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14 avril 2012

Midi à l'ombre des rivières

 

Midi à l’ombre des rivières       
Eric Massserey  
CamPoche  (2011)     
Bernard Campiche éditeur

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

image midi à l'ombre.jpgLe lecteur-spectateur de Midi à l’ombre des rivières  d’Eric Masserey assiste à un spectacle théâtral pur et plein. Dans  cinq petits  monologues  L’Oubli, Les Noyés, La Promesse, Maison à vendre, Main gauche et un dialogue à deux voix Mon amour et moi, tout est à la fois banal et paradoxalement étrange, inhabituel, original. Ce qui importe, au premier abord,  est ce qui se passe, ce qui se dit, non pas dans un lieu théâtral traditionnel, mais dans des espaces de jeu que traversent  des petits groupes de spectateurs au fur et à mesure que les pièces se terminent. Apparemment seul compte   ce qui se passe dans ce lieu où EST le spectateur qui cohabite avec le personnage, vivant le temps d’un instant ses longs monologues lyriques, portions de sa vie, de ses pensées, révélateurs de ses émotions, comme il pourrait le faire fortuitement dans sa vie quotidienne au hasard d’une rencontre. On est dans le prolongement du quotidien, dans la théâtralité  pure : la parole de l’un, l’écoute silencieuse de l’autre. Dans L’Oubli, une femme souffrant  de prosopagnosie, explique qu’elle « ne reconnaî(t) personne » : « je vis dans l’ignorance et dans cette ignorance, il n’y a personne ». Dans Les Noyés, un coupable raconte qu’il a laissé  condamner un innocent à sa place. Chaque fois, le narrateur met l’accent  sur l’absurdité de la vie et des faits qui la constituent : « Je ne suis pas plus coupable que d’autres, que tous les autres, ou que vous. Nous sommes tout simplement,  traversés par les faits » (…) « toute la société humaine est un regrettable malentendu ». Très vite, le lecteur-spectateur se rend compte que le spectacle est total.  A l’objet théâtral pur, à ce qui se passe, s’ajoute un théâtre texte, un théâtre de réflexion sur le sens ou plus exactement le non sens de l’existence. Ce ne sont plus de simples états d’âme qui sont donnés à entendre mais des réflexions sur le théâtre avec la mise en abyme de la pièce dans  Mon amour et moi  : « MADAME. Mais on sait comment…/ MONSIEUR. Jouer à Mon amour et moi ! », sur la vie en général.

 

Dans un premier temps, le lecteur-spectateur est une peu dans un univers philosophico-existentiel, dans l’expression « naturelle » du réel d’un monde petit bourgeois qui s’auto analyse. Mais très vite, il constate qu’il n’y a pas que cela,  qu’en plus  le narrateur  jongle avec les sons, les mots : « Mon nom est Claire. C’est drôle, non ? On me disait : « Ton nom éclaire », en crée de nouveaux (« On se câlinoute, mamouroute »). Il joue avec l’écriture, avec  le rythme des phrases souvent proches du vers ou du verset, avec le texte,  plongeant le lecteur-spectateur dans un univers poétique et onirique.

 

18:23 Publié dans Théâtre | Lien permanent | Commentaires (2)

01 avril 2012

L'Amour profane de Basilius Besler

 

L’Amour profane de Basilius Besler    
Isabelle Pouchin      
(Gaspard Nocturne,  2011)

 

 (par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

image amour.jpgLa réalité offerte par Isabelle Pouchin dans le sublime poème-récit L’Amour profane de Basilius Besler s’élabore à travers le circuit de la mémoire, de l’imagination et des images extraites de l’herbier de Basilius Besler,  véritable  « fête pour les yeux ». La narratrice part des verbes « voir » puis « imaginer » (« Je vous vois penché sur le dessin de cette fleur/dite ‘le désespoir du peintre’/ je vous imagine ainsi/ penché sur votre table (…) ») pour plonger le lecteur dans le passé. A partir de ces verbes, le texte fabrique le souvenir et l’émerveillement. Les mots installent la présence du passé, du vécu, de l’Histoire.

 

A la société cahotique des Etats germaniques du XVIe siècle  gouvernés par le « prince-évêque »,  bouleversée par les guerres : « parce qu’il faut bien dire que depuis toutes ces/ guerres intestines, qui déchirent votre pays,/ voire l’Europe entière, depuis que la mesure de/ tout, c’est la grande triperie générale/ l’énorme ferraillement/ le sang » s’oppose la vie paisible, harmonieuse de Basilius Besler, humaniste (« vous êtes de ces humanistes qui ont foi en/l’homme, en ses progrès »), médecin, éditeur (« parce que vous êtes également éditeur à Nuremberg ») et surtout botaniste passionné qui dessine avec amour et précision un grand herbier dont « Jungermann » rédige  « la partie scientifique ».

 

La narratrice s’adresse directement à la deuxième personne du pluriel au botaniste rendant cet absent fictivement présent. Tout un glissement s’opère entre le vécu et l’onirique. La narratrice joue de façon magique avec les mots. Le texte constitue une véritable plongée dans le lyrique. Le portrait du protagoniste, ses actions, les plantes qu’il soigne et dessine sont liés à un présent total qui permet de vivre la vie de cet homme du  XVIe siècle en temps réel : « vous descendez maladroitement les terrassements vous n’êtes plus très jeune, vous êtes même perclus de rhumatismes ». Et de temps à autre, les souvenirs d’enfance  affleurent à l’esprit de Basilius Besler, glissant l’imparfait  dans les présents : votre frère aîné, c’était le plus rapide à la course/ il avalait les venelles les près/ et de ces bonds plus sûrement qu’un lièvre le frère aîné, de toute façon, toute sa vie fut un coup de sang/ (…) ».    
En admirant son jardin, en le cultivant, en dessinant chaque fleur, Basilius Besler matérialise la beauté des lieux, mais aussi le déroulement du temps, faisant voyager le lecteur  du présent au passé. Concomitamment, le récit-poème dissémine dans l’histoire romanesque des fragments d’Histoire. L’univers sublime des fleurs se brise alors contre   la violence des guerres de  religion : « quand les Eglises et les princes sont les grands responsables de ces étripailles ». Mais pour Basilius Besler, la fleur n’est plus seulement le fruit du Créateur, elle est un pur objet esthétique, véritable memento mori,  (« les peintres glissent souvent une fleur dans leurs Vanités/ à côté du crâne ») symbole  de la fragilité de la vie.

 

La musicalité des mots, les rimes intérieures, les assonances, (en « b » et en « p » par exemple dans « vous regardez la fleur longtemps/ son balancement à peine/cette bleue flottaison, bellement bale bulle/ vous ne touchez pas/ vous ne respirez plus/ vous cédez là ici maintenant, ce bleu pinacle/ »,  les onomatopées,  les synesthésies (« vous mâchez ce pot-pourri qu’est le jour – galette citron vase menthe (…) », le rythme des versets libérés à la faveur d’une ponctuation rare, leur fluidité et leur effet de rupture,  la puissance évocatrice des images, des figures de style comme les métaphores, les anaphores se mettent au service de ce « débordement de la beauté ». Dans la coulée des images, dans le jeu des mots, des archaïsmes  introduisent toute une noblesse que vient parfois faire grincer un mot familier tout comme la beauté luxuriante des fleurs sera profanée au XIXe siècle  par la violence humaine : « Serait-il cruel de vous apprendre que votre/jardin d’Eichstätt, monté au fil des saisons/ comme un véritable Eden/ cet hortus conclusus émaillé de lis, de roses, de mandragores qu’on voit en de certaines tapisseries du Moyen Age/ ce jardin bourré d’œillets, de voilettes de Parme, de barbes-de-bouc, de réséda bâtard/ débordant d’herbe-aux-sorcières, d’aconit-tue-loup, d’iris, de bleuets, de tanaisie/ de tomates, de groseilliers, de pivoines, ce jardin a été complètement rasé en 1802, lors de la sécularisation des biens du clergé/ saccagé retourné ravagé  par des bouffeurs de curés, armés de piques de pioches de haches de faux (…) »

 

Le chant des mots, des touches de couleurs vives, des camaïeux  faisant  jouer le mouvement, le flamboiement ardent du soleil, les parfums naturels de ce jardin porteur de vie, de cette nature sublime immortalisée dans l’herbier, tout ce cocktail de sensations,  engendrent la rêverie et construisent un univers onirique permettant d’oublier la laideur de ce   XVIe siècle qui s’écrit sur un fond de guerres de religion  où dominent les forces de la mort. La Beauté fragile de la nature apporte non seulement la joie et l’espoir, mais elle  permet aussi de lutter contre la peur et l’intolérance.

 

19:55 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (4)

31 mars 2012

Le poids du papillon

 

Le poids du papillon  
Erri de Luca       
Gallimard (2O11)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

image le poids.jpgLe récit poétique d’Erri de Luca, Le poids du papillon,  est un hymne à la beauté des Alpes italiennes, un  hommage à la nature. Ce petit ouvrage de  soixante neuf pages aussi léger que le papillon blanc, « pétale battant au vent sur la tête du roi des chamois »,  raconte la relation mortifère entre deux « rois de la montagne » : un vieux braconnier et un   chamois dont le chasseur a tué la mère une vingtaine d’années plus tôt : « Sa mère avait été abattue par un chasseur. Dans ses narines de petit animal se grava l’odeur de l’homme et de la poudre à fusil ». Ces deux seigneurs des sommets rivalisent de hardiesse et d’agilité : « Il avait suivi des cerfs, des chevreuils, des bouquetins, mais plus de chamois, ces bêtes qui courent à la perfection au-dessus des précipices. Il reconnaissait une pointe d’envie dans cette préférence. Il avançait sur les parois à quatre pattes sans une once de leur grâce, sans l’insouciance du chamois qui laisse aller ses pieds, la tête haute. L’homme pouvait aussi faire des ascensions bien plus difficiles, monter tout droit là où eux devaient faire le tour, mais il était incapable de leur complicité  avec la hauteur. Eux vivaient dans son intimité, lui n’était qu’un voleur de passage ». Un  parallélisme constant se poursuit dans tout le texte entre ces deux êtres solitaires. L’homme évolue exilé dans la montagne afin d’échapper à la conversation de l’Autre, vivant une espèce d’expérience des confins, triomphant des éléments comme les chamois agiles. Le chamois, quant à lui,  subsiste, loin des siens : « Il gardait ses expériences pour lui. Ayant grandi sans troupeau ( …) ». Tous deux font face aux infinies splendeurs de l’espace, satisfaisant leurs désirs de beauté, de liberté, d’absolu.  Mais l’un donne la vie à des fils « poussés de ses flancs »,  l’autre sème la mort : « L’homme en avait tué plus de trois cents (…) vendait la peau aux tanneurs, la viande aux restaurants (…) ». Et tous deux s’observent, se narguent, animés par la volonté de l’emporter sur l’autre : « Dans l’ombre, le roi des chamois se moquait de lui depuis des années ». Cependant  l’animal, plein de sagesse,  donne des leçons  à l’homme : « Les animaux vivent dans le présent comme du vin en bouteille, prêts à sortir. Les animaux savent le temps à temps, quand il est utile de le savoir. Y penser avant est la ruine de l’homme et ne prépare pas à être prêt. ». Il lui apprend, bien que trop tard,  le respect de la vie : « La bête l’avait épargné, lui non. Il n’avait rien compris de ce présent qui était déjà perdu. C’est à ce moment-là que la chasse prit fin pour lui aussi, il ne tirerait plus jamais sur d’autres animaux ». Une grandeur exceptionnelle se dégage du  chamois  par la confrontation avec la mort dans ces montagnes majestueuses et gigantesques.  Malheureusement,   dans cette espèce d’irréductibilité de l’existence, la nature deviendra tombeau pour l’un et pour l’autre.
La traduction  poétique de Danièle Valin, empreinte d’une puissante émotion, n’enlève rien à l’âme du texte original.

 

12:45 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

25 mars 2012

Conférence de Karima Berger

L'association des AMIS D’ETTY HILLESUM

www.amisdettyhillesum.fr

vous invite à une conférence de

KARIMA BERGER

 

ETTY ET LA PETITE MAROCAINE

ou l'apprentissage de l'altérité

 

le samedi 31 Mars à 15 h

Au Forum 104

104,  rue de Vaugirard, Paris 6ème

(métro Saint Placide – ligne 4)

ENTREE LIBRE (participation souhaitée)

amisdettyhillesum@gmail.com

06 70 88 07 87

24 mars 2012

L'autre enquête sur l'enlèvement et la mort des moines de Tibhirine -

 

Après le film « Des hommes et des dieux » - l'autre enquête sur l'enlèvement et la mort des moines de Tibhirine -  
Jean-François SOFFRAY

(Editions GOLIAS, mai 2009)

 

(Par Joëlle Ramage)

 

 

 

 

image moines.jpgEn ces temps troublés où le fanatisme religieux semble prendre une part léonine dans la vie des peuples, il est bon de se souvenir des moines de Tibhirine, à la foi vivifiante et à l'action vraie.

