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03 septembre 2008

Un livre à lire, à relire et à méditer inlassablement…

 

NOIR SILENCE
François-Xavier VERSHAVE
Editions des Arènes,  2000.

(Par Joëlle Ramage)

 

 

noir image.jpgCe livre extrêmement documenté a pris place dans les œuvres contemporaines qui dénoncent l’exploitation de l’Homme africain par l’Occident. Pas tout à fait récent, ce livre – qui donne des noms et des dates - n’en est pas moins d’une troublante actualité. Actualité d’un pays, la France, qui attise toujours les conflits ethniques et déverse des armes sur des régions à feu et à sang, pour rester maître du seul vrai pouvoir : l’argent. Actualité d’un pays, la France, qui soutient toujours des dictatures pour pouvoir continuer à profiter des matières premières et des richesses minérales de pays aux sols et sous-sol généreux, où l’espérance de vie se situe parfois en dessous de quarante ans. Actualité d’un pays, la France, qui occupe toujours des positions militaires dans plusieurs de ces régions, de manière à s’assurer une coopération intéressée avec les élites au pouvoir, l’objectif non avoué étant d’intégrer, de façon durable, certains états francophones dans le cadre de sa planification géostratégique. Actualité d’un pays, la France, qui ne souhaite pas voir disparaître les paradis fiscaux, tant ceux-ci sont importants pour cacher l’argent des réseaux mafieux, celui des commissions du pétrole, des rétro-commissions sur les ventes d’armes et les casinos…

 

Ce livre retrace aussi la complicité de la France dans les assassinats des Thomas Sankara (Burkina Faso), Sylvanus Olympio (Togo), Medhi Ben Barka (Maroc) et d’autres…qui ne servaient pas ses intérêts directs. Du Maghreb à l’Afrique noire, la France a œuvré et continue d’oeuver dans l’ombre de ses réseaux, longue chaîne de ramifications complexes et obscures, qui de Foccard (sous De Gaulle) à Sarkhozy, en passant par tous les gouvernements intermédiaires, qu’ils soient de Droite ou de Gauche d’ailleurs, étend ses bras tentaculaires comme une pieuvre.

 

Ce livre met également en cause un très grand nombre de politiciens Français, de Pasqua à Chirac, en passant par Miterrand ou Rocard, de barbouzes et autres services secrets français, de puissantes multinationales comme Bolloré ou Bouyges, qui ont contribué à destabiliser l’Afrique, à l’humilier et à l’apauvrir, et contre lesquels François-Xavier VERSHAVE n’avait pas hésité à s’attaquer.

 

Lorsque la lecture de ce puissant ouvrage est achevé, on comprend aisément que c’est l’Europe, dont la France, qui fabrique aujourd’hui les sans-papiers africains, les clandestins, l’Europe, dont la France qui les exploite et les expulse…

 

L’auteur, grand pourfendeur de la « Françafrique » est mort en 2005, à l’âge de 59 ans. L’ensemble de l’Afrique était idéologiquement à son chevet et le pleurait. La virulence de son combat et la force de son engagement intime étaient animés par la dénonciation des exactions commises par la France sur les pays d’Afrique, supplantée par l’idée utopique mais éternelle de l’égalité entre les Hommes et de la mise au ban du racisme.

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19 juin 2008

Rêve ou réalité ?

La signora Wilson
Patrice Salsa

Actes Sud, 2008

(par Annie Forest-Abou Mansour)

salsa.JPGLa signora Wilson tient tout à la fois du roman fantastique, du roman policier, du roman psychanalytique, mêlant, avec subtilité, suspense, humour, lyrisme et tragédie. Tout d’abord ancré dans le quotidien, le roman débute de façon banale. Le narrateur, dans un long monologue intérieur, évoque son installation dans un immense et magnifique appartement «dont la plupart des pièces sont peintes à fresque » et les quelques désagréments qui ternissent son arrivée dans la somptueuse cité romaine : des problèmes de voiture, des «déboires avec (son) entreprise de déménagement, (...) (son) déprimant quotidien professionnel» et surtout les appels téléphoniques répétés, reçus nuit et jour, destinés à une mystérieuse signora Wilson. Puis, après avoir été renversé par une voiture, un accident dont il ne semble se relever qu’avec une douleur à la mâchoire, le narrateur est victime de phénomènes de plus en plus étranges et parfois même effrayants : dans le bus, « un séminariste pâle avec le nez en trompette l’observe avec insistance », « il y a comme un trou entre le moment où (il) (se met) à marcher et celui où (il) arrive à destination »...Il est progressivement témoin d’ événements extraordinaires : il assiste à une représentation théâtrale étonnante, une boutique de vêtements surgit devant lui dans la nuit ... Le narrateur oscille alors entre l’habituel et l’insolite. A cause de cette « intrusion brutale du mystère dans le cadre de la vie réelle » (définition de Castex), le lecteur imagine avoir affaire à roman fantastique. Les nombreuses connotations mortifères qui hantent les descriptions semblent confirmer cette interprétation. Les mannequins « font songer à ces cadavres qu’on apprête et qu’on maquille pour les exposer dans leur bière, tandis que, sous les cosmétiques toxiques, la putréfaction a déjà débuté ». Mais ce fantastique ne s’enracine-t-il pas dans une certaine pathologie ? Ne s’agit-il pas plutôt d’un rêve, du retour à ce que la mémoire a censuré ?

Des leitmotiv comme la référence obsédante et précise à des oeuvres musicales écoutées en boucle, la mère innommée et innommable, « Elle », absente et cependant tellement présente dans ses pensées et ses propos (« Turkish delight, aurait-Elle dit »), les remarques érotiques obsessionnelles, évoquent alors un roman psychanalytique, surtout lorsque le narrateur plonge dans son passé et redevient un petit garçon : « Aujourd’hui, j’ai six ans (...) Je suis content. D’avoir six ans et d’être un grand ». En effet, à partir de là, le récit fonctionne comme une mise en marche de l’inconscient.

Au plaisir de la lecture s’ajoute le plaisir ludique de la recherche d’indices annonciateurs de la fin. En effet, tout est évoqué en fonction de la chute finale : l’obsession des beaux tissus et des beaux vêtements (« Mes yeux passent sur des crêpes vermeil, feu, corail et tango, pour s’arrêter sur une tunique orpiment merveilleusement coupée en biais et nouée sur une seule épaule, qui contraste avec un groupe de fourreaux où se mêlent des failles chrome ou impérial et des armoisin safran, auréolin et ambre »), des mains, (« Sur ses genoux, les grosses mains du dentiste se contractent lentement »), le « parfum entêtant » des lys... On sent qu’un étau se resserre. Le narrateur est de plus en plus souvent enfermé dans des espaces clos : il étouffe, il suffoque, ressent constamment un « goût doucereux », « un goût de miel» dans la bouche, donne des signes de déperdition de vie. Au delà du narrateur actif, joyeux et plein d’humour (« une tenue de soirée qui m’ira comme un tutu à un haltérophile »), nous voyons une forme qui défaille, souffre - « Les yeux me piquent, les muqueuses me brûlent, je suffoque... » C’est comme un double douloureux qui le suit tout au long de son monologue. Les multiples références aux mains masculines, à une sexualité traumatique, à la douleur, à la mort, ne sont pas gratuites. Elles laissent pressentir les révélations finales.

 L’agencement original du roman, composé de neuf parties : « Avant » et « Après » qui encadrent ce que l’on pourrait appeler sept « chapitres» : « le premier », « le second », « le troisième »..., et l’organisation du texte annoncent la fin et engagent le lecteur dans un véritable jeu de piste aux descriptions esthétiques et poétiques. La signora Wilson de Patrice Salsa est à lire pour son attrayante histoire, étrange et inquiétante, sans cesse en décrochage par rapport au temps, aux lieux, aux êtres, et surtout pour son intrigue très bien menée.

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28 mai 2008

Le pouvoir des mots

Le vol de l’ibis rouge
Maria Valéria Rezende

traduit du brésilien par Leonor Baldaque
Editions Métailié, 2008

(par Annie Forest-Abou Mansour)

vol.JPGRosalio, un jeune travailleur analphabète, « vêtu de tristesse grise », tourmenté par « une faim de l’âme », « une faim de mots », mène une vie terne dans un univers tout aussi sombre et vide, sans avenir, sans espoir : « ...pas un être vivant, pas une fourmi, une odeur de néant, les murs de planches sèches et grises, les monticules de gravier et de sable, gris, l’énorme ossature en béton armé, sans couleurs, les édifices interdisant tout horizon, un plafond lourd, gris et bas, touchant le haut des immeubles, chape de nuages de plomb (...) ». Partout où il va, Rosalio transporte avec lui sa « boîte à histoires » remplie de vieux livres usés offerts par un Indien. Son plus grand rêve est d’arriver à les lire. Pour cette raison, il recherche de façon incessante des lieux d’apprentissage. Sa rencontre avec Irène, une prostituée fatiguée, atteinte du sida, dont la « vie n’a qu’une porte, qui donne sur le cimetière », va l’aider à réaliser son rêve. Irène introduit la couleur dans son existence et brise leur solitude. Les mots les unissent et donnent de la saveur à leur vie. Rosalio raconte des histoires à Irène. Irène lui apprend à lire et à écrire. Les mots, véritables héros du roman, les arrachent à la morosité en les introduisant dans un univers coloré et merveilleux. « Raconte pour que je puisse rêver » demande Irène à Rosalio. Les mots salvateurs éclipsent toute tristesse. Ils réconcilient avec la réalité car ils la reconstruisent de façon plus belle grâce à l’émotion partagée. Ils sont pour Irène des cadeaux « que l’homme lui a offerts ». A la faveur des mots, Rosalio n’est plus une simple force de travail, Irène est sauvée de sa condition d’objet sexuel. Tous deux accèdent à l’Esprit, à la Valeur. Le mot purifie, assure la transcendance et la joie.

Un horizon plein d’espoir s’ouvre pour ces marginaux, ces exploités, ces malheureux grâce au pouvoir des mots : « il a planté dans le terrain vague de son âme un germe d’espoir, que lui-même a arrosé, qui a pris racine et qui a poussé ». Les connotations deviennent positives. La couleur envahit le texte. Chaque chapitre s’ouvre sur deux couleurs qui teintent la narration. On passe ainsi du « gris et de l’incarnat » pour arriver au « gris et (à) toutes les couleurs » et finir avec « le bleu sans fin », la couleur mariale. Les références chrétiennes et christiques explicites (« elle a réalisé un miracle, tout comme Jésus-Christ, en le délivrant de son aveuglement, qui est pratiquement vaincu ») ou implicites expliquent cette confiance en un avenir meilleur.

 Cet ouvrage, plein de fraîcheur, aux nombreux récits anecdotiques enchâssés dans la narration, qui mêle la culture populaire brésilienne aux Mille et une nuits et à Don Quichotte est une véritable parabole. Il enseigne au lecteur qu’il ne faut pas rechercher « un faux dieu, l’argent » : la « beauté est dans les yeux de celui qui regarde », l’Amour de l’Autre illumine la vie, les mots sont la Vie : « Pendant mille nuits elle mena le roi par le bout du nez, uniquement par la force des mots, échappant ainsi à une mort certaine ». Il est dommage de n’avoir accès qu’à la traduction du Vol de l’ibis rouge : sans la version originale, le lecteur ne possède que l’âme orpheline du texte.

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01 avril 2008

Un Orient onirique

 LEZAFOREZOGREO.JPGLa Nuit du destin
Asa Lanova

Editions Bernard Campiche, 2007
 (par Annie Forest-Abou Mansour)

Lire La Nuit du Destin, c’est entrer dans le monde magique d’Asa Lanova et parcourir un Orient suranné, émouvant et envoûtant : « Tout, ici, se confond : légende et réalité, suavité et violence, et ce passé qui s’impose au présent et qui en fait une mémoire de pierres à la fois immobile et en perpétuel mouvement » ; un pays de contrastes et d’oppositions « où le bonheur est si proche du malheur ». Le lyrisme poétiquement anachronique d’Anne, la narratrice, fait pénétrer le lecteur au coeur d’une Alexandrie mythique et passée pour traduire un présent transfiguré par le souvenir, inscrit en pleine légende, alliage du vrai et du faux : «Les lieux, malgré l’absence, font parfois de nous ce qu’ils veulent. (...) Ainsi alors que je les croyais exorcisés par ma mémoire, suis je revenue sur ces rivages où pourtant je savais ne retrouver que des bribes décolorées de mon passé. Alexandrie... ». La narratrice, qui entretient avec cette ville des rapports intenses, pense le présent à partir du passé. Elle suit les traces d’Ismaël, un jeune homme fascinant et mystérieux, l’absent intensément présent, rencontré alors qu’elle était étudiante. A cause de Laylah - femme plus âgée que lui, énigmatique, à la beauté sublime - son initiatrice et son premier amour, qui a préféré fuir à l’apparition des premières flétrissures corporelles causées par le temps, Ismaël s’est engagé dans la rigoureuse confrérie « Les Aigles d’Osiris » qui « refus(e) toute concession ». Pour l’amour de Violanta, double de Layla ( ?) « à la beauté sculpturale (...) à la pâleur fiévreuse », Ismaël tente vainement de rompre avec cette confrérie secrète. A partir de là, « il (a)soudain le sentiment que quelque chose de grave (va) se passer. Quelque chose contre quoi il ne pour(ra) rien ». Le destin est alors enclenché inexorablement. Ismaël disparaît. Anne, Negma, Violanta, Rhoda partent en quête de cet être de passage qui circule d’un lieu à un autre sans s’établir, afin de découvrir « la trajectoire de son existence ».

