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04 juin 2020

Mortel Végétal

 

Mortel Végétal

Jacques Koskas

Editions Vivaces (mai 2020)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

image mortel végégal.jpgAvec une délectation infinie, les amateurs de romans policiers originaux et de qualité, les admirateurs du romancier, psychomotricien, psychanalyste, Jacques Koskas, vont savourer son dernier ouvrage, Mortel Végétal, retrouver les personnages pittoresques de La Liste de Fanet, du 18 rue du Parc et l’univers des saveurs infusées d’ Histoires noires autour d’une tasse de thé dans une énigme policière captivante dotée de nombreuses péripéties imprévues.

 

Un épis de maIs mortel

 

A deux semaines de Noël, Benoît Mallureau, « quarante-quatre ans, photographe animalier, ancien journaliste, président de l’association  ‘Frères Animaux’ », militant de la cause animale et du mouvement vegan, est découvert assassiné dans son lit, un épis de maïs planté dans la bouche, par la « gouvernante, femme de ménage, confidente et cuisinière selon les heures » de la famille. Le soir du crime, plusieurs personnes étaient présentes dans la coquette maison familiale aux « murs en pierres de taille, pris d’assaut par des rosiers grimpants » : l’épouse, Clémence, femme élégante, distinguée, ressemblant «à une princesse échappée d’un conte de Noël », Margot, « vingt-cinq ans, professeure des écoles en maternelle », jeune sœur de Benoît, élevée par le couple lors du décès accidentel de leurs parents et Jules Carné, ex-mari de la femme de Benoît, grand ami du couple, « chef cuisinier » dans le « restaurant vegan tenu par Clémence ». Chacun des protagonistes est un suspect potentiel. Au commandant Mangin et à son équipe de découvrir le criminel !

 

L’équipe du commandant Hippolyte Mangin

 

Au moment de la macabre découverte, le commandant Hippolyte Mangin « pour la première fois de sa vie de policier, a pris un congé pour convenances personnelles ». Les fidèles lecteurs de Jacques Koskas n’ignorent pas que le travail permet au commandant d’oublier les affres nées de son passé lointain et proche : l’éloignement de sa mère après la mort de sa petite sœur (« Après le décès d’Emmanuelle, au sortir de la maternité, son regard (le regard de sa mère) indifférent, traversait le petit garçon sans s’y arrêter ») et le départ insupportable, «voilà plus de cinq ans » d’Emma, la femme aimée, et de sa fillette adorée, Chloé. Cet éloignement a entraîné une pathologie somatique, « une pelade de deuil » selon le diagnostic du docteur Noiraud. L’intense douleur psychique s’est, en effet, exprimée par le biais du corps devenu brutalement glabre. L’absence de l’amante et de l’enfant inoubliées et inoubliables a entraîné une alopécie totale et définitive que le commandant masque. Or, juste avant le meurtre, le commandant avait abandonné son accoutrement et retrouvé le sourire: « Son visage, d’habitude morose, semble débarrassé de sa gravité coutumière (…) Il a laissé, chez lui, le chapeau, l’écharpe et les grandes lunettes qui masquent, d’ordinaire son visage insolite sans cheveux, ni barbe, ni cils, ni sourcils ». Il pensait pouvoir enfin retrouver Emma et Chloé pour les congés de Noël. Mais Emma annule leurs retrouvailles à son grand désespoir. La nouvelle enquête sur le meurtre de Benoît Mallureau arrive à propos : « Mangin reconnaît que s’atteler à une nouvelle enquête lui évite de ruminer sa déception ». Il commence alors les investigations, entouré de ses loyaux collaborateurs : Marithé Lesourd, la lieutenante gourmande, adepte d’anagrammes,  exhibant toujours « sans complexe ses plus-ou-moins cent-kilos-selon-les- jours », l’élégant brigadier Pierre-Edouard Dubaille, le médecin légiste Franck Estienne sur lequel court à ce moment-là des rumeurs l’accusant de nécrophilie. Une seconde enquête vient donc se greffer sur la première.

