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22 octobre 2004

Mongolia

 

MONGOLIA

 

Bernardo Carvalho

 

(Editions Métailié 2004)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

 

 

   Mongolia.jpg Un vice consul, surnommé l’Occidental par les autochtones, est chargé malgré son aversion pour la Mongolie, de rechercher un jeune photographe disparu dans l’Altaï. Afin de retrouver le jeune homme, il suit l’itinéraire indiqué par ce dernier dans son carnet de voyage abandonné en cours de route. Durant ses recherches, le  diplomate rédige aussi un rapport, lu ultérieurement et en même temps que le carnet du disparu, par un supérieur hiérarchique.

 

    C’est ainsi que  Carvalho donne naissance  à un véritable roman gigogne. MONGOLIA propose en effet deux récits de voyage et  trois narrateurs. Trois calligraphies, trois écritures constituent cet ouvrage,  permettant ainsi au lecteur de découvrir la Mongolie, région reculée du monde, hermétique, étrange et étrangère pour les trois voyageurs. Les différences culturelles et linguistiques suscitent des malentendus et l’incompréhension : « La différence culturelle engendre une tension permanente », «  L’occidental (…) continuait à penser qu’on le bernait et (…) ne comprenait rien à ce qui se passait autour de lui ».. De ce fait, bien souvent seuls les aspects négatifs des êtres et du pays s’imposent : « ganbold m’accompagne (…) et ne part pas tant qu’il n’a pas la certitude que je suis en sécurité dans l’appartement avec la porte bien fermée à clé. Il dit qu’en aucun cas je ne dois l’ouvrir. A cause des ivrognes. Et, évidemment, ce conseil n’améliore pas mon impression de la ville ». Les connotations péjoratives abondent dans les descriptions : : «La ville est affreusement  triste et poussiéreuse. Le ciel est couvert et tout est gris et sale. C’est le bout du monde. Un gros bidonville  au milieu de la plaine où  flotte une odeur de graisse de mouton bouillie. L’endroit est sinistre. », « Dans  la chambre catégorie luxe de l’hôtel Buyan, il n’y a pas d’eau courante. La ville est infestée de moustiques. Je pense que l’égout est à ciel ouvert… »

 

    On est loin, avec MONGOLIA de Carvalho, de l’univers mongole lumineux  et poétique présenté par Galsan Tschinag. En effet, MONGOLIA donne à voir essentiellement la face obscure de cette culture en voie d’extinction

 

 

 

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05 octobre 2004

Mademoiselle Bovary

Mademoiselle Bovary
Raymond Jean
(Actes sud, 1991)

(par Annie Forest-Abou Mansour)

bov.jpgSi vous ignorez l'existence de mademoiselle Bovary, la fille d'Emma, lisez le livre éponyme de Raymond Jean, écrivain, critique littéraire et ancien professeur à l'université d'Aix en Provence.

Avec Mademoiselle Bovary, Raymond Jean s'introduit dans l'œuvre de Gustave Flaubert, non pas comme critique littéraire, mais comme écrivain proposant une suite à un ouvrage qu'il apprécie. Avec tendresse et malice, il fait vivre sous les yeux agréablement étonnés du lecteur certains personnages flaubertiens et leur créateur lui-même. Le hiatus entre la fiction et le réel s'abolit. La littérature et le tangible se superposent, s'imbriquent l'une et l'autre. L'amateur du XIXeme siècle et de l'œuvre flaubertienne évolue alors avec plaisir dans une contrée connue. Berthe, la fille d'Emma Bovary, devenue une jeune fille de vingt ans, Félicité, la servante d'Un cœur simple, son perroquet Loulou, Napoléon Homais, le fils du pharmacien, Flaubert lui-même, renaissent tout à coup sous la plume allègre de Raymond Jean. Nous reconnaissons Flaubert, que nous avons tous aperçu dans le portrait peint par Eugène Giraud : « un homme, grand, massif (…) abondamment moustachu, le crâne dégarni, avec des yeux de vieux chien (…) » (p.12). Nous retrouvons cet acharné au travail qui hait la bêtise, les bourgeois et n'apprécie guère les révolutionnaires. Nous reconnaissons l'esthète amoureux de l'Orient lorsqu'il demande à Berthe dont il regrette la blondeur de revêtir « une grande parure orientale, pleine de broderies et d'arabesques dorées. » (p.27) qui la font ressembler à Kuchuk-Hanem, une belle Egyptienne rencontrée autrefois. Mademoiselle Bovary rappelle aussi par touches brèves mais précises, la vie et l'idéologie du XIXeme siècle : les difficiles conditions de travail des femmes dans les filatures de coton en Normandie, « les périls qui guettent les classes laborieuses et minent leur moralité» (p.63) (selon l'inspecteur du Secours Mutuel). Les descriptions n'occupent pas une place importante dans ce roman. Mais de subtiles touches descriptives et des remarques concises du narrateur s'appuyant solidement sur l'histoire du XIXeme siècle, impliquent une connivence entre l'auteur et le lecteur. Ce dernier effectue une lecture active du texte et comprend à demi mot. Le discours de l'inspecteur du Secours Mutuel lui rappelle, par exemple, le discours sur la criminalité au XIXeme siècle analysé par Louis Chevalier dans Classes laborieuses et classes dangereuses à Paris pendant la première moitié du XIXeme siècle.(Plon)

Raymond Jean assure dans la différence la continuité d'Emma Bovary. Comme de nombreux personnages flaubertiens, Berthe semble, pas forcément vouée à l'échec, mais à la médiocrité. Elle retourne travailler à la fin du roman dans l'atelier de filature rouennais. Sa rencontre avec Flaubert n'a été qu'une rapide trouée lumineuse dans sa triste vie. Elle ne lui a procuré que quelques courts instants de loisirs et de bonheur. Ses contacts avec l'écrivain ne l'ont pas introduite définitivement dans un univers autre. Le pauvre Flaubert, vieilli, fatigué, ruiné, ne peut intervenir en sa faveur. Mais Berthe contrairement à sa mère ne souffre pas de sa vie médiocre. Elle l'accepte sans aspirer à une condition autre que la sienne. Il n'y a pas en elle comme en sa mère d'inadéquation entre ce qu'elle est et ce qu'elle voudrait être. Elle ne rêve pas d'un ailleurs luxueux et passionné, ne cherche pas à échapper à la médiocrité de sa situation.