Deux mondes s’opposent autour d’Ismaël, le monde des femmes, figures esthétiques et bénéfiques dont les destinées lui sont liées : la tragique absence de la mère « idolâtrée », trop tôt disparue, compensée par l’amour dévoué de Rhoda, la servante aux pouvoirs occultes, Leylah, l’amante intensément aimée, Negma, « la jeune cousine que, indifférent à l’amour depuis l’abandon de Laylah, (...) il avait épousée, (...) obéissant par désespoir aux principes de l’endogamie imposés par son père », Violanta, la seconde et ultime passion. En face, le monde des hommes, mortifère et violent : le père, séducteur qui a laissé mourir son épouse de consomption, et les membres de la secte, intransigeants et omniprésents, le cou enveloppé d’une écharpe dont la blancheur exalte la personnalité, objet inutile, signe pour les seuls initiés.

Dans La Nuit du Destin, la femme est sacralisée, mythisée, le désir sublimé. C’est la femme sans enfant. Celle qui enfante en meurt (la mère d’Ismaël). L’amour idéal, violent, à l’aspect tragique et irréversible, tisse ses fils soyeux et dorés avec ceux des amours pathétiques du poème pré-islamique du « Majnûn », « Le fou de Laylâ ». Les histoires des amants s’imbriquent et se superposent. Des êtres sublimes poursuivent un amour idéal irrémédiablement voué à la rupture et à la mort. L’amour et la mort, intimement liés, ne se combattent pas, ils sont même nécessaires l’un à l’autre : « pour que l’amour demeure sans dégoût, il faut que la mort l’achève au plus fort de sa flamme ». Un amour trop beau, trop intense ne peut que disparaître : « Le plus bel amour n’est il pas celui qui, à peine réalisé, est brutalement interrompu ? ». Toutes les émotions, tous les sentiments sont exacerbés, excessifs, intenses. Ainsi, Asa Lanova voue une prédilection pour les états paroxystiques : le «visage exalté » de Violanta, sa « pâleur fièvreuse », la « passion irrationnelle » qui la lie à Ismaël. Il y a toute une esthétique de la rupture chez elle, avec ces femmes consumées par une brûlure intérieure, belles mais pâles, et dont la rougeur des lèvres évoque le gardénia.

L’écriture d’Asa Lanova sollicite tous les sens. Elle emprunte à la peinture en jouant sur la lumière : « je voyais scintiller au soleil, à ses poignets, une dizaine de bracelets d’or ». Les mains de Rhoda décorées de « poissons vert-de-gris (...) agités de tressaillements » se transforment en substance picturale. Le corps de la femme devient objet d’art. Rhoda se métamorphose en une « statue de basalte ». L’ouvrage est aussi parcouru par les parfums, «elle m’avait fait penser à la fleur, d’une pureté incomparable, du gardénia, peut être à cause de ce parfum qui émanait d’elle et qui, tout en rappelant la senteur de cette fleur, pouvait être une exhalaison naturelle de sa chair ». La femme, notée à travers des sensations de parfum, secrète des fragrances naturellement agréables, dépourvues d’artifice : c’est la femme-fleur au parfum inoubliable et enivrant. Les mythes de la femme orientale, de l’Orient, l’attrait du désert (« Ce désert qui révèle la suprématie de la Grâce... »), chers à Baudelaire, Nodier, Nerval... hantent la pensée de la narratrice. Asa Lanova, influencée par la littérature du XIXe siècle, donne à voir, avec une écriture soignée d’esthète, un Orient total de rêve emporté par les «tourbillons de poussière ocre, (les) grands ciels que cisaille le vol des faucons, (les ) quartiers de brique rouvieuse. »

Et sous l’Egypte contemporaine, l’Egypte ancienne ressuscite.
Le télescopage des souvenirs de l’Egypte antique ancrée dans une sagesse immémoriale dotée de forces occultes et de l’actuelle Egypte entraîne le lecteur vers un Orient mythique et onirique rempli de contrastes et de contradictions. Dans ce roman, véritable poème en prose élégiaque, l’écriture procède par fusion des contraires (« Bien-aimée, exécrable Alexandrie »). Dominée par le besoin d’exprimer l’inexprimable, Asa Lanova, écrivain à la sensibilité exacerbée, recherche l’épithète rare, la quintessence mallarméenne, sans snobisme ni grandiloquence. Avec elle, tout possède un caractère précieux et lumineux. Vibrant sous sa plume, les mots recréent le réel et permettent l’accès à la Beauté.

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12 mars 2008

A la croisée des genres et des registres

La saison rouge
Carine Fernandez
Actes Sud, 2008

 (par Annie Forest-Abou Mansour)

croisee.JPGLa saison rouge procède à la fois du roman réaliste, sociologique, du roman d’aventure, de la prose poétique, du conte fantastique et merveilleux, de la tragédie...C’est un subtil palimpseste dont le fil directeur est Elisa, une jeune lyonnaise, mère d’un garçonnet de sept ans.

Dans le royaume mortifère de Qatan, gigantesque prison dorée, (« Qatan est le pays du superflu et de l’outrance »), au coeur d’une Arabie fictive, Elisa attend son mari volage. Séduite par un Orient de rêve et par l’amour du bel Hatem, concrétion du mythe oriental – « Hatem était l’Orient » -, emplie d’illusions, Elisa s’envole à seize ans vers cet ailleurs magique et fragrant : au Liban d’abord, « dans l’ombre sucrée des figuiers et la volupté du jasmin étoilé », puis au «pays de l’interdit : le royaume de Qatan ». Très vite, l’Orient rêvé, chanté par les muses, s’oppose à l’Orient donné : « ...le cher leurre de la littérature. J’ai voulu le désert. J’y suis, j’y brûle. La damnation, c’est aussi la réalisation des désirs ». Après avoir abandonné son passé pour un univers onirique longuement désiré, la femme libre, « la femme seule, l’étrangère sans voile », - figure de la marginalité dans un pays où la femme n’est qu’ « une forme voilée de noir», - devient la captive d’une immensité thermique dépourvue d’issue. Dans l’univers manichéiste de Qatan, l’étrangère est celle par qui le malheur arrive. Son amour est transgression, (« ...les Qatani n’ont pas le droit d’épouser des étrangères ») il apporte la mort : « Je devais aimer comme on se tue. J’avais donné ma vie sans retour », Hatem est décapité.

Les voyages de l’auteure, ce qu’elle a vu et vécu, son parcours personnel, nourrissent l’écriture de La saison rouge, comme celle de La servante abyssine ou de La comédie du Caire. Elle utilise le réel pour construire la fiction. Dans la première partie de La saison rouge, Carine Fernandez ne se démarque pas totalement de son personnage principal. Elisa lui ressemble par son amour pour la littérature, sa culture, son expérience : un départ à seize ans vers l’Orient, un mariage oriental, sa petite taille, sa blondeur... Un détail, un défaut physique, ses yeux vairons, (qui rendent Elisa inquiétante selon l’appréciation des Qatani) créent une distance entre la créatrice et sa créature. Mais leurs regards perçants se rejoignent lorsqu’ils donnent à voir une société hiérarchisée, où les serviteurs sont considérés comme inférieurs à leurs maîtres : « Il ne peut y avoir d’amitié (dit Hatem à l’Indien) entre un homme de ta caste et moi.» Dans cette société hypocrite, malsaine, cloisonnée, «…pays où les hommes et les femmes constituent des espèces différentes », séparées, les désirs inassouvis sont exacerbés. « Le chancre du désir (...) bouffe les yeux, dévore (la) chair » des femmes « toutes gonflées de leur importance d’animaux sacrés, tabous, impurs, qu’on cache ici sous des gazes noires comme des maladies honteuses ». La trivialité de certains mots et expressions rompt parfois avec le lyrisme poétique du discours de la narratrice. Le lexique familier (« la pute autrichienne », « véritable papier cul ») dénonce la rage d’Elisa contre son rêve avorté qui la plonge dans une déréliction totale et progressivement dans la folie. Elisa flagelle un pays corrompu. Des réflexions, des détails, soulèvent un questionnement sur l’Arabie (jamais nommée), peu connue des Occidentaux et dénoncent une société souvent ubuesque. Mais l’écrivain ne rédige pas une oeuvre militante. Ses clins d’oeil plein d’humour – « Beyrouth l’avait surnommé Haroun al-Rachid – de quoi le rendre plus fier qu’un rat sur son fromage » - ponctuent son texte et cassent les moments de trop forte tension.

 Dans la seconde partie de l’ouvrage, le discours à la première personne disparaît épisodiquement, laissant la place au récit. Un rêve récurrent d’Elisa favorise le passage dans l’imaginaire. Il permet de se représenter Hatem, héros romantique, prince oriental des Mille et Une Nuits, enveloppé d’une « cape bordée d’or qui sent la myrrhe ». Le fantastique s’impose avec naturel. Trois djinns, sous l’apparence de vieilles femmes, « les terribles soeurs de la nuit», - araignées noires des cauchemars de Rami - hantent la maison d’Elisa, violent sa vie et ses pensées. Le trio maléfique l’encercle, coagule définitivement le mal. Mais même dans les moments tragiques, Carine Fernandez ne sombre pas dans le pathétique. La poésie fait alors chanter et vibrer le texte : « J’aspire la lumière du jour, l’âme virile du cresson, le goût miellé des abricots et le thym et la verveine, et toute la montagne enchantée... »

 Les multiples connotations du titre annoncent bien l’ouvrage riche, complexe et pluriel de Carine Fernandez. Elles suggèrent non seulement l’été suffocant de l’Arabie, « l’enfer rouge feu», mais elles symbolisent aussi la passion, l’attraction et la répulsion, l’amour et la haine, la violence. Elles disent le sang qui coule, la révolte en quête de liberté... autrement dit tout ce qui constitue ce roman. Le lecteur retrouve dans cet ouvrage aux perpétuelles références littéraires explicites ou implicites les images concrètes de l’écrivain, ses thèmes obsédants, les nombreuses influences baudelairiennes, nervaliennes, avec ce goût de l’ailleurs. Il reconnaît la part d’elle-même que Carine Fernandez glisse dans son oeuvre et qu’elle transfigure talentueusement par le biais de sa culture littéraire, de son imagination et de son écriture.

 

 

 

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05 mars 2008

Filiations dangereuses

Filiations dangereuses
Karima Berger

Editions Chèvre-feuille étoilée, 2007

(par Annie Forest-Abou Mansour)

fili.JPGFiliations dangereuses de Karima Berger donne à lire une mise en abyme familiale où trois «je » s’expriment : ceux de Pierre, de Mahmoud et de Driss. Le lecteur ne sait pas d’emblée qui parle dans cette quête répétée du père, des origines, du nom – concrétion de l’essence - et de soi-même. Le même scénario se renouvelle et s’inverse allant d’échecs paternels répétés en rencontres impossibles entre un père et son fils. Mahmoud « dispar(aît) un jour, sans prévenir » pour « retrouver les siens au Maroc », laissant Martine seule avec son « rêve éveillé qu’elle veut poursuivre alors même qu’elle s’est éveillée depuis longtemps ». Pierre s’embarque vers le Sud avec Nadjîa, femme d’un ailleurs méditerranéen, qui lui « ouvre les portes d’un monde inconnu » et lui rappelle ce père, lui aussi, inconnu et rêvé. Driss, « enfant étrange, ni d’ici ni de là, qui n’(est) pas un parfait Arabe mais qui parl(e) un arabe parfait » remonte vers le Nord avec Susan, la Londonienne. L’image de la spirale et de l’enfermement s’impose d’emblée et entraîne le lecteur dans un vertige sans fin. Le temps devient cyclique : un enfant naît et grandit sans père. Puis tout recommence. On est dans le cercle infernal de l’enfermement, de la répétition.

 Les points de jonction entre Pierre, Mahmoud et Driss sont la langue et la femme : la langue arabe du carnet, investi d’une immense valeur – ce carnet, susceptible de révéler l’identité et dont la traduction est promesse de vérité -, puis celle de Nadjîa, la traductrice ; la prononciation pleine de volupté de Martine et celle très douce de Susan. La connaissance de la langue est le premier pont entre deux civilisations permettant d’entrer dans le monde magique et secret de l’autre : « elle ne connaissait pas son pays mais elle savait dire son nom, elle avait compris que c’était aussi efficace qu’occuper un territoire ».

