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14 février 2008

La substantielle étrangeté du réel

L’homme que je fus
Mohamed Abi Samra

traduit de l’arabe (Liban) par Franck Mermier

Actes Sud (2007)

(par Annie Forest-Abou Mansour)

queje.JPGLe narrateur de L’homme que je fus, un quadragénaire beyrouthin, souvent « absent à (lui)-même et aux autres » part en quête de lui-même, lors de son retour au Liban, après un séjour de dix-sept ans à Lyon. Cette rétrospection au passé révèle au lecteur un être inadapté, toujours en désaccord avec le monde dans lequel il se trouve, jamais à sa place : « toute ma vie, (je) me suis senti, sauf durant le sommeil, mis à l’écart comme un voyageur laissant sa place dans un train ». Il « ne prend aucune initiative et (...) laiss(e) les circonstances décider à (s)a place ». Il n’agit pas mais se laisse agir : « je m’étais marié par hasard et les (ses enfants) avait engendrés sans raison ». Il se scinde en deux, s’observe, se regarde vivre : « Je sentis qu’une moitié de moi-même s’était détachée et s’était transformée en un mirage ou une ombre tandis que l’autre moitié se contractait, devenait plus lourde et se couchait sous moi comme un corps mort que je devais traîner ». Englué dans un passé sordide, médiocre, nauséabond et obsédant, il n’arrive pas à vivre le présent. Passé et présent se superposent : « je ne sais plus si cette impression date d’hier ou d’aujourd’hui ».

Son passé, souvent « fantasmé et inaccompli » dévore son présent, le hante douloureusement. Le rêve parfois s’y glisse l’enrichissant « de scènes et d’épisodes qui (lui) paraissent lui correspondre et convenir à (sa) vérité plutôt qu’à la réalité ». Proche d’un personnage sartrien, il fuit le néant de sa vie nauséeuse par un rire souvent forcé : « C’est en usant d’un rire trompeur que je me suis habitué à évacuer le pus de cet abcès que je n’ai pas osé crever. Un rire par lequel je repousse cette amertume qui ne me sert plus à me connaître (...) qui me déleste de mon passé, mon présent et ce que je suppose être mon futur. » Le rire lui permet de transcender sa terne et peu compréhensible existence. Ce n’est qu’après une longue rétrospection et de nombreuses prises de conscience que, quittant une seconde fois Beyrouth, dix sept ans après son premier départ, il laisse enfin derrière lui sa vie antérieure.

De L’homme que je fus, roman philosophique et même parfois poétique, construit en miroir, se dégage une originale modernité, rare dans la littérature arabo-musulmane. Cette modernité marque l’ouverture d’esprit de Mohamed Abi Samra. Dans un univers où la mère est respectée et vénérée, il donne à voir une mère « à l’esprit venimeux », dépourvue de féminité, d’amour maternel, pleine de haine pour ses enfants « fruits de (sa) répulsion envers (s)on corps » souillé par la pénétration masculine. L’auteur dénonce une société traditionnelle, archaïque et superstitieuse lorsque les femmes soignent les crises d’asthme de Khadija, la soeur du narrateur, en la tournant en direction de la Mecque et « pendant ce temps, la mère de Mohamed Wasiri marmonnait des invocations et lui injectait, par le nez, de l’eau de fleur d’oranger depuis un compte gouttes utilisé pour les yeux :’C’est l’eau du Clément et du Miséricordieux, lève-toi, Khadija, lève-toi...(...)’ répétait-elle ». Il dénonce aussi la pression de l’intégrisme religieux - lorsque le narrateur dit à sa soeur : « enlève donc ce foulard de ta tête». Après dix sept ans passés en France, il n’appartient plus à sa société devenue encore plus étrange et étrangère pour lui.

Dans un roman d’où l’humour n’est pas absent, le narrateur, en remettant en question sa vie présente et passée, invite le lecteur à réfléchir sur un monde complexe et absurde. Et à l’instar de Magritte, auquel il fait référence, il extrait du réel « la substantielle étrangeté » (1)

(1) Jacques Meuris, biographe de Magritte.

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28 novembre 2007

Le chant du pingouin

Le chant du pingouin
Hassan Daoud

Traduit de l’arabe (Liban) par Nada Ghosn

Editions Actes Sud, 2007

 

(par Annie Forest-Abou Mansour)

chant.JPGHassan Daoud est l'un des 12 invités des Belles etrangères 2007, consacrées au Liban et à sa littérature.

blongre.hautetfort.com/archive/2007/10/31/belles.html

http://www.belles-etrangeres.culture.fr/

Ancré ni dans le temps ni dans l’espace, Le chant du pingouin de Hassan Daoud prend ses distances avec le roman traditionnel hérité du XVIIIe et du XIXe siècle. L’écriture, l’intrigue, le personnage principal l’inscrivent dans la lignée du Nouveau Roman des années 1950-1970. Hassan Daoud fait voler en éclat les codes et les conventions avec ses personnages dépourvus de noms – identifiables seulement par des références familiales (le fils, la mère, le père) ou sociales (la voisine, les marchands) – et la vie terne, ennuyeuse, absurde de son anti-héros.

Agé de trente six ans le narrateur vit, sans travailler, avec sa mère et son père âgé. Handicapé, doté de bras trop courts et de mains « petite(s), inachevée(s)et maladroite(s) », son enveloppe corporelle possède peu de grâce : « mon ventre commençait à gonfler jusqu’à ma poitrine. Ma tête semblait vissée au-dessus ». Cette description associée au titre de l’ouvrage l’apparente à un pingouin maladroit. Son soliloque aux abondantes répétitions concrétise son ennui et son existence terne qui se borne à la lecture de vieux ouvrages : « Tu n’as lu que de vieux livres (...) De vieux livres écrits par de vieilles personnes pour d’autres vieilles personnes (...) comme mes livres, j’étais vieux. » Outre la lecture, son second plaisir est sa jeune voisine habitant l’appartement au-dessous de chez lui dont il épie les moindres mouvements, attisant ainsi ses désirs exacerbés et inassouvis : « De là-haut, j’observais et j’écoutais (...) je l’imaginais (...) Elle n’était vêtue que d’une chemise en coton pour enfant qui laissait apparaître la forme de deux petits seins pas encore mûrs. » Les premières pages de ce long monologue intérieur monotone étonnent, ennuient, puis très vite, aiguillonnent la curiosité. Le lecteur s’intéresse de plus en plus à cet être singulier, hors norme, fin observateur, entouré de personnes tout aussi singulières qui vivent des situations parfois sordides.

L’ouvrage est sorti à Beyrouth en 1998, alors que la paix n’est pas définitivement instaurée au Liban. Or, Hassan Daoud ne fait jamais référence à la guerre. Tout du moins explicitement et consciemment. Mais le marasme économique (« Les horlogers qui n’étaient pas loin (...) étaient partis à leur tour. Leurs échoppes solides et stables étaient restées pareilles à des armoires vides. Il ne savait pas où les gens partaient travailler. »), l’oisiveté (« Elles demeuraient assises. Elles ne faisaient rien d’autre que reposer leurs jambes et regarder le grand espace vide devant elles. »), l’absence de projet, l’absurdité de la vie des personnages, la vieille ville démolie révèlent la guerre dont ces phénomènes sont les fruits et les conséquences. Inconsciemment, l’auteur évoque cette réalité traumatisante au lecteur averti à travers toute une formulation littéraire. La description de la vieille ville détruite par les promoteurs, où vivaient le narrateur et ses parents, par exemple, recèle tout un champ lexical de la guerre – référence aux « décombres », « aux choses à récupérer », à la tristesse du père, « profondément chagriné d’avoir laissé ses biens ».

 Au fil des pages, le lecteur perçoit le bouleversement de la guerre sous la réalité décrite. Le discours du narrateur handicapé révèle en fait, implicitement, l’univers sombre des Libanais ruinés par la guerre : « C’était l’appartement où j’habiterais. Je mangerais ce qui s’y trouvait. Les vieux meubles ne valaient pas beaucoup d’argent. Je ne me nourrirais que de ce qu’ils valaient ». Le non dit apparaît derrière le dit. L’écriture pervertit la réalité décrite. Le réel n’est plus le réel mais un signe que l’écrivain ramène à lui-même. A travers le sombre vécu du narrateur, le lecteur se heurte aux angoisses du Libanais englué depuis de nombreuses années dans un univers mortifère. Livre original, moderne, Le Chant du pingouin recèle de nombreuses richesses humaines, stylistiques et thématiques. Il vaut non seulement la peine d’être lu mais aussi relu pour en goûter les innombrables ressources.

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15 novembre 2007

Histoires d’amour impossibles ... ou presque

Histoires d’amour impossibles ... ou presque
Louis-Philippe Dalembert

Editions du Rocher, 2007

(par Annie Forest-Abou Mansour)


dalem.JPGLouis-Philippe Dalembert ne se plie pas à la loi d’un genre. Il recourt à tous les types d’écriture – le roman, la poésie, la nouvelle –, à tous les registres : satirique (« Elle partit frotter ses utopies à la réalités du terrain »), humoristique, ( « ... mes Step-over, cirées à rendre pâles les diamants de la Castafiore »), pathétique, lyrique... Et il trouve différents langages susceptibles de rendre compte de la vie, du réel, des sentiments. Lire son recueil de nouvelles Histoires d’amour impossibles ... ou presque, c’est comme retrouver un ami de longue date dont on connaît les thèmes de discussion favoris. En effet, ces fragments d’histoires nous renvoient à ses précédents ouvrages : L’homme qui attendait d’être aimé fait référence à L’île au bout des rêves et, dans Un amour en noir et blanc, on retrouve Caroline des Dieux voyagent la nuit. Les mêmes thèmes circulent : Grannie, la musique, la poésie, la politique, « le temps insouciant de l’enfance », la Bible, les religions, le vagabondage....

 

La quête revêt la forme du vagabondage : « Un vagabondage, sans fin autour du monde... et de la vie ». Ses narrateurs découvrent, dans ces différents ailleurs, la beauté ineffable (« les arabesques de la neige »,) mais aussi la noirceur du réel (« Elle m’aurait parlé d’une terre sienne. Où tu n’es la bougnoule de personne »), l’amour (« comme pour un baptême d’amour ») et l’amour impossible (‘« Il s’approcha d’elle et lui dit (...) Sofia ? Elle lui sourit, avant de répondre (...) : « vous faites erreur, sidi » ’), en un mot la Vie.

 Ses personnages sont imprégnés de la culture des pays traversés. Dans Le jour où j’ai pleuré, le narrateur comprend, sans jamais les juger négativement, les réticences de son amie, à la sévère éducation musulmane, devant la sexualité. Et il compare de façon très belle son « corps raidi. Pareil à celui de l’agneau à la vue du hachoir ». La jeune femme devient un agneau, symbole de pureté et d’innocence, offert à la violence du sacrifice. Le narrateur saisit l’immense importance que l’acte sexuel représente pour elle et la pression de son éducation : « En cet après midi de printemps, elle me fit don d’un quart de siècle d’éducation ». Il est ouvert à l’autre et respectueux de la différence.

 Citoyen du monde, l’écrivain jongle avec les différentes langues des pays visités : « inch’Allah », « Habibi », « ron Havana club oro cinco anos », « smile darling, don’t get upset » « Ich bine in Berliner »... Ces mots et ces phrases issus de contrées différentes, les descriptions pittoresques propres à chaque lieu, révèlent un rapport au monde personnel rempli de richesses et d’authenticité. La référence à la Bible, la réconciliation des inconciliables («Pourquoi était-elle berbère ? Pourquoi suis-je moi ? Pétri qui pis est d’ersatz de culture judaïque, pour avoir observé le sabbat jusqu’à la sortie de l’adolescence alors que je n’étais déjà plus croyant. ») donnent une dimension universelle aux personnages de Dalembert et témoignent de son ouverture d’esprit. L’auteur peut même être comparé à Montesquieu dans De l’art de draguer une Française. Dans ce texte satirique, avec un humour malicieux, il s’attaque aux préjugés masculins, aux clichés racistes (« Tu dois être le bon nègre rieur »), ou au nombrilisme français (pour le narrateur, la Française est « une indigène ». – C’est de surcroît, l’expression correcte !), et piège l’éventuel mauvais lecteur à l’issue de cette nouvelle à chute, avec un coup de théâtre final.