Dans ce petit ouvrage scintillant et vif de soixante et onze pages, nous retrouvons aussi et surtout Raymond Jean, son immense culture, son humour et son ironie subtiles, son amour pour l'intertextualité et le pouvoir intense qu'ont dans son oeuvre les mots. Ces mots pleins de force, qui ne se contentent pas de révéler le réel, mais qui agissent sur lui, transforment les êtres et leur vie. En effet, dans La Cafetière, par exemple, la vie d'Amélie puis celle de son village sont bouleversées par la réception d'une lettre d'amour. Les histoires de Maupassant que Marie Constance lit au petit handicapé rendent ce dernier malade dans La Lectrice tout comme la lecture de Madame Bovary cloue Berthe dans son lit « en proie à une forte fièvre » (p.10).Chez Raymond Jean, toute chose nommée perd son innocence, acquiert une intense acuité et agit violemment sur les êtres.

Raymond Jean atteint avec Mademoiselle Bovary l'objectif souhaité par Flaubert : « faire (…) un livre (…) qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style (…) un livre qui n'aurait presque pas de sujet, du moins où le sujet serait presque invisible (…) (car) les œuvres les plus belles sont celles où il y a le moins de matière ». (Extrait d'une lettre écrite à Louise Collet le 16 janvier 1852).

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15 septembre 2004

Investigation dans les profondeurs de la conscience

Tanguer
Karine Mazloumian
(Plon, 2004)

(par Annie Forest-Abou Mansour)

tanguer.JPGTanguer est l’histoire d’une femme, d’une famille, de la vie, que la mort déstabilise. A partir de ce moment-là, tout devient angoissant, incertain, tout se met à tanguer : «Tout vacille alentour, les meubles, les murs», «Je titube quand je marche, c’est le roulis»… L’héroïne, dotée d’un fort amour de la vie, refuse cependant de croire à la mort de son mari dont le chalutier a sombré. Et bien que sur le point d’accoucher, elle part à sa recherche, à l’autre bout du monde, accompagnée de sa vieille mère et de ses deux fillettes. Paradoxalement, pendant cette quête angoissée, une nouvelle existence s’ouvre à elle avec la découverte de l’amitié et de l’amour de Bliss, une jeune musicienne, et l’épanouissement dans le chant : « Nine voit sa mère s’ouvrir comme une fleur lorsqu’elle répète (…) je vais chanter ».

Mais Tanguer, c’est surtout l’histoire d’une écriture : la modernité de l’écriture de Karine Mazloumian rompt avec celle du roman traditionnel issue du XIXe siècle. Son écriture entre dans « l’ère du soupçon », à la recherche de ce qui est caché au plus profond de la conscience et de l’inconscient. Le réel qui importe pour elle est celui des états psychologiques de l’être, de ses états paroxystiques. Kolya ne sait plus quelle est son identité : est-il Markus Kassim et /ou Kolya ?

Ce roman à plusieurs voix, souvent sans transition les unes avec les autres, retranscrit des états d’âme, des rêveries, des craintes avec une grande acuité psychologique. Le récit et le discours alternent, décrivant un monde angoissant, pas toujours compréhensible, cependant digne d’être vécu. L’écrivain laisse couler librement le flux de la parole consciente et de l’inconscient. La pensée apparaît en son état naissant, déstructurée.

 Aucun dialogue n’aère l’espace textuel compact et dense. Le dialogue, - ses phrases courtes et ses tirets -, n’apparaît qu’une seule fois vers la fin de l’ouvrage lorsque Kolya resurgit et retrouve son identité. Mais la narratrice désamorce l’illusion réaliste en annonçant l’aspect formel de ce dialogue : « Ils se parlent. Dialogue avec tirets bien séparés » et en jouant avec les mots, un peu comme les surréalistes et leur écriture automatique :

« -…rayure téméraire puisque délibérée .

- Rature et incorrection

- Rupture avec espoir de guérison. »

Karine Mazloumian joue aussi avec la syntaxe, supprime les virgules, («Mais à l’intérieur des crânes, vacarme brouhaha prises de bec hurlements rires de peur ou de joie.»), instaure des rimes intérieures («Les reins calés dans le rocking chair, sentinelles, balancelles».) Son écriture sensuelle transfigure le réel dans lequel les objets s’imposent, vivants, consistants, matière à la fois présente et rêvée : «la coquille brisée de l’œuf libère sa larme épaisse et gluante.»

Le lecteur, implicitement présent tout au long de l’ouvrage, est clairement interpellé dans l’épilogue. Libre à lui de choisir une suite à la narration. L’écrivain, dévoilant la construction de sa fiction, s’adresse à lui : «D’évidence, vous vous interrogez ; Que sont-ils tous devenus ? Treize ans après. Vous vous inquiétez. Qui est mort ?…». L’écrivain n’impose pas de choix : «Et non vous ne saurez pas maintenant».

Travail d’investigation dans les profondeurs de la conscience, Tanguer nous raconte une histoire belle et émouvante dans une langue souvent parlée bien que très travaillée, peut-être déconcertante pour certains, et dans une forme romanesque déroutante, peut-être aussi, mais intéressante, fascinante et moderne.

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06 juillet 2004

Le vampire passif

Le vampire passif
Ghérasim Luca

(éd. José Corti 2001)

(par Annie Forest-Abou Mansour)


vampire.jpgC'est exaltant de découvrir en ce début de XXIe siècle un ouvrage surréaliste comme Le Vampire Passif, écrit en français en 1941 par Ghérasim Luca, un écrivain roumain. Le lecteur est tout à la fois séduit et courroucé par son écriture sublime, ses concepts parfois irritants, ses photographies déroutantes d'Objets Objectivement Offerts.