Avec la langue, la femme permet l’entrée, mais pas l’intégration totale, dans un monde autre, aux moeurs et aux coutumes différentes. Emmené avec Pierre à Médéa, le lecteur assiste alors à la confrontation de deux cultures. Pierre essaie de retrouver et d’assumer son identité mutilée en adoptant une autre religion. Mais il reste le « roumi » pour la famille de Nadjîa, la femme libre et forte. Karima Berger dévoile alors les non-dits, tout ce qui est caché au monde occidental : le refus d’un mari chrétien, l’hypocrisie des virginités refaites, « les saintes nitouches qui vous enveloppent de leur sensualité »... Puis l’apparente harmonie vole en éclat avec la circoncision imposée à Driss, ce lien mystique entre les êtres : « acte sauvage et pur, grégaire, accompli par tous, un acte qui exige de meurtrir pour mieux sceller la communauté, de saigner pour mieux témoigner de sa vitalité et assurer la survie de la horde ». C’est l’élément catalyseur : furieux, Pierre dont « le bonheur (est) fauché d’un coup, par une lame froide et haineuse » s’enfuit, abandonnant à son tour la femme aimée et l’enfant, « lui qui a rêvé de père, voilà qu’on lui vole son fils, à son tour, il ne sera pas père ». La boucle est bouclée.

Avec une grande maîtrise et une écriture mêlant violence et douceur, réalisme et poésie, Karima Berger conduit le lecteur dans les méandres d’un discours multiple, à la fois témoignage sociologique et objet littéraire.

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14 février 2008

La substantielle étrangeté du réel

L’homme que je fus
Mohamed Abi Samra

traduit de l’arabe (Liban) par Franck Mermier

Actes Sud (2007)

(par Annie Forest-Abou Mansour)

queje.JPGLe narrateur de L’homme que je fus, un quadragénaire beyrouthin, souvent « absent à (lui)-même et aux autres » part en quête de lui-même, lors de son retour au Liban, après un séjour de dix-sept ans à Lyon. Cette rétrospection au passé révèle au lecteur un être inadapté, toujours en désaccord avec le monde dans lequel il se trouve, jamais à sa place : « toute ma vie, (je) me suis senti, sauf durant le sommeil, mis à l’écart comme un voyageur laissant sa place dans un train ». Il « ne prend aucune initiative et (...) laiss(e) les circonstances décider à (s)a place ». Il n’agit pas mais se laisse agir : « je m’étais marié par hasard et les (ses enfants) avait engendrés sans raison ». Il se scinde en deux, s’observe, se regarde vivre : « Je sentis qu’une moitié de moi-même s’était détachée et s’était transformée en un mirage ou une ombre tandis que l’autre moitié se contractait, devenait plus lourde et se couchait sous moi comme un corps mort que je devais traîner ». Englué dans un passé sordide, médiocre, nauséabond et obsédant, il n’arrive pas à vivre le présent. Passé et présent se superposent : « je ne sais plus si cette impression date d’hier ou d’aujourd’hui ».

Son passé, souvent « fantasmé et inaccompli » dévore son présent, le hante douloureusement. Le rêve parfois s’y glisse l’enrichissant « de scènes et d’épisodes qui (lui) paraissent lui correspondre et convenir à (sa) vérité plutôt qu’à la réalité ». Proche d’un personnage sartrien, il fuit le néant de sa vie nauséeuse par un rire souvent forcé : « C’est en usant d’un rire trompeur que je me suis habitué à évacuer le pus de cet abcès que je n’ai pas osé crever. Un rire par lequel je repousse cette amertume qui ne me sert plus à me connaître (...) qui me déleste de mon passé, mon présent et ce que je suppose être mon futur. » Le rire lui permet de transcender sa terne et peu compréhensible existence. Ce n’est qu’après une longue rétrospection et de nombreuses prises de conscience que, quittant une seconde fois Beyrouth, dix sept ans après son premier départ, il laisse enfin derrière lui sa vie antérieure.

De L’homme que je fus, roman philosophique et même parfois poétique, construit en miroir, se dégage une originale modernité, rare dans la littérature arabo-musulmane. Cette modernité marque l’ouverture d’esprit de Mohamed Abi Samra. Dans un univers où la mère est respectée et vénérée, il donne à voir une mère « à l’esprit venimeux », dépourvue de féminité, d’amour maternel, pleine de haine pour ses enfants « fruits de (sa) répulsion envers (s)on corps » souillé par la pénétration masculine. L’auteur dénonce une société traditionnelle, archaïque et superstitieuse lorsque les femmes soignent les crises d’asthme de Khadija, la soeur du narrateur, en la tournant en direction de la Mecque et « pendant ce temps, la mère de Mohamed Wasiri marmonnait des invocations et lui injectait, par le nez, de l’eau de fleur d’oranger depuis un compte gouttes utilisé pour les yeux :’C’est l’eau du Clément et du Miséricordieux, lève-toi, Khadija, lève-toi...(...)’ répétait-elle ». Il dénonce aussi la pression de l’intégrisme religieux - lorsque le narrateur dit à sa soeur : « enlève donc ce foulard de ta tête». Après dix sept ans passés en France, il n’appartient plus à sa société devenue encore plus étrange et étrangère pour lui.

Dans un roman d’où l’humour n’est pas absent, le narrateur, en remettant en question sa vie présente et passée, invite le lecteur à réfléchir sur un monde complexe et absurde. Et à l’instar de Magritte, auquel il fait référence, il extrait du réel « la substantielle étrangeté » (1)

(1) Jacques Meuris, biographe de Magritte.

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28 novembre 2007

Le chant du pingouin

Le chant du pingouin
Hassan Daoud

Traduit de l’arabe (Liban) par Nada Ghosn

Editions Actes Sud, 2007

 

(par Annie Forest-Abou Mansour)

chant.JPGHassan Daoud est l'un des 12 invités des Belles etrangères 2007, consacrées au Liban et à sa littérature.

blongre.hautetfort.com/archive/2007/10/31/belles.html

http://www.belles-etrangeres.culture.fr/

Ancré ni dans le temps ni dans l’espace, Le chant du pingouin de Hassan Daoud prend ses distances avec le roman traditionnel hérité du XVIIIe et du XIXe siècle. L’écriture, l’intrigue, le personnage principal l’inscrivent dans la lignée du Nouveau Roman des années 1950-1970. Hassan Daoud fait voler en éclat les codes et les conventions avec ses personnages dépourvus de noms – identifiables seulement par des références familiales (le fils, la mère, le père) ou sociales (la voisine, les marchands) – et la vie terne, ennuyeuse, absurde de son anti-héros.

Agé de trente six ans le narrateur vit, sans travailler, avec sa mère et son père âgé. Handicapé, doté de bras trop courts et de mains « petite(s), inachevée(s)et maladroite(s) », son enveloppe corporelle possède peu de grâce : « mon ventre commençait à gonfler jusqu’à ma poitrine. Ma tête semblait vissée au-dessus ». Cette description associée au titre de l’ouvrage l’apparente à un pingouin maladroit. Son soliloque aux abondantes répétitions concrétise son ennui et son existence terne qui se borne à la lecture de vieux ouvrages : « Tu n’as lu que de vieux livres (...) De vieux livres écrits par de vieilles personnes pour d’autres vieilles personnes (...) comme mes livres, j’étais vieux. » Outre la lecture, son second plaisir est sa jeune voisine habitant l’appartement au-dessous de chez lui dont il épie les moindres mouvements, attisant ainsi ses désirs exacerbés et inassouvis : « De là-haut, j’observais et j’écoutais (...) je l’imaginais (...) Elle n’était vêtue que d’une chemise en coton pour enfant qui laissait apparaître la forme de deux petits seins pas encore mûrs. » Les premières pages de ce long monologue intérieur monotone étonnent, ennuient, puis très vite, aiguillonnent la curiosité. Le lecteur s’intéresse de plus en plus à cet être singulier, hors norme, fin observateur, entouré de personnes tout aussi singulières qui vivent des situations parfois sordides.

L’ouvrage est sorti à Beyrouth en 1998, alors que la paix n’est pas définitivement instaurée au Liban. Or, Hassan Daoud ne fait jamais référence à la guerre. Tout du moins explicitement et consciemment. Mais le marasme économique (« Les horlogers qui n’étaient pas loin (...) étaient partis à leur tour. Leurs échoppes solides et stables étaient restées pareilles à des armoires vides. Il ne savait pas où les gens partaient travailler. »), l’oisiveté (« Elles demeuraient assises. Elles ne faisaient rien d’autre que reposer leurs jambes et regarder le grand espace vide devant elles. »), l’absence de projet, l’absurdité de la vie des personnages, la vieille ville démolie révèlent la guerre dont ces phénomènes sont les fruits et les conséquences. Inconsciemment, l’auteur évoque cette réalité traumatisante au lecteur averti à travers toute une formulation littéraire. La description de la vieille ville détruite par les promoteurs, où vivaient le narrateur et ses parents, par exemple, recèle tout un champ lexical de la guerre – référence aux « décombres », « aux choses à récupérer », à la tristesse du père, « profondément chagriné d’avoir laissé ses biens ».

 Au fil des pages, le lecteur perçoit le bouleversement de la guerre sous la réalité décrite. Le discours du narrateur handicapé révèle en fait, implicitement, l’univers sombre des Libanais ruinés par la guerre : « C’était l’appartement où j’habiterais. Je mangerais ce qui s’y trouvait. Les vieux meubles ne valaient pas beaucoup d’argent. Je ne me nourrirais que de ce qu’ils valaient ». Le non dit apparaît derrière le dit. L’écriture pervertit la réalité décrite. Le réel n’est plus le réel mais un signe que l’écrivain ramène à lui-même. A travers le sombre vécu du narrateur, le lecteur se heurte aux angoisses du Libanais englué depuis de nombreuses années dans un univers mortifère. Livre original, moderne, Le Chant du pingouin recèle de nombreuses richesses humaines, stylistiques et thématiques. Il vaut non seulement la peine d’être lu mais aussi relu pour en goûter les innombrables ressources.

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15 novembre 2007

Histoires d’amour impossibles ... ou presque

Histoires d’amour impossibles ... ou presque
Louis-Philippe Dalembert

Editions du Rocher, 2007

(par Annie Forest-Abou Mansour)


dalem.JPGLouis-Philippe Dalembert ne se plie pas à la loi d’un genre. Il recourt à tous les types d’écriture – le roman, la poésie, la nouvelle –, à tous les registres : satirique (« Elle partit frotter ses utopies à la réalités du terrain »), humoristique, ( « ... mes Step-over, cirées à rendre pâles les diamants de la Castafiore »), pathétique, lyrique... Et il trouve différents langages susceptibles de rendre compte de la vie, du réel, des sentiments. Lire son recueil de nouvelles Histoires d’amour impossibles ... ou presque, c’est comme retrouver un ami de longue date dont on connaît les thèmes de discussion favoris. En effet, ces fragments d’histoires nous renvoient à ses précédents ouvrages : L’homme qui attendait d’être aimé fait référence à L’île au bout des rêves et, dans Un amour en noir et blanc, on retrouve Caroline des Dieux voyagent la nuit. Les mêmes thèmes circulent : Grannie, la musique, la poésie, la politique, « le temps insouciant de l’enfance », la Bible, les religions, le vagabondage....

 

La quête revêt la forme du vagabondage : « Un vagabondage, sans fin autour du monde... et de la vie ». Ses narrateurs découvrent, dans ces différents ailleurs, la beauté ineffable (« les arabesques de la neige »,) mais aussi la noirceur du réel (« Elle m’aurait parlé d’une terre sienne. Où tu n’es la bougnoule de personne »), l’amour (« comme pour un baptême d’amour ») et l’amour impossible (‘« Il s’approcha d’elle et lui dit (...) Sofia ? Elle lui sourit, avant de répondre (...) : « vous faites erreur, sidi » ’), en un mot la Vie.

 Ses personnages sont imprégnés de la culture des pays traversés. Dans Le jour où j’ai pleuré, le narrateur comprend, sans jamais les juger négativement, les réticences de son amie, à la sévère éducation musulmane, devant la sexualité. Et il compare de façon très belle son « corps raidi. Pareil à celui de l’agneau à la vue du hachoir ». La jeune femme devient un agneau, symbole de pureté et d’innocence, offert à la violence du sacrifice. Le narrateur saisit l’immense importance que l’acte sexuel représente pour elle et la pression de son éducation : « En cet après midi de printemps, elle me fit don d’un quart de siècle d’éducation ». Il est ouvert à l’autre et respectueux de la différence.