En outre, Louis-Philippe Dalembert ne se contente pas de maîtriser l’art de raconter des histoires. Il est aussi un Homme de Lettres. Son écriture dialogue avec celle des autres poètes et écrivains, tricotant et nouant ensemble leurs différents fils. Au détour d’une phrase, on rencontre Baudelaire (« ces monstres disloqués, qui furent jadis des femmes »), Aragon (« Toi qui ne crois plus au ciel »), Verlaine (« L’automne jusque-là inconnu violonne ses sanglots par intermittence blessant ton coeur d’une langueur plus que monotone ») ou Verhaeren (« cette ville tentaculaire »)... Il glisse même, en exergue à ses textes, des extraits d’écrivains passés ou présents. La poésie berce ses phrases : « Le mystère de ton regard où se sont donné rendez-vous tous les soleils de la nuit noire ». Son écriture pare le réel de mille reflets esthétiques (« De temps à autre de brefs reflets de soleil miroitent sur l’eau lui donnant une belle couleur argentée. Une embarcation à aubes sortie d’un vieux conte du Mississippi y glisse lentement »), mime le flux du cheminement de la pensée, l’éclatement des sensations, en supprimant ponctuation et majuscules : « Je ne reviendrai plus à brodwy manhattan ne sera plus pour moi qu’un quartier exotique aux rêves vertigineux on n’y voit que des vies de béton et des pas toujours pressés mélange enchevêtré de chaud et de froid au mitan de l’été.... » Et ici ou là, le texte déraille parfois se heurtant à une expression ou à un mot familier (« Les femmes bandent par l’oreille, frère »), à un jeu de mots : « Mantes qui n’était pas toujours jolie », clins d’oeil espiègles au lecteur.

C’est encore avec plaisir que le lecteur retrouve ici les multiples facettes de l’écriture de Louis-Philippe Dalembert où les frontières entre la poésie, la prose, l’oral, l’écrit s’estompent. Le lecteur aime à reconnaître, dans ces textes éclatés, les idées, la personnalité, la culture de l’écrivain derrière les fantasmes des personnages. Les créatures mènent au créateur.

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03 octobre 2007

L’île du bout des rêves

L’île du bout des rêves
Louis-Philippe Dalembert

Le Serpent à plumes, Collection motifs, 2007

(par Annie Forest-Abou Mansour)

plum.JPGAprès Rue du Faubourg Saint-Denis, Les dieux voyagent la nuit, le dernier roman de Louis-Philippe Dalembert, tissé d’humour (« Je me laissai emporter avec la légèreté du cocu signant son deuxième acte de mariage ») et de poésie (« un clair-obscur nimbait, léger, magique, la face des choses ») emporte le lecteur dans un univers d’aventures aux nombreux rebondissements.

Sans patrie, sans famille, « partout à l’étranger et partout chez (lui) », le narrateur voyage de pays en pays, de « chambre d’hôtel en chambre d’hôte ». Un soir, dans un bar de Santiago de Cuba, il rencontre JMF, un écrivain rocambolesque à la verve prolixe. « Son sens de l’humour, sa capacité à tenir son interlocuteur scotché à ses lèvres » le séduisent. Il s’embarque alors avec lui, à la recherche du trésor caché par Pauline Bonaparte, soeur de Napoléon, sur l’île de la Tortue. S’ensuivent différentes aventures savoureuses.

L’île du bout des rêves possède tous les ingrédients du roman d’aventures : la chasse aux trésor, les personnages extravagants, les femmes, jeunes, belles et sensuelles, les rasades de rhum... L’auteur produit même une véritable épopée lorsqu’il narre « la bataille des vents et des courants contraires venus d’un même élan de l’Atlantique et de la mer Caraïbe » : « Le vent d’Est jaloux des prouesses de son confrère » part à l’assaut du voilier. Les champs lexicaux de la violence, de la bataille, les hyperboles, les phrases amples au souffle pneumatique, (« il en sortait un étrange sifflement, celui de l’air vrillant, tournoyant sur lui-même, s’arrachant à des obstacles tant visibles, les voiles, qu’invisibles, puis repartant telle une fusée.... ») contribuent à créer un effet d’ampleur et de puissance. Mais sous une apparente légèreté insouciante et rieuse, des questions sérieuses sur le sens de la vie, de l’amour, de la politique, sur la quête du moi, sont soulevées. Et parmi les nombreux monologues intérieurs où le narrateur se tutoie et s’interpelle (« Et mec ! »), le substrat autobiographique émerge. Souvent Louis-Philippe Dalembert évoque « grannie », sa grand- mère tendrement aimée, cette absente intensément présente dans maints ouvrages.

 Le lecteur aime à s’embarquer dans le monde chatoyant, cadencé et allègre de Louis-Philippe Dalembert. Il goûte le renouvellement des clichés («(Ils) changent d’opinion comme de casaque»), les métaphores concrètes, pittoresques et significatives (« la tête aussi grosse qu’une calebasse », « l’ogre étoilé »), les nombreux clins d’oeil poétiques (« Mais le temps hélas n’avait pas suspendu son vol ».), bibliques (« la période des vaches grasses », « « les coups de tonnerre si fracassant qu’on aurait cru les trompettes du Jugements dernier »...), musicaux (« Comandante Che Guevara »). Il apprécie non seulement l’écrivain subtil, compétent et cultivé, mais aussi l’homme, qui derrière la fiction, révèle son ouverture d’esprit.

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02 mars 2007

Une lecture ethnologique

 La Société contre l’Etat 
 Pierre CLASTRES
Editions de Minuit,  1996

 

(Par Joëlle Ramage)

 

ethno.jpgPierre Clastres, à travers  son  ouvrage, La Société contre l’Etat, a jeté les fondements d’une interrogation sur nos sociétés modernes, sur leur structure politique, à savoir les lois, les règles et autres codes de conduite qui régissent la vie quotidienne de tous. Mais il nous a aussi donné à comprendre que l’Etat n’était pas une fin en soi pour que se développent les sociétés et que s’épanouissent en leur sein les individus, et que d’autres sociétés, en d’autres lieux, sociétés dites « sans Etat », recouraient à une toute autre forme de gestion de l’humain. Ce paradoxe complexe admirablement développé dans cet ouvrage par un Pierre Clastres mort bien trop jeune, à 36 ans, est propre à nourrir notre imaginaire lassé des contraintes de toutes sortes, sur des sociétés utopiquement belles où les règles et les codes auraient disparu, où il n’y aurait plus d’écrasement par les contraintes, où le poids des instances n’existerait pas, mais où la responsabilité de chacun serait le garant de la paisibilité et de l’épanouissement de tous. A y bien réfléchir, Pierre Clastres ne suggère-t-il pas très simplement qu’une société épanouie et viable est fondée sur le principe de libertés raisonnées ?

 

L’Etat « sans état » pourrait donc être un débat très actuel, d’un riche intérêt pour la compréhension de nos sociétés occidentales, où les lois abondent, où les règles et les codes politiques se superposent comme des mille-feuilles sans pour autant infuer véritablement sur la conduite des individus. C’est dire que « la loi tue la loi » pour reprendre une théorie gausienne, et qu’à multiplier les lois et les règles on tombe dans les travers et les vissicitudes, dans la stérilité.

 

On l’aura compris à la lecture de cette puissante recherche ethnographique, qu’il ne s’agit pas de sociétés « marxisantes » que Pierre Clastres nous donne à visiter dans le sud de l’Amérique, dans les forêts amazoniennes, car les sociétés marxistantes édictaient des lois dures. Il s’agit tout simplement de sociétés « sans Etat », où les normes sont fixées par la société toute entière, l’Etat étant considéré comme un instrument de domination de classe, ‘domination’ signifiant aussi recours à la violence et à la persuasion par la force. Dans les sociétés « sans état », pas de clivage de classes donc, autrement dit pas de riches et de pauvres, pas de violence contenue ou avérée. En d’autres termes, une société non étatique est une société qui n’exerce aucune domination, donc qui n’édicte aucune loi et qui n’a pas recours à la violence et à la force persuasive. Une société non étatique n’est pas une société qui divise : d’un côté ceux qui travaillent, de l’autre côté ceux qui exploitent, en somme les dominants/dominés. Rien de tout cela chez les Indiens Guayaki et leur société « sans état ». Bien sûr, ces sociétés là sont petites démographiquement, leur territoire est restreint, elles procèdent à l’échange et à la réciprocité, et il est possible que ce fonctionnement là, basé sur des normes intrinsèques, y soit donc facilité…

 

Qu’importe…la pensée de Pierre Clastres, et toute son œuvre, trouve son fondement sur l’idée forte d’un partage universel où l’absence d’état, la règle comme étant le produit de l’intérêt général, et donc le pouvoir partagé forment un système cohérent. Les sociétés « sans état » ne refusent en effet pas les règles, elles refusent que le pouvoir soit à part, soit en dehors d’elles, comme des instruments de domination extérieurs, en somme qu’elles aient, comme nos états modernes, le  pouvoir de la violence légitime  comme le disait Max Weber.

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09 août 2006

Regards sur l'Autre

Le camp des innocents
Prix littéraire Williams Sassine

15 nouvelles africaines
Lansman / CEC, 2006

(par Annie Forest-Abou Mansour)

prix.JPGL’original recueil de quinze nouvelles d’écrivains africains de langue française, Le camp des innocents, sollicite le respect de la Différence. Essentiellement par le biais du constat – amer ou plein d’humour – les nouvellistes incitent à porter sur l’Autre un regard dégagé de préjugés sociaux, culturels et moraux. L’Autre, souvent perçu comme étrange et étranger, parce que différent par sa couleur (Le Noir, l’albinos dans Une voix entre mes entrailles - de Vincent Lombume), sa sexualité (Cachés de David Doma-Tanga), ses difformités (La Baraka, de Houriya Cherif Haouat), est considéré comme un cas social ou moral susceptible d’apporter le malheur (l’albinos) ou le désordre (l’homosexuel) dans la société alors qu’il devrait simplement être appréhendé comme un être humain. En effet, seul l’individu compte. La couleur de la peau, la sexualité, une infirmité, appartenant à l’intimité et étant en fait bien secondaires, n’ont pas à être une cause de rejet.

 L’Afrique, malgré ses violences interethniques, ses superstitions, peut donc servir d’exemple à une Europe individualiste et égoïste qui laisse mourir ses vieillards dans la solitude comme le montre le titre de la Tribune De Genève dans Trois hivers à Genève de Fama Sene Diagne : «Mort chez lui, il attend sa tombe depuis cinq cent jours ».

Cet ouvrage est avant tout un message fraternel, un poème de compréhension et d’espoir : L’Afrique y apparaît comme un continent « où il n’y a pas de troisième âge, mais seulement l’âge de la sagesse : où il n’existe que des bénévoles pour donner un peu de sourire et un peu de caresse qui transfigurent la souffrance et la solitude. »

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03 août 2006

Les dieux voyagent la nuit

de Louis-Philippe Dalembert
Le Rocher, 2006

(par Annie Forest-Abou Mansour)

dieu.jpgTout ignorer du vaudou quand on est natif de Port-au-Prince apparaît comme une fâcheuse lacune au narrateur de ce nouveau roman de Louis-Philippe Dalembert, après Rue du Faubourg Saint-Denis. Pour remédier à cette tare qui le constitue en « nègre masqué », il assiste en spectateur à une cérémonie vodou en compagnie de son amie Caroline. Cet événement le replonge alors dans l’univers magique et tabouisé de son enfance, espace à partir duquel se déploient les souvenirs d’une vie innocente nourrie de légendes et de superstitions. A partir de ce moment-là, Louis-Philippe Dalembert fait alterner les voix de l’enfant et de l’adulte.
L’enfant s’exprime facétieusement au fil des pages, plein de tendresse pour sa « grannie » qui l’a élevé avec amour, mais aussi sévérité afin de l’éloigner des « sataneries ». Le garçonnet emporte avec humour le lecteur dans un univers créole aux interdits religieux multiples et mystérieux. La verve de l’écrivain opposée à tout classicisme confère vie et dynamisme au texte. Les métaphores innovantes et concrètes entraînent le lecteur dans la vie merveilleuse et « fantaisiste » de l’enfant (« Le crépuscule pointe à peine le bout du nez. Encore quelques minutes, et il s’abattra sur la ville. Zac ! », « ...le passé simple du verbe clore, qui te donne une pelote entière de fil à retordre en classe... »). L’adulte, lui, se décèle à son recul, à ses clins d’oeil malicieux au lecteur (Port-aux-Crasses pour Port-au-Prince) et surtout à sa poésie. Chaque paragraphe initial de chapitre fait entendre le lyrisme poétique de ce dernier, amoureux de Caroline : « Une chanson douce à frémir la chair du temps ». Au tempo allègre de l’enfant répond la voix de l’adulte, langoureuse et sensuelle.

