Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

24 mai 2020

Jardin (s)

Jardin(s)
Francis Denis

La Route de la Soie-Editions (avril 2020)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

 

S’échapper de la classification des genres

 

 

image jardin(s).jpgDeux nouvelles, « Jardin(s) » et « La Femme trouée », du nouveau recueil Jardin(s) de Francis Denis, peintre et écrivain à « « l’imagination débordante », sont offerts aux lecteurs. Deux nouvelles au climat et aux thèmes mélancoliques et tragiques comme dans ses précédents ouvrages : La Traversée, Le Passage, Les Désemparés, La Saison des Mauves et le chant des Cactus (1). Apparemment simple au premier regard, ce recueil est en réalité d’une grande complexité narrative et psychologique. Il échappe à la classification des genres. Ces nouvelles, cristallisation de moments intenses à la dimension émotionnelle puissante, allient en effet le roman, le genre épistolaire, le théâtre, le monologue intérieur, devenant dialogue théâtral avec ses contraintes dramaturgiques comme la présence de didascalies,« (Rires) », « Nouveaux sourires », les prénoms en caractères gras en début de tirade, l’absence de verbes introducteurs de paroles… Ces nouvelles proposent au lecteur un univers pimenté d’arcanes secrètes et étranges où réalité et fiction se mêlent intimement et mystérieusement et où différentes instances narratives apparaissent.

 

Le jardin réel et métaphorique

 

Le titre de l’opuscule et de la première nouvelle, Jardin(s), s’accorde aussi aux champs lexicaux du second texte, « La Femme trouée ». Jardin (s) , titre au pluriel glissé entre parenthèses, espèce de mise en exergue,  annonce le petit jardin de René, à « la végétation, si luxuriante et si colorée », symbole de régénéréscence, de vie, de solidarité, hâvre de jeu et de joie pour les enfants des voisins :« lieu convivial où chacun pouvait trouver sa dose de bien-être, se sentir moins isolé et tisser un patchwork de petits bonheurs en société ». Jardin, créateur d’instants de bonheur pour le protagoniste dans le sombre, triste et ennuyeux quartier où il réside. Jardin, paysage extérieur et intérieur, miroir de l’âme, « reflet de (l’) âme », en osmose avec le ressenti de René, s’épanouissant lorsqu’il est heureux, s’étiolant lorsqu’il sombre. Jardin de Marthe devenu potager, jardin des souvenirs : « Les souvenirs, ça se cultive. Comme les légumes dans le potager (...) », métaphore et champ lexical de la culture évoquant l’idée d’une renaissance possible par le biais de la mémoire, de l’imagination et du rêve. Un jardin mortifère et vivant, oxymore enfoui dans les plis du texte.

 

Un univers sombre

 

L’ouvrage de Francis Denis plonge le lecteur dans l’univers mélancolique et émouvant de René exprimé à merveille dans l’énumération : « Chagrin, nostalgie, lamentation, soupir, tristesse, désolation, la liste des mots pouvant traduire cette plongée dans la mélancolie est on ne peut plus fournie ». Univers émouvant et mélancolique aussi de Clotilde, Marthe, Marguerite, des coeurs simples et fragiles brisés par la destinée, aspirant au bonheur, à l’affection et à la tranquillité.

Les personnages principaux des deux nouvelles, - René, Marthe, Marguerite,- sont des humains, profondément humains, des écorchés vifs, accablés par le malheur, la solitude, l’ennui. René, englué dans une réalité sombre et mortifère, n’a pour amis que son ombre et Nestor, son poisson rouge (« Lorsque je dis « nous », je m’entends bien, il s’agit de moi-même et de mon ombre. On peut éventuellement y ajouter la présence de Nestor, mon poisson rouge, le cercle de mes relations intimes ou non s’arrêtant là ») ! Homme hypersensible, il se sent dévalorisé, inexistant, invisible aux yeux des autres. Il veut, comme Marthe, être reconnu, « faire partie de leur monde ». La construction d’une piscine verticale va momentanément transformer son existence et rompre sa solitude : « Tout le monde fait maintenant la queue pour pouvoir bénéficier à la fois de la piscine et du cadre enchanteur de mon jardin ». Grâce à cette piscine étrange, il découvre l’amour, inespéré et incroyable, en la personne de la jeune Clotilde, femme idéale, sens de sa vie. En effet, des trouées de lumière transfigurent l’existence de tous ces malheureux : le soutien de l’Abbé Pierre durant le terrible hiver 54, les souvenirs de soirées de Noël en famille, la rencontre, pour Marthe, de ses employeurs, - personnages absents, vus en creux -, devenus des amis, la complicité fraternelle entre leurs enfants et la petite Marguerite qui fréquente la même école privée qu’eux, matérialisation de l’accession à une autre classe sociale : « Joie et fierté qui redoublaient quand il lui arrivait de conduire elle-même les trois écoliers jusqu’à la grande grille en métal forgé. Pour elle, ces grilles étaient le symbole d’un monde inaccessible, une espèce de paradis auquel elle n’aurait jamais cru pouvoir accéder. Enfin, elle avait sa place dans la société ! ». Ces instants lumineux, - des souvenirs essentiellement - métamorphosent la vie de Marthe. Le rêve et l’inconscient libérateurs favorisent l’évasion et l’émancipation de cette femme que quarante cinq ans séparent du tragique incendie, ellipse temporelle infinie, hiatus profond expliquant le titre de la nouvelle. La mort de la mère au prégnant amour, nécessaire scission entre elle et sa fille, met en branle le corps et la parole de la grabataire (« Maintenant, maintenant que Maman est morte, il va falloir se lever. / descendre jusqu’au village pour appeler à l’aide. / Crier enfin. Redevenir soi-même / Accepter la guérison et regarder plus loin, plus loin encore ») dans une vie mise en abyme vécue intensément. Le bonheur ne peut-il exister que dans le rêve aux effets cathartiques, compensations aux échecs de la vie , dans l’observation de la beauté luxuriante de la Nature et dans la création ?