 Citoyen du monde, l’écrivain jongle avec les différentes langues des pays visités : « inch’Allah », « Habibi », « ron Havana club oro cinco anos », « smile darling, don’t get upset » « Ich bine in Berliner »... Ces mots et ces phrases issus de contrées différentes, les descriptions pittoresques propres à chaque lieu, révèlent un rapport au monde personnel rempli de richesses et d’authenticité. La référence à la Bible, la réconciliation des inconciliables («Pourquoi était-elle berbère ? Pourquoi suis-je moi ? Pétri qui pis est d’ersatz de culture judaïque, pour avoir observé le sabbat jusqu’à la sortie de l’adolescence alors que je n’étais déjà plus croyant. ») donnent une dimension universelle aux personnages de Dalembert et témoignent de son ouverture d’esprit. L’auteur peut même être comparé à Montesquieu dans De l’art de draguer une Française. Dans ce texte satirique, avec un humour malicieux, il s’attaque aux préjugés masculins, aux clichés racistes (« Tu dois être le bon nègre rieur »), ou au nombrilisme français (pour le narrateur, la Française est « une indigène ». – C’est de surcroît, l’expression correcte !), et piège l’éventuel mauvais lecteur à l’issue de cette nouvelle à chute, avec un coup de théâtre final.

En outre, Louis-Philippe Dalembert ne se contente pas de maîtriser l’art de raconter des histoires. Il est aussi un Homme de Lettres. Son écriture dialogue avec celle des autres poètes et écrivains, tricotant et nouant ensemble leurs différents fils. Au détour d’une phrase, on rencontre Baudelaire (« ces monstres disloqués, qui furent jadis des femmes »), Aragon (« Toi qui ne crois plus au ciel »), Verlaine (« L’automne jusque-là inconnu violonne ses sanglots par intermittence blessant ton coeur d’une langueur plus que monotone ») ou Verhaeren (« cette ville tentaculaire »)... Il glisse même, en exergue à ses textes, des extraits d’écrivains passés ou présents. La poésie berce ses phrases : « Le mystère de ton regard où se sont donné rendez-vous tous les soleils de la nuit noire ». Son écriture pare le réel de mille reflets esthétiques (« De temps à autre de brefs reflets de soleil miroitent sur l’eau lui donnant une belle couleur argentée. Une embarcation à aubes sortie d’un vieux conte du Mississippi y glisse lentement »), mime le flux du cheminement de la pensée, l’éclatement des sensations, en supprimant ponctuation et majuscules : « Je ne reviendrai plus à brodwy manhattan ne sera plus pour moi qu’un quartier exotique aux rêves vertigineux on n’y voit que des vies de béton et des pas toujours pressés mélange enchevêtré de chaud et de froid au mitan de l’été.... » Et ici ou là, le texte déraille parfois se heurtant à une expression ou à un mot familier (« Les femmes bandent par l’oreille, frère »), à un jeu de mots : « Mantes qui n’était pas toujours jolie », clins d’oeil espiègles au lecteur.

C’est encore avec plaisir que le lecteur retrouve ici les multiples facettes de l’écriture de Louis-Philippe Dalembert où les frontières entre la poésie, la prose, l’oral, l’écrit s’estompent. Le lecteur aime à reconnaître, dans ces textes éclatés, les idées, la personnalité, la culture de l’écrivain derrière les fantasmes des personnages. Les créatures mènent au créateur.

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03 octobre 2007

L’île du bout des rêves

L’île du bout des rêves
Louis-Philippe Dalembert

Le Serpent à plumes, Collection motifs, 2007

(par Annie Forest-Abou Mansour)

plum.JPGAprès Rue du Faubourg Saint-Denis, Les dieux voyagent la nuit, le dernier roman de Louis-Philippe Dalembert, tissé d’humour (« Je me laissai emporter avec la légèreté du cocu signant son deuxième acte de mariage ») et de poésie (« un clair-obscur nimbait, léger, magique, la face des choses ») emporte le lecteur dans un univers d’aventures aux nombreux rebondissements.

Sans patrie, sans famille, « partout à l’étranger et partout chez (lui) », le narrateur voyage de pays en pays, de « chambre d’hôtel en chambre d’hôte ». Un soir, dans un bar de Santiago de Cuba, il rencontre JMF, un écrivain rocambolesque à la verve prolixe. « Son sens de l’humour, sa capacité à tenir son interlocuteur scotché à ses lèvres » le séduisent. Il s’embarque alors avec lui, à la recherche du trésor caché par Pauline Bonaparte, soeur de Napoléon, sur l’île de la Tortue. S’ensuivent différentes aventures savoureuses.

L’île du bout des rêves possède tous les ingrédients du roman d’aventures : la chasse aux trésor, les personnages extravagants, les femmes, jeunes, belles et sensuelles, les rasades de rhum... L’auteur produit même une véritable épopée lorsqu’il narre « la bataille des vents et des courants contraires venus d’un même élan de l’Atlantique et de la mer Caraïbe » : « Le vent d’Est jaloux des prouesses de son confrère » part à l’assaut du voilier. Les champs lexicaux de la violence, de la bataille, les hyperboles, les phrases amples au souffle pneumatique, (« il en sortait un étrange sifflement, celui de l’air vrillant, tournoyant sur lui-même, s’arrachant à des obstacles tant visibles, les voiles, qu’invisibles, puis repartant telle une fusée.... ») contribuent à créer un effet d’ampleur et de puissance. Mais sous une apparente légèreté insouciante et rieuse, des questions sérieuses sur le sens de la vie, de l’amour, de la politique, sur la quête du moi, sont soulevées. Et parmi les nombreux monologues intérieurs où le narrateur se tutoie et s’interpelle (« Et mec ! »), le substrat autobiographique émerge. Souvent Louis-Philippe Dalembert évoque « grannie », sa grand- mère tendrement aimée, cette absente intensément présente dans maints ouvrages.

 Le lecteur aime à s’embarquer dans le monde chatoyant, cadencé et allègre de Louis-Philippe Dalembert. Il goûte le renouvellement des clichés («(Ils) changent d’opinion comme de casaque»), les métaphores concrètes, pittoresques et significatives (« la tête aussi grosse qu’une calebasse », « l’ogre étoilé »), les nombreux clins d’oeil poétiques (« Mais le temps hélas n’avait pas suspendu son vol ».), bibliques (« la période des vaches grasses », « « les coups de tonnerre si fracassant qu’on aurait cru les trompettes du Jugements dernier »...), musicaux (« Comandante Che Guevara »). Il apprécie non seulement l’écrivain subtil, compétent et cultivé, mais aussi l’homme, qui derrière la fiction, révèle son ouverture d’esprit.

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02 mars 2007

Une lecture ethnologique

 La Société contre l’Etat 
 Pierre CLASTRES
Editions de Minuit,  1996

 

(Par Joëlle Ramage)

 

ethno.jpgPierre Clastres, à travers  son  ouvrage, La Société contre l’Etat, a jeté les fondements d’une interrogation sur nos sociétés modernes, sur leur structure politique, à savoir les lois, les règles et autres codes de conduite qui régissent la vie quotidienne de tous. Mais il nous a aussi donné à comprendre que l’Etat n’était pas une fin en soi pour que se développent les sociétés et que s’épanouissent en leur sein les individus, et que d’autres sociétés, en d’autres lieux, sociétés dites « sans Etat », recouraient à une toute autre forme de gestion de l’humain. Ce paradoxe complexe admirablement développé dans cet ouvrage par un Pierre Clastres mort bien trop jeune, à 36 ans, est propre à nourrir notre imaginaire lassé des contraintes de toutes sortes, sur des sociétés utopiquement belles où les règles et les codes auraient disparu, où il n’y aurait plus d’écrasement par les contraintes, où le poids des instances n’existerait pas, mais où la responsabilité de chacun serait le garant de la paisibilité et de l’épanouissement de tous. A y bien réfléchir, Pierre Clastres ne suggère-t-il pas très simplement qu’une société épanouie et viable est fondée sur le principe de libertés raisonnées ?

 

L’Etat « sans état » pourrait donc être un débat très actuel, d’un riche intérêt pour la compréhension de nos sociétés occidentales, où les lois abondent, où les règles et les codes politiques se superposent comme des mille-feuilles sans pour autant infuer véritablement sur la conduite des individus. C’est dire que « la loi tue la loi » pour reprendre une théorie gausienne, et qu’à multiplier les lois et les règles on tombe dans les travers et les vissicitudes, dans la stérilité.

 

On l’aura compris à la lecture de cette puissante recherche ethnographique, qu’il ne s’agit pas de sociétés « marxisantes » que Pierre Clastres nous donne à visiter dans le sud de l’Amérique, dans les forêts amazoniennes, car les sociétés marxistantes édictaient des lois dures. Il s’agit tout simplement de sociétés « sans Etat », où les normes sont fixées par la société toute entière, l’Etat étant considéré comme un instrument de domination de classe, ‘domination’ signifiant aussi recours à la violence et à la persuasion par la force. Dans les sociétés « sans état », pas de clivage de classes donc, autrement dit pas de riches et de pauvres, pas de violence contenue ou avérée. En d’autres termes, une société non étatique est une société qui n’exerce aucune domination, donc qui n’édicte aucune loi et qui n’a pas recours à la violence et à la force persuasive. Une société non étatique n’est pas une société qui divise : d’un côté ceux qui travaillent, de l’autre côté ceux qui exploitent, en somme les dominants/dominés. Rien de tout cela chez les Indiens Guayaki et leur société « sans état ». Bien sûr, ces sociétés là sont petites démographiquement, leur territoire est restreint, elles procèdent à l’échange et à la réciprocité, et il est possible que ce fonctionnement là, basé sur des normes intrinsèques, y soit donc facilité…

 

Qu’importe…la pensée de Pierre Clastres, et toute son œuvre, trouve son fondement sur l’idée forte d’un partage universel où l’absence d’état, la règle comme étant le produit de l’intérêt général, et donc le pouvoir partagé forment un système cohérent. Les sociétés « sans état » ne refusent en effet pas les règles, elles refusent que le pouvoir soit à part, soit en dehors d’elles, comme des instruments de domination extérieurs, en somme qu’elles aient, comme nos états modernes, le  pouvoir de la violence légitime  comme le disait Max Weber.

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09 août 2006

Regards sur l'Autre

Le camp des innocents
Prix littéraire Williams Sassine

15 nouvelles africaines
Lansman / CEC, 2006

(par Annie Forest-Abou Mansour)

prix.JPGL’original recueil de quinze nouvelles d’écrivains africains de langue française, Le camp des innocents, sollicite le respect de la Différence. Essentiellement par le biais du constat – amer ou plein d’humour – les nouvellistes incitent à porter sur l’Autre un regard dégagé de préjugés sociaux, culturels et moraux. L’Autre, souvent perçu comme étrange et étranger, parce que différent par sa couleur (Le Noir, l’albinos dans Une voix entre mes entrailles - de Vincent Lombume), sa sexualité (Cachés de David Doma-Tanga), ses difformités (La Baraka, de Houriya Cherif Haouat), est considéré comme un cas social ou moral susceptible d’apporter le malheur (l’albinos) ou le désordre (l’homosexuel) dans la société alors qu’il devrait simplement être appréhendé comme un être humain. En effet, seul l’individu compte. La couleur de la peau, la sexualité, une infirmité, appartenant à l’intimité et étant en fait bien secondaires, n’ont pas à être une cause de rejet.

 L’Afrique, malgré ses violences interethniques, ses superstitions, peut donc servir d’exemple à une Europe individualiste et égoïste qui laisse mourir ses vieillards dans la solitude comme le montre le titre de la Tribune De Genève dans Trois hivers à Genève de Fama Sene Diagne : «Mort chez lui, il attend sa tombe depuis cinq cent jours ».

Cet ouvrage est avant tout un message fraternel, un poème de compréhension et d’espoir : L’Afrique y apparaît comme un continent « où il n’y a pas de troisième âge, mais seulement l’âge de la sagesse : où il n’existe que des bénévoles pour donner un peu de sourire et un peu de caresse qui transfigurent la souffrance et la solitude. »

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03 août 2006

Les dieux voyagent la nuit

de Louis-Philippe Dalembert
Le Rocher, 2006

(par Annie Forest-Abou Mansour)

dieu.jpgTout ignorer du vaudou quand on est natif de Port-au-Prince apparaît comme une fâcheuse lacune au narrateur de ce nouveau roman de Louis-Philippe Dalembert, après Rue du Faubourg Saint-Denis. Pour remédier à cette tare qui le constitue en « nègre masqué », il assiste en spectateur à une cérémonie vodou en compagnie de son amie Caroline. Cet événement le replonge alors dans l’univers magique et tabouisé de son enfance, espace à partir duquel se déploient les souvenirs d’une vie innocente nourrie de légendes et de superstitions. A partir de ce moment-là, Louis-Philippe Dalembert fait alterner les voix de l’enfant et de l’adulte.
L’enfant s’exprime facétieusement au fil des pages, plein de tendresse pour sa « grannie » qui l’a élevé avec amour, mais aussi sévérité afin de l’éloigner des « sataneries ». Le garçonnet emporte avec humour le lecteur dans un univers créole aux interdits religieux multiples et mystérieux. La verve de l’écrivain opposée à tout classicisme confère vie et dynamisme au texte. Les métaphores innovantes et concrètes entraînent le lecteur dans la vie merveilleuse et « fantaisiste » de l’enfant (« Le crépuscule pointe à peine le bout du nez. Encore quelques minutes, et il s’abattra sur la ville. Zac ! », « ...le passé simple du verbe clore, qui te donne une pelote entière de fil à retordre en classe... »). L’adulte, lui, se décèle à son recul, à ses clins d’oeil malicieux au lecteur (Port-aux-Crasses pour Port-au-Prince) et surtout à sa poésie. Chaque paragraphe initial de chapitre fait entendre le lyrisme poétique de ce dernier, amoureux de Caroline : « Une chanson douce à frémir la chair du temps ». Au tempo allègre de l’enfant répond la voix de l’adulte, langoureuse et sensuelle.