L’écriture musicale et rythmée de Louis-Philippe Dalembert séduit le lecteur. Cependant l’idéologie implicite l’interpelle davantage. Ce livre prouve aussi qu’appartenir à une culture plurielle est une richesse incommensurable qui peut se vivre sans heurt et sans problème. Il n’y a rien de plus beau qu’être un citoyen du monde.

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22 février 2006

Rebondir

Femmes déportées, Histoires de résilience
Françoise Maffre Castellani
Préface de Boris Cyrulnik

Ed. des Femmes, Antoinette Fouque, 2005

(par Annie Forest-Abou Mansour)

femm.JPG

Les horreurs de la déportation, des camps de concentration et des génocides de la Seconde Guerre Mondiale hantent toujours l’inconscient collectif occidental. Il est certain que nous ne devons pas oublier parce que, comme l’écrit Pierre Seghers, « les bûchers ne sont jamais éteints et le feu (...) peut reprendre ». Les multiples témoignages qui se recoupent tous favorisent le souvenir. Françoise Maffre Castellani apporte, quant à elle, un éclairage supplémentaire, différent et novateur. En effet, elle analyse le vécu de femmes déportées alors que nous possédons essentiellement des témoignages masculins comme ceux de Primo Lévi, Wladyslaw Szpilman... Et elle les aborde à travers le prisme de la résilience, autrement dit de « cette capacité », observée et décrite par Boris Cyrulnik, « de ne pas se briser (de «rebondir») sous l’effet des pires chocs. »

  Françoise Maffre Castellani narre de façon rigoureuse et méthodique les expériences de six femmes « très différentes par leurs origines, leur formation, leur personnalité ». Et elle explique comment elles ont « survécu à ces traumatismes effroyables (...) grâce à leurs propres ressources, insoupçonnées parfois et souvent insoupçonnables, et grâce aussi à quelques mains tendues ». Comme Boris Cyrulnik dans ses nombreux essais, elle prouve que l’être humain possède en lui une immense capacité à réagir et à poursuivre sa route malgré les pires douleurs. Dans les camps nazis ou au goulag, l’amitié, la solidarité, l’humour, la poésie, qui constituent différentes formes de résiliences, ont aidé et soutenu les prisonnières. Elles ont métamorphosé « la douleur en oeuvre d’art ». Du mal, de l’apocalypse sont nés le courage, la beauté, la vie. Et ces différentes actions ont de surcroît prouvé la vanité de l’image traditionnelle de la femme faible et fragile.

On peut cependant reprocher à l’auteur le préjugé inverse, ténu mais présent, lorsqu’elle évoque « cet amour maternel protecteur qui fait si souvent partie de l’être même des femmes » ou quand elle écrit après avoir parlé des comportements masculins, « je ne crois pas que les femmes soient spontanément plus tolérantes. Mais, tout de même... ». La restriction inachevée est révélatrice d’un préjugé plus ou moins conscient. Or il est dangereux de croire en une nature humaine. Cela présuppose que tout est inscrit dans les cellules et que l’être est défini une fois pour toute, qu’il a une essence, en l’occurrence ici une essence sexuelle. Dans ce cas, il n’a plus de liberté, de libre arbitre. Il est mû par une espèce de fatum intérieur. Mis à part, ce reproche bien anodin, Femmes déportées est un témoignage novateur prouvant l’héroïsme extraordinaire de certaines femmes victimes de l’intolérance durant la première moitié du XXe siècle.

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19 décembre 2005

Un bain de jouvence

Un bain de jouvence
Nicole Chaabi

Gaspard Nocturne, 2005

(par Annie Forest-Abou Mansour)

Nicole Chaabi plonge le lecteur dans une fabuleuse fontaine de jouvence aux vertus rajeunissantes et purifiantes. Au fil du texte une conscience anonyme, celle de la narratrice («La petite fille a disparu derrière un nuage, je ne peux la rattraper. Elle était là derrière les rides de la femme... »), d’une fleur, d’un animal, retrouve les origines des sensations et des émotions. Par le pouvoir mystérieux et fort des mots, elle fait renaître le réel, dépouillé du voile des habitudes et des préjugés. Le fonctionnel s’estompe au profit de l’émotion, du Vrai. Le plus ténu des éléments du réel reconquiert sa beauté et sa force, et la vie son sens : « Pourquoi ne pas trouver la beauté dans cette vie quotidienne où chaque jour le soleil se lève, joue à cache-cache avec les maisons puis disparaît derrière la chaîne de montagnes en lançant ses derniers éclairs de chaleur et de lumière dans un chatoiement de couleurs orangé jaune ». Les mots emportent le lecteur vers des ailleurs multiples mais aussi au coeur de son intériorité dans une quête d’absolu et d’harmonie avec le monde environnant. Le mot saisit le fugace, l’arrache à l’éphémère et le fige dans la pérennité et la poésie : « Tous ces mots inconnus, toutes ces paroles silencieuses, toutes ces absences douloureuses, toutes ces failles fécondes, tous ces émotions inoubliables, tous ces rêves insensés, tout cela doit se rassembler pour faire la rivière argentée : la rivière poissonneuses pleine de soleil qui brille dans le lointain.... ».

Dans sa quête, la narratrice retrouve l’homme vrai, celui des origines opposé à l’homme civilisé mais faux et vain : « L’homme civilisé a mis l’avoir avant toute chose, il entasse, il engrange et il meurt désespéré sans avoir su méditer ». Le rêve est accessible à chacun d’entre nous malgré les noirceurs de la vie que Nicole Chaabi ne tait nullement : « La nuit est en nous, la nuit du désespoir ; celle des enfants et des femmes battus, violés, tués ; celle des hommes privés de liberté, torturés, assassinés : celle des armées en guerre et des pays avides de puissance : celle des fanatiques qui se font exploser avec leurs victimes... »

Ce livre sans histoire, au sens propre comme au sens figuré, cette mignardise philosophico-poétique, est un chant inspirant tout à la fois le rêve et la réflexion, un guide pour apprécier les moindres instants de la vie.

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13 décembre 2005

Sous le signe de la Beauté

Elégie à Michel-Ange
Sandrine Willems et Marie-Françoise Plissart

Les Impressions Nouvelles, 2005

(par Annie Forest-Abou Mansour)

neige.JPGBeauté de l’objet livre, au papier glacé et soyeux, serti d’une myriade de statues de Michel-Ange, capturées par l’objectif expert de la photographe Marie-Françoise Plissart et véritable ravissement pour le lecteur.

Beauté du sujet et de l’objet : « par son ciseau, la pierre elle-même se plierait au temps – et à l’éphémère, l’éternelle donnerait corps ». Le simple et brut minerai devenant objet d’art éternel sous la caresse du sculpteur.

Beauté jaillissante et intimement ressentie par l’artiste : « Ayant perçu combien est aveuglante la beauté, l’Ange à présent voulait la fuir – mais c’était elle qui le poursuivait ».

Mais aussi beauté du texte de la narratrice à l’écriture lumineuse, éclatante et esthétique même lorsqu’elle dit la douleur et le manque : « ...dans une efflorescence dorée, les courbes d’une Vierge se mêlaient aux caresses qu’il n’avait pas reçues ». La « sorcellerie évocatoire » des mots de Sandrine Willems emporte le lecteur pour le plonger au coeur de ce XVIe siècle violent, intolérant («Rome de toutes parts s’illuminait de bûchers, où expiraient des réformistes») mais esthète.

 Cette écriture pleine de magie capte des fragments de vie de Michel-Ange et les restitue avec une intensité raffinée. Elle ne se contente pas de traduire le réel ; elle le recrée et le transfigure. Michel-Ange est alors extraordinairement présent, vivant. La prédilection de Sandrine Willems pour les termes qui disent la luminosité, la transparence, la fragilité, métamorphose les désirs de l’artiste : « En un marbre Michel, toujours puiserait la transparence, et son rêve eût été de sculpter le cristal ». Ses amours brûlantes et excessives font de lui, dans le texte et dans le réel, un magicien qui d’un simple bloc de marbre fait jaillir un David. Le réel et le mythe s’imbriquent sous la plume de la narratrice pour donner voix et corps à un créateur de génie et révéler une femme de lettres d’un immense talent

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06 décembre 2005

Fragments

Shrapnels - En marge de Bagdad
Elisabeth Horem

(B. Campiche éditeur, 2005)

(par Annie Forest-Abou Mansour)

shra.JPGShrapnels est un ouvrage parcellaire (cent quatorze chapitres de huit lignes à cinq pages maximum) à l’image de son titre aux connotations mortifères (« fragments de bombes éclatées»). C’est un texte multiple et original comportant une véritable focalisation interne : le personnage n’est ni perçu de l’extérieur, ni nommé. C’est un récit à la troisième personne, un dégradé subtile du documentaire, du journal intime, de l’autobiographie, retranscrivant le quotidien de l’année d’une femme à Bagdad, ville occupée et meurtrie. L’immédiateté de ce vécu est restituée de façon allusive et médiatisée sans que jamais le nom du dictateur déchu, les substantifs « haine » ou « violence » ne soient prononcés. Pourtant la violence domine le texte et hante les esprits. Perpétuelle toile de fond, elle est intensément présente sans être vécue intimement par l’héroïne principale, protégée, « par des hommes de sécurité » qui « font les cent pas, kalachnikov en main », dans sa prison dorée dotée d’une piscine, « où elle nage, partagée entre le bonheur et la honte ».

Élisabeth Horem a séjourné dans plusieurs pays du Moyen-Orient, ainsi qu’à Moscou et à Prague. Elle vit actuellement à Bagdad. Elle a publié Le Ring (1994), Congo-Océan (1996) et Le Fil espagnol (1998).

 Bagdad, la ville des Mille et Une Nuits , « ville immense, d’un style hybride, à la fois oriental et socialiste », est en réalité un univers cauchemardesque où l’état de violence est habituel : «depuis le matin on entend des tirs dans le voisinage. Comme d’habitude » ; « On n’y fait absolument pas attention ». Cet état conflictuel est banalisé. Pourtant les habitants aspirent à la paix et à une vie « normale » entre amis, au restaurant, au concert... Et dans cet univers de tirs, d’explosion de bombes, « d’enlèvements crapuleux », « d’attentats à la voiture piégée », la vie continue, esthétique et fragile : « les oiseaux chantent à tue-tête », « un envol de colombes tournoie devant le soleil... ». Mais surtout, la narratrice est loin du réel, calfeutrée tout à la fois dans Bagdad et en « marge de Bagdad », puisque protégée par de hauts murs et des gardes du corps armés, sans avoir la possibilité de circuler librement dans la ville en feu.

Shrapnels, texte profondément littéraire, au statut paradoxalement documentaire, est une subtile dénonciation de la guerre, sertie par moment d’un humour léger et bienvenu dans un contexte explosif.

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01 décembre 2005

L'ombre du vent

 

 

L’OMBRE du VENT
Carlos Ruiz ZAFON
Grasset, 2004

 

(Par Mireille Bourjas)

 

 

image l'ombre du vent.jpgForce des livres et de la littérature, un livre, un seul va changer la vie d’un personnage et le suivre à chaque étape de sa vie.

Dans le cimetière des livres oubliés de Barcelone, les souvenirs, les regrets, les rancoeurs ne sont pas morts. Des jeunes gens qui ont partagé des émotions, des aventures de jeunesse, des malheurs…finissent par se perdre et perdre leur âme dans les dédales de Barcelone et de l’histoire espagnole. On pourrait aussi parler du problème du choix, choix que chaque personnage fait, choix qui dirige toute leur vie, choix dont on ne peut s’extraire sans se renier, choix destructeur bien souvent.