Dans ce mince ouvrage d'investigation, l'auteur, Jean-François Soffray, rédacteur à la revue Golias, nous dit que « les moines de Tibhirine ont retrouvé leur actualité bienfaisante ». Nous aimerions en effet croire qu'il existe de par le monde de tels ancrages de foi où la bonté et la générosité contenues dans les paroles du Livre trouvent leur application dans des gestes simples : une main tendue à l'Autre, une écoute attentive, un geste d'amour...et ce, quel que soit cet Autre, ami ou étranger ou même ennemi. Car, par-delà leur tombe terrestre, ces moines nous offrent le plus merveilleux exemple qui soit de la profondeur du dialogue interreligieux.

 

Avec le film exigeant« Des hommes et des dieux » la plupart d'entre nous connaissent la vocation de ces sept moines disparus tragiquement, qui avaient fondu la diversité de leur vie dans une spiritualité commune et authentique, au service du peuple algérien.

L'universalité de la foi devrait appeler à une tolérance active ; il n'en fut rien à Tibhrine, ou plutôt cette tolérance fut massacrée avec le massacre des moines.

L'ouvrage de Jean-François Soffray relate l'enquête ouverte après l'enlèvement des religieux et leur disparition, une enquête minutieuse et complexe qui lève quelques pans sur la « raison d'Etat ». Quelques seize années après cette tragédie insondable, les moines de Tibhirine n'en finissent pas de nous rappeler que la classe politique en France est toujours fractionnée sur la question de l'intégrisme islamique.

 

Agnostique ou croyant, il n'est pas inutile de lire ou de relire la prière à l'accent universel du Père Christian de Chergé, composée avec un hôte musulman de la Communauté :

 

Seigneur unique et tout‑puissant,

Seigneur qui nous vois,

toi qui unis tout sous ton regard

Seigneur de tendresse et de miséricorde,

Dîeu qui es nôtre, pleinement,

apprends‑nous à prier ensemble,

toi, le seul maître de la prière,

toi qui attires le premier ceux qui se tournent vers toi.



Les vagues m’assaillent,

ordonne la paix!

Seigneur, sauve‑nous, nous périssons

Mets ta lumière en mon coeur, illumine ma route.

Mets une lumière dans mes yeux,

une lumière sur mes lèvres,

une lumière dans mes oreilles,

une lumière dans mon coeur...

 

Je ne te demande pas la richesse;

je ne te demande pas la puissance ni les honneurs...

Je ne te demande que l’Amour qui vient de toi,

car rien n’est aimable en dehors de toi,

et nul ne peut aimer sans toi.

Je veux t'aimer en tout.

L’amour est la source, l'oeil de la religion,

l'amour est la joyeuse consolation de la foi.

Tout est simple quand Dieu conduit.

 

 

 

 

 

 

 


 

 

16:09 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

11 mars 2012

Le Patient du docteur Hirschfeld

 

Le Patient du docteur Hirschfeld      
Nicolas Verdan  
Bernard Campiche éditeur (2011)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

image patient.gifLe Patient du docteur Hirschfeld  de Nicolas Verdan, ouvrage peu conventionnel, évoque le sort des Juifs homosexuels sous le régime nazi : judaïsme  et homosexualité, deux tares à éradiquer sous le troisième Reich. Dans ce roman, la fiction se fonde sur le réel.  Chaque chapitre s’ouvre sur une indication locale et temporelle précise, quasi journalistique, « Berlin, 28 février 1933 », « Zurich, 2 octobre 1958 », « Tel Aviv, 12 octobre 1958 », « San Carlos de Bariloche, 15 octobre 1958 », projetant le lecteur dans l’action et le vécu passé et présent de personnes ne correspondant pas toujours aux normes imposées par le paragraphe cent soixante quinze du code pénal allemand. Le  lecteur revit l’intolérable et ignoble violence nazie non seulement contre les Juifs, les homosexuels, les êtres n’ayant pas le profil conforme aux critères nazis,  mais aussi contre les anciens amis du régime, les SA lors de la nuit des longs couteaux, pas encore nommée ainsi  par les témoins de la narration : « Pour ces miliciens qui se croyaient invincibles, l’humiliation était consommée. Attachés, jetés en cage, pour ainsi dire, dans ce donjon qu’ils avaient cru imprenable, au sommet du Reich, ils se retrouvaient livrés pieds et poings liés aux SS leurs compagnons de jeu qui allaient décharger sur eux des années de violence contenue ». Après avoir été choyés par le régime, « ces hors-la-loi, patentés par le régime (…), aventuriers, garnements, fêtards, chômeurs, assistés » deviennent sa cible. 

 

Cependant, Le Patient du docteur Hirschfeld   n’évoque pas seulement les groupes politiques, il traite  aussi des individus. Il s’agit  essentiellement dans  cet ouvrage de l’histoire d’un membre de la Waffen SS,  Karl Fein,  qui, en 1933, doit  retrouver « une liste comportant près de quinze mille noms ».  En effet, le  docteur Hirschfeld, l’un des pères fondateurs des mouvements de libération homosexuelle, faisait remplir à chacun de ses patients un questionnaire. Karl Fein doit absolument dénicher  ce document compromettant  pour lui avant « les enquêteurs de la police secrète », car « les services de renseignements n’allaient pas tarder à visiter l’Institut de sexologie (…) »  et  « la saisie des listes de patients de Hirschfeld pouvait signifier la fin de sa carrière, voire pire ». Mais ce document a disparu et une vingtaine d’années plus tard, en 1958,  il intéresse encore  certains membres du  Mossad qui ont des comptes à régler avec d’anciens nazis : « jusqu’ici, la chasse aux nazis s’est faite dans l’ombre. Israël, officiellement, ne s’intéresse pas à la poursuite des criminels de guerre, n’ayant pas encore les moyens d’organiser un tribunal pour juger les bourreaux ».Sous le troisième Reich, à proximité des casernes se trouvaient des « clubs pour travestis » et homosexuels où les sous officiers et les soldats de la Weirmarch  allaient  chercher des compagnons de plaisir. « Rudoph Hess »,  par exemple, « se faisait appeler Schwarze Maria lorsqu’il sortait dans (ces) clubs ».  Et c’est ainsi que « Toute la faune la plus bizarre de Berlin avait passé dans (le) bureau »  du docteur Hirschefeld.  
Les SS, « les nouveaux gardiens de la morale » procèdent alors à leur « noble tâche de purification »,( non sans avoir essayé de violer pendant leur nettoyage un travesti ! ) et procèdent à des bastonnades, des meurtres, des autodafés : « Richard von Krafft-Ebing, Henry Havelock Ellis, Magnus Hirschfeld, Sigmund Freud, Albert Moll, Helene Stöcker, Wilhem Reich, des auteurs illustres, mais inconnus de cet escadron de purificateurs en culottes courtes, des centaines d’autres noms, inscrits sur la jaquette d’une immense bibliothèque, près de vingt mille ouvrages, tout un savoir raflé, traîné dans la rue, dans la puanteur des gaz d’échappement et les cris. ». Les êtres humains, la culture sont sauvagement détruits.
Le Patient du docteur Hirschfeld    est non seulement un témoignage historique, une dénonciation ironique et réaliste de l’absurdité de la guerre  et de la religion qui la légitime : « ah ! qu’elle était belle la famille allemande ! ses enfants blonds couverts de sang, airs beaux, purs, de noble extraction, même dans la boue, la bouche ouverte, cadavres frigorifiés, écrasés, aplatis par les chenilles de char, plus de tête, plus qu’un bras, deux jambes en moins, encore deux jours à vivre, trois heures, extrême onction, le corps du Christ, son sang, Sainte Vierge, tous les saints pour les damnés.»  L’antiphrase confère au texte un registre ironique insistant sur le caractère meurtrier, macabre, stupide de cette idéologie. Mais c’est aussi un ouvrage multiple où règne un suspens suscitant l’intérêt et la curiosité du lecteur. En même temps, il   milite  pour le respect de la différence  religieuse, sexuelle, pour le respect de l’être humain, pour la liberté de penser prouvant que les « dignitaires du Reich craignait(…) (l)es  livres (…) parce qu’ils étaient porteurs d’une affirmation individuelle, parce qu’ils mettaient en avant la singularité de l’être, l’indépendance de l’âme et de l’esprit, parce qu’ils isolaient le lecteur du groupe, parce qu’ils éveillaient sa résistance à toute forme d’endoctrinement de masse. » Il dénonce le sionisme : « (…) je ne crois pas que le sionisme délivre un jour notre peuple de ses souffrances. (..) Parce qu’en Palestine les Juifs font une erreur magistrale en menaçant le territoire des Arabes. »,  il prône la paix entre les peuples : « les Juifs n’auront pas la paix tant qu’ils ne feront pas la paix avec les Arabes  Nous n’arriverons à rien par la force. Au fond (…), je ne crois qu’à la cohabitation entre les peuples. ».

 

Le Patient du docteur Hirschfeld de Nicolas Verdan révèle au lecteur une vérité historique encore peu connue du grand public,  lui permettant ainsi  de s’ouvrir à l’Autre, au différent. Ce livre qui capte parfois l’indicible est avant tout un message d’amour à l’égard de  l’humaine condition.



Le site de Nicolas Verdan: www.nicolasverdan.ch

 

 

 

 

 

 

 

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26 février 2012

Les Yeux safran

 

Les Yeux safran        
Antonin Moeri    
Bernard Campiche éditeur (2011) 
CamPoche

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

Ile_vignette.jpgLes éditions Campiche se déclinent désormais aussi en éditions CamPoche afin de redonner vie à des ouvrages parus quelques décennies précédentes. En effet,  Les Yeux safran d’Antonin Moeri  ont déjà été publiés une première fois en 1991. Dans ce micro roman, un anti-héros, un être médiocre, « je suis un raté qui songe au suicide, qui ne peut trouver un sens à sa vie, puisque j’incarne le véritable raté, celui qui est incapable d’avoir une maison, de l’argent, une épouse, des rejetons (….) je végète comme une larve gluante (….) » qui évolue dans un monde où les objets eux-mêmes sont agressifs à son égard : « Je ressentis un désir violent : celui de mourir à l’instant, de quitter un monde cruel et irrespirable dans lequel hurlent sans cesse les haut-parleurs qui me fendent la peau comme des martinets habilement maniés, un monde où règne sans discontinuer la cacophonie la plus révoltante, la plus infernale et la plus meurtrière. » évoque la lente dégradation de sa mère menant à une mort inexorable. Le narrateur donne à voir mémoriellement le douloureux itinéraire du corps souffrant de sa mère, autrefois une femme belle et cultivée : « Cette femme que j’avais connue si belle, parlant jusque tard dans la nuit des derniers quatuors de Beethoven, de la sonate en mi mineur de Fauré, du divertimento en mi bémol majeur de Mozart, fallait-il que j’entende ses rots, ses vents et ses interminables borborygmes ? » L’accumulation de termes négatifs  décrivant le lent dépérissement maternel traduit le refus d’une réalité inéluctable et insoutenable, la mort qui réifie ce qui a été un être pensant, aimant, sensible, « … celle qui avait cessé de respirer, qui n’était plus, comme on dit ; qui n’était plus un être, mais alors était-ce une chose ? ». Mort encore plus inacceptable quand il s’agit de  celle d’une mère, dans un univers sans Dieu : « l’idée de salut ne m’a jamais effleuré ». Dieu, appelé « l’omnipotent »,  n’existe pas pour le narrateur ou alors il est présenté  dans des périphrases remplies de dérision : « Je voudrais que la mort soit un cadeau, la dernière surprise que me réserve le créateur des plantes et des cloportes, des vers et des arbres, des chiens et des rats ».Non seulement vivre n’a plus de sens, mais  donner la vie à un enfant n’a rien de sublime, c’est au contraire  un acte « effrayant » pour le narrateur.       
Le lecteur plonge dans les arcanes d’un moi souffrant qui expose ses pensées, ses questions, ses émotions, ses sentiments dans un flot ininterrompu de paroles, mêlant présent, passé récent et passé lointain. La chronologie se disloque. Les digressions abondent, déroutantes. Le temps dérive, aboli par rapport à un moment charnière, la mort d’une mère. Cette autofiction est l’histoire de la vie plus que celle d’un personnage. Le lecteur est confronté aux questions, aux angoisses de tout être  humain dans un univers privé de transcendance.   Comme il est très  loin du héros romanesque dynamique et ambitieux du XIXe siècle, ce narrateur anonyme et ordinaire à la psychologie complexe !          
L’écriture elle-même est complexe. Les styles direct, indirect, indirect libre se mêlent sans transition, tricotant présent et passé dans des chapitres denses dépourvus des paragraphes et des dialogues propres au roman traditionnel. Dans cet univers mortifère et compliqué, l’humour est cependant loin d’être absent.    De nombreux clins d’œil au lecteur traversent le récit, comme lorsque le narrateur évoque la comédienne dont la « voix (est) travaillée à la cigarette », le fiancé de sa sœur dont les « idées ne sont jamais très claires, comme celles de tous les génies méconnus » ou lorsqu’il critique le théâtre de l’absurde dépourvu d’histoire, de décor, réduit à émettre des sons rythmés mais incohérents : « Elle entendit l’actrice psalmodier flux, reflux, flot reflot flot. Elle la vit imiter les battements d’ailes d’un oiseau de proie, elle constata l’absence de mise en scène et l’extrême laideur du décor. Elle s’endormit quelques fois, même  très profondément (…) ». Son goût de la caricature apparaît dans la constante animalisation des humains à travers une multitude de métaphores et de comparaisons : « quelle surprenante arrogance de roquet chez cet âne accoutumé au silence », « le fiancé (…) ressemble à une souris égarée sur le carrelage froid d’une salle de bain »,       une femme possède  « une taille fine d’insecte »… L’animalisation se poursuit dans le dernier chapitre avec  un songe qui, brouillant la limite entre le réel et l’imaginaire,  introduit une note fantastique et kafkaïenne  quand le narrateur devient un fragile oiseau observant « un immense pré de la couleur qui, désormais, symboliserait pour (lui) la mort : jaune safran ».

