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09 juin 2014

Identités barbares

Identités barbares   
Carine Fernandez       
Editions Lattès, 2014

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Image identités barbares.jpgC’est à travers le regard, l’esprit critique,  la personnalité tolérante, tendre, décontractée  et  pleine d’humour de Virgile, jeune étudiant en Lettres modernes, à l’allure androgyne, passionné par les livres et par Nerval,   encore un peu amoureux de Laura  à laquelle « (il) ne veu(t) plus penser » puisqu’elle  l’a abandonné pour courir de l’autre côté du globe,  « six mois au milieu des Indiens »,  que Carine Fernandez, dans Identités barbares,  promène pendant trois jours  d’automne le lecteur dans différents quartiers lyonnais. Dans cette miniature de quatre vingt cinq pages, l’époque du récit est le miroir de l’époque de l’écriture. L’écrivain part du réel pour construire la fiction et donner vie à des décors et des êtres plus vrais que nature, loin du Proche-Orient auquel nous ont habitué  ses précédents ouvrages.

    Virgile,  « littéraire pur sucre »,  flâne, libre, « aérien, aussi léger qu’un grain de pollen » après avoir « séché » un ennuyeux  cours de linguistique. Il pense  à tous ses professeurs de français qui « l’ont dégoûté de l’enseignement » en décortiquant les textes de façon froide et  technique, passant à côté de leur  magie  et de la conversation avec l’auteur : « J’avais l’impression qu’on arrachait la robe du Temps et de la Lune à Peau d’âne et qu’on la jetait à terre pour la brutaliser sans qu’aucun adjuvant providentiel ne vienne à son secours ». Virgile évoque sa génération « à l’image de (s)a tribu, mixte et libre en paix avec l’histoire »  où toutes les classes sociales, les nationalités se fréquentent, sans préjugés, riches de toutes leurs  différences. Il attend surtout impatiemment le mariage de son frère et l’arrivée d’un ami japonais « qui a fait le tour du globe uniquement pour venir au mariage d’Antoine ». Masaki, attendu «  comme un roi mage »  rêve de ce merveilleux voyage en France, pays de l’art,  de la culture, de la gastronomie. Ce mariage est pour lui « le plus beau cadeau culturel qu’on p(uisse) (lui) offrir, un cadeau qu’on ne reçoit qu’une seule fois dans la vie ».  Tout s’annonce sous les meilleurs auspices, malgré un indice glissé par la narratrice, le pressentiment d’Anna, la mère de Virgile : « Comme si elle pressentait une chose douloureuse.  Elle a toujours eu le sens de la fatalité, des ironies terribles du destin qui gagne à tous les coups ».

     La visite de Lyon du groupe de copains,  symbole d’une France multiculturelle, Théo, Virgile, Lucas, Ali, Chloé, Masaki, Julie, Irène, s’effectue dans la bonne humeur, les éclats de rire et la convivialité. Mais l’ironie du sort va en décider autrement. Le destin se venge. Tout se passe différemment de ce qui était prévu. Dans le quartier Saint Jean,  le petit groupe insouciant et joyeux, rencontre la haine, l’intolérance, la rage,  comme le prouve le style métaphorique de Virgile dont le champ lexical de la violence dit la férocité bestiale des agresseurs : « Je vois la scène comme sur un écran. La peau blafarde des crânes rasés, l’œil jaune de bête féroce où luit un éclat satanique. Le front plissé, la bouche grimaçante, pleine de rage. On dirait des loups. La nuit est au loup. ». La description est sans concession.Le bonheur devient malheur, la comédie tragédie. Mazaki, le « non Français », efféminé aux yeux des assaillants barbares parce que parfumé par la facétieuse Irène, est massacré.  Virgile, personnage plein d’idéal et de joie, découvre brutalement la violence du réel, la malice des hommes et acquiert une autre vision du monde en une seule nuit, mais il conserve son humanité et son respect de l’Autre : « Devant l’entrée de mon immeuble, le Blond dort encore, roulé dans sa couverture crasseuse, avec son visage de môme. Je le contourne délicatement pour ne pas le réveiller ».

    Dans Identités barbares, le lecteur retrouve l’humour (« vieilles dames neigeuses en rose layette », «il refuse de dormir au centre des sans-abris et s’est pris d’affection pour la bouche d’égout devant la porte  de mon immeuble ») et l’ironie de Carine Fernandez,  son  ton extrêmement  alerte,  le présent, le style indirect libre, la focalisation interne  rendant la vivacité  des pensées de Virgile. Chagall, Watteau, Rimbaud,  Nerval font parti du monde imaginaire du protagoniste principal. Ils habitent l’ouvrage avec, par exemple,  la référence au « mariage aux flambeaux auquel assista Nerval au Caire, il y a presque deux cents ans », des citations : « Ne m’attends pas ce soir car la nuit sera noire et blanche ». La poésie circule  aussi, colorée et tendre  (« Sylvie est baignée des roses et  gris perles de Watteau, mais Aurélia est bleue et noire comme une nuit de septembre. ») dans ce texte caractérisé par le langage  argotique et décontracté de la jeunesse actuelle.Comme dans La Servante abyssine ou  dans certaines des  nouvelles de l’auteure,  à la fin,  les personnages sont happés par un mécanisme tragique. La mort, jamais prévue,  détruit tous  les projets. L’humanisme, l’ouverture d’esprit de Carine Fernandez illuminent cependant l’ouvrage. Derrière Virgile apparaît l’écrivain : « L’homme est fils de la culture, pas de la nature ». Rien n’est inscrit dans les cellules, seule  la culture (la langue, la morale… tout ce qui est acquis et non inné)  constitue l’être humain. La copine d’Ali, Irène, est « Une féministe à tous crins qui promet de le mener au lance-flammes ». Le Maghrébin n’est pas forcément un macho intraitable et dominant comme l’imaginent certains. Carine Fernandez fait réfléchir le lecteur. Elle  décape les préjugés sans sombrer dans les illusions. En effet, la culture pour quelques personnes est non seulement  plus que pauvre, mais surtout investie par la haine de  la différence.  Ou bien d’autres, fragiles comme Mona, fille de Djamila, femme moderne et ouverte, « fofolle et jeunette et terriblement branchée », se laissent entraîner par un  «  groupe de cop(ains)». Rien n’est simple, l’être humain est complexe. Combien faudra-t-il de siècles pour que la tolérance, le respect de l’Autre, de la différence,  l’amour du prochain gagnent enfin le cœur de tous les Hommes ?

    Malgré la tragédie odieuse et terrible de la fin,  l’espoir l’emporte dans Identités barbares. Les pensées visionnaires  de Virgile et leurs éléments de mondialisation,  dans le dernier chapitre, nous plongent dans un espace sans frontières : « mon cœur, dans le désert arctique du hall, mon cœur, comme un gong africain, résonne ». La race pure n’existe pas. Seule la race humaine hybride et variée vit sur terre comme la Rose (chère à Ronsard)  et la Tulipe noire (de Dumas), fleurs « métissées » auxquelles l’exergue fait subtilement référence.

 

Lire aussi de Carine Fernandez :

La Servante abyssine (Acte Sud, 2003)     
La Comédie du Caire (Acte Sud, 2006)      
La Saison rouge (Acte Sud)      
Mon propre nègre (article de Carine Fernandez)  
Entretien avec Carine Fernandez.     
Le Châtiment des Goyaves
(Editions Dialogues)   http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2014/04/08/le-chatiment-des-goyaves-5342296.html

Chroniques sur : http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/apps/search?s=Carine+fernandez

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01 juin 2014

L'Enfance des dieux

L’Enfance des dieux  
Dominique Eclercy      
Editions Gaspard Nocturne (2014)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   L'enfance-couv1.jpg Dany Valin, professeure de « psychologie à la faculté de Lyon », femme acharnée au travail, spécialisée dans les cas d’enfants à problèmes, sombre brutalement dans l’amnésie et la paralysie à la suite d’un accident de la route. Avant cet événement, elle rédigeait un ouvrage, L’Enfance des dieux, une mise en abyme de l’ouvrage éponyme de Dominique Eclercy,  auquel s’ajoute la mise en abyme de la (re)construction de différents personnages comme Dany, Simon, Jade, accentuant ainsi la profondeur psychologique du roman, annonçant les thèmes traités et incitant à réfléchir sur leur richesse. Dans son ouvrage, Dany Valin expliquait que les fils de la vie sont mêlés.   Dans l’enfant germe l’adulte qui reste toujours présent dans celui qu’il devient.  Toutes les expériences vécues sont marquantes : « Elle m’a expliqué que tout avait un lien, le passé et le présent, l’enfance des dieux grecs et celle des enfants d’aujourd’hui ». Chaque adulte revit un drame ancien, a en lui quelque chose qui le fait souffrir comme la perte d’êtres chers pour Dany.

    Dans l’univers clos des Cèdres, centre de rééducation, l’intervention du hasard  rompt la vie uniforme et monotone des patients et permet à deux d’entre eux, Dany et Simon, séparés depuis vingt  ans, de se retrouver. Leurs destins aux similitudes ténues mais effectives se croisent et se lient. Comme dans les tragédies grecques, le lecteur parcourt « le dédale des années passées » de Dany et de Simon, l’enfant abandonné et trop tôt confronté à la corporalité de la mort. Il  est plongé symboliquement dans le  temps mythique de  l’éternel retour, celui du passé enfoui dans l’inconscient de chacun. Dans cet ouvrage, le passé et le présent se mêlent.  Plusieurs récits s’enchâssent : la vie de Walter/Simon, celle de Dany et de sa sœur, la recherche du meurtrier de  Thierry Dumas et de Corinne Maréchal, les causes de ces meurtres incompréhensibles. Le roman L’Enfance des dieux  est  alimenté de tous les ingrédients du roman policier : meurtres, suspens, angoisse, indices conduisant à de fausses pistes, mais les conditions sociales, les problèmes familiaux, sociétaux, psychologiques,  l’humain,  l’emportent. Des enquêtes et des quêtes sont menées.   Un puzzle géant se met en place à la faveur  de petites pièces récupérées par les uns et les autres, plongeant le lecteur dans une pensée magique, dans l’inconscient des personnages et leurs hallucinations. Ce que la vie a tranché, les corps et les cœurs morcelés par la souffrance,   vont progressivement s’unifier, se retrouver. Jade, la fillette brisée,  se retrouve et arrive enfin à utiliser le pronom personnel de la première personne du singulier : « Pour la première fois de sa vie, Jade a employé aujourd’hui le mot « je », elle a compris qu’elle existait entièrement ».  Dany, amnésique, enveloppe vide,   recherche son passé : « Peut-être à force de persévérance parviendrait-elle à placer deux existences bout à bout pour n’en former qu’une seule ». Simon poursuit inlassablement une quête : comme Œdipe, il est en quête de sa mère, « il (a) un besoin désespéré de sa présence ». Il  veut être aimé d’elle,  puis de ses  substituts.  Il souhaite  exister aux yeux des autres, ne plus être invisible, transparent : « il le faisait pour être vu, reconnu comme une personne, pour ne pas être transparent ». L’enfant s’imposait des rituels, il ne mangeait pas, s’attachait les jambes, dans une espèce de cérémonial du sacrifice. Adulte,  les rituels enfouis depuis la petite enfance resurgissent : les dents de lait perdues se déclinent en dents arrachées au cadavre de la secrétaire puis soigneusement mises en scène, les jambes repliées et inertes  du petit garçon  dans l’attente « vaine » d’une mère  intensément aimée, à la fois  possessive, castratrice et absente,  deviennent les jambes de l’adulte immobilisé  dans un fauteuil roulant. Simon exprimait sa souffrance psychique en brimant son corps. Une fois l’âge d’homme atteint, il rend à nouveau le bas de son corps inerte à l’image de son passé figé en lui et il évince l’Autre qui lui fait ombrage sans aucun sentiment de culpabilité.
     Dany, quant à elle, malgré son amnésie, retrouve très vite sa capacité d’analyse et ses compétences. A la question du policier : « à votre avis madame Valin quel enfant peut devenir un tueur en série ? », elle répond sans l’ombre d’une hésitation « Un enfant abandonné ».  La psychologue  sait la force du passé ancré dans l’inconscient, elle sait que  pour dénouer les problèmes, il faut écouter les autres,  suivre le fil d’Ariane offert à la réflexion : « elle se sentait capable de dénouer la situation toute seule, sans aide, il suffisait qu’elle trouve le fil qui lui permettrait de remonter la pelote ».    
    Grâce à l’amour et à la compréhension de Dany, « celle avec qui tout avait commencé »,  qui l’a compris, a pénétré son univers intérieur,  Simon quitte le monde  mortifère dans lequel il évoluait. Il n’est plus Walter, il retrouve son nom, concrétion de l’essence.  « Il (a) à nouveau dix ans. Il (est) redevenu Simon devant elle ».  Il n’est plus seul avec ses hallucinations.  Simon,  en effet,  comme tout enfant, comme la petite Dany et son « Lutin »,   se racontait  des histoires, inventait des personnages,  pour combler ses manques,  pour échapper à sa solitude intolérable atténuée par l’unique voix d’une machine, la télévision. Simon existe désormais grâce au don d’amour de Dany qui luit « comme une petite chandelle incandescente » de confiance et d’espoir. Après le froid et la grisaille des premières  pages, le roman se clôt sur la lumière et « l’or des nuages » à la faveur de  Dany, personnage lumineux, du côté de la vie, « pas très douée au demi-tour », (petit clin d’œil humoristique au lecteur) car toujours en marche vers l’avenir.    
   
L’Enfance des dieux deDominique Eclercy est un récit fait sur le ton du constat, tendant à rendre compte du réel, du vécu, du ressenti, de ce qui demeure inexplicable. C’est  un roman multiple  à mi chemin entre le  roman policier et le  roman psychologique avec ses questions sur l’identité,   le nom,  les problèmes du « moi ». C’est aussi  un roman baroque avec ses jeux de miroir, ses mises en abyme, ses personnages qui changent de nom, de rôle,   une tragédie moderne  intellectuelle et affective avec ses secrets (le lieu même de la tragédie est le secret), des êtres qui ne se comprennent pas, ont des difficultés à communiquer, mais qui s’en sortent malgré tout.  L’Enfance des dieux est un roman  très travaillé, d’une immense richesse, touchant, émouvant, captivant.



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08 mai 2014

Printemps arabes. Religion et Révolution

Printemps arabes      
Religion et révolution
Adonis
(Traduit de l’arabe par Ali Ibrahim)      
Editions de la Différence (2014)

 

(Par Elias Abou-Mansour)

 

   image adonis.jpg Printemps arabes est un recueil d’articles rédigés dans la presse arabe et libanaise  par Adonis,  nom de plume d’Abi Ahmed Saïd Esber. Adonis est le nom mythologique d’un dieu syrien, symbole de la mort et du renouveau de la nature dans le cycle des saisons. Adonis, l’auteur de Printemps arabes, est le poète de la renaissance, de la maturité politique, de la liberté. Cet exilé politique, ce nomade intellectuel cherche  la vie, la fraternité, la liberté, mais surtout l’altérité. Il invite la société arabe à méditer sur des concepts de modernité comme l’égalité des sexes, la liberté de la femme, la séparation du temporel et du spirituel, en un mot la démocratie.    
   
Adonis  aspire à un changement radical, une révolution rendant illégitime toute inégalité entre l’homme et la femme. A l’instar de la Révolution française, Adonis souhaite  une révolution arabe qui invente la démocratie et reconnaisse les droits de la femme. La Révolution française a accordé aux femmes citoyennes les mêmes fonctions, les mêmes responsabilités qu’aux hommes. Les femmes et les hommes occupent les mêmes espaces.
    Comme Condorcet, Adonis réfute tout ce qui est refusé à la femme arabe. Le philosophe s’attaque donc aux doctrines qui obscurcissent les esprits, aliénant les hommes et les femmes. Il ne consent pas à attribuer le terme « Révolution » à la révolte arabe (« intifada »).
Il a le courage de faire voler en éclat les tabous, de commettre  un sacrilège dans un monde intolérant. Son esprit subversif veut renverser l’archaïsme, le clanisme, le communautarisme, le despotisme.Il aspire à établir un nouvel ordre : la démocratie. Comme au Siècle de Lumières, à l’instar de Montesquieu, il clame la séparation des pouvoirs et réclame l’indépendance de l’éducation et de l’armée : « L’entreprise ne sera parachevée qu’en séparant la magistrature, l’éducation, l’armée et les forces de sécurité de la politique (…) Ainsi, le pouvoir ne sera plus ni parti politique ni juge (…) ». Ayant un  esprit cartésien, épris de culture occidentale, ce philosophe conscient des particularités de la Syrie, veut adapter une démocratie saine, moderne, areligieuse à ce pays. C’est pourquoi Adonis sonde les abîmes de l’inconscient des Arabes. Il scrute leur histoire, leur mémoire, analyse leurs oeuvres. Il interroge leur système éducatif. Il déduit que leur pensée  est pauvre. La réflexion est presque absente. Il reconnaît la torpeur de l’Arabe. « La Révolution demeure un horizon fermé aux sociétés arabes. L’époque où nous vivons appartient au passé. Il semble que la culture de ce passé, notre culture que nous pratiquons chez nous dans la vie quotidienne, dans les écoles, les universités et les institutions nous apprennent à ne pas réfléchir ».        Selon Adonis, l’histoire des Arabes ne révèle que la soumission à des dictatures passées, à un pouvoir sacralisé : « Notre histoire nous a seulement habitués à être malades et à remplacer une maladie par une autre ». La structure intellectuelle passéiste est par définition religieuse ». De surcroît,  Adonis craint la domination des religieux fondamentalistes. Selon lui, les Salafistes (al Salaf : les Anciens) focalisent et monopolisent le pouvoir. Ils font régresser la liberté et le progrès : « Il ne faut pas oublier que leur idéal exalte les valeurs du passé et les impose comme  seul objectif devant lequel doivent s’incliner tout rationalisme, toute diversité, toute liberté individuelle ». Le narrateur refuse que la liberté de penser se soumette à l’inquisition des intégristes. Ainsi il récuse l’instrumentalisation politique de la religion qui est une violence, une tyrannie à la religion et à l’homme. Les Salafistes oppriment l’art, la culture, la philosophie et toutes les idées spéculatives. Pour eux, toute modernisation est donc exclue, prohibée. Comme la société doit être régie par les lois anciennes dans le salafisme, l’homme dans ce cas, selon Adonis,  devient esclave du passé.       
    Adonis démontre que le sectarisme du Salafisme  est une atteinte à l’homme. Les Salafistes, en effet, sombrent dans le fanatisme. Ils expriment une vérité soi-disant souveraine. Ils cherchent donc l’anéantissement de ceux qui ne partagent pas leur doctrine. Ils se considèrent comme les seuls légataires de la volonté divine,  comme les élus de Dieu, de l’absolu. Ils pensent être infaillibles. Ils présentent leur vérité comme unique, universelle. Ils installent le monisme. Par conséquent, ils rejettent la liberté, la démocratie, le pluralisme et l’altérité. Ainsi l’espace de la liberté régresse et la répression s’amplifie : « Suis-je croyant ? Je dois donc tuer celui qui est contre moi, qui ne s’allie pas à moi, je dois faire disparaître tout ce qui lui appartient ».
    Les jihadistes tuent au nom de la religion : « une sacralisation qui prend Dieu pour une machine à tuer ». Adonis refuse la violence qui avilit l’homme, anéantit la population et dévaste la Syrie. Cette violence a détruit le tissu social, a fait émerger le communautarisme et a consolidé le fanatisme religieux. Par conséquent, la Syrie a sombré dans le néant et le chaos. L’homme s’est vidé de sa substance.  Adonis reconnaît que la violence est un échec. Il critique le soutien des Etats-Unis  à la rébellion religieuse armée et prône une opposition pacifique : « Les Etats-Unis ne tiennent toujours pas compte des opposants pacifistes dont le nombre est considérable en Syrie et à l’étranger. Ils écoutent seulement les opposants qui prônent la violence, et ferment les portes devant les pacifiques ». De surcroît, la rébellion focalise exclusivement  sur le pouvoir. Les conflits de pouvoir s’accentuent alors. Ils sont traduits dans la rhétorique du complot, de la traitrise et de la connivence avec le sionisme : « Pourquoi s’accusent-ils les uns, les autres de trahison ? Pourquoi, à l’instar des régimes qu’ils combattent, sont-ils fascinés par le despotisme ? ». Adonis dénonce la violence, la culture de l’assassinat, l’ostracisme. Ce phénomène n’est pas l’apanage  du régime. Il existe dans l’opposition. La révolte, sous la coupe des intégristes,  est déviée des concepts humanistes. Elle s’oppose à celle des jeunes militants qui luttaient pour la liberté et la démocratie. L’opposition militaire jihadiste est incapable d gouverner, d’insuffler l’espoir et de changer la société. Elle ne cherche pas à désaliéner l’homme arabe, à le libérer des jougs de l’obscurantisme. Elle porte en elle la servitude de l’homme. En outre, Adonis critique le monisme politique et intellectuel du régime syrien. C’est pourquoi il renvoie le régime syrien et l’opposition dos à dos.

    Adonis, le poète  et le philosophe, donne une résonance nouvelle au logos. L’œuvre, Printemps arabes. Religions et Révolutions souffle un vent de liberté qui devrait guider les jeunes révoltés. Le narrateur, militant pour la modernité, la laïcité, la tolérance et l’altérité, est fidèle à lui-même, à ses doctrines. Il dénonce l’archaïsme et l’immobilisme des sociétés arabes. Il porte ainsi des jugements audacieux. Il  est le Voltaire des Arabes. Il s’investit totalement pour la liberté de l’homme. Il voit loin. Adonis catalyse alors les consciences, frappe d’anathème le régime et l’opposition. Il  les récuse parce qu’ils sont contraires à l’humanisme.
    Selon le narrateur, la dictature, le militarisme ne sont pas un rempart contre l’intégrisme religieux. Cette violence, soutenue par des puissances occidentales et locales,  a des relents  de guerre froide et de xénophobie. Elle fait sombrer la Syrie dans un obscurantisme total : « Une marée humaine qui sait que ces politiques occidentales n’élèvent ni ne couvent, dans le monde arabe, que les ‘œufs ‘ de la violence et de l’agression. Ces œufs qui, une fois cassés, transforment les peuples en troupeaux, et immobilisent les sociétés arabes sur des positions tirant leur énergie de luttes d’érosion,  d’effritement et de repli ». Adonis veut que l’action politique soit animée par l’Esprit et l’altruisme. Il porte un regard lumineux de philosophe sur la société arabe. Printemps arabes  est un ouvrage à lire et à méditer.