 

Dans cet ouvrage hors norme où poésie, réflexions personnelles, analyses, photographies se mêlent, le conscient et l'inconscient se côtoyent et fusionnent même. Les rêves diurnes et nocturnes, la réalité, le désir s'interpénètrent. G.Luca s'approche du continent de l'inconscient, découvre cet ailleurs, ce là-bas, le Mal. Son texte est, par moment, comme l'écrit A.Breton à propos du surréalisme, une « dictée de la pensée, en l'absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation (…) morale » G.Luca accède à l'ambition des surréalistes : aborder l'univers inconscient sans se préoccuper de l'esthétique, de la Morale, du rationnel. Son oeuvre est un message de l'inconscient, du désir. Chez lui, le réel ne possède plus un seul sens, un seul aspect. La tête renversée de la poupée (figure 2) devient sexe. Le réel perd son aspect lisse, lisible, compréhensible. L'anormal devient normal et s'adresse avant tout à l'imagination au détriment du rationnel. Surréaliste, G. Luca abolit les normes établies, suit sa spontanéité, son libre arbitre, agit selon ses désirs et non selon des valeurs littéraires, morales, sociales imposées de l'extérieur. Il brise la routine, nous offre une écriture éclatée, des corps morcelés (figures 5 et 6), torturés (la tête de la poupée, figure 3, mutilée par les lames de rasoir). G. Luca ne joue donc pas seulement avec l'écriture, mais aussi avec le réel, avec les objets qu'il fabrique. Et ces objets s'imposent alors, s'érotisent, révélant comme l'écriture l'inconscient et les désirs de leur créateur. Luca ne voit pas les objets pour eux-mêmes, mais pour ce qu'ils représentent inconsciemment et imaginairement. Il leur assigne un sens nouveau, une valeur différente. Messages de l'inconscient, symboles, les objets provoquent les réactions du donneur et/ou du récepteur. Les objets de Luca, en « bons objets surréalistes » s'opposent aux objets bourgeois, unifonctionnels, captifs d'une dimension morale qu'ils ont à signifier.

Mais les jeux de Luca, sa dérision, son humour ne révèlent-ils pas sa révolte devant la Grande Guerre qui l'a profondément marqué, devant une société dont il refuse les règles ? Ne marquent-ils pas aussi sa tristesse devant un réel violent ?

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16 juin 2004

La guerre toujours inutile

Ville à vif
Imane Humaydane-Younes

traduit de l'arabe (Liban) par Valérie Creusot

Verticales, 2004

(par Annie Forest-Abou Mansour)

guerre.JPGVille à vif d’Imane Humaydane Younes multiplie les angles d’observation et donne à voir la vie quotidienne, banale et tourmentée, de quatre femmes dans une ville, Beyrouth, déchirée par la guerre. Liliane, la chrétienne, désormais rejetée par son mari musulman, écrivain, dont « une explosion (lui) a coûté ( …) le bras droit », Warda, séparée de sa fille unique, Camillia, une jeune druze révoltée, Maha qui « pleur(e) un enfant jamais conçu » à cause de cette guerre qui lui a ravi l’homme aimé. Ces quatre femmes meurtries, réunies dans un même immeuble, portent quatre regards sur cette ville brisée par les bombes et les éclats d’obus. Elles proposent leur vision de la vie, une vie en sursis, éclatée, morcelée par une guerre fratricide et ses ravages matériels, physiques, psychologiques : «…folie, violence, forêts de ciment désolées, immeubles sanguinolents, stigmates de la démence et de la fuite éperdue des hommes vers l’abîme. Aux fenêtres et le long des façades éventrées, semblent pendre les tripes des habitations, lambeaux de meubles et de vêtements.». Les familles contraintes à l’exode sont jetées dans la misère («D’exode en exode, les biens s’amenuisent un peu plus »). Seule la violence se fait entendre, incessante, obsédante, menant à une folie dévastatrice même les plus paisibles et les plus équilibrés : Camillia et Warda tuent un milicien, Mohammad, le médecin, «lance à brûle-pourpoint : tiens, si je sortais mon arme de sa cachette et lui faisais faire un brin d’exercice (…) Je vais me poster sur le balcon et ta ta ta ta ta, ouvrir le feu sur la rue, sur les gens, les chats vagabonds, les chiens errants… ».

 Cet ouvrage est le lieu indirect d’une méditation philosophique sur le sens ou le non sens de la vie dans son rapport à la guerre, à la violence, à la haine, à la mort. Il exprime l’angoisse de femmes confrontées à des conflits armés, dans un témoignage vrai et intense, dépourvu de tout manichéisme, et dénonce avec émotion mais sobriété la guerre toujours inutile.

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01 juin 2004

A L'heure dite : l'esthétisation du réel

 

A L’HEURE DITE

Michelle Tourneur

Gallimard, 1997

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour, paru dans La page blanche mars/avril 2004, numéro 31)

 

    image à l'heure dite.jpg Alors que la beauté n’est plus au cœur du travail des artistes contemporains, elle domine paradoxalement l’œuvre de Michelle Tourneur. Capable de saisir la beauté de l’univers, des objets et des êtres,  fascinée par cette beauté depuis sa plus tendre enfance, Michelle Tourneur nous la donne à voir, à sentir, à vivre dans toute son œuvre littéraire. Elle nous envoûte avec son écriture délicate, précieuse et sensuelle à une époque où la beauté est bien souvent refoulée. Dans A L’HEURE DITE, Michelle Tourneur emmène le lecteur dans un voyage hors du temps et de l’espace, mêlant Extrême-Orient et Occident. Et dans cet univers, comme dans tous ceux crées par Michelle Tourneur, ce n’est pas le réel qui importe, mais le rêve qui naît de ce réel.

 

    A L’HEURE DITE est l’histoire de la rencontre entre un vieillard chinois, monsieur Rong, et une jeune comédienne, Colombe. L'un est à la fin de sa vie, l’autre au début de la sienne. Ils sont « les deux moitiés d’une même réalité inversée ».