L’écriture musicale et rythmée de Louis-Philippe Dalembert séduit le lecteur. Cependant l’idéologie implicite l’interpelle davantage. Ce livre prouve aussi qu’appartenir à une culture plurielle est une richesse incommensurable qui peut se vivre sans heurt et sans problème. Il n’y a rien de plus beau qu’être un citoyen du monde.

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22 février 2006

Rebondir

Femmes déportées, Histoires de résilience
Françoise Maffre Castellani
Préface de Boris Cyrulnik

Ed. des Femmes, Antoinette Fouque, 2005

(par Annie Forest-Abou Mansour)

femm.JPG

Les horreurs de la déportation, des camps de concentration et des génocides de la Seconde Guerre Mondiale hantent toujours l’inconscient collectif occidental. Il est certain que nous ne devons pas oublier parce que, comme l’écrit Pierre Seghers, « les bûchers ne sont jamais éteints et le feu (...) peut reprendre ». Les multiples témoignages qui se recoupent tous favorisent le souvenir. Françoise Maffre Castellani apporte, quant à elle, un éclairage supplémentaire, différent et novateur. En effet, elle analyse le vécu de femmes déportées alors que nous possédons essentiellement des témoignages masculins comme ceux de Primo Lévi, Wladyslaw Szpilman... Et elle les aborde à travers le prisme de la résilience, autrement dit de « cette capacité », observée et décrite par Boris Cyrulnik, « de ne pas se briser (de «rebondir») sous l’effet des pires chocs. »

  Françoise Maffre Castellani narre de façon rigoureuse et méthodique les expériences de six femmes « très différentes par leurs origines, leur formation, leur personnalité ». Et elle explique comment elles ont « survécu à ces traumatismes effroyables (...) grâce à leurs propres ressources, insoupçonnées parfois et souvent insoupçonnables, et grâce aussi à quelques mains tendues ». Comme Boris Cyrulnik dans ses nombreux essais, elle prouve que l’être humain possède en lui une immense capacité à réagir et à poursuivre sa route malgré les pires douleurs. Dans les camps nazis ou au goulag, l’amitié, la solidarité, l’humour, la poésie, qui constituent différentes formes de résiliences, ont aidé et soutenu les prisonnières. Elles ont métamorphosé « la douleur en oeuvre d’art ». Du mal, de l’apocalypse sont nés le courage, la beauté, la vie. Et ces différentes actions ont de surcroît prouvé la vanité de l’image traditionnelle de la femme faible et fragile.

On peut cependant reprocher à l’auteur le préjugé inverse, ténu mais présent, lorsqu’elle évoque « cet amour maternel protecteur qui fait si souvent partie de l’être même des femmes » ou quand elle écrit après avoir parlé des comportements masculins, « je ne crois pas que les femmes soient spontanément plus tolérantes. Mais, tout de même... ». La restriction inachevée est révélatrice d’un préjugé plus ou moins conscient. Or il est dangereux de croire en une nature humaine. Cela présuppose que tout est inscrit dans les cellules et que l’être est défini une fois pour toute, qu’il a une essence, en l’occurrence ici une essence sexuelle. Dans ce cas, il n’a plus de liberté, de libre arbitre. Il est mû par une espèce de fatum intérieur. Mis à part, ce reproche bien anodin, Femmes déportées est un témoignage novateur prouvant l’héroïsme extraordinaire de certaines femmes victimes de l’intolérance durant la première moitié du XXe siècle.

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19 décembre 2005

Un bain de jouvence

Un bain de jouvence
Nicole Chaabi

Gaspard Nocturne, 2005

(par Annie Forest-Abou Mansour)

Nicole Chaabi plonge le lecteur dans une fabuleuse fontaine de jouvence aux vertus rajeunissantes et purifiantes. Au fil du texte une conscience anonyme, celle de la narratrice («La petite fille a disparu derrière un nuage, je ne peux la rattraper. Elle était là derrière les rides de la femme... »), d’une fleur, d’un animal, retrouve les origines des sensations et des émotions. Par le pouvoir mystérieux et fort des mots, elle fait renaître le réel, dépouillé du voile des habitudes et des préjugés. Le fonctionnel s’estompe au profit de l’émotion, du Vrai. Le plus ténu des éléments du réel reconquiert sa beauté et sa force, et la vie son sens : « Pourquoi ne pas trouver la beauté dans cette vie quotidienne où chaque jour le soleil se lève, joue à cache-cache avec les maisons puis disparaît derrière la chaîne de montagnes en lançant ses derniers éclairs de chaleur et de lumière dans un chatoiement de couleurs orangé jaune ». Les mots emportent le lecteur vers des ailleurs multiples mais aussi au coeur de son intériorité dans une quête d’absolu et d’harmonie avec le monde environnant. Le mot saisit le fugace, l’arrache à l’éphémère et le fige dans la pérennité et la poésie : « Tous ces mots inconnus, toutes ces paroles silencieuses, toutes ces absences douloureuses, toutes ces failles fécondes, tous ces émotions inoubliables, tous ces rêves insensés, tout cela doit se rassembler pour faire la rivière argentée : la rivière poissonneuses pleine de soleil qui brille dans le lointain.... ».

Dans sa quête, la narratrice retrouve l’homme vrai, celui des origines opposé à l’homme civilisé mais faux et vain : « L’homme civilisé a mis l’avoir avant toute chose, il entasse, il engrange et il meurt désespéré sans avoir su méditer ». Le rêve est accessible à chacun d’entre nous malgré les noirceurs de la vie que Nicole Chaabi ne tait nullement : « La nuit est en nous, la nuit du désespoir ; celle des enfants et des femmes battus, violés, tués ; celle des hommes privés de liberté, torturés, assassinés : celle des armées en guerre et des pays avides de puissance : celle des fanatiques qui se font exploser avec leurs victimes... »

Ce livre sans histoire, au sens propre comme au sens figuré, cette mignardise philosophico-poétique, est un chant inspirant tout à la fois le rêve et la réflexion, un guide pour apprécier les moindres instants de la vie.

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13 décembre 2005

Sous le signe de la Beauté

Elégie à Michel-Ange
Sandrine Willems et Marie-Françoise Plissart

Les Impressions Nouvelles, 2005

(par Annie Forest-Abou Mansour)

neige.JPGBeauté de l’objet livre, au papier glacé et soyeux, serti d’une myriade de statues de Michel-Ange, capturées par l’objectif expert de la photographe Marie-Françoise Plissart et véritable ravissement pour le lecteur.

Beauté du sujet et de l’objet : « par son ciseau, la pierre elle-même se plierait au temps – et à l’éphémère, l’éternelle donnerait corps ». Le simple et brut minerai devenant objet d’art éternel sous la caresse du sculpteur.

Beauté jaillissante et intimement ressentie par l’artiste : « Ayant perçu combien est aveuglante la beauté, l’Ange à présent voulait la fuir – mais c’était elle qui le poursuivait ».

Mais aussi beauté du texte de la narratrice à l’écriture lumineuse, éclatante et esthétique même lorsqu’elle dit la douleur et le manque : « ...dans une efflorescence dorée, les courbes d’une Vierge se mêlaient aux caresses qu’il n’avait pas reçues ». La « sorcellerie évocatoire » des mots de Sandrine Willems emporte le lecteur pour le plonger au coeur de ce XVIe siècle violent, intolérant («Rome de toutes parts s’illuminait de bûchers, où expiraient des réformistes») mais esthète.

 Cette écriture pleine de magie capte des fragments de vie de Michel-Ange et les restitue avec une intensité raffinée. Elle ne se contente pas de traduire le réel ; elle le recrée et le transfigure. Michel-Ange est alors extraordinairement présent, vivant. La prédilection de Sandrine Willems pour les termes qui disent la luminosité, la transparence, la fragilité, métamorphose les désirs de l’artiste : « En un marbre Michel, toujours puiserait la transparence, et son rêve eût été de sculpter le cristal ». Ses amours brûlantes et excessives font de lui, dans le texte et dans le réel, un magicien qui d’un simple bloc de marbre fait jaillir un David. Le réel et le mythe s’imbriquent sous la plume de la narratrice pour donner voix et corps à un créateur de génie et révéler une femme de lettres d’un immense talent

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06 décembre 2005

Fragments

Shrapnels - En marge de Bagdad
Elisabeth Horem

(B. Campiche éditeur, 2005)

(par Annie Forest-Abou Mansour)

shra.JPGShrapnels est un ouvrage parcellaire (cent quatorze chapitres de huit lignes à cinq pages maximum) à l’image de son titre aux connotations mortifères (« fragments de bombes éclatées»). C’est un texte multiple et original comportant une véritable focalisation interne : le personnage n’est ni perçu de l’extérieur, ni nommé. C’est un récit à la troisième personne, un dégradé subtile du documentaire, du journal intime, de l’autobiographie, retranscrivant le quotidien de l’année d’une femme à Bagdad, ville occupée et meurtrie. L’immédiateté de ce vécu est restituée de façon allusive et médiatisée sans que jamais le nom du dictateur déchu, les substantifs « haine » ou « violence » ne soient prononcés. Pourtant la violence domine le texte et hante les esprits. Perpétuelle toile de fond, elle est intensément présente sans être vécue intimement par l’héroïne principale, protégée, « par des hommes de sécurité » qui « font les cent pas, kalachnikov en main », dans sa prison dorée dotée d’une piscine, « où elle nage, partagée entre le bonheur et la honte ».

Élisabeth Horem a séjourné dans plusieurs pays du Moyen-Orient, ainsi qu’à Moscou et à Prague. Elle vit actuellement à Bagdad. Elle a publié Le Ring (1994), Congo-Océan (1996) et Le Fil espagnol (1998).

 Bagdad, la ville des Mille et Une Nuits , « ville immense, d’un style hybride, à la fois oriental et socialiste », est en réalité un univers cauchemardesque où l’état de violence est habituel : «depuis le matin on entend des tirs dans le voisinage. Comme d’habitude » ; « On n’y fait absolument pas attention ». Cet état conflictuel est banalisé. Pourtant les habitants aspirent à la paix et à une vie « normale » entre amis, au restaurant, au concert... Et dans cet univers de tirs, d’explosion de bombes, « d’enlèvements crapuleux », « d’attentats à la voiture piégée », la vie continue, esthétique et fragile : « les oiseaux chantent à tue-tête », « un envol de colombes tournoie devant le soleil... ». Mais surtout, la narratrice est loin du réel, calfeutrée tout à la fois dans Bagdad et en « marge de Bagdad », puisque protégée par de hauts murs et des gardes du corps armés, sans avoir la possibilité de circuler librement dans la ville en feu.

Shrapnels, texte profondément littéraire, au statut paradoxalement documentaire, est une subtile dénonciation de la guerre, sertie par moment d’un humour léger et bienvenu dans un contexte explosif.

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01 décembre 2005

L'ombre du vent

 

 

L’OMBRE du VENT
Carlos Ruiz ZAFON
Grasset, 2004

 

(Par Mireille Bourjas)

 

 

image l'ombre du vent.jpgForce des livres et de la littérature, un livre, un seul va changer la vie d’un personnage et le suivre à chaque étape de sa vie.

Dans le cimetière des livres oubliés de Barcelone, les souvenirs, les regrets, les rancoeurs ne sont pas morts. Des jeunes gens qui ont partagé des émotions, des aventures de jeunesse, des malheurs…finissent par se perdre et perdre leur âme dans les dédales de Barcelone et de l’histoire espagnole. On pourrait aussi parler du problème du choix, choix que chaque personnage fait, choix qui dirige toute leur vie, choix dont on ne peut s’extraire sans se renier, choix destructeur bien souvent.

L’ombre du vent est remplie d’un souffle poétique exacerbé, souffle qui nous entraîne dans la vie des personnages  que nous avons beaucoup de mal à quitter.

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22 novembre 2005

Quand l'humour l'emporte.

