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14 décembre 2013

Siamoises

 

Siamoises
Canesi et Rahmani     
(Editions Naïves, 2013)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

  siamoises-canesi-rahmani-editions-naive-livres.jpg  Après leur sublime symphonie Alger sans Mozart  composée à quatre mains, Michel Canesi et Jamil Rahmani renouvellent avec maestria leur expérience en livrant au lecteur Siamoises. Ce roman, qui mêle subtilement les genres,  est placé sous le signe de la dualité, de la gémellité et de l’unité perdue, de l’ombre et de la lumière, de la vie et de la mort.

   Les narrateurs situent successivement l’histoire au Maroc (« Essaouira, toute blanche au bord de l’Océan »), en Algérie (« Alger s’étale sur ses collines comme une salamandre blanche ») en Espagne (Los  Monteros, oasis sur la Méditerranée »), en France, en Suisse, « morne pays où il ne se passait rien », donnant la caution du réel au cadre géographique dans lequel se déroulent les événements. Cette localisation spatiale s’accompagne d’une localisation temporelle. La fiction se situe vers le dernier quart  du  XXe siècle, au moment de la  montée de la violence en Algérie.  Les narrateurs marquent ainsi leur volonté de l’insérer dans l’Histoire et de donner l’illusion du réel, invitant de la sorte le lecteur à croire les événements rapportés.

    L’ailleurs, (hormis essentiellement lorsque la narration évoque la violence intégriste), que ce soit l’Algérie, le Maroc, l’Espagne, est décrit de façon lumineuse. Une sorte d’univers méditerranéen total se déploie dans un bouquet esthétique d’évocations, de sensations, de senteurs « Partout, des fruits multicolores. Tomates écarlates, poivrons brillants orange, jaunes et verts, piments rouges et cuisants. Persil, coriandre menthe, symphonie baroque aux multiples senteurs (…)  Courges, courgettes, concombres pastèques veinées de vert et melons jaune canari. Tourbillon de couleurs : cobées bleues à l’assaut des palmes et des branches, volubilis, liserons blancs, roses blanches, rouges et roses cosmos (…) ». Les synesthésies soulignent la variété et la richesse des couleurs éblouissantes, faisant naître un tableau en mouvement coloré et parfumé. Toutes les variétés de légumes, de fruits, de plantes, d’arbres, les jardins luxuriants  s’offrent à la vue,  au toucher et à l’odorat : univers de nostalgie, monde regretté, témoignant de l’arrachement à un pays aimé où les autochtones étaient chaleureux, joyeux, humains : « tu as découvert un nouveau pays, une autre façon de vivre, des gens qui s’intéressent à toi et qui s’occupent de toi, des gens plus chaleureux ».  A cet univers esthétique, aimant et odorant s’opposent la France et la Suisse tristes, brumeuses, pluvieuses, mortifères : « Ma chambre donnait sur le Léman, immense étendue grise sous le ciel gris ; flaques sombres et fleuves clairs parcouraient sa surface ridée par le vent. De lourdes montagnes, estompées par les pluies d’automne, oppressaient l’horizon ». Siamoises transporte le lecteur d’un pays à l’autre, multipliant les discours sur la normalité et le réel.

    Puis l’étrange apparaît, résorbé dans une apparente quotidienneté. Une pseudo objectivité vise à enchaîner la folie. Des explications apparemment rationnelles sont données : Marie, thanatopractrice,  et Sophie, anesthésiste, après la mort de leur père Etienne Vincent, «  ciment de leur vie »  ressentent un traumatisme insurmontable. Le retentissement de cette mort  installe une déréliction irréversible dans leur vie. Il existe progressivement toute une activation du passé par le présent.  L’écriture se révèle alors une véritable écriture de la dérive des repères.  Siamoises est une  mise en drame de la dualité. Tout le texte est inondé de doubles réunis par une prolifération de « je », sujets des discours : deux sœurs Sophie et Marie, des siamoises Malika et Nacia. Les chapitres se mettent en miroir : l’un, le discours de Marie au présent, l’autre,  celui de Sophie au passé. Des structures en doublet apparaissent : deux constructions parallèles : « On va grandir  l’une contre l’autre et vivre l’une pour l’autre », « Si tu meurs, je meurs »,   « Une des sœurs de la Koutoubia (…) c’est la Giralda », deux substantifs : « deux bougies », « deux minarets », un tulipier à « deux troncs », « deux villas             jumelles »…. Les narrateurs s’amusent avec des parallélismes grammaticaux, syntaxiques, morphologique, thématiques,  réunissant les objets, les personnages par couples. L’inondation des doubles joue entre l’équilibre et le déséquilibre. Toute la narration est jeu de miroir, « Face au miroir, je parlai tout bas (…) Regarde-toi, regarde-moi, regarde nos yeux »  jusqu’à  l’éclat final.  Le miroir est le lieu où le monde se renverse. Il sépare le monde du réel et des apparences.

    Après les deux premières parties, « La fêlure »  et « la déchirure » qui impliquent la scission douloureuse et même familièrement la folie, le dernier chapitre « jusqu’à la lumière » introduit le présent et la voix d’Antoine/Antonio, le beau père  « impudique » trop « aimant », le psychiatre à l’éthique quelque peu déviante. Les chapitres s’enchâssent progressivement de façon implicite. La fin de l’un annonce le début de l’autre dans des espaces séparés : la fête à Alger à laquelle assiste Marie  entraîne la fête à l’hôpital «  pour l’anniversaire d’Ahmed ». Ahmed le chauffeur de Marie  en Algérie  et le patient de Sophie en France.  Ce jeu de miroir plonge  le lecteur  dans une construction en abyme avec une série de discours  gigognes donnant à voir des lieux et des êtres en quête de leur unité perdue : « Les deux Algérie sont côte à côte. Celle du passé, triste, oubliée, assoupie et l’autre, brute, fière, conquérante… », l’Algérie séparée de sa sœur française par la mer, mise en abyme de Marie et de Sophie séparées psychologiquement de leur mère.  Puis les contradictions, les mensonges se multiplient peu à peu jusqu’à la révélation finale. 

      L’écriture  tout à la fois poétique, onirique,  réaiiste, tragique  (l’expérience de la scission est l’expérience du tragique absolu)  et baroque de Michel Canesi et Jamil Rahmani  n’est jamais naïve, c’est une écriture de signes que le lecteur décrypte avec délectation. Le plaisir du texte dans Siamoises, roman à la couverture et  au titre concrétion essentielle et révélatrice du discours, est total.  Je rêve à mon tour :   devenir juré d’un prix littéraire pour l’offrir à ces méritants écrivains !

 

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2012/05/... : des mêmes auteurs, chez le même éditeur, Alger sans Mozart. (2012)

 

08:52 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

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