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07 juillet 2014

Ni du voyage, ni du paysage

Ni du voyage, ni du paysage    
Corinne Colmant  
Editions unicité (2014)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image ni du voyage.jpg Construit rigoureusement comme une pièce de théâtre avec un prologue, trois parties, un épilogue, paradoxalement Ni du voyage, ni du paysage de Corinne Colmant propose un espace textuel morcelé, éclaté. Des extraits du journal intime d’Eve – l’héroïne principale, l’absente intensément présente, à la personnalité émiettée, incapable dire « je » dans les premières parties de son carnet – se mêlent aux dialogues, pensées, sentiments, émotions de Kurt,  psychanalyste, écrivain « passion (né) par la chasse sous-marine »,  dont le roman est  « au point mort »,  doté d’un regard masculin pas toujours bienveillant (« L’amour que cette femelle avait éprouvé pour lui ») à l’égard de  celle qu’il a aimée et dont « il pensait avoir enterré (….) la passion ». De ces éclats multiples naît le sens du texte. Le jeu des fragments donne un espace circulaire, une boucle où le début et la fin se rejoignent, s’éclairent, s’ouvrent.

    Eve, actrice, être de passage qui ne trouve le repos qu’en jouant : «  la vingtaine d’années qu’ont duré mes pratiques artistiques, la scène m’a procuré la sensation exquise de poser mes valises, et de me sentir enfin chez moi, pour un instant »,  poète, musicienne, en quête de son identité,   voyage d’histoires d’amour en histoires d’amour,  de ville en ville, de pays en pays. Ses nombreuses  aventures sexuelles  sont une pudeur pour masquer son angoisse de la mort,  essayer de se construire,  savoir qui elle est. Le thème du voyage, constant dans l’ouvrage : voyage dans l’espace mais aussi voyage à travers la poésie, le rêve (« Il croyait vivre les aventures qu’il inventait pour moi (….) il savait transformer la banalité de ma grisaille parisienne »), le théâtre,  est tout à la fois pris au sens propre, un déplacement, « une fuite inutile » comme le dit Eve, et au sens métaphorique, l’itinéraire de différentes vies : celle d’Eve, de Kurt et des différents autres personnages fortement typés eux aussi. Les fréquentes larmes  d’Eve (« Elle se mit à pleurer », « entre deux sanglots », « Eve en pleurait encore », « E pleura tous les jours », « comme d’habitude Eve pleurait ») disent sa fragilité, sa souffrance psychologique et s’accordent avec le paysage marin, la liquidité tumultueuse de l’ïle-aux-mouettes : « Les déferlantes cognaient les falaises en formant un mur d’eau sans cesse reconstruit, et lançaient des paquets de mer sur les baies  vitrées. Tout en bas, sur la plage, des vagues immenses mordaient la digue, et déployaient leurs langues d’écume jusqu’à l’entrée de la valleuse. » ou de la mer « La houle hérissait maintenant la Méditerranée de vagues grises et hostiles ». 

    Les multiples paysages  de Ni du voyage, ni du paysage générateurs d’images emportent le lecteur dans des espaces baudelairiens déchirés entre le spleen et l’idéal, ce désir de bonheur inaccessible, d’infini voué à l’échec. Eve évolue dans un univers mortifère, sombre, souvent pluvieux. La relation de la jeune Eve avec un « père tyrannique »  ne pouvait que la condamner à rechercher dans tous les hommes rencontrés, l’amour masculin  qu’elle n’a pas vraiment connu. C’est parce qu’elle est perdue, qu’Eve disparaît comme sujet d’écriture et n’est que l’initiale de son prénom.  Puis le « je » apparaît enfin, survie du sujet en l’occurrence par l’expression écrite. L’être mutique en présence de Kurt, « tu es entrée très vite dans le silence »,  s’exprime par les vocalises, le chant, le théâtre et  l’écriture avant d’accéder enfin à l’unité et à la liberté : « J’étais libre ».

    Ni du voyage, ni du paysage est un ouvrage poétique aux nombreux clins d’œil littéraires avec les références à Rimbaud, Baudelaire (« respirait le calme et la volupté »). C’est un roman comblé par des images d’obscurité dans lesquelles viennent s’opposer des trous de lumière (« Le soleil inondait la cuisine »)  annonciateurs de la fin lumineuse et féérique. Les synesthésies (« Le ciel crissait d’étoiles »), le scintillement des couleurs (« La mer verte miroitait comme un lac »), la réfraction vive des lumières qui les allume, les métaphores, les comparaisons, les références musicales, poétiques, théâtrales  proposent au lecteur l’aventure magique  d’une écriture.

06:07 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

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