Rue du Faubourg Saint-Denis
Louis-Philippe Dalembert

Editions du Rocher, 2005

(par Annie Forest-Abou Mansour)

louis.JPGLe style truculent, familier et coloré de Louis-Philippe Dalembert introduit le lecteur dans l’univers mental de Jean, un jeune noir qui regarde « le journal de TG1 » ou de « Gaule 2 », écoute « Gaule Inter » et dont le copain Djibril lit Le Globe Diplo …Cette langue d’adolescent, avec son style oral, son lexique argotique (« les keums », « la meuf ») ou phonétique, (monsieur Kahn, par exemple, « c’est un nanar »), ses constructions syntaxiques audacieuses (« Elles tirent la tronche et ont pas envie de tchatcher gratos avec un préado ») donnent un tempo très rythmé et dynamique au texte. La langue du narrateur, proche de celle de Louis-Ferdinand Céline, crée un lyrisme d’un genre nouveau soucieux de décrire un réel parfois sordide et souvent difficile à vivre pour les plus démunis : ceux qui sont étrangers (« Djibril qu’a des diplômes en veux-tu en voilà, ingénieur, doctorat et tout le toutim, mais c’est pâtissier algérien qu’il fait ») isolés ou simplement âgés.

 Malgré une triste histoire , la prise de conscience de la mort par un enfant avec la fin solitaire de « Ma’ame Bouchereau », l’humour l’emporte toujours avec les nombreux clins d’œil au lecteur ; littéraires :« Vous hypocrite lecteur. Je ne sais plus où j’ai chopé ça. Faut pas croire que je visionne seulement les films à la téloche. A force de me refiler leurs bouquins, ils m’ont changé accro aussi à la lecture… Y a aussi le Polonais rital. Qui c’est ? Le poilu celui qui s’est ramassé un obus sur le crâne et qu’a la tête bandée sur la photo. A cause de lui, une fois j’ai gazé jusqu’au pont Mirabeau...» ; religieux « Comme ce type de la Bible qu’a bazardé son droit d’aînesse pour une assiette de lentilles » ou politiques lorsque Jean évoque le « borgne ».

Le lecteur, partagé entre le sourire et l’émotion, suit avec gourmandise le rythme alerte des pensées de Jean. L’oral pénètre l’écrit à tel point qu’il croit voir le texte s’écrire sous ses yeux. Pourtant en même temps, il goûte un discours très construit et très travaillé.

Un livre à lire pour le plaisir mais aussi pour réfléchir dans une France où la démocratie, en ce moment, telle une vieille femme, devient frileuse et s’essouffle.

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09 août 2005

Aujourd'hui

Aujourd'hui
Colette Fellous
Gallimard, 2005

(par Annie Forest-Abou Mansour)

Dans Aujourd’hui, Colette Fellous continue sa nostalgique et jubilante déambulation dans le temps aboli (« Ce que j’ai vu a la mesure d’un seul jour. Mais j’ai dû embrasser vingt sept siècles pour pouvoir le perdre »), le temps inexistant (« J’ai huit ans mais dans la même seconde j’ai douze et seize et cinquante ans, le geste est identique ») de son histoire personnelle et familiale commencée dans Avenue De France. Passé et présent fusionnent, irrésistiblement attirés l’un par l’autre. Surgi des profondeurs de la mémoire, le passé ressuscite, palpitant, odorant, éblouissant et échappe au temps. L’écriture fixe l’évanescent, embrasse l’univers en l’espace d’une ligne : « Fez, Paris, Livourne, Bordeaux, Lisbonne ».

Les sensations se mêlent et s’exaltent. Comme chez Baudelaire, « les parfums, les couleurs et les sons se répondent » : « L’odeur est toujours là, intacte, sous mes doigts, une vraie musique. Au milieu du désordre, de la colère et de l’agacement, c’est cette odeur de soie rose très pâle qui traverse les jours et vient se poser sur ma joue ».

Colette Fellous chante son amour de la vie (« j’aime perdre l’équilibre, danser sur un pied, hurler des chansons idiotes, j’aime les voix cassées, les terrains vagues, l’odeur des Landes, les dunes de Gammarth, les passiflores, la forme de tes lèvres...»), clame la beauté d’exister (« Il est merveilleusement onze heures du matin … c’est un miracle d’exister »), dans une Tunisie tendre et sensuelle.

Mais un hiatus discordant vient interrompre cette féerique harmonie. En 1967, la guerre des six jours brise la beauté de la vie et allume une haine incompréhensible entre Juifs et Arabes. Trente ans après cet éclat, « l’épouvante » détruit toujours la Vie : « Et tous ces cœurs arrêtés, tous ces rêves interrompus. Partout. A Bagdad, à Hébron, à Madrid, à Tel-Aviv, à Dellhi, à New York, à Jénine, en Ossétie. ». Pourtant Colette Fellous n’éprouve aucune rancœur contre les briseurs de rêves. Elle continue malgré tout à discerner dans l’opacité du réel la moindre étincelle lumineuse et les vibrations esthétiques intenses de l’existence.
Dans Aujourd’hui, l’acuité de la sensibilité de Colette Fellous, son éblouissement devant le réel, l’éclairage qu’elle sait lui donner ; la modernité et la richesse de son écriture, les illustrations délicates et raffinées du livre qui s’inscrivent dans la continuité d‘Avenue De France séduiront encore le lecteur.

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10 février 2005

Dialogues

Survivantes
Esther Mujawayo et Souâd Belhaddad

Suivi de « Entretien croisé entre Simone Veil et Esther Mujawayo »
(L'Aube, 2004)
(par Annie Forest-Abou Mansour)

surv.JPGUn génocide ne doit pas être confondu «avec un conflit aussi barbare soit-il» explique Souâd Belhaddad car c’est en «détourner» le sens et «relativiser». En effet, un génocide a pour seul objectif d’exterminer la totalité des êtres dont on a «décrété qu’ils n’auraient jamais du naître». Un génocide, c’est la haine manipulée par l’idéologie et l’inhumanité. Et à quelque époque qu’il se déroule, il recèle toujours les mêmes schémas : la négation de l’Autre, sa déshumanisation, afin de rendre plus facile son extermination. Qu’on lise les propos d’Ester Mujawajo ou ceux de Primo Lévi, on retrouve la présence des mêmes champs lexicaux, des mêmes thèmes.

Quarante ans après la Shoah, en 1994, alors qu’on croyait un nouveau génocide impossible, un million de Tutsis sont massacrés dans d’horribles conditions par les Hutus, «dans un silence assourdissant et une indifférence totale». Esther Mujawayo, sociologue et psychothérapeute, rescapée avec ses trois petites filles (alors que son mari, sa famille et sa belle famille sont massacrés) témoigne avec sobriété des horreurs indicibles, inimaginables, incroyables qu’elle et son peuple ont vécus. Souâd Belhaddad, journaliste, l’écoute et prend des notes. De cet échange naîtra un ouvrage objectif et émouvant : Survivantes.

 Avec recul, nuance, sans parti pris, Esther dit les horreurs vécues par les Tutsis. Elles expriment ce que les victimes ne peuvent plus dire ou n’osent pas dire de peur de gêner l’interlocuteur : « je pouvais dire pourquoi on s’est tu après le génocide : on sentait qu’on dérangeait ». Elle témoigne pour que l’humanité n’oublie pas, ne recommence pas et aussi pour faire comprendre : « On a cru et conclu à une affaire d’Africains. Aujourd’hui, cependant j’ai la chance de vous parler et vous expliquer que non, ce n’était pas une tuerie intertribale mais une opération d’extermination, décidée par mon propre gouvernement et très organisée. Soutenue par la France, observée dans l’indifférence par le reste du monde ». A ce moment là, l’Occident et la France, cachée derrière son image de pays des droits de l’homme, empreint de la philosophie des Lumières, n’ont pas bougé, immobilisés par un mépris et un racisme latents.

Mais Esther n’accuse pas. Elle se contente de constater et de dire. Pourtant son ouvrage sollicite l’émotion, la réflexion et la conscience du lecteur.

Thérapeute, Esther se bat pour aider les rescapées (des veuves essentiellement) à ne pas rester engluées dans leur insupportable malheur. Elle milite pour obtenir des aides, redonner le sourire et la parole aux victimes «car les témoins ne parlent pas, les victimes sont suspectées et les coupables protégés. » Les victimes doivent survivre. Leur survie et leur vie constituent un enjeu : lutter contre l’instinct de mort des agresseurs, leur résister, leur prouver qu’ils ont perdu.

Et devant les horreurs inadmissibles, inacceptables, la confiance en l’autre et l’espoir dominent. Esther Mujawayo ne gémit pas sur son sort et celui des siens, elle lutte, parfois avec humour, le cœur rempli d’amour : «Ce que j’essaie de ne jamais développer chez mes filles» dit elle, «c’est la haine».

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09 février 2005

Se jouer du passé

Avenue de France
Colette Fellous
Folio, 2005
(par Annie Forest-Abou Mansour)

pase.JPGDans Avenue de France, Lolly, la narratrice, promène le lecteur à travers les siècles et les pays, essentiellement la Tunisie et la France, lui proposant un univers où se mêlent tout à la fois l’autobiographique, l’Histoire, le réel et le fictif. Dans ce bel ouvrage, les époques et les fragments de vies se croisent et se conjuguent, tissés avec une écriture lumineuse, légère, colorée, musicale et sensuelle.

 Par la magie de cette écriture, Colette Fellous donne vie au passé : « Les années se promènent sur mes épaules nues, je les laisse faire ». Les êtres à jamais disparus palpitent et respirent à nouveau, pleins de chaleur et de sourires. Et Lolly se mêlent à eux : « Je les reconnais pourtant chaque fois, mais eux me prennent pour une étrangère. J’entre dans le groupe, j’interromps la conversation, je souris timidement… ». Lolly n’imagine pas. Elle se souvient de ce qu’elle n’a jamais vécu : « Je cours machinalement rejoindre les années que je n’ai jamais connues, là-bas en Tunisie ». Puis elle vit ce passé, 1860, 1865, février 1901, mai 1910…, passé devenu présent, intensément, passionnément. Le passé et le présent ne constituent alors qu’une seule et même réalité. Lolly assiste au premier rendez-vous de ses parents, à la mort de son oncle, à la rencontre de son grand père, âgé de quatorze ans, avec un étranger… 

Elle acquiert plusieurs identités. Elle est à la fois elle-même et sa mère : « Je me suis glissée cette fois dans le corps de ma mère » ; « Je est un autre » a dit Rimbaud : Lolly devient l’Autre l’espace d’un instant. Magicienne, voyante, visionnaire, dotée d’une acuité de tous les sens, elle perçoit l’invisible, l’intangible, le définitivement disparu. Et elle ressuscite le passé perdu.

L’écriture de Colette Fellous fixe l’évanescent, manifestant la puissance du souvenir imaginaire et/ou réel. L’absent est intensément présent. «…je ne connais aucun de ces visages, mais je sais qu’ils sont proches, qu’ils me regardent faire, qu’ils me voient hésiter, qu’ils m’encouragent à avancer. Par moments, ils me semblent plus présents que tous ces passants d’aujourd’hui, sur la place de la Nation. ». Chaque détail devient précieux, émouvant. Les réalités les plus fugitives accèdent à la pérennité de l’œuvre d’art : « C’est ma mère qui joue une valse de Chopin (…) On voit sa longue tresse dans le dos, sa robe d’organdi légèrement décolletée, les doigts qui courent sur le clavier, et ses cousines derrière elle, qui la regardent. Un tableau de Renoir avec les couleurs de l’Orient. »

L’imaginaire de Colette Fellous colore de beauté et de mystère tout ce qu’il effleure. Les photographies en noir et blanc, images du passé, qui ouvrent chaque chapitre (extraits de films, détails raffinés de peintures, cartes postales, documents personnels esthétiques et précieux…) vont dans le même sens, fixant et éternisant l’instant.

Dans ce magnifique roman, Colette Fellous joue avec le temps (« A peine une heure s’est formée entre 1879 et 2001»), avec les mots, bijoux scintillants, et chante un hymne lumineux à une Tunisie multiple (protectorat, colonie, république), parfumée, mélodieuse et sensuelle : «Je reconnais là encore la trace de la citronnelle, l’odeur du jasmin, du chèvrefeuille, du cumin.». Cet ouvrage rayonne d’un bonheur voilé de nostalgie. L’auteur n’oublie pas ce pays, quitté alors qu’elle avait dix-sept ans, et présent à jamais dans son corps, son cœur et son âme.

