Genève ou à Paris. ». Elle permet de comparer la condition de la femme : la Saoudienne effacée derrière sa burka, la Libanaise en « pull rose fuchsia » qui se met « en tête d’acheter toutes les Galeries Lafayette avant de rentrer aux Etats-Unis »  Derrière l’écrivain apparaît en filigrane la sociologue ou tout du moins la spécialiste de l’Orient et  derrière ses personnages, jaillissent son talent,  son ironie et son humour  inimitables.

 

Lire aussi de Carine Fernandez :

La Servante abyssine (Acte Sud, 2003)
La Comédie du Caire (Acte Sud, 2006)
La Saison rouge (Acte Sud)
Mon propre nègre (article de Carine Fernandez)
Entretien avec Carine Fernandez.

Chroniques sur : http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/apps/search?s=Carine+fernandez

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24 mars 2014

Poème de Carmen Rojas Larrazabal

 

58 MARCHES

Carmen ROJAS LARRAZABAL
Traduction en langue française :  Françoise-Marie BERNARD
(2014)

 

 

Poème proposé par Guy Créquie, poète, auteur, chanteur,  qui participera au Congrès mondial des auteurs et des artistes de langue castillane à Los Angeles du 9 au 12 juillet 2014 comme Ambassadeur de Paix à travers la pensée philosophique.

 

 

 

« Il y a des choses qui se laissent juste voir tandis qu’elles montent derrière et d’autres qui ne veulent pas, qui ont peur de cette ascension qui les oblige à tant se dénuder ; obstinées à leur niveau et qui derrière leur masque, se vengent cruellement de celui qui monte dans son dos pour voir l’autre. »  Julio Cortazar.

 

 

Image paix.jpgAujourd’hui son sentier dialogue avec  la

Hauteur d’un abîme inerte,

Les bagages poussiéreux des pieds fatigués

Monte derrière pour vaincre le jour,

Ainsi comme il a escaladé les blessures

Infinies des êtres sans défense,

Captivés et trompés entre les masques

Et les noms.

 

Combien la raison d’être ici a diminué !

Où Dieu décida d’esquisser ton chant

Et fit chanter ta vie.

Tu es Mélodie d’orages dissonants

Qui volent l’air au voile de la nuit

Et s’envolent sans direction dans les entrailles

Des rêves.

 

Tu oublies avec détermination, les visages précaires

De ceux qui restent derrière

Pour que tu vives

Des souvenirs et des victoires,

De l’amnésie de la douleur causée,

De la profonde révolte

En faveur du crime anonyme,

Contre le fait de guérir les blessures

Et au risque de rester redevable

Pour le reste de ta vie,

Le fait d’avoir fait saigner

Celle qui n’était pas la tienne.

 

Masque qui venge cruellement

La main, le cœur, les rêves

Nés de l’amour immérité,

En confiance couvert d’offrandes et pillé

Par un prédateur de plus au Village de l’Homme,

Ou par un imposteur de plus au Village de l’Ame.

 

Triste pèlerin incertain qui monta derrière

Dans la brève ascension de la vie,

Et tomba au sommet du sang d’autrui

Sans pouvoir couvrir la nudité de sa trace

Sur la marche du vide.

Aujourd’hui encore il l’emmène en hâte

Nulle part

Pendant qu’il montait derrière

Depuis   la rive de ma vie

A la fin j’ai réussi à le reconnaître,

Mais j’ai seulement pu m’en aller

Du sommet tombé

De son dos.

 

 Copyright Carmen ROJAS LARRAZABAL

Traduction en langue française Françoise-Marie BERNARD

 

 

 

58 Escalones

 

 

“Hay cosas que sólo se dejan ver mientras se sube hacia atrás

y otras que no quieren, que tienen miedo de ese ascenso

que las obliga a desnudarse tanto; obstinadas en su nivel

y en su máscara se vengan cruelmente del que sube de espaldas

para ver lo otro”

                             Julio Cortazar

 

 

Hoy  su senda dialoga con la

altura de un abismo inerte,

El equipaje polvoriento de los pies cansados

Sube hacia atrás para derrotar el día,

Así como ha escalado las heridas

Infinitas de los seres indefensos,

Cautivados y burlados entre mascaras

y nombres.

 

Cuanto ha descendido la razón de estar aquí!

Donde Dios decidió delinear tu canto

e hizo cantar tu vida.

Eres Melodía de tormentas disonantes

Que roban el aire al el vuelo de la noche

Y vuelan sin rumbo en las entrañas

De los sueños.

 

Olvidas con empeño, los precarios rostros

de quienes quedan atrás

para que tu vivas

De recuerdos y victorias,

De la amnesia del dolor causado,

De la profunda rebelión

A favor del crimen anónimo,

Contra el sanar las heridas

Y a riesgo de quedar debiendo

por el resto de tu vida,

el haber desangrado

La que no era tuya.

 

Mascara que vengas cruelmente

La mano, el corazón, los sueños

Nacidos del amor no merecido,

Confiadamente ofrendado y saqueado

por un depredador mas en la Aldea del

Hombre,

O por un impostor mas en la Aldea del Alma.

 

Triste peregrino incierto que subió hacia atrás

En el breve ascenso de la vida,

Y cayó a la cima de la sangre ajena

Sin poder cubrir la desnudez de su huella

Sobre un escalón vacío.

Hoy nuevamente lo lleva de prisa

A ninguna parte.

 

Mientras subía hacia atrás

Desde la orilla de mi vida,

Al fin logre reconocerlo,

Mas solo pude despedirme

De la cumbre caída

de su espalda.

 

Copyright Carmen Rojas Larrazábal.

23 mars 2014

Le Roman du café

Le Roman du café     
Pascal Marmet   
Editions du Rocher/Vladimir Fédorovski (2014)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image le roman du café.jpg Après Le Roman du parfum (1), Pascal Marmet invite le lecteur à humer de nouveaux arômes, à savourer de multiples saveurs avec Le Roman du café. Au lieu d’effectuer un exposé fastidieux sur le café, ses origines, sa culture, il choisit le roman pour faire passer ses connaissances. C’est par le biais d’un jeune aveugle, Julien Saurel, (petit clin d’œil à Stendhal)   « du genre beauté canaille qui s’ignore, cheveux sombres bouclés et rebelles, nez droit et narines hispaniques, barbe naissante et drue, mains d’artistes et doigts de diva, épaules larges et long cou, yeux couleur miel et cils courbes » et des descriptions savoureuses de Johanna, son amie d’enfance, une journaliste irlandaise « pétillante » « irrésistible », que le lecteur découvre l’univers du café.

    Julien,  dont la mère est morte en lui donnant la vie comme Jean-Jacques Rousseau,  a intégré le schéma psychologique, mental, corporel du handicapé imposé par son grand-père, torréfacteur, tourmenté et acariâtre depuis le décès de sa fille unique : « Je suis celui qui a tué sa fille, sa Florence adorée, une encombrante morte vivante ». Ce grand père a, d’une certaine façon, marginalisé, son petit fils en mettant l’accent sur son handicap. Dans Le Roman du café, à une crise sur l’identité et la filiation, (« Mon père ? Il avait disparu le jour de la mort de Maman. »), s’ajoutent une ambiance de mystère créée par l’énigmatique « carton (de café) de quatre livres »  déposé devant la boutique du torréfacteur, la réaction incompréhensible de la secrétaire de « la Fazenda Ambiental Fortaleza », « une certaine Silvia » qui semble bien connaître Julien, la disparition du père,  une histoire d’espionnage.

    Les aventures des protagonistes sont un prétexte pour rédiger l’histoire du café et donner un enseignement au lecteur. La vie des personnages permet d’accéder à l’univers souvent méconnu du café,  de ses origines fort lointaines (« La première trace se retrouve dans l’Ancien Testament, dans la Genèse »)  à sa délectation.  Julien,  « histograin, caféologue, expressomane et kawathérapeute » comme le dit avec humour le narrateur,  partage ses connaissances et son expérience avec son entourage. Johanna prend des notes. Son récit est avant tout oral, Julien mêlant la parole de l’historien à celle du conteur.  Chaque café est analysé avec finesse comme un grand cru : « C’est un épicé bien équilibré. 80% d’arabica et 20% de robusta. Vietnam et autre chose sur la Cordillère. Flatté par un clou de girofle, un zeste de noix de muscade et saupoudré d’un nuage de poivre gris plutôt surprenant. Le tout caresse à mort les papilles jusqu’à ce qu’il se transforme en amertume. Pas mal, mais un peu fugitif en bouche » ou « Le goût est étonnamment exotique, le champ aromatique très arrondi, légèrement chocolaté et sans amertume, mais prononcé ».  Le café, ses goûts, ses odeurs, est une ouverture sur l’univers, une aventure du goût.  Il procure un cocktail de sensations.

    Les multiples usages et vertus du café sont donnés à voir.   Les drames entourant son commerce, son exploitation, les conditions de vie des cueilleurs, l’esclavage (« le café fut rivière de douleurs pour un peuple sans liberté »), le blanchiment d’argent, la corruption sont dénoncés.    «La communication bio incitant les consommateurs aux actions concrètes », le respect de la nature, quant à eux, sont encouragés par un écrivain fortement impliqué dans son histoire.

    Jouant avec les figures de style : les métaphores du café, de la torréfaction,  « l’or brun », « je me suis désocialisé, desséché, racorni, … torréfié », « Toute la nuit, j’ai mouliné les grains qui s’enfilaient dans mon broyeur à idées »,  la personnification …« entendre psalmodier le grain cuit », l’humour, Pascal  Marmet propose une documentation sérieuse,  riche, séduisante, alléchante.  Le Roman du café est un véritable hymne au café. Après la lecture de cet ouvrage, même ceux qui, comme moi,  n’apprécient pas ce breuvage,  ressentent une irrésistible envie de le goûter.

 

(1)        Le Roman du parfum (Editions Le Rocher, 2012)         http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/apps/search?s=Pascam+Marmet

   

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20 mars 2014

Poème d'un humain aux autres humains

21 MARS ! = journée internationale des Nations Unies contre toutes les formes de racisme et d’antisémitisme :

 

 

POEME d’UN HUMAIN AUX AUTRES HUMAINS !
Guy CREQUIE (mars 2014)

 

 

image guy crequie.jpgQuelle que puisse être sa nationalité

 

Son sexe

 

La couleur de sa peau

 

L’aspect de ses cheveux

 

La forme et la couleur de ses yeux

 

Sa confession et, ou philosophie

 

Encourageons-la,

 

Encourageons-le,

 

Encourageons-les,

 

A être toujours plus humain

 

Avec une empathie et une spiritualité élevées

 

Un sens et souci de la nécessité

 

Un respect inaliénable des droits et devoirs humains

 

Au service de l’humanité notre Aînée et destinée

 

Pour une planète terre d’harmonie et de paix

 

Laissée en héritage aux générations futures.

 

 

 

Copyright Guy CREQUIE

 

Ecrivain français à finalité philosophique

 

Blog http://guycrequie.blogspot.com

10 mars 2014

Chronique de l'ère mortifère

Chronique de l’ère mortifère      
Frédéric Baal     
Editions de la Différence (2014)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   image chronique.gif Dans son roman non roman, Chronique de l’ère mortifère,  Frédéric Baal, avec un large éventail de choix énonciatifs,  tente de faire adhérer le lecteur à sa conception/déception de la société contemporaine. Les entraves des multinationales, les abus des soi-disant grands de ce monde, (Deux cent cinquante millions de dollars de bénéfice l’année dernière !... et net d’impôt ! … si nos esclaves du traire-monde ne travaillent pas pour nous, pour qui travaillent-ils donc, je vous le demande… nous tenons ces chiens en laisse !), les agissements mortifères des responsables des Etats, des élus  et de nombreux être humains égocentriques et égoïstes, vivant simplement le moment présent  sans penser à l’avenir, tels des chancres insidieux et proliférant, tuent la justice, la fraternité, l’égalité, l’art, l’écologie et asservissent l’être humain et son environnement : « L’usine salissait l’eau de la rivière. Poissons infectés. Sols pollués. Pêche et jardinage funestes. Tumeur dans l’estomac et cancer du poumon. Nettoyaient leurs installations et les œsophages des riverains. (…) Rassurez-vous, une mort restée inexpliquée s’explique par l’au-delà. Cercueil avec service après-vente ».