 

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07 mai 2014

Les Attentives

Les Attentives.
Un dialogue avec  Etty Hillesum   
Karima Berger   
(Albin Michel, 2014)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

  image les attentives.jpg  L’ouvrage  Les Attentives de Karima Berger est un dialogue « par-dessus les âges, par-dessus la mort » entre Etty Hillesum et une  étudiante marocaine bouleversée par la lecture des carnets intimes de la jeune déportée.  Dans ce livre  scindé en deux parties : « Amsterdam-Westerbork, 1940-1943 » et « Paris 2011- 2013 », la narratrice immortalise Etty (diminutif d’Esther) Hillesum décédée à Auschwitz en 1943 (« Le plus beau cadeau que je puisse te faire ; te donner une seconde vie ») plongeant tout d’abord dans son passé, puis dans son présent à elle, tricotant leurs deux  existences, leurs deux philosophies de la vie, leurs deux spiritualités, mêlant des extraits des cahiers d’Etty Hillesum « qui souhaitai(t) être un pont entre les deux mondes, entre l’Orient et l’Occident » à sa propre narration.

   Dans son bureau à Amsterdam, Etty  Hillesum, femme libre, indépendante, sensuelle, dotée d’une immense  paix intérieure qu’elle protège sans « jamais l’emmurer »  afin d’accueillir l’Autre,  avait fixé au mur l’image d’une adolescente marocaine à laquelle la narratrice s’identifie. Etty s’adressait souvent à la fillette. Désormais la narratrice poursuit le dialogue. Un courant invisible circule entre les deux femmes.  Deux voix poétiques de femmes pleines de chaleur, d’amour du prochain, d’humanisme,  de sororité, se font entendre. L’Orient et l’Occident s’unissent intimement, intrinsèquement : « Mon visage de ‘Noiraude’ et ton visage de ‘Tartare’ se reflètent par-delà le fouillis de ton bureau. Marocaine et Kirghize, Noiraude et Tartare, Arabe et Juive, j’aime quand se mêlent nos origines et qu’elles nous révèlent notre immensité ». Deux sœurs étrangères, l’une Juive, l’autre Musulmane, éloignées dans l’espace et dans le temps, cependant associées par une puissante vie intérieure, par  la même pensée généreuse,  par l’Amour du prochain  : « (…) ton amour de l’autre est libre et ne demande rien en retour, comme ton amour de Dieu, pas de rétribution, aimer à vide ».Deux sœurs étrangères réunies par le souffle divin, le souffle d’un Dieu au delà des religions : le Dieu  d’amour des Livres sacrés juif, musulman, chrétien  non perverti par les intégrismes et la stigmatisation :  « tu es juive, hollandaise, mais tu es russe aussi et tu pourrais être tant de choses encore. On verra en toi une chrétienne qui s’ignore, d’autres une taoïste, moi j’y verrai même un peu d’islam ». Toutes deux recherchent la part d’Humain dans l’Autre : Etty est  capable de le trouver même là où l’on ne l’imagine plus : « Derrière l’apparence, sous ce vert infâme de l’uniforme nazi, l’uniforme qui normalise au point de rendre anonyme, il y a cette trace de l’humain, un regard, un visage et mieux encore un récit, et même un souvenir et même une émotion qui donnent chair et font frissonner la lumière de l’autre en l’un. » Etty, comme Christian de Chergé qui la « lue et même méditée »,  n’est qu’amour. Le souffle divin retentit dans leur cœur et apporte des parcelles d’amour, de fraternité qui, si elles se multipliaient, sèmeraient la paix et la compréhension entre les hommes de tous les continents, de toutes les religions.

    Dans cette oeuvre en miroir : « C’est moi maintenant qui ai ton portrait sur mon bureau », la narratrice reprend le fil de la vie d’Etty « là où il s’est rompu ». La lecture de ses carnets intimes  aide la jeune marocaine à comprendre l’Histoire du peuple arabo musulman.  Elle  explique  le XXIe siècle, dit ses angoisses devant un monde où les intégrismes s’enflamment, où la tolérance s’effondre, où l’image de l’Autre, du Musulman,  est stigmatisée surtout depuis le 11 septembre 2001. Et, à l’instar d’Etty, l’étudiante  conserve l’espoir,  évoque l’aspiration à la démocratie des jeunes révoltés des printemps arabes,  montre l’ouverture d’esprit d’intellectuels arabes comme le célèbre poète Mahmoud Darwich qui lit en 1998 avec solennité la déclaration de  reconnaissance de la Shoah par les Palestiniens exilés sur leurs propres terres.  Elle nous fait visiter le musée de la Shoah à Nazareth, celui de Westerbork où « le visiteur est invité à ouvrir une à une, encastrée dans un grand mur, de petites fenêtres opaques. Chacun d’entre nous ouvre la première et voit le portrait d’un homme puis les autres petites fenêtres qui montrent d’autres hommes, femmes, enfants (…) puis soudain derrière l’une des fenêtres, ce n’est plus un visage sans nom mais c’est notre propre visage qui apparaît : l’autre c’est toi, tu aurais pu être une des victimes ou mieux encore, demain, tu pourrais être la victime ». Elle prouve, si besoin était, que  nous sommes tous l’Autre de  quelqu’un. La narratrice, comme Etty Hillesum,  libre de tout aveuglement, dépourvue de haine, prône la Sagesse, le dialogue, le respect de la différence.  Ces deux êtres dont la spiritualité entre en correspondance  sont des passeurs donnant à comprendre le sens de la vie, ce sont  des traits d’union entre les humains. Avec ces deux femmes, le mot « religion » acquiert tout son sens, « religare » : relier.

 

Autres livres de Karima Berger : http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/apps/search?s=Karima+BergerI

Isabelle -Eberhardt. Oh cet ultra d’abîme ! (Albin Michel, 2011)

Eclats d’islam, chroniques d’un itinéraire spirituel (Albin Michel, 2009)

Rouge Sang Vierge (Al Manar, 2010)

Toi, Ma sœur étrangère (Editions du Rocher, 2012)

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07 avril 2014

Le châtiment des goyaves

Le Châtiment des goyaves
et autres nouvelles.   
Carine Fernandez       
Editions dialogues (2014)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image carine.jpg Expatriée dès l’âge de seize ans au Liban, en Egypte, en Arabie Saoudite, Carine Fernandez connaît parfaitement l’univers intime du Proche-Orient. C’est pourquoi dans son recueil de nouvelles, Le Châtiment des goyaves, elle donne avec une extrême acuité le point de vue des Orientaux, leur façon de penser, leur ressenti. Elle immerge le lecteur dans la réalité orientale, le plonge dans un ailleurs total présent par les prénoms à consonance étrangère pour un Européen, les expressions arabes, les mœurs, les coutumes, les croyances, la nourriture. La concentration des récits donnés sous forme de nouvelles a pour effet de renforcer la dramatisation. Les intrigues correspondent à une réalité historique et sociale où se glisse malgré tout par moment le rêve de l’Orient mythique et ésotérique de la reine de Saba.

    Les personnages principaux présentés par Carine Fernandez  sont des idéalistes, des utopistes, des rêveurs se heurtant brutalement à la difficile réalité de la vie, à leur destin. Dans « A la recherche des Yézidis », Hakem Al Ayouti, « homme peu courageux », naïf,  qui  « enseigne l’histoire à l’université de Guizeh, pas à l’université coranique d’Al Azhar » poursuit son rêve d’enfant, malgré la désapprobation insistante de sa mère,  à juste raison,  très inquiète. Il part  avec beaucoup d’illusions « à ses frais, à ses risques et périls » dans  Bagdad dévastée, violée, agonisante, à la recherche de la secte des Yézidis, les adorateurs du diable. L’ironie du sort tragique  fera qu’il rencontrera finalement le Diable dans toute sa monstruosité et sa perversité, en la personne d’un  Marines aux « yeux bleus sans éclat, piqués de petits cils presque blancs comme ceux des gorets ». Une intolérable  violence humaine, froide et pensée, est dite dans toute son ignominie inimaginable sans concession et sans tomber dans le pathos.

    L’innocent Khaled, du « Châtiment des goyaves »,  jeune garçon plein d’idéal, amoureux depuis sa plus tendre enfance de Madiah,  sa camarade de jeux, va lui aussi découvrir le cynisme de la vie. Son amour pur idéalise la jeune fille inaccessible dont il n’ose même pas « imaginer (le) corps ». Il est l’opposé de son frère Faysal,  âgé de seize ans,  pour qui la femme n’est qu’un objet de satisfaction, « une mesure d’hygiène » indispensable.  La narratrice  note avec humour et de façon pléthorique la frustration du garçon : « Je ne trouve plus le sommeil avec cette partie de mon corps qui se dresse et gonfle comme le drapeau de la patrie sur le toit du lycée. Si tu ne me maries pas, il faudra bien que le fils d’Adam se satisfasse sans son Eve et tu es prévenu : je n’aurai de pitié ni pour les chiens ni pour les chats ». Faysal ravale la sexualité à ce qu’elle a de plus élémentaire, elle n’est pour lui que l’instrument de la luxure. Faysal, par son absence de sublimation à l’égard de la femme, son désir presque bestial, sa conduite,  ses propos licencieux, ses lectures pornographiques, et surtout son choix d’épouse,  salit l’idéal d’amour déçu de son jeune frère. Une fois de plus le coup de théâtre final de la nouvelle est cinglant et tragique. La chute détruit l’amour  chaste, du jeune héros.       
    Dans «Villa Fardoz », Hussein  Al Dhalidji, quant à lui, se rend en Egypte pour « acheter les équipements les plus sophistiqués pour un nouvel hôpital  à Al Khobar ». Et  brusquement à la faveur d’un  nom de rue, il retourne sur les lieux de son enfance : « Et voilà que subitement quelque chose s’ouvre en lui. Une porte restée fermée plus de cinquante ans, derrière laquelle se profile la rue Abou El Feda avec ses flamboyants couleur piment (…) » D’un seul coup, il a huit ans et il retrouve toutes les émotions, la tendresse et les sensations du passé : la tyrannique  institutrice anglaise,  la magie de la vie faite de « festins, de caresses, de raffinements » chez son oncle et ses tantes dans  la maison familiale, véritable « palais royal au fond d’un jardin enchanté ». Mais la désillusion du présent s’impose, La beauté et la richesse ont disparu laissant la place à la grisaille, à la médiocrité, à la saleté, à la pauvreté sordide. La remontée dans le temps n’a été qu’un bref instant de rêve : « Les jolies sœurs musiciennes, Daddy et la gourmande Mama Sitt sont peut-être enfermés dans l’épaisseur des murs de la villa Fardoz comme les princes des mille et une nuits,  qu’un géant malfaisant a emprisonnés dans des colonnes de marbre noir ». L’Egypte du passé, l’Egypte rêvée n’existe plus.

    Fathi, le petit tailleur égyptien,  n’oublie pas non plus l’Egypte du passé,  l’époque où « Le Caire copiait la place de l’Etoile à Paris ». Il regrette  le temps où il était  un vrai tailleur pour femmes et leur confectionnait des « jupettes courtes à godets (…) des corsages en piqué sans manches et (des) pantalons pattes d’éléphant qui leur moulaient si divinement les fesses ! » Désormais « l’histoire avance à reculons », les femmes deviennent des « pylônes noirs d’où ne filtr (  e )  que le regard par la meurtrière horizontale des yeux ». Implicitement, par le détour de ses songes passés, le petit tailleur dénonce le système actuel de son pays, l’hypocrisie, la condition de la femme.  Heureusement à la faveur de la révolte de la place Tahrir, il retrouve l’espoir avec « cent mille éveillés (qui) ont décidé de secouer la vieille Egypte de sa torpeur ». Et dans cette société cloisonnée depuis la révolution iranienne, où les hommes et les femmes ne se mélangent plus, Salma,  jeune cinéaste, « lutteuse à la poitrine arrogante et aux joues de bébé »,  qui  surnomme Fathi, Charlie en référence à  Charlie Chaplin, lui fait  découvrir une « camaraderie jusqu’alors inconnue entre sexes",  la liberté et  le mot « démocratie ». Grâce à la révolution de la place  Tahrir, le petit tailleur peut à nouveau rêver. « Il accrochera sur son échoppe : « Charlie, tailleur de la nouvelle femme égyptienne. ».

    Carine Fernandez ne présente pas seulement des hommes dans sa galerie de portraits, elle donne aussi à voir  des femmes, leur vie, leurs pensées, leurs émotions, leur souffrance, leur aspiration à la liberté, à l’émancipation.
    Dans « Le visage », Carine Fernandez tricote présent et passé,  entrelace réalité, fantastique  et rêve, permettant au lecteur de voyager dans un Yémen poétique et esthétique : « Aux frontons des demeures couraient des frises formées de triangles orange, verts, rouges, jaunes et bleus. Encadrant portes et fenêtre, de larges bandeaux d’azur soulignés d’un trait jaune ou vermeil. Les intérieurs surpassaient encore les façades si bien qu’on y vivait dans le joyeux dénuement de salles vides, sans meubles ni confort modernes, mais d’une richesse chromatique digne du Royaume des Péris ». L’écriture visuelle de Carine Fernandez, la richesse des couleurs, l’essence lumineuse de la fillette et du décor, l’effet de tremblé hallucinatoire (« la chaleur étouffante du jour nimbait d’un léger tremblement argenté (..) »),  emportent le lecteur dans le magique pays de Balkis, le royaume du fantastique. Le voyage d’Hafza  débouche sur l’illusion et même la prophétie. La multiplication des « cinq silhouettes plaquées contre le mur comme une frise », l’horreur spécifique de la répétition,  lui donnent à voir son lointain futur. La rose des sables offerte par la petite bédouine, puis redécouverte longtemps après,  est la métonymie du désert beau et fragile (  Il «  ne s’arrête jamais, (…) marche, (…) change de forme et de nom »)  et de la liberté inaccessible et impossible pour une fillette de sa condition. Hafza  ne peut que se souvenir et rêver avant de rencontrer  son destin.

    « Ebtesam a un djinn », quant à elle,  selon tous ses proches. Progressivement, elle a sombré dans le mutisme, est devenue indifférente à ses enfants, ne s’est plus intéressée à rien. Sa famille ne nomme pas la dépression. Elle dit le satanisme, une décharge folle de nervosisme. Sa maladie est insoignable : il s’agit d’une maladie signe. Elle révèle un violent traumatisme, montre ce que personne n’accepte de voir plongeant la jeune femme dans la déréliction la plus complète. Ebtesam ne dénonce pas l’indicible.  De surcroît son mari la musèle en l’enfermant et  en aspergeant  d’eau « la hurleuse » : « Tiens, que le jet propulsé à toute pression t’emplisse la bouche d’écume ! te fasse taire ! ». Le lecteur voit Ebtesam à travers le regard de son mari donné par les connotations sexuelles négatives de sa nudité révélée par le tissu mouillé : « D’un coup, Ebtesam a paru nue, sa robe collée en une seconde peau plus brune, luisante, et c’était une vision obscène, une tentation du démon, offerte aux yeux de tous avec ses tétons aigus et son pubis saillant, la toison  noire visible à travers le tissu translucide ». Sa féminité est niée, elle n’est qu’érotisme démoniaque, un succédané de mère avec, non pas des seins, symboles féminins par excellence, mais des « tétons ». La pauvre femme n’a aucune issue, elle ne peut que contempler les lignes droites et circulaires de la natte sur laquelle elle git : « des chemins qui ne mènent nulle part ». Ebtesam est prisonnière de sa destinée.

    Mais fort heureusement d’autres femmes  réussissent  à trouver le chemin de l’émancipation à la faveur d’un divorce et d’un père moderne, comme Dalia, « une féministe (…) qui milite pour que les femmes aient le droit de conduire » ou la rouerie comme Férial.

    Le lecteur découvre le Proche-Orient à travers des intrigues soigneusement construites, une écriture visuelle et poétique aux nombreuses comparaisons concrètes contextualisées (« J’ai le cou plus raide que la momie de Ramsés », « comme des murènes cachées sous la vase »). Carine Fernandez montre des hommes qui maîtrisent la civilisation occidentale dans ce qu’elle a de plus superficielle, de plus matérielle comme le fait de porter « un pantalon et polo Lacoste, pareil à un khawaja », mais qui conservent leurs idées, leur idéologie bédouines. Elle montre la différence entre tous ces pays du Moyen-Orient, la liberté que les Saoudiens pouvaient  trouver en Egypte : « Les habitants des pays du Golfe peuvent sortir vêtus à leur guise. S’il lui prend l’envie de porter son habit saoudien, rien de plus normal et personne ne le dévisagera comme à Genève ou à Paris. ». Elle permet de comparer la condition de la femme : la Saoudienne effacée derrière sa burka, la Libanaise en « pull rose fuchsia » qui se met « en tête d’acheter toutes les Galeries Lafayette avant de rentrer aux Etats-Unis »  Derrière l’écrivain apparaît en filigrane la sociologue ou tout du moins la spécialiste de l’Orient et  derrière ses personnages, jaillissent son talent,  son ironie et son humour  inimitables.

 

Lire aussi de Carine Fernandez :

La Servante abyssine (Acte Sud, 2003)
La Comédie du Caire (Acte Sud, 2006)
La Saison rouge (Acte Sud)
Mon propre nègre (article de Carine Fernandez)
Entretien avec Carine Fernandez.

Chroniques sur : http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/apps/search?s=Carine+fernandez

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23 mars 2014

Le Roman du café

Le Roman du café     
Pascal Marmet   
Editions du Rocher/Vladimir Fédorovski (2014)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image le roman du café.jpg Après Le Roman du parfum (1), Pascal Marmet invite le lecteur à humer de nouveaux arômes, à savourer de multiples saveurs avec Le Roman du café. Au lieu d’effectuer un exposé fastidieux sur le café, ses origines, sa culture, il choisit le roman pour faire passer ses connaissances. C’est par le biais d’un jeune aveugle, Julien Saurel, (petit clin d’œil à Stendhal)   « du genre beauté canaille qui s’ignore, cheveux sombres bouclés et rebelles, nez droit et narines hispaniques, barbe naissante et drue, mains d’artistes et doigts de diva, épaules larges et long cou, yeux couleur miel et cils courbes » et des descriptions savoureuses de Johanna, son amie d’enfance, une journaliste irlandaise « pétillante » « irrésistible », que le lecteur découvre l’univers du café.

    Julien,  dont la mère est morte en lui donnant la vie comme Jean-Jacques Rousseau,  a intégré le schéma psychologique, mental, corporel du handicapé imposé par son grand-père, torréfacteur, tourmenté et acariâtre depuis le décès de sa fille unique : « Je suis celui qui a tué sa fille, sa Florence adorée, une encombrante morte vivante ». Ce grand père a, d’une certaine façon, marginalisé, son petit fils en mettant l’accent sur son handicap. Dans Le Roman du café, à une crise sur l’identité et la filiation, (« Mon père ? Il avait disparu le jour de la mort de Maman. »), s’ajoutent une ambiance de mystère créée par l’énigmatique « carton (de café) de quatre livres »  déposé devant la boutique du torréfacteur, la réaction incompréhensible de la secrétaire de « la Fazenda Ambiental Fortaleza », « une certaine Silvia » qui semble bien connaître Julien, la disparition du père,  une histoire d’espionnage.

    Les aventures des protagonistes sont un prétexte pour rédiger l’histoire du café et donner un enseignement au lecteur. La vie des personnages permet d’accéder à l’univers souvent méconnu du café,  de ses origines fort lointaines (« La première trace se retrouve dans l’Ancien Testament, dans la Genèse »)  à sa délectation.  Julien,  « histograin, caféologue, expressomane et kawathérapeute » comme le dit avec humour le narrateur,  partage ses connaissances et son expérience avec son entourage. Johanna prend des notes. Son récit est avant tout oral, Julien mêlant la parole de l’historien à celle du conteur.  Chaque café est analysé avec finesse comme un grand cru : « C’est un épicé bien équilibré. 80% d’arabica et 20% de robusta. Vietnam et autre chose sur la Cordillère. Flatté par un clou de girofle, un zeste de noix de muscade et saupoudré d’un nuage de poivre gris plutôt surprenant. Le tout caresse à mort les papilles jusqu’à ce qu’il se transforme en amertume. Pas mal, mais un peu fugitif en bouche » ou « Le goût est étonnamment exotique, le champ aromatique très arrondi, légèrement chocolaté et sans amertume, mais prononcé ».  Le café, ses goûts, ses odeurs, est une ouverture sur l’univers, une aventure du goût.  Il procure un cocktail de sensations.

    Les multiples usages et vertus du café sont donnés à voir.   Les drames entourant son commerce, son exploitation, les conditions de vie des cueilleurs, l’esclavage (« le café fut rivière de douleurs pour un peuple sans liberté »), le blanchiment d’argent, la corruption sont dénoncés.    «La communication bio incitant les consommateurs aux actions concrètes », le respect de la nature, quant à eux, sont encouragés par un écrivain fortement impliqué dans son histoire.

    Jouant avec les figures de style : les métaphores du café, de la torréfaction,  « l’or brun », « je me suis désocialisé, desséché, racorni, … torréfié », « Toute la nuit, j’ai mouliné les grains qui s’enfilaient dans mon broyeur à idées »,  la personnification …« entendre psalmodier le grain cuit », l’humour, Pascal  Marmet propose une documentation sérieuse,  riche, séduisante, alléchante.  Le Roman du café est un véritable hymne au café. Après la lecture de cet ouvrage, même ceux qui, comme moi,  n’apprécient pas ce breuvage,  ressentent une irrésistible envie de le goûter.

