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21 septembre 2013

Eléonore

 

Eléonore
Colette Lambrichs      
Editions de la Différence (juillet 2013)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

  Image Eleonore.jpg  Eléonore de Colette Lambrichs est un roman polyphonique construit sur des histoires qui s’entrecroisent autour d’un personnage central, Eléonore Kallos, une octogénaire, ancienne actrice d’origine grecque, vivant à Bruxelles. Cet ouvrage,  un condensé d’humanité, est  dominé par l’hypocrisie,  la jalousie,   l’égoïsme, la veulerie, l’angoisse, l’indécision, la souffrance infligée par la maladie. Le fonctionnement des récits permet la multiplicité des points de vue : ceux de Pierre et d’Yves, les fils d’Eléonore,  de Fernanda, sa gouvernante,  du docteur Grosz, son médecin, de Rita, l’ex compagne de ses fils,  de Marcelle Déta et René Angeleau, ses relations…  Le premier prénom de chaque titre de chapitre annonce le point de vue du personnage qui se tisse à celui des précédents  et  plonge le lecteur dans ses perceptions, ses pensées, ses émotions, ses sensations. La dernière partie réunit l’ensemble des comédiens de la tragi-comédie qui se déroule dans «l’appartement de l’avenue Molière », petit clin d’œil à l’univers du théâtre,  et les distribue dans l’ordre de leur arrivée.  
    Eléonore possède toute une dimension théâtrale à travers la comédie que se jouent les personnages : Rita restait avec Yves par « Paresse (…) Habitude (…) Scrupules petit-bourgeois ». Dans cette société bruxelloise, ce ne sont que jeux de masque et de mensonges où chacun essaie de duper l’autre : Fernanda a caché durant toute sa vie le nom du père de son fils, Pierre  ne dit pas son homosexualité à sa mère qui feint de l’ignorer. Chacun cache un secret,  joue un rôle comme Eléonore  qui « gliss( e )  des morceaux de tirades dans les répliques de sa vie de tous les jours » ou Pierre  « qui parle faux, en rajoute »,  se demandant     « quel rôle il allait jouer et dans quelle pièce ». En fin de vie, Eléonore, « dans un rayonnement lunaire (…) lointaine et majestueuse »   donne avec brio sa dernière représentation.  Alors qu’elle a mimé maintes fois la mort, « aujourd’hui, son rôle est inversé. C’est la vie qu’elle doit jouer ». Elle souhaite que chacun conserve d’elle le souvenir d’une femme dynamique et pimpante malgré son âge et sa terrible maladie.  Elle lance un pied de nez à son destin le maîtrisant jusqu’à la dernière minute.  Dans le roman Eléonore, la vie est un éternel  théâtre.    
     Contre les préjugés, « les conventions d’une bourgeoisie arrogante et stupide »  et les «consensuels mouvements (artistiques)  d’avant-garde », Jan, le sculpteur flamand, semble différent des autres personnages. Il transforme en œuvre d’art Rita, femme gouvernée par ses désirs, en la malaxant et la pétrissant comme la glaise de ses futures statues pour la  jeter, symbole de son anticonformisme, dans le salon bourgeois d’Eléonore. Mais agissant ainsi Jan révèle qu’il est lui aussi victime d’idées préconçues. Il ne choquera pas, comme il l’espère, celle qu’il imagine une bourgeoise stricte et rigide. Lucide, cette dernière saisit d’emblée la réalité de ses interlocuteurs. Le corps de Rita, devenu une espèce d’artefact qui oscille entre l’objet et l’objet d’art,  est à lui-même une écriture explicite pour Eléonore. « Vous êtes telle qu’en vous-même » lui lance-t-elle avec admiration devant son audacieuse beauté, percevant avec perspicacité le moi profond de la jeune femme.

    Roman de la vie,  des  passions sensuelles et sexuelles explosives ou endormies, Eléonore est aussi le roman d’une ville provinciale, Bruxelles, opulente, grise, morne  et pluvieuse où « tout le monde se connai(t), s’épi (e), se surveill (e) » avec en creux la  ville d’Ostende et ses « plages blondes »,  ville des réminiscences culturelles et des embruns maritimes  où les Belges s’évadent le week-end.  « Ostende, fée souveraine des ciels et des eaux multicolores » du peintre et écrivain Jean Ensor plonge les Belges dans  la beauté et la poésie leur permettant d’oublier Bruxelles devenue « l’otage d( e) politiciens abjects qui organisent sciemment (son) asphyxie ».

    Dans un  roman rigoureusement  structuré  évoquant les actions et les jugements souvent étriqués, superficiels, hypocrites d’intellectuels bourgeois de province, Colette Lambrichs, non seulement donne à voir  avec virtuosité, la dernière  tranche de la vie d’Eléonore,  femme élégante, intelligente  et lucide qui a conservé sa fraîcheur de rose d’arrière saison, mais elle  pousse  aussi le lecteur à réfléchir sur le  sens de la vie, l’être et le paraître.

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