 

 

 

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12 février 2012

L'île intérieure

 

L’île intérieure. 
Antonin Moeri    
Bernard Campiche éditeur, 2011  
CamPoche 

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

Ile_vignette.jpg L’île intérieure d’Antonin Moeri donne à entendre le flot  ininterrompu de la conscience d’un narrateur anonyme sous l’emprise d’une sorte de nouveau « mal du siècle », révélateur de profondes insatisfactions physiques, mentales, sociales. Ses portraits constamment négatifs peignent son enveloppe corporelle malingre et peu avenante : « ma poitrine creuse de phtisique, mes longues jambes blanches et lisses, mes cheveux hérissés comme les crins d’une brosse à habit. » Son mal être transparaît tout au long des pages : « Partout je promène avec nervosité ma présence ahurie, celle d’un homme qu’on peut  très justement qualifier de trop ». « J’ai  toujours été l’être veule, sournois et cruel ».Les états successifs de ce personnage complexe, ambivalent, en proie au dégoût : dégoût de la vie (« Mon dégoût inné de l’existence… »), dégoût  devant une société hostile et opaque, gangrénée par l’absurde, (Aurai-je la force, la patience et le courage d’affronter la bêtise, la méchanceté et la cruauté des fonctionnaires sadiques, pervers et ignobles ? Aurai-je l’audace d’affronter leur haleine fétide, leur regard torve, leur grossier langage, la vulgarité de leurs manières », se succèdent divers et variés. L’Autre  provoque en lui répulsion et nausée : « Mon dégoût des hommes étant chez moi plus violent qu’aucun autre sentiment ». Les pensées, les perceptions, les souvenirs de cet anti-héros  constituent la matière essentielle de ce roman dense dépourvu  de paragraphes et de dialogues. Mais cet être qui n’est médiocre que dans sa conscience d’être médiocre et dans l’image négative que lui renvoie sa mère,   ne délivre pas qu’un seul regard sur la réalité. Il rapporte aussi les propos négatifs au style indirect libre  d’autres personnages. Ces insertions  à vocation essentiellement psychologiques et sociologiques rendent parfois difficile l’identification du locuteur.

 

Ce narrateur est irrémédiablement seul malgré les êtres qui évoluent autour de lui. Uniquement, sa sœur, absente intensément présente, partie lumineuse de lui-même, son double positif, (« pensant à ma sœur, à l’élégance de ses toilettes, à son visage grave, ardent et noble… ») rompt  sa solitude (« sa présence imaginée à mes côté ») et illumine sa vie. Une espèce de jeu de miroir s’instaure alors : la sœur absente étant vue et entendue à travers le regard et les paroles du frère qui l’admire et l’aime intensément révélant  une relation inconsciemment incestueuse puisqu’il souhaite que la fille avec laquelle il « voudrait vivre » « ait (s)es yeux ».

 

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18 janvier 2012

Une leçon de flûte avant de mourir

 

Une Leçon de flûte avant de mourir.

 

Jacques-Etienne Bovard      
Bernard Campiche éditeur, 2011
(CamPoche)

 

 (Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

 

 

Une_lecon_camPoche_vignette .jpgJacques-Etienne Bouvard  dans Une leçon de flûte avant de mourir sonde les âmes et propose une subtile analyse psychologique d’humbles  locataires d’un petit immeuble vétuste de Lausanne sous la férule d’une gardienne, « vieille concierge acariâtre », «caricature de concierge »,  « autoritaire et revêche pipelette ». Le narrateur  observe les  scènes, souvent médiocres et mesquines de la vie quotidienne de ces  modestes personnes, révélatrices d’une souffrance intérieure cachée sous des dehors agressifs et sournois.  Mais emporté par le maelstrom de la vie, il ne sait voir cette intériorité brisée, ce qu’il regrette  maintes fois  lorsqu’il écrit ses souvenirs : « mais si j’avais daigné la regarder mieux, si j’avais vu sous la caricature le personnage… ».    « Oui, j’aurais dû mieux regarder ce visage creusé, blêmi de colère, mais plus encore d’angoisse… ».   Ces multiples interventions du narrateur sont autant d’indices annonciateurs de la fin, laissant pressentir la tragédie finale.       
Jacques-Etienne Bouvard se sert de toutes les couleurs de la palette du peintre, de toutes les gammes du musicien, de  tous les relents  de la misère (« « L’odeur, dès l’entrée, m’a pris à la gorge, assaut de remugles plutôt, mazout, sueur, huile à frire, tabac froid, vieux pipi mêlés. L’odeur de la saleté, puis  leur aura de miséreuse solitude… »)  pour  donner à voir, à entendre et à sentir la  vie de ce petit monde, rassemblé dans l’univers clos de ce vieil immeuble. Mais il raconte avant tout l’amitié entre deux êtres, l’un au début de sa vie, un jeune étudiant de vingt trois ans, Gilles Vanneau  (« moi j’avais la vie devant moi »),  l’autre à la fin de la sienne :  un vieillard de quatre-vingts ans, Edouard Laroche,  tous deux unis par la même passion,  la musique, esquive mélodieuse et onirique  à la petitesse  du quotidien. Echappatoire sublime,  « sempiternel combat de l’art contre les contingences quotidiennes, de la grandeur contre la mesquinerie »,   lutte « entre un Guadagnini et  un balai de cuisine » qui donnent un sens à la vie du jeune homme: «.. . le violon ne quitterait plus ma vie, il en serait même un des piliers… » et à celle du vieillard : « cette espèce de marotte n’est rien d’autre pour moi qu’une question de vie ou de mort ».

 

En effet, dans Une leçon de flûte avant de mourir,  la solitude des personnes âgées (« le vieil homme si seul. »), le sentiment de  leur inutilité, (« … l’insurmontable, le dernier cercle du désespoir, c’est le sentiment de n’être plus d’aucune utilité, pire encore de n’avoir plus aucun sens pour personne… »), l’angoisse de se retrouver dans un « home », antichambre de la mort, montrent de façon émouvante la vieillesse vouée à une inéluctable et intolérable finitude imminente, à un  temps inexorablement compté opposé à la jeunesse et à tous ses possibles. Une jeunesse capable cependant  d’apporter de la joie, du bonheur, de l’espoir à un être en fin de vie : « Tu me métamorphoses, Gilles ! »

 

L’écriture vivante, rythmée,  musicale  de Jacques-Etienne Bouvard mêle tendresse, pathétique et humour.  Le vocabulaire esthétique de la musique créateur d’un univers harmonieux et intemporel, de « jubilation d’aisance, de plénitude retrouvée »,  se conjugue  à la langue familière et humoristique de la gardienne : « …elle avait bien vu de l’air dans la vie, ses enfants partis au diable vert, sans compter que la santé allait plus trop fort, des trucs au cœur, des extrabristols, il avait dit le docteur… ».  Sous la plume du narrateur les sensations auditives deviennent tactiles  (« sa voix de clarinette glacée »), les couleurs vibrent et les émotions emportent le lecteur.       

 

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29 décembre 2011

Une bouteille à la mer

 

Une bouteille à la mer        
Un film de Thierry Binisti (2012)  
avec Agathe Bonizer, Mahmoud Shalaby, Hiam Abbass.

 

(par Elias Abou-Mansour)

 

 

 

Une-bouteille-a-la-mer_image.jpgLe film Une bouteille à la mer de Thierry Binisti présente le tableau synoptique des deux sociétés belligérantes israélienne et palestinienne. Tal, une jeune israélienne, d’origine française, bouleversée  et perturbée après un attentat meurtrier dans son quartier, mais récalcitrante à la haine,  veut comprendre. Elle écrit alors une lettre, destinée à un éventuel palestinien,  qu’elle glisse dans une bouteille et que son frère, un soldat, jette à la mer. Naïm, un jeune palestinien va répondre. Commence alors un échange épistolaire entre les deux adolescents. Ainsi le film dévoile la vie de Tal et de Naïm et à travers ces deux prismes fait connaître les jeunesses israélienne et palestinienne. Les jeunes israéliens profitent des loisirs procurés par la société tandis que les Palestiniens trainent dans l’oisiveté et   le désoeuvrement. L’humiliation, la coercition, les contrôles et l’insécurité sont leur lot quotidien. S’évader de cette médiocrité taraude de ce fait l’esprit des Palestiniens. Naïm rêve de partir en France. Le Centre Culturel français de Gaza est son échappatoire. De même, la langue française véhicule, pour lui, la liberté, l’évasion et un avenir meilleur. Cet échange épistolaire dévoile donc aux spectateurs deux mondes diamétralement opposés. La société israélienne opulente et occidentalisée tandis que Gaza est écrasée sous le joug de la misère, de la privation et de l’humiliation. Gaza constitue une vaste prison. Dans cette bande de terre exiguë, la population palestinienne comptant un million six cent mille habitants vit dans la promiscuité et la pauvreté.
Thierry Binisti, le réalisateur décrit un amour impossible entre Tal et Naïm. Ils ne pourront jamais se rencontrer, les deux sociétés étant en guerre.  Et une atmosphère de haine obscure sépare les deux camps. Tal et Naïm vivent un dilemme où s’opposent sentiments et fidélité au groupe auquel ils appartiennent, le Hamas pour Naïm. Durant la guerre, la société peut-elle être tolérante ? L’amour ne devrait avoir ni loi ni frontières. Or les parents de Tal s’opposent à cette politique d’ouverture, au rapprochement des deux sociétés. De même à Gaza, la communauté s’immisce dans la vie de l’individu qui doit se fondre dans le creuset national. La société dicte alors à Naïm son comportement. Elle lui impose ses interdits. Si Naïm brave les tabous, il sera suspecté par le Hamas de trahison. Son cousin  le blâme. Au café, on l’accuse, on le suspecte. Dans la société arabe, l’individu peut-il garder toute sa liberté, son autonomie devant la communauté, la Oumma ?  
La communication grâce à internet de Tal et de Naïm  fait penser au rôle joué par le courrier électronique dans les révolutions arabes. Ces révolutions, qui  ont secoué la léthargie des masses arabes et lézardé les tyrannies,  doivent leur succès aux réseaux sociaux. Ces derniers permettent d’élaborer des mesures et des méthodes de résistance civile comme en Syrie par exemple, de diffuser l’information à l’extérieur.
Thierry Binisti, le réalisateur d’Une bouteille à la mer, donne la parole aux modérés au détriment des radicaux. Il veut insinuer que la paix est toujours possible. Son regard est objectif, loin de tout dogmatisme et de toute haine. Il filme les deux sociétés avec réalisme et laisse le spectateur se forger son propre jugement. Ce film prouve que l’avenir d’Israël est dans la paix et non pas dans les guerres préventives.

 

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23 décembre 2011

Evasion à perpétuité. Thierry Luterbacher

 

Evasion à perpétuité
Thierry Luterbacher
Bernard Campiche Editeur (Août 2011)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

Evasion_a_perpetuite–vignette.jpgLa jaquette du roman Evasion à perpétuité de Thierry Luterbacher offre au lecteur une peinture à l’acrylique de l’écrivain. Cette toile concrétise les concepts d’évasion et de manumission avec lesquels le romancier joue dans tout l’ouvrage qui constitue un véritable hymne à la liberté, à l’amitié, à la vie.  Deux  poissons, un  rouge et un  bleu, symboles d’une liberté totale, nagent en plein air.  Cernés par la luminosité du jour, ils se détachent, lignes courbes et souples,   à l’extérieur de l’obscurité, hors d’un intérieur fermé par les lignes droites et rigides d’une fenêtre et d’une porte sombres. Ce petit fretin ne représente-t-il pas Emile Thyphon, le héros absent intensément présent du roman  en perpétuelle quête de liberté ?

