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08 novembre 2018

La grosse ou Les tribulations d'une factrice

La grosse ou Les tribulations d’une factrice
Raphaële Lacroix
L’Astre Bleu (septembre 2018)

 

 

((Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

   image la grosse.jpg Le premier roman de Raphaële Lacroix, La grosse ou Les tribulations d’une factrice, propose une autofiction remplie de tendresse, de dérision et  d’humour plongeant le lecteur au cœur du monde intime d’Agnès, une factrice trentenaire souffrant d’un sur poids traumatisant. Le lecteur suit quelques mois de la vie de cette jeune femme engluée dans un profond mal être. Son monologue intérieur ponctué de nombreux retours en arrière permet de comprendre cette femme obèse attachante très critique à l’égard d’elle-même à un tournant important de son existence. Progressivement Agnès va évoluer physiquement et moralement.

    Agnès « trop ronde, mal dans sa peau, gauche et esseulée » n’a aucune confiance en elle. Elle interprète toute relation avec les autres, surtout avec les hommes, de façon négative. Sa vie, sa conception de l’homme sont marquées par son éducation, l’influence de sa mère autoritaire, peu aimante, à la personnalité « grise » et terne : « Son tailleur était gris, ses pensées étaient grises, et au fil des années elle était devenue grise elle aussi ». Les représentations de cette mère « qui aurait pu être jolie, tout au moins avoir du chien, si la tristesse qu’elle traînait au quotidien et son manque de fantaisie n’avaient terni tout son charme » pèsent sur l’existence d’Agnès. Elles ont structuré son inconscient, ses comportements. La jeune factrice a intériorisé, en ce qui concerne la gente masculine essentiellement, les pensées négatives de cette mère abandonnée par le géniteur dès l’annonce de sa grossesse  après  « des étreintes à la va-vite, sans tendresse ni promesse ». Pour la mère, les hommes  sont « des traîtres, des sournois, des prédateurs qui manoeuvr (ent) sans cesse pour trouver une nouvelle proie, l’amadou(ent) pour l’approcher, la mord(ent) jusqu’au sang et finissess(ent) par l’en vider ». Agnès, marquée par ces clichés traumatogènes, se referme sur elle-même.  Enfant mal aimée, rejetée par ses camarades de classe, femme en grande détresse psychique, obsédée par un père absent, inconnu, elle craint le regard d’autrui, s’imaginant des moqueries, du dégoût à l’égard de son corps trop charnu.

    Une mystérieuse lettre destinée chaque mardi à la jolie pédiatre, Annabelle, connue au lycée,  « une femme à hommes, sauf depuis peu », va engager la vie d’Agnès sur une nouvelle voie, lui permettre de s’épanouir. Tous les mardis, afin de la lire, la jeune factrice dérobe la lettre avant de la remettre à sa destinataire. Elle vit alors par procuration, avec enthousiasme et fébrilité,  l’histoire d’amour d’Annabelle et d’Alexandro. Leur aventure comble le vide de sa vie et « émoustille (…) (s) on quotidien anesthésié ». Le désir de vivre s’empare d’elle. Elle prend soudain  conscience de son propre corps, se met à le regarder, à le toucher. Elle décide alors de se prendre en mains : elle fait du sport, commence un régime,  achète des vêtements, ose revêtir une jupe. Son regard à l’égard de son corps se transforme et elle sent que le regard des autres change aussi. Elle commence à s’aimer et à découvrir le désir, la sensualité, le plaisir solitaire dans un premier temps puis avec Alain dont elle succombe au charme.

    Agnès évolue donc progressivement. Elle découvre que sa mère n’est pas la femme insignifiante qu’elle imaginait et prend connaissance du secret de sa naissance.  Les relations entre la mère et la fille s’améliorent.  Agnès analyse avec de plus en plus de recul les échanges épistolaires entre Annabelle et Alexandro.  Elle exprime son moi, son plaisir aussi, de façon désinhibée. Elle commence à se trouver jolie. Mais toujours méfiante, elle n’arrive pas à  croire à  la tendresse et à l’amour d’Alain. Etre de fuite, elle l’abandonne souvent après des moments voluptueux passés avec lui.