L’ombre du vent est remplie d’un souffle poétique exacerbé, souffle qui nous entraîne dans la vie des personnages  que nous avons beaucoup de mal à quitter.

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22 novembre 2005

Quand l'humour l'emporte.

Rue du Faubourg Saint-Denis
Louis-Philippe Dalembert

Editions du Rocher, 2005

(par Annie Forest-Abou Mansour)

louis.JPGLe style truculent, familier et coloré de Louis-Philippe Dalembert introduit le lecteur dans l’univers mental de Jean, un jeune noir qui regarde « le journal de TG1 » ou de « Gaule 2 », écoute « Gaule Inter » et dont le copain Djibril lit Le Globe Diplo …Cette langue d’adolescent, avec son style oral, son lexique argotique (« les keums », « la meuf ») ou phonétique, (monsieur Kahn, par exemple, « c’est un nanar »), ses constructions syntaxiques audacieuses (« Elles tirent la tronche et ont pas envie de tchatcher gratos avec un préado ») donnent un tempo très rythmé et dynamique au texte. La langue du narrateur, proche de celle de Louis-Ferdinand Céline, crée un lyrisme d’un genre nouveau soucieux de décrire un réel parfois sordide et souvent difficile à vivre pour les plus démunis : ceux qui sont étrangers (« Djibril qu’a des diplômes en veux-tu en voilà, ingénieur, doctorat et tout le toutim, mais c’est pâtissier algérien qu’il fait ») isolés ou simplement âgés.

 Malgré une triste histoire , la prise de conscience de la mort par un enfant avec la fin solitaire de « Ma’ame Bouchereau », l’humour l’emporte toujours avec les nombreux clins d’œil au lecteur ; littéraires :« Vous hypocrite lecteur. Je ne sais plus où j’ai chopé ça. Faut pas croire que je visionne seulement les films à la téloche. A force de me refiler leurs bouquins, ils m’ont changé accro aussi à la lecture… Y a aussi le Polonais rital. Qui c’est ? Le poilu celui qui s’est ramassé un obus sur le crâne et qu’a la tête bandée sur la photo. A cause de lui, une fois j’ai gazé jusqu’au pont Mirabeau...» ; religieux « Comme ce type de la Bible qu’a bazardé son droit d’aînesse pour une assiette de lentilles » ou politiques lorsque Jean évoque le « borgne ».

Le lecteur, partagé entre le sourire et l’émotion, suit avec gourmandise le rythme alerte des pensées de Jean. L’oral pénètre l’écrit à tel point qu’il croit voir le texte s’écrire sous ses yeux. Pourtant en même temps, il goûte un discours très construit et très travaillé.

Un livre à lire pour le plaisir mais aussi pour réfléchir dans une France où la démocratie, en ce moment, telle une vieille femme, devient frileuse et s’essouffle.

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09 août 2005

Aujourd'hui

Aujourd'hui
Colette Fellous
Gallimard, 2005

(par Annie Forest-Abou Mansour)

Dans Aujourd’hui, Colette Fellous continue sa nostalgique et jubilante déambulation dans le temps aboli (« Ce que j’ai vu a la mesure d’un seul jour. Mais j’ai dû embrasser vingt sept siècles pour pouvoir le perdre »), le temps inexistant (« J’ai huit ans mais dans la même seconde j’ai douze et seize et cinquante ans, le geste est identique ») de son histoire personnelle et familiale commencée dans Avenue De France. Passé et présent fusionnent, irrésistiblement attirés l’un par l’autre. Surgi des profondeurs de la mémoire, le passé ressuscite, palpitant, odorant, éblouissant et échappe au temps. L’écriture fixe l’évanescent, embrasse l’univers en l’espace d’une ligne : « Fez, Paris, Livourne, Bordeaux, Lisbonne ».

Les sensations se mêlent et s’exaltent. Comme chez Baudelaire, « les parfums, les couleurs et les sons se répondent » : « L’odeur est toujours là, intacte, sous mes doigts, une vraie musique. Au milieu du désordre, de la colère et de l’agacement, c’est cette odeur de soie rose très pâle qui traverse les jours et vient se poser sur ma joue ».

Colette Fellous chante son amour de la vie (« j’aime perdre l’équilibre, danser sur un pied, hurler des chansons idiotes, j’aime les voix cassées, les terrains vagues, l’odeur des Landes, les dunes de Gammarth, les passiflores, la forme de tes lèvres...»), clame la beauté d’exister (« Il est merveilleusement onze heures du matin … c’est un miracle d’exister »), dans une Tunisie tendre et sensuelle.

Mais un hiatus discordant vient interrompre cette féerique harmonie. En 1967, la guerre des six jours brise la beauté de la vie et allume une haine incompréhensible entre Juifs et Arabes. Trente ans après cet éclat, « l’épouvante » détruit toujours la Vie : « Et tous ces cœurs arrêtés, tous ces rêves interrompus. Partout. A Bagdad, à Hébron, à Madrid, à Tel-Aviv, à Dellhi, à New York, à Jénine, en Ossétie. ». Pourtant Colette Fellous n’éprouve aucune rancœur contre les briseurs de rêves. Elle continue malgré tout à discerner dans l’opacité du réel la moindre étincelle lumineuse et les vibrations esthétiques intenses de l’existence.
Dans Aujourd’hui, l’acuité de la sensibilité de Colette Fellous, son éblouissement devant le réel, l’éclairage qu’elle sait lui donner ; la modernité et la richesse de son écriture, les illustrations délicates et raffinées du livre qui s’inscrivent dans la continuité d‘Avenue De France séduiront encore le lecteur.

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10 février 2005

Dialogues

Survivantes
Esther Mujawayo et Souâd Belhaddad

Suivi de « Entretien croisé entre Simone Veil et Esther Mujawayo »
(L'Aube, 2004)
(par Annie Forest-Abou Mansour)

surv.JPGUn génocide ne doit pas être confondu «avec un conflit aussi barbare soit-il» explique Souâd Belhaddad car c’est en «détourner» le sens et «relativiser». En effet, un génocide a pour seul objectif d’exterminer la totalité des êtres dont on a «décrété qu’ils n’auraient jamais du naître». Un génocide, c’est la haine manipulée par l’idéologie et l’inhumanité. Et à quelque époque qu’il se déroule, il recèle toujours les mêmes schémas : la négation de l’Autre, sa déshumanisation, afin de rendre plus facile son extermination. Qu’on lise les propos d’Ester Mujawajo ou ceux de Primo Lévi, on retrouve la présence des mêmes champs lexicaux, des mêmes thèmes.

Quarante ans après la Shoah, en 1994, alors qu’on croyait un nouveau génocide impossible, un million de Tutsis sont massacrés dans d’horribles conditions par les Hutus, «dans un silence assourdissant et une indifférence totale». Esther Mujawayo, sociologue et psychothérapeute, rescapée avec ses trois petites filles (alors que son mari, sa famille et sa belle famille sont massacrés) témoigne avec sobriété des horreurs indicibles, inimaginables, incroyables qu’elle et son peuple ont vécus. Souâd Belhaddad, journaliste, l’écoute et prend des notes. De cet échange naîtra un ouvrage objectif et émouvant : Survivantes.

 Avec recul, nuance, sans parti pris, Esther dit les horreurs vécues par les Tutsis. Elles expriment ce que les victimes ne peuvent plus dire ou n’osent pas dire de peur de gêner l’interlocuteur : « je pouvais dire pourquoi on s’est tu après le génocide : on sentait qu’on dérangeait ». Elle témoigne pour que l’humanité n’oublie pas, ne recommence pas et aussi pour faire comprendre : « On a cru et conclu à une affaire d’Africains. Aujourd’hui, cependant j’ai la chance de vous parler et vous expliquer que non, ce n’était pas une tuerie intertribale mais une opération d’extermination, décidée par mon propre gouvernement et très organisée. Soutenue par la France, observée dans l’indifférence par le reste du monde ». A ce moment là, l’Occident et la France, cachée derrière son image de pays des droits de l’homme, empreint de la philosophie des Lumières, n’ont pas bougé, immobilisés par un mépris et un racisme latents.

Mais Esther n’accuse pas. Elle se contente de constater et de dire. Pourtant son ouvrage sollicite l’émotion, la réflexion et la conscience du lecteur.

Thérapeute, Esther se bat pour aider les rescapées (des veuves essentiellement) à ne pas rester engluées dans leur insupportable malheur. Elle milite pour obtenir des aides, redonner le sourire et la parole aux victimes «car les témoins ne parlent pas, les victimes sont suspectées et les coupables protégés. » Les victimes doivent survivre. Leur survie et leur vie constituent un enjeu : lutter contre l’instinct de mort des agresseurs, leur résister, leur prouver qu’ils ont perdu.

Et devant les horreurs inadmissibles, inacceptables, la confiance en l’autre et l’espoir dominent. Esther Mujawayo ne gémit pas sur son sort et celui des siens, elle lutte, parfois avec humour, le cœur rempli d’amour : «Ce que j’essaie de ne jamais développer chez mes filles» dit elle, «c’est la haine».

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09 février 2005

Se jouer du passé

Avenue de France
Colette Fellous
Folio, 2005
(par Annie Forest-Abou Mansour)

pase.JPGDans Avenue de France, Lolly, la narratrice, promène le lecteur à travers les siècles et les pays, essentiellement la Tunisie et la France, lui proposant un univers où se mêlent tout à la fois l’autobiographique, l’Histoire, le réel et le fictif. Dans ce bel ouvrage, les époques et les fragments de vies se croisent et se conjuguent, tissés avec une écriture lumineuse, légère, colorée, musicale et sensuelle.

 Par la magie de cette écriture, Colette Fellous donne vie au passé : « Les années se promènent sur mes épaules nues, je les laisse faire ». Les êtres à jamais disparus palpitent et respirent à nouveau, pleins de chaleur et de sourires. Et Lolly se mêlent à eux : « Je les reconnais pourtant chaque fois, mais eux me prennent pour une étrangère. J’entre dans le groupe, j’interromps la conversation, je souris timidement… ». Lolly n’imagine pas. Elle se souvient de ce qu’elle n’a jamais vécu : « Je cours machinalement rejoindre les années que je n’ai jamais connues, là-bas en Tunisie ». Puis elle vit ce passé, 1860, 1865, février 1901, mai 1910…, passé devenu présent, intensément, passionnément. Le passé et le présent ne constituent alors qu’une seule et même réalité. Lolly assiste au premier rendez-vous de ses parents, à la mort de son oncle, à la rencontre de son grand père, âgé de quatorze ans, avec un étranger… 

Elle acquiert plusieurs identités. Elle est à la fois elle-même et sa mère : « Je me suis glissée cette fois dans le corps de ma mère » ; « Je est un autre » a dit Rimbaud : Lolly devient l’Autre l’espace d’un instant. Magicienne, voyante, visionnaire, dotée d’une acuité de tous les sens, elle perçoit l’invisible, l’intangible, le définitivement disparu. Et elle ressuscite le passé perdu.

L’écriture de Colette Fellous fixe l’évanescent, manifestant la puissance du souvenir imaginaire et/ou réel. L’absent est intensément présent. «…je ne connais aucun de ces visages, mais je sais qu’ils sont proches, qu’ils me regardent faire, qu’ils me voient hésiter, qu’ils m’encouragent à avancer. Par moments, ils me semblent plus présents que tous ces passants d’aujourd’hui, sur la place de la Nation. ». Chaque détail devient précieux, émouvant. Les réalités les plus fugitives accèdent à la pérennité de l’œuvre d’art : « C’est ma mère qui joue une valse de Chopin (…) On voit sa longue tresse dans le dos, sa robe d’organdi légèrement décolletée, les doigts qui courent sur le clavier, et ses cousines derrière elle, qui la regardent. Un tableau de Renoir avec les couleurs de l’Orient. »

L’imaginaire de Colette Fellous colore de beauté et de mystère tout ce qu’il effleure. Les photographies en noir et blanc, images du passé, qui ouvrent chaque chapitre (extraits de films, détails raffinés de peintures, cartes postales, documents personnels esthétiques et précieux…) vont dans le même sens, fixant et éternisant l’instant.

