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16 octobre 2015

Journet de l'An II

Journet de l’An II      
Serge Bouchet de Fareins.  
2e édition revue et augmentée    
Edition L’Harmattan (2014)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Image Journet.jpgC’est en 1982 que Serge Bouchet de Fareins découvre dans le cimetière de Villemotier,  dans l’Ain,  le mausolée du chef de bataillon  Claude Journet, « choisi comme sous-lieutenant, le jour même de son enrôlement, au 10e Bataillon de volontaire de l’Ain, le 26 septembre 1793 ». A partir de cette découverte,  suivie   de nombreuses recherches historiques,  de visites de musées, de lectures de documents de l’époque, une amitié et une affection respectueuses  se nouent entre le narrateur et ce héros inconnu des habitants de sa région. Serge Bouchet de Fareinsqui nous explique  sa stupéfaction de « lire, gravés dans la pierre, les noms prestigieux d’Arcole, Iéna, Eylau et d’autres encore »  et de constater « que le héros qui reposait là était désormais inconnu de ses concitoyens » donne vie à  ce personnage méconnu, humble, fidèle à l’empereur dans son ouvrageJournet de l’An II,  tout à la fois  roman historique,   biographie légèrement romancée,  récit documentaire vivant, alerte.

    En effet, dans ce livre où les genres se tricotent, les  descriptions des personnages, des lieux, de la guerre sont précises et réalistes (« d’un côté, les uniformes chamarrés – bleus ou blancs selon que l’on appartient au camp français ou piémontais -  le piaffement  des chevaux, le grincement des essieux des équipages, les cris, le cliquetis et les reflets des fusils et des lames ; de l’autre, le chant de la petite rivière dont les hautes eaux empiètent sur la rive, l’herbe tendre, renouvelée après un long hiver »), parfois poétiques (« sous le soleil couchant , les blés sont plus roux plus que blonds, telle la chevelure d’une déesse de la guerre ») et lyriques (« Alors le malheureux, sentant sa mort prochaine, appelle sa mère : ses pleurs, tels ceux d’un jeune cerf blessé, couvrent sinistrement les bruissement de la nature alanguie »). Certains  dialogues aux  tournures populaires, familières,  à la syntaxe désarticulée ancrent le récit dans l’univers paysan du XVIIIe  et du XIXe siècle : « - On est allé fricoter : ces saloperies de poulets nous ont bien fait courir, éructe Larrivée entre deux hoquets ... Foutaient le camp de tous les côtés ! ». L’auteur mêle le registre épique en évoquant les batailles farouches et sanglantes (« celle-ci (…) telle une hydre à qui repousseraient deux têtes alors qu’on vient à peine de lui en trancher une. Jamais, depuis le Portugal, Journet et son capitaine n’ont vécu pareille apocalypse ») et le registre réaliste en retraçant la vie de villages, des scènes de l’existence quotidienne, en décrivant avec une précision scrupuleuse les vêtements, les armes des grognards.  Le récit se fait parfois discours lorsque le narrateur emporté par la passion s’implique dans l’Histoire, utilisant le pronom personnel « nous »,  s’englobant ainsi dans la mêlée  : « Par deux fois, nous manquons l’emporter, par deux fois l’ennemi, à deux doigts de nous céder la victoire, voit ses renfort le tirer d’affaire. Les nôtres sont exténués, découragés, lorsque la nuit interrompt l’affrontement ». La voix des soldats de l’An II morts au combat et celle du narrateur s’imbriquent. Par son récit et ses descriptions, le conteur rend hommage aux victimes de ces guerres terribles qui ont secoué l’Europe à l’époque de Bonaparte puis de Napoléon, à ces hommes souvent simples mais admirables de courage, de loyauté à l’égard de leur hiérarchie, de leur pays. Ces hommes qui ont subi l’horreur de la violence (« un officier français a été cloué contre la porte de l’église, nu, mutilé ; là, deux grenadiers sont découverts, suspendus à des crochets de boucherie, saignés comme des porcs »), du froid, de l’épuisement lors d’interminables marches dans la neige.  Il célèbre le mythe de Napoléon (« Napoléon est invincible, voyons ! »), le petit caporal devenu un grand homme admiré, aimé de ses troupes : « Jusqu’ou n’irait-on pas, entraîné par ce chef exceptionnel ! ». Il dénonce l’injustice sociale (« Les jeunes gens aisés, eux, échappaient à la conscription grâce aux Compagnies d’assurances », « la vie n’est guère facile pour les demi-soldes (..)  qui « sont fréquemment l’objet d’humiliation et tracasseries de la part des services de police »),  le rôle inquisiteur joué par la police politique après la cruelle défaite  subie par l’armée napoléonienne, les réunions d’anciens interdites sous la Restauration. Mais surtout, il donne vie et souffle à Claude Journet, soldat puis époux d’Angélique Perret et enfin  maire juste, « homme de progrès », une fois l’armée quittée. Cet homme « archétype » des officiers napoléoniens qui n’était qu’un simple nom sur un monument acquiert un corps, une voix, des pensées, un ressenti dans l’ouvrage de Serge Bouchet de Fareins.

    Outre le récit vivant et réaliste de cette sombre période, des dessins, des croquis de la main de l’auteur, des photographies de la maison natale de Claude Journet, de la fontaine dite « Cancalon » à Coligny, des peintures sur porcelaine comme celle d’un Soldat de l’An II, une gravure de Philipoteaux permettent au lecteur de mieux se représenter l’époque racontée. Au témoignage écrit s’ajoute le témoignage visuel. Outre l’enjeu esthétique, cette capture du réel permet de donner encore davantage de véracité au texte.

    Dans un ouvrage destiné aussi bien aux historiens qu’aux néophytes, Serge Bouchet de Fareins porte témoignage avec brio d’un homme dévoué, désintéressé, méritant d’être connu et immortalisé.  Il fait aussi revivre des pages d’histoire lointaines paradoxalement intensément actuelles. La violence insoutenable, « le cauchemar dantesque » des guerres, des exactions, des carnages décrits existent toujours et sont malheureusement toujours les mêmes. La technologie évolue mais l’être humain – des exceptions nombreuses existent fort heureusement - ne change pas.  Il serait souhaitable de ne pas oublier  qu’on ne nous a « point donné un cœur pour nous haïr, et des mains pour nous égorger » (Voltaire).

07:58 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1)

Commentaires

"Ecrire ne peut, à mon sens,trouver sa plénitude qu'avec la rencontre de lecteurs", ai-je récemment avoué à une amie journaliste (Annick Puvilland, Le Progrès). La chronique, fort élogieuse, d'Annie Forest, que mon ouvrage a non seulement intéressé mais ému, est une bien belle récompense et je lui en suis très reconnaissant ! C'est, pour le "petit" auteur que je suis, du bonheur à l'état pur.
Mille mercis, Annie !

Écrit par : Serge de Fareins | 17 octobre 2015

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