     Au cœur de pays fictifs, mais pourtant tellement vrais comme  « l’Anglepoterre », le lecteur découvre un décor dégradé, délabré : « (…) maisons chétives et maussades plantées à contre-jour. Tristes rues enténébrées. Immeubles gris de poussière.(…) Trottoirs que les pluies ont défoncés. Façade noircie du bureau de poste. (…) Carcasses de voitures blanchies par les fientes d’étourneaux ». L’esthétique du pourrissement (« Pommes pourries dans un cageot »), du délabrement est le substrat du texte.  Le lecteur observe l’effondrement du monde. La quasi-totalité  des termes de l’ouvrage connote l’idée de quelque chose qui s’achève, qui se meurt. Le liseur assiste à la décadence, à la déchéance de la société, à sa progression vers la servitude et le néant.

    La verve satirique de Frédéric Baal  accuse violemment et vertement une société injuste, inégalitaire et  tyrannique. L’auteur nous donne à entendre une « Mme Tas-de-fer », méprisante, arrogante, dominatrice, donnant des leçons de politique machiavéliques. L’esprit rempli de clichés colonialistes, racistes, sociaux, elle s’indigne que « nos indigènes ne sont plus ce qu’ils ont été… (elle a) peine à croire qu’ils veuillent s’affranchir de notre tutelle ». Les pauvres, êtres selon elle inférieurs,   responsables de leur pauvreté n’ont qu’à l’accepter : «ils exagèrent leur malheur…ils cèdent à la tentation du pathétique… mourir ! … un fait divers tellement banal !... d’ailleurs, la mort est à la mode… ne pouvaient-ils naître civilisés comme nous ? ». Frédéric Baal, à travers les propos  dédaigneux  de madame Tas-de-fer dénonce le libéralisme sauvage et ses inégalités : « j’ai un sens très vif de l’iniquité…(…) les rapines d’une classe restreinte prévalent sur les droits des travailleurs et la protection de l’environnement ! … nous n’en sommes pas à une infamine près !... » Non seulement la politique, mais aussi la culture, la religion sont  touchées par la décadence. La culture « anémiée (est) à la mode »,  « un aspirateur enfermé dans une cage en plexiglas » devient une œuvre d’art. Le plaisir de lire disparaît. Désormais avec les liseuses, « le devenir écranique », le lecteur ne cherche que l’information rapide : « la lecture fléchée… vous parcourez des yeux, introduit par une flèche, un très court extrait d’une œuvre (…) le New Roman Zappé »  et ces flèches « vous aident à traverser au pas de course les fragments nécessaires à l’intelligence – la plus limitée possible, rassurez-vous ». La langue et la réflexion s’appauvrissent alors, tuant tout esprit critique. Des  « théologiens criminels de diverses confessions interdisent à des milliards de mystifiés l’usage du préservatif… affaire à suivre dans les fosses communes du terrifié-monde ». Dans cette ère mortifère,  le mensonge et la corruption sont  de mise en politique  (« nous établissons notre fortune sur la ruine d’autrui »)  même au plus haut niveau de l’Eglise : « Nous couvrons nos manœuvres d’une apparence de légalité ». « L’Opressus Dei épaule les forces conservatrices… ». La débauche, l’immoralité, les abus d’influence, les injustices dominent notre époque qui se délite, sombre vers le néant. Comme le dit Frédéric Baal « la faucheuse rôde partout ». Les systèmes politiques, sociaux mortifères se banalisent et drainent l’homme vers sa perte.

    La parole de Frédéric Baal est l’écho tonitruant de sa pensée. La chair du mot exulte. Le rythme saccadé, les exclamations, les ruptures syntaxiques donnent une grande véhémence à son  texte. L’écriture de Frédéric Baal est marginale, de l’ordre de la transgression, de la révolte. Frédéric Baal bouleverse la syntaxe,   manie habilement la contrepétrie (« Alibabanque et les quarante valeurs », « La Fonpeine et Le conte de Rire ») joue avec les mots, les fait rimer entre eux : « systole et diastole ». Il multiplie  les néologismes (« une belle fumière »),  renouvelle les clichés, glisse des allusions historiques, littéraires, (« Babillage sans comptage n’est que ruine du parrainage » renvoie, par exemple à La Fontaine, « qu’en eussent dit Barbelé et Pelluchet… ? » à Flaubert,  « Tout est pour le mieux dans le milliardaire des mondes … » à Voltaire) use de l’anagramme, du sophisme. Il tricote l’esthétique (« nos demeures seigneuriales du XVIIIe siècle et de leurs salon au parquet de palissandre, desservis par des portes sculptées, meublés en Boule ou en Chippendale, parés de tableaux historiques, décorés d’armures et de trophées,  de tapisseries à ramages et de tentures de soie brochées d’or… » au grotesque,  mêle un langage recherché doté d’un vocabulaire rare, de verbes conjugués au subjonctif imparfait (« …mes entreprises ne fussent assombries par des revers, ne devinssent hasardeuses n’éprouvassent des vicissitudes … ») à un langage familier, parfois même vulgaire, insérant des phrases argotiques vieillies qu’il actualise par l’introduction d’une expression inattendue : « Je ne vais pas me faire bananer par une poire blette ! ». Le double sens de certains mots renforce l’ironie donnant à entendre la violence de la voix, de l’oral.

    La créativité de Frédéric Baal est un acte de  rupture et de rébellion, un cri de rage et de détresse. Elle sort des normes littéraires traditionnelles. L’écrivain sait que ce n’est qu’en dehors de la normalité qu’on peut pousser à la réflexion, à la liberté,  au changement et au respect des plus démunis. Frédéric Baal est un nouveau Céline (en ce qui concerne l’écriture), un nouveau Voltaire. Un livre à livre car une petite chronique ne peut en épuiser la richesse incommensurable.

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09 mars 2014

Franck Courtheoux, un auteur, compositeur, chanteur de génie

Franck Courtheoux, un auteur, compositeur, chanteur de génie.  

(2014)

 

(Par Joëlle Ramage)

 

 

 

 

    image courthéoux.jpgPour parler de l’homme et du musicien, le mieux est de regarder les choses en face : auteur, compositeur, orchestrateur de grand talent, arrangeur, Franck Courtheoux  est partout. Musicien insatiable, la diversité de son parcours d’exception demeure unique. Assurément, il est l’un des plus précieux mélodistes de la dernière décade, en tout cas l’un des plus authentiques, un créateur original et vrai, tant par son répertoire que par son humanité.

    Ses derniers albums « Moan » et « Immersion » donnent un bel aperçu de son éclectisme musical et de son sens de la mélodie. Prenant un bonheur immense à évoquer les nombreux épisodes d'une vie entière placée sous le signe du son, il précise cependant que c’est son enfance douloureuse qui a sans aucun doute été sa première inspiratrice. Les souffrances et le manque auront guidé très tôt son sens émotionnel et initié l’étendue de son répertoire mélodique, né de ses parcours dans les montagnes et dans les chemins chargés de réflexion, dans les pas de son grand-père, poète dans l’âme, aux côtés duquel il apprendra l’ouverture d’esprit, les choses simples de la vie et le sens du partage. Puis c’est à la Brigade des pompiers de Paris, au service des personnes en difficulté, au secours des plus démunis, qu’il effectuera une partie de son parcours professionnel où, selon ses propres termes, il apprendra « le respect de l’Homme et le sens du devoir accompli ». C’est sous une telle bannière d’humanisme  que la vie de Franck Courtheoux se déroule, toute sa création musicale étant empreinte de ce même souffle lumineux et altruiste.

    Techniquement, ce qui ressort de la musique de Franck Courtheoux c’est avant tout son sens inné de la mélodie qui, le rappelait Vladimir Cosma, est comme « le sujet d’un livre ». Il ne devrait pas y avoir de livre sans sujet comme il ne devrait pas y avoir de musique sans mélodie. Franck a compris, au fil du temps et de son travail acharné, que sans la mélodie, la musique n’est qu’une superposition d’improvisations, pièces sans structure, sans colonne vertébrale. Franck sait injecter là où il faut et quand il faut, des influences fortes et solides dans ses mélodies, inégalables dans leur couleur, dans leur tempo, dans leur phrasé, dans leur rythme, dans leur souffle, dans leur atmosphère, qui confèrent une solide armature à l’ensemble de son oeuvre musicale. Il ne faudrait pas passer à côté de la science harmonique de Franck Courtheoux, qui a également compris, par un long travail musical, que le rapport entre la musique et l’image est une science, qui met en symbiose l'information qui nous arrive, celle à laquelle nous sommes sensibles, celle qui nous interpelle, et qui est pour une grande part véhiculée par le son. L’analyse approfondie des rapports entre musique et image nécessite une parfaite compréhension de chacun des éléments séparés : la mise en scène doit être clairement identifiée et la musique doit, comme un gant, habiller cette image, aussi bien en termes de structure que de langage (tonalité, profils mélodiques, orchestration…). Franck Courtheoux sait que les rapports entre musique et image procèdent d’une tension, d’une imprégnation particulière, celle du pouvoir de séduction. C’est ainsi qu’il devine très tôt l’importance évocatrice de la ligne mélodique ou soupçonne l’importance que celle-ci peut avoir dans un film.

     L’un des titres de son album « Immersion »  confirme, s’il en était besoin, ce talent de compositeur capable d’associer judicieusement le son et l’image : l’exemple de son œuvre « Cosmic Rebirth », nous fait en effet vivre une expérience inédite, celle qui pourrait s’apparenter à la naissance d’une étoile sur un fond galactique. L’émotion suscitée par les effets sonores est admirablement rendue par une envoûtante ligne mélodique mise en exergue au clavier, sur une orchestration lyrique, qui apporte à l’imagination et aux sens en éveil, plus qu’une image visuelle : un sentiment diffus, une atmosphère chargée, des émotions profondes, des impressions singulières et étranges:  « le fond grave des percussions inlassablement scandées revient à la charge, comme pour rappeler que l’infini sidéral est bien là, omniprésent, sans imagination, sans surprise, morne et informe comme peut l’être l’éternité galactique. Au milieu de ce tempo infini et épuisant de platitude et de solitude, les percussions subtiles font penser que l’on traverse un champ d’ondes radio reviennent, apportant une espèce de fulgurance ». Globalement, la musique rend compte d'échelles, de vitesses, de températures et de longueurs d'ondes qui ne sont pas familières au commun des mortels. Il y a dans cette musique un véritable support à la visualisation, que rendent très judicieusement les effets spéciaux de la musique de Franck. Ainsi, l’auteur de « Cosmic Rebirth » développe un art, celui de la musique développementaliste qui donnent naissance aux images (avec effets spéciaux, arrangements et modélisations) et chez lui cet art ne s’explique pas tellement c’est beau. Ce pouvoir de créer une émotion indescriptible, par le son, par la phrase musicale, tout en faisant surgir spontanément l’image idoine derrière la mélodie, Franck le possède de deux manières : intuitivement et par la force du travail accompli, et il serait fort opportun que le monde du cinéma ne passe pas à côté de ce talent- là.

 

 

 

 

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20 février 2014

Clarisse et le singe en morceaux

Clarisse et le singe en morceaux        
Laurent Vyeix    
Atome Editions (décembre 2013)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   clarisse image.jpg L’élégante et belle Clarisse,   femme dynamique aux magnifiques yeux verts, propriétaire de deux salons de beauté à Paris, mène une vie agréable et  paisible. Seul son mari, Côme,  « petit prof sans avenir », mal dans sa peau, dépressif depuis peu,  lui cause quelques soucis. 

    Puis, brusquement,  la vie bourgeoise agréable de Clarisse   bascule : un sombre individu prénommé Horst, la suit,  la harcèle, la menace par l’intermédiaire de messages sibyllins  de plus en plus inquiétants, rédigés sur des « affichette( e ) bleue ( s ), rectangulaire ( s ).  L’espace se réduit alors  autour de Clarisse. Le danger et la violence la cernent dans son quartier, dans ses salons de beauté puis  dans son appartement jusqu’à son ensevelissement dans une grotte proche de sa résidence secondaire. Cette réduction spatiale,  concrétisation de  son angoisse et  de  sa privation subite de liberté,   intensifie le suspens du roman alerte et haletant de Laurent Vyeix .