 

     Dans cet ouvrage où tout est davantage suggéré que dit, aucun des deux protagonistes n’est physiquement décrit de façon précise. Colombe est simplement donnée à imaginer selon une combinatoire de lignes courbes et vaporeuses estompées par une lumière tamisée : « Elle était simplement posée sous le baldaquin mousseux, le profil délicat et régulier (…), la lumière filtrée posait une ligne duveteuse sur les courbes douces de son corps allongé ». Seul l’effet esthétique produit importe. « La lumière de la veilleuse et celle du jour levant » la rendent irréelle et immatérielle, transformant sa peau en une « matière phosphorescente ». Œuvre d’art irradiante, dessinée à grands traits par l’écriture, la jeune fille inspire davantage le respect, la contemplation que le désir : « Il y( a) entre (elle et monsieur Rong) une sensualité errante et comme aérienne ». Un fluide arachnéen, mélange d’innocence et de sensualité, circule entre ces deux êtres que le hasard a mis fortuitement en relation. La richesse et l’intérêt de l’ouvrage naissent de ce lien ténu gorgé d’émotions.

 

 

    Enfant, ayant fui Shangai, monsieur Rong a dû interrompre ses études pour des raisons financières. Il n’est pas donc pas devenu biologiste comme il le souhaitait, mais cuisinier. « Il (a) troqué ses nostalgies scientifiques contre la pratique perfectionniste de la cuisine ». Désormais âgé, il a quitté son appartement « après quarante cinq ans de résidence, pour y revenir huit mois plus tard par attachement aux singularités du lieu ».Quant à Colombe, brisée par un chagrin d’amour, elle veut mettre fin à ses jours à « l’heure dite », c’est à dire le jour même de la première de la pièce de Tennessee Williams qu’elle interprète. Elle refuse de vivre cette heure précise par provocation, par défi au monde: « Il y avait de l’ostentation dans ce projet de suicide daté ».

 

    Le vieillard et la jeune  artiste se rencontrent sur le palier de leur immeuble où Colombe vient d’emménager. Le vieil homme, doté d’une sagesse et d’une philosophie tout orientales, propose à la jeune femme de l’accompagner dans l’attente de cet ultime moment. Une étrange relation entre la vie et la mort s’élabore alors. Le vieillard veut accompagner la jeune fille dans la mort. Et paradoxalement, Colombe va découvrir un certain regard sur la vie à travers ce vieil homme. Les appelants sculptés par monsieur Rong dans la chambre de la maison de retraite, « ces faux canards embusqués qui rameutent à l’heure des passages, dans le frémissement des marais, le vol des canards libres pour les entraîner dans une mort programmée » annoncent au début du roman le lien avec Colombe et ces surprenants rapports entre la vie et la mort. D’une part, monsieur Rong estime avoir « fait apparaître (Colombe) en modelant les appelants dans la chambre aseptisée du Manoir ». D’autre part, il existe une parenté sémantique entre « canard » et « colombe » qui renvoie au terme générique « oiseau » et entre la « mort programmée » et le suicide « à l’heure dite ».  Egalement, alors que « fai(sant) à son insu un travail de sape »  avec les appelants, entrant « dans une logique de destruction », monsieur Rong, accompagnant Colombe dans son dernier voyage, la guide en réalité sur le chemin de la Vie, faisant œuvre inverse cette fois-ci. Cette relation sublime n’est pas seulement bénéfique à Colombe.

    Grâce à la présence jeune, pure et belle de la jeune fille, son « double féminin », monsieur Rong ne va pas « achever sa vie dans la routine d’une lente et inévitable dégradation ». « Il (va) pouvoir assister à l’apparition de SA propre mort dans la beauté ». Colombe et son désir mortifère l’aident à appréhender sa propre fin sans crainte, de façon harmonieuse. La mort devient poétique, idéale, à la faveur de la jeune artiste. Elle est la continuité logique et fluide de la vie comme l’affirmait en son temps la grand mère de monsieur Rong : «(…), vie et mort ne se différenciaient pas, (…) c’était le même flux,

le même écoulement, la même fuite sans fin ».

 

    Les plats chinois, les mets chinois sont au cœur de  cette aventure. L’élégance, la diversité des formes, des couleurs, des arômes les caractérisent. Les aliments sont servis dans des plats précieux, élégants, fragiles. Par exemple, « (…)( il) sortit un objet rond d’une épaisseur d’ouate, et se mit à palper la fine pâte de porcelaine où  couraient en rouge de fer, en vert de cuivre, en violet de manganèse, en bleu lapis-lazuli, des entrelacs d’œillets et de marguerites aériennes sur lesquels butinaient des papillons ». La fragilité (« fine pâte », « porcelaine », « papillons ») la finesse, la légèreté (« épaisseur d’ouate », «entrelacs », « aérienne », « papillons »), la luminosité (« cuivre »), la beauté des couleurs précises et rares appartenant au champ lexical de la peinture métamorphosent ce bol oriental en objet d’art. Sans échapper à la fonctionnalité, il devient objet de contemplation.

 

    De surcroît, ces plats sont servis dans un monde arrêté afin que les personnages prennent le temps de les découvrir. La jeune fille, cloîtrée dans sa chambre, constamment allongée, suspend le temps, plongée dans « une mort partielle ». Dans ce temps suspendu, paradoxalement, rien ne se passe et tout se passe. Monsieur Rong « allait devoir distraire la petite en lui permettant d’embrasser pas les sens le temps étiré de son attente sans brûler les étapes . Le vieillard chinois ne dit rien à Colombe. Il ne discute pas « le caractère absurde de son projet ». Il ne lui dit pas comme le ferait un Occidental qu’elle est belle et qu’elle doit vivre. Il la nourrit simplement.

    Monsieur Rong apporte de la nourriture à  Colombe, mais surtout il la lui donne à voir, à humer, à savourer, parce que la jeune fille fait partie de notre monde contemporain dans lequel on n’a plus le temps de voir, de ressentir. Et à travers les plats, une espèce de miracle se passe : le miracle de la Vie qui renaît. Les sensations de Colombe s’exacerbent. « Son odorat se développait au point que le flux le plus ténu devenait débordant. Elle captait, sous le fumet du plat, l’odeur d’huile d’amande qu’il utilisait pour se soigner les mains. Elle captait le léger bourdonnement de sa présence à l’autre bout du palier… ».