 

(1)        Le Roman du parfum (Editions Le Rocher, 2012)         http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/apps/search?s=Pascam+Marmet

   

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10 mars 2014

Chronique de l'ère mortifère

Chronique de l’ère mortifère      
Frédéric Baal     
Editions de la Différence (2014)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   image chronique.gif Dans son roman non roman, Chronique de l’ère mortifère,  Frédéric Baal, avec un large éventail de choix énonciatifs,  tente de faire adhérer le lecteur à sa conception/déception de la société contemporaine. Les entraves des multinationales, les abus des soi-disant grands de ce monde, (Deux cent cinquante millions de dollars de bénéfice l’année dernière !... et net d’impôt ! … si nos esclaves du traire-monde ne travaillent pas pour nous, pour qui travaillent-ils donc, je vous le demande… nous tenons ces chiens en laisse !), les agissements mortifères des responsables des Etats, des élus  et de nombreux être humains égocentriques et égoïstes, vivant simplement le moment présent  sans penser à l’avenir, tels des chancres insidieux et proliférant, tuent la justice, la fraternité, l’égalité, l’art, l’écologie et asservissent l’être humain et son environnement : « L’usine salissait l’eau de la rivière. Poissons infectés. Sols pollués. Pêche et jardinage funestes. Tumeur dans l’estomac et cancer du poumon. Nettoyaient leurs installations et les œsophages des riverains. (…) Rassurez-vous, une mort restée inexpliquée s’explique par l’au-delà. Cercueil avec service après-vente ».

     Au cœur de pays fictifs, mais pourtant tellement vrais comme  « l’Anglepoterre », le lecteur découvre un décor dégradé, délabré : « (…) maisons chétives et maussades plantées à contre-jour. Tristes rues enténébrées. Immeubles gris de poussière.(…) Trottoirs que les pluies ont défoncés. Façade noircie du bureau de poste. (…) Carcasses de voitures blanchies par les fientes d’étourneaux ». L’esthétique du pourrissement (« Pommes pourries dans un cageot »), du délabrement est le substrat du texte.  Le lecteur observe l’effondrement du monde. La quasi-totalité  des termes de l’ouvrage connote l’idée de quelque chose qui s’achève, qui se meurt. Le liseur assiste à la décadence, à la déchéance de la société, à sa progression vers la servitude et le néant.

    La verve satirique de Frédéric Baal  accuse violemment et vertement une société injuste, inégalitaire et  tyrannique. L’auteur nous donne à entendre une « Mme Tas-de-fer », méprisante, arrogante, dominatrice, donnant des leçons de politique machiavéliques. L’esprit rempli de clichés colonialistes, racistes, sociaux, elle s’indigne que « nos indigènes ne sont plus ce qu’ils ont été… (elle a) peine à croire qu’ils veuillent s’affranchir de notre tutelle ». Les pauvres, êtres selon elle inférieurs,   responsables de leur pauvreté n’ont qu’à l’accepter : «ils exagèrent leur malheur…ils cèdent à la tentation du pathétique… mourir ! … un fait divers tellement banal !... d’ailleurs, la mort est à la mode… ne pouvaient-ils naître civilisés comme nous ? ». Frédéric Baal, à travers les propos  dédaigneux  de madame Tas-de-fer dénonce le libéralisme sauvage et ses inégalités : « j’ai un sens très vif de l’iniquité…(…) les rapines d’une classe restreinte prévalent sur les droits des travailleurs et la protection de l’environnement ! … nous n’en sommes pas à une infamine près !... » Non seulement la politique, mais aussi la culture, la religion sont  touchées par la décadence. La culture « anémiée (est) à la mode »,  « un aspirateur enfermé dans une cage en plexiglas » devient une œuvre d’art. Le plaisir de lire disparaît. Désormais avec les liseuses, « le devenir écranique », le lecteur ne cherche que l’information rapide : « la lecture fléchée… vous parcourez des yeux, introduit par une flèche, un très court extrait d’une œuvre (…) le New Roman Zappé »  et ces flèches « vous aident à traverser au pas de course les fragments nécessaires à l’intelligence – la plus limitée possible, rassurez-vous ». La langue et la réflexion s’appauvrissent alors, tuant tout esprit critique. Des  « théologiens criminels de diverses confessions interdisent à des milliards de mystifiés l’usage du préservatif… affaire à suivre dans les fosses communes du terrifié-monde ». Dans cette ère mortifère,  le mensonge et la corruption sont  de mise en politique  (« nous établissons notre fortune sur la ruine d’autrui »)  même au plus haut niveau de l’Eglise : « Nous couvrons nos manœuvres d’une apparence de légalité ». « L’Opressus Dei épaule les forces conservatrices… ». La débauche, l’immoralité, les abus d’influence, les injustices dominent notre époque qui se délite, sombre vers le néant. Comme le dit Frédéric Baal « la faucheuse rôde partout ». Les systèmes politiques, sociaux mortifères se banalisent et drainent l’homme vers sa perte.

    La parole de Frédéric Baal est l’écho tonitruant de sa pensée. La chair du mot exulte. Le rythme saccadé, les exclamations, les ruptures syntaxiques donnent une grande véhémence à son  texte. L’écriture de Frédéric Baal est marginale, de l’ordre de la transgression, de la révolte. Frédéric Baal bouleverse la syntaxe,   manie habilement la contrepétrie (« Alibabanque et les quarante valeurs », « La Fonpeine et Le conte de Rire ») joue avec les mots, les fait rimer entre eux : « systole et diastole ». Il multiplie  les néologismes (« une belle fumière »),  renouvelle les clichés, glisse des allusions historiques, littéraires, (« Babillage sans comptage n’est que ruine du parrainage » renvoie, par exemple à La Fontaine, « qu’en eussent dit Barbelé et Pelluchet… ? » à Flaubert,  « Tout est pour le mieux dans le milliardaire des mondes … » à Voltaire) use de l’anagramme, du sophisme. Il tricote l’esthétique (« nos demeures seigneuriales du XVIIIe siècle et de leurs salon au parquet de palissandre, desservis par des portes sculptées, meublés en Boule ou en Chippendale, parés de tableaux historiques, décorés d’armures et de trophées,  de tapisseries à ramages et de tentures de soie brochées d’or… » au grotesque,  mêle un langage recherché doté d’un vocabulaire rare, de verbes conjugués au subjonctif imparfait (« …mes entreprises ne fussent assombries par des revers, ne devinssent hasardeuses n’éprouvassent des vicissitudes … ») à un langage familier, parfois même vulgaire, insérant des phrases argotiques vieillies qu’il actualise par l’introduction d’une expression inattendue : « Je ne vais pas me faire bananer par une poire blette ! ». Le double sens de certains mots renforce l’ironie donnant à entendre la violence de la voix, de l’oral.

    La créativité de Frédéric Baal est un acte de  rupture et de rébellion, un cri de rage et de détresse. Elle sort des normes littéraires traditionnelles. L’écrivain sait que ce n’est qu’en dehors de la normalité qu’on peut pousser à la réflexion, à la liberté,  au changement et au respect des plus démunis. Frédéric Baal est un nouveau Céline (en ce qui concerne l’écriture), un nouveau Voltaire. Un livre à livre car une petite chronique ne peut en épuiser la richesse incommensurable.

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20 février 2014

Clarisse et le singe en morceaux

Clarisse et le singe en morceaux        
Laurent Vyeix    
Atome Editions (décembre 2013)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   clarisse image.jpg L’élégante et belle Clarisse,   femme dynamique aux magnifiques yeux verts, propriétaire de deux salons de beauté à Paris, mène une vie agréable et  paisible. Seul son mari, Côme,  « petit prof sans avenir », mal dans sa peau, dépressif depuis peu,  lui cause quelques soucis. 

    Puis, brusquement,  la vie bourgeoise agréable de Clarisse   bascule : un sombre individu prénommé Horst, la suit,  la harcèle, la menace par l’intermédiaire de messages sibyllins  de plus en plus inquiétants, rédigés sur des « affichette( e ) bleue ( s ), rectangulaire ( s ).  L’espace se réduit alors  autour de Clarisse. Le danger et la violence la cernent dans son quartier, dans ses salons de beauté puis  dans son appartement jusqu’à son ensevelissement dans une grotte proche de sa résidence secondaire. Cette réduction spatiale,  concrétisation de  son angoisse et  de  sa privation subite de liberté,   intensifie le suspens du roman alerte et haletant de Laurent Vyeix .

   Avec virtuosité, Laurent Vyeix, dans Clarisse et le singe en morceaux,    brouille les pistes et  les repères du lecteur. Dès l’incipit, c’est Côme qui s’amuse à suivre une jeune femme : « Côme la suivait sans entrain, respectant une distance de cinq à dix mètres entre eux, admirant la souplesse des mouvements, le chatoiement du soleil dans la chevelure, le balancement des hanches (…) ». Les leurres se succèdent. Deux intrigues s’imbriquent simultanément : l’histoire de Clarisse et celle de jeunes dealers du lycée où enseigne Côme. L’épisode du  crime, constante  habituelle du  roman policier,  se rapporte à la seconde enquête.  Clarisse ne meurt pas, mais l’éventualité  de son assassinat accroît la tension du récit.  Comme dans tout roman policier, le lecteur se pose des  questions.  Cependant  ces dernières se portent non pas sur la recherche d’un assassin mais essentiellement sur les raisons pour lesquelles un mystérieux homme harcèle Clarisse, introduit une fêlure dans sa vie, la plonge dans un véritable cauchemar.

    Laurent Vyeix bâtit soigneusement son intrigue avec des personnages de chair, d’angoisse, de sentiments, représentatifs de la société contemporaine, appartenant  à la vie quotidienne et banale de tout un chacun. Les différentes techniques narratives, l’alternance des focalisations internes et omniscientes éclairent les pensées, les sensations, les peurs des personnages. La vision externe estompe  la connaissance des faits et accentue l’impression de suspens. Les questions rhétoriques (« Mais alors qu’était Charlaine ? Un tyran grotesque ? Mère Ubu ? »), les phrases souvent courtes, inachevées (« s’il pouvait s’y agripper… »), nominales ou adverbiales (« intellectuellement ») créent un rythme dynamique et oppressant. Le lecteur vibre alors au même diapason que Clarisse et Côme. Les nombreux indicateurs spatio-temporels précis placés en exergue (« Mardi 24 avril. Onze heures », « samedi 28 avril. Onze heures trente »)  rapprochent le texte du journal ou du reportage donnant au récit un caractère réaliste et objectif. La description des caractères denses et typés  des personnages, leurs pensées font évoluer le roman policier en roman psychologique et  en roman de mœurs avant le coup de théâtre final.

    Laurent Vyeix dans Clarisse et le singe en morceaux recherche l’authenticité de la vie.  Il mêle habilement suspens, violence, réflexion, émotion,   lançant  aussi de nombreux clins d’œil humoristiques au lecteur  comme lors de l’arrestation arbitraire  pour prostitution de Côme, travesti en femme, dans les dialogues entre ce dernier  et son psychiatre, ou lorsque le nouveau commissaire divisionnaire explique : « - Oui, je remplace Ben Soussan, parti en retraite. / - Et que fait-il de sa retraite ? / - Il vole. / - Il a changé de camp / - mais non : c’est un excellent pilote. ». Tension et détente se conjuguent et se mettent en valeur à la faveur du comique de mots, de gestes, de situations.

     Les illustrations  esthétiques en noir et blanc de Sophie Ainardi  accentuent  le mystère du texte. Clarisse et le singe en morceaux  permet au   lecteur  d’échapper à la platitude du quotidien, de le mettre entre parenthèses pendant la durée de sa lecture. Clarisse et le singe en morceaux  suscitera un véritable engouement chez les amateurs de suspens.

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01 février 2014

Ma longue marche en Chine d'hier à aujourd'hui : 1956-2014

Ma Longue marche en Chine
d’hier à aujourd’hui : 1956-2014  
Jacques Van Minden
Joseph –René Mellot  
Editions  du cercle franco-chinois (décembre 2013)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image ma longue marche.jpg C’est à Joseph-René Mellot, ancien consultant à l’International dans le domaine des Hautes Technologies, actuellement journaliste, écrivain, poète, que Jacques Van Minden,  président du Cercle Franco-Chinois, spécialiste, entre autres,  en consulting international,  a confié les innombrables notes et souvenirs de ses « deux cent vingt huit voyages en Chine » de 1956 à nos jours. Joseph-René Mellot, à l’écoute de Jacques Van Minden, a écrit,  en collaboration étroite avec cet amoureux et grand connaisseur de l’Empire du Milieu, Ma Longue marche en Chine, pour communiquer une expérience unique, extraordinaire et enrichissante, de plus de cinquante années,  afin de la partager avec les lecteurs, les hommes politiques, les chefs d’entreprises. En effet, la Chine, immense pays multiethnique, est une énigme pour nombre de Français qui l’observent à travers leur lorgnette. Le narrateur dévoilant les secrets de ce pays en favorise la compréhension.

    Jacques Van Minden, avec une objectivité bienveillante, mais sans concession, porte témoignage sur des lieux restés longtemps inconnus et  inaccessibles aux Occidentaux, des événements heureux ou tragiques.

    Jacques Van Minden  présente avec précision les faits de la petite et de la grande Histoire de la Chine, les datant, s’appuyant sur des chiffres précis, des statistiques, les confirmant par des arguments d’autorité, des témoignages de personnalités connues, des lettres comme celle « de Deng Nan, la fille de Deng Xiaoping »  ou de « Ma She, Ministre conseiller économique et commercial à l’Ambassade de Chine à Paris »,  de photographies du voyageur prises en Chine en compagnie de Xu Bo, commissaire général adjoint de l’exposition universelle de Shanghai,  de Jean-Pierre Raffarin, Raymond Barre, François Fillon. De nombreuses dédicaces comme celles de Bernard Accoyer, Zhao Jinjun, Jean Besson, Gérard Collomb,  corroborent, si besoin était,    le sérieux de l’ouvrage.

    Aux  récits dotés d’un réalisme concret, semblant notés sur le vif,   le voyageur qui a pénétré les contrées chinoises les plus reculées   ajoutent ses commentaires personnels, ses analyses. Jacques Van Minden   se soucie tout à la fois de donner au lecteur à voir et à comprendre  la réalité politique, historique, sociologique et pittoresque de la Chine. Emu par le sens de l’accueil des populations : « la population nous attendait dehors, agitant des drapeaux chinois en papier, au pied des maisons décorées de bande multicolores »,  il  décrit la  vie quotidienne de cet immense pays (« C’était une véritable fourmilière sur les quais, dans les salles et les couloirs, des voyageurs poussant ou tirant d’énormes colis au milieu de volailles vivantes attachées dans des paniers de bambou et parmi des cyclistes portant des cochons ficelés sur le porte-bagage de leur vélo »), la  beauté des lieux (« Deux cent trente huit kilomètres de plages de sable blanc, bordées de cocotiers et de palmiers, entourent des collines verdoyantes (…) »). Il révèle les différentes coutumes qu’elles soient culinaires (« Les Chinois ne mangeaient pas de bovins, leur préférant leur viande de prédilection, le cochon et la volaille ») ou sociales.Dans ce pays moderne, l’égalité entre l’homme et la femme règne : « àcompétence et à travail égal, la femme chinoise devait avoir le même salaire que son homologue masculin (…) les femmes chinoises (…) ont occupé et occupent des postes importants aussi bien dans l’administration que dans les entreprises, et (…) elles ne rechignent pas à exercer des travaux pénibles ». Jacques Van Minden démontre aussi  l’ouverture d’esprit du gouvernement : « preuve d’ouverture de l’esprit chinois, la cathédrale Saint-Joseph construite en 1885 a été bien entretenue et les horaires des messes sont affichées à l’entrée », dénonce les clichés, les préjugés en ce qui concerne le Tibet par exemple.  A la faveur d’une analyse historique argumentée et rigoureuse, il explique que, contrairement à ce que croient de nombreux Occidentaux, la Chine protège le Tibet apportant de surcroît des réformes positives  importantes dans les domaines de la santé, de la scolarisation des enfants, de la protection de la nature et  elle favorise particulièrement  « le respect de la diversité » des minorités comme les Ouïghours, les Miaos.  Surtout Jacques Van Minden insiste sur l’immense sens des affaires des Chinois. Ce sont « de redoutables hommes d’affaires ». «  Le taux de croissance de la Chine fait pâlir les pays occidentaux ». Indirectement et directement, le narrateur renvoie en miroir l’image des Français, qui à l’inverse des Chinois,  sont préoccupés par leurs intérêts personnels et souvent immédiats.

    Jacques Van Minden   montre que les Français sont « de piètre hommes d’affaires ». Comme un homme d’affaires chinois lui dit un jour : « Le Français est un voyageur qui arrive à la gare au moment où le train s’en va… il court vite et de temps en temps, il arrive quand même à attraper le dernier wagon ! » Les Français  manquent de pragmatisme et d’unité. Jacques Van Minden explique qu’il est nécessaire d’étudier les marchés,  les attentes  de l’Autre, de connaître  sa mentalités, ses coutumes, ses croyances, ses superstitions pour  éviter les échecs et échanger positivement  avec lui. Mais l’ignorance de la mentalité chinoise a souvent conduit les Français à des erreurs et à des pertes de contrats.  Son anecdote, donnée par l’intermédiaire d’une comparaison humoristique,  sur les quatre « 4 cv »  «rutilantes, peintes en blanc, comme des jeunes mariés » offertes par la firme Renault et immédiatement jetées à la mer parce que  les Français ignoraient que le chiffre 4 « porte malheur, et que de surcroît la couleur blanche est signe de deuil »,  est une preuve parmi tant d’autres.

    Mais Jacques Van Minden ne fait pas que l’apologie de la Chine. Il perçoit avec acuité ses  défauts,  dénonçant les disparités financières entre les plus humbles et les milliardaires,    dévoilant l’Histoire passée,  le régime totalitaire de Mao, les violences cruelles de la Révolution culturelle, l’atteinte à la culture (« les monuments historiques sont détruits, effaçant les traces les plus visibles de la civilisation »),  l’absence de liberté de penser, d’agir. Il a vécu  lui-même l’expérience de l’emprisonnement dans les geôles du grand Timonier. Mais malgré cette incarcération arbitraire et bien éloignée dans le temps, les bons souvenirs dominent ainsi que le regard pénétrant de monsieur Van Minden sur les relations présentes et futures entre la France et la Chine dans sa biographie éclairée, véritable ouvrage historique. 

    La biographie de Jacques Van Minden,  grand médiateur reconnu internationalement, rédigée par Joseph-René Mellot,   est un ouvrage rigoureux, structuré, d’une immense richesse. Sa lecture aisée à la faveur de la plume élégante de Joseph-René Mellot  sera d’une grande utilité pour les historiens, les hommes politiques, les industriels en quête de marchés, les étudiants et évidemment pour toute personne curieuse, ouverte à l’Autre. La collaboration entre la France et la Chine apportera  l’enrichissement réciproque que le Général de Gaule, « en bon stratège » avait compris dès 1964 en reconnaissant la République populaire de Chine.

 

 

 

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04 janvier 2014

Un bouquet de coquelicots

 

Un bouquet de coquelicots
Marianne Sluszny       
Editions de la Différence (2014)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Un bouquet livre.jpgUn bouquet de coquelicots : ce  titre,  poétique, esthétique, symbolique, sertit le livre-tombeau de Marianne Sluszny pour  donner voix à de jeunes soldats et à de jeunes femmes   à jamais oubliés. Les coquelicots « fleurissent les bords de l’Yser », transformant le paysage en véritable tableau. Ils sont  le symbole de la beauté éphémère de la vie, la  fleur du souvenir, l’allégorie rouge sang de toutes les jeunes existences brisées, fauchées au combat il y a  cent ans : « (…) des champs de coquelicots, ces fleurs d’un rouge carmin au cœur noir dont la vie est aussi éphémère que l’existence d’un homme ». Cette fleur fragile et belle  ouvre la première nouvelle et clôt la dernière devenant « tissu rouge avec un cœur de fil noir ». Elle ancre d’emblée l’ouvrage dans le réel et son évanescence avant de plonger le lecteur dans l’Histoire de la guerre de 1914  en Belgique, à Namur, Malines, Bruxelles, Anvers… Tous les personnages fictifs, hormis  Albert Kudjabo, sont traités de façon réelle, enracinés dans une  terrible réalité mortifère.

    Dans une lettre,  puis  dans des nouvelles proches du journal intime, (toutes commencent par le même type de phrase déclarative : « Je suis né le 19 juin 1893 », « je suis né en 1912 », « Je suis née  le 16 octobre 1895 »…) des narrateurs multiples, un mort, un instituteur, un pigeon, un Congolais, une infirmière,  évoquent leur vie, leur ressenti tout à la fois subjectif et  réaliste, donnant à vivre au lecteur les horreurs de la guerre à travers leur  propre culture, leur  personnalité, leurs goûts. « Les dents éparpillées sur la glèbe » font penser au musicien « au clavier d’un piano pulvérisé par un tremblement de terre ». C’est à travers le  lexique, les métaphores, les expressions figées liés aux  volatiles (« j’ai vite senti que l’envahisseur était un oiseau de mauvais augure »,  « je me retrouvais respiration et ailes coupées », « Max a défendu notre cause bec et ongle ») que le pigeon s’exprime.

