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20 juillet 2015

J’étais la terreur

J’étais la terreur      
Benjamin Berton
Christophe Lucquin Editeur (Date de sortie : 22 octobre 2015)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

    image terreur.pngLa réception d’une œuvre littéraire est souvent une aventure. Beaucoup d’écrivains sont   en avance sur leur temps par leur écriture ou  les thèmes abordés. Trop ancrés dans un présent proche et sensible, certains sujets risquent de scandaliser ou tout du moins de troubler. Tel pourrait être  le cas de J’étais la terreur de Benjamin Berton. Avant d’aborder son ouvrage, afin que les lecteurs n’imaginent pas avoir à faire à un brûlot, il est sage d’effectuer un  récapitulatif succinct de l’évolution de la littérature contemporaine.

    Au XXe siècle, le roman  bascule du récit à la narration à la première personne.  Il  n’enregistre plus le réel, le vrai,  - décors, personnages -,  comme  le faisaient au XIXe  les réalistes et les naturalistes. Dorénavant le point de vue biaisé et lacunaire d’un narrateur s’impose.  Il est  alors désormais difficile de classer le roman par rapport à un genre précis. Le lecteur se trouve confronté à des monologues intérieurs, des flux de conscience, des romans documents, des romans fondés sur des faits divers… Les écrits sondent la part ténébreuse de l’âme humaine comme le fait par exemple Emmanuel Carrère dans L’Adversaire.  L’autofiction de Benjamin Berton, J’étais la terreur, appartient à cet univers romanesque loin de l’idéal classique du XVIIe siècle aux règles esthétiques, morales dont l’objectif est de plaire, d’instruire  et d’essayer de faire accéder le lecteur à l’archétype de l’« honnête homme », cultivé, modeste, d’agréable compagnie. Dans J’étais la terreur, le but, les moyens sont autres. Le lecteur aborde une littérature de la rupture et découvre autre chose. En effet, il va habiter les pensées d’un terroriste, être interpellé par lui par l’intermédiaire de questions rhétoriques, d’indices d’énonciation de la deuxième personne du singulier. Or le lecteur ne connaît  généralement pas  l’univers de ce type d’individus, il n’appréhende les « terreurs » qu’à partir des questions qu’on leur pose, qu’à partir de leurs juges, de la presse. Il n’existe pas un en-soi du terroriste, mais des conditions socio-historiques qui créent ce dernier.

    A paraître le 22 octobre 2015, J’étais la terreur risque de hérisser certaines  susceptibilités et de créer une polémique. En effet, il donne la parole à un homme d’une trentaine d’années, resté caché pendant quatre mois dans une fosse creusée en pleine forêt picarde, (« j’ai  creusé la fosse, deux mètres et quelques sur un mètre soixante, un mètre soixante-dix de profondeur ») afin de fuir la gendarmerie nationale qui le recherche activement. Cet homme à qui l’auteur donne la parole est  Chérif Kouachi, décédé le 9 janvier 2015, deux jours  après l’attaque menée contre les membres de la rédaction de Charlie Hebdo.  Au fil des pages, le lecteur pénètre la conscience, les souvenirs, le ressenti, les émotions, le point de vue  fictif  de Chérif Kouachi qui aurait échappé au grand voyage final.  Une fois sorti de sa tanière,  Chérif recommence une nouvelle vie :    « j’ai refait ma vie ». Cependant le sombre spectre de son passé vient le hanter. Il essaie de comprendre. Où est Dieu dans tout ce qu’il a vécu ? L’homme, être en devenir,  est-il perfectible ?  Quatre ans après les faits, Chérif Kouachi médite  avec recul sur son histoire, se demandant s’il a le droit de recommencer sa vie  après avoir commis l’irréparable, le monstrueux. Sa mort symbolique, l’enterrement dans une cavité, va-t-elle le faire renaître différent ?

