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14 décembre 2012

Toi, Ma soeur étrangère

 

Toi, Ma sœur étrangère.   
Algérie-France sans guerre et sans tabou     
Karima Berger   
Christine Ray    
Editions du Rocher, 2012

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Image soeur.jpgToi, Ma sœur étrangère, titre émouvant et sublime, concrétion de l’essence du texte  « écrit à deux voix »  par Karima Berger et Christine Ray, donne à voir, à travers le regard de deux fillettes puis de deux adultes, la vie quotidienne pendant la guerre d’Algérie et  l’Histoire de ce pays déchiré de 1954 à 1962,  qui connut  l’espoir de l’indépendance puis le désenchantement des années 80.  Karima née en Algérie, « arrivée en France à l’âge de vingt ans » et Christine « arrivée à trois ans en janvier 1955 en Algérie »,  deux femmes généreuses, ouvertes, intelligentes, conscientes, le cœur encore meurtri par  une guerre non dite, entourée d’un pesant silence, plongent dans un passé dans lequel elles se retrouvent.
    Elles s’interrogent, se répondent, évoquant  le temps révolu, leurs souvenirs,  leurs coutumes familiales. Toutes deux vivaient dans deux univers séparés, par la  richesse des uns, la  pauvreté des autres,  par une guerre indicible, « 
on ne dit pas la guerre », « Rien n’est dit de cette ségrégation »,   par l’indifférence, l’ignorance, le refus de l’Autre, un refus tellement fort,  que  les Algériens  intériorisaient la pensée coloniale. Le substantif « arabe » devenait tabou : « le mot Arabe était tellement connoté négativement que nous ne voulions pas nous nommer ainsi ». Les patronymes étaient niés : « Les Français allaient ‘nommer ‘ leurs sujets ». Un véritable processus de déshumanisation était organisé. On privait de nombreux autochtones de leur nom en  leur attribuant des initiales : « Enlever à l’autre son identité, quel crime déshumanisant ».  On nommait  toutes les femmes  par le générique « Fatma », « diminutif de Fatima », le  prénom beau et noble  de la fille du prophète, en le salissant : « (…) A chaque fois que l’on m’appelle Fatima (…)  c’est comme une écharde (…) c’est comme un vieux, un très antique stéréotype qui surgit dans une conversation tel un symptôme de la supériorité, un lapsus fréquent, pour moi qui me rappelle Fatma, la Fatma (l’autre façon qu’avaient les Français d’appeler leur femme de ménage. Par extension, c’était le nom pour dire le nom de toutes les femmes arabes »). De surcroît, les Algériens étaient orphelins de leur langue. Supprimer la langue d’origine, c’est vider l’inconscient culturel. Mais Karima ne refusait pas la langue castratrice, au contraire elle l’aimait et la savourait, malgré la culpabilité et la douleur de cette déchirure linguistique : « D’où me vient la langue française ? La question me ravit et me tourmente à la fois tant elle a été le pivot de mon questionnement sur l’écriture, le goût des mots, la joie de la sonorité étrangère, l’écart coupable, souvent douloureux, qu’elle a constitué avec la langue arabe, absente et pourtant rivale. »       La langue française l’initiait à cet autre qui avait tenté de lui voler son identité, de la déposséder de son être.  
    Le jeu esthétique de l’écriture devient exercice de sa liberté. L’écriture désamorce la souffrance, l’incompréhension.
Toi, Ma sœur étrangère est une  réconciliation avec le  passé. Après la tragédie de la guerre, il est une retombée apaisante, une signature de l’achèvement définitif de cette  guerre tue, il en est  son exorcisme. L’écriture conjure la déchéance de la guerre fratricide et réunit les deux sœurs : Karima et Christine, l’Algérie et la France.
    Ces deux sœurs autrefois séparées, qui  ont évolué  dans un univers fait d’incompréhension, montrent que, malgré tout, la  complicité,  l’amitié, la solidarité  existaient et existent toujours  grâce à des femmes et  hommes  généreux, ouverts, respectueux de la différence, comme « Mouloud Feraoun, instituteur, qui fut jusqu’à sa mort violente un militant de l’égalité et de l’instruction », Isabelle Eberhrdt, Pierre Claverie, « un prêtre dominicain », « Christian de Chergé » qui vivait l’œcuménisme au quotidien : « il jeûn(ait)  pendant le ramadan, enlèv(ait)  ses sandales au seuil de la chapelle »,  les moines de Tibhrine, « Léon-Etienne Duval, archevêque d’Alger (…) devenu cardinal en 1965, l’année où l’Algérie lui offrait avec reconnaissance la nationalité algérienne »« L’Emir Abd el-Kader,(…) homme des Lumières (…) combattant de la première heure de l’Algérie libre certes, puis homme d’Etat mais aussi un des plus grands mystiques de tous les temps » qui protégea les chrétiens à DamasToi, Ma sœur étrangère  est un véritable hymne d’amour,  de tolérance  et d’espoir : « Peu à peu le visage du prieur m’apparaît plus clairement, un visage inquiet et rayonnant à la fois, un mystique brûlant d’amour pour les musulmans qui l’entourent. Un homme habité par ‘une lancinante curiosité’ et une invincible espérance, celle de voir un jour chrétiens et musulmans unis, dans un avenir qui appartient à Dieu ». Ce livre, véritable bain de sensibilité religieuse,  révèle les liens mystiques existant entre les êtres. Il rejette toute stigmatisation, prouve que le véritable islam n’est ni  une idéologie ni  « une prison d’interdits intégristes ».