 

Evasion à perpétuité évoque la « la bande du Foyard…Odile, Angèle, Louis, Arthur, Théodore, Philippe, Thomas, Paul, Lison, Joseph, Margaux et Emile. », un groupe d’amis fidèles et dévoués qui  « s’était constitué() naturellement autour d’Emile dès la petite enfance». Le lecteur voit, entend Emile à travers la voix et les yeux présents et passés de  ses amis, à travers leurs bribes de vie simple,  laborieuse et surtout  monotone sans lui.  Emile est un hors la loi.  Cependant, il «n’(a) jamais tiré sur personne ». Il agit pour « la beauté du geste », pour se prouver qu’il est libre et pour le rester. « Voler (…) Un beau mot, pensait-il, un sens complète l’autre. Voler en volant… ». Assailli de défis, Emile refuse d’être sous l’emprise des carcans de la société, de ses contraintes arbitraires : « il est moins dur à payer que de passer sa vie sur du vide derrière un bureau ou une chaîne de montage… c’est ça la prison à vie. Moi, si je suis condamné à perpétuité, c’est à l’évasion ».  Mais surtout Emile, pour les habitants de son village, pour ses amis, est un « mythe ». Un simple de ses regards apporte réconfort, bonheur. Emile transfigure le réel et les êtres : « Les yeux d’Emile disaient qu’il suffisait de croire que la vie pouvait être extraordinaire pour qu’elle le devienne ». Il existe tout un pouvoir rédempteur, salvateur chez ce hors la loi  doté d’ «une aura mystérieuse ». « Sa  présence dissolvait l’ennui, anoblissait l’existence de celui qui se pensait moins que rien, persuadait de sa beauté celle qui se trouvait laide. Il suffisait de rencontrer Emile et un quelque chose d’indéfinissable enchantait la journée la plus morose.  (…) « Emile sacralisait les anonymes, les forçats de la routine… ». « Le miracle d’Emile, c’est qu’il rendait les gens extraordinaires ».  Paradoxalement, tout un aspect christique règne en  lui. Comme le Christ, Emile apporte la joie, l’espoir, le réconfort, le soutien. Il aide les plus démunis. Les nombreuses connotations religieuses le concernant (« Emile était le paradis et auprès de lui, on devenait le paradis. Les limites du bien et du mal disparaissaient » insistent sur cette personnalité généreuse, altruiste opposée à la morale traditionnelle de la société : « il affranchissait chacun des lois  immuables de la contrainte, de la morale, de ce qui se faisait et de ce qui ne se faisait pas ». Les derniers mots d’Emile sont  même ceux de Jésus : «Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix. ». Le narrateur insiste maintes fois sur cet aspect rédempteur : « La rédemption n’était pas pour Emile de porter l’iniquité de nous tous mais de nous délivrer en se chargeant des rêves du monde »

 

Dans cet ouvrage où les valeurs sont inversées,  une écriture poétique (« … la broderie du  gel (…) enrobait les arbres dénudés avec, au- dessus, l’espace immense aux fondus gris et bleus vibrant de cristaux ») et une écriture blanche s’imbriquent, rythmée par des lambeaux de chansons (« tout doucement sans faire de bruit »),  parsemées de  quelques mots familiers qui font dérailler le texte en introduisant une note réaliste. Evasion à perpétuité de Thierry Luterbacher est un livre plein d’espoir et de beauté car il parle de l’amitié lointaine d’un groupe de jeunes épris de liberté.

 

 

 

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10 décembre 2011

Connaissance de soi grâce à la symbolique des contes

 

«  Connaissance de soi grâce à la symbolique des contes »

 

Que faire de la complexité qui nous habite ?

Comment faire des choix et les assumer ?

Comment accorder le féminin et le masculin en nous et les apprécier dans les personnes avec lesquelles nous sommes en relation ?

Comment assumer les talents légués par nos anciens tout en se libérant de leurs limitations ?

Quels sens donner aux épreuves de la vie ?

Comment les traverser pour atteindre l'objet de notre quête ?

 Les contes ne donnent ni réponse ni solution à ces questions. Mais de manière à la fois profonde et légère  parce qu'imagée, ils nous proposent de les aborder en étant attentif au merveilleux de la vie qui peut se révéler malgré les difficultés que nous avons à traverser et bien souvent à l'occasion de celles-ci. Si les contes n'ont pas de pouvoir en eux-mêmes, leur langage symbolique offre de multiples tremplins à notre imagination tandis que les échanges en petit groupe ouvrent des perspectives de réflexions et de transformations  que chacun peut expérimenter à son gré. Je propose

 

trois week-end de connaissance de soi grâce à la symbolique des contes : 

 

                           HARMONISER  LE FÉMININ  ET LE MASCULIN
                                 À  LA  CROISÉE DES  CHEMINS

                      TRANSFORMER   SON HÉRITAGE   FAMILIAL

 

Les échanges au sein du groupe et les travaux personnels qui sont proposés aident  à comprendre ce qui favorise ou freine la réalisation des participants et les invitent à préciser et à nommer leur quête.

Le climat favorable à une écoute bienveillante et à des échanges respectueux permet de progresser dans la compréhension des autres et de soi-même à partir de l’écoute d’un conte initiatique. Les résonances personnelles et le partage des impressions laissées par le récit libèrent  les ressources de l'imaginaire, soutiennent et inspirent les participants dans leur appréhension du thème qu'ils ont choisi.

Si l’expérience artistique et parfois sollicitée et que les apports sur le langage symbolique des contes sont précieux, il n’est pas nécessaire  d’être initié dans l’un ou l’autre domaine mais plutôt de se laisser guider par l'enfant créatif en soi tandis que l'adulte qu'il est devenu lui offre un cadre et un temps privilégiés.  Vous pouvez le faire dès à présent en vous inscrivant à un week-end de printemps

                     « Connaissance de soi grâce à la symbolique des contes » !

 Le passé est fabuleux,

 

                          le présent s’y accroche comme un cheveu d’or et le temps,

 

                                                                                                quel que soit notre âge, s’y arrête...

                                                                                      

conte.jpg Emmanuelle Bornibus a expérimenté sa pratique en animant des groupes de paroles et des stages résidentiels sur la symbolique des contes depuis plus de vingt ans. Ses connaissances sont validées par un diplôme des hautes études des pratiques sociales. Elle a bénéficié de plusieurs formations dispensées par des psychologues et des psychanalystes.Elle est signataire de la charte : "Art Développement".www.chartreartdev.eu

 

                                          

 


« A la croisée des chemins » du samedi 7/04 à 11h au lundi 9/04 à 12 h.   Coût : 150 euros 

 

Le conte comme aide à la réflexion et à la prise de décision lors des périodes de changements.                                                                                                                                                       « Harmoniser le masculin et le féminin » du jeudi 17/05 à 11h au dimanche 20/05 à12h.  Au delà de la question des genres, il s’agit de percevoir les énergies agissant en soi et autour de soi afin d’éprouver leurs dynamiques complémentaires.                              Coût : 230 euros

 

« Transformer son héritage familial » du samedi 26/05 à 11h au lundi 28/05 à 12 h

 

Chacun hérite de ses ascendants, sur le plan matériel ou/et immatériel. Il s’agit  d’assumer au mieux cet héritage, de l’alléger et de l’enrichir selon les cas.                            Coût : 150 euros 

 

 
Tarif pour deux modules : "Harmoniser le masculin et le féminin "+ un autre : 350 euros
Il est possible de payer en trois versements. Le nombre des participants est limité à sept.
Lieu : dans une maison de famille à Saint Jean - Saint Maurice, près de Roanne (42).

 

Des précisions vous seront envoyées sur votre demande à cette adresse email :           

site : www.emmaconte.com/

                                                              emmabornibus@gmail.com

                                                                                                                        

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                                                     

 

 

 

 

 

 

 

 

                               

 
 

 

 

 

 

 

 

23 novembre 2011

Forum avec K. Berger et J.Kelen, écrivains

 

FORUM104
104 rue de  Vaugirard - 75006 Paris
M° St Placide ou Montparnasse

mercredi 30 novembre de 20h à 22h
Des femmes et de Dieu
Avec Jacqueline KELEN et Karima BERGER

 

 

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Jacqueline KELEN
auteure entre autres de 
Les femmes dans la Bible
et Lettre d’une amoureuse à l’adresse du pape

 

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Karima BERGER auteure entre autres de
Eclats d’islam, chroniques d’un itinéraire spirituel et  Rouge Sang Vierge


 

Cette soirée est organisée en partenariat avec l’ISTR (Institut des Sciences et Théologie des Religions). Deux femmes, l’une chrétienne, l’autre musulmane, partagent leur vision des femmes à partir de leur propre enracinement culturel et religieux. Elles témoignent de la place du divin dans leur existence et s’interrogent sur leur rôle et leur mission au sein des institutions religieuses. Cette soirée est aussi une invitation à poursuivre la réflexion par le cycle de six conférences qui se déroulera de janvier à avril 2012 à l’ISTR sur le thème « Les femmes au regard de six grandes traditions religieuses » (informations sur www.ipc.fr/istr ou par courriel : istr@icp.fr).

 

 

 

 Participation aux frais : 10€, adhérents : 5€

03 novembre 2011

Des nouvelles de la Mort et de ses petits.

 

Des nouvelles de la Mort et de ses petits.
Anne-Lise Grobéty
Bernard Campiche Editeur  (Août 2011)

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

Des_nouvelles…_vignette.jpgLe sous-titre du  roman Des nouvelles de la Mort et de ses petits d’Anne-Lise Grobéty, Mémoires intestines d’Islo Pers, fils du Grand humeur du Roi, qui succéda à son père de manière éphémère, semble annoncer, quand on ignore qu’il recèle un jeu de mots plein d’humour, une parodie d’ouvrage historique. Or ce n’est qu’apparence et illusion. Ce roman abrite une richesse insoupçonnée. Il  se déroule à une époque indéterminée,  ( la toile de fond politique pourrait synthétiser plusieurs périodes  historiques dans lesquelles le roi, « sa minjesté »,  tient une place très importante),    dans un pays imaginaire, « Le Pays Bougon » aux nombreuses ressemblances  cependant avec la France du XVIIIe siècle comme le laissent deviner les références au jeu du « toton »,  à la « Grandencyclopédie », aux ouvrages du « Penseur », à l’arrestation du Roi : « Le Roi avait été confisqué par des émeutiers dans son pavillon de Brentes, au cœur de la forêt de chasse de Chacogne » et à la Révolution : « la Bougonnerie le premier pays au monde où le Grand Renversement était établi ». Islo, le narrateur et personnage principal, est le fils du «Grand humeur » du roi, « né au Grand Palais de Saint Eulalère, au sein du logement adjugé à (s)on père dans l’aire royale, en vertu de sa charge ».  Le Grand humeur s’occupe des « affaires du fondement et de ses excrétations » « des royaux boyaux ». Avec un style raffiné, esthète, Anne-Lise Grobéty évoque dans tout le roman les fonctions corporelles, les exorcisant de leur côté répugnant, apportant de surcroît souvent charme et humour à l’horrible, exhibant ce qui est normalement caché et tu : « Et voilà qu’elle relève largement robe et jupons, qu’elle descend son petit pantalon pour offrir à ma vision  un doublé de fesses parfaitement roulées, je manque d’en perdre la raison ! Surtout m’apparaît clairement le trou d’où je vois poindre comme le jour, doucement, un merveilleux excrément, moulé à point, qui rompt son cours en un instant et chute sur le sol entre les brindilles tout délicatement… » Les innombrables références aux déchets corporels, métonymie d’un univers en délitescence présentent  quasiment  une approche nosologique de la société. Anne-Lise Grobéty  dénonce ainsi  la fin d’un pouvoir arbitraire qui ne peut produire qu’écoeurement, dégoût et révolte. Mais à la différence des écrivains décadents de la fin du XIXe siècle dont la narratrice est proche par certains de ses thèmes et par l’écriture, Anne-Lise Grobéty a foi dans le progrès. Le lecteur assiste à l’évolution d’Islo, esprit de plus en plus libre à la faveur de l’enseignement de son Maître dont l’ascension pleine de noblesse vers l’échafaud à la fin de l’ouvrage  favorise la souveraineté du peuple et « la culbute de l’ancien régime ». Mais ces éléments socio-historico-philosophiques  ne sont pas ce qui importe le plus dans l’ouvrage. Avant même de lire, le lecteur le devine à sa couverture soyeuse, brillante et esthétique. L’image d’une des salles du théâtre baroque de Cesky Krumlov, lui-même mis en abyme dans le texte (« Une sertissure de fleurs frêles qui se mêlent aux plis compliqués du rideau retenus par des grappes d’énormes pompons avec, des deux côtés de la scène, sur des colonnes tout en marbrures, une double rangée de chérubins portant (à deux, il est vrai) un immense chandelier à multiples bras, tous feux allumés ») place d’emblée le roman sous le signe de la beauté.