Dans ce magnifique roman, Colette Fellous joue avec le temps (« A peine une heure s’est formée entre 1879 et 2001»), avec les mots, bijoux scintillants, et chante un hymne lumineux à une Tunisie multiple (protectorat, colonie, république), parfumée, mélodieuse et sensuelle : «Je reconnais là encore la trace de la citronnelle, l’odeur du jasmin, du chèvrefeuille, du cumin.». Cet ouvrage rayonne d’un bonheur voilé de nostalgie. L’auteur n’oublie pas ce pays, quitté alors qu’elle avait dix-sept ans, et présent à jamais dans son corps, son cœur et son âme.

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19 janvier 2005

Réalisme sordide et recherche esthétique

La fille Elisa
Edmond de Goncourt

(Collection Zulma poche, édition 2004)
(par Annie Forest-Abou Mansour)

elsa.JPGAu XIXe siècle, la violence, le peuple et la femme inquiètent. Un discours sur la criminalité s’élabore. Des journaux comme La gazette des Tribunaux, où les écrivains puisent de nombreux exemples, développent la psychose du crime. Le thème de la violence devient une mode littéraire. Victor Hugo, dans Les Misérables, Eugene Sue, dans Les mystères de Paris, Zola dans La Bête humaine, La Terre, chacun à sa façon, s’intéressent aux basses classes sociales et évoquent leur penchant à la violence. Au XIXe siècle, en effet, la violence, le peuple et la femme entrent en littérature. L’éréthisme, l’hystérie, la névrose, tous les détraquements de la femme intéressent les écrivains. Les frères Goncourt, ancrés dans leur époque, n’échappent pas à cette mode.

Dans La fille Elisa, l’aîné des deux frères, Edmond de Goncourt, nous donne à voir Elisa, une jeune femme qui échappe de justesse à une condamnation à mort pour purger une peine de prison à perpétuité, après avoir tué son amant. Le lecteur assiste à sa lente déchéance morale et physique. La jolie jeune femme du début devient progressivement une loque sous l’emprise de la folie :

«Dans la Cordonnerie, Elisa commença à descendre, peu à peu, tous les échelons de l’humanité qui mènent insensiblement une créature intelligente à l’animalité.»

Se voulant non seulement écrivain, mais aussi savant et historien, soucieux du détail vrai, Edmond de Goncourt choisit de décrire un milieu populaire : le monde de la prostitution, le milieu carcéral. Il dévoile une réalité sordide, où la misère génère le malheur et le crime. Le mauvais exemple corrompt Elisa née naïve et pure : « Elisa s’était faite prostituée, simplement, naturellement, presque sans un soulèvement de la conscience . Sa jeunesse avait eu une telle habitude de voir, dans la prostitution, l’état le plus ordinaire de son sexe ! ». Edmond de Goncourt dénonce les effets du milieu et même de la lecture sur la femme du peuple. Il écrit avec beaucoup de mépris : « Chez la femme du peuple, qui sait tout juste lire, la lecture produit le même ravissement que chez l’enfant. Sur ces cervelles d’ignorance, (..) sans défense, sans émoussement, sans critique, le roman possède une action magique.. Il s’empare de la pensée de la liseuse devenue tout de suite niaisement, la dupe de l’absurde fiction. ». Le peuple et la femme appartenant à une « race » différente ne sont pas les égaux des bourgeois et des intellectuels chez Edmond de Goncourt comme chez de nombreux écrivains de son époque.

Le narrateur mêle avec aisance la réalité et la recherche esthétique. Au portrait de Madame, laide et repoussante, avec sa « graisse débordante(…) aux coulées de chair flasque (…) aux reins avachis », il oppose un style poétique lorsqu’il peint des paysages et des décors, comme la description rythmée par l’anaphore du palais de justice : « Par le jour tombant, par le crépuscule jaune de la fin d’une journée de décembre, par les ténèbres redoutables de la salle des Assises entrant dans la nuit, pendant que sonnait une heure oubliée à une horloge qu’on ne voyait plus…. » Edmond de Goncourt fait contraster dans ce petit ouvrage, fascinant pour les amateurs de littérature du XIXe siècle, le réalisme sordide de la misère, du crime, de la folie et la recherche esthétique la plus subtile.

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16 novembre 2004

Les gens simples

Sans domicile fixe
Guillaume Le Blanc


Editions du Passant, 2004

(par Annie Forest-Abou Mansour)

simple.JPGSans domicile fixe de Guillaume Le Blanc est un ouvrage sur les gens simples, à qui rien n’arrive, et sur les démunis, les miséreux. Les gens simples subissent leur vie : une vie médiocre, banale, ennuyeuse, terne. Ils rêvent de s’en extirper afin de voguer vers un ailleurs plein de promesses, de bonheur, de changement, pour transformer ce qui est en eux et hors d’eux. « Partir » est un leitmotiv lancinant, une obsession. Emile et Kashia fuient et se fuient. Mais où qu’ils aillent, ils seront toujours les mêmes. A moins qu’Emile rencontre l’amour dans les beaux yeux verts de Sveva ; l’amour qui est peut-être l’unique note d’espoir véritable.

D’autres comme Taddeus partent par obligation, pour abandonner une vie misérable, trop difficile, tentés par des vendeurs, des voleurs (?), de rêves qui s’enrichissent à leurs dépens en leur prenant le peu qu’ils possèdent.

La chute du mur de Berlin, la création de l’Europe ont pu sembler une ouverture vers la liberté, la paix entre les peuples, l’égalité de leurs droits. Pourtant pour Guillaume Le Blanc, c’est une vision bien utopique et angélique. L ‘expérience, les propos, les rêves des protagonistes de son ouvrage le prouvent.

 La France constitue le rêve des malheureux et des pauvres : « ils me disent qu’à Bordeau y a du travail sur les chantiers (…) on peut tout faire en France (…) l’école là-bas c’est beaucoup mieux, il y a des ordinateurs dans les écoles. Ils me disent, pense à tes enfants qui pourront étudier… ». Mais c’est un leurre tragique. Alors que Kashia « pense à la vraie vie, derrière la vie grise et sale », une vie lumineuse à Paris, avec les musées, les beaux quartiers, Paris se révèle aussi misérable, aussi terne que Varsovie.Le bonheur semble impossible à trouver hors de soi.

 

Une fois à Paris, Kashia comprend que « jamais (elle) ne fu(t) plus heureuse que dans [sa] cuisine… ». Une fois à Sangatte, dans la rue et le froid, «Emile et Nadia nettoy(ent) les pare-brises des voitures aux carrefours (…) Velickha fai(t) la manche ». Kashia et Katrin se prostituent. Et tous sont irrémédiablement seuls, insatisfaits, encore plus malheureux qu’auparavant.

Guillaume le Blanc peint des êtres qui espèrent sortir de la médiocrité, de la misère et qui aiment la vie. Mais malheureusement, la vie ne les aime pas et les maltraite, quand elle ne les rejette pas. Martin Podavski meurt au moment où son rêve se réalise enfin.

Sans domicile fixe est un très beau livre, émouvant et grave. Il stimule le lecteur à la tolérance envers l’Autre. Il incite à réfléchir tout comme le font aussi les photographies à l’ouverture de chacun des chapitres. Elles nous entraînent sur des routes et des lieux désertiques, vers l’infini, la liberté. Le lecteur est alors seul devant ces petites fenêtres ouvertes sur un ailleurs : d’espoir ou de désespoir ?

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03 novembre 2004

Un voyage unique

Ayal, une année en mongolie
Lina Gardelle

Gaïa, 2004

(par Annie Forest-Abou Mansour)

ayal3.jpgLa lecture prodigue un plaisir fécond et subtil. Le livre objet – la beauté de sa couverture, la douceur de son papier, son odeur - participent à ce plaisir. La matérialité du livre Ayal, la couleur nacarat de ses pages, les photographies, constituent une composante importante de l’écriture fraîche et pure de Linda Gardelle. En effet, avant de pénétrer à l’intérieur de ce carnet de voyage, le lecteur s’envole déjà vers un ailleurs magique plein de fraîcheur et de charme, simplement en feuilletant l’ouvrage, en regardant les paysages oniriques de Mongolie, le sourire adorable et innocent de ses enfants.

Linda Gardelle, âgée de dix huit ans, est partie, seule, en Mongolie, pour y séjourner une année afin de vivre pleinement la culture de ce pays, d’en connaître et d’en comprendre les habitants avec lesquels elle s’est très vite liée d’amitié. La découverte de ce milieu naturel et humain l’a rapidement charmée : « Je suis éblouie par la paix et la poésie qui émane de l’atmosphère ». Elle apprécie la chaleur des êtres, leur hospitalité, leur solidarité, leur simplicité, leur véracité. Dans les steppes, sous leur yourte, ils ne portent pas de masque comme les habitants des pays aisés et soit disant modernes...

Ouverte, tolérante, véritable citoyenne du monde, Linda s’adapte aux coutumes ancestrales de la Mongolie. « Elle est vraiment devenue Mongole. Elle est capable de vivre en Mongolie » s’exclament souvent les autochtones. Elle s’intègre dans ce milieu rude, au climat hostile («Une épaisse croûte de neige m’enveloppait et mon écharpe gelée me brûlait le visage »). Elle accepte et respecte la différence, avalant sans un mot son premier petit déjeuner sous une yourte, « un œil froid, cuit depuis dix jours ». Objective, elle perçoit les qualités, mais aussi les défauts du peuple mongol, l’alcoolisme, l’oisiveté, le vol. Elle ne les occulte pas et dit sa déception.

Cette année vécue en Mongolie recèle une intensité ineffable pour elle : « Je restais persuadée que je ne pourrais raconter à personne les aventures, les joies, les moments de bonheur, les craintes, les peurs, les tristesses, les rêves qui m’avaient portée, abattue, relevée, écrasée, envolée. Je gardais ce monde à l’intérieur de moi, comme un secret, comme un trésor, comme un vieux parchemin impossible à décoder par des gens d’un autre univers. ». Pourtant, Linda Gardelle réussit à communiquer au lecteur toutes ses émotions, ses sensations uniques et extraordinaires éprouvées dans ce monde fascinant et féerique.

Une fois rentrée chez elle, elle ne peut que se sentir « agressée, attaquée » par la vie facile, active, superficielle de la France. Son livre est un véritable hymne à la vie simple et naturelle loin des artifices de la civilisation dite moderne.

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22 octobre 2004

Mongolia

 

MONGOLIA

 

Bernardo Carvalho

 

(Editions Métailié 2004)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

 

 

   Mongolia.jpg Un vice consul, surnommé l’Occidental par les autochtones, est chargé malgré son aversion pour la Mongolie, de rechercher un jeune photographe disparu dans l’Altaï. Afin de retrouver le jeune homme, il suit l’itinéraire indiqué par ce dernier dans son carnet de voyage abandonné en cours de route. Durant ses recherches, le  diplomate rédige aussi un rapport, lu ultérieurement et en même temps que le carnet du disparu, par un supérieur hiérarchique.

 

    C’est ainsi que  Carvalho donne naissance  à un véritable roman gigogne. MONGOLIA propose en effet deux récits de voyage et  trois narrateurs. Trois calligraphies, trois écritures constituent cet ouvrage,  permettant ainsi au lecteur de découvrir la Mongolie, région reculée du monde, hermétique, étrange et étrangère pour les trois voyageurs. Les différences culturelles et linguistiques suscitent des malentendus et l’incompréhension : « La différence culturelle engendre une tension permanente », «  L’occidental (…) continuait à penser qu’on le bernait et (…) ne comprenait rien à ce qui se passait autour de lui ».. De ce fait, bien souvent seuls les aspects négatifs des êtres et du pays s’imposent : « ganbold m’accompagne (…) et ne part pas tant qu’il n’a pas la certitude que je suis en sécurité dans l’appartement avec la porte bien fermée à clé. Il dit qu’en aucun cas je ne dois l’ouvrir. A cause des ivrognes. Et, évidemment, ce conseil n’améliore pas mon impression de la ville ». Les connotations péjoratives abondent dans les descriptions : : «La ville est affreusement  triste et poussiéreuse. Le ciel est couvert et tout est gris et sale. C’est le bout du monde. Un gros bidonville  au milieu de la plaine où  flotte une odeur de graisse de mouton bouillie. L’endroit est sinistre. », « Dans  la chambre catégorie luxe de l’hôtel Buyan, il n’y a pas d’eau courante. La ville est infestée de moustiques. Je pense que l’égout est à ciel ouvert… »

 

    On est loin, avec MONGOLIA de Carvalho, de l’univers mongole lumineux  et poétique présenté par Galsan Tschinag. En effet, MONGOLIA donne à voir essentiellement la face obscure de cette culture en voie d’extinction

 

 

 

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05 octobre 2004

Mademoiselle Bovary

Mademoiselle Bovary
Raymond Jean
(Actes sud, 1991)

(par Annie Forest-Abou Mansour)

bov.jpgSi vous ignorez l'existence de mademoiselle Bovary, la fille d'Emma, lisez le livre éponyme de Raymond Jean, écrivain, critique littéraire et ancien professeur à l'université d'Aix en Provence.