   Avec virtuosité, Laurent Vyeix, dans Clarisse et le singe en morceaux,    brouille les pistes et  les repères du lecteur. Dès l’incipit, c’est Côme qui s’amuse à suivre une jeune femme : « Côme la suivait sans entrain, respectant une distance de cinq à dix mètres entre eux, admirant la souplesse des mouvements, le chatoiement du soleil dans la chevelure, le balancement des hanches (…) ». Les leurres se succèdent. Deux intrigues s’imbriquent simultanément : l’histoire de Clarisse et celle de jeunes dealers du lycée où enseigne Côme. L’épisode du  crime, constante  habituelle du  roman policier,  se rapporte à la seconde enquête.  Clarisse ne meurt pas, mais l’éventualité  de son assassinat accroît la tension du récit.  Comme dans tout roman policier, le lecteur se pose des  questions.  Cependant  ces dernières se portent non pas sur la recherche d’un assassin mais essentiellement sur les raisons pour lesquelles un mystérieux homme harcèle Clarisse, introduit une fêlure dans sa vie, la plonge dans un véritable cauchemar.

    Laurent Vyeix bâtit soigneusement son intrigue avec des personnages de chair, d’angoisse, de sentiments, représentatifs de la société contemporaine, appartenant  à la vie quotidienne et banale de tout un chacun. Les différentes techniques narratives, l’alternance des focalisations internes et omniscientes éclairent les pensées, les sensations, les peurs des personnages. La vision externe estompe  la connaissance des faits et accentue l’impression de suspens. Les questions rhétoriques (« Mais alors qu’était Charlaine ? Un tyran grotesque ? Mère Ubu ? »), les phrases souvent courtes, inachevées (« s’il pouvait s’y agripper… »), nominales ou adverbiales (« intellectuellement ») créent un rythme dynamique et oppressant. Le lecteur vibre alors au même diapason que Clarisse et Côme. Les nombreux indicateurs spatio-temporels précis placés en exergue (« Mardi 24 avril. Onze heures », « samedi 28 avril. Onze heures trente »)  rapprochent le texte du journal ou du reportage donnant au récit un caractère réaliste et objectif. La description des caractères denses et typés  des personnages, leurs pensées font évoluer le roman policier en roman psychologique et  en roman de mœurs avant le coup de théâtre final.

    Laurent Vyeix dans Clarisse et le singe en morceaux recherche l’authenticité de la vie.  Il mêle habilement suspens, violence, réflexion, émotion,   lançant  aussi de nombreux clins d’œil humoristiques au lecteur  comme lors de l’arrestation arbitraire  pour prostitution de Côme, travesti en femme, dans les dialogues entre ce dernier  et son psychiatre, ou lorsque le nouveau commissaire divisionnaire explique : « - Oui, je remplace Ben Soussan, parti en retraite. / - Et que fait-il de sa retraite ? / - Il vole. / - Il a changé de camp / - mais non : c’est un excellent pilote. ». Tension et détente se conjuguent et se mettent en valeur à la faveur du comique de mots, de gestes, de situations.

     Les illustrations  esthétiques en noir et blanc de Sophie Ainardi  accentuent  le mystère du texte. Clarisse et le singe en morceaux  permet au   lecteur  d’échapper à la platitude du quotidien, de le mettre entre parenthèses pendant la durée de sa lecture. Clarisse et le singe en morceaux  suscitera un véritable engouement chez les amateurs de suspens.

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12 février 2014

La petite cuisine

La petite cuisine        
Elisabeth Martinez-Bruncher
L’Harmattan (2012)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 Image petite cuisine.jpg   Dans La petite cuisine, roman polyphonique où de nombreux personnages simples et ordinaires,  pour la plupart émouvants,   s’entrecroisent,  Elisabeth Martinez-Bruncher raconte l’histoire d’un petit village, « un trou perdu » que le lecteur peut situer au Sud de la France à la faveur de descriptions  saturées d’effluves méridionales (« Les genêts dégageaient une odeur sucrée un peu écoeurante, heureusement corrigée par la vigueur  dynamisante des touffes de thym ») et du départ de  Maria  à Montpellier comme « auxiliaire de vie ». Ce roman permet de discerner la plurivocité de la réalité à travers la vision du monde, les sensations, les émotions, les analyses des différents personnages banals,  cependant dotés d’une intense densité,  qui s’expriment tous avec leur personnalité, leur langage. Mais c’est surtout Roger, le personnage principal, le point focal du texte,  qui introduit le lecteur dans les secrets de ce microcosme, à la faveur de ses réflexions orales ou écrites. En effet, Roger, être généreux et bon, vieillard encore alerte, à l’esprit vif, « t(ient) registre depuis vingt-huit ans, très précisément depuis son cinquantième anniversaire » de tout ce qui se déroule dans le village. Cet homme qui sent « la lavande et la solitude »,  comme le souligne l’auteure avec  un poétique zeugma,  écrit « l’après midi, dans sa petite cuisine », espace intime clos, protégé et protecteur opposé au « bar du Centre » tenu par le couple Imbert, Gérard et Augustine, des colporteurs de ragots, « fossilisés dans leur haine de l’humanité ». Pour Roger, l’écriture est une façon de prendre du recul par rapport à sa vie, aux événements, de les analyser avec calme, d’exorciser ses angoisses, « les images insoutenables et incompréhensibles que l’adulte qu’il était devenu avait refoulées dans une zone incertaine et trouble et que le vieillard retrouvait intactes et exigeantes, face à lui-même » et aussi d’immortaliser ses souvenirs comme   la beauté de Sarah Bloch, véritable « nymphe, (…) prêtresse vouée au culte de la Beauté », source de « ses premiers émois d’homme ». Les écrits de Sidonie, la grand-mère de Nadine,  permettent également de renouer avec le passé, de favoriser les réminiscences et de comprendre les événements contemporains. Tout en avançant au présent, l’histoire progresse parfois à rebours,  le présent et le passé s’éclairant l’un et l’autre, révélant les secrets du petit village.

    Elisabeth Martinez-Bruncher brosse avec un grand souci d’exactitude le tableau de cet univers  méditerranéen et de la mentalité de ses habitants médiocres ou sublimes, profondément vrais,  représentatifs de la société en général. Aux êtres intolérants, racistes, emplis de préjugés et de haine qui clament vulgairement et stupidement des idées toutes faites : « Si on les laissait faire, ils nous foutraient dehors ! Déjà qu’on les nourrit gratis…ils pondent tous les ans et les allocs, elles partent chez eux et nous tintin ! On n’a rien… y a pas à dire, c’est pas la même culture »  se dressent la générosité, la solidarité d’êtres ouverts, simplement humains comme Roger,  Maria, Lise, Georges Béraud, l’instituteur, Nicole, Pauline,  Nestor, l’immigré  noir, nouvellement installé au village avec sa famille,   qui accepte n’importe quel travail : « Du travail, j’en ai parce que j’accepte tout. Les horaires impossibles, les travaux de force, les remarques imbéciles et l’environnement pas toujours reluisant », son épouse Léontine, pleine de sagesse et d’humanisme  dénonciatrice de  l’individualisme de la société occidentale, « sans odeur, sans chaleur, sans couleur ». Et enfin Raoul, le boulanger, parmi tant d’autres,   qui  donne en toute simplicité  une leçon de tolérance, montrant qu’il n’existe qu’une seule « race » humaine, « la seule acceptable, celle des êtres loyaux et droits ».

    Le mince  ouvrage d’Elisabeth Martinez-Bruncher est un grand Roman dépourvu des chapitres habituels constitutifs des livres remplacés ici par des paragraphes numérotés de un à quarante deux, dans lesquels la narratrice bouleverse les procédés narratifs traditionnels, proposant au style indirect libre différents points de vue,  emportant le  lecteur  dans le maelstrom des nombreux personnages rencontrés au fur et à mesure de leur arrivée dans la fiction, simplement prénommés ou surgissant par le biais d’un pronom anonyme lancé en tête de paragraphe. Cet ouvrage poignant,  dépourvu cependant de toute effusion lyrique, est tout à la fois un roman régional, un roman d’amour,  un roman psychologique permettant de rencontrer des êtres aussi imprévisibles et étonnants que ceux  côtoyés dans la vie, un polar au suspens subtilement mené, une réflexion philosophique prouvant, si besoin est,  les dangers de la haine et   proposant implicitement un art de vivre ensemble.       

01 février 2014

Ma longue marche en Chine d'hier à aujourd'hui : 1956-2014

Ma Longue marche en Chine
d’hier à aujourd’hui : 1956-2014  
Jacques Van Minden
Joseph –René Mellot  
Editions  du cercle franco-chinois (décembre 2013)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image ma longue marche.jpg C’est à Joseph-René Mellot, ancien consultant à l’International dans le domaine des Hautes Technologies, actuellement journaliste, écrivain, poète, que Jacques Van Minden,  président du Cercle Franco-Chinois, spécialiste, entre autres,  en consulting international,  a confié les innombrables notes et souvenirs de ses « deux cent vingt huit voyages en Chine » de 1956 à nos jours. Joseph-René Mellot, à l’écoute de Jacques Van Minden, a écrit,  en collaboration étroite avec cet amoureux et grand connaisseur de l’Empire du Milieu, Ma Longue marche en Chine, pour communiquer une expérience unique, extraordinaire et enrichissante, de plus de cinquante années,  afin de la partager avec les lecteurs, les hommes politiques, les chefs d’entreprises. En effet, la Chine, immense pays multiethnique, est une énigme pour nombre de Français qui l’observent à travers leur lorgnette. Le narrateur dévoilant les secrets de ce pays en favorise la compréhension.

    Jacques Van Minden, avec une objectivité bienveillante, mais sans concession, porte témoignage sur des lieux restés longtemps inconnus et  inaccessibles aux Occidentaux, des événements heureux ou tragiques.

    Jacques Van Minden  présente avec précision les faits de la petite et de la grande Histoire de la Chine, les datant, s’appuyant sur des chiffres précis, des statistiques, les confirmant par des arguments d’autorité, des témoignages de personnalités connues, des lettres comme celle « de Deng Nan, la fille de Deng Xiaoping »  ou de « Ma She, Ministre conseiller économique et commercial à l’Ambassade de Chine à Paris »,  de photographies du voyageur prises en Chine en compagnie de Xu Bo, commissaire général adjoint de l’exposition universelle de Shanghai,  de Jean-Pierre Raffarin, Raymond Barre, François Fillon. De nombreuses dédicaces comme celles de Bernard Accoyer, Zhao Jinjun, Jean Besson, Gérard Collomb,  corroborent, si besoin était,    le sérieux de l’ouvrage.