    Chaque nouvelle délivre un regard singulier sur la guerre et chaque regard aboutit au même constat : le bruit assourdissant des bombes, des hurlements de douleur et d’horreur :  « un tumulte infernal », « un fracas brutal »,  « les cris de peur et les hurlements des blessés »,  puis le cri suprême réduit au silence comme dans le tableau de Munch (« A cause de l’effet de loupe, je ne voyais plus que le ciel embrasé, couleur de sang, et la bouche grand ouverte et grimaçante du personnage dont ne s’échappait aucun son »),  un monde qui se délite, se désorganise : des « villes détruites,  (des) villages en ruine, paysages éclatés et partout de pauvres hères, petits, moyens, grands, fuyant la mitraille, les massacres, les persécutions (…) », la faim, le froid, la saleté, la boue, le sang, la mort, l’horreur des corps morcelés : « s’extirper de l’abri, contempler le cloaque et, le cœur au bord des lèvres, tétanisé d’effroi et tremblant d’angoisse, prendre un crâne en main ou une jambe sous le bras »  afin de les ensevelir. De jeunes  êtres de toutes classes sociales, des plus humbles aux plus favorisés,  sont plongés en pleine apocalypse, pris au piège d’une guerre  qu’ils n’ont pas choisie : « la guerre a décidé pour moi », innocentes vies fauchées avant d’en avoir connu les plaisirs et les joies. La guerre est arrivée comme une fatalité leur interdisant tout bonheur. Aux horreurs inconcevables de cette guerre s’ajoute ensuite dans « les mois qui suiv(ent) l’armistice (…) les règlements de compte » contre de pauvres femmes qui ont vendu leur corps  à l’ennemi afin de nourrir leurs enfants alors que les femmes dites convenables continuent à être respectées malgré la trahison d’un voisin ou d’un proche : « La populace dégoulinait d’exécration, oubliant que des femmes bien convenables avaient dénoncé des opposants pour quelques sous, un poulet ou un paquet  de beurre, la promesse d’un moment d’autrefois contre un acte incivique qui avait expédié plus d’un patriote à la potence ».

    Ces nouvelles, d’un réalisme cru et brutal,  fondées sur le réel,  relèvent tout à la fois d’une volonté d’observation, de transmission, d’édification. Elles témoignent d’une guerre cruelle et sordide que nous ne devons pas oublier. Elles  sont aussi de vibrants et émouvants appels à la paix, montrant la cruauté, l’inutilité, l’aberration des guerres d’hier et d’aujourd’hui, dénonçant l’utilisation des armes chimiques, « le chlore qui asphyxiait les voies respiratoires et détruisait les poumons et le gaz moutarde qui brûlait la peau, les muqueuses et les yeux jusqu’à les rendre aveugles »  et « les armes chimiques (…) qui font des ravages atroces dans la guerre civile qui déchire aujourd’hui la Syrie ». Ces nouvelles ne sont donc pas de simples témoignages réalistes, ce sont aussi des méditations éthiques sur les souffrances infligées par toutes les guerres. L’esthétique apparaît malgré tout dans ce lyrisme tragique avec les sensations qui se bousculent,  les odeurs, les sons, les couleurs, les comparaisons poétiques prouvant la beauté de la Vie (« C’était un monde en soi, avec les nuages qui filaient, comme des danseuses, happés par le vent du nord, frayant un passage, selon un angle toujours différent, aux éclats du soleil »).  Même de petites notes humoristiques  perlent à la faveur par exemple de la chute de la nouvelle « Echo », prénom du pigeon qui conclut «Je me suis fait pigeonner ».  Marianne Sluszny réussit à introduire la beauté et la tendresse dans l’horreur, avec Emile en l’occurrence qui « revenu de la guerre (…) avec au fond des yeux l’expression de ceux qui en ont tant vu qu’ils n’en parleront jamais » prend son épouse infidèle qualifiée de « femme à Boches » dans ses bras et « netto(ie) son visage » souillé par la populace haineuse. Le pardon se manifeste, bouleversant,  dans toute sa générosité et son humilité.

    Marianne Sluszny qui « a compulsé pendant trois ans les archives de la Grande Guerre »,  en donnant la parole à tous ces jeunes gens valeureux, leur  rend un vibrant et émouvant hommage et leur permet d’accéder  à l’immortalité dans l’esprit et le cœur des lecteurs. Elle dépose avec sobriété  et élégance un bouquet de coquelicots sur leur tombe.

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27 décembre 2013

Fenêtre sur l’Eternité

 

image joelle vincent.jpgFenêtre sur l’Eternité
Joëlle Vincent    
Editions Maxou (2013)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Le titre de l’ouvrage de Joëlle Vincent,  Fenêtre sur l’Eternité,  pique d’emblée la curiosité du lecteur en l’ouvrant vers l’infini et le surréel. En effet, la fenêtre, élément  de communication, accès  vers l’ailleurs,  emporte ici  vers un temps insondable, illimité, absolu.

    Pourtant au début,  l’histoire racontée est ancrée dans le réel. Elle présente deux lyonnaises   unies par « une amitié indéfectible » : Nina, réservée, « sage », « posée », « réfléchie »,  professeure de Lettres et Léa, qui possède de nombreux points communs avec l’auteure, est une femme « au tempérament original », joyeux, capable « d’inventer sa vie à chaque seconde, la gratifiant de couleurs vives  en mettant toujours l’accent sur l’improbable, l’inattendu, le joyeux désordre de l’impromptu ». Elle  «exer(ce)  ses talents d’écriture dans la publicité ».  Afin de panser les maux de  Nina consécutifs  à un récent divorce, Léa propose une échappée vers Montmartre, le quartier parisien des artistes, des musées, des monuments historiques. Et brusquement, lors de la visite d’un musée, « lorsque Léa pos(e) le pied sur le sol à l’entrée de la bâtisse, elle (a) immédiatement l’intuition d’avoir rendez-vous avec son destin ». L’espace et le temps éclatent donnant une essence magique à l’histoire.

     Une fontaine absente, (« C’est fou, en entrant  dans le jardin, j’ai eu le sentiment de rentrer chez moi après des années d’errance. D’ailleurs, là devant le portail, il y avait une fontaine ») source de  liquidité, permet le passage sur l’autre rive. Léa va alors mener deux vies parallèles : la journée, elle est une femme  mariée à un homme  très pragmatique, mère de deux fils. La nuit, elle devient un peintre parisien du XIXe siècle,  au « corps svelte et délié (…) vêtu d’une redingote, avec pour seule cravate, une lavallière assez impressionnante, taillée dans une étoffe précieuse aux motifs cachemire ».  Cette double cohérence devient difficile à vivre pour Léa qui se pose des questions. Les souvenirs, le rêve, la réalité se télescopent. Intuitive,  Léa sent des correspondances entre ses rêves et sa vie. Progressivement,   elle constate que le rêve en  devient même le miroir.  Puis ce mélange des temps permet  d’accéder à la révélation finale. Le rêve communiquant avec le réel devient  lieu de libération : « Ce que cette fenêtre sur l’éternité offrait à voir à Léa était qu’il fallait toujours rester vrai et lucide face aux choses de la vie ».

      Fenêtre sur l’Eternité n’est pas simplement un récit  fantastique, il fonctionne aussi comme une mise en marche de l’inconscient.  Le fantastique se brise par moment pour donner la parole à la parapsychologie, à la psychanalyse. Il  peut progressivement être interprété rationnellement par le lecteur. Sous la fantaisie apparente de son texte, Joëlle Vincent propose  en effet toute une réflexion sur la vie et sur des vérités psychologiques profondes à propos des hommes, de l’amitié, de l’amour. La fiction se nourrit de la personnalité, de la vie, des goûts  (son amour pour « l’ami Brassens ») de Joëlle Vincent. Les nombreuses références à une mort non mort qui hantent ses ouvrages ne révèlent-ils pas une angoisse latente de cette terrible réalité  chez cette passionnée  de la Vie ?

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21 décembre 2013

Le Pèlerin

 

Le pèlerin 
Fernando Pessoa 
Traduit du portugais par Parcidio Gonçalves  
Edition La Différence, 2013

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    image pelerin.jpgLe pèlerin de Fernando Pessoa, paru en 1917, est un conte initiatique qui donne à voir les étapes du cheminement personnel d’un narrateur unique et  solitaire. Ce jeune homme mène  une vie paisible, tranquille, modérée,  dépourvue de tout trouble (« Aucune occupation ne venait distraire mon esprit des charmes propres à l’imagination heureuse des adolescents ; l’amour, avec sa joie insatisfaite, n’était pas encore venu troubler la limpidité de ma vie. Je vivais plus content que joyeux, sans mauvais souvenirs du passé, sans tristesses du présent, sans doutes sur le futur »)  dans une famille aimante et aisée qui le protège des désagréments matériels de l’existence comme l’indique la métaphore :  « l’aisance de mes parents (…) mettai(en)t mon avenir à l’abri des nuages ». Davantage contemplatif qu’actif, il « regarde(…) la vie passer  sans réfléchir à la vie » tout en méditant  « sur les mystères de l’existence ».

    La rencontre « d’un homme tout de noir vêtu » bouleverse  soudainement sa vie. Il ne va désormais vivre qu’en voyageant  sans destination précise, « quelque chose m’attirait hors et loin de moi », faisant l’expérience du vide, menant une vie quasi monacale : « Ma vie à  partir de cet instant, devint pâle et creuse. Moi qui avais tout, tout me manquait. Je ne désirais rien et je désirais tout ». Il vit alors une sagesse toute pragmatique, entouré d’une espèce de mystère fondamental, progressivement en correspondance avec le sacré où réalité et irréalité se conjuguent. Puis il  tombe amoureux, d’un amour platonique et réfléchi,   de jeunes femmes rencontrées au hasard de ses pérégrinations, qu’il quitte bien vite pour continuer sa route. Après chaque départ, il devient de plus en plus triste. N’est-il pas envahi d’une sorte d’ « akedia », la mélancolie qui s’empare des mystiques ?

     Les jeunes femmes semées sur sa route représentent d’abord  les vanités de la vie,  le Plaisir, la Gloire, le Pouvoir, ensuite ses qualités, l’Amour, la Sagesse,  puis la Mort.   Cette féminité rencontrée, chaque fois bénéfique mais énigmatique,   l’aide à franchir des étapes dans sa vie et dans sa quête : quête d’une terre promise, quête de lui-même ? Chaque femme constitue une espèce de rite de passage à accomplir. Quitter chacune d’entre elle ne lui permettrait-il pas d’accéder à la Sagesse, à la connaissance de son être profond et intime ?  La dernière jeune fille aimée « d’un amour sans pareil (…) » en effet  « est sa propre Personnalité. ». Ces rites de passages à accomplir à travers la féminité le dirigent enfin vers le repos et la Tranquillité,  incarnée dans la personne d’un ermite. Et finalement, il retrouve dans un univers d’intense luminosité, d’une lumière dépourvue de chaleur, « débarrassée de tout souvenir de la lumière matérielle »,  l’homme en noir. Cette  lumière singulière dépouillée de toute matérialité n’est-elle  pas la Connaissance totale, l’accès au Salut, le point d’arrivée d’un voyage initiatique dont on ne revient pas ? Le conte ne propose aucune réponse, laissant le lecteur libre de toute interprétation.

     Après un incipit réaliste,  le lecteur est progressivement plongé dans les confins du monde, installé dans un temps mythique, entouré d’une espèce de mystère fondamental, en correspondance avec le Sacré, dans une surréalité de l’impossible.  Ce conte,  qui passe du discours au récit dans le dernier chapitre, sous sa forme réduite, est une création originale, étrange et fascinante.

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14 décembre 2013

Siamoises

 

Siamoises
Canesi et Rahmani     
(Editions Naïves, 2013)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

  siamoises-canesi-rahmani-editions-naive-livres.jpg  Après leur sublime symphonie Alger sans Mozart  composée à quatre mains, Michel Canesi et Jamil Rahmani renouvellent avec maestria leur expérience en livrant au lecteur Siamoises. Ce roman, qui mêle subtilement les genres,  est placé sous le signe de la dualité, de la gémellité et de l’unité perdue, de l’ombre et de la lumière, de la vie et de la mort.

   Les narrateurs situent successivement l’histoire au Maroc (« Essaouira, toute blanche au bord de l’Océan »), en Algérie (« Alger s’étale sur ses collines comme une salamandre blanche ») en Espagne (Los  Monteros, oasis sur la Méditerranée »), en France, en Suisse, « morne pays où il ne se passait rien », donnant la caution du réel au cadre géographique dans lequel se déroulent les événements. Cette localisation spatiale s’accompagne d’une localisation temporelle. La fiction se situe vers le dernier quart  du  XXe siècle, au moment de la  montée de la violence en Algérie.  Les narrateurs marquent ainsi leur volonté de l’insérer dans l’Histoire et de donner l’illusion du réel, invitant de la sorte le lecteur à croire les événements rapportés.

    L’ailleurs, (hormis essentiellement lorsque la narration évoque la violence intégriste), que ce soit l’Algérie, le Maroc, l’Espagne, est décrit de façon lumineuse. Une sorte d’univers méditerranéen total se déploie dans un bouquet esthétique d’évocations, de sensations, de senteurs « Partout, des fruits multicolores. Tomates écarlates, poivrons brillants orange, jaunes et verts, piments rouges et cuisants. Persil, coriandre menthe, symphonie baroque aux multiples senteurs (…)  Courges, courgettes, concombres pastèques veinées de vert et melons jaune canari. Tourbillon de couleurs : cobées bleues à l’assaut des palmes et des branches, volubilis, liserons blancs, roses blanches, rouges et roses cosmos (…) ». Les synesthésies soulignent la variété et la richesse des couleurs éblouissantes, faisant naître un tableau en mouvement coloré et parfumé. Toutes les variétés de légumes, de fruits, de plantes, d’arbres, les jardins luxuriants  s’offrent à la vue,  au toucher et à l’odorat : univers de nostalgie, monde regretté, témoignant de l’arrachement à un pays aimé où les autochtones étaient chaleureux, joyeux, humains : « tu as découvert un nouveau pays, une autre façon de vivre, des gens qui s’intéressent à toi et qui s’occupent de toi, des gens plus chaleureux ».  A cet univers esthétique, aimant et odorant s’opposent la France et la Suisse tristes, brumeuses, pluvieuses, mortifères : « Ma chambre donnait sur le Léman, immense étendue grise sous le ciel gris ; flaques sombres et fleuves clairs parcouraient sa surface ridée par le vent. De lourdes montagnes, estompées par les pluies d’automne, oppressaient l’horizon ». Siamoises transporte le lecteur d’un pays à l’autre, multipliant les discours sur la normalité et le réel.

    Puis l’étrange apparaît, résorbé dans une apparente quotidienneté. Une pseudo objectivité vise à enchaîner la folie. Des explications apparemment rationnelles sont données : Marie, thanatopractrice,  et Sophie, anesthésiste, après la mort de leur père Etienne Vincent, «  ciment de leur vie »  ressentent un traumatisme insurmontable. Le retentissement de cette mort  installe une déréliction irréversible dans leur vie. Il existe progressivement toute une activation du passé par le présent.  L’écriture se révèle alors une véritable écriture de la dérive des repères.  Siamoises est une  mise en drame de la dualité. Tout le texte est inondé de doubles réunis par une prolifération de « je », sujets des discours : deux sœurs Sophie et Marie, des siamoises Malika et Nacia. Les chapitres se mettent en miroir : l’un, le discours de Marie au présent, l’autre,  celui de Sophie au passé. Des structures en doublet apparaissent : deux constructions parallèles : « On va grandir  l’une contre l’autre et vivre l’une pour l’autre », « Si tu meurs, je meurs »,   « Une des sœurs de la Koutoubia (…) c’est la Giralda », deux substantifs : « deux bougies », « deux minarets », un tulipier à « deux troncs », « deux villas             jumelles »…. Les narrateurs s’amusent avec des parallélismes grammaticaux, syntaxiques, morphologique, thématiques,  réunissant les objets, les personnages par couples. L’inondation des doubles joue entre l’équilibre et le déséquilibre. Toute la narration est jeu de miroir, « Face au miroir, je parlai tout bas (…) Regarde-toi, regarde-moi, regarde nos yeux »  jusqu’à  l’éclat final.  Le miroir est le lieu où le monde se renverse. Il sépare le monde du réel et des apparences.

    Après les deux premières parties, « La fêlure »  et « la déchirure » qui impliquent la scission douloureuse et même familièrement la folie, le dernier chapitre « jusqu’à la lumière » introduit le présent et la voix d’Antoine/Antonio, le beau père  « impudique » trop « aimant », le psychiatre à l’éthique quelque peu déviante. Les chapitres s’enchâssent progressivement de façon implicite. La fin de l’un annonce le début de l’autre dans des espaces séparés : la fête à Alger à laquelle assiste Marie  entraîne la fête à l’hôpital «  pour l’anniversaire d’Ahmed ». Ahmed le chauffeur de Marie  en Algérie  et le patient de Sophie en France.  Ce jeu de miroir plonge  le lecteur  dans une construction en abyme avec une série de discours  gigognes donnant à voir des lieux et des êtres en quête de leur unité perdue : « Les deux Algérie sont côte à côte. Celle du passé, triste, oubliée, assoupie et l’autre, brute, fière, conquérante… », l’Algérie séparée de sa sœur française par la mer, mise en abyme de Marie et de Sophie séparées psychologiquement de leur mère.  Puis les contradictions, les mensonges se multiplient peu à peu jusqu’à la révélation finale. 

      L’écriture  tout à la fois poétique, onirique,  réaiiste, tragique  (l’expérience de la scission est l’expérience du tragique absolu)  et baroque de Michel Canesi et Jamil Rahmani  n’est jamais naïve, c’est une écriture de signes que le lecteur décrypte avec délectation. Le plaisir du texte dans Siamoises, roman à la couverture et  au titre concrétion essentielle et révélatrice du discours, est total.  Je rêve à mon tour :   devenir juré d’un prix littéraire pour l’offrir à ces méritants écrivains !

 

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2012/05/... : des mêmes auteurs, chez le même éditeur, Alger sans Mozart. (2012)

 

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25 octobre 2013

Tussembont

 

Tussembont
Elisabeth Martinez-Bruncher
Jean-marc Savary éditeur    
Liber Mirabilis (2013)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   tussembont-elisabeth-martinez-bruncher-205x300.jpg Sylvain Martinel, surnommé Tussembont,  jeune surveillant d’internat dans un lycée de province, « cerbère souriant et paisible de (la) descente aux enfers hebdomadaire des élèves »  est toujours attentif à leurs problèmes, à leurs questions. « Sa chambre (est) devenue un lieu d’asile pour les paumés occasionnels, à mi-chemin entre le confessionnal et le cabinet d’un psychiatre ». Silencieux, ouvert à l’Autre, favorisant la confiance, il sait apaiser les conflits, écouter avec attention les élèves, montrer de l’intérêt à leurs  soucis,  sans porter de jugement.   
    Chaque matin, il regagne son cabanon niché au cœur d’une vallée auquel on accède par un « un chemin raide à peine tracé par endroits ». Il est le « seul habitant d’un monde déserté par les hommes, tantôt berger tantôt poète ». Bizarrement, ce jeune homme de vingt trois ans a choisi la solitude, l’exil campagnard. Apparemment  « étudiant sans histoires », véritable « passe-muraille », son « regard apeuré  d’un être à peine sorti de l’enfance » et   le fait « qu’il traîne son passé, lui aussi »  laissent deviner un drame intime que le lecteur va progressivement découvrir, glissant du monologue intérieur à la première personne du singulier, des pensées de Sylvain souvent rapportées en italique, au récit à la troisième personne et au style indirect libre.

    Chaque personnage du roman  saisit le monde qui l’entoure de façon fragmentaire. Les événements sont racontés en même temps qu’ils sont vécus, remémorés, ressentis  ou pensés. Les pensées de Sylvain et de Céline, les réminiscences de Léon, un paysan âgé, d’Emeline une institutrice retraitée, font découvrir au lecteur,  lentement et  par bribes,   l’histoire d’une vallée,  de ses querelles, de ses jalousies familiales. A l’affût du quotidien présent et passé, à la faveur de l’émergence de halos de souvenirs, Sylvain, Céline,  Léon et les autres donnent à voir la vie d’une région rurale  du début du XXe au XXIe siècle, celle d’un établissement scolaire et surtout celle de familles maudites fondées dans le sang. La sublime Denise, dotée  d’ « yeux de nuit sans lune, de cheveux aux reflets de châtaigne, (d’) un front lisse comme un galet, de(s) lèvres de fruit mûr et de(s)  dents de jeune louve » est  conçue par les villageois jaloux du début du XXe siècle comme hors norme parce qu’elle refuse toute forme de domination,  privilégie sa liberté et surtout  « se met (…) à faire la dame ». L’amour que lui portent deux garçons, symboles du bien et du mal,  est  à  l’origine  de tous les malheurs, de tous les drames, de la malédiction : « Il y avait là une machine qui s’était mise en route et qui allait s’emballer ».

    Loin d’être naïve, l‘écriture d’Elisabeth Martinez-Bruncher est gorgée d’indices : « Simone avait payé de sa vie. La malédiction continuait ». La narration est porteuse d’allusions à la Tragédie et à la  mythologie. En effet, des fils se tissent subtilement entre l’histoire des personnages et les éléments de la Tragédie. La situation entre les familles maudites des Borel, des Chabre, des Barras comporte des ressemblances avec celle, entre autres,  des Atrides. On retrouve la haine qui se perpétue de génération en génération, la violence, la mort. Le destin (« Pauvre jouet d’un destin impitoyable ») rattrape ces familles et s’acharne contre elles les  entraînant dans une logique qui les dépasse.  La fatalité prend la forme d’une haine implacable attachée à toute la descendance de ces   familles maudites. Les références mythologiques produisent une série d’images et de métaphores mettant en éveil le lecteur qui voudra bien s’en souvenir.

     Mais Sylvain et  l’inspecteur Jean-François Loiseau tordent finalement le cou à la Tragédie. Grâce à l’amour de Céline,  un tourbillon de bonheur emporte Sylvain.  Il retrouve la joie de vivre mise en relief par de  nombreuses anaphores : « Sylvain dansa. Sylvain fuma un peu. Sylvain but trois verres de vin rouge (…) Sylvain chanta. Sylvain rit à gorge déployée. Sylvain tira les cheveux de Mélanie … ». Il agit enfin en jeune insouciant, facétieux  et radieux. L’enfant qui naîtra un jour au sein du jeune couple se nommera Denise. La boucle est définitivement bouclée. La vie et l’amour l’emportent sur la haine et la fatalité.