 

 

 

 Des nouvelles de la Mort et de ses petits d’Anne-Lise Grobéty est en effet avant tout l’aventure d’une écriture.  C’est une véritable œuvre d’art littéraire aux antipodes de la littérature de consommation. Cette prose poétique ennoblit le vulgaire,  mêlant  le réalisme le plus sordide au sublime le plus esthétique, le grotesque et la magnificence, le tout pointillé d’humour, malgré la présence constante de la mort qui coule inexorablement dans la vie.  Dès les premières pages,  la personnification de la nature introduit subtilement l’excrémentiel : « …le jour ne saurait tarder  à purger sa pénombre  de toute équivoque et à redonner contours de platane et d’érable à cette double croupe d’ombre frôlant la demeure », (c’est nous qui soulignons) annonçant en même temps une espèce de  fascination  pour la décomposition, métonymie de la mort.  Un langage recherché, précieux, (le mot rare est toujours privilégié dans tous les domaines, dans le lexique de la botanique par exemple, avec « déhiscence », de la zoologie, avec « la chouette chevêche »…) serti d’archaïsmes (« Mon maître, avons-nous réellement quelque chose à faire céans ? »), de néologismes (« la saison Morne », « la saison Morve ») plonge le lecteur dans un univers dépaysant.  Des chaînes phoniques se construisent à la faveur d’assonances, de rimes intérieures (« Le pire était l’évidence d’aimer quelqu’une qui n’était même pas au courant de mon existence…Le première urgence serait donc …. », « …tantôt une sittelle qui se posait à deux pas de moi et m’offrait la gracieuseté de ses petits pas de demoiselle ! », « Blandine, tonne la matrone, restez tranquille, vous allez prendre un coup de chaud avec votre tourbillonne ! ») donnant rythme et cadence au texte.

 

Les descriptions constituent  de véritables natures mortes de l’écriture  comme le portrait de la « cousinette », « mignonne comme une fleur de pivoine, rose de teint, les cheveux de la couleur de l’avoine mûre et toute cousue de dentelles les jours de dimanche » qui suggère la gracieuse silhouette de la fillette, unissant la grâce féminine et celle de la fleur.  Les personnifications  recomposent la nature, la transfigurent,  « le jour faisait à peine ses ablutions dans la rosée »,  « Parfois, j’étais gratifié de pirouettes de rires qui faisaient brutalement un accroc dans le jupon moiré de l’air nocturne…. », ouvrant le lecteur au rêve en faisant vibrer les couleurs, les sons, les parfums. Alors que les substantifs donnent le retentissement des sensations, les adjectifs les prolongent.

 

L’écriture  baroque, raffinée et  élégante de l’écrivain sublime le réel tout en titillant l’esprit du lecteur avec de nombreuses références culturelles explicites ou implicites ( Prospero Alpini, Ronsard, La Fontaine…), provoquant aussi maintes fois  son sourire par des jeux de mots et des quiproquos savoureux.

 

 

 

 

 

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01 novembre 2011

Et maintenant on va où ?

 

Et maintenant on va où ?
Film réalisé par Nadine Labaki. (2011)
Avec Nadine labaki, Claude msawbaa, Leyla Fouad.


 

(Par Elias Abou-Mansour)

 

 

 

iimage film.jpgLe scénario du film de Nadine Labaki,  Et maintenant on va où ?  a été conçu comme une fable, un conte universel doté d’une morale. Nadine Labaki, la réalisatrice, scrute la société libanaise, ses maux, ses ridicules et ses tares en esthète, mêlant poésie et naïveté. Cette  comédie-dramatique transfigure le réel en conjuguant folklore provincial, humour, émotion et chants. L’intrigue prend racine dans un village où l’église jouxte la mosquée. (Au Liban, la maison de Dieu est construite avant celle des hommes). Cette coexistence islamo-chrétienne a toujours été la fierté des Libanais. Elle est même l’essence et l’identité du pays bien que des tensions aient parfois taché cette harmonie interconfessionnelle.

 

Le village où se déroule l’histoire est, d’après la sémiologie, situé dans le Sud du Liban. Il est cerné par les mines, les bombes à sous-munitions et les barbelés. Ces bombes sèment le handicap et la mort dans les champs avoisinants comme en témoignent l’enfant estropié et la mort de la chévre, Brigitte. En outre, ce village est délaissé par l’Etat. L’absence d’infrastructures comme l’adduction d’eau, les routes asphaltées, l’électricité, l’école… le prouve.

 

L’intrigue est simple. Elle oppose avec humour et émotion la paix des femmes contre la violence débridée des hommes.  Ainsi, les femmes sont lasses de pleurer leurs morts. Brisées par le chagrin, ce sont elles qui subissent le plus les conséquences de la guerre en tant que mères, sœurs et épouses. Elles, qui portent le deuil, déchirent leurs vêtements et se lamentent à l’instar des pleureuses siciliennes. C’est pourquoi, chrétiennes et musulmanes essaient d’endiguer la violence des hommes et d’étouffer la haine.  Elles sont sublimes par rapport au donquichottisme masculin. Nadine Labaki débute son film par une magnifique chorégraphie : un groupe de femmes endeuillées, toute de noir vêtu,  visages pâles cadencent   leurs  pas et frappent leur poitrine, gestes symbolisant la douleur, la plainte, la lamentation. La réalisatrice présente des femmes lucides, déterminées et réfléchies malgré leur détresse. L’exemple de Taqla, la chrétienne, émeut le spectateur, lorsqu’elle proteste contre la Vierge, lui crie sa douleur et sa révolte. Déterminée à sauvegarder la fraternité entre chrétiens et musulmans, elle  n’hésite pas à tirer sur son fils afin de l’empêcher de  porter les armes.

 

Le film Et maintenant on va où ? est un hymne aux femmes, un hommage  à leur courage et à leur intelligence. En effet, il montre des femmes ingénieuses, gardiennes de valeurs comme la paix, la fraternité, la tolérance. Ces femmes symbolisent l’énergie, le discernement et la lucidité face aux hommes, incarnation de l’instinct, de la vengeance et de la violence. La vision de la femme libanaise sur la société est plus constructive que celle des seigneurs de la guerre.

 

 Nadine Lakaki tourne en dérision l’intolérance religieuse. Cette présentation théâtrale est-elle une catharsis ? La réalisatrice essaie de résoudre ainsi la gangrène du fanatisme religieux. Mais elle ne propose pas vraiment de solutions précises. Incite-t-elle à une société laïque ? Ou bien évoque-t-elle un déisme à la Voltaire ? Elle laisse le spectateur indécis.

 

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31 octobre 2011

L'art à la rencontre de la mémoire

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30 octobre 2011

Soirée poétique et oeuvre picturale de Valentine Brun

Le jeudi 1er décembre, à 19 h 30

venez découvrir une artiste peintre et peut-être gagner un de ses tableaux lors d'une soirée poétique à partir de son œuvre picturale animée par

Emma Bornibus et Malène Daquin.

Seules 20 places sont disponibles au vu de l’espace disponible dans l’appartement-atelier de l’artiste, 30 rue du Bon Pasteur, 69004 Lyon.

Il est donc nécessaire de réserver avant, au plus tard le lundi 28 novembreauprès de Valentine Brun.

             09 50 57 31 12 – 06 60 92 79 90Email  brun.vale@free.fr 

Cette soirée poétique vous offre la possibilité d’acquérir à un prix promotionnel un tableau que vous pourrez choisir tranquillement sur la page :http://www.valentine-brun.weonea.com/page/40291

Les tableaux de cette page sont vendus avec facilités de paiement. 

Le prix de la soirée est de 12 euros. Le billet acheté sur place portera votre nom et vous pourrez repartir lors du tirage au sort à la fin de la soirée avec une œuvre que vous choisirez parmi les tableaux restant disponibles sur la vingtaine proposée.

 

 


 

29 octobre 2011

Tunsie, une révolution arabe

 

Tunisie, une révolution arabe.
Pierre Puchot
Edition Galaade (2011)

 

 

 

(Par Elias Abou-Mansour)

 

 

 

Puchot-TUNISIE-72dpi.jpgPierre Puchot, journaliste à Médiapart, a suivi de près les événements tunisiens. Dans Tunisie, une révolution arabe,  il relate l’histoire de la révolution pacifique tunisienne à travers une série d’articles, de reportages et d’enquêtes. En effet,   Tunisie, une révolution arabe est un recueil d’articles, classés chronologiquement,  sur la Tunisie en effervescence.  Pierre Puchot scrute en profondeur la mutation de cette société. Et, en fin connaisseur du monde arabe, il décrit la lutte du peuple tunisien pour la liberté, l’insoumission des partis, des syndicats et du citoyen à la terreur. Il décrit l’histoire de l’engagement des Tunisiens et leurs souffrances. Tunisie, une révolution arabe est une reconnaissance de la lutte du peuple tunisien. Ce livre rend hommage à ce peuple qui réclame la dignité, la justice, la liberté, la démocratie et les droits fondamentaux : « ce peuple digne réclame justice, liberté et démocratie. Et, il ne veut pas que sa révolution soit confisquée ». L’auteur analyse, avec précision, comment l’édifice du pouvoir s’est lézardé : la détermination du peuple a fait chanceler le régime. L’armée, négligée par le pouvoir,  a protégé le peuple qui a détrôné le monarque absolu, Ben Ali. Mais le vide institutionnel menaçait la société tunisienne. En effet, toute alternative était absente. Comme le montre le journaliste, aucun parti n’émergeait : « Toutes les familles politiques, la gauche, les islamistes, les nationalistes arabes, les libéraux ou les salafistes ont été touchés par la répression ». La seule force d’opposition crédible sur la scène politique était l’UGTT (l’Union Générale Tunisienne de Travail). Beaucoup de Tunisiens regardaient ce  syndicat comme leur représentant légal. L’UGTT serait-elle un « nouveau solidarnosc » ?

 

La révolution tunisienne a secoué les consciences des peuples du Maghreb et du Machreq. Le souffle de la  liberté a galvanisé les Egyptiens qui ont repris les slogans tunisiens : « Moubarak dégage », « Liberté », « dignité ». Les peuples arabes essaient de se frayer un chemin vers la liberté. L’élément déclencheur de leur colère est l’humiliation. Cette humiliation est le moteur du cataclysme social. Les Arabes se sont révoltés pour la dignité, la liberté, la démocratie. Ils rêvent d’un projet politique qui invente la modernité, la démocratie et la prospérité. Tunisie, une révolution arabe est un livre instructif, richement documenté. Pierre Puchot, journaliste chevronné, fin connaisseur du Proche-Orient, a mené des enquêtes approfondies, trouvant toujours le mot juste et percutant.

 


Mais le lecteur peut rester perplexe et se poser de multiples questions. Faut-il ostraciser le parti islamique, Ennahda (la Renaissance) ? Peut- on comparer Ennahda à la démocratie chrétienne ? Avec Ennahda, le statut de la femme subira-t-il une régression ? Le printemps arabe évoluera-t-il en automne ?  Le lecteur ne peut que faire confiance à la maturité du peuple tunisien.

 

 

 

08 octobre 2011

Les Hommes libres d'Ismaël Ferroukhi

 

Les Hommes libres.
Film français d'Ismaël Ferroukhi avec Tahar Rahim,  Michaël Lonsdale, Mahmoud Shalaby. (2011)

 

(Par Elias Abou-Mansour)

 

 

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Dans le film, Les hommes libres, Ismaël Ferroukhi réunit les deux communautés religieuses juive et musulmane considérées par beaucoup comme inconciliables et détruit ainsi de nombreux préjugés et clichés. Alors que le cinéma américain a diabolisé l’image de l’arabo-musulman, ce réalisateur présente ce dernier comme un homme juste ( tsadik en Hébreu, sadiq en arabe). Le film fondé sur des événements historiques réels, des faits véridiques, présente une belle histoire de solidarité. L’immigré maghrébin, souvent considéré comme le fossoyeur de la République, est dans le film un Résistant participant activement à la libération de la France occupée. Le film, Les Hommes libres, rend hommage aux immigrés maghrébins sous l’occupation nazie. Ismaël Ferroukhi montre le rôle joué par les Maghrébins dans la Résistance. Son film, à l’instar de celui de Rachid Bouchareb, Indigènes,  exhume de la Seconde Guerre mondiale, une mémoire musulmane refoulée et méconnue et clame sa reconnaissance. En effet, sous l’occupation nazie, le recteur de la Mosquée de Paris,  joué par Michaël Lonsdale, et des musulmans maghrébins se sont mobilisés pour arracher des Juifs des griffes de la Gestapo.

