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01 avril 2012

L'Amour profane de Basilius Besler

 

L’Amour profane de Basilius Besler    
Isabelle Pouchin      
(Gaspard Nocturne,  2011)

 

 (par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

image amour.jpgLa réalité offerte par Isabelle Pouchin dans le sublime poème-récit L’Amour profane de Basilius Besler s’élabore à travers le circuit de la mémoire, de l’imagination et des images extraites de l’herbier de Basilius Besler,  véritable  « fête pour les yeux ». La narratrice part des verbes « voir » puis « imaginer » (« Je vous vois penché sur le dessin de cette fleur/dite ‘le désespoir du peintre’/ je vous imagine ainsi/ penché sur votre table (…) ») pour plonger le lecteur dans le passé. A partir de ces verbes, le texte fabrique le souvenir et l’émerveillement. Les mots installent la présence du passé, du vécu, de l’Histoire.

 

A la société cahotique des Etats germaniques du XVIe siècle  gouvernés par le « prince-évêque »,  bouleversée par les guerres : « parce qu’il faut bien dire que depuis toutes ces/ guerres intestines, qui déchirent votre pays,/ voire l’Europe entière, depuis que la mesure de/ tout, c’est la grande triperie générale/ l’énorme ferraillement/ le sang » s’oppose la vie paisible, harmonieuse de Basilius Besler, humaniste (« vous êtes de ces humanistes qui ont foi en/l’homme, en ses progrès »), médecin, éditeur (« parce que vous êtes également éditeur à Nuremberg ») et surtout botaniste passionné qui dessine avec amour et précision un grand herbier dont « Jungermann » rédige  « la partie scientifique ».

 

La narratrice s’adresse directement à la deuxième personne du pluriel au botaniste rendant cet absent fictivement présent. Tout un glissement s’opère entre le vécu et l’onirique. La narratrice joue de façon magique avec les mots. Le texte constitue une véritable plongée dans le lyrique. Le portrait du protagoniste, ses actions, les plantes qu’il soigne et dessine sont liés à un présent total qui permet de vivre la vie de cet homme du  XVIe siècle en temps réel : « vous descendez maladroitement les terrassements vous n’êtes plus très jeune, vous êtes même perclus de rhumatismes ». Et de temps à autre, les souvenirs d’enfance  affleurent à l’esprit de Basilius Besler, glissant l’imparfait  dans les présents : votre frère aîné, c’était le plus rapide à la course/ il avalait les venelles les près/ et de ces bonds plus sûrement qu’un lièvre le frère aîné, de toute façon, toute sa vie fut un coup de sang/ (…) ».    
En admirant son jardin, en le cultivant, en dessinant chaque fleur, Basilius Besler matérialise la beauté des lieux, mais aussi le déroulement du temps, faisant voyager le lecteur  du présent au passé. Concomitamment, le récit-poème dissémine dans l’histoire romanesque des fragments d’Histoire. L’univers sublime des fleurs se brise alors contre   la violence des guerres de  religion : « quand les Eglises et les princes sont les grands responsables de ces étripailles ». Mais pour Basilius Besler, la fleur n’est plus seulement le fruit du Créateur, elle est un pur objet esthétique, véritable memento mori,  (« les peintres glissent souvent une fleur dans leurs Vanités/ à côté du crâne ») symbole  de la fragilité de la vie.

 

La musicalité des mots, les rimes intérieures, les assonances, (en « b » et en « p » par exemple dans « vous regardez la fleur longtemps/ son balancement à peine/cette bleue flottaison, bellement bale bulle/ vous ne touchez pas/ vous ne respirez plus/ vous cédez là ici maintenant, ce bleu pinacle/ »,  les onomatopées,  les synesthésies (« vous mâchez ce pot-pourri qu’est le jour – galette citron vase menthe (…) », le rythme des versets libérés à la faveur d’une ponctuation rare, leur fluidité et leur effet de rupture,  la puissance évocatrice des images, des figures de style comme les métaphores, les anaphores se mettent au service de ce « débordement de la beauté ». Dans la coulée des images, dans le jeu des mots, des archaïsmes  introduisent toute une noblesse que vient parfois faire grincer un mot familier tout comme la beauté luxuriante des fleurs sera profanée au XIXe siècle  par la violence humaine : « Serait-il cruel de vous apprendre que votre/jardin d’Eichstätt, monté au fil des saisons/ comme un véritable Eden/ cet hortus conclusus émaillé de lis, de roses, de mandragores qu’on voit en de certaines tapisseries du Moyen Age/ ce jardin bourré d’œillets, de voilettes de Parme, de barbes-de-bouc, de réséda bâtard/ débordant d’herbe-aux-sorcières, d’aconit-tue-loup, d’iris, de bleuets, de tanaisie/ de tomates, de groseilliers, de pivoines, ce jardin a été complètement rasé en 1802, lors de la sécularisation des biens du clergé/ saccagé retourné ravagé  par des bouffeurs de curés, armés de piques de pioches de haches de faux (…) »

 

Le chant des mots, des touches de couleurs vives, des camaïeux  faisant  jouer le mouvement, le flamboiement ardent du soleil, les parfums naturels de ce jardin porteur de vie, de cette nature sublime immortalisée dans l’herbier, tout ce cocktail de sensations,  engendrent la rêverie et construisent un univers onirique permettant d’oublier la laideur de ce   XVIe siècle qui s’écrit sur un fond de guerres de religion  où dominent les forces de la mort. La Beauté fragile de la nature apporte non seulement la joie et l’espoir, mais elle  permet aussi de lutter contre la peur et l’intolérance.

 

19:55 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (4)

Commentaires

Difficile de résister à la lecture de cet ouvrage, après des commentaires si raffinis...et si justes !

Marta Kerl

Écrit par : kerl | 03 avril 2012

Bonjour,

Pourquoi la beauté fragile de la nature permettrait-elle de lutter contre la peur et l'intolérance ?

Il me semble que la fragilité de la nature semble davantage inspirer l'effroi que la jouissance. Cette nature qui émerge à la vie, s'épanouit et disparait, sans que l'on en comprenne le sens, est plus porteuse d'interrogation que de réconfort...à mon sens bien entendu.

Marc C.

Écrit par : marc | 03 avril 2012

C'est la vision poétique de Basilius Besler enfermé dans sa tour d'ivoire florale. La beauté des fleurs lui permet d'oublier le monde qui l'entoure.

Écrit par : Annie | 05 avril 2012

Je connais un lieu où se trouve le symbole de la fragilité de la vie et de la vacuité : c'est le Cabinet de Réflexion en Maçonnerie.
Dans ce lieu de ténèbres, on enferme le profane avant son initiation. Devant lui, maints symboles sont offerts à sa réflexion : le crâne, la faux, le sel, le coq. Cette vaste composition allégorique suggère magnifiquement la vacuité, la fragilité de l'existence et l'éphémère.

Un maçon anonyme

Écrit par : maçon | 03 avril 2012

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