Avec Mademoiselle Bovary, Raymond Jean s'introduit dans l'œuvre de Gustave Flaubert, non pas comme critique littéraire, mais comme écrivain proposant une suite à un ouvrage qu'il apprécie. Avec tendresse et malice, il fait vivre sous les yeux agréablement étonnés du lecteur certains personnages flaubertiens et leur créateur lui-même. Le hiatus entre la fiction et le réel s'abolit. La littérature et le tangible se superposent, s'imbriquent l'une et l'autre. L'amateur du XIXeme siècle et de l'œuvre flaubertienne évolue alors avec plaisir dans une contrée connue. Berthe, la fille d'Emma Bovary, devenue une jeune fille de vingt ans, Félicité, la servante d'Un cœur simple, son perroquet Loulou, Napoléon Homais, le fils du pharmacien, Flaubert lui-même, renaissent tout à coup sous la plume allègre de Raymond Jean. Nous reconnaissons Flaubert, que nous avons tous aperçu dans le portrait peint par Eugène Giraud : « un homme, grand, massif (…) abondamment moustachu, le crâne dégarni, avec des yeux de vieux chien (…) » (p.12). Nous retrouvons cet acharné au travail qui hait la bêtise, les bourgeois et n'apprécie guère les révolutionnaires. Nous reconnaissons l'esthète amoureux de l'Orient lorsqu'il demande à Berthe dont il regrette la blondeur de revêtir « une grande parure orientale, pleine de broderies et d'arabesques dorées. » (p.27) qui la font ressembler à Kuchuk-Hanem, une belle Egyptienne rencontrée autrefois. Mademoiselle Bovary rappelle aussi par touches brèves mais précises, la vie et l'idéologie du XIXeme siècle : les difficiles conditions de travail des femmes dans les filatures de coton en Normandie, « les périls qui guettent les classes laborieuses et minent leur moralité» (p.63) (selon l'inspecteur du Secours Mutuel). Les descriptions n'occupent pas une place importante dans ce roman. Mais de subtiles touches descriptives et des remarques concises du narrateur s'appuyant solidement sur l'histoire du XIXeme siècle, impliquent une connivence entre l'auteur et le lecteur. Ce dernier effectue une lecture active du texte et comprend à demi mot. Le discours de l'inspecteur du Secours Mutuel lui rappelle, par exemple, le discours sur la criminalité au XIXeme siècle analysé par Louis Chevalier dans Classes laborieuses et classes dangereuses à Paris pendant la première moitié du XIXeme siècle.(Plon)

Raymond Jean assure dans la différence la continuité d'Emma Bovary. Comme de nombreux personnages flaubertiens, Berthe semble, pas forcément vouée à l'échec, mais à la médiocrité. Elle retourne travailler à la fin du roman dans l'atelier de filature rouennais. Sa rencontre avec Flaubert n'a été qu'une rapide trouée lumineuse dans sa triste vie. Elle ne lui a procuré que quelques courts instants de loisirs et de bonheur. Ses contacts avec l'écrivain ne l'ont pas introduite définitivement dans un univers autre. Le pauvre Flaubert, vieilli, fatigué, ruiné, ne peut intervenir en sa faveur. Mais Berthe contrairement à sa mère ne souffre pas de sa vie médiocre. Elle l'accepte sans aspirer à une condition autre que la sienne. Il n'y a pas en elle comme en sa mère d'inadéquation entre ce qu'elle est et ce qu'elle voudrait être. Elle ne rêve pas d'un ailleurs luxueux et passionné, ne cherche pas à échapper à la médiocrité de sa situation.

Dans ce petit ouvrage scintillant et vif de soixante et onze pages, nous retrouvons aussi et surtout Raymond Jean, son immense culture, son humour et son ironie subtiles, son amour pour l'intertextualité et le pouvoir intense qu'ont dans son oeuvre les mots. Ces mots pleins de force, qui ne se contentent pas de révéler le réel, mais qui agissent sur lui, transforment les êtres et leur vie. En effet, dans La Cafetière, par exemple, la vie d'Amélie puis celle de son village sont bouleversées par la réception d'une lettre d'amour. Les histoires de Maupassant que Marie Constance lit au petit handicapé rendent ce dernier malade dans La Lectrice tout comme la lecture de Madame Bovary cloue Berthe dans son lit « en proie à une forte fièvre » (p.10).Chez Raymond Jean, toute chose nommée perd son innocence, acquiert une intense acuité et agit violemment sur les êtres.

Raymond Jean atteint avec Mademoiselle Bovary l'objectif souhaité par Flaubert : « faire (…) un livre (…) qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style (…) un livre qui n'aurait presque pas de sujet, du moins où le sujet serait presque invisible (…) (car) les œuvres les plus belles sont celles où il y a le moins de matière ». (Extrait d'une lettre écrite à Louise Collet le 16 janvier 1852).

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15 septembre 2004

Investigation dans les profondeurs de la conscience

Tanguer
Karine Mazloumian
(Plon, 2004)

(par Annie Forest-Abou Mansour)

tanguer.JPGTanguer est l’histoire d’une femme, d’une famille, de la vie, que la mort déstabilise. A partir de ce moment-là, tout devient angoissant, incertain, tout se met à tanguer : «Tout vacille alentour, les meubles, les murs», «Je titube quand je marche, c’est le roulis»… L’héroïne, dotée d’un fort amour de la vie, refuse cependant de croire à la mort de son mari dont le chalutier a sombré. Et bien que sur le point d’accoucher, elle part à sa recherche, à l’autre bout du monde, accompagnée de sa vieille mère et de ses deux fillettes. Paradoxalement, pendant cette quête angoissée, une nouvelle existence s’ouvre à elle avec la découverte de l’amitié et de l’amour de Bliss, une jeune musicienne, et l’épanouissement dans le chant : « Nine voit sa mère s’ouvrir comme une fleur lorsqu’elle répète (…) je vais chanter ».

Mais Tanguer, c’est surtout l’histoire d’une écriture : la modernité de l’écriture de Karine Mazloumian rompt avec celle du roman traditionnel issue du XIXe siècle. Son écriture entre dans « l’ère du soupçon », à la recherche de ce qui est caché au plus profond de la conscience et de l’inconscient. Le réel qui importe pour elle est celui des états psychologiques de l’être, de ses états paroxystiques. Kolya ne sait plus quelle est son identité : est-il Markus Kassim et /ou Kolya ?

Ce roman à plusieurs voix, souvent sans transition les unes avec les autres, retranscrit des états d’âme, des rêveries, des craintes avec une grande acuité psychologique. Le récit et le discours alternent, décrivant un monde angoissant, pas toujours compréhensible, cependant digne d’être vécu. L’écrivain laisse couler librement le flux de la parole consciente et de l’inconscient. La pensée apparaît en son état naissant, déstructurée.

 Aucun dialogue n’aère l’espace textuel compact et dense. Le dialogue, - ses phrases courtes et ses tirets -, n’apparaît qu’une seule fois vers la fin de l’ouvrage lorsque Kolya resurgit et retrouve son identité. Mais la narratrice désamorce l’illusion réaliste en annonçant l’aspect formel de ce dialogue : « Ils se parlent. Dialogue avec tirets bien séparés » et en jouant avec les mots, un peu comme les surréalistes et leur écriture automatique :

« -…rayure téméraire puisque délibérée .

- Rature et incorrection

- Rupture avec espoir de guérison. »

Karine Mazloumian joue aussi avec la syntaxe, supprime les virgules, («Mais à l’intérieur des crânes, vacarme brouhaha prises de bec hurlements rires de peur ou de joie.»), instaure des rimes intérieures («Les reins calés dans le rocking chair, sentinelles, balancelles».) Son écriture sensuelle transfigure le réel dans lequel les objets s’imposent, vivants, consistants, matière à la fois présente et rêvée : «la coquille brisée de l’œuf libère sa larme épaisse et gluante.»

Le lecteur, implicitement présent tout au long de l’ouvrage, est clairement interpellé dans l’épilogue. Libre à lui de choisir une suite à la narration. L’écrivain, dévoilant la construction de sa fiction, s’adresse à lui : «D’évidence, vous vous interrogez ; Que sont-ils tous devenus ? Treize ans après. Vous vous inquiétez. Qui est mort ?…». L’écrivain n’impose pas de choix : «Et non vous ne saurez pas maintenant».

Travail d’investigation dans les profondeurs de la conscience, Tanguer nous raconte une histoire belle et émouvante dans une langue souvent parlée bien que très travaillée, peut-être déconcertante pour certains, et dans une forme romanesque déroutante, peut-être aussi, mais intéressante, fascinante et moderne.

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06 juillet 2004

Le vampire passif

Le vampire passif
Ghérasim Luca

(éd. José Corti 2001)

(par Annie Forest-Abou Mansour)


vampire.jpgC'est exaltant de découvrir en ce début de XXIe siècle un ouvrage surréaliste comme Le Vampire Passif, écrit en français en 1941 par Ghérasim Luca, un écrivain roumain. Le lecteur est tout à la fois séduit et courroucé par son écriture sublime, ses concepts parfois irritants, ses photographies déroutantes d'Objets Objectivement Offerts.

 

Dans cet ouvrage hors norme où poésie, réflexions personnelles, analyses, photographies se mêlent, le conscient et l'inconscient se côtoyent et fusionnent même. Les rêves diurnes et nocturnes, la réalité, le désir s'interpénètrent. G.Luca s'approche du continent de l'inconscient, découvre cet ailleurs, ce là-bas, le Mal. Son texte est, par moment, comme l'écrit A.Breton à propos du surréalisme, une « dictée de la pensée, en l'absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation (…) morale » G.Luca accède à l'ambition des surréalistes : aborder l'univers inconscient sans se préoccuper de l'esthétique, de la Morale, du rationnel. Son oeuvre est un message de l'inconscient, du désir. Chez lui, le réel ne possède plus un seul sens, un seul aspect. La tête renversée de la poupée (figure 2) devient sexe. Le réel perd son aspect lisse, lisible, compréhensible. L'anormal devient normal et s'adresse avant tout à l'imagination au détriment du rationnel. Surréaliste, G. Luca abolit les normes établies, suit sa spontanéité, son libre arbitre, agit selon ses désirs et non selon des valeurs littéraires, morales, sociales imposées de l'extérieur. Il brise la routine, nous offre une écriture éclatée, des corps morcelés (figures 5 et 6), torturés (la tête de la poupée, figure 3, mutilée par les lames de rasoir). G. Luca ne joue donc pas seulement avec l'écriture, mais aussi avec le réel, avec les objets qu'il fabrique. Et ces objets s'imposent alors, s'érotisent, révélant comme l'écriture l'inconscient et les désirs de leur créateur. Luca ne voit pas les objets pour eux-mêmes, mais pour ce qu'ils représentent inconsciemment et imaginairement. Il leur assigne un sens nouveau, une valeur différente. Messages de l'inconscient, symboles, les objets provoquent les réactions du donneur et/ou du récepteur. Les objets de Luca, en « bons objets surréalistes » s'opposent aux objets bourgeois, unifonctionnels, captifs d'une dimension morale qu'ils ont à signifier.

Mais les jeux de Luca, sa dérision, son humour ne révèlent-ils pas sa révolte devant la Grande Guerre qui l'a profondément marqué, devant une société dont il refuse les règles ? Ne marquent-ils pas aussi sa tristesse devant un réel violent ?