    Aux  récits dotés d’un réalisme concret, semblant notés sur le vif,   le voyageur qui a pénétré les contrées chinoises les plus reculées   ajoutent ses commentaires personnels, ses analyses. Jacques Van Minden   se soucie tout à la fois de donner au lecteur à voir et à comprendre  la réalité politique, historique, sociologique et pittoresque de la Chine. Emu par le sens de l’accueil des populations : « la population nous attendait dehors, agitant des drapeaux chinois en papier, au pied des maisons décorées de bande multicolores »,  il  décrit la  vie quotidienne de cet immense pays (« C’était une véritable fourmilière sur les quais, dans les salles et les couloirs, des voyageurs poussant ou tirant d’énormes colis au milieu de volailles vivantes attachées dans des paniers de bambou et parmi des cyclistes portant des cochons ficelés sur le porte-bagage de leur vélo »), la  beauté des lieux (« Deux cent trente huit kilomètres de plages de sable blanc, bordées de cocotiers et de palmiers, entourent des collines verdoyantes (…) »). Il révèle les différentes coutumes qu’elles soient culinaires (« Les Chinois ne mangeaient pas de bovins, leur préférant leur viande de prédilection, le cochon et la volaille ») ou sociales.Dans ce pays moderne, l’égalité entre l’homme et la femme règne : « àcompétence et à travail égal, la femme chinoise devait avoir le même salaire que son homologue masculin (…) les femmes chinoises (…) ont occupé et occupent des postes importants aussi bien dans l’administration que dans les entreprises, et (…) elles ne rechignent pas à exercer des travaux pénibles ». Jacques Van Minden démontre aussi  l’ouverture d’esprit du gouvernement : « preuve d’ouverture de l’esprit chinois, la cathédrale Saint-Joseph construite en 1885 a été bien entretenue et les horaires des messes sont affichées à l’entrée », dénonce les clichés, les préjugés en ce qui concerne le Tibet par exemple.  A la faveur d’une analyse historique argumentée et rigoureuse, il explique que, contrairement à ce que croient de nombreux Occidentaux, la Chine protège le Tibet apportant de surcroît des réformes positives  importantes dans les domaines de la santé, de la scolarisation des enfants, de la protection de la nature et  elle favorise particulièrement  « le respect de la diversité » des minorités comme les Ouïghours, les Miaos.  Surtout Jacques Van Minden insiste sur l’immense sens des affaires des Chinois. Ce sont « de redoutables hommes d’affaires ». «  Le taux de croissance de la Chine fait pâlir les pays occidentaux ». Indirectement et directement, le narrateur renvoie en miroir l’image des Français, qui à l’inverse des Chinois,  sont préoccupés par leurs intérêts personnels et souvent immédiats.

    Jacques Van Minden   montre que les Français sont « de piètre hommes d’affaires ». Comme un homme d’affaires chinois lui dit un jour : « Le Français est un voyageur qui arrive à la gare au moment où le train s’en va… il court vite et de temps en temps, il arrive quand même à attraper le dernier wagon ! » Les Français  manquent de pragmatisme et d’unité. Jacques Van Minden explique qu’il est nécessaire d’étudier les marchés,  les attentes  de l’Autre, de connaître  sa mentalités, ses coutumes, ses croyances, ses superstitions pour  éviter les échecs et échanger positivement  avec lui. Mais l’ignorance de la mentalité chinoise a souvent conduit les Français à des erreurs et à des pertes de contrats.  Son anecdote, donnée par l’intermédiaire d’une comparaison humoristique,  sur les quatre « 4 cv »  «rutilantes, peintes en blanc, comme des jeunes mariés » offertes par la firme Renault et immédiatement jetées à la mer parce que  les Français ignoraient que le chiffre 4 « porte malheur, et que de surcroît la couleur blanche est signe de deuil »,  est une preuve parmi tant d’autres.

    Mais Jacques Van Minden ne fait pas que l’apologie de la Chine. Il perçoit avec acuité ses  défauts,  dénonçant les disparités financières entre les plus humbles et les milliardaires,    dévoilant l’Histoire passée,  le régime totalitaire de Mao, les violences cruelles de la Révolution culturelle, l’atteinte à la culture (« les monuments historiques sont détruits, effaçant les traces les plus visibles de la civilisation »),  l’absence de liberté de penser, d’agir. Il a vécu  lui-même l’expérience de l’emprisonnement dans les geôles du grand Timonier. Mais malgré cette incarcération arbitraire et bien éloignée dans le temps, les bons souvenirs dominent ainsi que le regard pénétrant de monsieur Van Minden sur les relations présentes et futures entre la France et la Chine dans sa biographie éclairée, véritable ouvrage historique. 

    La biographie de Jacques Van Minden,  grand médiateur reconnu internationalement, rédigée par Joseph-René Mellot,   est un ouvrage rigoureux, structuré, d’une immense richesse. Sa lecture aisée à la faveur de la plume élégante de Joseph-René Mellot  sera d’une grande utilité pour les historiens, les hommes politiques, les industriels en quête de marchés, les étudiants et évidemment pour toute personne curieuse, ouverte à l’Autre. La collaboration entre la France et la Chine apportera  l’enrichissement réciproque que le Général de Gaule, « en bon stratège » avait compris dès 1964 en reconnaissant la République populaire de Chine.

 

 

 

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23 janvier 2014

Ma mère à l'Ouest

Ma mère à L’Ouest    
Eva Kavian
Editions Mijade

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image ma mère.jpg Ma mère à L’Ouest d’Eva Kavian présente de façon émouvante, avec cependant  de nombreux  clins d’œil humoristiques, la réalité vécue par Samantha, une fillette jetée dans des familles d’accueil parce que sa mère biologique, Betty, femme  célibataire, déficiente mentale,  est jugée inapte à s’occuper d’un enfant par les services sociaux. Eva Kavian donne à voir la vie de Samantha et ses nombreux écueils dans toute son authenticité.   

    Betty, malgré son handicap, « était une maman et elle aimait son bébé. », « son enfant à elle, sa chérie adorée, sa toute belle », d’un amour intense, authentique, viscéral. Pourtant les services sociaux n’accordèrent  aucune importance à ce profond amour, au fait que  Betty  s’occupait correctement de sa fille, qualité  précisée par le chiasme mettant en valeur « l’essentiel » : « Elle se concentrait simplement sur l’essentiel et l’essentiel c’était Samantha ». Les apparences l’ont malheureusement emporté, pour la mère et son enfant, sur l’être.    

    Des familles d’accueil conformes aux normes de la société dite bourgeoise, éduquées, bien pensantes (« ‘Maman’ ressemblait aux mamans d’école »)   accueillirent à tour de rôle la fillette. Mais très vite, le vernis s’écailla.  Ce fut pour la première mère en mal d’enfants « la fête au village dans une des trompes de Fallope » commele souligne  avec humour la narratrice. Claire décida alors de se consacrer à elle-même et à sa future progéniture, rejetant la petite Samantha. Dans la seconde famille, chrétienne  et rigoureuse, le père se découvrit et découvrit la sexualité, une sexualité exacerbée : « Il était fou du corps de Louise. Il ne pensait plus qu’à ça. Le corps de Louise. Les fesses de Louise. Ses seins, bon Dieu, ses seins ». Le couple modèle explosa et une fois encore Samantha en subit les conséquences. Après des séjours en internat, elle trouva  refuge chez des  retraités bien sous tous rapports, « des personnes en âge d’être des grands-parents », l’homme, Jean-Pierre était un ancien pédiatre. Malheureusement, malgré son appartenance à une classe sociale et intellectuelle élevée, il n’était  pas aussi sain qu’il le paraissait.  Depuis sa retraite, « il manquait de chair fraîche ».  

     La fiction d’Eva Kavian  se fonde sur le réel. L’auteure ancre son histoire dans  des Résidences pour Adultes, des internats, dans l’événementiel comme la tuerie de Columbine, le Tsumani de 2004, dans l’Histoire.   Elle montre les clivages sociaux révélés dans les lieux de vie,  comme  le petit appartement de Betty, la maison avec piscine du pédiatre, les comportements, les habitudes.  Les allers retours entre le présent et le passé, la chronologie parfois bouleversée,  l’alternance du style indirect libre et du style direct, du récit et du discours, une syntaxe souvent orale, spontanée créent un effet de réel, rendant compte de la vision intime de la fillette et des autres personnages.

     Ma mère à L’Ouest est une évocation emblématique de la vie des gens humbles et « différents » aux prises avec une réalité difficile. Betty, enfant abandonnée, née le jour de la construction du mur de Berlin, et Samantha sont toutes les deux privées de leurs racines. Samantha, jolie fillette intelligente, douée, sait composer avec sa naissance, son histoire marquée par des déchirures douloureuses. La séparation d’avec sa mère, son premier départ comme les suivants vers des familles « étrangères » constituent des ruptures intolérables : « Quelque chose s’est affaissé entre ses épaules, une grande lame froide l’a ensuite coupée en deux puis un caillou glacé remplit son ventre. ». Ces séparations apparaissent comme le résultat de la fatalité pour la mère et l’enfant impuissantes devant les choix des services sociaux,  tout comme l’est  la ville de Berlin  scindée en deux par le « mur de la honte », obstacle à la liberté et à l’unité des familles. Les thèmes du mur, de la séparation, de la destruction puis de la réunification sont en effet récurrents dans l’ouvrage. Samantha construit des murs psychologiques autour d’elle pour se protéger, puis ensuite pour ne pas reproduire les schémas de son passé : « J’ai commencé à construire le mur de la honte, mon mur à moi… ». Le titre de l’ouvrage d’Eva Kavian est polysémique,   doté d’une dimension géographique, allégorique  et psychologique. La destruction du  mur de Berlin constitue une première étape symbolique dans le cheminement intérieur de Betty : le 11 novembre 1989, elle devient mère. A la fin de l’ouvrage, Samantha sent « quelque chose en elle se rassembl(er) ». Les « séries de tranches coupées net »  de sa vie se réunissent enfin.

    Ma mère à L’Ouest, lyrisme du quotidien, raconte, de façon magnifique, l’existence  des enfants éloignés de leurs géniteurs, les dysfonctionnements des services sociaux et prouve, si besoin est, que l’Amour d’une mère, même handicapée mentale,  est ce qui est le plus important pour construire une Vie. L’argent, les diplômes, la position sociale ne sont pas primordiaux. Eva Kavian décape de façon poignante et pertinente les idées reçues.

   

11 janvier 2014

Charles et Aurélien

 

Charles et Aurélien  
Annette Lellouche      
A5 éditions (novembre 2013)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

  image aurélien.jpg  Après Gustave (1), vieux chêne, unique ami et confident de Charles, véritable personnage du roman éponyme d’Annette Lellouche, La lettre à pépé Charles (2) évoque la rencontre positivement bouleversante entre Charles, un ancien cordonnier veuf et solitaire et son petit fils Simon. Dans son troisième ouvrage, Charles et Aurélien, Annette Lellouche  donne une suite tout à la fois émouvante et humoristique à la vie de cette famille pendant longtemps désunie, plongée dans la souffrance de la séparation. Les retrouvailles et la réconciliation entre le père et le fils Aurélien  « déchir( ent ) la bure de la souffrance » et enfin « dans les yeux d’Aurélien, une brillance humide chass( e ) le voile qui obstruait son horizon durant toutes ces années. ». Le bonheur s’installe alors dans la famille,  capable désormais, grâce à Simon, de le voir et de le saisir.

    Dans cet ouvrage, Annette Lellouche utilise de nombreux monologues intérieurs, sans toujours s’effacer derrière ses personnages dont les propos sont parfois modelés avec réalisme sur la langue parlée et familière (« Les jeunes hommes montaient à Paris pour trouver du boulot »). Par l’intermédiaire de leurs pensées, de leurs émotions, la narratrice  donne une leçon de vie et de sagesse simple mais vraie au lecteur : « prends le bonheur quand il t’arrive et vis ta nouvelle vie avec triomphe ! ». Elle lui apprend  à goûter chaque instant de l’existence. Elle en dénonce les  erreurs comme les brouilles familiales souvent dues au manque de dialogue, d’écoute  et de compréhension, le malheur et le rejet de l’Autre qui entraînent la haine (Giulia avait dû se sentir rejetée et s’enfermant dans sa peine, l’avait transformée en rancœur et haine »),  les dangers de l’alcool, du tabac : « Une dernière cigarette l’a pris de vitesse et l’emporta dans une dernière quinte de toux ». Au travers de différentes scènes, de descriptions, de réflexions des personnages, l’écrivain conduit, en toute simplicité,  une méditation quasiment philosophique sur la vie destinée non seulement aux enfants mais aussi aux adultes.

    L’écriture d’Annette Lellouche  est nourrie de  réalité et de poésie.  Les  images concrètes et belles, « Le silence a empaqueté la place dans une ouate opaque », les métaphores filées comme celle de la navigation donnant à voir la vie perturbée d’Aurélien (« Durant toutes ces années, il avait navigué dans un bateau sans capitaine. Il lui était quasiment impossible de redresser la barre. Il tanguait au gré des événements, l’aiguille démagnétisée de sa boussole perdait constamment le nord. »),  les anaphores évocatrices de multiples solutions possibles qui scandent les pensées de Berthe,  leur conférant un  caractère lyrique (« Elle songea au notaire (…), Elle songea à passer  une petite annonce (…) « Elle songea à la petite  Eloïse (…), « Elle songea à l’émission » (…) donnent une dimension poétique et parfois pathétique au texte.