    Etre capable d’apprécier la beauté de la poésie, la saveur des mets, permet quelque soit l’époque, d’oublier la dureté et la laideur du réel. Lorsque monsieur Rong était enfant, « Shangai vivait avec la guerre comme dans une représentation théâtrale ininterrompue, et aucun de ceux qui se gavaient ce jour-là de poésie et de graines ne s’émouvaient du chapelet de menaces dévidé sur leur tête. »

    Grâce aux talents du vieux cuisinier, les repas deviennent spectacle, fête des sens de caractère presque sacré. La vue, l’odorat, le goût sont sollicités. « Il emplirait les raviolis, par

exemple, d’un minuscule hachis réduit à tel point dans des trempages parfumés, dans des courts-bouillons ou dans des fonds de sauces aigres-douces, qu’on ne pourrait distinguer les

paillettes carnées des paillettes végétales, ni des liants eux-mêmes ». La richesse et profusion des mets aux multiples arômes et saveurs recèlent une infinie délicatesse et une infinie subtilité. Une fois préparés, accommodés, viandes et légumes perdent leur aspect réel. Le cuisinier en  extrait la quintessence. La cuisine devient un art. Ce sont des « repas à la fois comme des courants d’air spectraux et comme des réussites indiscutables de gastronomie extrême-orientale ».

    Entre la civilisation-extrême orientale et la civilisation occidentale, la beauté, le mystère de la vie s’imposent. Les moments vécus atteignent la perfection. Monsieur Rong atteint par l’art culinaire son objectif : « la perfection absolue ».

 

    Grâce au pouvoir des mots, la réalité se métamorphose. « Le Boudi devenait un bouillonnant laboratoire visionnaire ». Véritable alchimiste, Michelle Tourneur retrouve l’essence des choses, ôte le voile de l’habitude et du fonctionnel qui recouvre le réel. Avec elle, le ressenti même le plus imperceptible atteint un profond degré d’acuité.

    Le temps s’abolit : la sensation appartient à la fois au présent et au passé. « C’était des forces d’une sombre luminosité qui le précipitaient  à travers ses labyrinthes personnels, ce décousu, cette hybridité, la pluralité de deux modes d’existence qui l’avaient sollicité sans jamais le laisser indifférent, de deux regards au centre desquels il avait toujours tenté de garder sa sérénité profonde ». La beauté du moment présent vécu dans « le sanctuaire » de Colombe, « la lumière mouchée (qui) noi(e) dans un  reflet bleuâtre la blancheur du baldaquin » plongent monsieur Rong dans l’univers étincelant et magique de son enfance à Shangai. Les sensations, les émotions se superposent, se répètent aussi intenses et aussi violentes : « La répétition d’un très ancien et très profond émoi l’empoigna alors avec violence ». Il en est de même pour Colombe quand monsieur Rong arrive, elle se retrouve à Shangai. Le temps et l’espace s’abolissent. « Elle le voyait surgir, sombre, légèrement altier, le bol à la main, dans cette brume bleutée qui monte au dessus des rizières, et le mur, derrière lui devenait transparent ». Grâce à ses sensations et à ses émotions exacerbées, Colombe voyage vers un ailleurs magique dans l’univers clos de sa chambre.

    Il y a toute une esthétisation du réel. Michelle Tourneur insiste sur les termes esthétiques soulignant la métamorphose et l’embellissement de l’instant. Ce processus conduit à l’éblouissement. Par exemple, « le spectacle du foisonnement de verdure » (…) est exalté par l’éclatante lumière d’avril ». L’hyperbole « exalté » amplifie ici l’éblouissement. Comme dans les autres ouvrages de Michelle Tourneur, dans A L’HEURE DITE,  la vision met toujours en valeur la luminosité, l’éclat, des lieux, des moments.

 

    image à l'heure dite.jpgVéritable styliste, Michelle Tourneur concrétise les sensations en transcrivant toutes les associations d’idées et d’images qu’offre son monde imaginaire débordant de richesses et de beauté. L’imaginaire est plus vrai, plus intense que le réel. Les quinze jours magiques vécus par Colombe dans A L’HEURE DITE, un peu comme l’action de la pièce de Tennessee Williams sont « illusoires ». Ils n’ont existé que « dans l’imagination et dans le souvenir ». Comme dans L’ALLEGORIE DE LA CAVERNE de Platon, le monde tel que nous le voyons est une monde d’apparences, un monde illusoire. A la faveur de son écriture, Michelle Tourneur nous fait accéder au monde des essences. Le réel arraché à sa matérialité et à sa contingence devient un objet d’art crée par les mots. L’esthète qu’est Michelle Tourneur substitue au réel le rêve du réel. C’est en ce sens que sa réalité est si belle et qu’elle ne déçoit jamais.                                          

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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13 mai 2004

Le monde gris

Le monde gris
Galsan Tschina
g
traduit de l’allemand (Mongolie) par Dominique Petit

Editions Métailié, 2004

(par Annie Forest-Abou Mansour)

 gris.JPGLire Le monde gris, autobiographie romancée de Galsan Tschinag, c’est plonger dans le monde magique des esprits avec lesquels dialogue le jeune narrateur. C’est s’embarquer vers un ailleurs poétique fascinant et étincelant comme la neige glacée du Haut Altaï : «C’est un hiver d’une clarté de glace, il brille de tous les côtés de l’Altaï…» Le monde gris, message d’espoir malgré les tourments et les peines, est un hymne d’amour à la nature belle et sauvage : « Agitant ses nageoires claires et frémissantes, le fleuve guide ses eaux teintées de vert et de rouge dans son lit étroit et sinueux ». Mais malheureusement, les chefs du parti donnent l’ordre de s’attaquer à cette nature vivante, sensible, dotée d’esprits. « Ils assassinent l’arbre (…), un frère.» Agressée par l’homme inconscient, la nature se révolte et se venge : « O Mère Terre blessée et humiliée, je percevais tes gémissements et tes cris de douleur, je sentais venir ta secousse révoltée ! »

 Les chants lyriques et panthéistes du jeune chaman constituent une critique indirecte mais claire au refus de la différence et au totalitarisme. L’enfant à travers les yeux duquel nous voyons le monde dénonce les dictateurs agresseurs qui poussent à l’hypocrisie. A la mort du maréchal Horloogijn Tchoïbalsan, « Il ne faut pas oublier que le Parti a des yeux partout : si quelqu’un ne partage pas le deuil national illimité, on se demandera pourquoi ! ». Il faut donc « s’arracher des larmes », pour ce faire, « il suffit d’imbiber son mouchoir de jus d’oignon et de s’en tamponner les yeux à chaque fois qu’il faut pleurer ».