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19 janvier 2005

Réalisme sordide et recherche esthétique

La fille Elisa
Edmond de Goncourt

(Collection Zulma poche, édition 2004)
(par Annie Forest-Abou Mansour)

elsa.JPGAu XIXe siècle, la violence, le peuple et la femme inquiètent. Un discours sur la criminalité s’élabore. Des journaux comme La gazette des Tribunaux, où les écrivains puisent de nombreux exemples, développent la psychose du crime. Le thème de la violence devient une mode littéraire. Victor Hugo, dans Les Misérables, Eugene Sue, dans Les mystères de Paris, Zola dans La Bête humaine, La Terre, chacun à sa façon, s’intéressent aux basses classes sociales et évoquent leur penchant à la violence. Au XIXe siècle, en effet, la violence, le peuple et la femme entrent en littérature. L’éréthisme, l’hystérie, la névrose, tous les détraquements de la femme intéressent les écrivains. Les frères Goncourt, ancrés dans leur époque, n’échappent pas à cette mode.

Dans La fille Elisa, l’aîné des deux frères, Edmond de Goncourt, nous donne à voir Elisa, une jeune femme qui échappe de justesse à une condamnation à mort pour purger une peine de prison à perpétuité, après avoir tué son amant. Le lecteur assiste à sa lente déchéance morale et physique. La jolie jeune femme du début devient progressivement une loque sous l’emprise de la folie :

«Dans la Cordonnerie, Elisa commença à descendre, peu à peu, tous les échelons de l’humanité qui mènent insensiblement une créature intelligente à l’animalité.»

Se voulant non seulement écrivain, mais aussi savant et historien, soucieux du détail vrai, Edmond de Goncourt choisit de décrire un milieu populaire : le monde de la prostitution, le milieu carcéral. Il dévoile une réalité sordide, où la misère génère le malheur et le crime. Le mauvais exemple corrompt Elisa née naïve et pure : « Elisa s’était faite prostituée, simplement, naturellement, presque sans un soulèvement de la conscience . Sa jeunesse avait eu une telle habitude de voir, dans la prostitution, l’état le plus ordinaire de son sexe ! ». Edmond de Goncourt dénonce les effets du milieu et même de la lecture sur la femme du peuple. Il écrit avec beaucoup de mépris : « Chez la femme du peuple, qui sait tout juste lire, la lecture produit le même ravissement que chez l’enfant. Sur ces cervelles d’ignorance, (..) sans défense, sans émoussement, sans critique, le roman possède une action magique.. Il s’empare de la pensée de la liseuse devenue tout de suite niaisement, la dupe de l’absurde fiction. ». Le peuple et la femme appartenant à une « race » différente ne sont pas les égaux des bourgeois et des intellectuels chez Edmond de Goncourt comme chez de nombreux écrivains de son époque.

Le narrateur mêle avec aisance la réalité et la recherche esthétique. Au portrait de Madame, laide et repoussante, avec sa « graisse débordante(…) aux coulées de chair flasque (…) aux reins avachis », il oppose un style poétique lorsqu’il peint des paysages et des décors, comme la description rythmée par l’anaphore du palais de justice : « Par le jour tombant, par le crépuscule jaune de la fin d’une journée de décembre, par les ténèbres redoutables de la salle des Assises entrant dans la nuit, pendant que sonnait une heure oubliée à une horloge qu’on ne voyait plus…. » Edmond de Goncourt fait contraster dans ce petit ouvrage, fascinant pour les amateurs de littérature du XIXe siècle, le réalisme sordide de la misère, du crime, de la folie et la recherche esthétique la plus subtile.

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16 novembre 2004

Les gens simples

Sans domicile fixe
Guillaume Le Blanc


Editions du Passant, 2004

(par Annie Forest-Abou Mansour)

simple.JPGSans domicile fixe de Guillaume Le Blanc est un ouvrage sur les gens simples, à qui rien n’arrive, et sur les démunis, les miséreux. Les gens simples subissent leur vie : une vie médiocre, banale, ennuyeuse, terne. Ils rêvent de s’en extirper afin de voguer vers un ailleurs plein de promesses, de bonheur, de changement, pour transformer ce qui est en eux et hors d’eux. « Partir » est un leitmotiv lancinant, une obsession. Emile et Kashia fuient et se fuient. Mais où qu’ils aillent, ils seront toujours les mêmes. A moins qu’Emile rencontre l’amour dans les beaux yeux verts de Sveva ; l’amour qui est peut-être l’unique note d’espoir véritable.

D’autres comme Taddeus partent par obligation, pour abandonner une vie misérable, trop difficile, tentés par des vendeurs, des voleurs (?), de rêves qui s’enrichissent à leurs dépens en leur prenant le peu qu’ils possèdent.

La chute du mur de Berlin, la création de l’Europe ont pu sembler une ouverture vers la liberté, la paix entre les peuples, l’égalité de leurs droits. Pourtant pour Guillaume Le Blanc, c’est une vision bien utopique et angélique. L ‘expérience, les propos, les rêves des protagonistes de son ouvrage le prouvent.

 La France constitue le rêve des malheureux et des pauvres : « ils me disent qu’à Bordeau y a du travail sur les chantiers (…) on peut tout faire en France (…) l’école là-bas c’est beaucoup mieux, il y a des ordinateurs dans les écoles. Ils me disent, pense à tes enfants qui pourront étudier… ». Mais c’est un leurre tragique. Alors que Kashia « pense à la vraie vie, derrière la vie grise et sale », une vie lumineuse à Paris, avec les musées, les beaux quartiers, Paris se révèle aussi misérable, aussi terne que Varsovie.Le bonheur semble impossible à trouver hors de soi.

 

Une fois à Paris, Kashia comprend que « jamais (elle) ne fu(t) plus heureuse que dans [sa] cuisine… ». Une fois à Sangatte, dans la rue et le froid, «Emile et Nadia nettoy(ent) les pare-brises des voitures aux carrefours (…) Velickha fai(t) la manche ». Kashia et Katrin se prostituent. Et tous sont irrémédiablement seuls, insatisfaits, encore plus malheureux qu’auparavant.

Guillaume le Blanc peint des êtres qui espèrent sortir de la médiocrité, de la misère et qui aiment la vie. Mais malheureusement, la vie ne les aime pas et les maltraite, quand elle ne les rejette pas. Martin Podavski meurt au moment où son rêve se réalise enfin.

Sans domicile fixe est un très beau livre, émouvant et grave. Il stimule le lecteur à la tolérance envers l’Autre. Il incite à réfléchir tout comme le font aussi les photographies à l’ouverture de chacun des chapitres. Elles nous entraînent sur des routes et des lieux désertiques, vers l’infini, la liberté. Le lecteur est alors seul devant ces petites fenêtres ouvertes sur un ailleurs : d’espoir ou de désespoir ?

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03 novembre 2004

Un voyage unique

Ayal, une année en mongolie
Lina Gardelle

Gaïa, 2004

(par Annie Forest-Abou Mansour)

ayal3.jpgLa lecture prodigue un plaisir fécond et subtil. Le livre objet – la beauté de sa couverture, la douceur de son papier, son odeur - participent à ce plaisir. La matérialité du livre Ayal, la couleur nacarat de ses pages, les photographies, constituent une composante importante de l’écriture fraîche et pure de Linda Gardelle. En effet, avant de pénétrer à l’intérieur de ce carnet de voyage, le lecteur s’envole déjà vers un ailleurs magique plein de fraîcheur et de charme, simplement en feuilletant l’ouvrage, en regardant les paysages oniriques de Mongolie, le sourire adorable et innocent de ses enfants.

Linda Gardelle, âgée de dix huit ans, est partie, seule, en Mongolie, pour y séjourner une année afin de vivre pleinement la culture de ce pays, d’en connaître et d’en comprendre les habitants avec lesquels elle s’est très vite liée d’amitié. La découverte de ce milieu naturel et humain l’a rapidement charmée : « Je suis éblouie par la paix et la poésie qui émane de l’atmosphère ». Elle apprécie la chaleur des êtres, leur hospitalité, leur solidarité, leur simplicité, leur véracité. Dans les steppes, sous leur yourte, ils ne portent pas de masque comme les habitants des pays aisés et soit disant modernes...

Ouverte, tolérante, véritable citoyenne du monde, Linda s’adapte aux coutumes ancestrales de la Mongolie. « Elle est vraiment devenue Mongole. Elle est capable de vivre en Mongolie » s’exclament souvent les autochtones. Elle s’intègre dans ce milieu rude, au climat hostile («Une épaisse croûte de neige m’enveloppait et mon écharpe gelée me brûlait le visage »). Elle accepte et respecte la différence, avalant sans un mot son premier petit déjeuner sous une yourte, « un œil froid, cuit depuis dix jours ». Objective, elle perçoit les qualités, mais aussi les défauts du peuple mongol, l’alcoolisme, l’oisiveté, le vol. Elle ne les occulte pas et dit sa déception.

Cette année vécue en Mongolie recèle une intensité ineffable pour elle : « Je restais persuadée que je ne pourrais raconter à personne les aventures, les joies, les moments de bonheur, les craintes, les peurs, les tristesses, les rêves qui m’avaient portée, abattue, relevée, écrasée, envolée. Je gardais ce monde à l’intérieur de moi, comme un secret, comme un trésor, comme un vieux parchemin impossible à décoder par des gens d’un autre univers. ». Pourtant, Linda Gardelle réussit à communiquer au lecteur toutes ses émotions, ses sensations uniques et extraordinaires éprouvées dans ce monde fascinant et féerique.

Une fois rentrée chez elle, elle ne peut que se sentir « agressée, attaquée » par la vie facile, active, superficielle de la France. Son livre est un véritable hymne à la vie simple et naturelle loin des artifices de la civilisation dite moderne.

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22 octobre 2004

Mongolia

 

MONGOLIA

 

Bernardo Carvalho

 

(Editions Métailié 2004)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

 

 

   Mongolia.jpg Un vice consul, surnommé l’Occidental par les autochtones, est chargé malgré son aversion pour la Mongolie, de rechercher un jeune photographe disparu dans l’Altaï. Afin de retrouver le jeune homme, il suit l’itinéraire indiqué par ce dernier dans son carnet de voyage abandonné en cours de route. Durant ses recherches, le  diplomate rédige aussi un rapport, lu ultérieurement et en même temps que le carnet du disparu, par un supérieur hiérarchique.

 

    C’est ainsi que  Carvalho donne naissance  à un véritable roman gigogne. MONGOLIA propose en effet deux récits de voyage et  trois narrateurs. Trois calligraphies, trois écritures constituent cet ouvrage,  permettant ainsi au lecteur de découvrir la Mongolie, région reculée du monde, hermétique, étrange et étrangère pour les trois voyageurs. Les différences culturelles et linguistiques suscitent des malentendus et l’incompréhension : « La différence culturelle engendre une tension permanente », «  L’occidental (…) continuait à penser qu’on le bernait et (…) ne comprenait rien à ce qui se passait autour de lui ».. De ce fait, bien souvent seuls les aspects négatifs des êtres et du pays s’imposent : « ganbold m’accompagne (…) et ne part pas tant qu’il n’a pas la certitude que je suis en sécurité dans l’appartement avec la porte bien fermée à clé. Il dit qu’en aucun cas je ne dois l’ouvrir. A cause des ivrognes. Et, évidemment, ce conseil n’améliore pas mon impression de la ville ». Les connotations péjoratives abondent dans les descriptions : : «La ville est affreusement  triste et poussiéreuse. Le ciel est couvert et tout est gris et sale. C’est le bout du monde. Un gros bidonville  au milieu de la plaine où  flotte une odeur de graisse de mouton bouillie. L’endroit est sinistre. », « Dans  la chambre catégorie luxe de l’hôtel Buyan, il n’y a pas d’eau courante. La ville est infestée de moustiques. Je pense que l’égout est à ciel ouvert… »

 

    On est loin, avec MONGOLIA de Carvalho, de l’univers mongole lumineux  et poétique présenté par Galsan Tschinag. En effet, MONGOLIA donne à voir essentiellement la face obscure de cette culture en voie d’extinction

 

 

 

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05 octobre 2004

Mademoiselle Bovary

Mademoiselle Bovary
Raymond Jean
(Actes sud, 1991)

(par Annie Forest-Abou Mansour)

bov.jpgSi vous ignorez l'existence de mademoiselle Bovary, la fille d'Emma, lisez le livre éponyme de Raymond Jean, écrivain, critique littéraire et ancien professeur à l'université d'Aix en Provence.