Les Hommes libres décrit  la vie des immigrés maghrébins sous l’occupation. Il brosse un tableau de leur situation misérable dans la France de Vichy, évoque le marché noir, les arrestations, les rafles, la collaboration. Younés, le personnage principal, emmène le spectateur vers une cour intérieure où sont rassemblés des immigrés arabes démunis et marginalisés. Mais ces hommes côtoient des ouvriers français, militent dans des syndicats et participent à la Résistance.  Ils se forgent donc une conscience prolétarienne. C’est le cas d’Ali, le cousin de Younès, membre actif dans la Résistance qui acquiert une conscience nationale et se révèle être un nationaliste algérien qui pense à l’après guerre et à l’indépendance de son pays.

Toutefois le thème principal du film est la Shoah. Il présente  le Recteur de la Mosquée, Ben Ghabrit,  qui était un humaniste  raffiné, cultivé. Mystique,  épris d’art et de musique, il sauva Salim Halali, un chanteur juif sépharade ainsi que des Juifs traqués par les nazis et la police de Vichy. Une séquence émouvante symbolise de façon magnifique  la solidarité des Musulmans à l’égard des Juifs lorsque l’imam interrompt la prière pour demander aux fidèles de quitter la Mosquée et de se diriger vers la sortie afin que Younès et une fillette juive poursuivis par la Gestapo se fondent dans la masse des croyants et s’enfuient.

Ce film attachant est un message de paix, d’humanité et de générosité. Ismaël Ferroukhi bouscule les clichés et fait tomber les tabous. Sa fiction fondée sur le réel est un jalon vers la paix.

Nous voulons ajouter que la civilisation arabe a connu, jadis, une coexistence pacifique entre les trois communautés juive, chrétienne et musulmane. Et quand Salim Halali chante la musique andalouse (al mouachahat al an’daloussyat en arabe), il fait renaître cette harmonie intercommunautaire d’autrefois. La  mutation de la conception de l’arabo- musulman présentée par Ismaël Ferroukhi coïncide avec les Printemps arabes. Nous pouvons déduire que le monde n’a pas encore sondé la force et la profondeur de ces printemps.

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06 octobre 2011

Coups de pilon

 

Coups de pilon 

David DIOP

Edition Présence Africaine (2002)

 

(Par Joëlle Ramage)

 

genere-miniature.aspx.gifCe n’est pas un livre récent mais un livre puissant, puisqu’il s’agit de l’unique recueil poétique d’un homme qui a voulu pousser, à travers ses écrits,à la fois un cri de révolte contre le colonialisme et contre ses méfaits multiples (violence, assimilation, abâtardissement, aliénation, etc.) et une revendication du droit à la différence, à la « reconnaissance » par l’Autre. Professeur de Lettres, David Diop - décédé trop jeune, à 43 ans, dans un avion qui se crashe au large du Sénagal – est en effet un poète engagé qui a mis son talent pour la poésie au service de la lutte anticolonialiste et de la libération des peuples africains. Ainsi, il a su être mordant pour ceux des Africains qu’il considérait comme des valets du colonialisme : "Mon frère aux dents qui brillent sous le compliment hypocrite, sur les yeux rendus bleus par la parole du maître, mon pauvre frère au smoking à revers de soie". Par sa poésie, sa passion, son engagement, la fougue de la jeunesse, les appels à retrouver la dignité perdue, David Diop a profondément marqué son époque.

 

Douter, souffrir, haïr mais aussi être certain de l’avenir, espérer, aimer son prochain et pousser son frère à retrouver son identité, à recouvrer son moi, à agir, à dire non quand il le faut, à arracher sa liberté à l’Autre, voilà le rôle du poète tel que le montre sa poésie. David Diop est de cette race de poète engagé au sens double du terme : sa poésie met en scène ses convictions politiques et intellectuelles. En témoigne ce qu’il a déclaré à propos du régime colonial : celui-ci « reposant sur l’exploitation économique et la falsification historique », a toujours donné la priorité à ses valeurs : « Hypocrisie donc que de parler de symbiose de civilisations, de profits réciproques dans une communauté dont les universités ignorent jusqu’aux noms de nos grands penseurs et passent sous silence l’histoire de nos empires. Seuls peuvent s’en accommoder les tenants d’un cosmopolitisme culturel habillé d’oripeaux exotiques ».

David Diop doit également beaucoup à Aimé Césaire. Il lui doit jusqu’à la manière de percevoir le concept de civilisation lié à l’idée de progrès économique et scientifique et de développement. Etant pour l’auteur un instrument de combat, la poésie sert donc non seulement à expliquer l’origine du déchaînement des haines et des violences entre les races noire et blanche mais aussi à fustiger toutes les formes d’injustice perpétrées dans le monde.

La parole de David Diop témoigne de ce lieu admirable, difficile et tellement rare qui réunit la savante maîtrise du verbe et l’incroyable profondeur de l’émotion. L’écrivain savait l'Afrique par coeur, au plus profond d'elle-même, en ses sources vives, en son peuple, c'est-à-dire en sa vérité. Il la connaissait en sa fragilité et en ses caricatures, avatars d'une Afrique vendue et exploitée aux marchés de l'Histoire.

 

Il n’est que de se souvenir de l’un de ses plus précieux poème : « Afrique mon Afrique » :

 

 

Afrique

Afrique mon Afrique

Afrique des fiers guerriers dans les savanes ancestrales

Afrique que chante ma grand-mère

Au bord de son fleuve lointain

Je ne t`ai jamais connue

Mais mon regard est plein de ton sang

Ton beau sang noir à travers les champs répandu

Le sang de ta sueur

La sueur de ton travail

Le travail de l'esclavage

L`esclavage de tes enfants

Afrique dis-moi Afrique

Est-ce donc toi ce dos qui se courbe

Et se couche sous le poids de l'humilité

Ce dos tremblant à zébrures rouges

Qui dit oui au fouet sur les routes de midi

Alors gravement une voix me répondit

Fils impétueux cet arbre robuste et jeune

Cet arbre là-bas

Splendidement seul au milieu des fleurs

Blanches et fanées

C`est L'Afrique ton Afrique qui repousse

Qui repousse patiemment obstinément

Et dont les fruits ont peu à peu

L’amère saveur de la liberté.

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26 septembre 2011

Randah, la fille aux cheveux rouges

 

Randah, la fille aux cheveux rouges
André-Marcel Adamek (Editions Mijade, 2011)

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

randah.jpgRandah, la fille aux cheveux rouges, fiction d’André-Marcel Adamek construite à partir de notre lointain passé, est un  ouvrage polymorphe destiné essentiellement aux adolescents. C’est tout à la fois un apologue à la morale implicite et explicite (« Moi, Randah, deuxième reine des Khoubaris, parvenue au terme de son règne, je me réclame d’avoir favorisé la connaissance, l’hospitalité et la paix. Et je prétends que les peuples qui s’écarteront de cette voie sont voués au malheur et à l’anéantissement »), un roman historique, (C’est l’histoire de la vie de Randah, une enfant, puis une jeune fille et une femme de la préhistoire appartenant à une paisible tribu  située « au bord d’une rivière, entouré(e) de collines rocheuses et de sombres forêts ») et un roman picaresque.  En effet, le lecteur suit le parcours de Randah depuis sa naissance. Comme le picaro, personnage romanesque né en Espagne au XVIe siècle, Randah traverse plusieurs régions, observe, apprend les difficiles leçons de la vie, dénonce ce qui se passe, gravit les échelons de la société. Fillette d’une tribu primitive, elle évolue, s’émancipe, acquiert la sagesse,  puis devient reine dans une société où les femmes jouent progressivement un rôle important. Les femmes sont les forces de la vie, nourricières (« Un enfant pendu à chacun de mes seins, je dispensais sans faiblir un lait gras et généreux aux deux marmots qui en redemandaient sans cesse ») et protectrices, les maîtresses du foyer, les relais permettant l’accès au monde moderne.
Dans cet ouvrage plein de poésie, André-Marcel Adamek tient le rôle d’un historien qui dessine l’avenir dans les linéaments du passé : il montre la solidarité,  la communion possibles entre les peuples dans les moments tragiques de la vie (« Il arriva alors un drame qui devait, dans l’adversité et l’horreur, réunir nos deux peuples en un même combat »), il annonce la malédiction de l’or : « qu’est-ce que l’or ? lui demandai-je. Un métal jaune et brillant qui conduira un jour tous les peuples du monde à leur perte ».
Voyage  dans le temps, le livre d’André-Marcel Adamek embarque le lecteur dans son propre passé, lui permettant  d’imaginer ses lointains ancêtres pour qui l’essentiel était de se nourrir et de lutter contre les  prédateurs et les  intempéries,  mais qui ressentaient aussi déjà la nécessité de l’art en commençant à pratiquer la  musique, la sculpture. Didactique sans prétention,  Randah, la fille aux cheveux rouges, donne à vivre  un néolithique atemporel, présent dans le lexique (« Randah Liké Nahoma, ce qui signifie en notre langage fille aux cheveux rouges »),  les images, les expressions  locales  (… notre village construit de bois et de torchis à cinq jets de pierres de notre caverne mortuaire », « (Il) s’était battu comme un ours »). Il montre comment l’homme pourvoyait à ses besoins, comment il s’est affranchi de la nature en cuisant les aliments, en plantant du « bleh », en pratiquant l’exogamie et s’est éloigné progressivement de sa primarité. Cependant ce peuple libre attiré par « Athlana »,  cet ailleurs au climat plus doux  qui le fait rêver, va se heurter à une société plus « évoluée » : « (…) leur chef s’avança sur le sable humide. Ses jambes, ses bras et sa poitrine étaient cuirassés d’étranges plaques dorées. Il portait un casque surmonté d’un cimier écarlate et l’arme qu’il tenait à la main, longue et effilée, n’était ni de pierre, ni de chêne, ni d’aucune matière que nous connaissions ». Et,  la civilisation, le progrès vont semer la violence et la mort.
L’ouvrage Randah, la fille aux cheveux rouges non seulement fait vivre le lecteur pendant deux cents pages avec ses lointains ancêtres mais il favorise aussi sa  réflexion sur l’évolution de l’homme,  la notion de progrès et sur la Vie en général.

25 septembre 2011

ESPACE TEMPORAIRE - Art contemporain

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11 septembre 2011

Le Fort de mer, Walter Vogt.

 

Le Fort de mer
Walter Vogt
Traduit de l’allemand par François Conod
Bernard Campiche Editeur (2011)

(Par Annie Forest Abou-Mansour)

 

image le fort de mer.gifComme il s’ « étai(t) égaré dans une zone interdite », le narrateur de l’ouvrage posthume de Walter Vogt, Le Fort de mer, « un touriste inattentif », - l’inattention est son unique faute - « (a) été arrêté et transféré au fort sur la côte ». Puis « à l’aube du neuvième jour, » comme l’explique le bref préambule, « (il a) été pendu dans la cour carrée du fort ». Alors que Shérazade, dans Les Mille et une nuit, parle pour éviter la mort, le narrateur raconte, chaque nuit à un soldat différent,  son histoire pour mourir ! : « Selon la tradition de la forteresse, chaque membre de la garnison avait droit à une soirée avec le prisonnier. Le détenu devait, selon la tradition, raconter à son auditeur et gardien une histoire (…) C’était un peu comme dans les Mille et une nuits  - sauf qu’au bout de huit nuits, correspondant aux huit grades, aux huit membres de la garnison, c’était fini, le neuvième jour, l’intrus était pendu. ». Les pendaisons constituent une  distraction  pour les soldats enfermés,  tout   comme le narrateur,  dans ce fort, espèce de métaphore du destin, de l’irrémédiable,  auquel il est impossible d’échapper. La mort omniprésente  qui  hante  les pages de Fort de mer,   écrit juste avant le décès  de l’auteur, n’est elle pas une mise en  miroir de la sienne ?

Cette chronique d’une mort annoncée est avant tout « l’aventure d’une écriture » selon l’expression  de Jean Ricardou. En effet, avec cet ouvrage déroutant et original, nous sommes très loin du roman classique du XIXe siècle doté d’un sens, dont l’intrigue évolue dans un monde compréhensible, rempli de certitudes. Avec Walter Vogt,  nous sommes dans un univers déraisonnable, insaisissable, aux règles peu compréhensibles. Les êtres se heurtent à lui, comme ils se heurtent aux autres, aux objets : « …puis soudain ce fut comme (…) si quelqu’un, comme si quelque chose, comme si tout s’était ligué contre moi, les objets dans toute leur perversité, ou les sujets dans toutes leur perfidie, leur insensibilité, leurs intrigues… ». Plurielle, complexe, l’intrigue n’est pas linéaire. Présent et passé alternent et s’imbriquent. Monologues intérieurs et extérieurs se mêlent. Des flux de conscience s’entrecroisent, s’observent, s’analysent, se disent, rendant parfois compliquée l’identification du narrateur. Nous ne sommes plus vraiment dans une analyse psychologique mais dans une analyse existentielle qui sonde le (ou les) narrateur(s), mais aussi l’être humain en général en évoquant  la vie, la mort, l’ennui,  l’armée, l’homosexualité, l’écriture, la littérature, le cinéma… La ligne de démarcation entre le réel et la fiction se brouille. L’action se situe dans un univers vague et flou,  une  Suisse à proximité de la mer !  L’angoisse due à l’incompréhension du monde environnant, à l’existence de la mort,  s’absorbe souvent dans un humour corrosif.  Espace polyphonique d’une grande richesse intertextuel, (la danse des deux éphèbes est une réécriture de Salomé dansant, dans la Bible), poétique (« lors d’une pendaison la conscience trépasse dans une orgie de sons et de couleurs, comme un vrombissement d’orgue quand tous les registres sont tirés. ») Le Fort de mer,  texte original,  doté d’un fort esprit critique, est d’une grande modernité et d’une grande richesse. Un non  germaniste  peut juste regretter de ne pas lire cet ouvrage dans sa version originale. Même exemplaire et brillante, toute  traduction est toujours une trahison.