 

L’hypocrisie règne même chez les chefs du parti. Ces derniers tentent violemment de supprimer les superstitions et les croyances, mais ils font appel aux pouvoir des chamans pour guérir leurs proches malades. Le parti pervertit les valeurs et ne suit pas les consignes imposées au peuple.

Ce véritable poème en prose, instructif, permet de pérenniser dans l’esprit des lecteurs – et espérons le aussi dans la réalité – les traditions du peuple touvin en voie de disparition.

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12 mai 2004

Rêves de convalescence

Rêves de convalescence
Naguib Mahfouz

Editions du rocher, 2004

(par Annie Forest-Abou Mansour)


reve.JPGRêves de convalescence de Naguib Mahfouz est un petit ouvrage original constitué de cinquante-cinq rêves mettant en scène, au présent et de façon concise, le narrateur et quelques personnages, («un kebadji», vendeur de chiches kébabes, des fonctionnaires, des employés, des ouvriers, sa mère, ses sœurs…), appartenant aux différentes sphères de la société égyptienne, transfigurée par le songe et l’écriture. Ces petits fragments inspirés des rêves de l’auteur et retravaillés à son réveil, appartiennent à un genre littéraire nouveau et unique. Ce sont autant de petits textes autonomes, à la forme achevée et indépendante, construits comme de véritables unités.

Dans cet univers onirique, le narrateur évolue d’une époque à l’autre, oscillant du passé au présent, d’un lieu à l’autre, allant de la mer au Caire, à Alexandrie…, suivant ou non le caractère absurde et désordonné du rêve. L’angoisse, l’inquiétude, « Je suis inquiet » est maintes fois répété, parfois l’humour, sont presque les seuls liens qui unissent ces fragments. Les registres et les genres variés vont du récit onirique simple (le sixième rêve) en passant par le merveilleux, « Je déambule au hasard (...) chaque fois que je fais un pas dans la rue, celle-ci se métamorphose en cirque » ; la parabole (le troisième rêve) au poème en prose lumineux et beau : « La lune folâtre dans l’eau et le miroitement de ses rayons scintille de mille feux. Mon âme musarde dans les recoins chargés de senteurs de jasmin et des parfums de l’amour du quartier d’Abbassia ».

Tous ces textes ont un statut littéraire original. Et derrière l’esthétique de l’écriture, cette dialectique de la veille et du rêve nous donne à lire – quand on connaît l’importance du rêve dans l’inconscient humain – ce qu’il y a de plus personnel, de plus intime chez Naguib Mahfouz.

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14 avril 2004

Anna ou la première oeuvre

Anna ou la première oeuvre
Martine Magris

Gaspard Nocturne, 2003

(par Annie Forest-Abou Mansour)

anna.JPGAnna ou la première oeuvre de Martine Magris est un récit lyrique bref et déroutant, une prose poétique à plusieurs voix. Ces voix donnent à entendre au lecteur trois narratrices : Pauline, Anna, l’écrivain. Toutes trois suivent le flux de leur pensée, le souffle de leur imagination, l’éclat de leur souffrance et de leur joie. Anna ou la première oeuvre est le récit énigmatique d’une double création charnelle et imaginaire, douloureuse et magique : celle d’une enfant et celle d’un livre.

Ce roman aux multiples connotations et références religieuses parle de l’amour : l’amour d’une femme pour un homme, d’une mère pour son enfant. Il s’agit d’un amour sublime, «transcendant», sensuel et déculpabilisé. «Etre amour soi-même. De la pointe des seins jusqu’aux ailes de l’âme. Anna réconciliera le ciel et la terre».

Anna, don de l’homme et du ciel, l’enfant au nom palindrome «rond, fermé (…) inviolable», n’a jamais connu son père, «ce mage, … cet archange », cet absent qui emplit ses rêves et sa vie, et pour lequel elle écrit.

 Pauline, la mère, une femme lumineuse, à l’instinct maternel pur et charnel rappelle Déméter, la déesse de la fertilité, de la terre, aspiration à la transcendance et symbole des désirs terrestres justifiés. Elle est la femme « qui délivre lorsqu’elle aime ». Elle délivre la vie, elle donne la vie, et elle délivre l’homme « qui voulait vivre en refusant la mort, en repoussant l’amour ».

Ce petit ouvrage, de soixante dix neuf pages, sans grande prétention, à la sensibilité esthétique et charnelle, raconte avec une écriture poétique et vibrante, le triomphe de l’espoir, de l’amour, de la vie sur la mort.

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08 avril 2004

Une réflexion sur la vie, la mort, la fuite du temps, la solitude irrémédiable de l’homme

Bergame
robert piccamiglio

Editions du rocher, 2004

(par Annie Forest-Abou Mansour)

bergame.JPGLa vie est un voyage comme le récit du narrateur. Un fils, dans l’univers clos et rassurant de sa voiture, transporte son père mort vers un ailleurs définitif : Bergame, sa ville natale. Et il parle à cet absent intensément présent. D’innombrables petites phrases nominales, des locutions parfois familières, se succèdent, jaillissant de l’esprit de ce fils nostalgique, spectateur du monde traversé. Les constructions parataxiques concrétisent les images, les émotions, les souvenirs, les lambeaux de ses pensées. Ce sont de brèves notations explicatives, des constats, donnés dans une syntaxe orale, qui fait l’économie des connecteurs logiques, de la négation « ne ». Ils suivent le fil de la pensée et rendent compte de la banalité de la vie. Cette esthétique du quotidien et du banal trahit l’origine modeste du narrateur et de son père : rien d’extraordinaire ne leur est arrivé et ne leur arrivera. Le récit se conjugue au présent et au passé. Le futur est absent. La seule certitude du futur est la mort : « La vie. L’enfance. La jeunesse. La vieillesse. La mort. Les illusions. Le temps nous est généreusement offert d’une main. Repris des deux ». L’homme n’est qu’un figurant dans ce monde : « Penser alors qu’on est heureux d’être au monde. Contents d’y faire de la figuration ».