     Chérif, orphelin à treize ans,  amoureux de la France (« La France est un pays merveilleux où il ne manque que Lui. ») réfléchit, revient sur son passé, son enfance, son adolescence, ses actes.  Il  analyse les commentaires  de la presse, le regard des Occidentaux : « La presse commet tellement d’erreurs au sujet de mon frère et moi. Il est impossible de toutes les rectifier. Celle qui est la plus communément admise est de considérer que nous sommes des gamins, des gamins qui avons mal tourné ou qui sommes victimes des circonstances. Cette façon de voir les choses est emblématique de la manière dont vous, je veux dire les Occidentaux, traitez ce qui vous échappe.  Vous considérez qu’on est en droit de voter et de participer à la vie publique à compter de dix-huit ans mais vous nous traitez de gamins passée la trentaine parce que le mode de vie que nous avons choisi ne correspond pas à ce que  vous attendez ». Le protagoniste s’oppose à la représentation des faits proposés par les media qui ne donnent que la surface, l’apparence des choses. Le roman puise au cœur de l’homme et de sa complexité. Il montre tout se qui se joue dans la conscience du personnage, proposant des arguments politiques, sociaux, religieux, psychologiques. Il ne met  pas l’accent sur les  victimes,  n’évoque ni la compassion, ni le spectaculaire. Il ne s’agit pas d’une lutte du bien contre le mal. Un homme, en quête de lui-même,  analyse sa personnalité  passée (« avant de rencontrer ce professeur, j’étais une sorte de petit animal qui réagissait à des stimuli, se mettait en garde, donnait quelques coups de griffes et puis s’endormait quand il était à bout de forces ») et présente. Il  raconte simplement son vécu de jeune issu de l’immigration, peu scolaire mais calme, (« Je n’aime pas la bagarre et encore moins les bagarreurs »), nourri  par les clichés des séries télévisées, (« J’avais une morale de blockbusters et de séries télé »),   ayant intériorisé  les préjugés des  autochtones (« nous sommes des fainéants nés », « On était des Algériens après tout »), dont la mère  aimante,  attentive, souhaite prouver son intégration : « Ma mère souhaitait faire oublier aux gens qu’elle était Algérienne ». Le narrateur expose des faits, mais n’accuse pas : « Je ne dis pas que nous avons été stigmatisés ». Le personnage, un jeune semblable à ceux de sa cité,  constate simplement. Son monologue est un palimpseste faisant alterner présent, passé proche et lointain.

     A onze ans, Chérif Kouachi se rend pour la première fois dans une mosquée parisienne s’attendant à trouver un lieu aussi majestueux, magnifique    semblable aux  églises visitées pendant les sorties scolaires. Mais il ne découvre que misère,  saleté, puanteur : « cela ne ressemblait pas du tout aux Eglises dont j’avais admiré la hauteur sous plafond et les enluminures (…) Au-dessus de l’endroit où l’Iman disait la prière, il y avait une tâche marronnasse qui avait été causée par une fuite d’eau (…) c’est si petit et étriqué. C’est si pauvre ». Or malgré ce décor sordide, la paix, le silence, la fraternité,  le souffle divin s’imposent magiquement : « La foule qui se formait à la sortie de la mosquée  était généralement apaisée et heureuse, une foule amicale et prête à rentrer dans le monde. C’était assez fascinant ». Malheureusement comme le laisse entendre Benjamin Berton,  la prison, certaines fréquentations, un dynamisme  mal canalisé vont favoriser la radicalisation du jeune homme et le métamorphoser en « terreur ».

    Cependant, après quatre semaines sous terre, il renaît différent, après  quatre années de transformation -  il se marie, donne naissance à un fils -  Chérif devient autre.  Et comme chacun le sait, « quatre »  est un chiffre symbolique, divin : quatre fleuves arrosent le jardin d’Eden avant la faute.  Quatre vivants entourent le trône de Dieu selon l’auteur de l’Apocalypse, signifiant que Dieu domine le monde. En plus, non seulement Chérif Kouachi voit la Simorgh, mais il l’absorbe : « Je n’eus pas à avaler. Elle entra et disparut aussi simplement qu’une gorgée d’eau. Nous ne faisions qu’un Elle et moi ». La sagesse  du soufisme lui permet désormais de mieux approcher le Divin.

    Dans cette autofiction, avec humour (« j’arrivais la plupart du temps aux entraînements en ayant tellement fumé que j’avais l’impression qu’il y avait trois ballons et cinquante personnes sur la pelouse ».), réalisme, gravité, sobriété,  Benjamin Berton rend compte de la vie d’un personnage paradoxalement inhumain dans les faits et pourtant tellement humain. L’auteur prouve sa confiance en l’Homme, refusant tout manichéisme. Les citations poétiques extraites du CANTIQUES DES OISEAUX  de Farid ud-Din’Attar qui ouvrent chaque chapitre auréolent l’ouvrage de poésie, de mysticisme, de beauté, de confiance, de pardon : « Purifiés de tout, détachés, libérés, / Ils furent vivifiés par l’éclat de Sa gloire/ tous leurs actes passés et tous leurs manquements / Disparurent à jamais effacés de leurs cœurs /Le Soleil éclatant de la Proximité / Resplendit du lointain, et irradia leur être ». Le narrateur  croit en la rédemption de l’Homme. La Beauté littéraire l’emporte sur le mal.  Comme le dit Baudelaire : « Ô vous, soyez témoins que j’ai fait mon devoir/ Comme un parfait chimiste et comme une âme sainte. / Car j’ai de chaque chose extrait la quintessence, / Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or ».

 




 

 

20:07 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

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