    Tussembont  est un roman polyphonique, construit de façon non linéaire sur des histoires qui s’entrecroisent  autour d’un personnage central, Sylvain,  qui sert de point focal. Roman pluriel, Tussembont est tout à la fois un roman à énigme, - énigme de l’intrigue évidemment et énigme de l’écriture avec des pronoms anonymes jaillissant en début de paragraphe (« Elle joignit les mains sans y penser… »)  ou avec le prénom  d’un personnage inconnu surgissant subitement au détour d’une phrase : « Rita restait sur le seuil, faussement somnolente, heureuse de veiller toute la nuit sur l’homme qu’elle aimait », -  un roman intimiste,  descriptif,  régionaliste, poétique dans lequel l’humour n’est pas absent comme par exemple  lorsque le narrateur évoque le curé qui « avait le feu à la soutane ». C’est aussi un roman  révélateur de  l’amour que l’auteure porte aux animaux. Ces derniers deviennent des héros observant et analysant les comportements humains : « Les humains parlaient tout seuls, elle le savait. Ils en avaient besoin parfois ». En outre,   Elisabeth Martinez-Bruncher  dénonce, petit coup de griffe rapide,  le sort des femmes, symboles de tentation diabolique  au début du XXe siècle, la religion qui cautionne leur asservissement : « (…) c’était elle la coupable, la tentatrice. Les curés, ils en ont peur, des femmes. Alors, ils ont inventé une religion où elles sont coupables et doivent payer ». Elle fustige la violence, « l’appel du sang ».  Mais elle ne rédige pas une œuvre militante.     Dotée d’une grande sensibilité et d’une grande connaissance de l’être humain, elle lance un message universel par l’intermédiaire de personnages qui ressemblent au lecteur. Ses protagonistes s’expriment dans leur propre langage (« ça va pas être facile »,  « Ils en voyaient tellement, des qui avaient pas eu de chance ») parfois familier, maladroit selon la classe sociale à laquelle ils appartiennent, omettant la négation « ne », utilisant « ça » au lieu de « cela », ancrant ainsi d’autant plus l’histoire dans le réel.        
    L’ouvrage d’Elisabeth Martinez-Bruncher, aux personnages inoubliables,   au-delà de sa vocation de distraction porteuse de rêve apporte aussi  une réflexion sur l’être humain, sur la vie. Tussembont est  un livre à lire absolument. La réflexion exige d’être poursuivie et approfondie car il reste encore beaucoup à explorer et à dire sur ce roman d’une immense richesse.

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23 octobre 2013

L'Attentat

 

L’Attentat
Yasmina Khadra
Pocket (2011)

 

 

(Par Elias Abou-Mansour)

 

 Image livre yasmina.jpg   C’est à l’occasion de la sortie du film du cinéaste libanais Ziad Doueiri, L’Attentat, qu’il nous a semblé intéressant de relire l’ouvrage éponyme de Yasmina Khadra.  Sous ce pseudonyme se dissimule l’écrivain algérien Mohammed Moulessehoul. Observateur lucide, il dévoile le dialogue de sourds qui oppose l’Orient et l’Occident. L’Orient rencontre en effet
en Occident incompréhension et méconnaissance. 
    Yasmina Khadra est à l’affût de l’actualité du monde arabo-musulman.  Comme la question palestinienne reste la blessure palpitante des peuples arabes, il cherche, avec beaucoup de sagacité, à comprendre ce drame à travers les convulsions de colère et de désespoir du peuple palestinien. Son roman, L’Attentat, révèle sa perspicacité, sa clairvoyance et sa tolérance. L’écrivain scrute la profondeur des êtres, interroge des vérités, jauge des idéologies et analyse des clichés. L’Attentat est une fiction qui souligne le drame palestinien avec toute sa violence et sa brutalité à travers la vie d’un personnage Amine Djaafari, un chirurgien arabe israélien, ouvert.   
    Amine examine la société israélienne sans haine et sans rancœur : « La haine est le vice des âmes étroites ». Il appartient à cette intelligentsia arabe rationaliste, cartésienne qui rejette l’antisémitisme, le racisme, le fanatisme, le sectarisme,  l’obscurantisme et la violence. Respectant  et  prônant la différence et la coexistence des communautés religieuses, Amine dit : « J’ai beaucoup aimé Jérusalem, adolescent. J’éprouvais le même frisson aussi bien devant le Dôme du Rocher qu’au pied du mur des Lamentations et je ne pouvais demeurer insensible à la quiétude émanant de la basilique du  Saint-Sépulcre ». Avec un talent littéraire prononcé, Yasmina Khadra conduit l’intrigue de L’Attentat sur un fond de terrorisme. Le narrateur Amine, médecin arabe, d’origine bédouine, mène une vie parfaitement réussie. Il est heureux et bien intégré dans la société israélienne : « La vie nous sourit, la chance aussi. On aime et on est aimé. On a les moyens de ses rêves. Tout baigne, tout nous bénit… ». Le racisme de quelques collègues bourgeois ne parvient ni à arrêter son ascension sociales ni à lézarder sa détermination à s’intégrer.  
    Cependant, il suffit d’un instant pour que tout bascule. Sa vie chavire dans un drame incommensurable lorsqu’il découvre que son épouse, Sihem, s’est fait exploser dans un attentat suicide. Cruellement malheureux, inconsolable, Amine est traumatisé d’autant plus qu’il méconnaît tout de la violente dérive fondamentaliste de son épouse. Il se met alors à enquêter sur cette affaire obscure et embrouillée.  Amine veut comprendre comment Sihem a pu commettre un tel acte à son insu, lui qui ressuscite les malades et sauve les vies : « Je ne me reconnais pas dans ce qui tue ; ma vocation se situe du  côté de ce qui sauve. Je suis chirurgien ». Amine, l’Arabe israélien, apparaît alors aux yeux de la société comme un suspect. Il redevient le bédouin méprisé. Son long monologue ne manifeste que défiance et doute.  Il interroge avec incrédulité les preuves et les accusations qui accablent son épouse. De même, il exprime sa haine et sa répulsion contre ceux qui l’ont endoctrinée : « « J’ai besoin de montrer clairement à ce chefaillon d’opérette que je ne le crains pas, de lui renvoyer à la figure la répugnance et le fiel que les énergumènes de son espèce sécrètent en moi. »
   
Amine rejette les religieux intolérants, sectaires et fanatiques : « Je n’arrive pas à croire qu’un homme censé être proche de Dieu puisse être éloigné des hommes, si insensible à leur peine ». Refusant la violence, l’intolérance, le dogmatisme, il prône la justice parce qu’il est convaincu qu’il n’y a pas de paix sans justice en Palestine.     
    Yasmina Khadra dans L’Attentat aborde avec finesse et subtilité la totalité du problème palestinien. Il soulève d’abord des questions cruciales, de la plus haute importance pour Israël. Il entre ensuite dans le vif de la cause palestinienne. Israël doit affronter des questions épineuses : les Arabes israéliens ne jouissant pas des droits inaliénables et étant des citoyens de second ordre  peuvent-ils être loyaux à l’égard de l’Etat hébreux ? L’écrivain dépassionne et dépolitise son récit. Il brosse avec recul la vie sociale, politique et quotidienne des Palestiniens.  En effet, Amine,  condamne le mur de séparation qui démembre et morcelle une seule entité géographique et humaine : « Aujourd’hui, surgie d’on ne sait quel dessein pernicieux, une muraille hideuse s’insurge incongrûment contre mon ciel d’autrefois, si obscène que les chiens préfèrent lever la patte sur les ronces plutôt qu’à ses pieds ».
    Selon amine, Israël n’a pas su insuffler l’espoir dans le peuple palestinien. L’humiliation, l’affront, les privations ont semé la haine. « Il n’est pas pire cataclysme que l’humiliation. C’est un malheur incommensurable, docteur. Ça vous ôte le goût de vivre. Et tant que vous tardez à rendre l’âme, vous n’avez qu’une idée en tête : comment finir dignement après avoir vécu misérable, aveugle et nu ? ». La détresse, l’avilissement, les agressions sont donc la matrice de la violence.  Et la mort sordide, selon le narrateur, devient salvatrice. Amine décrit le traumatisme des Palestiniens sous le joug de l’occupation. La mort les a décimés. Le rêve s’est évanoui. « On passe nos soirées à ramasser nos morts et nos matinées à les enterrer. Notre patrie est violée à tort et à travers, nos enfants ne se souviennent plus de ce qu’école veut dire… nos villes croulent sous les engins chenillés… ». Amine comprend le désarroi des siens. Prônant la vie, la paix,  il rejette toute violence. Il n’y a pas de paix sans justice.  
    Yasmina Khadra est un romancier humaniste. Il prend l’homme comme valeur suprême et essaie de le rendre pleinement humain. Dans son ouvrage, l’auteur, ému, éprouve de la compassion pour les rescapés  de la Shoah. Il laisse tomber les clichés. Avec sensibilité, son personnage, Amine, sonde l’âme triste du vieux Yehuda, rescapé des camps de la mort. « Il vit en ermite malgré lui, oublié dans sa maison qu’il avait construite de ses mains, au milieu de ses livres et de ses photographies racontant en long et en large les horreurs de la Shoah. » Amine n’est pas antisémite. Son amitié touchante avec Kim Yehuda est fraternelle. Kim Yehuda lui rend cette amitié qui résiste à toutes les épreuves. Amine prône la fraternité entre les hommes, la tolérance, la compréhension et l’humanisme. Il fait preuve d’une grande intelligence : « Tout Juif de Palestine est un arabe et aucun Arabe d’Israël ne peut prétendre ne pas être un peu juif. Alors pourquoi tant de haine dans une même consanguinité ? ». Il distingue la confession juive et la politique expansionniste d’Israël. En effet, il stigmatise la colonisation, les spoliations des terres, les démolitions arbitraires et la violation du droit des Palestiniens. Amine propose une réflexion sur la violence. Il la réprouve. Il désavoue la violence légale d’Israël et la violence des rebelles. Il reconnaît que la violence est un échec. La sécurité d’Israël passe par la paix, une paix juste, équitable et globale.   
    Nous pouvons déduire que si les Etats-Unis et les démocraties occidentales, les hérauts de la paix, avaient imposé une paix juste et totale, le monde arabe aurait pu avoir un autre visage, un visage plus éclairé.
    Le monde arabe aurait pu extirper ses propres démons : la dictature, le militarisme, l’intégrisme et la violence. La guerre israélo-arabe reste la matrice de tous les maux de la société arabe.  
    Yasmina Khadra, écrivain prolixe et avisé, cerne avec perspicacité les problèmes les plus complexes de la société palestinienne et arabe. Son génie créatif et son sens des valeurs manifestent que c’est un grand humaniste.

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31 août 2013

Chagall ou la longue lettre au fils

 

Chagall ou la longue lettre au fils.       
Isabelle Pouchin
Editions Gaspard Nocturne (2013)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image Chagall.jpg Après le sublime poème récit, L’Amour profane de Basilius Besler, Isabelle Pouchin offre de nouveau aux lecteurs un magnifique  poème narratif de cent huit pages intitulé Chagall ou la longue lettre au fils.  Avec une écriture qui s’écarte de la communication triviale, le narrateur, un homme emprisonné (« j’ai été isolé, cadenassé dans / trois mètres carrés : un rat, quasi / ni livre ni musique, rien, l’obscurité complète attendre ») s’adresse à son fils et lui explique les raisons de son incarcération. Il veut se donner à voir à son enfant sans fards : « dans ces lignes, tu peux me lire tel que je suis / sans masque, sans l’apprêt boutiquier que la vie en société te colle sur le nez » et lui faire comprendre le sens de son geste aux sombres conséquences

    Ancien conservateur dans un musée national,  entretenant un rapport charnel avec les tableaux, passionné d’art et surtout amoureux de la peinture de Chagall, cet esprit libre a sauvé au risque de sa liberté les toiles de ce peintre  qui fait vibrer les couleurs et la lumière : « j’ai réussi à mettre en sûreté les tableaux de Chagall / oui, ils sont à l’abri, ces tableaux, je les ai fait / partir de nuit, à l’étranger, en lieu sûr/ et cela n’a pas été monnayé, je t’assure (…) ». Ce sauvetage impulsif (« Je ne supportais plus leurs mains sur les tableaux (…) ça m’est tombé dessus comme un coup de sang, cette révolte »),  marque de la liberté et du courage humains, est un prétexte pour brosser le portrait de Chagall. Le narrateur atteint sa personnalité, son talent avec le recul du temps, de l’écriture. Le lecteur suit la vie et l’œuvre de l’exilé, juif et russe, dont les tableaux lyriques et surréels  s’opposaient à la vision de l’art  nazie (« quand les nazis, en 1933, ajoutent à leur liste d’artistes dégénérés le nom du peintre») et de l’art  bolchevique (« Chagall, quand il commence à comprendre que le régime communiste écrase la liberté, broie l’individu, quand il réalise que l’art est mis exclusivement au service de la répression … »). Il découvre le peintre, poète et musicien, homme libre qui « fait voler ses maisons ses vaches ses paysans ; (qui promène) sa tour Eiffel  (…) à dos d’âne ».

    Le narrateur,   un « de ces passeurs (…) qui se seraient fait couper en deux pour les yeux noirs de Bella » est un esthète opposé au « diktat du présent, (au) refus de la complexité, (à la)  haine de l’altérité, (…) (aux) journalistes complaisants, (aux)  intellectuels veules, intéressés, pourris des rivalités, des modes, des écoles », un homme libre aux prises avec des geôliers incultes évoluant dans une société où règne l’ordre fallacieux de la force. Dans Chagall ou la longue lettre au fils, la réalité est perçue à travers le regard d’un prisonnier doté d’une forte conscience critique qui décrypte avec acuité le réel. Son  soliloque rapporte les événements après un travail de réflexion, de maturation, de conception visant la Beauté : « je veux que chaque mot soit l’écrin parfait à une pensée (…) pour toi je veux le meilleur ».

    A l’image de la liberté de penser du  narrateur et de la liberté de peindre de Chagall,  la liberté de l’écriture  d’Isabelle Pouchin aboutit à l’éclatement des structures narratives traditionnelles. Le rythme, le souffle de l’écriture favorisés par les retours à la ligne, la ponctuation chaotique et parfois inexistante, les anaphores (« dodo, ne t’inquiète pas mon amour (…) dodo, mon amour, (…) dodo mon enfant » ou « c’est peindre/ c’est se souvenir/ c’est ramasser les débris du naufrage longtemps »), les allitérations (« et blanches braises des bouleaux/ le bon vertige Bella chantonne »), les assonances,   créent la musique,  la cadence et la poésie du texte. Parfois, la beauté déraille à cause d’un mot vulgaire rappelant que le narrateur amoureux de l’esthétique, en rupture avec les valeurs de son époque,  est englué dans un monde où règne la médiocrité.

    Chagall ou la longue lettre au fils,  long poème narratif, décline le regard d’un prisonnier sur sa vie, l’Histoire, la peinture,  donnant à entendre en creux la voix de son épouse, de son fils et surtout celle du peintre Chagall. Cet ouvrage constitue une véritable anthologie originale et poétique d’un peintre porteur d’énergie créatrice et d’espérance qui a retenu les leçons du fauvisme, du cubisme, du surréalisme pour mieux s’en libérer.

 

 

Vous pouvez trouver une analyse sur L’Amour profane de  Basilius Besler d’ Isabelle Pouchin sur         http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2012/04/01/l-amour-profane-de-basilius-besler.html

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18 juillet 2013

Ballade d'un amour inachevé

 

Ballade d’un amour inachevé     
Louis-Philippe Dalembert    
Mercure de France (2013)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image Ballade.jpg Ballade d’un amour inachevé de Louis-Philippe Dalembert est un roman polyphonique englobant essentiellement le point de vue,  donné à la troisième personne du singulier, des deux personnages principaux dotés d’une forte personnalité.  Regardant toujours du côté de la vie,  Azaka et Mariagrazia, ce couple mixte lumineux, amoureux et heureux se heurte, au début de sa rencontre, au regard de l’Autre dans les Abruzzes, région de l’Italie centrale, monde à part, cerné par les montagnes. Azaka venant  d’un lointain ailleurs a rencontré et épousé  Mariagrazia, une  autochtone. Tous deux attendent avec joie et impatience leur premier enfant. Des secousses, prémices d’un tremblement de terre, replonge Azaka dans son enfance.
   

    La structure de Ballade d’un amour inachevé n’est pas linéaire. Elle  imbrique présent et passé tout comme le présent et le passé s’imbriquent dans la conscience d’Azaka.  L’écriture de l’après se vit comme au présent dans ce  roman nourri de réel. Le lecteur assiste à tout un travail de mémoire avec des retours sur ce qu’Azaka voulait refouler à jamais. Malgré la très forte complicité du couple et  son intense amour, Azaka ne pourra jamais raconter sa blessure secrète, (« des murailles gigantesques (qui ) dans(ent) une farandole démente avant que les parpaings ne s’écroulent pareils à des dominos géants, des pupitres (qui) voltige(nt) dans tous les sens, des enfants (qui ) s’égaillent dans un désordre monstre en lançant des cris affolés, un plafond de béton ven(ant) à sa rencontre alors qu’il est étendu sur le dos ». ) à Mariagrazia ou tout du moins n’en aura jamais le temps. La mémoire involontaire se met en branle à  cause de  « La chose », mot valise vague, indéfini pour dire la réalité innommable du tremblement de terre, expression jamais prononcée par Azaka.

     L’auteur ne tombe en aucun cas dans des clichés.  Transposant le réel dans la fiction, il  le dit  dans toute son intensité : « l’odeur est là, forte, pestilentielle, comme provenant d’un gigantesque charnier à ciel ouvert »,  « Des dizaines de cercueils de bois clair, des plus petits d’un blanc immaculé, juchés sur le couvercle des plus grands qui laissent l’impression de les étreindre jusque dans l’au-delà ». Le regard du narrateur devient voyant. Il ne reste pas en surface, il va dans les profondeurs des êtres, exprime leurs pensées, leurs émotions, leurs sensations. « La chose »  apporte la crise, la rupture dans la beauté de la vie, de l’amour, dans  une éternité esthétique concrétisée par la Ballade d’un amour inachevé.  Le texte qui fonctionne sur le retour de phrases au conditionnel, créant un effet de litanie : « Longtemps après, lorsque les douleurs se seraient refermées, que les survivants raconteraient l’événement… », «Bien des années après, lorsque l’on ne parlerait plus de l’événement que dans les livres d’histoire et les brochures (…) Azaka se rappellerait que  (…) », « Longtemps après, lorsque les cendres se seraient refroidies, qu’il ne resterait presque plus de témoin de l’événement (…) »   fait  ressentir un rythme régulier avec un flux et un reflux déjà donné par les titres répétitifs et lancinants des chapitres : « respiration première », « premier cri », « respiration » « deuxième cri », « respiration »… La respiration se fait en deux temps : des aspirations larges, gonflées de vie et des aspirations malaisées dans le mal être et le malheur. L’écriture crée une impression de rythme  comme  dans  une  ballade dotée de renvois,  revenant semblables à  des glas avec la temporalité cyclique,  le parallélisme des situations vécues par Azaka enfant et Azaka adulte, le retour du prénom Sarah. 
    Azaka, l’exilé, le déraciné, (« s’il avait laissé les siens, sa terre, son enfance, ce n’était pas pour voir du pays »),  intégré à la société italienne, travailleur, intelligent, altruiste, a affronté les difficultés de la vie, l’hostilité de la nature soulignée par la récurrence des champs lexicaux de l’étouffement, de la souffrance, de la soif, de la faim : « Le plus difficile, là-dessous, ce n’est pas tant de se retrouver seul avec soi que de gérer la faim et la soif. La faim lui lacère l’estomac de ses violents coups de griffes »,  « (…) il donnerait tout pour pouvoir éteindre l’incendie qui lui embrase l’estomac, la gorge, le palais réunis. ». Les images concrètes et violentes expriment avec force la souffrance.  L’image obsédante de l’enfermement lorsqu’Azaka ou  Mariagrazia sont enfouis sous un « tombeau de béton »  bouleverse le lecteur. Mais l’auteur  trouve la bonne distance par rapport à la narration. Il dit des événements terribles, tragiques,  montre la fragilité de la vie (« la terre vient de temps à autre te rappeler à ta fragilité d’humain »), sans tomber dans le pathos. Le dosage est délicat, plein de finesse. Jamais le narrateur  ne prononce le substantif « mort » pour évoquer l’indicible,  le décès de Mariagrazia, celle qui donnait un sens à la vie d’Azaka : « Comme si la disparition de Mariagrazia lui avait enlevé la boussole pour s’orienter dans la ville, dans la vie ». Il utilise des euphémismes, « disparition »,  des périphrases : « le veuf de Mariagrazia ». Derrière  le regard d’Azaka se trouve toujours celui de l’auteur.  Des clins d’œil humoristiques, qui viennent de cette double perception,  cassent les moments tragiques. Comme dans Noires blessures,  Louis-Philippe Dalembert  joue avec les noms des personnages : « Settesoldi »,  « Gambacorta ».  Il ridiculise Antonella, la quinquagénaire qui viole quasiment Azaka : « Elle se mouvait telle une toupie folle, bougeait son bassin d’avant en arrière, sautait en amazone délurée sur les cuisses de son partenaire, la tête voltigeant à tout vent (… ) » tout en parodiant un vers de Racine, « Ses déhanchements avaient la rage de qui voudrait des ans gommer l’irréparable outrage ». Quelque soit l’horreur du réel, le désir de vivre domine.    