    Annette Lellouche chante un cadre provençal esthétique (« Sans parler des tableaux où se prélassaient des champs de lavande au mauve complètement délavé par le soleil qui y avait lézardé, aux taches rouge sang des coquelicots qui déferlaient des collines ».),  la vie de gens humbles,  généreux, attachants, les plaisirs simples et joyeux  comme un pique nique, « réplique vivante du ‘déjeuner sur l’herbe’ de Monet ». Elle révèle son amour des animaux et sa connivence avec la nature : « Un petit lézard des murailles, surpris, se dépêcha de ramper avec agilité sur le mur de la façade. D’un beau gris vert, à la face ventrale jaune pâle et à la gorge mouchetée de noir, il se déplaçait par ondulation à l’aide de ses pattes, de son abdomen et de sa queue (…) ».    
   
Comme toujours, les ouvrages d’Annette Lellouche sont un hymne à la Vie et à la générosité humaine. Il est important, dans un monde où la haine s’insinue, de constater qu’il existe encore des êtres qui font confiance à l’humaine condition.



Gustave : http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/apps/search?s=Gu...


Lettre à pépé Charles http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/apps/search?s=Lettre+%C3%A0+p%C3%A9p%C3%A9+charles

 

 

04 janvier 2014

Un bouquet de coquelicots

 

Un bouquet de coquelicots
Marianne Sluszny       
Editions de la Différence (2014)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Un bouquet livre.jpgUn bouquet de coquelicots : ce  titre,  poétique, esthétique, symbolique, sertit le livre-tombeau de Marianne Sluszny pour  donner voix à de jeunes soldats et à de jeunes femmes   à jamais oubliés. Les coquelicots « fleurissent les bords de l’Yser », transformant le paysage en véritable tableau. Ils sont  le symbole de la beauté éphémère de la vie, la  fleur du souvenir, l’allégorie rouge sang de toutes les jeunes existences brisées, fauchées au combat il y a  cent ans : « (…) des champs de coquelicots, ces fleurs d’un rouge carmin au cœur noir dont la vie est aussi éphémère que l’existence d’un homme ». Cette fleur fragile et belle  ouvre la première nouvelle et clôt la dernière devenant « tissu rouge avec un cœur de fil noir ». Elle ancre d’emblée l’ouvrage dans le réel et son évanescence avant de plonger le lecteur dans l’Histoire de la guerre de 1914  en Belgique, à Namur, Malines, Bruxelles, Anvers… Tous les personnages fictifs, hormis  Albert Kudjabo, sont traités de façon réelle, enracinés dans une  terrible réalité mortifère.

    Dans une lettre,  puis  dans des nouvelles proches du journal intime, (toutes commencent par le même type de phrase déclarative : « Je suis né le 19 juin 1893 », « je suis né en 1912 », « Je suis née  le 16 octobre 1895 »…) des narrateurs multiples, un mort, un instituteur, un pigeon, un Congolais, une infirmière,  évoquent leur vie, leur ressenti tout à la fois subjectif et  réaliste, donnant à vivre au lecteur les horreurs de la guerre à travers leur  propre culture, leur  personnalité, leurs goûts. « Les dents éparpillées sur la glèbe » font penser au musicien « au clavier d’un piano pulvérisé par un tremblement de terre ». C’est à travers le  lexique, les métaphores, les expressions figées liés aux  volatiles (« j’ai vite senti que l’envahisseur était un oiseau de mauvais augure »,  « je me retrouvais respiration et ailes coupées », « Max a défendu notre cause bec et ongle ») que le pigeon s’exprime.

    Chaque nouvelle délivre un regard singulier sur la guerre et chaque regard aboutit au même constat : le bruit assourdissant des bombes, des hurlements de douleur et d’horreur :  « un tumulte infernal », « un fracas brutal »,  « les cris de peur et les hurlements des blessés »,  puis le cri suprême réduit au silence comme dans le tableau de Munch (« A cause de l’effet de loupe, je ne voyais plus que le ciel embrasé, couleur de sang, et la bouche grand ouverte et grimaçante du personnage dont ne s’échappait aucun son »),  un monde qui se délite, se désorganise : des « villes détruites,  (des) villages en ruine, paysages éclatés et partout de pauvres hères, petits, moyens, grands, fuyant la mitraille, les massacres, les persécutions (…) », la faim, le froid, la saleté, la boue, le sang, la mort, l’horreur des corps morcelés : « s’extirper de l’abri, contempler le cloaque et, le cœur au bord des lèvres, tétanisé d’effroi et tremblant d’angoisse, prendre un crâne en main ou une jambe sous le bras »  afin de les ensevelir. De jeunes  êtres de toutes classes sociales, des plus humbles aux plus favorisés,  sont plongés en pleine apocalypse, pris au piège d’une guerre  qu’ils n’ont pas choisie : « la guerre a décidé pour moi », innocentes vies fauchées avant d’en avoir connu les plaisirs et les joies. La guerre est arrivée comme une fatalité leur interdisant tout bonheur. Aux horreurs inconcevables de cette guerre s’ajoute ensuite dans « les mois qui suiv(ent) l’armistice (…) les règlements de compte » contre de pauvres femmes qui ont vendu leur corps  à l’ennemi afin de nourrir leurs enfants alors que les femmes dites convenables continuent à être respectées malgré la trahison d’un voisin ou d’un proche : « La populace dégoulinait d’exécration, oubliant que des femmes bien convenables avaient dénoncé des opposants pour quelques sous, un poulet ou un paquet  de beurre, la promesse d’un moment d’autrefois contre un acte incivique qui avait expédié plus d’un patriote à la potence ».

    Ces nouvelles, d’un réalisme cru et brutal,  fondées sur le réel,  relèvent tout à la fois d’une volonté d’observation, de transmission, d’édification. Elles témoignent d’une guerre cruelle et sordide que nous ne devons pas oublier. Elles  sont aussi de vibrants et émouvants appels à la paix, montrant la cruauté, l’inutilité, l’aberration des guerres d’hier et d’aujourd’hui, dénonçant l’utilisation des armes chimiques, « le chlore qui asphyxiait les voies respiratoires et détruisait les poumons et le gaz moutarde qui brûlait la peau, les muqueuses et les yeux jusqu’à les rendre aveugles »  et « les armes chimiques (…) qui font des ravages atroces dans la guerre civile qui déchire aujourd’hui la Syrie ». Ces nouvelles ne sont donc pas de simples témoignages réalistes, ce sont aussi des méditations éthiques sur les souffrances infligées par toutes les guerres. L’esthétique apparaît malgré tout dans ce lyrisme tragique avec les sensations qui se bousculent,  les odeurs, les sons, les couleurs, les comparaisons poétiques prouvant la beauté de la Vie (« C’était un monde en soi, avec les nuages qui filaient, comme des danseuses, happés par le vent du nord, frayant un passage, selon un angle toujours différent, aux éclats du soleil »).  Même de petites notes humoristiques  perlent à la faveur par exemple de la chute de la nouvelle « Echo », prénom du pigeon qui conclut «Je me suis fait pigeonner ».  Marianne Sluszny réussit à introduire la beauté et la tendresse dans l’horreur, avec Emile en l’occurrence qui « revenu de la guerre (…) avec au fond des yeux l’expression de ceux qui en ont tant vu qu’ils n’en parleront jamais » prend son épouse infidèle qualifiée de « femme à Boches » dans ses bras et « netto(ie) son visage » souillé par la populace haineuse. Le pardon se manifeste, bouleversant,  dans toute sa générosité et son humilité.

    Marianne Sluszny qui « a compulsé pendant trois ans les archives de la Grande Guerre »,  en donnant la parole à tous ces jeunes gens valeureux, leur  rend un vibrant et émouvant hommage et leur permet d’accéder  à l’immortalité dans l’esprit et le cœur des lecteurs. Elle dépose avec sobriété  et élégance un bouquet de coquelicots sur leur tombe.

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01 janvier 2014

Poème de Johanne Hauber-Bieth

le_nouvel_an.jpg

27 décembre 2013

Fenêtre sur l’Eternité

 

image joelle vincent.jpgFenêtre sur l’Eternité
Joëlle Vincent    
Editions Maxou (2013)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Le titre de l’ouvrage de Joëlle Vincent,  Fenêtre sur l’Eternité,  pique d’emblée la curiosité du lecteur en l’ouvrant vers l’infini et le surréel. En effet, la fenêtre, élément  de communication, accès  vers l’ailleurs,  emporte ici  vers un temps insondable, illimité, absolu.

    Pourtant au début,  l’histoire racontée est ancrée dans le réel. Elle présente deux lyonnaises   unies par « une amitié indéfectible » : Nina, réservée, « sage », « posée », « réfléchie »,  professeure de Lettres et Léa, qui possède de nombreux points communs avec l’auteure, est une femme « au tempérament original », joyeux, capable « d’inventer sa vie à chaque seconde, la gratifiant de couleurs vives  en mettant toujours l’accent sur l’improbable, l’inattendu, le joyeux désordre de l’impromptu ». Elle  «exer(ce)  ses talents d’écriture dans la publicité ».  Afin de panser les maux de  Nina consécutifs  à un récent divorce, Léa propose une échappée vers Montmartre, le quartier parisien des artistes, des musées, des monuments historiques. Et brusquement, lors de la visite d’un musée, « lorsque Léa pos(e) le pied sur le sol à l’entrée de la bâtisse, elle (a) immédiatement l’intuition d’avoir rendez-vous avec son destin ». L’espace et le temps éclatent donnant une essence magique à l’histoire.

     Une fontaine absente, (« C’est fou, en entrant  dans le jardin, j’ai eu le sentiment de rentrer chez moi après des années d’errance. D’ailleurs, là devant le portail, il y avait une fontaine ») source de  liquidité, permet le passage sur l’autre rive. Léa va alors mener deux vies parallèles : la journée, elle est une femme  mariée à un homme  très pragmatique, mère de deux fils. La nuit, elle devient un peintre parisien du XIXe siècle,  au « corps svelte et délié (…) vêtu d’une redingote, avec pour seule cravate, une lavallière assez impressionnante, taillée dans une étoffe précieuse aux motifs cachemire ».  Cette double cohérence devient difficile à vivre pour Léa qui se pose des questions. Les souvenirs, le rêve, la réalité se télescopent. Intuitive,  Léa sent des correspondances entre ses rêves et sa vie. Progressivement,   elle constate que le rêve en  devient même le miroir.  Puis ce mélange des temps permet  d’accéder à la révélation finale. Le rêve communiquant avec le réel devient  lieu de libération : « Ce que cette fenêtre sur l’éternité offrait à voir à Léa était qu’il fallait toujours rester vrai et lucide face aux choses de la vie ».

      Fenêtre sur l’Eternité n’est pas simplement un récit  fantastique, il fonctionne aussi comme une mise en marche de l’inconscient.  Le fantastique se brise par moment pour donner la parole à la parapsychologie, à la psychanalyse. Il  peut progressivement être interprété rationnellement par le lecteur. Sous la fantaisie apparente de son texte, Joëlle Vincent propose  en effet toute une réflexion sur la vie et sur des vérités psychologiques profondes à propos des hommes, de l’amitié, de l’amour. La fiction se nourrit de la personnalité, de la vie, des goûts  (son amour pour « l’ami Brassens ») de Joëlle Vincent. Les nombreuses références à une mort non mort qui hantent ses ouvrages ne révèlent-ils pas une angoisse latente de cette terrible réalité  chez cette passionnée  de la Vie ?

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21 décembre 2013

Le Pèlerin

 

Le pèlerin 
Fernando Pessoa 
Traduit du portugais par Parcidio Gonçalves  
Edition La Différence, 2013

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    image pelerin.jpgLe pèlerin de Fernando Pessoa, paru en 1917, est un conte initiatique qui donne à voir les étapes du cheminement personnel d’un narrateur unique et  solitaire. Ce jeune homme mène  une vie paisible, tranquille, modérée,  dépourvue de tout trouble (« Aucune occupation ne venait distraire mon esprit des charmes propres à l’imagination heureuse des adolescents ; l’amour, avec sa joie insatisfaite, n’était pas encore venu troubler la limpidité de ma vie. Je vivais plus content que joyeux, sans mauvais souvenirs du passé, sans tristesses du présent, sans doutes sur le futur »)  dans une famille aimante et aisée qui le protège des désagréments matériels de l’existence comme l’indique la métaphore :  « l’aisance de mes parents (…) mettai(en)t mon avenir à l’abri des nuages ». Davantage contemplatif qu’actif, il « regarde(…) la vie passer  sans réfléchir à la vie » tout en méditant  « sur les mystères de l’existence ».