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16 juin 2004

La guerre toujours inutile

Ville à vif
Imane Humaydane-Younes

traduit de l'arabe (Liban) par Valérie Creusot

Verticales, 2004

(par Annie Forest-Abou Mansour)

guerre.JPGVille à vif d’Imane Humaydane Younes multiplie les angles d’observation et donne à voir la vie quotidienne, banale et tourmentée, de quatre femmes dans une ville, Beyrouth, déchirée par la guerre. Liliane, la chrétienne, désormais rejetée par son mari musulman, écrivain, dont « une explosion (lui) a coûté ( …) le bras droit », Warda, séparée de sa fille unique, Camillia, une jeune druze révoltée, Maha qui « pleur(e) un enfant jamais conçu » à cause de cette guerre qui lui a ravi l’homme aimé. Ces quatre femmes meurtries, réunies dans un même immeuble, portent quatre regards sur cette ville brisée par les bombes et les éclats d’obus. Elles proposent leur vision de la vie, une vie en sursis, éclatée, morcelée par une guerre fratricide et ses ravages matériels, physiques, psychologiques : «…folie, violence, forêts de ciment désolées, immeubles sanguinolents, stigmates de la démence et de la fuite éperdue des hommes vers l’abîme. Aux fenêtres et le long des façades éventrées, semblent pendre les tripes des habitations, lambeaux de meubles et de vêtements.». Les familles contraintes à l’exode sont jetées dans la misère («D’exode en exode, les biens s’amenuisent un peu plus »). Seule la violence se fait entendre, incessante, obsédante, menant à une folie dévastatrice même les plus paisibles et les plus équilibrés : Camillia et Warda tuent un milicien, Mohammad, le médecin, «lance à brûle-pourpoint : tiens, si je sortais mon arme de sa cachette et lui faisais faire un brin d’exercice (…) Je vais me poster sur le balcon et ta ta ta ta ta, ouvrir le feu sur la rue, sur les gens, les chats vagabonds, les chiens errants… ».

 Cet ouvrage est le lieu indirect d’une méditation philosophique sur le sens ou le non sens de la vie dans son rapport à la guerre, à la violence, à la haine, à la mort. Il exprime l’angoisse de femmes confrontées à des conflits armés, dans un témoignage vrai et intense, dépourvu de tout manichéisme, et dénonce avec émotion mais sobriété la guerre toujours inutile.

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01 juin 2004

A L'heure dite : l'esthétisation du réel

 

A L’HEURE DITE

Michelle Tourneur

Gallimard, 1997

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour, paru dans La page blanche mars/avril 2004, numéro 31)

 

    image à l'heure dite.jpg Alors que la beauté n’est plus au cœur du travail des artistes contemporains, elle domine paradoxalement l’œuvre de Michelle Tourneur. Capable de saisir la beauté de l’univers, des objets et des êtres,  fascinée par cette beauté depuis sa plus tendre enfance, Michelle Tourneur nous la donne à voir, à sentir, à vivre dans toute son œuvre littéraire. Elle nous envoûte avec son écriture délicate, précieuse et sensuelle à une époque où la beauté est bien souvent refoulée. Dans A L’HEURE DITE, Michelle Tourneur emmène le lecteur dans un voyage hors du temps et de l’espace, mêlant Extrême-Orient et Occident. Et dans cet univers, comme dans tous ceux crées par Michelle Tourneur, ce n’est pas le réel qui importe, mais le rêve qui naît de ce réel.

 

    A L’HEURE DITE est l’histoire de la rencontre entre un vieillard chinois, monsieur Rong, et une jeune comédienne, Colombe. L'un est à la fin de sa vie, l’autre au début de la sienne. Ils sont « les deux moitiés d’une même réalité inversée ».

 

     Dans cet ouvrage où tout est davantage suggéré que dit, aucun des deux protagonistes n’est physiquement décrit de façon précise. Colombe est simplement donnée à imaginer selon une combinatoire de lignes courbes et vaporeuses estompées par une lumière tamisée : « Elle était simplement posée sous le baldaquin mousseux, le profil délicat et régulier (…), la lumière filtrée posait une ligne duveteuse sur les courbes douces de son corps allongé ». Seul l’effet esthétique produit importe. « La lumière de la veilleuse et celle du jour levant » la rendent irréelle et immatérielle, transformant sa peau en une « matière phosphorescente ». Œuvre d’art irradiante, dessinée à grands traits par l’écriture, la jeune fille inspire davantage le respect, la contemplation que le désir : « Il y( a) entre (elle et monsieur Rong) une sensualité errante et comme aérienne ». Un fluide arachnéen, mélange d’innocence et de sensualité, circule entre ces deux êtres que le hasard a mis fortuitement en relation. La richesse et l’intérêt de l’ouvrage naissent de ce lien ténu gorgé d’émotions.

 

 

    Enfant, ayant fui Shangai, monsieur Rong a dû interrompre ses études pour des raisons financières. Il n’est pas donc pas devenu biologiste comme il le souhaitait, mais cuisinier. « Il (a) troqué ses nostalgies scientifiques contre la pratique perfectionniste de la cuisine ». Désormais âgé, il a quitté son appartement « après quarante cinq ans de résidence, pour y revenir huit mois plus tard par attachement aux singularités du lieu ».Quant à Colombe, brisée par un chagrin d’amour, elle veut mettre fin à ses jours à « l’heure dite », c’est à dire le jour même de la première de la pièce de Tennessee Williams qu’elle interprète. Elle refuse de vivre cette heure précise par provocation, par défi au monde: « Il y avait de l’ostentation dans ce projet de suicide daté ».

 

    Le vieillard et la jeune  artiste se rencontrent sur le palier de leur immeuble où Colombe vient d’emménager. Le vieil homme, doté d’une sagesse et d’une philosophie tout orientales, propose à la jeune femme de l’accompagner dans l’attente de cet ultime moment. Une étrange relation entre la vie et la mort s’élabore alors. Le vieillard veut accompagner la jeune fille dans la mort. Et paradoxalement, Colombe va découvrir un certain regard sur la vie à travers ce vieil homme. Les appelants sculptés par monsieur Rong dans la chambre de la maison de retraite, « ces faux canards embusqués qui rameutent à l’heure des passages, dans le frémissement des marais, le vol des canards libres pour les entraîner dans une mort programmée » annoncent au début du roman le lien avec Colombe et ces surprenants rapports entre la vie et la mort. D’une part, monsieur Rong estime avoir « fait apparaître (Colombe) en modelant les appelants dans la chambre aseptisée du Manoir ». D’autre part, il existe une parenté sémantique entre « canard » et « colombe » qui renvoie au terme générique « oiseau » et entre la « mort programmée » et le suicide « à l’heure dite ».  Egalement, alors que « fai(sant) à son insu un travail de sape »  avec les appelants, entrant « dans une logique de destruction », monsieur Rong, accompagnant Colombe dans son dernier voyage, la guide en réalité sur le chemin de la Vie, faisant œuvre inverse cette fois-ci. Cette relation sublime n’est pas seulement bénéfique à Colombe.

    Grâce à la présence jeune, pure et belle de la jeune fille, son « double féminin », monsieur Rong ne va pas « achever sa vie dans la routine d’une lente et inévitable dégradation ». « Il (va) pouvoir assister à l’apparition de SA propre mort dans la beauté ». Colombe et son désir mortifère l’aident à appréhender sa propre fin sans crainte, de façon harmonieuse. La mort devient poétique, idéale, à la faveur de la jeune artiste. Elle est la continuité logique et fluide de la vie comme l’affirmait en son temps la grand mère de monsieur Rong : «(…), vie et mort ne se différenciaient pas, (…) c’était le même flux,

le même écoulement, la même fuite sans fin ».

 

    Les plats chinois, les mets chinois sont au cœur de  cette aventure. L’élégance, la diversité des formes, des couleurs, des arômes les caractérisent. Les aliments sont servis dans des plats précieux, élégants, fragiles. Par exemple, « (…)( il) sortit un objet rond d’une épaisseur d’ouate, et se mit à palper la fine pâte de porcelaine où  couraient en rouge de fer, en vert de cuivre, en violet de manganèse, en bleu lapis-lazuli, des entrelacs d’œillets et de marguerites aériennes sur lesquels butinaient des papillons ». La fragilité (« fine pâte », « porcelaine », « papillons ») la finesse, la légèreté (« épaisseur d’ouate », «entrelacs », « aérienne », « papillons »), la luminosité (« cuivre »), la beauté des couleurs précises et rares appartenant au champ lexical de la peinture métamorphosent ce bol oriental en objet d’art. Sans échapper à la fonctionnalité, il devient objet de contemplation.

 

    De surcroît, ces plats sont servis dans un monde arrêté afin que les personnages prennent le temps de les découvrir. La jeune fille, cloîtrée dans sa chambre, constamment allongée, suspend le temps, plongée dans « une mort partielle ». Dans ce temps suspendu, paradoxalement, rien ne se passe et tout se passe. Monsieur Rong « allait devoir distraire la petite en lui permettant d’embrasser pas les sens le temps étiré de son attente sans brûler les étapes . Le vieillard chinois ne dit rien à Colombe. Il ne discute pas « le caractère absurde de son projet ». Il ne lui dit pas comme le ferait un Occidental qu’elle est belle et qu’elle doit vivre. Il la nourrit simplement.

    Monsieur Rong apporte de la nourriture à  Colombe, mais surtout il la lui donne à voir, à humer, à savourer, parce que la jeune fille fait partie de notre monde contemporain dans lequel on n’a plus le temps de voir, de ressentir. Et à travers les plats, une espèce de miracle se passe : le miracle de la Vie qui renaît. Les sensations de Colombe s’exacerbent. « Son odorat se développait au point que le flux le plus ténu devenait débordant. Elle captait, sous le fumet du plat, l’odeur d’huile d’amande qu’il utilisait pour se soigner les mains. Elle captait le léger bourdonnement de sa présence à l’autre bout du palier… ».

    Etre capable d’apprécier la beauté de la poésie, la saveur des mets, permet quelque soit l’époque, d’oublier la dureté et la laideur du réel. Lorsque monsieur Rong était enfant, « Shangai vivait avec la guerre comme dans une représentation théâtrale ininterrompue, et aucun de ceux qui se gavaient ce jour-là de poésie et de graines ne s’émouvaient du chapelet de menaces dévidé sur leur tête. »

    Grâce aux talents du vieux cuisinier, les repas deviennent spectacle, fête des sens de caractère presque sacré. La vue, l’odorat, le goût sont sollicités. « Il emplirait les raviolis, par

exemple, d’un minuscule hachis réduit à tel point dans des trempages parfumés, dans des courts-bouillons ou dans des fonds de sauces aigres-douces, qu’on ne pourrait distinguer les

paillettes carnées des paillettes végétales, ni des liants eux-mêmes ». La richesse et profusion des mets aux multiples arômes et saveurs recèlent une infinie délicatesse et une infinie subtilité. Une fois préparés, accommodés, viandes et légumes perdent leur aspect réel. Le cuisinier en  extrait la quintessence. La cuisine devient un art. Ce sont des « repas à la fois comme des courants d’air spectraux et comme des réussites indiscutables de gastronomie extrême-orientale ».

    Entre la civilisation-extrême orientale et la civilisation occidentale, la beauté, le mystère de la vie s’imposent. Les moments vécus atteignent la perfection. Monsieur Rong atteint par l’art culinaire son objectif : « la perfection absolue ».

 

    Grâce au pouvoir des mots, la réalité se métamorphose. « Le Boudi devenait un bouillonnant laboratoire visionnaire ». Véritable alchimiste, Michelle Tourneur retrouve l’essence des choses, ôte le voile de l’habitude et du fonctionnel qui recouvre le réel. Avec elle, le ressenti même le plus imperceptible atteint un profond degré d’acuité.