Avec Mademoiselle Bovary, Raymond Jean s'introduit dans l'œuvre de Gustave Flaubert, non pas comme critique littéraire, mais comme écrivain proposant une suite à un ouvrage qu'il apprécie. Avec tendresse et malice, il fait vivre sous les yeux agréablement étonnés du lecteur certains personnages flaubertiens et leur créateur lui-même. Le hiatus entre la fiction et le réel s'abolit. La littérature et le tangible se superposent, s'imbriquent l'une et l'autre. L'amateur du XIXeme siècle et de l'œuvre flaubertienne évolue alors avec plaisir dans une contrée connue. Berthe, la fille d'Emma Bovary, devenue une jeune fille de vingt ans, Félicité, la servante d'Un cœur simple, son perroquet Loulou, Napoléon Homais, le fils du pharmacien, Flaubert lui-même, renaissent tout à coup sous la plume allègre de Raymond Jean. Nous reconnaissons Flaubert, que nous avons tous aperçu dans le portrait peint par Eugène Giraud : « un homme, grand, massif (…) abondamment moustachu, le crâne dégarni, avec des yeux de vieux chien (…) » (p.12). Nous retrouvons cet acharné au travail qui hait la bêtise, les bourgeois et n'apprécie guère les révolutionnaires. Nous reconnaissons l'esthète amoureux de l'Orient lorsqu'il demande à Berthe dont il regrette la blondeur de revêtir « une grande parure orientale, pleine de broderies et d'arabesques dorées. » (p.27) qui la font ressembler à Kuchuk-Hanem, une belle Egyptienne rencontrée autrefois. Mademoiselle Bovary rappelle aussi par touches brèves mais précises, la vie et l'idéologie du XIXeme siècle : les difficiles conditions de travail des femmes dans les filatures de coton en Normandie, « les périls qui guettent les classes laborieuses et minent leur moralité» (p.63) (selon l'inspecteur du Secours Mutuel). Les descriptions n'occupent pas une place importante dans ce roman. Mais de subtiles touches descriptives et des remarques concises du narrateur s'appuyant solidement sur l'histoire du XIXeme siècle, impliquent une connivence entre l'auteur et le lecteur. Ce dernier effectue une lecture active du texte et comprend à demi mot. Le discours de l'inspecteur du Secours Mutuel lui rappelle, par exemple, le discours sur la criminalité au XIXeme siècle analysé par Louis Chevalier dans Classes laborieuses et classes dangereuses à Paris pendant la première moitié du XIXeme siècle.(Plon)

Raymond Jean assure dans la différence la continuité d'Emma Bovary. Comme de nombreux personnages flaubertiens, Berthe semble, pas forcément vouée à l'échec, mais à la médiocrité. Elle retourne travailler à la fin du roman dans l'atelier de filature rouennais. Sa rencontre avec Flaubert n'a été qu'une rapide trouée lumineuse dans sa triste vie. Elle ne lui a procuré que quelques courts instants de loisirs et de bonheur. Ses contacts avec l'écrivain ne l'ont pas introduite définitivement dans un univers autre. Le pauvre Flaubert, vieilli, fatigué, ruiné, ne peut intervenir en sa faveur. Mais Berthe contrairement à sa mère ne souffre pas de sa vie médiocre. Elle l'accepte sans aspirer à une condition autre que la sienne. Il n'y a pas en elle comme en sa mère d'inadéquation entre ce qu'elle est et ce qu'elle voudrait être. Elle ne rêve pas d'un ailleurs luxueux et passionné, ne cherche pas à échapper à la médiocrité de sa situation.

Dans ce petit ouvrage scintillant et vif de soixante et onze pages, nous retrouvons aussi et surtout Raymond Jean, son immense culture, son humour et son ironie subtiles, son amour pour l'intertextualité et le pouvoir intense qu'ont dans son oeuvre les mots. Ces mots pleins de force, qui ne se contentent pas de révéler le réel, mais qui agissent sur lui, transforment les êtres et leur vie. En effet, dans La Cafetière, par exemple, la vie d'Amélie puis celle de son village sont bouleversées par la réception d'une lettre d'amour. Les histoires de Maupassant que Marie Constance lit au petit handicapé rendent ce dernier malade dans La Lectrice tout comme la lecture de Madame Bovary cloue Berthe dans son lit « en proie à une forte fièvre » (p.10).Chez Raymond Jean, toute chose nommée perd son innocence, acquiert une intense acuité et agit violemment sur les êtres.

Raymond Jean atteint avec Mademoiselle Bovary l'objectif souhaité par Flaubert : « faire (…) un livre (…) qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style (…) un livre qui n'aurait presque pas de sujet, du moins où le sujet serait presque invisible (…) (car) les œuvres les plus belles sont celles où il y a le moins de matière ». (Extrait d'une lettre écrite à Louise Collet le 16 janvier 1852).

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15 septembre 2004

Investigation dans les profondeurs de la conscience

Tanguer
Karine Mazloumian
(Plon, 2004)

(par Annie Forest-Abou Mansour)

tanguer.JPGTanguer est l’histoire d’une femme, d’une famille, de la vie, que la mort déstabilise. A partir de ce moment-là, tout devient angoissant, incertain, tout se met à tanguer : «Tout vacille alentour, les meubles, les murs», «Je titube quand je marche, c’est le roulis»… L’héroïne, dotée d’un fort amour de la vie, refuse cependant de croire à la mort de son mari dont le chalutier a sombré. Et bien que sur le point d’accoucher, elle part à sa recherche, à l’autre bout du monde, accompagnée de sa vieille mère et de ses deux fillettes. Paradoxalement, pendant cette quête angoissée, une nouvelle existence s’ouvre à elle avec la découverte de l’amitié et de l’amour de Bliss, une jeune musicienne, et l’épanouissement dans le chant : « Nine voit sa mère s’ouvrir comme une fleur lorsqu’elle répète (…) je vais chanter ».

Mais Tanguer, c’est surtout l’histoire d’une écriture : la modernité de l’écriture de Karine Mazloumian rompt avec celle du roman traditionnel issue du XIXe siècle. Son écriture entre dans « l’ère du soupçon », à la recherche de ce qui est caché au plus profond de la conscience et de l’inconscient. Le réel qui importe pour elle est celui des états psychologiques de l’être, de ses états paroxystiques. Kolya ne sait plus quelle est son identité : est-il Markus Kassim et /ou Kolya ?

Ce roman à plusieurs voix, souvent sans transition les unes avec les autres, retranscrit des états d’âme, des rêveries, des craintes avec une grande acuité psychologique. Le récit et le discours alternent, décrivant un monde angoissant, pas toujours compréhensible, cependant digne d’être vécu. L’écrivain laisse couler librement le flux de la parole consciente et de l’inconscient. La pensée apparaît en son état naissant, déstructurée.

 Aucun dialogue n’aère l’espace textuel compact et dense. Le dialogue, - ses phrases courtes et ses tirets -, n’apparaît qu’une seule fois vers la fin de l’ouvrage lorsque Kolya resurgit et retrouve son identité. Mais la narratrice désamorce l’illusion réaliste en annonçant l’aspect formel de ce dialogue : « Ils se parlent. Dialogue avec tirets bien séparés » et en jouant avec les mots, un peu comme les surréalistes et leur écriture automatique :

« -…rayure téméraire puisque délibérée .

- Rature et incorrection

- Rupture avec espoir de guérison. »

Karine Mazloumian joue aussi avec la syntaxe, supprime les virgules, («Mais à l’intérieur des crânes, vacarme brouhaha prises de bec hurlements rires de peur ou de joie.»), instaure des rimes intérieures («Les reins calés dans le rocking chair, sentinelles, balancelles».) Son écriture sensuelle transfigure le réel dans lequel les objets s’imposent, vivants, consistants, matière à la fois présente et rêvée : «la coquille brisée de l’œuf libère sa larme épaisse et gluante.»

Le lecteur, implicitement présent tout au long de l’ouvrage, est clairement interpellé dans l’épilogue. Libre à lui de choisir une suite à la narration. L’écrivain, dévoilant la construction de sa fiction, s’adresse à lui : «D’évidence, vous vous interrogez ; Que sont-ils tous devenus ? Treize ans après. Vous vous inquiétez. Qui est mort ?…». L’écrivain n’impose pas de choix : «Et non vous ne saurez pas maintenant».

Travail d’investigation dans les profondeurs de la conscience, Tanguer nous raconte une histoire belle et émouvante dans une langue souvent parlée bien que très travaillée, peut-être déconcertante pour certains, et dans une forme romanesque déroutante, peut-être aussi, mais intéressante, fascinante et moderne.

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06 juillet 2004

Le vampire passif

Le vampire passif
Ghérasim Luca

(éd. José Corti 2001)

(par Annie Forest-Abou Mansour)


vampire.jpgC'est exaltant de découvrir en ce début de XXIe siècle un ouvrage surréaliste comme Le Vampire Passif, écrit en français en 1941 par Ghérasim Luca, un écrivain roumain. Le lecteur est tout à la fois séduit et courroucé par son écriture sublime, ses concepts parfois irritants, ses photographies déroutantes d'Objets Objectivement Offerts.

 

Dans cet ouvrage hors norme où poésie, réflexions personnelles, analyses, photographies se mêlent, le conscient et l'inconscient se côtoyent et fusionnent même. Les rêves diurnes et nocturnes, la réalité, le désir s'interpénètrent. G.Luca s'approche du continent de l'inconscient, découvre cet ailleurs, ce là-bas, le Mal. Son texte est, par moment, comme l'écrit A.Breton à propos du surréalisme, une « dictée de la pensée, en l'absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation (…) morale » G.Luca accède à l'ambition des surréalistes : aborder l'univers inconscient sans se préoccuper de l'esthétique, de la Morale, du rationnel. Son oeuvre est un message de l'inconscient, du désir. Chez lui, le réel ne possède plus un seul sens, un seul aspect. La tête renversée de la poupée (figure 2) devient sexe. Le réel perd son aspect lisse, lisible, compréhensible. L'anormal devient normal et s'adresse avant tout à l'imagination au détriment du rationnel. Surréaliste, G. Luca abolit les normes établies, suit sa spontanéité, son libre arbitre, agit selon ses désirs et non selon des valeurs littéraires, morales, sociales imposées de l'extérieur. Il brise la routine, nous offre une écriture éclatée, des corps morcelés (figures 5 et 6), torturés (la tête de la poupée, figure 3, mutilée par les lames de rasoir). G. Luca ne joue donc pas seulement avec l'écriture, mais aussi avec le réel, avec les objets qu'il fabrique. Et ces objets s'imposent alors, s'érotisent, révélant comme l'écriture l'inconscient et les désirs de leur créateur. Luca ne voit pas les objets pour eux-mêmes, mais pour ce qu'ils représentent inconsciemment et imaginairement. Il leur assigne un sens nouveau, une valeur différente. Messages de l'inconscient, symboles, les objets provoquent les réactions du donneur et/ou du récepteur. Les objets de Luca, en « bons objets surréalistes » s'opposent aux objets bourgeois, unifonctionnels, captifs d'une dimension morale qu'ils ont à signifier.

Mais les jeux de Luca, sa dérision, son humour ne révèlent-ils pas sa révolte devant la Grande Guerre qui l'a profondément marqué, devant une société dont il refuse les règles ? Ne marquent-ils pas aussi sa tristesse devant un réel violent ?

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16 juin 2004

La guerre toujours inutile

Ville à vif
Imane Humaydane-Younes

traduit de l'arabe (Liban) par Valérie Creusot

Verticales, 2004

(par Annie Forest-Abou Mansour)

guerre.JPGVille à vif d’Imane Humaydane Younes multiplie les angles d’observation et donne à voir la vie quotidienne, banale et tourmentée, de quatre femmes dans une ville, Beyrouth, déchirée par la guerre. Liliane, la chrétienne, désormais rejetée par son mari musulman, écrivain, dont « une explosion (lui) a coûté ( …) le bras droit », Warda, séparée de sa fille unique, Camillia, une jeune druze révoltée, Maha qui « pleur(e) un enfant jamais conçu » à cause de cette guerre qui lui a ravi l’homme aimé. Ces quatre femmes meurtries, réunies dans un même immeuble, portent quatre regards sur cette ville brisée par les bombes et les éclats d’obus. Elles proposent leur vision de la vie, une vie en sursis, éclatée, morcelée par une guerre fratricide et ses ravages matériels, physiques, psychologiques : «…folie, violence, forêts de ciment désolées, immeubles sanguinolents, stigmates de la démence et de la fuite éperdue des hommes vers l’abîme. Aux fenêtres et le long des façades éventrées, semblent pendre les tripes des habitations, lambeaux de meubles et de vêtements.». Les familles contraintes à l’exode sont jetées dans la misère («D’exode en exode, les biens s’amenuisent un peu plus »). Seule la violence se fait entendre, incessante, obsédante, menant à une folie dévastatrice même les plus paisibles et les plus équilibrés : Camillia et Warda tuent un milicien, Mohammad, le médecin, «lance à brûle-pourpoint : tiens, si je sortais mon arme de sa cachette et lui faisais faire un brin d’exercice (…) Je vais me poster sur le balcon et ta ta ta ta ta, ouvrir le feu sur la rue, sur les gens, les chats vagabonds, les chiens errants… ».

 Cet ouvrage est le lieu indirect d’une méditation philosophique sur le sens ou le non sens de la vie dans son rapport à la guerre, à la violence, à la haine, à la mort. Il exprime l’angoisse de femmes confrontées à des conflits armés, dans un témoignage vrai et intense, dépourvu de tout manichéisme, et dénonce avec émotion mais sobriété la guerre toujours inutile.

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