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09 juin 2014

Identités barbares

Identités barbares   
Carine Fernandez       
Editions Lattès, 2014

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Image identités barbares.jpgC’est à travers le regard, l’esprit critique,  la personnalité tolérante, tendre, décontractée  et  pleine d’humour de Virgile, jeune étudiant en Lettres modernes, à l’allure androgyne, passionné par les livres et par Nerval,   encore un peu amoureux de Laura  à laquelle « (il) ne veu(t) plus penser » puisqu’elle  l’a abandonné pour courir de l’autre côté du globe,  « six mois au milieu des Indiens »,  que Carine Fernandez, dans Identités barbares,  promène pendant trois jours  d’automne le lecteur dans différents quartiers lyonnais. Dans cette miniature de quatre vingt cinq pages, l’époque du récit est le miroir de l’époque de l’écriture. L’écrivain part du réel pour construire la fiction et donner vie à des décors et des êtres plus vrais que nature, loin du Proche-Orient auquel nous ont habitué  ses précédents ouvrages.

    Virgile,  « littéraire pur sucre »,  flâne, libre, « aérien, aussi léger qu’un grain de pollen » après avoir « séché » un ennuyeux  cours de linguistique. Il pense  à tous ses professeurs de français qui « l’ont dégoûté de l’enseignement » en décortiquant les textes de façon froide et  technique, passant à côté de leur  magie  et de la conversation avec l’auteur : « J’avais l’impression qu’on arrachait la robe du Temps et de la Lune à Peau d’âne et qu’on la jetait à terre pour la brutaliser sans qu’aucun adjuvant providentiel ne vienne à son secours ». Virgile évoque sa génération « à l’image de (s)a tribu, mixte et libre en paix avec l’histoire »  où toutes les classes sociales, les nationalités se fréquentent, sans préjugés, riches de toutes leurs  différences. Il attend surtout impatiemment le mariage de son frère et l’arrivée d’un ami japonais « qui a fait le tour du globe uniquement pour venir au mariage d’Antoine ». Masaki, attendu «  comme un roi mage »  rêve de ce merveilleux voyage en France, pays de l’art,  de la culture, de la gastronomie. Ce mariage est pour lui « le plus beau cadeau culturel qu’on p(uisse) (lui) offrir, un cadeau qu’on ne reçoit qu’une seule fois dans la vie ».  Tout s’annonce sous les meilleurs auspices, malgré un indice glissé par la narratrice, le pressentiment d’Anna, la mère de Virgile : « Comme si elle pressentait une chose douloureuse.  Elle a toujours eu le sens de la fatalité, des ironies terribles du destin qui gagne à tous les coups ».

     La visite de Lyon du groupe de copains,  symbole d’une France multiculturelle, Théo, Virgile, Lucas, Ali, Chloé, Masaki, Julie, Irène, s’effectue dans la bonne humeur, les éclats de rire et la convivialité. Mais l’ironie du sort va en décider autrement. Le destin se venge. Tout se passe différemment de ce qui était prévu. Dans le quartier Saint Jean,  le petit groupe insouciant et joyeux, rencontre la haine, l’intolérance, la rage,  comme le prouve le style métaphorique de Virgile dont le champ lexical de la violence dit la férocité bestiale des agresseurs : « Je vois la scène comme sur un écran. La peau blafarde des crânes rasés, l’œil jaune de bête féroce où luit un éclat satanique. Le front plissé, la bouche grimaçante, pleine de rage. On dirait des loups. La nuit est au loup. ». La description est sans concession.Le bonheur devient malheur, la comédie tragédie. Mazaki, le « non Français », efféminé aux yeux des assaillants barbares parce que parfumé par la facétieuse Irène, est massacré.  Virgile, personnage plein d’idéal et de joie, découvre brutalement la violence du réel, la malice des hommes et acquiert une autre vision du monde en une seule nuit, mais il conserve son humanité et son respect de l’Autre : « Devant l’entrée de mon immeuble, le Blond dort encore, roulé dans sa couverture crasseuse, avec son visage de môme. Je le contourne délicatement pour ne pas le réveiller ».

    Dans Identités barbares, le lecteur retrouve l’humour (« vieilles dames neigeuses en rose layette », «il refuse de dormir au centre des sans-abris et s’est pris d’affection pour la bouche d’égout devant la porte  de mon immeuble ») et l’ironie de Carine Fernandez,  son  ton extrêmement  alerte,  le présent, le style indirect libre, la focalisation interne  rendant la vivacité  des pensées de Virgile. Chagall, Watteau, Rimbaud,  Nerval font parti du monde imaginaire du protagoniste principal. Ils habitent l’ouvrage avec, par exemple,  la référence au « mariage aux flambeaux auquel assista Nerval au Caire, il y a presque deux cents ans », des citations : « Ne m’attends pas ce soir car la nuit sera noire et blanche ». La poésie circule  aussi, colorée et tendre  (« Sylvie est baignée des roses et  gris perles de Watteau, mais Aurélia est bleue et noire comme une nuit de septembre. ») dans ce texte caractérisé par le langage  argotique et décontracté de la jeunesse actuelle.Comme dans La Servante abyssine ou  dans certaines des  nouvelles de l’auteure,  à la fin,  les personnages sont happés par un mécanisme tragique. La mort, jamais prévue,  détruit tous  les projets. L’humanisme, l’ouverture d’esprit de Carine Fernandez illuminent cependant l’ouvrage. Derrière Virgile apparaît l’écrivain : « L’homme est fils de la culture, pas de la nature ». Rien n’est inscrit dans les cellules, seule  la culture (la langue, la morale… tout ce qui est acquis et non inné)  constitue l’être humain. La copine d’Ali, Irène, est « Une féministe à tous crins qui promet de le mener au lance-flammes ». Le Maghrébin n’est pas forcément un macho intraitable et dominant comme l’imaginent certains. Carine Fernandez fait réfléchir le lecteur. Elle  décape les préjugés sans sombrer dans les illusions. En effet, la culture pour quelques personnes est non seulement  plus que pauvre, mais surtout investie par la haine de  la différence.  Ou bien d’autres, fragiles comme Mona, fille de Djamila, femme moderne et ouverte, « fofolle et jeunette et terriblement branchée », se laissent entraîner par un  «  groupe de cop(ains)». Rien n’est simple, l’être humain est complexe. Combien faudra-t-il de siècles pour que la tolérance, le respect de l’Autre, de la différence,  l’amour du prochain gagnent enfin le cœur de tous les Hommes ?

    Malgré la tragédie odieuse et terrible de la fin,  l’espoir l’emporte dans Identités barbares. Les pensées visionnaires  de Virgile et leurs éléments de mondialisation,  dans le dernier chapitre, nous plongent dans un espace sans frontières : « mon cœur, dans le désert arctique du hall, mon cœur, comme un gong africain, résonne ». La race pure n’existe pas. Seule la race humaine hybride et variée vit sur terre comme la Rose (chère à Ronsard)  et la Tulipe noire (de Dumas), fleurs « métissées » auxquelles l’exergue fait subtilement référence.

 

Lire aussi de Carine Fernandez :

La Servante abyssine (Acte Sud, 2003)     
La Comédie du Caire (Acte Sud, 2006)      
La Saison rouge (Acte Sud)      
Mon propre nègre (article de Carine Fernandez)  
Entretien avec Carine Fernandez.     
Le Châtiment des Goyaves
(Editions Dialogues)   http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2014/04/08/le-chatiment-des-goyaves-5342296.html

Chroniques sur : http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/apps/search?s=Carine+fernandez

08:01 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

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