    La rencontre « d’un homme tout de noir vêtu » bouleverse  soudainement sa vie. Il ne va désormais vivre qu’en voyageant  sans destination précise, « quelque chose m’attirait hors et loin de moi », faisant l’expérience du vide, menant une vie quasi monacale : « Ma vie à  partir de cet instant, devint pâle et creuse. Moi qui avais tout, tout me manquait. Je ne désirais rien et je désirais tout ». Il vit alors une sagesse toute pragmatique, entouré d’une espèce de mystère fondamental, progressivement en correspondance avec le sacré où réalité et irréalité se conjuguent. Puis il  tombe amoureux, d’un amour platonique et réfléchi,   de jeunes femmes rencontrées au hasard de ses pérégrinations, qu’il quitte bien vite pour continuer sa route. Après chaque départ, il devient de plus en plus triste. N’est-il pas envahi d’une sorte d’ « akedia », la mélancolie qui s’empare des mystiques ?

     Les jeunes femmes semées sur sa route représentent d’abord  les vanités de la vie,  le Plaisir, la Gloire, le Pouvoir, ensuite ses qualités, l’Amour, la Sagesse,  puis la Mort.   Cette féminité rencontrée, chaque fois bénéfique mais énigmatique,   l’aide à franchir des étapes dans sa vie et dans sa quête : quête d’une terre promise, quête de lui-même ? Chaque femme constitue une espèce de rite de passage à accomplir. Quitter chacune d’entre elle ne lui permettrait-il pas d’accéder à la Sagesse, à la connaissance de son être profond et intime ?  La dernière jeune fille aimée « d’un amour sans pareil (…) » en effet  « est sa propre Personnalité. ». Ces rites de passages à accomplir à travers la féminité le dirigent enfin vers le repos et la Tranquillité,  incarnée dans la personne d’un ermite. Et finalement, il retrouve dans un univers d’intense luminosité, d’une lumière dépourvue de chaleur, « débarrassée de tout souvenir de la lumière matérielle »,  l’homme en noir. Cette  lumière singulière dépouillée de toute matérialité n’est-elle  pas la Connaissance totale, l’accès au Salut, le point d’arrivée d’un voyage initiatique dont on ne revient pas ? Le conte ne propose aucune réponse, laissant le lecteur libre de toute interprétation.

     Après un incipit réaliste,  le lecteur est progressivement plongé dans les confins du monde, installé dans un temps mythique, entouré d’une espèce de mystère fondamental, en correspondance avec le Sacré, dans une surréalité de l’impossible.  Ce conte,  qui passe du discours au récit dans le dernier chapitre, sous sa forme réduite, est une création originale, étrange et fascinante.

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14 décembre 2013

Siamoises

 

Siamoises
Canesi et Rahmani     
(Editions Naïves, 2013)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

  siamoises-canesi-rahmani-editions-naive-livres.jpg  Après leur sublime symphonie Alger sans Mozart  composée à quatre mains, Michel Canesi et Jamil Rahmani renouvellent avec maestria leur expérience en livrant au lecteur Siamoises. Ce roman, qui mêle subtilement les genres,  est placé sous le signe de la dualité, de la gémellité et de l’unité perdue, de l’ombre et de la lumière, de la vie et de la mort.

   Les narrateurs situent successivement l’histoire au Maroc (« Essaouira, toute blanche au bord de l’Océan »), en Algérie (« Alger s’étale sur ses collines comme une salamandre blanche ») en Espagne (Los  Monteros, oasis sur la Méditerranée »), en France, en Suisse, « morne pays où il ne se passait rien », donnant la caution du réel au cadre géographique dans lequel se déroulent les événements. Cette localisation spatiale s’accompagne d’une localisation temporelle. La fiction se situe vers le dernier quart  du  XXe siècle, au moment de la  montée de la violence en Algérie.  Les narrateurs marquent ainsi leur volonté de l’insérer dans l’Histoire et de donner l’illusion du réel, invitant de la sorte le lecteur à croire les événements rapportés.

    L’ailleurs, (hormis essentiellement lorsque la narration évoque la violence intégriste), que ce soit l’Algérie, le Maroc, l’Espagne, est décrit de façon lumineuse. Une sorte d’univers méditerranéen total se déploie dans un bouquet esthétique d’évocations, de sensations, de senteurs « Partout, des fruits multicolores. Tomates écarlates, poivrons brillants orange, jaunes et verts, piments rouges et cuisants. Persil, coriandre menthe, symphonie baroque aux multiples senteurs (…)  Courges, courgettes, concombres pastèques veinées de vert et melons jaune canari. Tourbillon de couleurs : cobées bleues à l’assaut des palmes et des branches, volubilis, liserons blancs, roses blanches, rouges et roses cosmos (…) ». Les synesthésies soulignent la variété et la richesse des couleurs éblouissantes, faisant naître un tableau en mouvement coloré et parfumé. Toutes les variétés de légumes, de fruits, de plantes, d’arbres, les jardins luxuriants  s’offrent à la vue,  au toucher et à l’odorat : univers de nostalgie, monde regretté, témoignant de l’arrachement à un pays aimé où les autochtones étaient chaleureux, joyeux, humains : « tu as découvert un nouveau pays, une autre façon de vivre, des gens qui s’intéressent à toi et qui s’occupent de toi, des gens plus chaleureux ».  A cet univers esthétique, aimant et odorant s’opposent la France et la Suisse tristes, brumeuses, pluvieuses, mortifères : « Ma chambre donnait sur le Léman, immense étendue grise sous le ciel gris ; flaques sombres et fleuves clairs parcouraient sa surface ridée par le vent. De lourdes montagnes, estompées par les pluies d’automne, oppressaient l’horizon ». Siamoises transporte le lecteur d’un pays à l’autre, multipliant les discours sur la normalité et le réel.

    Puis l’étrange apparaît, résorbé dans une apparente quotidienneté. Une pseudo objectivité vise à enchaîner la folie. Des explications apparemment rationnelles sont données : Marie, thanatopractrice,  et Sophie, anesthésiste, après la mort de leur père Etienne Vincent, «  ciment de leur vie »  ressentent un traumatisme insurmontable. Le retentissement de cette mort  installe une déréliction irréversible dans leur vie. Il existe progressivement toute une activation du passé par le présent.  L’écriture se révèle alors une véritable écriture de la dérive des repères.  Siamoises est une  mise en drame de la dualité. Tout le texte est inondé de doubles réunis par une prolifération de « je », sujets des discours : deux sœurs Sophie et Marie, des siamoises Malika et Nacia. Les chapitres se mettent en miroir : l’un, le discours de Marie au présent, l’autre,  celui de Sophie au passé. Des structures en doublet apparaissent : deux constructions parallèles : « On va grandir  l’une contre l’autre et vivre l’une pour l’autre », « Si tu meurs, je meurs »,   « Une des sœurs de la Koutoubia (…) c’est la Giralda », deux substantifs : « deux bougies », « deux minarets », un tulipier à « deux troncs », « deux villas             jumelles »…. Les narrateurs s’amusent avec des parallélismes grammaticaux, syntaxiques, morphologique, thématiques,  réunissant les objets, les personnages par couples. L’inondation des doubles joue entre l’équilibre et le déséquilibre. Toute la narration est jeu de miroir, « Face au miroir, je parlai tout bas (…) Regarde-toi, regarde-moi, regarde nos yeux »  jusqu’à  l’éclat final.  Le miroir est le lieu où le monde se renverse. Il sépare le monde du réel et des apparences.

    Après les deux premières parties, « La fêlure »  et « la déchirure » qui impliquent la scission douloureuse et même familièrement la folie, le dernier chapitre « jusqu’à la lumière » introduit le présent et la voix d’Antoine/Antonio, le beau père  « impudique » trop « aimant », le psychiatre à l’éthique quelque peu déviante. Les chapitres s’enchâssent progressivement de façon implicite. La fin de l’un annonce le début de l’autre dans des espaces séparés : la fête à Alger à laquelle assiste Marie  entraîne la fête à l’hôpital «  pour l’anniversaire d’Ahmed ». Ahmed le chauffeur de Marie  en Algérie  et le patient de Sophie en France.  Ce jeu de miroir plonge  le lecteur  dans une construction en abyme avec une série de discours  gigognes donnant à voir des lieux et des êtres en quête de leur unité perdue : « Les deux Algérie sont côte à côte. Celle du passé, triste, oubliée, assoupie et l’autre, brute, fière, conquérante… », l’Algérie séparée de sa sœur française par la mer, mise en abyme de Marie et de Sophie séparées psychologiquement de leur mère.  Puis les contradictions, les mensonges se multiplient peu à peu jusqu’à la révélation finale. 

      L’écriture  tout à la fois poétique, onirique,  réaiiste, tragique  (l’expérience de la scission est l’expérience du tragique absolu)  et baroque de Michel Canesi et Jamil Rahmani  n’est jamais naïve, c’est une écriture de signes que le lecteur décrypte avec délectation. Le plaisir du texte dans Siamoises, roman à la couverture et  au titre concrétion essentielle et révélatrice du discours, est total.  Je rêve à mon tour :   devenir juré d’un prix littéraire pour l’offrir à ces méritants écrivains !

 

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2012/05/... : des mêmes auteurs, chez le même éditeur, Alger sans Mozart. (2012)

 

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13 décembre 2013

Omar

 

Omar
Film réalisé  par Hany Abu-Assad 
(2013)
Avec Adam Bakri, Waleed Zwaiter, Leem Lubany

 

(Par EliasImage Omar.jpg Abou-Mansour)

 

    Le film Omar de Hany Abu-Assad n’est pas seulement un thriller ou le parcours paranoïaque d’un Palestinien comme le prétendent certains chroniqueurs. C’est une histoire d’amour fondée sur une réalité historique.

    En effet, Omar est une fiction-documentaire et un film engagé. Il montre  la  triste réalité d’êtres qui souffrent et vivent les douloureuses cicatrices de l’occupation. Les personnages présentés par Hany Abu-Assad incarnent une population déshéritée, démunie, mais surtout humiliée et privée de dignité humaine. Ce film politique ne tombe cependant pas dans le dogmatisme, la propagande et l’endoctrinement. Il ne formule pas un discours haineux et reste loin de tout lyrisme.  Bien que grave, le thème est même parfois teinté d’un certain humour.

    L’intrigue est simple. Omar, un Palestinien, escalade « le mur de séparation » pour visiter ses amis d’enfance, Amjad et Tarek et rencontrer sa bien aimée Nadia.

    Mais lors de chaque visite en Israël, Omar affronte la mort. Il essuie des rafales de la part de l’armée israélienne. Puis, il est arrêté par une patrouille militaire et subit un traitement arbitraire, tyrannique et humiliant. Rabaissé, mortifié, Omar se réfugie alors dans la Résistance. Les trois amis, Tarek, Omar et Amjad mènent une opération aboutissant à la mort d’un soldat israélien. Omar est alors arrêté et torturé.  Le machiavélisme policier l’oblige à choisir entre l’incarcération ou la collaboration.

    La police s’efforce à l’employer comme indicateur à son service. Et il n’est libéré que contre son engagement à livrer Tarek suspecté d’avoir tué le  soldat. Le spectateur en suivant le cours des péripéties du film découvre qu’Amjad est un collaborateur. Le cynisme de la police israélienne amène les jeunes Palestiniens, sous la torture, à trahir leurs familles, leurs connaissances. La délation se développe. Les arrestations arbitraires se multiplient. Le réalisateur, Hany Abu-Assad met l’accent sur les contraintes physiques, morales et psychologiques exercées par la police contre les prisonniers qu’elle manipule.  Il s’agit, pour la police, de noyauter, contrôler et quadriller la société palestinienne. Ce climat de brutalité va inciter les Palestiniens à la révolte. La jeunesse palestinienne s’enlise alors dans le désespoir. Or une société qui sombre dans la détresse est un terreau pour l’intégrisme et la violence.