 

 

Une intrigue subtilement menée

 

Dans un roman concentré sur six journées, le narrateur brouille savamment les pistes. Le suspense, lié au jeu sur le temps avec des retours en arrière, des actions simultanées, des anticipations sur l’avenir (« Il ignore que cette fois, il n’y aura pas de lendemain ») mobilisent l’attention du lecteur. Le présent de narration l’implique davantage dans l’action et crée un rythme dynamique. La tension narrative tricotant les opérations cognitives, diagnostiques et pronostiques, se mêlent au registre ludique, émotionnel, angoissant et séducteur. Jacques Koskas joue avec le lecteur, esquive ses attendus dans un roman orchestré de manière polyphonique. La technique narrative offre différents points de vue, différentes focalisations internes, jongle avec les pronoms personnels de la 3e et de la 1erè personne. Un « elle » anonyme (« Elle avait accepté de consulté un spécialiste. Il l’avait écoutée. Elle avait failli fuir. Elle avait résisté ») devenant vite un « je », s’insinue dans le récit, dit la souffrance de l’enfance innocente violée, brisée, la douleur devenant haine, conséquence de l’acte odieux : « Une barricade de muscles d’acier, forteresse inexpugnable, interdisait l’entrée du temple jadis profané. Le moindre attouchement, le plus léger frôlement, généraient des douleurs intolérables qui la laissaient pantelante et ravivaient la haine et la colère qui ne l’avaient jamais quittée ». Le traumatisme ancré au plus profond de l’être entraîne de multiples répercussions ultérieures.

 

Le mystère des comportements humains

 

L’écrivain psychanalyste part de son expérience personnelle, professionnelle, pour aboutir à l’écriture et donner à voir les retentissements mentaux et physiques d’un traumatisme, l’impossibilité, parfois, de tisser un processus de résilience. Le passé s’inscrit dans le présent : « Le passé n’est qu’un présent actualisé et le futur, la répétition d’un passé oublié ». Lucas, devenu un homme, pleure enfin  : « Les larmes brillent dans les yeux de Lucas. Larmes d’un enfant qui n’en peut plus de les contenir. Un enfant honteux de pleurer devant un inconnu » et ose dire l’indicible, l’horreur mortifère du viol. Par le point de vue interne, le monologue intérieur, des descriptions précises, le romancier permet au lecteur de ressentir les souffrances intolérables des personnages.

Déchiffrer les messages du criminel, dialoguer avec les suspects favorisent aussi la confrontation du commandant Mangin avec ses propres souvenirs, son passé refoulé depuis longtemps. « Les blessures psychiques mettent longtemps à cicatriser ». Cependant l’être peut arriver un jour ou l’autre à supprimer l’origine de ses traumatismes, légalement ou illégalement, à surmonter ses entraves psychologiques. Le commandant insensible aux charmes féminins depuis le départ d’Emma est troublé par la présence de la belle Clémence. Il ressent du désir pour elle : « Les bras ballants, Mangin résiste au désir qu’il sent monter en lui. Voilà longtemps qu’il n’a pas ressenti cette envie de prendre une femme dans ses bras, se noyer dans le parfum de ses cheveux, dessiner de ses lèvres la ligne de son cou, s’égarer au-delà ... ». Un amour impossible se tisse entre cette femme suspectée de meurtre et l’enquêteur, femme œuvre d’art à ses yeux : « Son cou, à la ligne aussi épurée qu’un dessin de Cézanne », « (…) la pureté de son profil qui semble sculpté dans le marbre », tableau ou statue, chef d’oeuvre inaccessible, rencontre nécessaire pour réveiller le désir et les vibrations positives de la vie. Après cette rencontre en effet, un changement constructif s’opère en Mangin et dans sa vie : « D’un pas tranquille, sous les yeux étonnés de ses collègues, Mangin se dirige vers la porte du salon de thé. Un doigt à son chapeau, il salue les deux Dominique (…) La plainte d’un violoncelle s’élève, fragile, puissante, douce et réconfortante. Elle se pose sur les épaules de Mangin, l’enlace, l’enveloppe, l’accompagne (...) ». La page sombre et pesante de son existence se tourne. Un sentiment de légèreté et de joie s’empare de lui.

