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24 septembre 2020

La vie, envers, contre et pour tout. La vie à l’envers.

 

La vie, envers, contre et pour tout. La vie à l’envers.

Danielle Yzerman

Les 3 colonnes (2020)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

 

Un récit de vie

 

La-vie-envers-contre-et-pour-tout-la-vie-a-l-envers.jpgA soixante ans, le temps des bilans sonne. Rédiger le récit de sa vie pour cicatriser les blessures infligées pendant l’enfance et l’adolescence, analyser le déroulement des événements importants de son existence passée, se comprendre, se connaître, s’autoriser enfin à exister, à être reconnue, laisser un souvenir, (« je voudrais que toutes ces pages écrites se gravent comme un dernier sourire ») et dans le même temps remercier Frédéric son mari, Maud et Romain, ses enfants pour lui avoir donné l’amour que ses parents («(« …) toutes ces années sans amour ni attention, ni conseils ni modèle parental (...) ») ne lui ont jamais accordé : c’est ce que fait Danièle Yzerman, Douchka, « née par surprise: en juillet 1945 juste après la Libération, de parents russes et roumains, juifs ashkénazes », dans ses mémoires, La vie, envers, contre et pour tout. La vie à l’envers.

 

Le poids d’une enfance sans amour

Enfant venue tardivement, onze ans et demi après la naissance de sa sœur, non désirée par ses parents (« j’apprenais en même temps que je n’avais pas été désirée par mes parents et en particulier par mon père (...) »), la « petite fille ‘réussie’, jolie et appétissante, brillante à l’école, sociale et volontaire quand on lui en donnait l’occasion » perd très vite toute confiance en elle. N’aimant pas son enveloppe corporelle, sentant un vide autour d’elle et en elle, elle sombre dans la tristesse, l’anorexie. Le regard négatif de ses parents indifférents la fait sombrer : « (…) jamais une question, un intérêt quelconque de mes parents s’expriment à mon égard ». Jamais ils ne la complimentent. Leurs remarques toujours improductives : « mon père, au lieu de me féliciter, voire de me ‘récompenser’ m’a tout simplement fait remarquer qu’à mon âge il travaillait déjà », leur insensibilité, la poussent à faire une tentative de suicide.

 

Un univers médiocre

 

Son regard lucide, sincère, sans complaisance révèle sa vie familiale sordide et médiocre : son père avare et violent, sa mère soumise : « (…) côté ‘malfaisant’ de l’autorité de mon père et du danger que représentait pour moi, la ‘faiblesse’ de ma mère ». Elle ne peut pas vraiment faire sien l’appartement parental laid et sale aux « odeurs mélangées de lait bouilli, de cuisine grasse et de lit trop rarement changé » puisqu’on ne lui donne pas de clefs pour y accéder. Elle ne possède donc aucun cocon protecteur et structurant. La narratrice dit avec honnêteté, sans réserve, son univers intime, ses pensées, ses désirs : être comme les autres filles de son âge, avoir un petit copain, des relations sexuelles...

L’école est son unique échappatoire, sa bouffée d’oxygène : «  Dans ce contexte, aller à l’école était ma seule respiration ». La fillette jamais valorisée par ses parents veut réussir, briller, faire mieux que les autres pour se prouver qu’elle existe : « Je voulais ‘briller’ vis-à-vis de mes professeurs et des mes copines, exister donc ». Les études lui ouvrent la voie de la liberté, de l’autonomie, de même que le travail. La volonté de réussir de la jeune femme se manifeste aussi dans le cadre professionnel. Avec sérieux, persévérance, elle développe ses compétences.

Pendant longtemps, tout semble médiocre aux yeux de Douchka : ses études, sa vie : son « minable BTS de publicité », « un enseignement minable » ... Elle somatise. Son corps est « mort, sans afflux hormonal et donc sans pulsion sexuelle ». Mais une force intérieure prodigieuse l’habite et l’anime.

 

Prendre sa vie en main

 

Progressivement, elle se prend en charge. Grâce à la lecture d’un ouvrage sur la Gestalt-thérapie, elle agit pour changer le cours de sa vie. Déjà après le suicide d’une de ses camarades de lycée, elle avait compris que « pour exister il fallait faire des actes forts, différents des autres ». Elle se soigne alors. Le regard des autres lui apprend aussi qu’elle possède du charme bien qu’elle se réifie toujours se comparant à une poupée fragile « mon côté fragile, mon look de poupée ». Grâce à son énergie vitale, sa vie commence à changer.

 

La dimension thérapeutique de l’écriture

 

L’écriture pour Danièle Yzermann possède toute une dimension thérapeutique. Son éducation, son passé pèsent longtemps sur sa vie et la déterminent de façon intolérable. Elle veut comprendre ce qui s’est passé, se comprendre, donner un sens à son vécu, l’éclairer. Le « je » qui écrit n’étant plus celui qui a subi les événements décrits peut enfin tourner définitivement une page. La publication du récit de sa vie lui permet d’exorciser le mal être de l’enfance et de la jeunesse.

La biographie à dimension psychologique, - des analyses aux typographies variées s’intercalent dans le récit -, de cette femme qui s’est construite toute seule à force de persévérance, où implicitement se dessinent les souffrances de la Shoah, est un cri, lancé sous l’emprise de l’émotion sans recherche esthétique, pour se prouver et pour prouver qu’elle vit, qu’elle existe et que la vie est la plus forte. En écrivant Danièle Yzerman remplit « son devoir de mémoire ».

 

 

14:19 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

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