09 septembre 2011

La 8e biennale d'Art Sacré Actuel

 

 La 8ème Biennale d’Art Sacré Actuel (BASA) se déroulera du 23 septembre au 19 décembre 2011 

Pour la première fois des expositions s’installent hors les murs.

 

baza.JPGL’Ecole La MACHE est le premier des trois lieux d’exposition hors Les Murs 

Elle  accueillera 10-15 œuvres originales d’artistes  du 26 septembre au 4 octobre 2011.

L’inauguration a lieu le mardi 27 septembre à 18h à l’école.

 

L’Ecole La Mache  sera  heureuse  de vous accueillir pour cet évènement d’exception.

 

Merci de confirmer votre présence à brigitte.morat@ecolelamache.org

 

 

Vous pouvez visiter l’exposition en dehors de ce temps fort du 26 septembre au 4 octobre 2011

Le lundi de 11h30 à 18h

Les mardis et jeudis de 9h à13h et de 14h à 19h15

Le vendredi de 9h à 13 h

Contact mail  : martine.debeuret@ecolelamache.org

Tel : Martine Debeuret : 04.72.78.52.32

 

Vous pouvez  trouver toutes les informations sur le site de Confluences Polycarpe : www.confluences-polycarpe.org

 

 

21 août 2011

Stabat mater furiosa ou le féminin premier.

 

Stabat mater furiosa.
Jean-Pierre SIMEON
Editions les solitaires intempestifs, 10 euros.

(Par Marie Malaspina)

Stabat image.gifDans le drame d’Osiris, Osiris le père et Horus le fils posthume sont coupés en morceaux par Seth, le frère et oncle jaloux. Pour les deux victimes, bien qu’une part manque, l’intégrité vitale des mutilés est restaurée par  un autre. Pour Osiris, par Isis l’épouse, pour Horus, par Thot le maître de la parole, de l’écriture et de la science. Dans ce mythe, l’intégrité vitale est retrouvée grâce au don d’un autre qui pour rassembler, s’y j’ose dire, les morceaux, allie raison et vulnérabilité.

C’est un mythe qui à partir de la violence et du déchirement initial finit par faire la part belle à l’autre, à l’amour, et à la connaissance. L’autre en face de soi, l’autre en soi trouve sa ligne de fuite et son apaisement.

Dans la pièce soliloque  Stabat mater furiosa  écrite par Jean-Pierre Siméon pour la comédienne Gisèle Tortero il n’y a pas de rédemption. Nulle consolation, nul retour à une intégrité initiale, un rivage, cependant se devine qui accoste à la perception absolue du féminin.

L’auteur convoque les forces d’ombres et celles de lumières dans un chant lyrique singulier et rauque. Aucune facilité, ni sensiblerie victimaire. Ici la femme est debout dans la fureur qui la dresse, trait d’union puissant, entre la boue et l’azur.

La pièce gronde de tempêtes, de ténèbres, de mâles roulements de tambours de guerre, quand le féminin arcbouté, dans un déluge de mots plein de chaos et de douleurs, tient le fil ténu de l’amour sans espoir.

Le texte marche sur les morts, le sang, et les blessures, roule dans les gouffres, éclate aux confins du cœur.

Pris par le rythme, le mouvement et le souffle, le lecteur sent sa respiration soumise aux harcèlements des phrases emplies de tonnerre, de trompettes de jugement dernier et de cris.

« Des enfants courant dans les herbes hautes » « la chaleur d’une main sur l’épaule au dévers du lit » « les trois oliviers, la peau des collines » et « l’étranger qui demande les lèvres de la femme aimée » avec toute l’écume des jours ne sauvent de rien. Dans le roulis des sens et des explosions, la guerre gagne éternellement.

A la fin, en filigrane, une image imprègne notre rétine et y demeure. « Des millions de choses humaines légères et nues debout sur tous les horizons du monde », des âmes peut être, nous saluent. La pièce se clôt sur un silence sans fond succédant aux vacarmes et à la tendresse abattue tous les jours.

Après une dernière prière et l’obstination d’un cerisier.

Jean-Pierre Siméon fait aux femmes le présent de son impétueux regard, prenant en quelque sorte la place d’Horus qui voit des deux côtés à la fois, celui du féminin et celui du masculin. Bien loin de la peur de la femme comme précipice il se jette avec elle dans la détestation de la haine.

Dans son long soliloque les femmes n’ont pas rang d’idoles, mais elles sont la chair de la chair du monde qui chaque matin, dans chaque lieu est tuée, sans paroles par les guerres de conquête que nul bras n’arrête.

Ce texte atteint dans sa force au féminin premier.

 

19:40 Publié dans Théâtre | Lien permanent | Commentaires (0)

20 août 2011

Information culturelle :

 


Musée des tissus.jpg

Exposition : « Si le XVIIIe siècle m’était conté… costumes d’exception ».

Du 21 avril au 2 octobre 2011

Musée des tissus
34 rue de la Charité, 69002 Lyon (04 78 38 42 00)

L’exposition « Si le XVIIIe siècle m’était conté… costume d’exception » introduit  le rêve et la beauté dans le quotidien du visiteur en le  plongeant   dans  le passé. Parcourir  le siècle des Lumières et admirer une esthétique collection de  costumes et de pièces de mobilier de cette époque devient réalité.

15 juillet 2011

Beau à vomir, julien Burri

 

Beau à vomir
Julien Burri
Bernard Campiche éditeur (avril 2011)

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

Femina_17_Livre_Julien_Burri_200.jpgLa citation extraite de Belle du Seigneur (« Beau à vomir. Visage impassible couronné de ténèbres désordonnées. Hanches étroites, ventre plat, poitrine large (…). Toute cette beauté au cimetière plus tard, un peu verte, ici, un peu jaune là, toute seule dans une boîte disjointe par l’humidité ») que Beau à vomir de Julien Burri  porte en épigraphe n’a rien de gratuit. Elle instaure le ton de l’ouvrage. L’ombre d’Albert Cohen plane sur l’univers ambivalent de ce recueil de nouvelles partagé entre la lumière de la beauté et du désir et l’ombre tragique du destin. Une constante dissonance entre le rêve, le désir, la recherche de la Beauté et l’amère réalité mortifère habite les récits et concrétise l’oxymore foudroyant « beau à vomir ». Ces nouvelles à chutes, chutes brutales, inattendues et le plus souvent pessimistes, ces véritables petits poèmes en prose aux mots coruscants génèrent l’esthétique du récit, transfigurent le réel : la chambre de Maman Madalina devient une appétissante et gigantesque pâtisserie baroque («… la pièce est colonisée par des gâteaux en massepain en forme de pavillons chinois, de cathédrales gothiques et d’autres fantaisies, tous recouverts d’un glaçage qui imite un manteau de neige… »). Mais cette beauté n’est qu’apparence et brutalement le lecteur sombre dans l’horreur.  Une fois encore la mort l’emporte sournoisement : une mort qui  n’est pas décomposition, mais composition architecturale, mets soigneusement préparés, apparemment savoureux qui suscitent après la lecture de la phrase finale : Maintenant, il faut manger Maman, pour lui faire honneur »  la répulsion,  le dégoût, l’horreur.
La beauté éblouissante de Ralph, être évanescent, inaccessible, qui suscite aussi bien le désir des femmes que des hommes, les chansons rythmées de Madonna, fils conducteurs reliant  toutes les nouvelles, n’arrivent pas à effacer un message implicite déceptif :  l’incompréhension entre l’homme et la femme, (à son épouse « debout devant lui, nue et parfumée » Pascale jette  pour « l’anniversaire de leur vingt  ans de vie commune » (…)  : « Je ne t’ai jamais désirée »)  la médiocrité de l’existence, en l’occurrence de Louise, simple  petite coiffeuse désireuse de devenir actrice,  et surtout le tragique de la vie faite d’abandon, de solitude et dont l’issue est irrémédiable.
Beau à vomir est un ouvrage magnifiquement écrit, travaillé, structuré, plein de contrastes et d’effets de surprise pour le plus grand plaisir du lecteur qui ne sort pas indemne d’une telle lecture.

 


 

09 juillet 2011

Le Roi d’Olten, Alex Capus

 

Le Roi d’Olten
Alex Capus
Traduction française d’Anne Cunéo
Illustrations de Jörg Binz
Bernard Campiche éditeur (avril 2011)

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

   Roi_d'Olten_vignette.jpg Le Roi d’Olten d’Alex Capus est une sympathique chronique sur la ville d’Olten,  aux « effluves envoûtants »,  située à proximité  de « Soleure (…) la plus belle ville baroque de Suisse ».  Le narrateur,  fortement épris de sa ville, véritable univers d’arômes agréables  et savoureux, allant du « fumet doux-amer du chocolat que lindt et Spüngli font cuire derrière la gare » aux senteurs des « biscuits Wernli »,  nous la donne à voir, à entendre et à humer.
    Cet ouvrage  composé de courts chapitres  ressemble  à un recueil  de  petites nouvelles dont le narrateur constitue bien souvent le seul lien, mis à part les six premiers chapitres  où Alex Capus glisse  quelques allusions à  propos du  Roi d’Olten, « le chat noir et blanc de la famille Köpfli », simple prétexte à démarrer ce roman moderne qui bat en brèche la notion de personnage.  Ne nous sont livrés que des aperçus concis sur les habitants,  plus d’une fois cocasses, de la petite ville : un policier  qui «  compren(ant) que la dame ne pourrait pas payer l’amende » qu’il venait de lui « coinc(er) sous l’essuie-glace » la paie lui-même, la belle Mélanie, Giuseppe, fils d’immigrés,  « devenu courtier en bourse » … Cette multitudes de menues  histoires, pleines d’humour, aux nombreuses digressions, « Voilà encore que je digresse »,  constitue un ouvrage sans véritable intrigue. Le narrateur se contente de scruter avec fantaisie le monde qui l’entoure. Le récit entrecroise ses souvenirs, ses impressions ressenties avec acuité et sourire, ses réflexions sur la vie, la création littéraire, les doutes qui s’emparent de l’écrivain (« Il y a certes des instants, pendant le travail, où l’on est euphorique, et on se prend pour le plus grand écrivain vivant sous le soleil (…) Mais ce sont là des battements de cils du bonheur, très vite remplacés par des éternités d’incertitude et de doute de soi ») le rapport du lecteur au texte : « Le problème, c’est que les gens veulent toujours croire tout ce qu’ils lisent. Quelque soit la nouvelle, quel que soit le roman, il doit s’être passé ainsi dans la vraie vie, sinon ils sont déçus ».
    Le parcours de la ville d’Olten est un jeu paradoxalement  sérieux pour le narrateur : il s’intéresse aux mentalités des habitants, à l’univers de la quotidienneté, plante des décors. Et en même temps, sous une apparence ludique, il réfléchit à l’acte créateur et à l’aventure de l’œuvre dans sa réception. Le Roi d’Olten d’Alex Capus est un ouvrage agréable à lire et  aussi à regarder avec ses illustrations aux traits de crayon  précis saisissant en pleine action quelques résidents de cette ville qui, bien qu’elle ne soit « pas d’une beauté record », possède un charme irrésistible.

