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18 août 2014

Le roman poème de Berthe et Emma

Le Roman poème de Berthe et Emma
Isabelle Pouchin
Editions Gaspard Nocturne (2014)

                                                                        

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

          

    Roman poème image.gifUne fois encore, Isabelle Pouchin, après L’Amour Profane de Basilius Besler, Chagall ou la longue lettre au fils, offre au lecteur, pour son plus grand plaisir, un  roman poème, loin des formes traditionnelles de la littérature. Dans Le Roman poème de Berthe et Emma, le lecteur suit les errances des voix, des pensées, des sentiments de deux femmes, les contes narrés par les parents de Berthe ou par cette dernière devenue adulte et institutrice. Des « je » de Berthe et Emma, le  texte passe naturellement à la troisième personne du singulier. Du style indirect libre, il glisse au style direct et au récit,  conservant  son unité, plongeant le lecteur dans la vie de deux femmes appartenant à deux mondes différents.

    Berthe est une fillette « tombée en l’année 1850 / à Ouilly-Le-Vicomte, dans le bocage augeron ». Elle naît dans une famille rurale pauvre, d’un père meunier au chômage qui « se lou( e ) à la journée ou plus, chez l’artisan ou le gros herbager » et d’une mère lavandière à l’occasion. La vie de la famille est difficile, le travail harassant (« et je coupe je coupe les roseaux avec les vanniers pieds meurtris dans les sabots ; doigts déchirés par les tiges ligneuses »), la nourriture  maigre.  Très tôt, Berthe vaque aux occupations de la ferme. Puis à six ans, elle est « placée comme fille de basse-cour chez un gros paysan qui mange gras tous les jours ». Berthe est une fillette délicate, intelligente : « La patronne a remarqué que Berthe était plus vive, plus intelligente que la plupart des filles de son âge Berthe à huit ans est parfois plus sagace que tous les valets réunis et c’est gâchis de la laisser au cul des vaches ».

    Emma Levieux, une riche veuve,  toujours vêtue « d’une longue robe noire marmoréenne », quant à elle, est une femme seule, malgré son personnel, depuis que son fils « est parti au collège de Caen ».    Triste, s’ennuyant, ayant beaucoup d’amour à donner, elle « cherche une enfant de compagnie ».Elle embauche donc la fillette. Et toutes deux se soutiennent, s’entraident.  Berthe rompt la solitude d’Emma, apporte la gaieté et la vie à la jeune veuve  emplie du souvenir de son mari tant  aimé et inoublié. Emma éduque la jeune sauvageonne, lui apprend à lire, à écrire, à aimer la littérature. Comme le souligne l’anaphore, elle lui enseigne les codes de la bonne société : « maintenant, elle se mouche dans un mouchoir / maintenant, elle n’a plus de poux maintenant, elle ne sent plus maintenant, elle ne rote plus à table (…) ».Grâce à Emma, Berthe devient une demoiselle (« les heures ont tourné, les mois, les années / Berthe est une demoiselle »),  capable de voir  « la beauté du vivant », une institutrice attentive à ses élèves, un écrivain amoureux des mots véritables bijoux précieux sous sa plume : « elle cisèle l’histoire, (…) polit chaque phrase », à une époque où il « ne convient pas à une femme d’embrasser la carrière des lettres ». Une fois adulte,  Berthe, est parfois déchirée entre deux mondes : celui de son passé et celui dans lequel l’a introduit madame Levieux. La jeune fille  aspire à l’univers des villes, des musées, des théâtres. Mais elle continue à vivre dans la campagne solitaire et paisible, « Berthe raconte Berthe près du feu, dans sa longue / robe  noire / (…) des reflets dorés dans son chignon », espèce de double d’ « Emma (qui) l’écoute».Et comme le dit la chute du roman poème, « il faut imaginer Berthe et Emma heureuses ». Comme Sisyphe, les deux femmes trouvent leur bonheur dans la tâche simple et calme qu’elles effectuent et non dans la signification de cette tâche.

    Dans le long poème dialogué de la vie rustique qu’est Le Roman poème de Berthe et Emma, l’écriture est jeu. Les événements rapportés au présent semblent narrés au moment où ils sont vécus, faisant évoluer le lecteur alternativement dans la pensée de Berthe enfant et de Berthe adulte. Isabelle Pouchin propose le déroulement  de tranches de  vies constituées de petits événements parfois insignifiants pour le lecteur mais essentiels pour les protagonistes. Elle mêle la syntaxe et le langage familiers (« vas voir si les langes du bezot sont secs », « ça lui coulera tout tiède dans le bec, elle, le bon lolo deux ans à se goberger gratis ») ou archaïque  des paysans au vocabulaire esthétique de la poésie (« cette giclée de dentelles »), donnant à la fois une authenticité locale et un halo onirique au réel. Elle mélange habilement le banal, le mot qui détonne et le rêve à la faveur de sublimes touches descriptives. Les yeux de la petite Berthe deviennent fleurs fragiles et esthétiques : « deux violettes dans du lait ».Des mots valorisés sont repris dans une espèce de refrain. Tout un réseau rythmique vient des anaphores, des assonances : la sonorité en « i » imite le glissement de la pluie  (« des / pluies, des pluies furieuses de l’hiver / les pluies hallucinantes /les  pluies mollasses aussi / la Touque et son charivari »), des allitérations en « p », (« Il y a un charivari d’oiseaux / ça piaille ça piaule ça houpe ») concrétisent les pépiements  des oiseaux,  celles  en « s » évoquent le sifflement de leur envolée (« ça tournoie ça fonce ça rue dans les frondaisons / jeunes, ça ne sait plus où donner du bec / ça se hèle ça se trousse / Berthe s’envole »). Ces chaînes phoniques et rythmiques, l’absence de ponctuation ou son utilisation apparemment arbitraire donnent tout  une palpitation et une musicalité au texte destiné à être lu mais aussi à être mis en voix.

    L’écriture très travaillée d’Isabelle Pouchin ennoblit et esthétise la réalité même la plus sombre comme celle de la vie de Berthe et de sa famille. Au-delà de la douleur de la vie, la douce beauté de l’écriture s’impose.

 

L'Amour profane de Basilius Besler.http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2012/04/01/l-amour-profane-de-basilius-besler.html

Chagall ou la longue lettre au fils.
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2013/08/31/chagall-ou-la-longue-lettre-au-fils-5153601.html

14:10 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2)

Commentaires

Serais fort intéressée par votre newletter ? Ainsi je parcourerais votre itinéraire artistique, littéraire avec surprise et admiration. Je vous en serais gré avec mes salutations .

Écrit par : saussard | 17 février 2015

Je n'ai pas de newletter. Lorsqu'un livre intéressant est chroniqué, je glisse la chronique sur ma page facebook culturelle et sur l'autre plus personnelle. Elles s'intitulent toutes les deux L'Ecritoire des Muses.
Cordialement

Écrit par : annie | 17 février 2015

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