 

La société actuelle et ses tares

 

Le romancier joue avec le suspense et pénètre les mystères des comportements humains. Mais Mortel végétal n’est pas seulement un roman policier original, loin de tout manichéisme, c’est aussi un roman psychologique, poétique, en lien de surcroît avec la réalité sociétale actuelle. Il traite de la pédophilie, du végétalisme, du véganisme, dénonce l’indicible cruauté à l’égard des enfants victimes de viol, mais aussi la cruauté à l’égard des animaux, êtres sensibles, doués d’émotions, de sentiments  : « Dénonçait le gavage des oies, le broyage des poussins vivants, les conditions d’élevage des poules (…) Certains poussins échappent à la broyeuse, mais sont jetés vivants dans des bennes à ordures au milieu des chairs écrabouillées de leurs congénères. D’autres sont étouffés dans des sacs-poubelle, d’autres, gazés (...) ». La méthode de travail de Mangin montre que le monde minéral, le monde des objets appartient lui aussi au domaine du vivant : « D’abord apprivoiser les objets. Témoins muets, encore vibrants (…) décoder les messages transmis par les objets, témoins du meurtre. Objets composés de matière que l’on croit inerte et sans pensées, alors qu’ils évoluent dans un espace-temps ». Tous les éléments doivent être écoutés. L’univers minéral, apparu sur terre bien avant l’homme, fait partie intégrante du monde vivant. Tout ce qui est vivant mérite une même considération morale, un même respect. La faune, la flore contribuent à l’équilibre de la vie sur la planète, c’est pourquoi le narrateur aborde le thème crucial du changement climatique : « Température trop douce pour la saison. Le réchauffement climatique a commencé à dérégler les horloges ». Sans esprit militant, simplement par le biais de ses personnages, le narrateur donne à voir et dénonce la réalité actuelle.

 

Une écriture réaliste où circulent l’émotion et l’humour

 

Mais ne réduisons pas Mortel végétal à un simple reflet du réel. De la réalité sociale et psychologique, du fait brut, Jacques Koskas accède à l’Art. Il fait vibrer d’une intense émotion son récit lorsqu’il évoque, par exemple, Clémence ou la tragique histoire d’Alexandre. Son ouvrage est avant tout une création littéraire. Les portraits brossés à traits précis montrent leur force et leur originalité de manière suggestive. Ils donnent à voir avec justesse les personnages, avec leurs tics (« Il triture l’anneau pendu à son oreille », « Mangin triture sa boucle d’oreille au risque de se déchirer le lobe », « Le commandant caresse l’anneau accroché à son oreille » « Marithé, en s’acharnant sur sa cicatrice », «  Lesourd dénoue son écharpe et porte la main à sa gorge », « D’un geste sec, Marithé dénoue son foulard et porte les doigts à sa cicatrice. L’attitude querelleuse de Margot semble en accentuer la démangeaison »), - matérialisation de leurs émotions de leur trouble -, leurs manies (la gourmandise de Marithé, son amour des anagrammes), des détails vestimentaires significatifs comme les lunettes noires de Mangin, son foulard, son chapeau, l’élégance du brigadier….