 

21 juin 2011

Les Heures nues d'Asa Lanova

 

Les Heures nues
Asa Lanova
Bernard Campiche Editeur (avril 2011)

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

Image Asa.gifL’ouvrage Les Heures nues d’Asa Lanova est le long monologue intérieur d’une femme vieillissante  tourmentée par un spleen parfois irrépressible. Ce chant brûlant de désir, hymne à la vie malgré la présence insidieuse de la « Gueuse » (« je demeure une terrienne assoiffée de vie. ‘Le dur désir de durer ‘ me tient donc sur mes gardes, cette rage d’exister qui malgré tous mes naufrages, me suivra jusqu’au trépas ») est un témoignage poignant de l’hypersensibilité et de l’hypersensualité de la narratrice.  La mort n’est pas une réalité ponctuelle.  Elle se déverse dans sa vie  (« ce suicide dont l’idée ne cesse de me hanter »,  la mort de Narde, sa petite chienne du Désert,  celle du seul homme qu’elle ait aimé « l’unique amour fou de ma vie », la référence à  « l’accouplement funèbre »  des fourmis…) et en même temps elle la pousse à vivre intensément, passionnément : « Car, depuis toujours, j’ai su que mort et érotisme sont étroitement liés, l’une déclenchant les pulsions de l’autre »,  Eros et Thanatos s’affrontant  constamment chez elle.  La narratrice échappe à la mort, au néant par l’intensité de la vie et de la sensation,  par de rares ébats amoureux  aux plaisirs paroxystiques avec de jeunes hommes,  qui la plongent dans l’absolu. Le contact rituel  avec la pierre, symbole ambivalent du mortuaire et de la pérennité,  au bas de ses escaliers apparaît quasiment comme une substitut à une relation amoureuse : « Conservera-t-elle en ses pores, cette pierre-là, les exhalaisons marines de mon sexe échauffé par l’été (…) ? ».   Tout un miroitement érotique traverse constamment la narratrice et l’univers dans lequel elle évolue. Chez elle, la sensation peut être  prise dans son sens étymologique de « compréhension », c'est-à-dire un mode d’appréhension du monde dans sa totalité. Les substantifs, les adjectifs donnent à voir, à entendre, à sentir.
Et la narratrice, sent, goûte (comme le prouve par exemple, la synesthésie « la menthe poivrée »), écoute,  contemple, émerveillée,  l’exubérance végétale de son jardin, espèce d’Eden originel, (« les années passent, et je ne cesse de m’étonner, de m’émerveiller de cette nature et de son monde animal » ou plus loin « c’était alors un émerveillement de chaque aurore »). Elle scrute  le monde qui l’entoure dans ses moindres détails, s’intéressant à toutes les formes de vie végétales et animales, laissant son regard s’attarder sur le plus minuscule détail : « Les dahlias avaient conservé, sur leurs petites lances de feu, des perles de rosée. » Elle entretient une relation privilégiée avec la nature, communiant  avec sa vitalité,  communiquant avec elle,  (« taiseuse, je ne le suis en en aucun cas avec les bêtes, avec lesquelles (…) je communique de façon occulte, par une extraordinaire transmission de pensées ou par un langage qu’elles et moi nous sommes seules à comprendre »,  lisant les signes qu’elle lui livre (« je crois profondément aux messages  que  nous adresse la nature, tout comme je crois aux augures des oiseaux ») luttant ainsi contre le désespoir et la solitude : la nature constitue pour elle « toute une vie secrète qui anime (s)a solitude et (l)’aide à surmonter (s)es pulsions délétères ». Femme solitaire et sans enfant, elle exerce une maternité d’adoption par les soins qu’elle prodigue à sa « meute », (sa chienne et ses nombreux chats)  et entre en empathie avec eux. Elle est pour eux la mère qui sauve, la mère allégorique. Et elle est sauvée par eux.

La nature mais aussi l’écriture aident la narratrice  à vivre : « Les mots demeurent envers et contre tout ma survie ».  L’écriture  la constitue fondamentalement,  pourtant elle exige d’elle  parfois une lutte oppressante, désespérante  et exaspérante : « Ayant alors à nouveau sous les yeux  le feuillet où quelques signes incohérents me sautent au visage, je le jette rageusement dans  la corbeille à papier, et dévissant mon stylo, tentant encore de reprendre le chapitre interrompu la veille, héroïquement je m’essaie à accoucher de la suite. En vain. La sueur froide se manifeste une nouvelle fois. L’esprit brouillé, je sens m’envahir un désespoir glacé. »

Le vécu personnel d’Asa Lanova, son passé de danseuse, son séjour en Egypte, sa culture personnelle nourrissent son écriture. Baudelaire, Giono, Colette sont discrètement mis à contribution. Avec une écriture artiste, pleine d’élégance, où abondent les mots rares, précis et techniques, Asa Lanova recherche la Beauté et le Sublime. Son  ouvrage esthétique,  Les Heures nues,  comble l’esprit, l’imaginaire, la sensibilité, mais aussi l’œil de tout vrai littéraire par la beauté indicible de ses mots. Asa Lanova dévoile (dans le sens propre du terme) et magnifie le monde qui l’entoure par tout un florilège de mots recherchés.  Avec Asa Lanova, on est vraiment  en dehors des sentiers battus de la littérature commerciale.

 


 

 

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Les Chrétiens d'Orient, Jean-michel Cadiot.

 

Les Chrétiens d’Orient,
Vitalité, souffrance, avenir
Jean-Michel Cadiot.
(Editions Salvator, 2010)

(Par Elias Abou-Mansour)

 

 

  photo crétiens lalus.jpg  L’essai historique de Jean-Michel Cadiot, Les Chrétiens d’Orient, Vitalité, souffrance, avenir,  traite de l’histoire et de l’Eglise de l’Antiquité jusqu’au XXIe siècle. C’est un ouvrage dense  de trois cent onze pages qui s’adresse essentiellement à des spécialistes. Devant l’opacité et l’exhaustivité du récit, le lecteur néophyte risque de se lasser. L’auteur évoque   les Chrétiens  de tout l’Orient, c'est-à-dire les Chrétiens d’Europe de l’Est, de  Russie, du Proche et du Moyen Orient et d’Asie, y compris  la Chine.
    Ce champ  de réflexion étendu dans l’espace et dans le temps est sérieusement documenté. Jean-Michel Cadiot insiste sur la richesse du Christianisme oriental  resté longtemps florissant. C’est en Orient que se sont développés la théologie et l’ascétisme.  Le Christianisme oriental instaura le cénobisme bien avant Saint Benoît. « Deux (…) moines égyptiens ont marqué à tout jamais le monachisme chrétien : Saint Macaire et Saint Pacôme ». L’auteur secoue  les clichés. Il dévoile que l’Eglise nestorienne a évangélisé l’Asie, la Mongolie et la Chine bien avant les missionnaires franciscains, dominicains et jésuites.
    De surcroît,  Jean-Michel Cadiot expose clairement les dogmes de l’Eglise. La plupart des Eglises orientales professent des doctrines monophysites. Pour ces Eglises, Jésus n’a qu’une seule nature et elle est divine. En revanche, le duophysisme affirme la double nature, divine et humaine. Le concile de Chalcédoine condamna  donc le monophysisme. L’auteur initie le lecteur à des dogmes, à des problèmes christologiques enfouis dans l’oubli et dans le silence du passé.  Jean-Michel Cadiot aide le lecteur à comprendre les concepts religieux. Loin de tout pédantisme, il éclaircit les concepts tels que le gnosticisme, le marcionisme, le montanisme, l’arianisme… en maestro. Par conséquent, l’auteur utilise un métalangage peu courant pour les lecteurs néophytes, comme « miaphysisme », « monothélisme »… Un lexique  les aurait bien aidés  à la compréhension de ces différents concepts.
    Avant de procéder à l’analyse du contenu de l’ouvrage, il est nécessaire de préciser que les Chrétiens orientaux sont différents des Chrétiens occidentaux. Et la vision que les Chrétiens orientaux ont des croisés est révélatrice de cette dissemblance. Les Croisés ont laissé des blessures profondes dans la mémoire collective des Musulmans et des Chrétiens orientaux. Un fossé s’est donc creusé entre les Latins et les Byzantins : « Le sac de Constantinople s’inscrivant dans la mémoire collective des Byzantins ». Ibn al-Athir,  un chroniqueur arabe, a laissé un témoignage allant dans ce sens : « la population fut passée au fil de l’épée et les Francs massacrèrent les Musulmans de la ville pendant une semaine (…) Dans la mosquée Al Aqsa, les Francs massacrèrent plus de soixante-dix mille personnes parmi lesquelles une grande foule d’Imams et de docteurs musulmans…. ». Les Chrétiens d’Orient désapprouvaient  la politique des Croisés. Ils se méfiaient de leur brutalité. Depuis longtemps, ils sont perméables à l’Islam et imprégnés de la civilisation islamique.  Ils vivent un œcuménisme permanent avec les Musulmans.

    Etant donné que l’essayiste parle des Chrétiens de tout l’Orient, nous limiterons notre réflexion aux Chrétiens arabes. Nous montrerons que l’Islam arabe est tolérant, que la coexistence entre les communautés musulmane et chrétienne, dans le Croissant fertile, a  quasiment toujours été respectée et observée.  Certes,  au cours de l’histoire, des agressions et des mesures, jugées à notre époque discriminatoires, sont venues déroger à ce havre de paix.  L’auteur évoque, par exemple,  le statut de dhimmi qui s’appliquait aux Chrétiens et aux Juifs, aux gens du Livre (en arabe : ahl al-kitab), moyennant l’acquittement d’un impôt. En plus, il décrit les moyens de coercition à l’égard des Chrétiens : « Les Coptes ont subi plus de persécutions sous le règne des Ommeyades et des Abbassides (…) sous les Fatimides (969-1169), la période d’Al-Hakim fut plus troublée. Ainsi, en 1004, il contraignit les Coptes  à porter le turban et une ceinture noirs, et en 1009, il procéda à une vague de conversions forcées qui fit chuter sensiblement le nombre de coptes. » Il est vrai que la mémoire collective des chrétiens orientaux est traumatisée par des poussées d’hostilité  virulentes. Néanmoins, pour éviter tout anachronisme, il faut signaler que les droits de l‘homme n’existaient pas à cette époque. Le sujet devait embrasser la religion du roi ou  du sultan. L’absolutisme en France n’a-t-il pas persécuté les Protestants ? Le Pape innocent III n’a-t-il pas lancé, en 1208, la première croisade contre les Albigeois (les Cathares) ? Certes, toute discrimination, passée et présente, est à réprouver. Mais, il est nécessaire de comprendre la culture du siècle.           

    En outre, les Chrétiens d’Orient sont enracinés dans leur environnement. Ils sont acteurs dans la société. En Lettres, des écrivains, Chrétiens et Musulmans, ont provoqué un essor intellectuel. C’étaient  les humanistes de la Renaissance arabe. « Ainsi les Maronites Michel Chiha et surtout Khalil Gibran, dont l’œuvre, Le Prophète, poème philosophique écrit en 1923 à New York bouleversa le monde entier. » Gibran se révolta contre le joug des traditions désuètes. En 1908 son livre Esprits rebelles avait été qualifié d'« hérétique » par l’Eglise maronite, et ses livres furent brûlés sur la place publique, à Beyrouth, par les autorités ottomanes  Une femme écrivain maronite libanaise, May Ziadé « est considérée comme la pionnière du «féminisme arabe. » De surcroît, sous l’impulsion des Syro-libanais et parmi eux, des Chrétiens, l’Egypte, au XIXe siècle, a connu une effervescence intellectuelle et littéraire. Ces avant-gardistes chrétiens et musulmans ont revivifié et modernisé la langue arabe. Les Chrétiens arabes sont les acteurs de la modernité et les piliers de la renaissance arabe. En plus, le complexe minoritaire  des Chrétiens orientaux  a forgé une identité culturelle axée sur la modernité, la laïcité, le pluralisme, la liberté, la démocratie et l’ouverture d’esprit. La présence chrétienne, dans le monde arabe, est un facteur de convivialité. La société arabe devient, alors, par sa présence, mosaïque, plurielle et tolérante. Jean-Paul II disait du Liban, « ce n’est pas un pays, c’est un message ». Cependant, à notre avis, les dangers qui guettent les Chrétiens arabes sont l’isolationnisme, l’identification à la politique étrangère de l’Occident et la guerre israélo-arabe. Cette guerre est la matrice de la paupérisation de la population, de la radicalisation de la société, du militarisme, de l’antisémitisme, du fanatisme religieux,  de la montée du fondamentalisme, du rejet du pluralisme et de l’exode des Chrétiens. Il est temps que l’Occident impose aux belligérants une paix juste et globale.


    Le livre de Jean-Michel Cadiot, Les Chrétiens d’Orient, Vitalité, souffrance, avenir, est richement documenté. Les événements historiques s’enchaînent. Le lecteur avisé trouvera un plaisir à parcourir le temps historique. Cependant  nous  ne partageons  pas le pessimisme de l’auteur en ce qui concerne l’avenir incertain des Chrétiens d’Orient. Pourquoi avoir peur de l’avenir ? L’effervescence de la Révolution égyptienne a donné confiance aux Chrétiens orientaux. Sur la place  Tahrir, les prêtres coptes et les ulémas d’Al Azhar partageaient la même liesse. Le Coran et la Croix surplombaient la foule. Le rôle du Chrétien est donc fondamental et essentiel. Il doit sensibiliser les musulmans à une société laïque,  démocratique,  consolider et intensifier le dialogue islamo-chrétien.

09:07 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2)