    Omar, accusé de traîtrise, afin de laver son honneur, opte pour la violence. Cette dernière est omniprésente dans le film. D’ailleurs, « le mur de séparation » l’incarne parfaitement. Ce mur transforme le site en un paysage carcéral. Il offense, alors, le regard des spectateurs et heurte leur sensibilité.  Il concrétise la fermeture et l’exclusion. Cet ostracisme sème la haine. Il s’agit d’un problème éthique, philosophique et humanitaire, véritable blessure pour la démocratie.

    Le film Omar décrit le drame palestinien sous l’occupation. Il évoque la mémoire collective de ce peuple qui aspire à la liberté. C’est un   beau film à voir.

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11 décembre 2013

Nelson Mandela

 

Un beau poème de paix de Françoise Marie BERNARD en hommage à Nelson Mandela.

 

 

Photo Mandela.jpg ROLIHLAHLA NELSON MANDELA

 

Acrostiche

                                           

 

 

Révolté, rebelle, telle était ta destinée ;

Obstiné dans tes choix pour une vie de droit ;

 Loin d’être facile, ton chemin fut entravé,

 Instant après instant, endroit après endroit…

 Humanité pour tous ! Ton crédo pour la liberté,

 Liberté tant désirée pour ton peuple noir sous les lois !

 Ame d’une grande rareté composant ton être entier ;

 Homme de liberté et d’intégrité, tu étais tout à la fois…

 L’harmonie de ton peuple devint ton rêve insensé mais

 A force de volonté et de témérité, tu as réussi cet exploit !

 Nelson Mandela, Tata, père comme Gandhi l’a été,

 Etoile de Paix, icône de l’Humanité sous ton ciel là-bas,

 Lumière de vie malgré Robben Island, humilité…

 Soweto, dans son cœur, à jamais te chantera…

 Oppression, racisme, notions inhumaines que tu fis changer

 Non sans souffrances et humiliations, mais tu résistas, toi

 Madiba, père de la Nation « Arc-en-ciel », avec simplicité…

 Apartheid, laideur de l’esprit humain, sous ton combat !

 Nobel de la Paix, homme à l’exceptionnelle humanité…

 Dépasser les haines pour la réconciliation, tel fut ton espoir…

 Engagement humain d’une âme pourvue de bonté,

 Liberté sacrifiée, la tienne pour tes frères opprimés par la loi…

 Afrique du Sud, pays où cette lutte continuera au nom de ton Humanité.

 

 

06 décembre 2013

Cosmic rebirth, In searche of yourself

 

Cosmic rebirth,         In searche of yourself
Musique et chansons de Franck Courtheoux            
(Aimemotion, 2013)


(Par Joëlle Ramage)

 

 

   In_search_of_yourself.jpg Avec  Cosmic rebirth  et In searche of yourself, Franck Courtheoux, auteur,  compositeur, parolier,  plonge une fois de plus l’auditeur dans un univers d’émotions et de rêves.   (http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2013/07/...)

   Quelques notes profondément graves, suivies d’un bel enchainement sur un mode majeur, entonné par  un ensemble symphonique ouvrent Cosmic rebirth,  la musique  au thème galactique de Franck Courthéoux. Des notes aigues consonantes fleurissent de manière disparate sur l’agréable mélodie de fond. Puis, un jeu de percussions prend le relai et un violon solo reprend à son tour la mélodie, limpide et claire. Quelques accords de piano surgissent et soudain un souffle s’élève, ou plutôt un embrasement – initié par les percussions  – qui laisse penser qu’une étoile vient de naître dans le silence sidéral.

    Quelques instants plus tard, on entend un jeu subtil de percussions fines qui donne la sensation de traverser  un champ d’ondes radio ; tandis qu’une batterie régulière sur fond d’accords graves entre en scène, suggérant immédiatement des mondes étranges, des domaines inconcevables,  des profondeurs effrayantes, bref, des espaces où l’Homme n’a pas sa place. Des notes aigues en mode majeur, jouées au clavier électrique, viennent soudain briser ce fond de gravité et apporter une touche légère et plus rassurante, comme si tout à coup un nouvel espace surgissait, moins informe, moins uniforme. Mais, le fond grave des percussions inlassablement scandées revient pourtant à la charge, comme pour rappeler que l’infini sidéral est bien là, omniprésent, sans imagination, sans surprise, morne et informe  comme peut l’être l’éternité galactique.  Au milieu de ce tempo infini et épuisant de platitude et de solitude, les percussions subtiles qui  font penser que l’on traverse un champ d’ondes radio reviennent, apportant une espèce de fulgurance.

Finalement  la fréquence des percussions s’espace, une mélodie heureuse dessinée par une clarinette solo prend le pas comme pour démontrer que la temporalité est là, que l’Homme a tout de même acquis une place dans cet espace sidéral, et que l’enchainement épuisant des espaces galactiques est enfin brisé par un autre rythme, celui de l’Homme.

      In searche of yourself :  Une vague, une note suraigüe sur un rythme allegro, un jeu de percussions fines, sur un rythme souple et régulier, puis à nouveau une note suraigüe  autour de laquelle gravitent des notes légères, aériennes comme du sable jeté en l’air sur la grève.  Et, encore une fois la vague, la note, les perles de sable…dans un processus qui semble infini. Mais soudain, une note fulgurante dans l’aigu vient se poser sur ce jeu de percussions fines au rythme souple et régulier, comme pour rompre cette séquence infinie et monotone. L’auteur nous livre à travers sa composition musicale, le jeu du flux et du reflux des vagues sur la grève.

    Sans nul doute ce jeu du flux et du reflux des vagues pourrait-il s’apparenter à une recherche de soi, séquentielle mais permanente. Car il semblerait que pour se trouver soi-même, pour atteindre sa paix intérieure, l’Homme soit condamné a sans cesse se remettre en question.  Sans fin rejeté sur  la grève de sa pauvre nature – comme le suggère la musique du flux et reflux des vagues – il ne trouverait sa paix et son humanité qu’au prix de souffrances, d’aller et venues entre ses besoins et ses désirs. Franck Courthéoux,  l’auteur de la musique a admirablement mis en adéquation le titre de son œuvre et la mélodie.

 

 

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22 novembre 2013

Les Garçons et Guillaume, à table ! (brève)

 

Les Garçons et Guillaume, à table !    
Comédie de Guillaume Gallienne 
Avec Guillaume Gallienne, André Marcon, Françoise Fabian     
(20 novembre 2013)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    20529833_20131017171932686.jpg-r_160_240-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx.jpgIssu d’une famille bourgeoise truffée de préjugés, Guillaume, un adolescent fasciné par une mère castratrice, est à la recherche de son identité et de lui-même. Les Garçons et Guillaume, à table !,  mise en abyme de la vie de Guillaume, spectacle dans le spectacle, est une critique à la fois humoristique et émouvante du refus de la différence et des clichés aux conséquences souvent dramatiques pour un adolescent.    

    Guillaume Gallienne, doté d’un grand sens de la psychologie humaine,  acteur de talent aux mimiques expressives et variées,  incite le spectateur à réfléchir tout en le distrayant.

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25 octobre 2013

Tussembont

 

Tussembont
Elisabeth Martinez-Bruncher
Jean-marc Savary éditeur    
Liber Mirabilis (2013)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   tussembont-elisabeth-martinez-bruncher-205x300.jpg Sylvain Martinel, surnommé Tussembont,  jeune surveillant d’internat dans un lycée de province, « cerbère souriant et paisible de (la) descente aux enfers hebdomadaire des élèves »  est toujours attentif à leurs problèmes, à leurs questions. « Sa chambre (est) devenue un lieu d’asile pour les paumés occasionnels, à mi-chemin entre le confessionnal et le cabinet d’un psychiatre ». Silencieux, ouvert à l’Autre, favorisant la confiance, il sait apaiser les conflits, écouter avec attention les élèves, montrer de l’intérêt à leurs  soucis,  sans porter de jugement.   
    Chaque matin, il regagne son cabanon niché au cœur d’une vallée auquel on accède par un « un chemin raide à peine tracé par endroits ». Il est le « seul habitant d’un monde déserté par les hommes, tantôt berger tantôt poète ». Bizarrement, ce jeune homme de vingt trois ans a choisi la solitude, l’exil campagnard. Apparemment  « étudiant sans histoires », véritable « passe-muraille », son « regard apeuré  d’un être à peine sorti de l’enfance » et   le fait « qu’il traîne son passé, lui aussi »  laissent deviner un drame intime que le lecteur va progressivement découvrir, glissant du monologue intérieur à la première personne du singulier, des pensées de Sylvain souvent rapportées en italique, au récit à la troisième personne et au style indirect libre.

    Chaque personnage du roman  saisit le monde qui l’entoure de façon fragmentaire. Les événements sont racontés en même temps qu’ils sont vécus, remémorés, ressentis  ou pensés. Les pensées de Sylvain et de Céline, les réminiscences de Léon, un paysan âgé, d’Emeline une institutrice retraitée, font découvrir au lecteur,  lentement et  par bribes,   l’histoire d’une vallée,  de ses querelles, de ses jalousies familiales. A l’affût du quotidien présent et passé, à la faveur de l’émergence de halos de souvenirs, Sylvain, Céline,  Léon et les autres donnent à voir la vie d’une région rurale  du début du XXe au XXIe siècle, celle d’un établissement scolaire et surtout celle de familles maudites fondées dans le sang. La sublime Denise, dotée  d’ « yeux de nuit sans lune, de cheveux aux reflets de châtaigne, (d’) un front lisse comme un galet, de(s) lèvres de fruit mûr et de(s)  dents de jeune louve » est  conçue par les villageois jaloux du début du XXe siècle comme hors norme parce qu’elle refuse toute forme de domination,  privilégie sa liberté et surtout  « se met (…) à faire la dame ». L’amour que lui portent deux garçons, symboles du bien et du mal,  est  à  l’origine  de tous les malheurs, de tous les drames, de la malédiction : « Il y avait là une machine qui s’était mise en route et qui allait s’emballer ».

    Loin d’être naïve, l‘écriture d’Elisabeth Martinez-Bruncher est gorgée d’indices : « Simone avait payé de sa vie. La malédiction continuait ». La narration est porteuse d’allusions à la Tragédie et à la  mythologie. En effet, des fils se tissent subtilement entre l’histoire des personnages et les éléments de la Tragédie. La situation entre les familles maudites des Borel, des Chabre, des Barras comporte des ressemblances avec celle, entre autres,  des Atrides. On retrouve la haine qui se perpétue de génération en génération, la violence, la mort. Le destin (« Pauvre jouet d’un destin impitoyable ») rattrape ces familles et s’acharne contre elles les  entraînant dans une logique qui les dépasse.  La fatalité prend la forme d’une haine implacable attachée à toute la descendance de ces   familles maudites. Les références mythologiques produisent une série d’images et de métaphores mettant en éveil le lecteur qui voudra bien s’en souvenir.

     Mais Sylvain et  l’inspecteur Jean-François Loiseau tordent finalement le cou à la Tragédie. Grâce à l’amour de Céline,  un tourbillon de bonheur emporte Sylvain.  Il retrouve la joie de vivre mise en relief par de  nombreuses anaphores : « Sylvain dansa. Sylvain fuma un peu. Sylvain but trois verres de vin rouge (…) Sylvain chanta. Sylvain rit à gorge déployée. Sylvain tira les cheveux de Mélanie … ». Il agit enfin en jeune insouciant, facétieux  et radieux. L’enfant qui naîtra un jour au sein du jeune couple se nommera Denise. La boucle est définitivement bouclée. La vie et l’amour l’emportent sur la haine et la fatalité.