 

Les caprices du destin dans une esthétique de la surprise

 

Des moments terribles font basculer la vie de tous ces personnages en butte au destin. La mort détruit les rêves, les projets. L’ironie du sort, la tragédie l’emportent de façon implacable. Une force aveugle œuvre dans les vies et dans les esprits. René, comme la « fille de Minos et de Pasiphaé », ne peut échapper à son destin, il ne peut qu’assassiner Théodore : « Je ne suis en rien responsable de ce qui lui est arrivé. Je ne suis que l’instrument du destin ». René, noyé par les remords, rejette la faute sur sa victime, un vaurien et un scélérat, sur la fatalité. Sa culpabilité mine sa vie, le fait sombrer dans la folie. Dans « La femme trouée », un funeste incendie décime toute une famille, détruisant l’existence des deux survivantes, Marthe et Marguerite. Rêve, imaginaire et réel se mêlent alors. L’irréel cohérent, solide, s’ancre dans un contexte réaliste, dupe le lecteur. La chute imprévisible de chaque nouvelle surprend, déroute, étonne, en décalage entre les attentes du lecteur et les solutions narratives de l’auteur. La vraisemblance s’impose dans cette esthétique de la surprise.

 

Une narration originale, matriochka sculptée avec finesse

 

Dans un texte serti de nombreux clins d’oeil littéraires (« Après Docteur Jekyll et Mister Hyde, voici le temps de la Belle et de la Bête ! », « la bouche d’ombre que je viens de créer », « j’imagine Clotilde flottant comme une Ophélie entre deux vagues d’écume »…), doté d’une subtile ironie, l’écrivain joue habilement avec l’art du suspense et de l’écriture. Le traitement du temps est particulier : au temps coagulé du traumatisme se superposent, se tressent, s’entrelacent le présent du vécu et celui du rêve, du souvenir, les allers retours entre le contemporain et l’antérieur dans un temps s’écoulant inexorablement vers le destin, vers la mort.

De nombreuses anaphores insistantes, concrétisations d’émotions violentes, instaurent un rythme poétique lancinant  : « Je ne veux pas rentrer dans cette maudite maison. / Je ne veux pas traverser la cuisine et ouvrir la porte qui donne sur le jardin. / Je ne veux pas gravir les marches qui me mènent jusqu’à ma chambre ». La réitération de la négation du verbe de volonté matérialise le refus catégorique, l’angoisse du narrateur. Le lexique, les métaphores, les comparaisons souvent connotés négativement (« Notre premier baiser est un véritable coup de poignard », « « Pour moi, tout cela a un avant-goût de désastre ») créent un climat d’inquiétante étrangeté mortifère et violente. Ils disent l’angoisse, un vécu intérieur tourmenté. Même les passages poétiques recèlent une touche violente et létale, «  Le soleil se couche à l’horizon, inondant le ciel d’or et de sang » : l’or, la préciosité, la lumière chaude, mais aussi le sang, plus qu’une couleur, le liquide répandu, le symbole de la vie s’échappant du corps meurtri. Mais le lyrisme sublime et esthétique positif n’est pas absent. Il émerge parfois et dévoile de brefs moments de bonheur à savourer: « Les voici donc toutes deux assises sur le banc, côte à côte, main dans la main, buvant le vent et s’aspergeant du cri des oiseaux de mer qui brodent le ciel ». Le style très imagé, visuel, aux métaphores concrètes (« Elle n’est plus qu’une vieille outre desséchée (...) ») révèle le peintre qu’est Francis Denis. Les portraits de ses personnages brossés en peu de mots à traits précis donnent à voir avec justesse les êtres, comme la silhouette bien dessinée de l’Abbé Pierre : « (…) elle voit encore comme si elle y était cet homme barbu, portant un béret, le cigare à la bouche, parcourir à grandes enjambées les allées séparant les tentes et s’adressant à l’un et à l’autre avec de la lumière dans les yeux et de la chaleur dans la voix ».

 

Dans un ouvrage où l’imaginaire est à la frontière de la réalité et du rêve, les histoires sont des mises en abyme successives, des matriochkas sculptées avec finesse, des miroirs se renvoyant à l’infini  : Marguerite vit une seconde vie, puis décide « de retracer toute son histoire et d’écrire un livre ». Les nouvelles de Francis Denis ne sont pas de simples sources d’évasion, ce sont des réflexions sur la fragilité de la vie, sur le rôle de l’écriture, « besoin irrésistible de laisser une trace de son passage sur terre », besoin d’être reconnu par l’Autre et aussi de lui accorder « toute (sa) confiance » en se « mettant à nu », en donnant à lire toute sa fragilité, ses peurs. Peurs existentielles et fragilité dans lesquelles le lecteur se retrouve. L’Art est une façon de lutter contre l’absurdité de la vie. Il aide momentanément à oublier le destin.

 

 

(1) La Traversée

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2013/06/...

 

Le Passage

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2012/08/...

 

Les Désemparés

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2017/02/...

 

La Saison des Mauves et le chant des Cactus

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2016/03/...

 

13:57 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

Écrire un commentaire