    La narration à la première personne est réduite au point de vue incomplet et déformé d’Agnès. Evoluant dans la conscience de ce  personnage complexe, mus par des sentiments contradictoires, le lecteur n’a qu’une vue partielle et partiale de ce que vit la jeune femme. Son monologue intérieur exprime l’enchevêtrement de ses pensées, de ses ressentis,  de son intimité psychologique et sensuelle, de ses débats personnels, de ses tourments, de ses doutes, de sa vie quotidienne.

     Dans La grosse ou Les tribulations d’une factrice,  passant du particulier, la vie d’Agnès,  au général, Raphaële Lacroix questionne notre époque et l’être humain : la solitude, les problèmes liés à l’obésité dans une société fondée sur l’apparence, les atteintes du non-dit, des secrets familiaux, l’oubli dans la nourriture,  l’alcool, la fuite,  les sites de rencontres, marchés de dupes faisant plonger le texte dans l’humour lorqu’Agnès, par exemple, se retrouve dans une « boîte à partouzes »Des effets d’humour, d’ironie, d’autodérision (« Un Saint Jeannois n’écrit pas des lettres d’amour enflammées à une grosse avec bourrelets, affalée sur son lit en pyjama Michey ») cassent constamment le pathétique de l’existence de cette femme mal dans sa peau. Ses apostrophes en italique : « Agnès, tu touches le fond », « Agnès, tu es minable », preuves de son recul à l’égard de ses actions, donnent vie au texte et provoquent le sourire du lecteur. Ses comparaisons ludiques et caricaturales sont dotées d’une visée critique à son égard. Agnès s’animalise ou se réifie. Elle devient un bœuf essoufflé ou un gros gâteau : « je soufflais comme un bœuf asthmatique », « j’étais limite de m’effondrer comme un gros soufflé cuit trop vite ». Ses  propos ironiques  sont non seulement des clins d’œil au lecteur mais ils prouvent aussi qu’elle ne s’apitoie pas sur son sort, qu’elle décide de s’en sortir : « Je n’en pouvais plus de devoir affronter le reflet de ma silhouette de gazelle dans le miroir de la penderie, placée par mon pervers propriétaire juste en face de mon lit ». Ses métaphores et ses comparaisons amusées et amusantes révèlent, derrière son mal être,  son caractère facétieux :  « « Il était déjà là, dans l’entrebâillement de la porte avec son sourire à désarmer un djihadiste », « Le bazar dans sa tête, la belle blague ! Dans la mienne, c’était ordonné comme un placard de catalogue Ikea peut-être ? ».  Son langage parlé, familier, outre sa portée humoristique, ancre encore davantage  le roman dans le réel. L’habilité de la romancière crée toute une atmosphère et aussi un effet de suspens.

    Le suspens concernant les relations d’Alexandro et d’Annabelle pimente ce roman du flux de conscience. Bien menée par l’auteure, l’énigme d’Alexandro et de Marie, « frère et sœur (qui) se ressemblaient comme deux gouttes d’eau » titille la curiosité du lecteur qui constate lors d’une relecture de l’ouvrage que de nombreux indices ont été semés. Le roman psychologique se double d’un roman à énigme.

    Le roman  de Raphaële Lacroix, à l’écriture limpide,  ne se contente pas de divertir le lecteur par son humour et son suspens. Il le fait aussi réfléchir sur l’importance de l’amour parental dans la construction de l’être humain, sur la portée du regard maternel sur l’enfant, sur les  dangers du non-dit.

     Un livre que nous recommandons. En plus, après sa lecture, nous ne percevons plus notre facteur de la même façon !  Il sait tout de nous : « Le courrier en dit long sur ce que sont les gens, sur ce qu’ils aiment, sur les terreurs qui peuplent leur quotidien – on ne reçoit pas des brochures pour apprendre à nettoyer ses intestins pour rien » !

19:06 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

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