    Le temps s’abolit : la sensation appartient à la fois au présent et au passé. « C’était des forces d’une sombre luminosité qui le précipitaient  à travers ses labyrinthes personnels, ce décousu, cette hybridité, la pluralité de deux modes d’existence qui l’avaient sollicité sans jamais le laisser indifférent, de deux regards au centre desquels il avait toujours tenté de garder sa sérénité profonde ». La beauté du moment présent vécu dans « le sanctuaire » de Colombe, « la lumière mouchée (qui) noi(e) dans un  reflet bleuâtre la blancheur du baldaquin » plongent monsieur Rong dans l’univers étincelant et magique de son enfance à Shangai. Les sensations, les émotions se superposent, se répètent aussi intenses et aussi violentes : « La répétition d’un très ancien et très profond émoi l’empoigna alors avec violence ». Il en est de même pour Colombe quand monsieur Rong arrive, elle se retrouve à Shangai. Le temps et l’espace s’abolissent. « Elle le voyait surgir, sombre, légèrement altier, le bol à la main, dans cette brume bleutée qui monte au dessus des rizières, et le mur, derrière lui devenait transparent ». Grâce à ses sensations et à ses émotions exacerbées, Colombe voyage vers un ailleurs magique dans l’univers clos de sa chambre.

    Il y a toute une esthétisation du réel. Michelle Tourneur insiste sur les termes esthétiques soulignant la métamorphose et l’embellissement de l’instant. Ce processus conduit à l’éblouissement. Par exemple, « le spectacle du foisonnement de verdure » (…) est exalté par l’éclatante lumière d’avril ». L’hyperbole « exalté » amplifie ici l’éblouissement. Comme dans les autres ouvrages de Michelle Tourneur, dans A L’HEURE DITE,  la vision met toujours en valeur la luminosité, l’éclat, des lieux, des moments.

 

    image à l'heure dite.jpgVéritable styliste, Michelle Tourneur concrétise les sensations en transcrivant toutes les associations d’idées et d’images qu’offre son monde imaginaire débordant de richesses et de beauté. L’imaginaire est plus vrai, plus intense que le réel. Les quinze jours magiques vécus par Colombe dans A L’HEURE DITE, un peu comme l’action de la pièce de Tennessee Williams sont « illusoires ». Ils n’ont existé que « dans l’imagination et dans le souvenir ». Comme dans L’ALLEGORIE DE LA CAVERNE de Platon, le monde tel que nous le voyons est une monde d’apparences, un monde illusoire. A la faveur de son écriture, Michelle Tourneur nous fait accéder au monde des essences. Le réel arraché à sa matérialité et à sa contingence devient un objet d’art crée par les mots. L’esthète qu’est Michelle Tourneur substitue au réel le rêve du réel. C’est en ce sens que sa réalité est si belle et qu’elle ne déçoit jamais.                                          

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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13 mai 2004

Le monde gris

Le monde gris
Galsan Tschina
g
traduit de l’allemand (Mongolie) par Dominique Petit

Editions Métailié, 2004

(par Annie Forest-Abou Mansour)

 gris.JPGLire Le monde gris, autobiographie romancée de Galsan Tschinag, c’est plonger dans le monde magique des esprits avec lesquels dialogue le jeune narrateur. C’est s’embarquer vers un ailleurs poétique fascinant et étincelant comme la neige glacée du Haut Altaï : «C’est un hiver d’une clarté de glace, il brille de tous les côtés de l’Altaï…» Le monde gris, message d’espoir malgré les tourments et les peines, est un hymne d’amour à la nature belle et sauvage : « Agitant ses nageoires claires et frémissantes, le fleuve guide ses eaux teintées de vert et de rouge dans son lit étroit et sinueux ». Mais malheureusement, les chefs du parti donnent l’ordre de s’attaquer à cette nature vivante, sensible, dotée d’esprits. « Ils assassinent l’arbre (…), un frère.» Agressée par l’homme inconscient, la nature se révolte et se venge : « O Mère Terre blessée et humiliée, je percevais tes gémissements et tes cris de douleur, je sentais venir ta secousse révoltée ! »

 Les chants lyriques et panthéistes du jeune chaman constituent une critique indirecte mais claire au refus de la différence et au totalitarisme. L’enfant à travers les yeux duquel nous voyons le monde dénonce les dictateurs agresseurs qui poussent à l’hypocrisie. A la mort du maréchal Horloogijn Tchoïbalsan, « Il ne faut pas oublier que le Parti a des yeux partout : si quelqu’un ne partage pas le deuil national illimité, on se demandera pourquoi ! ». Il faut donc « s’arracher des larmes », pour ce faire, « il suffit d’imbiber son mouchoir de jus d’oignon et de s’en tamponner les yeux à chaque fois qu’il faut pleurer ».

 

L’hypocrisie règne même chez les chefs du parti. Ces derniers tentent violemment de supprimer les superstitions et les croyances, mais ils font appel aux pouvoir des chamans pour guérir leurs proches malades. Le parti pervertit les valeurs et ne suit pas les consignes imposées au peuple.

Ce véritable poème en prose, instructif, permet de pérenniser dans l’esprit des lecteurs – et espérons le aussi dans la réalité – les traditions du peuple touvin en voie de disparition.

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12 mai 2004

Rêves de convalescence

Rêves de convalescence
Naguib Mahfouz

Editions du rocher, 2004

(par Annie Forest-Abou Mansour)


reve.JPGRêves de convalescence de Naguib Mahfouz est un petit ouvrage original constitué de cinquante-cinq rêves mettant en scène, au présent et de façon concise, le narrateur et quelques personnages, («un kebadji», vendeur de chiches kébabes, des fonctionnaires, des employés, des ouvriers, sa mère, ses sœurs…), appartenant aux différentes sphères de la société égyptienne, transfigurée par le songe et l’écriture. Ces petits fragments inspirés des rêves de l’auteur et retravaillés à son réveil, appartiennent à un genre littéraire nouveau et unique. Ce sont autant de petits textes autonomes, à la forme achevée et indépendante, construits comme de véritables unités.

Dans cet univers onirique, le narrateur évolue d’une époque à l’autre, oscillant du passé au présent, d’un lieu à l’autre, allant de la mer au Caire, à Alexandrie…, suivant ou non le caractère absurde et désordonné du rêve. L’angoisse, l’inquiétude, « Je suis inquiet » est maintes fois répété, parfois l’humour, sont presque les seuls liens qui unissent ces fragments. Les registres et les genres variés vont du récit onirique simple (le sixième rêve) en passant par le merveilleux, « Je déambule au hasard (...) chaque fois que je fais un pas dans la rue, celle-ci se métamorphose en cirque » ; la parabole (le troisième rêve) au poème en prose lumineux et beau : « La lune folâtre dans l’eau et le miroitement de ses rayons scintille de mille feux. Mon âme musarde dans les recoins chargés de senteurs de jasmin et des parfums de l’amour du quartier d’Abbassia ».

Tous ces textes ont un statut littéraire original. Et derrière l’esthétique de l’écriture, cette dialectique de la veille et du rêve nous donne à lire – quand on connaît l’importance du rêve dans l’inconscient humain – ce qu’il y a de plus personnel, de plus intime chez Naguib Mahfouz.

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14 avril 2004

Anna ou la première oeuvre

Anna ou la première oeuvre
Martine Magris

Gaspard Nocturne, 2003

(par Annie Forest-Abou Mansour)

anna.JPGAnna ou la première oeuvre de Martine Magris est un récit lyrique bref et déroutant, une prose poétique à plusieurs voix. Ces voix donnent à entendre au lecteur trois narratrices : Pauline, Anna, l’écrivain. Toutes trois suivent le flux de leur pensée, le souffle de leur imagination, l’éclat de leur souffrance et de leur joie. Anna ou la première oeuvre est le récit énigmatique d’une double création charnelle et imaginaire, douloureuse et magique : celle d’une enfant et celle d’un livre.

Ce roman aux multiples connotations et références religieuses parle de l’amour : l’amour d’une femme pour un homme, d’une mère pour son enfant. Il s’agit d’un amour sublime, «transcendant», sensuel et déculpabilisé. «Etre amour soi-même. De la pointe des seins jusqu’aux ailes de l’âme. Anna réconciliera le ciel et la terre».

Anna, don de l’homme et du ciel, l’enfant au nom palindrome «rond, fermé (…) inviolable», n’a jamais connu son père, «ce mage, … cet archange », cet absent qui emplit ses rêves et sa vie, et pour lequel elle écrit.

 Pauline, la mère, une femme lumineuse, à l’instinct maternel pur et charnel rappelle Déméter, la déesse de la fertilité, de la terre, aspiration à la transcendance et symbole des désirs terrestres justifiés. Elle est la femme « qui délivre lorsqu’elle aime ». Elle délivre la vie, elle donne la vie, et elle délivre l’homme « qui voulait vivre en refusant la mort, en repoussant l’amour ».

Ce petit ouvrage, de soixante dix neuf pages, sans grande prétention, à la sensibilité esthétique et charnelle, raconte avec une écriture poétique et vibrante, le triomphe de l’espoir, de l’amour, de la vie sur la mort.

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08 avril 2004

Une réflexion sur la vie, la mort, la fuite du temps, la solitude irrémédiable de l’homme

Bergame
robert piccamiglio

Editions du rocher, 2004

(par Annie Forest-Abou Mansour)

bergame.JPGLa vie est un voyage comme le récit du narrateur. Un fils, dans l’univers clos et rassurant de sa voiture, transporte son père mort vers un ailleurs définitif : Bergame, sa ville natale. Et il parle à cet absent intensément présent. D’innombrables petites phrases nominales, des locutions parfois familières, se succèdent, jaillissant de l’esprit de ce fils nostalgique, spectateur du monde traversé. Les constructions parataxiques concrétisent les images, les émotions, les souvenirs, les lambeaux de ses pensées. Ce sont de brèves notations explicatives, des constats, donnés dans une syntaxe orale, qui fait l’économie des connecteurs logiques, de la négation « ne ». Ils suivent le fil de la pensée et rendent compte de la banalité de la vie. Cette esthétique du quotidien et du banal trahit l’origine modeste du narrateur et de son père : rien d’extraordinaire ne leur est arrivé et ne leur arrivera. Le récit se conjugue au présent et au passé. Le futur est absent. La seule certitude du futur est la mort : « La vie. L’enfance. La jeunesse. La vieillesse. La mort. Les illusions. Le temps nous est généreusement offert d’une main. Repris des deux ». L’homme n’est qu’un figurant dans ce monde : « Penser alors qu’on est heureux d’être au monde. Contents d’y faire de la figuration ».

La seule note vraiment heureuse : la rencontre de Mélinda, une rencontre éphémère, sans suite, durant un arrêt sur l’autoroute. Mélinda fait rêver, elle « a la voix (…) pleine de soleil. Remplie de champs d’oliviers où nichent des milliers de cigales ». Mais cette rencontre n’est qu’une « petite entreprise (de séduction) éclatante autant que dérisoire. Stupide autant qu’inutile ».

Les hommes, « vivants en sursis », ne peuvent « que participer à la grande aventure de l’existence ». « La vie est combustion » dépourvue de sens. « Et nous au milieu, on se consume jour après jour. Saison après saison. Année après année. Voyage après voyage. Surtout ceux qu’on a oubliés de faire. C’est ainsi. On l’accepte. Pas d’autre choix. Il n’y a pas d’équivalent à la vie ».

Avec parfois un soupçon d’humour noir, Bergame est un beau livre triste.

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12 décembre 2001

L'odeur du café

L'odeur du café
Dany Laferrière

Le Serpent à Plumes, 2001

(par Annie Forest-Abou Mansour)

L'odeur du café, de Dany Laferière, est un texte fragmenté, morcelé, au service de la densité, de la sensation, de la poésie dont on peut effectuer deux lectures : l'une naïve qui ne retient que la vie touchante d'un enfant dont on ignore le nom, l'autre critique qui repère la vie du village de Petit-Goâve. Je préfère la première et m'enivrer des sensations qui donnent à voir et à sentir le monde plein de fraîcheur dans lequel évolue ce jeune enfant en vacances chez Da, sa grand-mère.

Ces multiples paragraphes, dont chaque titre est la concrétion essentielle, comme autant de petits poèmes en prose, découpent le réel et l'amènent à la conscience du lecteur, accordant de l'importance au moindre moment de la vie de l'enfant. Cet enfant qui n'investit pas le monde de façon utilitaire, mais le saisit au gré de ses désirs, des ses sensations, et lui jette un regard neuf et émerveillé comme dans le paragraphe descriptif des paupières de Vava :

Paupières

" Les paupières de Vava. Des papillons noirs. Deux larges ailes. Un battement doux, ample. J'ai mal au coeur. Noir. Rouge. Je choisis le jaune. "

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