    Tussembont  est un roman polyphonique, construit de façon non linéaire sur des histoires qui s’entrecroisent  autour d’un personnage central, Sylvain,  qui sert de point focal. Roman pluriel, Tussembont est tout à la fois un roman à énigme, - énigme de l’intrigue évidemment et énigme de l’écriture avec des pronoms anonymes jaillissant en début de paragraphe (« Elle joignit les mains sans y penser… »)  ou avec le prénom  d’un personnage inconnu surgissant subitement au détour d’une phrase : « Rita restait sur le seuil, faussement somnolente, heureuse de veiller toute la nuit sur l’homme qu’elle aimait », -  un roman intimiste,  descriptif,  régionaliste, poétique dans lequel l’humour n’est pas absent comme par exemple  lorsque le narrateur évoque le curé qui « avait le feu à la soutane ». C’est aussi un roman  révélateur de  l’amour que l’auteure porte aux animaux. Ces derniers deviennent des héros observant et analysant les comportements humains : « Les humains parlaient tout seuls, elle le savait. Ils en avaient besoin parfois ». En outre,   Elisabeth Martinez-Bruncher  dénonce, petit coup de griffe rapide,  le sort des femmes, symboles de tentation diabolique  au début du XXe siècle, la religion qui cautionne leur asservissement : « (…) c’était elle la coupable, la tentatrice. Les curés, ils en ont peur, des femmes. Alors, ils ont inventé une religion où elles sont coupables et doivent payer ». Elle fustige la violence, « l’appel du sang ».  Mais elle ne rédige pas une œuvre militante.     Dotée d’une grande sensibilité et d’une grande connaissance de l’être humain, elle lance un message universel par l’intermédiaire de personnages qui ressemblent au lecteur. Ses protagonistes s’expriment dans leur propre langage (« ça va pas être facile »,  « Ils en voyaient tellement, des qui avaient pas eu de chance ») parfois familier, maladroit selon la classe sociale à laquelle ils appartiennent, omettant la négation « ne », utilisant « ça » au lieu de « cela », ancrant ainsi d’autant plus l’histoire dans le réel.        
    L’ouvrage d’Elisabeth Martinez-Bruncher, aux personnages inoubliables,   au-delà de sa vocation de distraction porteuse de rêve apporte aussi  une réflexion sur l’être humain, sur la vie. Tussembont est  un livre à lire absolument. La réflexion exige d’être poursuivie et approfondie car il reste encore beaucoup à explorer et à dire sur ce roman d’une immense richesse.

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23 octobre 2013

L'Attentat

 

L’Attentat
Yasmina Khadra
Pocket (2011)

 

 

(Par Elias Abou-Mansour)

 

 Image livre yasmina.jpg   C’est à l’occasion de la sortie du film du cinéaste libanais Ziad Doueiri, L’Attentat, qu’il nous a semblé intéressant de relire l’ouvrage éponyme de Yasmina Khadra.  Sous ce pseudonyme se dissimule l’écrivain algérien Mohammed Moulessehoul. Observateur lucide, il dévoile le dialogue de sourds qui oppose l’Orient et l’Occident. L’Orient rencontre en effet
en Occident incompréhension et méconnaissance. 
    Yasmina Khadra est à l’affût de l’actualité du monde arabo-musulman.  Comme la question palestinienne reste la blessure palpitante des peuples arabes, il cherche, avec beaucoup de sagacité, à comprendre ce drame à travers les convulsions de colère et de désespoir du peuple palestinien. Son roman, L’Attentat, révèle sa perspicacité, sa clairvoyance et sa tolérance. L’écrivain scrute la profondeur des êtres, interroge des vérités, jauge des idéologies et analyse des clichés. L’Attentat est une fiction qui souligne le drame palestinien avec toute sa violence et sa brutalité à travers la vie d’un personnage Amine Djaafari, un chirurgien arabe israélien, ouvert.   
    Amine examine la société israélienne sans haine et sans rancœur : « La haine est le vice des âmes étroites ». Il appartient à cette intelligentsia arabe rationaliste, cartésienne qui rejette l’antisémitisme, le racisme, le fanatisme, le sectarisme,  l’obscurantisme et la violence. Respectant  et  prônant la différence et la coexistence des communautés religieuses, Amine dit : « J’ai beaucoup aimé Jérusalem, adolescent. J’éprouvais le même frisson aussi bien devant le Dôme du Rocher qu’au pied du mur des Lamentations et je ne pouvais demeurer insensible à la quiétude émanant de la basilique du  Saint-Sépulcre ». Avec un talent littéraire prononcé, Yasmina Khadra conduit l’intrigue de L’Attentat sur un fond de terrorisme. Le narrateur Amine, médecin arabe, d’origine bédouine, mène une vie parfaitement réussie. Il est heureux et bien intégré dans la société israélienne : « La vie nous sourit, la chance aussi. On aime et on est aimé. On a les moyens de ses rêves. Tout baigne, tout nous bénit… ». Le racisme de quelques collègues bourgeois ne parvient ni à arrêter son ascension sociales ni à lézarder sa détermination à s’intégrer.  
    Cependant, il suffit d’un instant pour que tout bascule. Sa vie chavire dans un drame incommensurable lorsqu’il découvre que son épouse, Sihem, s’est fait exploser dans un attentat suicide. Cruellement malheureux, inconsolable, Amine est traumatisé d’autant plus qu’il méconnaît tout de la violente dérive fondamentaliste de son épouse. Il se met alors à enquêter sur cette affaire obscure et embrouillée.  Amine veut comprendre comment Sihem a pu commettre un tel acte à son insu, lui qui ressuscite les malades et sauve les vies : « Je ne me reconnais pas dans ce qui tue ; ma vocation se situe du  côté de ce qui sauve. Je suis chirurgien ». Amine, l’Arabe israélien, apparaît alors aux yeux de la société comme un suspect. Il redevient le bédouin méprisé. Son long monologue ne manifeste que défiance et doute.  Il interroge avec incrédulité les preuves et les accusations qui accablent son épouse. De même, il exprime sa haine et sa répulsion contre ceux qui l’ont endoctrinée : « « J’ai besoin de montrer clairement à ce chefaillon d’opérette que je ne le crains pas, de lui renvoyer à la figure la répugnance et le fiel que les énergumènes de son espèce sécrètent en moi. »
   
Amine rejette les religieux intolérants, sectaires et fanatiques : « Je n’arrive pas à croire qu’un homme censé être proche de Dieu puisse être éloigné des hommes, si insensible à leur peine ». Refusant la violence, l’intolérance, le dogmatisme, il prône la justice parce qu’il est convaincu qu’il n’y a pas de paix sans justice en Palestine.     
    Yasmina Khadra dans L’Attentat aborde avec finesse et subtilité la totalité du problème palestinien. Il soulève d’abord des questions cruciales, de la plus haute importance pour Israël. Il entre ensuite dans le vif de la cause palestinienne. Israël doit affronter des questions épineuses : les Arabes israéliens ne jouissant pas des droits inaliénables et étant des citoyens de second ordre  peuvent-ils être loyaux à l’égard de l’Etat hébreux ? L’écrivain dépassionne et dépolitise son récit. Il brosse avec recul la vie sociale, politique et quotidienne des Palestiniens.  En effet, Amine,  condamne le mur de séparation qui démembre et morcelle une seule entité géographique et humaine : « Aujourd’hui, surgie d’on ne sait quel dessein pernicieux, une muraille hideuse s’insurge incongrûment contre mon ciel d’autrefois, si obscène que les chiens préfèrent lever la patte sur les ronces plutôt qu’à ses pieds ».
    Selon amine, Israël n’a pas su insuffler l’espoir dans le peuple palestinien. L’humiliation, l’affront, les privations ont semé la haine. « Il n’est pas pire cataclysme que l’humiliation. C’est un malheur incommensurable, docteur. Ça vous ôte le goût de vivre. Et tant que vous tardez à rendre l’âme, vous n’avez qu’une idée en tête : comment finir dignement après avoir vécu misérable, aveugle et nu ? ». La détresse, l’avilissement, les agressions sont donc la matrice de la violence.  Et la mort sordide, selon le narrateur, devient salvatrice. Amine décrit le traumatisme des Palestiniens sous le joug de l’occupation. La mort les a décimés. Le rêve s’est évanoui. « On passe nos soirées à ramasser nos morts et nos matinées à les enterrer. Notre patrie est violée à tort et à travers, nos enfants ne se souviennent plus de ce qu’école veut dire… nos villes croulent sous les engins chenillés… ». Amine comprend le désarroi des siens. Prônant la vie, la paix,  il rejette toute violence. Il n’y a pas de paix sans justice.  
    Yasmina Khadra est un romancier humaniste. Il prend l’homme comme valeur suprême et essaie de le rendre pleinement humain. Dans son ouvrage, l’auteur, ému, éprouve de la compassion pour les rescapés  de la Shoah. Il laisse tomber les clichés. Avec sensibilité, son personnage, Amine, sonde l’âme triste du vieux Yehuda, rescapé des camps de la mort. « Il vit en ermite malgré lui, oublié dans sa maison qu’il avait construite de ses mains, au milieu de ses livres et de ses photographies racontant en long et en large les horreurs de la Shoah. » Amine n’est pas antisémite. Son amitié touchante avec Kim Yehuda est fraternelle. Kim Yehuda lui rend cette amitié qui résiste à toutes les épreuves. Amine prône la fraternité entre les hommes, la tolérance, la compréhension et l’humanisme. Il fait preuve d’une grande intelligence : « Tout Juif de Palestine est un arabe et aucun Arabe d’Israël ne peut prétendre ne pas être un peu juif. Alors pourquoi tant de haine dans une même consanguinité ? ». Il distingue la confession juive et la politique expansionniste d’Israël. En effet, il stigmatise la colonisation, les spoliations des terres, les démolitions arbitraires et la violation du droit des Palestiniens. Amine propose une réflexion sur la violence. Il la réprouve. Il désavoue la violence légale d’Israël et la violence des rebelles. Il reconnaît que la violence est un échec. La sécurité d’Israël passe par la paix, une paix juste, équitable et globale.   
    Nous pouvons déduire que si les Etats-Unis et les démocraties occidentales, les hérauts de la paix, avaient imposé une paix juste et totale, le monde arabe aurait pu avoir un autre visage, un visage plus éclairé.
    Le monde arabe aurait pu extirper ses propres démons : la dictature, le militarisme, l’intégrisme et la violence. La guerre israélo-arabe reste la matrice de tous les maux de la société arabe.  
    Yasmina Khadra, écrivain prolixe et avisé, cerne avec perspicacité les problèmes les plus complexes de la société palestinienne et arabe. Son génie créatif et son sens des valeurs manifestent que c’est un grand humaniste.

17:15 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

Le film "L'attentat".

 

L’Attentat
Film de Ziad Doueiri (2013) 
Avec Ali Suliman, Reymonde Ansellem, Evgenia Dodina…

 

(Par Elias Abou-Mansour)

 

    image film attentat.jpgAdapter le roman L’Attentat de Yasmina Khadra au cinéma est un véritable défi. En effet,  la cause palestinienne est un problème d’une actualité brûlante. C’est un thème très sensible pouvant  susciter des passions. Or, le cinéaste libanais Ziad Doueiri, scénariste de talent a relevé ce défi.

    Cependant,  l’adaptation, co-écrite par deux  Libanais, Joëlle Touma et Ziad Doueiri, se permet de  prendre une certaine liberté par rapport à l’œuvre de Yasmina Khadra. A la différence du livre, Ziad Doueiri épargne la vie d’Amine. Dans le roman,  ce dernier  décède lors du tir d’un missile de drone sur la voiture d’un imam. De même, il substitute le cheikh musulman par un prêtre catholique. Ferait-il allusion à l’archevêque Capucci, proche de l’OLP  sachant que les chrétiens orientaux sont enracinés dans la région depuis des siècles ? De même, le cinéaste mène l’intrigue autour de la quête de soi du personnage Amine.

    Ce film a été interdit au Liban qui l’a boycotté et censuré. C’est fort dommage. Les pacifistes, les hommes de Lettres, les acteurs israéliens qui sont contre la colonisation pourraient exercer des pressions efficaces sur le gouvernement d'Israël et favoriser ainsi une paix juste et totale.

(Lire ci-dessus la chronique sur l’ouvrage L’Attentat de Yasmina Khadra)