    Roman d’amour, roman épique, tragique, historique,  roman de l’exil,   Ballade d’un amour inachevé constitue aussi une dénonciation implicite. Le narrateur  dévoile   la bonté condescendante et hypocrite des puissants qui assistent aux funérailles « par compassion peut-être, par calcul électoral sans doute »,  le retour de l’extrême droite : « l’Aleanza Nazionale », « La Lega Nord », les préjugés, « un autre lui offrit une bouteille de grappa après avoir pris soin de lui demander si on buvait de l’alcool chez lui, comprenez s’il n’était pas musulman », le racisme, la bêtise : « Un jour, croyant lui faire plaisir, une dame lui dit avec beaucoup de candeur : ‘Si tous ceux qui venaient ici étaient comme vous !’ ». Louis-Philippe Dalembert porte, comme dans tous ses  romans,  un regard lucide sur la société.

    La fin de Ballade d’un amour inachevé, roman admirablement structuré, à l’écriture rythmée comme le poème dont il porte le nom, est une extraordinaire et tragique queue de poisson. L’ironie du sort l’emporte. Les dieux, le destin,  décident autrement que ce que veulent les humains. Mais bien que la vie soit la proie de la mort, la vie l’emportera toujours.  Ne serait-ce pas une petite Sarah,   au prénom symbole de vie, qui  est  blottie  dans une couveuse ?

 

Pour connaître d’autres ouvrages de Louis-Philippe Dalembert, vous pouvez consulter des chroniques sur l’Ecritoire des Muses. Recherche par auteur ( Dalembert ).

 Noires Blessures.   
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/search/Noires%20blessures

Histoires d’amour impossibles … ou presque.     
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2007/11/...
L’île au bout des rêves       
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2007/10/03/l-ile-du-bout-des-reves.html        
Les dieux voyagent la nuit.         
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/search/Dalembert
La rue du faubourg Saint Denis 
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2005/11/...

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21 juin 2013

La Traversée

 

La Traversée
Francis Denis
Le chasseur abstrait éditeur (Juin 2013)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    pour Francis Denis.jpgLa nouvelle lyrique et poétique de Francis Denis, La Traversée, évoque la fuite de villageois en péril,  armés « d’arcs et de pieux effilés », venus d’un lointain passé et d’un pays imprécis. Ces fugitifs émouvants et fragiles comme le prouve le champ lexical de la vulnérabilité lorsque le narrateur décrit les jeunes enfants tant aimés par leurs parents (« leurs petits cœurs »,  «  leurs frêles tempes », « la peau  fine et transparente », « rêves innocents », « bras fragiles »)  en proie à des prédateurs cruels  (« Les prédateurs ont fui, emportant leur proie sans remords ») partent vers l’inconnu.  La fuite de ces familles vibrant  d’amour permet la dramatisation de leur voyage dans une nature tout aussi  hostile que les assaillants : « Le soleil (…) vient lécher de ses flèches éblouissantes nos ombres et nos corps qui se meuvent au milieu d’une nature sauvage et imprévisible ». Cette  fuite imposée, « Le village serait devenu leur tombe »,   vers l’inconnu,  présente une forte intensité dramatique. Elle dénonce la violence et ses conséquences tragiques : « chanson de l’enfance perdue, d’un monde assassiné ».  A l’ambiance onirique, comme hors du temps, se superpose l’Histoire réelle vécue par de nombreux êtres humains d’hier et d’aujourd’hui déracinés à cause de la guerre,  de la violence et de la haine, partant à la recherche de la liberté et de la sécurité.
    L’esthétique de l’écriture de Francis Denis,  de ses métaphores, de ses comparaisons  comme « son corps d’enfant s’effeuille au rythme de leur avancée, « Ils sont comme un champ de fleurs pourpres qui plient sous l’orage », secoue la torpeur où nous englue le réel et nous dévoile sa beauté malgré toutes les abominations qui peuvent exister. 
   La Traversée démontre que  l’horreur de la violence ne pourra  jamais tuer l’amour qui scintille dans tout être humain, la Beauté qui réside dans l’Art, qu’il faut garder confiance et comme Petite Fleur « tend(re) (les) bras pour atteindre le rêve universel ».

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15 juin 2013

Lettre à pépé Charles

 

Lettre à pépé Charles        
Annette Lellouche      
A5 éditions  (mars 2013)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   pépé charles image.png Le début du roman Lettre à pépé Charles d’ Annette Lellouche s’ouvre sur le réveil de pépé Charles (dont nous avons déjà fait la connaissance dans Gustave) avant de s’engager dans une longue rétrospective évoquant ses souvenirs proches, sa rencontre lors de la fête du village avec Simon, son petit fils : « Simon, son petit-fils, cet inconnu : (…) il est grand-père » et ses souvenirs  lointains : l’arrivée de sa future épouse, « cette jeune femme Noëlle, arrivant chez lui, par une belle journée d’été », son enfance, son amitié avec Berthe, voisine et compagne des bons et mauvais jours, amoureuse de lui depuis toujours. La solidarité entre eux leur a permis de faire face à l’adversité de la vie.  Le sens de l’humour de pépé Charles  a, de surcroît, aidé  ce dernier à supporter les tragédies qui ont détruit sa famille et son destin. 
    Une lettre de Simon va bouleverser  positivement  son existence  et celle de Berthe. Le grand père et le petit-fils rêvent chacun de leur côté de se retrouver.  Très vite, le texte se construit autour de ces moments d’attente : attente de l’adresse de Simon, attente de la lettre du grand-père…  Les champs lexicaux disent l’émotion de pépé Charles, (« Ses mains tremblent. Ses yeux s’embuent. Sa gorge se noue. Ses mâchoires contractées émettent un son bizarre, comme un grincement de dents »), son impatience, (« Charles ne sait pas trop si c’est l’angoisse, la gêne ou la température ambiante qui le  fait transpirer »), celle de Simon.  Non seulement le texte se donne comme attente, mais aussi comme suspens avec les recherches effectuées par pépé Charles : « L’angoisse a mué notre pépé Charles en détective privé »), l’enlèvement de Simon… Le roman est enraciné dans une réalité où s’enclenche progressivement tout un suspens. Le lecteur assiste alors à  une série de péripéties qui aboutissent  heureusement au bonheur final de ces êtres simples qui triomphent des difficultés de la vie.

    Comme dans Gustave,  Annette Lellouche peint les activités banales mais émouvantes de pépé Charles dans son paisible village à la vie monotone : « Ici les nouvelles sont si rares ».  Le récit et les monologues intérieurs s’ancrent dans le réel, donnant à voir la beauté du rustique village provençal : « Il traverse le vieux village qui respire la tradition des terrains cultivés. Les oliviers s’étendent à perte de vue, tout comme les arbres fruitiers, agrumes et autres. Les jardins embaument toujours autant les narines des promeneurs. Tendresse jusqu’à l’ivresse ». Cette  beauté est concrétisée par l’allitération  caressante en « s ». La narratrice propose toute une série de scènes prises sur le vif sur le ton de la tendresse et de la complicité comme le prouve le pronom possessif incluant  le narrateur et le lecteur :  « notre pépé Charles ». L’impression d’authenticité naît du réalisme minutieux des portraits physiques et moraux, d’expressions familières qui introduisent une sorte d’oralité rappelant le langage des ruraux. La transcription des pensées de pépé Charles, de Berthe en une sorte de monologue intérieur donne vie au récit faisant exister  leurs émotions.

    Dans la  Lettre à Pépé Charles, suite au précédent ouvrage, Gustave,  à  la faveur d’une écriture limpide et esthétique, Annette Lellouche transforme des événements banals du  quotidien en un ouvrage émouvant. Il s’agit d’un roman touchant où circulent l’Amour (« Peut-on rattraper le temps perdu ? Peut-on obliger le partage de ses passions juste par amour ? oui,   Pépé Charles en est persuadé »), l’amour de l’Autre, de la vie,  des animaux  et l’empathie. L’ouverture d’Annette Lellouche à la multi culturalité, à la différence : « là-bas disait-il, c’est une grande famille multicolore. Avec les copains on faisait toutes les religions. Pour ramadan on mangeait les gâteaux au miel très sucrés, pour Pâques , c’était les galettes azymes dures comme de la pierre et à la Chandeleur les crêpes de maman », sa vision positive de la religion dans son sens véritable, étymologique (« religare » c'est-à-dire « relier »), sa recherche du dialogue (« Leur orgueil réciproque les éloigne l’un de l’autre alors qu’il suffirait d’un mot, d’un geste pour aplanir toutes leur difficultés »), son humour : « il parlait de canne et de bière » à propos de Marseille et de ses environs, transforme ce roman en un apologue, évoquant Voltaire, l’ironie grinçante de ce dernier en moins.  Plaisant et agréable à lire, le suspens incitant de surcroît le lecteur à poursuivre avidement  sa lecture, la  Lettre à Pépé Charles est, comme Gustave,  une magnifique leçon de vie pour les petits et  les grands.  

07 juin 2013

La Maison de Marie Belland

 

La Maison de Marie Belland        
Denis Langlois   
Editions de la Différence. (2013)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Image Marie.jpgL’arrivée d’un couple d’écrivains  dans l’ancienne ferme de Marie Belland nichée au cœur d’une forêt broussailleuse vient rompre la vie monotone et sans saveur des villageois de Cronce. Qui sont « ces sculpteurs de mots » (…) « qui ont eu l’inconscience » d’aller  s’enterrer dans un lieu inaccessible,  invisible sur les cartes du cadastre,  véritable  décor lacunaire ?

    Dans La Maison de Marie Belland, Denis Langlois brosse avec un grand souci d’exactitude le tableau d’un petit village auvergnat et de ses environs : « Continuez vers le bourg. Vous ne pouvez pas le manquer, juste après un cimetière gris un peu en surplomb, qui a tendance lui aussi à déborder sur la chaussée en temps de neige ou de pluie, avec les conséquences que vous pouvez imaginer ». D’emblée le roman  s’ancre dans le réel avec des repères spatio-temporels précis donnant à voir  la vie monotone (« à  Cronce, il n’y a pas grand-chose à écouter ») et répétitive de villageois  à la mentalité bien  rurale. Les hommes du village se regroupent toujours dans leur lieu de rassemblement préféré, le café de la « mère Fageon ». Ces ruraux,  qui évoluent dans un quotidien sans relief,  sont tous caractérisés  en quelques mots de façon  réitérée : « Terrisse, le maigre, pisteur de gibier de son état », « Sicard, un gars aux cheveux longs couleur filasse », « Jarlier le chauve moustachu, Finiel le maçon », «  Moulharatle retraité » et sa bouteille d’eau minérale de Volvic, le petit Coutarel, « messager des écrivains »… Ces êtres banals, ordinaires,  à l’identité crédible sont tous des personnages typés,  aux traits pittoresques succincts, dotés  cependant d’une intense densité. Le roman prend un peu l’allure d’une étude sur la société rurale, sa façon de penser, de réagir, face, par exemple, à l’arrivée des vacanciers  chaque été qui apportent une certaine diversion au village et surtout   de l’argent comme le souligne avec humour le narrateur : « La mère Fageon se réjouissait de leur arrivée et en leur honneur augmentait ses tarifs ».  Mais ces « étrangers »  intrusifs, envahissants  perturbent en même temps la vie  calme de Cronce : « Tous ces individus qui apparaissaient à date fixe comme les champignons ou les sauterelles et se croyaient ‘intégrés’ ne se doutaient pas qu’ils n’appartenaient pas ou plus au village ». A l’instar des sauterelles ou des champignons, ces citadins se propagent en grignotant la paisible ruralité.

     L’énonciation à la deuxième personne du pluriel renforce  la vraisemblance de l’intrigue, « Si vous cherchez le village de Cronce … »,  prouvant en même temps la volonté du narrateur  de situer précisément son histoire dans un texte affirmatif au début de l’ouvrage à la faveur de l’emploi du passé composé, forme verbale exprimant un événement achevé et  certain au moment où s’exprime le locuteur : « Ils ont loué » ou le plus que parfait, expression de l’accompli : « on ne savait rien d’eux, juste qu’ils avaient loué la maison de Marie Belland ». De surcroît, des preuves sont données sur la présence des écrivains : « Les compteurs installés au Giberté avaient recommencé à tourner ». Le lecteur  saisit l’univers rural et pense être confronté à un témoignage sociologique réaliste.

    Mais progressivement, avec une grande subtilité,  le narrateur se dégage de la réalité pour atteindre au mystère par des objets banals au début comme une lettre, une grosse pierre…qui se dérobent après avoir été trouvés et  soulèvent surprise et angoisse chez les protagonistes. Le fantasme de la statue vivante,  avec la tête décapitée,   se met en branle, imperceptible  petit clin d’œil  au passage à  La vénus d’Ille  de Mérimée. Les actions et le temps dérivent : « on a l’impression qu’ici il n’y a plus de temps, on est tous paumés. On n’a plus de repères ! ».Des phrases, des mots, des questions glissées dans le texte véhiculent  brusquement le trouble, le doute : « on sentit que le doute s’était insinué ». On ne sait plus si les témoignages ont été vus, entendus ou imaginés. Des halos de souvenirs  émergent. Très vite le mystère s’installe. Une menace imprécise rôde. La forêt, univers normal en apparence, semble dotée de pouvoirs  maléfiques, hostiles. Des légendes et des rumeurs s’attachent à elle et à la maison Belland, entourée d’une espèce de mystère fondamental,  provoquant des réactions affectives violentes chez ceux qui en parlent. Taillandier, homme sobre et rationnel entre  au café, « livide. Vert comme les feuilles ».  Les écrivains à l’absence intensément présente, personnes énigmatiques, objets de curiosité pour des ruraux qui lisent peu,  envahissent les esprits, les conversations. Le passé ressurgit avec l’histoire de Marie Balland,  fille-mère, figure de la marginalité,  et surtout avec  l’apparition subite  sur la route de « gens habillés pareils qu’autrefois »,  espèce de mirage étrange. L’angoisse de la mort hante graduellement les esprits : « Un jour, notre demeure ne sera plus une maison, mais une tombe de cimetière ».  Un univers mortifère s’impose avec une puanteur inhabituelle : « (…) ça pue ! – Je vous le dis une bête crevée », des sons sinistres, (« un hibou hululait lugubrement »), la présence d’un «feu follet »,   la macabre comédie de l’ouverture de la tombe, la lettre des écrivains qui annonce « qu’un jour nous allons mourir ».

    Le rationnel bascule dans l’insolite avec la pléthore imaginaire qui circule autour de la maison Belland - cette maison effacée de l’espace -,  des objets qui apparaissent, disparaissent puis réapparaissent, du couple des écrivains que personne n’a jamais vu. Le texte se lit graduellement dans son étrangeté, se dit quand il ne se dit pas, s’évapore au détour d’une phrase. Le lecteur est en même temps confronté à un roman d’initiation dont on ne revient pas. La maison de Marie Belland constitue le rêve et le cauchemar des villageois. L’enfant Coutarel et Alexandre Vales finissent pas s’engloutir, par se perdre dans ce lieu mystérieux.

    Cependant tout ce mystère souvent mortifère  n’a rien de pathétique. Des clins d’œil pleins d’humour sont maintes fois lancés au lecteur lorsque le narrateur compare les vacanciers à des champignons ou à des sauterelles, que Lafont découvre à cause de l’arrivée de ces  indésirables vacanciers  que « cette année juillet et août ont trente et un jours » ou lorsque Masseboeuf lance  à la mère Fageon : « Si on te fait fermer ta boîte, ça deviendra une maison close… ». L’humour domine avec Taillandier et son tracteur symbole de sa virilité,  une  virilité  imposante,  humanisée : « mais les bruits de la virilité couvrirent sa voix ». De surcroît, c’est Taillandier qui découvre la tête de la statue, mutilation symbolique en psychanalyse, la décapitation pouvant  connoter  la castration.

    La maison de Marie Belland raconte une histoire à la fois rigoureuse et onirique.  il existe tout un entrelacement subtil de la réalité et du fantastique. Ce dernier, sans pléthore de signes,  avec essentiellement une maison hors du temps et  de l’espace,  s’applique toujours à côtoyer le vrai. Le matériau est réel, mais à force d’être réel, il ne l’est plus. En le poussant à son point extrême, le narrateur crée une fissure, glissant des éléments  mettant en éveil le lecteur qui voudra bien s’en souvenir. Le fantastique de Denis Langlois est à la fois un fantastique de situation crée par la présence d’objets brusquement déroutants et un fantastique d’écriture qui pose des indices surprenants, laissant une grande part à la subjectivité.  Avec Denis Langlois, le rationnel bascule dans l’insolite pour le plus grand plaisir du lecteur.

 

 

 

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04 mai 2013

La Mémoire des tissus

 

La Mémoire des tissus        
Gérard Figuié et  Oussama Kallab
Marshmallow Graphics sarl (Réédition, 2013)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Livre gérard Figuié.gifLe colonel français Gérard Figuié, chevalier de la Légion d’Honneur, officier de l’Ordre National du mérite ayant  occupé plusieurs postes à responsabilités au Liban  et Oussama Kallab, architecte libanaise, membre du comité de rédaction de la revue Liban souterrain ont vécu une extraordinaire aventure  humaine et scientifique les plongeant dans un passé vieux de sept siècles. Ils retracent cette aventure dans La Mémoire des tissus,  un ouvrage bien documenté, d’une grande qualité scientifique mais aussi esthétique, à la faveur  de riches illustrations et d’un papier glacé véritable plaisir pour le regard et le toucher.
    En 1989, en pleine guerre,  dans la vallée de la Kadisha,  dans le Nord du Liban, à 1400 mètres d’altitude,  « des équipes de Groupe d’Etudes et de Recherches Souterraines au Liban (…) tent(ent) de retrouver les traces d’un mystérieux ‘Patriarche de Hadath’ du XIIIe siècle ». Suite à des recherches,  huit corps de femmes et d’enfants, qui s’étaient réfugiés dans la grotte, Mgharet Aassi El Hadath,  difficile d’accès pour échapper aux viols et aux massacres des  Mamelouks, parfaitement conservés grâce aux bonnes conditions climatiques des lieux sont trouvés : « enfouis à faible profondeur des corps de femmes et de fillettes plus ou moins bien momifiés naturellement par les conditions climatiques exceptionnelles des lieux (sécheresse), portant tous leurs habits et enveloppés de linceuls ».  Les vêtements  de ces paysannes de la montagne  libanaise sont intacts. Ce sont des trésors socio-culturels, économiques,  historiques,  inestimables. En effet, « les tissus du XIIIe siècle parvenus jusqu’à nous sont très rares au Liban ». En outre, seuls les grands de ce monde intéressaient les chroniqueurs de l’époque.  Les vêtements portés par le peuple étaient ignorés.  De plus, il n’existait pas d’histoire des tissus au Liban. Les vêtements de ces femmes et de ces enfants sont donc un témoignage précieux  sur une société rurale, riche de traditions, de superstitions : « La superstition, solidement ancrée dans les mœurs de l’époque, (…) incitait à dissimuler dans (l)a ceinture ou (l)es vêtements, des talismans d’inspiration religieuse ou magique, enfermés dans de petites pochettes de cuire ou de toile ». Les vêtements, les bijoux retrouvés «  apportent un éclairage nouveau quant à l’histoire médiévale du Mont-Liban ». La Mémoire des tissus  fait revivre  la vie de ce petit village  du XIIIe siècle. Les  dessins réalistes et délicats des femmes et des fillettes revêtus de leurs beaux atours et de leurs bijoux, chacune dotée d’un prénom,  rendent aux momies leur poids de chair, leur corporéité. Les illustrations scientifiques concrétisent et actualisent l’existence passée. De la mort naît la vie. De ces momies naissent des tableaux vivants, colorés, parfumés. Les odeurs de laurier, de baume ont  en effet traversé les siècles.   La mode féminine d’alors est révélée.  La femme chrétienne « enveloppait sa tête et sa chevelure dans un long voile rouge qui la protégeait des intempéries et du regard des inconnus qu’elle pouvait croiser sur sa route », les fillettes portaient une coiffe nouée sous le menton et un bandeau assorti.  La coupe des robes  composée de « huit pièces de tissu plus ou moins rectangulaire », la qualité du tissu, du coton, filé à Tripoli, tissé à Balbeck, le jeu des couleurs  des broderies,  le marron, alliance  de la noix de galle, des feuilles et de l’écorce de noix, le rouge extrait de la garance, le bleu, de l’indigo, le noir issu de l’écorce de grenade, « teintures végétales cultivées dans la région», sont décrites. Les femmes chrétiennes ne portent ni jaune, ni vert. A cette époque, le jaune était réservé aux Juifs, le vert aux musulmans. L’égalité entre les classes sociales n’existait pas, les femmes aisées du village portaient des robes un peu plus cossues, en soie, « fibre de luxe très recherchée et donc onéreuse ».  Même « dans la mort comme dans la vie, toutes ne s(…)ont pas égales ». La servante est inhumée à l’écart sans « clef en bois symbolique par-dessus son cadavre ».   Ces nombreux éléments disent une partie de la vie au Liban, en donne le sens et ouvre au lecteur des perspectives sur une société désormais disparue, mais dont les influences subsistent inconsciemment dans la mémoire collective.    

    La Mémoire des tissus est un témoignage ethnographique extraordinaire où se mêlent des considérations scientifiques, techniques, historiques et esthétiques.  Il s’agit d’une enquête méthodique, rationnelle,  dotée d’une observation rigoureuse faisant  revivre toute une facette effacée d’un petit village du Mont-Liban  du XIIIe siècle où vivent actuellement environ huit cents chrétiens maronites. Gérard Figuié, ce passionné du Liban, partageant sa vie entre ce pays et la France,  qui a travaillé avec des experts du Louvre et de l’Atelier des Tissus anciens de Lyon pour nettoyer, analyser, ranger les tissus découverts, a grandement permis à la recherche archéologique et anthropologique de progresser. Malgré les tensions larvées  dans un Liban longtemps en guerre, la culture est toujours vivante. Beyrouth n’est-elle pas la capitale du livre ?