Des remarques des personnages, des jeux de mots, ceux tissés dans le tercet de Milo en l’occurrence : « De bons thés, riches en bontés / Aromatisés, par Rome attisés / Servent la santé, où servent les cent thés », des comparaisons cocasses (« Marithé s’extrait de l’ascenseur avec la souplesse d’une armoire campagnarde »), des patronymes ironiques comme « Carné » pour le cuisinier végétalien, le comique de gestes et de situations lors de l’interrogatoire de Louisa par le brigadier Pierre-Edouard Dubaille (« La pression des seins se fait plus insistante » (…) Dubaille recule encore en dressant sa tablette devant lui comme un bouclier », des clins d’oeil au lecteur colorent d’une teinte humoristique le récit où circulent aussi l’émotion et la poésie.

Mortel végétal n’est pas seulement un roman d’évasion, de divertissement. Roman policier où se superposent deux intrigues, il porte aussi un regard aiguisé sur la psychologie humaine et les problèmes de société stimulant la réflexion et l’intérêt du lecteur.

 

Du même auteur :

- 18 rue du parc (2014)

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2014/10/...



-La liste de Fannet (2015)

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2015/12/...



La Fille sur le trapèze (2015)

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2016/02/...



-Sous l’ombrière du vieux port (2017)

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2017/12/...



-Des Fleurs pour Baptiste (2018)

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2019/05/...



- Histoires noires autour d’une tasse de thé (2019)

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2019/06/...



 

Commentaires

Bonjour Annie. Très belle chronique, belle étude des personnages... C'est un livre qui m'a beaucoup plu et qui a suscité ma modeste chronique (loi et de très loin d'égaler la vôtre) ! Bises.

Écrit par : Annette Lellouche | 04 juin 2020

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Bonjour Annie. Très belle chronique, belle étude des personnages... C'est un livre qui m'a beaucoup plu et qui a suscité ma modeste chronique (loi et de très loin d'égaler la vôtre) ! Bises.

Écrit par : Annette Lellouche | 04 juin 2020

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Merci ma chère Annette toujours aussi modeste.

Écrit par : Annie Forest-Abou Mansour | 04 juin 2020

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Mais non Annie... Pas modeste car je suis toujours assez gênée de chroniquer les romans des autres, ce que je fais très rarement du reste. Mais Jacques est un ami de longue date, c'est plus facile car on imagine bien l'auteur en train d'écrire... Vous le faites très bien, bravo. Bises

Écrit par : Annette Lellouche | 04 juin 2020

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Mais non Annie... Pas modeste car je suis toujours assez gênée de chroniquer les romans des autres, ce que je fais très rarement du reste. Mais Jacques est un ami de longue date, c'est plus facile car on imagine bien l'auteur en train d'écrire... Vous le faites très bien, bravo. Bises

Écrit par : Annette Lellouche | 04 juin 2020

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Chère Annie Forest,

J’attends toujours avec impatience et quelque appréhension (je l’avoue) votre chronique.
Encore une fois vous touchez juste. Vous parvenez à présenter les personnages et à résumer le roman sans rien dévoiler qui puisse nuire au plaisir du lecteur potentiel. Tout est là et tout est à découvrir. Beau travail !
Merci pour l’acuité de votre regard. Pour le temps passé à la lecture et celui passé à rédiger votre texte limpide et détaillé.
Les différents points de votre analyse sont autant de pistes à découvrir et certaines m’éclairent moi-même, en particulier le lien que vous établissez entre la cruauté envers les enfants et celle envers les animaux. Ce lien existe aussi dans l’amour que nous leur portons. Ma chienne Baya est décédée il y a un peu plus de deux mois. Après presque 14 ans de « vie commune » j’ai eu (et j’ai toujours) le sentiment d’avoir perdu un enfant, une petite fille que je pleure encore (excusez-moi, la douleur est toujours présente et l’émotion encore très vive).
Merci encore chère Annie.
A bientôt. Portez-vous bien.

Jacques Koskas

Écrit par : Jacques KOSKAS | 05 juin 2020

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Merci cher Jacques Koskas pour votre sympathique et touchant message.
Annie

Écrit par : Annie Forest-Abou Mansour | 05 juin 2020

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