La seule note vraiment heureuse : la rencontre de Mélinda, une rencontre éphémère, sans suite, durant un arrêt sur l’autoroute. Mélinda fait rêver, elle « a la voix (…) pleine de soleil. Remplie de champs d’oliviers où nichent des milliers de cigales ». Mais cette rencontre n’est qu’une « petite entreprise (de séduction) éclatante autant que dérisoire. Stupide autant qu’inutile ».

Les hommes, « vivants en sursis », ne peuvent « que participer à la grande aventure de l’existence ». « La vie est combustion » dépourvue de sens. « Et nous au milieu, on se consume jour après jour. Saison après saison. Année après année. Voyage après voyage. Surtout ceux qu’on a oubliés de faire. C’est ainsi. On l’accepte. Pas d’autre choix. Il n’y a pas d’équivalent à la vie ».

Avec parfois un soupçon d’humour noir, Bergame est un beau livre triste.

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12 décembre 2001

L'odeur du café

L'odeur du café
Dany Laferrière

Le Serpent à Plumes, 2001

(par Annie Forest-Abou Mansour)

L'odeur du café, de Dany Laferière, est un texte fragmenté, morcelé, au service de la densité, de la sensation, de la poésie dont on peut effectuer deux lectures : l'une naïve qui ne retient que la vie touchante d'un enfant dont on ignore le nom, l'autre critique qui repère la vie du village de Petit-Goâve. Je préfère la première et m'enivrer des sensations qui donnent à voir et à sentir le monde plein de fraîcheur dans lequel évolue ce jeune enfant en vacances chez Da, sa grand-mère.

Ces multiples paragraphes, dont chaque titre est la concrétion essentielle, comme autant de petits poèmes en prose, découpent le réel et l'amènent à la conscience du lecteur, accordant de l'importance au moindre moment de la vie de l'enfant. Cet enfant qui n'investit pas le monde de façon utilitaire, mais le saisit au gré de ses désirs, des ses sensations, et lui jette un regard neuf et émerveillé comme dans le paragraphe descriptif des paupières de Vava :

Paupières

" Les paupières de Vava. Des papillons noirs. Deux larges ailes. Un battement doux, ample. J'ai mal au coeur. Noir. Rouge. Je choisis le jaune. "

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04 décembre 2001

Legarçon

Legarçon
Richard Morgiève

Le Serpent à Plumes, 2001
collection motifs

(par Annie Forest-Abou Mansour)

Legarçon (en un seul mot) de Richard Morgiève est le récit à la première personne d'un enfant des rues : un enfant d'une dizaine d'années qui donne à voir de façon sommaire sa "sous-vie". Cet anti-héros ne possède ni nom, ni prénom, ni qualités morales ou psychologiques valorisées par notre culture. Marqué par aucune émotion profonde, ses sentiments comme ses pensées sont sommaires. Dépourvu d'éducation, de modèle éducatif, cet enfant ne connaît qu'un monde de débauche, de dépravation, de " détraquage ". Sans identité, sans visage, sans passé, il n'existe vraiment pour personne. Sans mémoire, sans " moi " véritable, n'ayant jamais aperçu son reflet dans un miroir, il n'a pas conscience de lui-même. Il est un " chien " doté de "pattes" et de "griffes".

Le discours réaliste de cette autobiographie fictive pourrait se définir au premier abord négativement comme un non-style. Pourtant, à regarder attentivement le texte, le lecteur découvre des effets qui créent l'illusion de la réalité. La litanie de mots crus et vulgaires qui circulent dans cet ouvrage restituent la vie de cet enfant dans toute sa spécificité et sa particularité concrète. Dans ce texte où la mise en page évoque un poème, le romancier met en oeuvre toute une série de moyens stylistiques et lexicaux pour donner une littérature qui adhère au réel vécu par l'enfant. Le narrateur ne respecte ni la ponctuation, ni la syntaxe, ni la grammaire. Il omet constamment les majuscules : " ils roulent depuis la ville sans parler. si ludo est de bonne humeur il donne une cigarette. la cigarette dans la bagnole le noir c'est un moment de bien. les autres bagnoles passent filent freinent vont le garçon a toute sa sous-vie dans la cigarette.

des fois il y a le petit cirque….. "

Le vocabulaire qui est souvent scatologique et pornographique provoque le dégoût et l'écoeurement. Nous sommes loin, avec Legarçon de la conception classique de la littérature qui insiste sur l'élégance linguistique. Dans ce type d'ouvrage, l'élégance nuirait à l'authenticité. Ici, les commentaires explicatifs ne sont pas nécessaires. Les courtes phrases brutes, souvent inachevées, suffisent. Ce style colle à la réalité humaine et spatio-temporelle vécue par legarçon qui ne s'analyse pas. Il subit toujours et agit peu. Et ces événements nous transmettent avec économie quelques traits de sa personnalité.

Ce roman réaliste est paradoxalement dépourvu de précisons spatio-temporelles précises. Il ne possède pas d'arrière plan historique et politique. Nous ne connaissons ni les lieux, ni l'époque où se déroulent les événements. L'enfant a oublié son passé et ignore le présent dans lequel il vit. Le texte ne possède aucun détail inutile. La fonction esthétique de la description est absente, voire désintégrée. Pourtant ce discours transcrit le réel insoutenable que vit Legarçon et met le lecteur en contact immédiat avec cet univers sordide, scabreux et scatologique sans l'entraîner dans une activité fantasmatique, ce qui explique l'absence de tout voyeurisme. Il s'agit d'un roman réaliste dans la "sous-vie " triviale qu'il donne à voir. Mais aussi dans la manière où il le fait. Le texte épouse ce qu'il décrit : un univers dépravé, désaxé, dépourvu de justice et de lois. La prostitution d'adolescents, la pédophilie, la pornographie, les meurtres horribles comme l'émasculation et la décapitation du "nouveau" ne sont pas punis.