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29 avril 2013

Gustave

 

Gustave
Annette Lellouche      
A5 Editions (2012)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Gustave image.jpg Pépé Charles, un ancien cordonnier, a  pour seul confident  et pour unique ami Gustave, un vieux chêne,  « mon meilleur ami c’est lui, mon chêne. Je l’ai d’ailleurs surnommé Gustave, du nom de mon aïeul qui l’a planté. ».  Cet arbre contre lequel il s’adosse chaque jour, décrit avec le champ lexical de l’humain (« corps », « bras », « tête »),   doté d’un nom, d’un passé, d’une vie, est perçu comme un être vivant avec lequel le vieillard communique.  Gustave, témoin discret,  silencieux, loyal : « Il ne parle pas, mais il m’écoute et c’est très important de pouvoir se confier à quelqu’un qui ne te trahira jamais »,  a toujours partagé  les moments joyeux et tristes  de  l’existence du vieillard désormais « rongé de solitude ».     
    Mais le jour de la fête du village, Simon, un garçonnet « ve(nant) juste de fêter ses huit ans »,   s’assied à côté du vieil homme qui se confie à lui tout en lui donnant une leçon de vie. L’ouvrage s’organise alors autour d’une situation traditionnelle dans l’histoire du roman : le face à face entre un sage et un novice,  un vieillard et un jeune être, l’un à la  fin de son existence, l’autre au  début de la sienne. Le vieil homme  raconte  à l’enfant ses souvenirs « venus se fracasser dans sa tête comme la vague qui revient en force sur le bord d’une plage », sa rencontre avec Noëlle, tellement jolie, tellement souriante,  « l’amour de sa vie », la mère de ses enfants,  le bonheur fauché brutalement, (« quand le malheur décide de s’abattre sur quelqu’un, il ne prévient pas ; il est sournois, il fonce sur sa proie, jaloux de son bonheur »,)  le présent douloureux : « Toutes ces rides que tu aperçois là sont arrivées d’un seul coup, comme pour mieux révéler mon triste sort ». Le vieillard délivre un message à l’enfant par la stratégie d’une complicité pleine d’une tendresse bourrue et d’une intense émotion. Il l’entraîne sur le chemin de la réflexion et de la vie en l’interpelant par des questions oratoires (« C’est comme le vent. Est-ce que tu le vois ? Non ! »), des impératifs (« Ecoute », « Observe la beauté majestueuse de la nature »). Gustave  d’Annette Lellouche est une leçon de vie, de tolérance,  dénonçant subtilement le racisme, cette «  peur de l’autre, de l’inconnu », l’incompréhension entre les êtres, l’insuffisance de dialogue.  
     Gustave,  ouvrage attendrissant  à l’écriture limpide et poétique, « La végétation exubérante vibre au son des cigales l’été, grelotte sous le vent violent du mistral trois jours durant puis tout s’apaise et le ciel bleu, paré de son majestueux soleil, fait pâlir d’envie tous les promeneurs venus d’ailleurs », est piqueté  d’humour, « sa démarche (au chat) féline lui donne un air légèrement snob »,  et d’émotion. Solidement construit, ce roman sur la nostalgie d’un passé qui semble à jamais perdu est semé de  discrets indices annonciateurs de la fin. La logique de la narration est celle du souvenir  rythmée par le leitmotiv récurrent « au pied du chêne » qui constitue l’arbre en véritable héros de l’histoire.  
     Les illustrations en noir et blanc réalisées par l’écrivain « à main levée » mettent en scène la narration, petits clins d’œil humoristiques et enfantins, créant tout à la fois une illusion de réel et de jeu. Gustave  peut en effet être lu par des enfants. Il s’appuie sur des concepts exprimés de façon concrète à la faveur, entre autres, de la personnification de l’arbre, de l’humanisation du chat, mais c’est aussi un apologue philosophique destiné aux adultes,  leur  enseignant que la vie belle, fragile et éphémère doit être savourée avec humilité dans ses moindres instants et qu’il faut garder  confiance en elle

14 avril 2013

Retourne de là où tu viens

 

Retourne de là où tu viens.        
Annette Lellouche      
A5 Editions (2011)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

  RETOURNE-LA-D-OU-TU-VIENS.jpg  Jeune retraitée dynamique de soixante cinq ans, fougueuse, enthousiaste,   ouverte aux autres et à la différence, Francette, surnommée Franki par ses proches, héroïne de l’autofiction Retourne de là où tu viens  d’Annette Lellouche, est une amoureuse de la musique, des mots « La chaleur des mots qui l’emberlificote dans une joie sans cesse renouvelée, tel le bien-être du glaçon qu’on promène sur ses joues, par grande chaleur », de la littérature, de l’objet livre : « Son respect des livres est incommensurable ».

    Possédée « par une fringale injonctive de l’écriture », nourriture vitale et indispensable pour elle,  Francette  fréquente un atelier d’écriture,  « L’Ecole des Ecrivains »,  regroupant douze femmes. La rédactrice de  la plus belle histoire sera sélectionnée et publiée à compte d’éditeur. Mais très vite l’aventure magique se transforme en cauchemar pour Francette : « La belle aventure qui s’était profilée dans son cœur comme une renaissance, se transforma en traîtrise et malveillance ». Un courriel anonyme à connotation raciste,  hostile   et violent   comme le souligne la métaphore brutale, « elle clique (…) sur ‘gemepoete’, déclenchant imprévisiblement une mine anti personnelle qui la déchiquette » installe en elle le doute et le mal être.  Elle se sent agressée intimement. Douloureusement affectée, elle recherche l’auteur du message et effectue en même temps un retour sur son passé, son enfance, sa jeunesse tout en entreprenant une réflexion sur la relation aux autres, le racisme, les avantages des échanges virtuels : « elle absorbe ses mails comme la potion magique qui doit la prévenir de toutes les maladies, surtout celle de la solitude » et leurs  inconvénients. Certes cette nouvelle technologie favorise les relations amicales, mais elle peut aussi nuire fortement à la vie réelle.

    Le passé de Francette resurgit alors. Le récit mêlant présent et passé oscille entre la linéarité narrative actuelle et les retours dans  son enfance, son adolescence,  sa jeunesse, mais aussi son passé proche au sein de l’atelier d’écriture. L’ouvrage   se construit ainsi sur des réminiscences.  De nombreuses rétrospectives donnent à voir la petite fille juive, « la petite fille aux pieds nus »,  issue d’une modeste famille française, vivant en Tunisie, pays auquel elle est restée attachée. Cet enracinement, sensible aux images lumineuses et parfumées des descriptions des paysages de  « ce pays où le sirocco souffle aux heures chaudes des siestes programmées, enivrant les corps du parfum persistant des fleurs d’oranger, exaltant les sens dans des passions exacerbées », au lyrisme émouvant lorsque la narratrice évoque l’amitié entre la fillette juive et la fillette musulmane, (« Nous croyons tous en un Dieu unique »)  ancre le roman dans un univers poétique et humaniste.

    En même temps, l’autofiction se transforme rapidement en enquête policière -  Qui est le corbeau ? Est-ce la jalousie qui guide ses propos ? –à la tonalité humoristique. Les surnoms pittoresques et caricaturaux, « la grande perche », « les petites culottes », « le minimum syndical », attribués aux participantes du concours, suspectées les unes après les autres, instaurent une complicité amusée avec le lecteur.

     Même si après la réception des messages sulfureux, Francette perçoit brusquement et momentanément l’atelier d’écriture comme hostile, jamais elle ne sombre dans la dépression et le rejet de l’Autre. Au lieu de l’anéantir, les courriels la stimulent, excitant son caractère combatif : « Au lieu de l’annihiler, les piqûres hebdomadaires la transformaient en une fusée propulsive. Elle était éperonnée à chaque coup de mail et comme Pégase combattant la Chimère, elle allait encore plus vite, plus haut ». Elle  franchit allégrement les obstacles, « son livre (est) sa bataille, sa victoire ».  Elle accède à la reconnaissance.

    Ce roman miroir, « récit autobiographique-témoignage écrit dans le feu du vécu », rempli d’espoir et d’optimisme est une leçon de tolérance qui montre l’aberration du racisme, de l’antisémitisme, du refus de la différence, de la jalousie. La souffrance intime, dépourvue cependant de tout pathos,   de la narratrice   confrontée à l’antisémitisme  fait écho aux martyrs de la Shoah : « L’ombre des six millions de Juifs exterminés s’est imposée entre eux, rythmée par le bruit des bottes des Allemands … ». Mais ce livre  à l’écriture limpide gorgée de vitalité condamne l’intolérance  sans la moindre animosité.  Leçon d’amour et de  compréhension, donnée par une femme au regard libre et bienveillant (« il  (le jeune homme antisémite) devait être bien malheureux pour s’égarer dans cette voie »), Retourne de là où tu viens  d’Annette Lellouche  est une ode à la vie,  manifeste implicite qui ne dit pas son nom.

 

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01 avril 2013

Le Roman du parfum

 

Le Roman du parfum
Pascal Marmet   
(éditions du Rocher, 2012)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Le Roman du parfum de Pascal Marmet,  ouvrage polyphonique,  Le roman du parfum (1).jpgritable cocktail de sensations, bâti à coups de pulvérisations de fragrances florales, se lit « avec ivresse et lente gourmandise » (Baudelaire).

     Cet ouvrage se fonde sur le réel tout en mêlant les types et les genres de textes. Il passe du récit à la troisième personne du singulier au discours à la première personne  en donnant la parole à Sabrina, Tony Curtis ou à l’auteur, narrateur et personnage, Pascal Marmet lui-même.   Tout à la fois historique et documentaire, ce roman  narre avec rigueur et soin  la genèse millénaire du parfum de l’Antiquité à nos jours, expliquant l’évolution et les bouleversements de sa conception  à travers les siècles et les pays  afin d’instruire le lecteur: « « L’apparition du parfum en Méditerranée occidentale est liée à l’avènement des grandes civilisations antiques : grecque, latine, étrusque ou carthaginoise … ».      Signe de raffinement, de distinction, curatif, déodorant corporel,   érotique, le parfum possède différentes fonctions. Banni ou adoré, selon les périodes, il est désormais objet de marketing.      
   Les nombreuses références  à  la vie de  l’acteur américain Tony Curtis  données à la faveur de maintes rétrospectives font aussi du  Roman du parfum  un ouvrage   biographique et sociologique, « improbable duo où parfum et cinéma s’entremêlent, restituant à fleur de peau conversations et impressions olfactives »,  révélant l’Amérique des années trente,  l’antisémitisme,  la violence  et la haine auxquels se heurta le jeune Bernie, futur Tony Curtis : « …les autres le poursuivaient en hurlant leurs injures antisémites et en brandissant des manches à balai ».   
    Le roman du parfum  donne à vivre également   l’histoire de Sabrina, l’héroïne de l’ouvrage. Sabrina est une jolie jeune femme de vingt trois ans recevant  constamment de plein fouet les multiples effluves qui circulent autour d’elle. Son odorat toujours en éveil  navigue entre l’attraction et la répulsion : « Sur mon arête nasale transformée en cymbale, chaque odeur beuglait sa haine sulfurique dissonante. Tout puait, tout empestait sauf les parfums délicats ». Reliée aux autres par leurs odeurs, «hors d’haleine, à l’hôtesse d’Air France suintant la crème à la rose musquée de Weleda, j’ai tendu mon sourire … ». ), elle sait distinguer, répertorier, analyser  les différentes ambiances olfactives des lieux où elle évolue.  Grâce à son odorat,  elle brise les limites que la société lui avait imposées. La petite caissière « d’une horrible supérette de quartier » devient un « nez »,  personne aux immenses talents tus,  inconnue du public : « le nom des nez n’apparaît pas. ».  Elle  rencontre alors  les plus grands de ce monde, (Michel Roudnitska, le compositeur de Femme de Rochas, Eau d’Hermès, de Diorissimo et d’Eau Sauvage », « Mona di Orio (…) l’artisane poétesse qui avait révélé au public Les Nom d’Or, Lux, Carnation, Nuit noire, des classiques devenus références »),   le succès et  l’amour.  Elle accède à la plénitude de la vie. Elle existe : « Moi, avant je n’existais pas ». La distance entre les êtres et la nature diminue pour elle avec les effluves. Elle ne  sent pas seulement le monde environnant, mais elle le pénètre et le connaît. Le parfum  est l’instrument  d’un contact direct avec l’autre. Par l’odorat, elle ressent avec acuité  le retentissement des choses, des pulsions et l’amour : « Plongeant ses yeux en moi, Lionel a posé ses lèvres sur les miennes. De toute sa bouche au goût et à l’odeur de mon plaisir, ce baiser fut comme faire l’amour sur un lit de pétales de roses. C’était si bien que je suis instantanément tombée amoureuse. »

    Dans ce roman qui fait évoluer  avec délice le lecteur dans un univers de sensations, le narrateur tricote  les registres. L’humour ébrèche  le sérieux des analyses   : « Je rayonnais. Entendez par là que jevidais les cartons… »« tapie au fond d’un puits de doutes avec des yeux cernés tel un panda en captivité », « j’en suis restée comme la clochette du muguet : muette »... Le renouvellement des clichés avec la métaphore des épices - une dame « aux cheveux de sel et de poivre » - traduit le constant plaisir de la sensation. Les bouquets d’odeurs mènent au vertige «  Une aube de lune décroissante, je me suis promenée dans les champs de fleurs. Je m’y suis évanouie. Mon corps gisait dans un lit de pétale. Les couleurs et les entêtantes halenées avaient atteint mon âme ») et à la poésie. L’écriture du parfum  est donnée avec des métaphores musicales, « Et à la moindre fausse note, ma partition se fait volatile »,  « vos fleurs sont joyeuses, et vos arbres chantent les louanges de leur jardinier adoré », des synesthésies : « Sur mes lèvres asséchées, un vent chaud déposa une perle de mandarine, un zeste de citron révélé par une bouffée de ma sueur. En me retournant, un effluve de pin du Canada enflamma ma gorge ».  Le goût, le sucré, l’acide, le toucher, la brûlure,  la vue, se mêlent.  Le parfum se minéralise en devenant  « perle », bijou précieux et lumineux. Les sensations sont transposées : « Il y a du Vermeer dans la méticulosité de votre approche », métamorphosant l’odorat en  tableau de maître. Les sensations dérivent pour donner une expérience quasiment érotique. Il y a toute une sublimation de la sensation, espèce d’expérience mystique.

    A la faveur de l’hyperesthésie de Sabrina, le narrateur effectue une topographie des parfums, instruments d’un contact direct avec autrui. Il montre que la sensation est historique et qu’elle permet un dépaysement à la fois rigoureux  et onirique.

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26 février 2013

La part des anges

 

La part des anges.    
Patrice Salsa     
Auto publié, 2012

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   image part des anges.jpg La part des anges de Patrice Salsa raconte une tranche de vie de quatre amis, élèves studieux, âgés de quinze ans, vivant dans « une cité HLM tranquille, à la très lointaine périphérie d’une grande ville qu’il est difficile de rejoindre ». Kevin et Jordan se connaissent depuis leur plus tendre enfance. Alison et Solveig  se sont rencontrées lors de la rentrée scolaire après un déménagement.    
    L’enthousiasme, la beauté et la pureté dominent ces jeunes êtres. La part des anges  propose leur  vision unique et magique et leur besoin de héros : pour Alison, Kévin  est un dieu : « Son dieu va s’élancer, et se mettre à plonger ». Les quatre adolescents  voient tout en nouveauté, à travers leurs jeux, leurs films, les bandes dessinées lues : « on dirait une de ces villes virtuelles du jeu SimCity, encore claires et lisibles, quand la partie vient de débuter… ».Ils échappent par moment à la logique du monde adulte, effaçant toute rupture entre le rêve et la réalité. Leur  regard n’est pas blasé. Cette acuité de la vision crée chez eux un état d’ivresse créatrice : Jordan et Kevin transforment leur corps en œuvre d’art  en le  peignant. Ils assouvissent un besoin de sensations fortes dans le sport qui sculpte et sublime leur silhouette aux lignes droites et brisées, aux couleurs franches  et vives : « Kevin s’envole, se casse en deux au niveau du bassin, puis s’ouvre comme un compas. C’est une flèche blanche avec un cercle bleu roi qui perce l’eau, sans la froisser, sans laisser de blessure, sans écume ».  Les corps sont beaux soulignés par la lumière : « Sous le soleil matinal, les torses luisent d’une sueur dessinant chaque muscle gainé  de peau claire ». Ces adolescents éprouvent du plaisir à se sentir exister et à faire exister l’Autre. L’échange de l’abricot entre Jordan et Solveig a non seulement une saveur irremplaçable, mais surtout,  il lui insuffle la vie. La beauté de la vie et la  fougue de la jeunesse  l’emportent alors.    
    De surcroît, Patrice Salsa reproduit fidèlement le discours de ces jeunes  avec des répliques juxtaposées, rapportées directement sans les tirets  ni  les verbes introducteurs habituels. La syntaxe incorrecte des adolescents due à l’omission du « ne » de négation, les apocopes, le lexique familier créent tout un effet de réel,  rendant les personnages vivants, le texte dynamique, enthousiaste, vrai : « J’y crois pas ! Mais comment t’as fait ? / Je leur ai juste demandé ; plutôt j’ai demandé à Solveig. / Solveig c’est la goth ? / Oui, elle est pas goth, plutôt dark je crois ». Le ton alerte, le présent restituent la vivacité de l’action. La part des anges se plie habilement aux canons de la société du XXIe siècle et à la réalité de sa jeunesse qui, après l’amitié,  découvre l’amour.       
    Le roman de Patrice Salsa plonge le lecteur dans l’univers de l’adolescence.   Sa pureté et sa beauté  l’emportent dans  sa découverte de l’amour plein de tendresse et de douceur, (« la femme est courbes, l’homme est angles (…) Une peur l’envahit. Ô, pourvu que jamais ces angles ne meurtrissent ces courbes ! »),  de ses sentiments, de ses émotions,  mais aussi de ses nombreuses interrogations et angoisses, de ses complexes, de son mal être devant la découverte de soi, de ses désirs, de ses troubles,  dans un monde adulte souvent corrompu et pervers. Apparemment insouciants, désinvoltes, ces adolescents se heurtent  fréquemment à de graves problèmes. Solveig, hantée par l’idée de la mort, révoltée par une société égoïste cachée sous un vernis policé  (« …l’Occident est un vampire  qui suce le sang des habitants des pays pauvres. (…) la planète n’est qu’un charnier pourrissant, fardée telle une prostituée au dernier stade de la syphilis… ») entretient un rapport pathologique avec  la nourriture. Jordan, dans une souffrance sourde, découvre avec angoisse son homosexualité comme le prouve le rythme verbal  ternaire lyrique : « ses désirs qu’il ne veut pas admettre, qui le taraudent, le fouaillent, le démembrent ».  Le sentiment irrépressible d’être à distance de soi déclenche un mal être chez Alison qui se scarifie, « elle se coupe lorsqu’elle doute de sa propre réalité. (…) Quand elle sent qu’elle n’habite plus vraiment ni son corps ni sa vie ». La part des anges est en vérité  une tragédie moderne annoncée subtilement et indirectement dès le début de l’ouvrage par de nombreux indices semés au fil de la plume par le  narrateur.      
    D’emblée apparaît  en effet une sorte de faille, de fêlure. L’incipit est comme un miroir annonciateur de la fin. Paradoxalement dans cet univers amical, un lexique violent, des images mortifères disent la douleur,  le sang qui coule, la mort imminente : « De gros éclats effilés de glace, transparente, pointue, tranchante.  (…) Qui transpercera, déchirera, déchiquettera les baigneurs bruyants. Le bleu insouciant de l’eau se teintera de rouge… ». Un vocabulaire concret, des métaphores  évoquant la souffrance, le supplice (« les paroles qui blessent, les mots qui râpent et brûlent, les insinuations barbelées …»,) des images suggérant des blessures (« Le bois collecté sur la grève dans l’or sanglant d’un coucher de soleil ») hantent le texte. Le transfert de verbes ou d’adjectifs concrets détournés de leur emploi habituel, la peur que Kevin  éprouve de  blesser Alison, préfigurent la chute finale.  
   La part des anges de Patrice Salsa,  ouvrage poétique, solidement construit et travaillé, mêlant les discours, le flux de conscience des personnages aux interventions du narrateur,  rythmé par des chansons anglo-saxonnes, témoignent de façon poignante du vécu et du ressenti d’adolescents avides de vivre, mais désaimés par la Vie. « La part des anges », ce n’est pas seulement « la partie du volume d’un alcool qui s’évapore quand celui-ci est mis à vieillir », c’est aussi ce que méritaient ces êtres purs et innocents qu’étaient Kévin, Jordan, Alison et Solveig : « Call my name and save me from the dark ».



