Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

12 février 2014

La petite cuisine

La petite cuisine        
Elisabeth Martinez-Bruncher
L’Harmattan (2012)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 Image petite cuisine.jpg   Dans La petite cuisine, roman polyphonique où de nombreux personnages simples et ordinaires,  pour la plupart émouvants,   s’entrecroisent,  Elisabeth Martinez-Bruncher raconte l’histoire d’un petit village, « un trou perdu » que le lecteur peut situer au Sud de la France à la faveur de descriptions  saturées d’effluves méridionales (« Les genêts dégageaient une odeur sucrée un peu écoeurante, heureusement corrigée par la vigueur  dynamisante des touffes de thym ») et du départ de  Maria  à Montpellier comme « auxiliaire de vie ». Ce roman permet de discerner la plurivocité de la réalité à travers la vision du monde, les sensations, les émotions, les analyses des différents personnages banals,  cependant dotés d’une intense densité,  qui s’expriment tous avec leur personnalité, leur langage. Mais c’est surtout Roger, le personnage principal, le point focal du texte,  qui introduit le lecteur dans les secrets de ce microcosme, à la faveur de ses réflexions orales ou écrites. En effet, Roger, être généreux et bon, vieillard encore alerte, à l’esprit vif, « t(ient) registre depuis vingt-huit ans, très précisément depuis son cinquantième anniversaire » de tout ce qui se déroule dans le village. Cet homme qui sent « la lavande et la solitude »,  comme le souligne l’auteure avec  un poétique zeugma,  écrit « l’après midi, dans sa petite cuisine », espace intime clos, protégé et protecteur opposé au « bar du Centre » tenu par le couple Imbert, Gérard et Augustine, des colporteurs de ragots, « fossilisés dans leur haine de l’humanité ». Pour Roger, l’écriture est une façon de prendre du recul par rapport à sa vie, aux événements, de les analyser avec calme, d’exorciser ses angoisses, « les images insoutenables et incompréhensibles que l’adulte qu’il était devenu avait refoulées dans une zone incertaine et trouble et que le vieillard retrouvait intactes et exigeantes, face à lui-même » et aussi d’immortaliser ses souvenirs comme   la beauté de Sarah Bloch, véritable « nymphe, (…) prêtresse vouée au culte de la Beauté », source de « ses premiers émois d’homme ». Les écrits de Sidonie, la grand-mère de Nadine,  permettent également de renouer avec le passé, de favoriser les réminiscences et de comprendre les événements contemporains. Tout en avançant au présent, l’histoire progresse parfois à rebours,  le présent et le passé s’éclairant l’un et l’autre, révélant les secrets du petit village.

    Elisabeth Martinez-Bruncher brosse avec un grand souci d’exactitude le tableau de cet univers  méditerranéen et de la mentalité de ses habitants médiocres ou sublimes, profondément vrais,  représentatifs de la société en général. Aux êtres intolérants, racistes, emplis de préjugés et de haine qui clament vulgairement et stupidement des idées toutes faites : « Si on les laissait faire, ils nous foutraient dehors ! Déjà qu’on les nourrit gratis…ils pondent tous les ans et les allocs, elles partent chez eux et nous tintin ! On n’a rien… y a pas à dire, c’est pas la même culture »  se dressent la générosité, la solidarité d’êtres ouverts, simplement humains comme Roger,  Maria, Lise, Georges Béraud, l’instituteur, Nicole, Pauline,  Nestor, l’immigré  noir, nouvellement installé au village avec sa famille,   qui accepte n’importe quel travail : « Du travail, j’en ai parce que j’accepte tout. Les horaires impossibles, les travaux de force, les remarques imbéciles et l’environnement pas toujours reluisant », son épouse Léontine, pleine de sagesse et d’humanisme  dénonciatrice de  l’individualisme de la société occidentale, « sans odeur, sans chaleur, sans couleur ». Et enfin Raoul, le boulanger, parmi tant d’autres,   qui  donne en toute simplicité  une leçon de tolérance, montrant qu’il n’existe qu’une seule « race » humaine, « la seule acceptable, celle des êtres loyaux et droits ».

    Le mince  ouvrage d’Elisabeth Martinez-Bruncher est un grand Roman dépourvu des chapitres habituels constitutifs des livres remplacés ici par des paragraphes numérotés de un à quarante deux, dans lesquels la narratrice bouleverse les procédés narratifs traditionnels, proposant au style indirect libre différents points de vue,  emportant le  lecteur  dans le maelstrom des nombreux personnages rencontrés au fur et à mesure de leur arrivée dans la fiction, simplement prénommés ou surgissant par le biais d’un pronom anonyme lancé en tête de paragraphe. Cet ouvrage poignant,  dépourvu cependant de toute effusion lyrique, est tout à la fois un roman régional, un roman d’amour,  un roman psychologique permettant de rencontrer des êtres aussi imprévisibles et étonnants que ceux  côtoyés dans la vie, un polar au suspens subtilement mené, une réflexion philosophique prouvant, si besoin est,  les dangers de la haine et   proposant implicitement un art de vivre ensemble.       

Les commentaires sont fermés.