Heureusement (mais n'est-ce pas utopique ?), un rayon lumineux éclaire la fin, riche de symboles, du roman. Après toutes ces épreuves, une plongée dans une eau purificatrice, une mort symbolique, le jeune homme qu'est devenu l'enfant accède à un autre monde, celui de la vie : " il est de l'autre côté. du côté vie. celui qui n'est pas mort ne peut revivre ". Il découvre enfin la liberté, "pour être libre. vraiment libre. iI fallait que je meure ", et l'Amour de l'autre.

Une fois le dégoût, la répulsion des premières pages passées, le lecteur accède très vite à un second niveau de lecture et découvre que l'espoir existe malgré tout pour ces enfants maltraités, violés, vendus à des pervers avides de sensations différentes.

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29 mai 2000

Histoires d'amour

Histoires d'amour
Alberto Moravia

Flammarion, 2000
nouvelles inédites traduites de l'Italien par René de Ceccatty ( I racconti, volume secondo, 1952) 

(par Annie Forest-Abou Mansour)

Dans l'ensemble des nouvelles, Histoires d'amour, écrites entre 1927 et 1951, traduites en français seulement en 2000, nous retrouvons le Moravia (1907-1990) des Indifférents (1929). Et, comme dans ce roman, un malaise s'empare du lecteur confronté à un univers rarement lumineux et à des êtres médiocres, mus par le désir. Il aurait été plus judicieux d'intituler ces nouvelles Histoires du désir. En effet, un désir constant, impérieux, rarement satisfait envahit et perturbe les personnages moraviens. Ce désir nuit à la communication et fait naître l'incompréhension entre l'homme et la femme. Dans Lune de miel, lune de fiel , l'intimité existe entre Simona et Livio, camarades du parti communiste, mais pas entre les deux jeunes époux. Et Giacomo ressent une forte jalousie à l'égard de cette complicité, inexistante entre lui et son épouse.

 

Outre le malentendu, le désir conduit même parfois au dégoût et à la nausée. La conception moravienne du désir s'apparente alors à celle de Sartre chez qui le désir est conçu comme visqueux, enlisant la liberté. En effet, dans Histoires d'amour, la technique narrative adoptée privilégie le point de vue unique d'un narrateur (masculin dans treize des quatorze nouvelles) pour qui l'amour, la sensualité sont toujours connotés négativement. Par exemple, dans L'officier anglais, (p.310) " une infecte terreur " est dite " gluante comme l'odeur de l'amour ". La synesthésie est révélatrice. La sensualité " salit tout " (p.188). Elle est mortifère : Lorenzo (p.279) " éprouv(e) une faim triste qui lui sembl(e) de la même nature que le désir pour sa femme. Faim et désir sexuel croiss(ent) impérieux sur fond de désespoir, pens(e)-t-il, ils s'en nourrissent à vrai dire. Comme s'il n'eût été qu'un corps inanimé et sans volonté et que ses désirs eussent poussé en lui comme les poils de barbes sur les cadavres ". La sexualité est triste, perturbatrice, appauvrissante, effrayante. Il existe tout une ambivalence freudienne chez Moravia. Une femme, à la fois aimée et haïe, attendue et repoussée transparaît dans quasiment toutes les nouvelles. L'attraction et la répulsion s'affrontent constamment. De surcroît, les êtres subissent leur inconscient, ne peuvent résister à leurs pulsions. " C'est plus fort que moi ", s'écrie Monica dans La solitude (p.77) . " C'était au dessus de mes forces " affirme le narrateur de La soirée de Don Juan .

 

L'univers moravien des Histoires d'amour est dévalorisé. Les êtres qui le hantent, malgré un statut social élevé (des bourgeois : avocats…) sont des fantoches. La vision que Moravia propose des êtres humains n'a rien de sublime. La médiocrité de leur vie, leur sexualité obsessionnelle plongent le lecteur dans un univers morbide, impur, trompeur. Une observation attentive révèle constamment leurs imperfections, leur aspect moral ou physique décevant. La femme, objet du désir, à première vue semble belle, mais très vite cette beauté est ternie : elle a des " yeux grands, mais inexpressifs " (p.103), " de splendides cheveux blonds ", mais " un groin de porc " (p.115). Un détail vient toujours miner la beauté. De surcroît, la femme est souvent agressive, violente, hargneuse. La maîtresse de Sandro a " un aspect belliqueux " (p.133), " ses narines frémiss(ent) comme celles d'un chien qui va mordre ". Les références animales abondent dans les descriptions féminines. Et la femme est loin d'être la belle gazelle de la poésie arabe ! Elle a " quelque chose d'une guenon " (p.272). Elle possède " un museau de chèvre : une chèvre douce, folle, un peu obscène " ou bien encore " elle est une jument mal domptée " (p.193). Nous comprenons la colère des féministes italiennes qui accusèrent Moravia de misogynie après la lecture de ses premiers ouvrages.

 

Cependant cette négativité concerne aussi les hommes et les décors. La même technique descriptive circule d'une nouvelle à l'autre. De loin, un vernis brillant semble recouvrir le réel. Mais de plus près, ce réel se révèle médiocre, terne, sordide. La villa des Malinverni est " une construction solide et cependant sinistre : murs gris décrépis, volets délavés, jardin étriqué (…) " (p.100).

 

Les bourgeois et leur univers sont mesquins. Mais les prolétaires décrits par l'intellectuel communiste qu'est Moravia, eux-mêmes n'échappent pas à la règle. Ils sont de surcroît effrayants, répugnants. Et eux agissent sous l'emprise d'une autre forme de désir : celui de se nourrir, de se vêtir par n'importe quel moyen pour survivre.

 

Immobilisé dès l'âge de neuf ans par une grave tuberculose osseuse, le jeune Moravia vit une enfance et une adolescence ternes et ennuyeuses. Ses premières oeuvres (il commence à écrire en 1925) concrétisent cette médiocrité. Il est intéressant pour le lecteur de suivre l'évolution, la transformation de son écriture et de ses thèmes au fil de ses nouvelles et de ses romans. Il est passionnant d'en étudier les constantes et les variantes. Si vous connaissez Moravia, si vous l'appréciez, lisez Histoires d'amour.

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