Patrice Salsa a aussi publié :

Un garçon naturel  (éditions Rouergue, 2005)

La Signora Wilson (Editions Acte Sud, 2008) : http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2008/06/19/reve-ou-realite.html

Le joueur de théorbe (éditions URDLA,  2011) :
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2011/03/20/le-joueur-de-theorbe-patrice-salsa.html



 

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04 février 2013

Nostalgies

 

Nostalgies
Eric Mériau
Editions Elzévir (2012)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   couverture nostalgie.jpg Le recueil poétique  d’Eric Mériau, Nostalgies, s’ouvre sur le très bel  hymne à la vie de Mère Térésa et sur un extrait du Horla de Maupassant, chant à la gloire de l’œil, organe capable d’embrasser l’univers entier, la beauté et la fragilité de la vie. Ces deux textes donnent d’emblée la clef et  le ton de l’ouvrage qui résonne de tout l’épicurisme  mystique de son auteur et de ses réflexions sur le du temps qui passe : « Demain, ô comme c’est loin ! / Non, mon petit, c’est déjà hier !!! », le charme intense, précieux et éphémère de l’existence.    
    Ses poèmes, pour la plupart  libérés de la métrique,  donnent  au vers une grande liberté.  Sa mise en page avec ses blancs, ses strophes d’un seul mot ou au contraire constituées de versets, les derniers vers mis en valeur en caractères gras,  accordent une grande importance à la matérialité du texte qui devient objet esthétique à admirer avant d’être lu, comme la dernière strophe du poème « Houcher » et son  calligramme suggérant un sapin.  D’autres poèmes se coulent dans le moule normé  du sonnet mais  s’écartent toutefois du strict respect des rimes du sonnet italien ou marotique. Les acrostiches « Lux », « Victorien », « Lucie » lancent deux messages lisibles horizontalement et verticalement  tout comme dans la célébration  de la « venue  dans des langes doux et soyeux »   d’une petite Lucie. Amoureux des mots, jouant avec eux et avec les figures de style, épris du rythme des phrases et de la musique, le poète emporte le lecteur vers des ailleurs exotiques, étranges et étrangers avec ses titres en arménien, « Doudouk » « Chenoragal yem » ou  en patois lozérien « Lamberkat ».     
    Observateur du quotidien, tricotant récits, descriptions et argumentation, Eric Mériau lie ses poèmes à sa vie privée (« Je ne sais qu’écrire ma vie ») et à l’Histoire passée (dans « Circonstance » : « J’en oublie entièrement l’image historique/ Des bus parisiens vert et crème d’hier, / Bondés de visages serrés, inquiets, las, éteints / Roulant vers l’ultime destination, silences funestes / Parquant ainsi les voyageurs d’un jour, du petit matin/ Sur le quai à bestiaux du  dernier départ/ Ou sur l’esplanade de l’incompréhensible attente !... ») ou contemporaine  comme dans « Trains bariolés »où  il évoque les tags. Situant de façon précise ses textes dans le temps et dans l’espace, il  les transforme par moment  en feuillets d’un journal intime poétique : « en cet automne deux mille dix », « en cette veille de Noël de l’an deux mille sept », « en ce vingt-quatre/ Janvier/  De l’an/ deux mille huit ». A la faveur de sa lecture, le liseur  visite Lyon, comme l’indique la périphrase « sous les teintes du couchant peignant la cité des Gaules »,  la Savoie, terre de « ses ancêtre », le Vercors, « O Vercors contrasté ! / Comme tes gris, blanc, vert foncé te vont bien ! », l’Ain, Langogne et  « l’immense lac de Naussac » en Lozère, l’Arménie, l’Afrique… Maints poèmes d’Eric Mériau ont en commun de présenter un certain nombre d’images empruntées à la nature qu’il fait exister en la nommant
et en retrouvant des émotions provoquées par une résurgence du passé (« Aujourd’hui, encore, je ne puis t’oublier ;/Chère ampoule jaune du passé/, Lampe accueillante, veillant/ Sur les arrivants d’un soir !/ »),  par des sensations communes au présent et au passé, éprouvant des sentiments de plénitudes de moments arrachés au temps à travers la marche : « Dès le premier jour, / Je sais que l’existence me réserve / Encore un beau voyage pédestre, / Composé des fleurs de la contemplation, / Du bouquet des silences essentiels, / Des racines de l’effort et des rameaux d’une pensée unifiée » ou le souvenir gardé d’une rencontre amoureuse marquée par une sorte d’idéalisation : « Te souviens-tu aussi, ma grâce, de la braise de nos cœurs, / Tiédie et attisée par l’impétueux ruisseau de ta fontaine/ En partance pour un voyage d’allégresse gémissante ? ». Un « Je » s’exprime et analyse le monde environnant, donnant à voir sa beauté mais aussi ses défauts, la ruine des valeurs : « Bonnes volontés de notre pauvre Occident, / bouffi de suffisance,/ Obèse de tant d’égarements égoïstes, infirme par trop / de paresse, Engourdi d‘une mollesse pernicieuse, fardé par les strates. Cumulés/ D’un fond de teint d’une grossièreté inédite ! ».  Du singulier débouche très souvent des généralités universelles sur la société, l’existence inexorable de la mort qui donne tout son sens et toute sa valeur à la vie, cette vie éphémère  pleine de saveurs dont il faut jouir pleinement  dans ses moindres éléments : que ce soit une pomme  séduisante par sa rondeur, son croquant, sa fermeté, sa sensualité : « Craquante, tu me montre ta rondeur, /Dès que je t’entame, je croque à pleines dents/Le monde, et ta chair, alors, me l’embellit ! » ou la fraîcheur délicieuse et désaltérante d’une goutte  d’eau perlant d’un « rameau enneigé ».
    Les poèmes d’Eric Mériau, pour la plupart heureux, disent la joie, l’amour de la vie, de la femme, de la liberté.  Véritable exaltation des pouvoirs du langage, expression lucide du caractère précaire de l’être humain,  ils constituent une revanche sur la mort.

 

 

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26 janvier 2013

L'illusionniste

 

L’illusionniste
Edition Cercle français de l'Illusion
Président Claude Nops
(2013)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    1_llusionniste-kingeshopcom.jpgAu détour de ses flâneries littéraires, le lecteur peut rencontrer l’illusionniste et sa séduisante revue éponyme au papier cartonné glacé, raffiné, brillant, doux et soyeux. Cette revue l’entraîne alors  dans un univers onirique et esthétique surprenant et irrésistible. Tout à la fois ludique et culturel, le magazine  L’illusionniste emporte  le lecteur vers des tours de magie étonnants et amusants où des liens se dénouent avec un « Anneau déchaîné »,  des  poissons apparaissent  dans un verre d’eau dans le tour « « Le Poisson dans l’oh », mais aussi vers des présentations et des analyses d’ouvrages, de films, de tableaux de personnages aux doigts habiles comme « Les Diseuses de bonne aventure » de Georges de La Tour, « Le vol à la tir » de Caravage en passant par des œuvres surréalistes, fantaisistes  et contemporaines comme celles de Michael Cheval, aux couleurs gourmandes  et lumineuses.  
  
L’illusionniste permet au lecteur de (re)découvrir d’un regard neuf des œuvres d’art consacrées à l’illusion et marquées d’originalité. La magie se fonde alors sur une relation ludique autour de tout un travail sur les gestes, le mouvement de l’illusionniste ou des personnages du tableau à des fins de divertissement et de réflexion. Tout une poétique et une esthétique sont mises en place fondées  sur des effets de rythme, de mouvements, d’illusions, de couleurs. Le jeu s’impose développant des phénomènes de déréalisation, de mystère, d’incongruité, de surprise et  d’humour. Les repères dérivent. Le fantastique, le merveilleux, le mystérieux de mêlent conjugués à la beauté.
    illus381-KS-18-09_essai-1.jpgL’illusionniste  propose un univers de rêve afin de compenser la morosité du réel et répondre à tous les appétits conscients et  infra-conscients du lecteur. Ce dernier échappe le temps d’une lecture à son existence rationnelle, pragmatique, à un monde désenchanté pour plonger dans un ailleurs où tout devient possible comme traverser avec aisance et élégance un miroir. L’illusionniste transfigure le réel, exprime le monde des songes en imposant une présence poétique pure où vibrent les couleurs, où les mouvements tournoient dans toute une théâtralisation de l’univers.

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19 janvier 2013

Les Beaux sentiments

 

Les Beaux sentiments.      
Jacques-Etienne Bovard     
Editons Bernard Campiche  
CamPoche (2012)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    image beaux sentiments.jpgLes Beaux sentiments de Jacques-Etienne Bovard est un ouvrage rigoureusement construit : il s’ouvre sur la cinquième rentrée scolaire de François Aubort,  (dont le lecteur n’apprend le prénom qu’à la cent soixante septième page), un professeur remplaçant  de français  dans un lycée  du canton de Vaud, en Suisse. Le roman s’achève  à la fin de l’année scolaire, après la remise des prix attribués aux lycéens « élevés au grade de bacheliers et bachelières ». Chacune des quatre parties  du roman se termine par  un écrit d’élève : le dossier de Bertrand Fiaugères,  le texte d’Anne-Sophie, celui de Cédric et enfin la carte d’Anne-Sophie. Cet ouvrage charpenté introduit le lecteur dans le flux de conscience  d’Aubort, entrecoupé de dialogues adaptés au style de chaque locuteur. Ces monologues intérieurs  aux multiples réflexions, analyses,  remises en question données en alternance à la première ou à la troisième personne du singulier présentent un personnage ordinaire, fragile et révolté, encore plein d’idéalisme, qui porte un regard négatif sur lui-même et aigu sur les autres. Le lecteur voit Aubort comme il se vit lui-même. La grandeur de cet enseignant  réside dans sa lucidité, mais cette grandeur est dépourvue de puissance : on ne peut lutter seul contre le malheur d’autrui, contre la société, contre la crise.      
    Après le suicide d’un de ses élèves pendant les vacances estivales, Aubort  culpabilise : il n’a pas su voir le mal être de Bertrand : « qu’est-ce qu’il fallait voir, qu’il n’a pas vu sur ce visage intelligent, quel signe, quelle blessure ? » ou tout du moins il a laissé passer les ténus indices de son futur geste : « Ce faux-fuyant, qu’il a vu, pourtant, mais renoncé à relever pour ne pas laisser les autres s’agiter dans l’attente de leurs  propres copies ». Il s’interroge alors avec angoisse sur l’opportunité des lectures, aux messages souvent mortifères,   proposées à ses élèves : « Ce pays nous ennuie, ô Mort appareillons ! … », « Les êtres nous deviennent supportables dès que nous sommes sûrs de pouvoir les quitter »La littérature n’est pas innocente, elle peut même posséder un pouvoir létal : « La littérature serait-elle un vaste cimetière ? N’offre-t-elle aucune certitude résolument tournées vers l’espoir, aucune valeur, aucun idéal ? ».    
    Aubort va essayer d’échapper à ce sentiment de culpabilité en tentant de pénétrer l’opacité de ses élèves,  d’aller au-delà des apparences, de se rapprocher d’eux. Mais les lycéens fuient, répondant par des lieux communs : « Bien sûr, en sa présence de prof doublé pour la plupart d’un inconnu, on surveille son propos, réflexe de prudence acquis depuis l’école primaire, mais il se peut aussi qu’on n’ait rien d’autre à dire que ces lieux communs sur tout et rien (…) ».  Aubort  essaie  alors de sauver Cédric, élève de classe technologique, qui masque la réalité, ses sentiments, ses craintes sous des airs faussement joyeux et  désinvoltes ( « petite bouille démantelée en face de lui qui  attend la question suivante en essayant de rattraper ses sourires de faux joyeux… »), cependant le drame qu’il vit est décelable essentiellement dans son angoisse du regard de l’Autre, dans ses silences qui parlent, dans ses conduites à risques, lorsqu’il slalome  dans les rues  au milieu des voitures, à « une folle allure, les patins tressautant sur le macadam »,  la mort étant « ici l’attrait irrésistible du jeu ».  Les gestes d’autrui délivrent des messages susceptibles d’interprétation diverses comme le dernier  salut de Bertrand.   Le roman met l’accent sur le caractère imprévisible des êtres, montre qu’on ne les comprend pas toujours, qu’on ne peut les aider s’ils refusent. On ne peut s’emparer de leur liberté. Une distance existe toujours entre le « moi » et l’autre.   
    Dans ce roman réaliste, comme dans la vie ordinaire, le lecteur ne dispose que de bribes d’explications sur les événements proposés de façon partielle et partiale par Aubort, ses collègues et les élèves. Le lecteur est confronté à la complexité psychique des êtres, aux situations difficiles qu’ils vivent et affrontent avec leurs propres moyens dans un univers souvent absurde et angoissant. Les Beaux sentiments témoignent de la vie de la jeunesse, mais aussi d’une époque et d’une région, la Suisse des années 90, engluée dans une crise économique et politique avec un gouvernement qui sacrifie l’éducation : « suppression de cours facultatifs et d’heures d’appui, diminution du personnel et de l’offre alimentaire de la cafétéria, réduction des plages d’ouverture de la bibliothèque et, bien entendu, regroupement systématique des classes dont l’effectif descendra au dessous d’un certain seuil… », une société qui méprise et jalouse les enseignants au soit disant « salaire ‘indécent ‘, (aux) ‘ obscènes ‘ vacances,  (aux) horaires ‘sur mesure’ … ».  L’ordre politique et  social s’effrite, se désintègre. La chambre des députés n’est plus qu’un lieu de disputes vulgaires, de brouhaha informe, d’indifférence (« A droite et au centre, on boucle son porte-documents, on lit un catalogue de jeux informatiques, renversé sur son siège on téléphone à Madame, on bâille, on discute, on rigole… ») qui accable financièrement les citoyens.
    Dans ce texte qui se veut analogique, confronté aux événements de son époque, à  leur absurdité, l’absence d’espérance  n’est pas totalement une désespérance. Malgré son apparence souvent apathique, la jeunesse possède un esprit critique, elle est capable d’analyser, de se révolter. Par leurs remarques pragmatiques, (« Parce qu’il y a quand même un moment où il faut arrêter de se prendre la tête pour s’empêcher de vivre… ») les élèves aident même Aubort à évoluer, à percevoir le réel autrement. La vie est ambivalente, acceptons cette ambivalence et essayons de cultiver les beaux sentiments malgré leur modeste efficacité : « Mais il sera dit que les beaux sentiments ne suffisent pas mieux à vivre qu’à faire de la bonne littérature… Il sera dit que les beaux sentiments ne s’épanouissent comme les fleurs que dans le terreau âpre de l’angoisse, de la violence et du sacrifice… Il  sera dit que les beaux sentiments ne peuvent que croître passionnément ou mourir… »

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02 janvier 2013

Le cadeau de Noël

 

Le Cadeau de Noël    
Daniel Abimi     
Bernard Campiche Editeur (2012)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   image cadeau de noel.gif La belle jaquette brillante de l’ouvrage de Daniel Abimi, décorée de rennes scintillants tirant un traineau – vide -  sculptés dans la glace, souligne la beauté éphémère de Noël  et révèle l’ironie du titre. Le Cadeau de Noël est un roman fondé sur une enquête policière menée juste avant Noël par l’inspecteur Mariani dans une frange glauque de la  société lausannoise dépourvue de valeurs morales et humanistes. Quelques jours avant Noël, Elena, une jeune Ukrainienne, employée dans « la station service, Agip, la dernière avant l’échangeur de la Blécherette » qui « fa(it) dans la restauration » est tuée par un professionnel alors qu’elle allait servir des « penne alla carbonara ».  Afin d’arrêter le criminel, il faut d’abord « trouver le mobile ».  Tous les ingrédients du roman policiers -  suspens, action, violence, rebondissements, résolution de l’énigme à la fin de l’ouvrage -   sont savamment et judicieusement orchestrés. Le Cadeau de Noël,  roman policier à l’intrigue bien charpentée, cultive l’appétit de sensations du lecteur. La narration, contemporaine à l’action, donne à voir concomitamment, sans lien au premier abord, des fragments de vie de différents personnages croqués sur le vif,  (Mariani, le policier migraineux, Rod, un journaliste alcoolique, Svetlana Meylan, épouse d’un assureur…) qui se relient progressivement de façon nécessaire.

    La bourgeoisie privilégiée et les petits truands hantent sans scrupules les mêmes milieux de la drogue,  de la prostitution, de la pornographie et de la violence. Sous le vernis esthétique et policé  hypocrite  de la bonne société se cachent  des êtres vulgaires que « l’odeur de l’argent (…) rend tous délicieux ». La richissime Anne-Sophie Hartmann accueille son cousin « un verre à soda rempli à la main (…) Son haleine dégage(ant) une forte odeur de gin ». Son mari « chirurgien chef à l’hôpital du Samaritain à Vevey »  « se commet dans des partouzes », méprisant et réifiant  les jeunes prostituées slaves sans papier : « tu lui allonges une baffe avant de la baiser comme si elle était ta chose ». Les enfants, « quatre chérubins  (qui)  assuraient la partie musicale du réveillon », apparemment des angelots blonds, bien éduqués,  sont en réalité de véritables terreurs soutenues de surcroît par leur mère. Déçus de leurs cadeaux, (« Corentin quand il découvrit que le téléphone qu’il avait entre les mains était l’ancien  modèle, celui qui était déjà vieux de sept mois (…) commença par devenir tout rouge, poussa un hurlement qui forçait sur les aigues puis jeta son appareil contre le père Noël »),  ils lapident le père Noël avec rage et colère. Daniel Abimi décrit avec un réalisme,  frôlant parfois l’épique dans ses scènes de violence ou de sexe, un univers corrompu (« L’ordre judiciaire étouffa l’implication de son éminent membre avec élégance »).  Il ridiculise et caricature même  la haute bourgeoisie aisée. Le roman policier  entraîne une critique sociale avec un humour souvent corrosif. La litanie de mots familiers qui circulent dans l’ouvrage restitue la vie de ce milieu sordide dans toute sa spécificité concrète. Le style colle à la réalité vécue. Les  apparentes belles manières des bourgeois ne peuvent cacher leur essence débauchée et malsaine. Très vite le vernis s’écaille.

 

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24 décembre 2012

La beauté m'assassine

 

La beauté m’assassine      
Michelle Tourneur      
Fayard Roman   
(2013)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image  beauté.jpg La plume aérienne, délicate, sublime de Michelle tourneur dans La beauté m’assassine entraîne  le lecteur dans un univers onirique et esthétique. L’écriture-bijou de Michelle Tourneur décrit une réalité tout à la fois passée et intemporelle : le XIXe siècle d’Ingres, de George Sand, de Théophile Gautier, de Delacroix, peintre incompris et vilipendé par certains,  et l’univers éternel et inaccessible (« Cette beauté nous est interdite »)  de la Beauté, de l’Art.

    Florentine Galien, figure séraphique et mystérieuse, initiée aux arcanes des lames, réussit, à la faveur de sa persévérance et de sa détermination,  à pénétrer, sans se révéler,  l’atelier du peintre  Delacroix. Elevée par son oncle Hyacinthe Galien et sa tante Emilienne,  après une enfance passée dans un « vieux presbytère assailli par le grondement de la mer »,  cette jeune fille,  éduquée, subtile et cultivée,  qui « mani(e) les mots avec justesse, (…) écri(t), (…) sa(it) parler » propose ses services au peintre Delacroix, pour officiellement « chasser les poussières. », mais secrètement  pour  « apprendre les couches de fond, les mélanges, les gestes, le coups de brosse ».    
    Longtemps  suspicieux, Delacroix découvre lentement cette jeune fille secrète, espèce de double d’une jeune servante aimée dans sa jeunesse,  « C’était Florentine.  Ou c’était Caroline. Ou Florentine se fondant en Caroline », les deux jeunes femmes  fusionnant  dans son esprit, unit par la rime de leur prénom qui résonne en point d’orgue cristallin et argentin.

    A mesure que se déroule le récit, le rêve et  l’enchantement l’emportent sur la réalité brute du Paris des années 1830. L’histoire, simple en elle-même, s’oriente constamment vers le mystère et le rêve, dans une beauté lumineuse et magique. A la manière de Delacroix qui s’écrie à propos d’Ingres « S’il avait pris une fois un bain de vapeur sur une terrasse brûlante, il saurait que là, les lignes remuent… qu’elles se tordent… qu’il n’y a plus les lois du dessin, plus que la vie… la vie pénétrante. », Michelle Tourneur capte les sensations les plus fugitives et  les plus ténues, cristallise les vibrations de la vie, tente de retenir les lignes évanescentes et fugitives du réel.  Elle dit l’ineffable,  note l’impalpable. Les objets, comme le collier de grenats vénitien »,  deviennent immatériels et éthérés : « Le collier rouge était comme un souffle à son cou ».  Le réel se métamorphose sous sa plume. Les tissus du luxueux Lampas Bleu, « Maison des Joies Textiles » sont beaucoup plus que des étoffes. Ce sont des  trésors magiques, vivants,  mystérieux, fascinants : « les étoffes se déroulaient, voletaient, mettaient des lueurs fugitives, mates ou brillantes, sous la clarté tremblotante de la bougie. Le trésor vivait sa propre vie, c’était une sensation étrange. » Dans « le Cabinet aux Emois » situé au dessus du  magasin, les clientes vivent des moments  d’extase magiques, intenses  : « Là-haut, entre les deux grandes potiches chinoises, jaune et verte, les clientes, nues comme Eve au Jardin, s’offraient aux caresses des étoffes déroulées qu’une essayeuse, formée à cet effet, faisait bouffer sur leur peau  pour évoquer les tenues futures. A ce contact, leur souffle s’accélérait. Les quatre miroirs les multipliaient à elles-mêmes. Les pièces déployées, tels de petits feux frôleurs, leur donnaient des frissons dans tout le corps. Elles s’enfonçaient dans de drôles d’eaux troubles et sirupeuses d’où elles ne pouvaient plus s’arracher ». Michelle Tourneur capte  les sensations tactiles, visuelles, gustatives  les plus fugitives et les conjuguent dans une approche sensuelle et esthétique du réel. C’est une véritable relation érotique qu’Emilienne entretient avec les tissus à travers les synesthésies  naissant  au contact des soies : « La soie feu, la soie bleu nuit, la soie amande moutonnèrent, leurs reflets flambés se mêlèrent ». Cet incendie de couleurs  miroitantes et nitescentes  est tellement puissant qu’elle en suffoque, assassinée par cette  Beauté voluptueuse.   
    Florentine, quant à elle, pénètre cette Beauté : « Elle avait plongé dans les entrailles du tableau, elle s’était mariée aux fluides des couleurs », le Lampas Bleu devient une mise en abyme d’un tableau de Delacroix.  Et l’écriture de Michelle Tourneur nous emporte alors dans un maëlstrom éblouissant de couleurs, de sons, de parfums.  Les hypallages transfèrent les adjectifs en substantifs (« cette blondeur sortie du brouillard », « la blancheur de sa peau »), faisant tournoyer les sensations en une valse aérienne.

    Michelle Tourneur pose sur le  réel imparfait, souvent violent, sombre du XIXe siècle,  le regard de l’artiste totale et le  transcende à la faveur de son imagination éblouissante et de son écriture délicate, féérique et  légère. La beauté m’assassine est un véritable voyage par les sens.

 

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