    Karima Berger  et Christine Ray, citoyennes du monde (Je suis Romaine et méditerranéenne, Grecque, Egyptienne et Phénicienne »),  historiennes des mentalités y  entrant sans perdre le recul, sont aussi et surtout des écrivaines et  des poètes. Elles disent avec une écriture imagée et aérienne  aux nombreuses métaphores, comparaisons, oxymores (« je suis la tempête et la brise, le bateau et la passagère, le silence bruit à mes oreilles ») leur éblouissement devant la beauté de l’Algérie, univers de couleurs,  de parfums,  de saveurs. Les sensations envahissent le texte  frémissant  d’amour pour ce pays : « ce pays ‘d’emprunt’, ton pays, je l’aime comme on aime le soleil et le ciel d’azur, les cyclamens de la forêt de Baïnem, les craquelures de la terre brune… ». A la faveur de la magnificence des  images, l’écriture se fait l’égale du pinceau du peintre apte à faire jaillir la toile parfaite.

    Dans un monde de plus en plus intolérant et violent, Toi, Ma sœur étrangère est un baume scintillant et apaisant dont on ne peut que partager l’espoir : « dans le grand tohu-bohu mondial, (le) métissage va bien finir par se réaliser (…) en dépit des extrémismes et des fanatismes de tous bords ».

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24 novembre 2012

Qu'est-ce que l'amour ?

 

Qu’est-ce que l’amour ?    
Christian Perroud.

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    bougie.jpgEn décembre 2009, Christian Perroud  s’est envolé vers une contrée dont on ne revient jamais. Son opuscule Qu’est-ce que l’amour ?  est  donc resté solitaire, caché au fond d’un tiroir, inconnu. Pourtant il mérite l’admiration de lecteurs.       
    Dans Qu’est-ce que l’amour ?  Christian Perroud tente de donner une  définition de l’amour, mot magique et mystérieux : « l’amour, inviolable sanctuaire, un mystère ». Il a mûrement réfléchi à ce thème dont « on n(e) sait rien », « comme Dieu, comme la beauté, comme la vérité, comme la musique »  en s’appuyant sur ce qui a déjà été pensé et écrit. De nombreuses idées philosophiques, sociologiques, poétiques affleurent explicitement et implicitement dans son texte sollicitant doublement l’attention et la réflexion du lecteur.  Ce texte à la structure originale,   fragmenté en courts paragraphes mêle argumentation, récit et discours poétiques. Tricotant habilement ces différents types de textes dans une espèce de long poème en prose, Christian Perroud  essaie d’expliquer en quoi consiste l’amour. Le « moi » exprime ses émotions, ses sentiments, ses pensées au style direct, s’adressant au lecteur ou à la femme aimée : « Tu souris au vent d’ouest. Tes lèvres que nul n’a jamais caressées s’ouvrent comme les fleurs enfin regardées », puis il élargit la perspective en appliquant sa définition à l’ensemble des humains. Chez lui, comme chez Platon, l’amour tend vers la Beauté concrétisée par l’esthétique de son écriture, des citations et des documents iconographiques qui sertissent son texte donnant à voir cet amour et cette beauté aux multiples facettes.       
    Bien que conscient des aléas et des difficultés de l’amour, « Il y a des cailloux sur le chemin. Leur marche n’est-elle pas une succession de chutes évitées, l’essentiel sans cesse menacé par l’insignifiant et l’habitude ; il y a la tiédeur qui est vieillissement de l’amour », sa vision est  souvent idéale et idéalisée. Chez lui, l’amour est un état intermédiaire entre l’humain et le divin, la sublimation d’un absolu : « L’amour, l’invention d’une culture, ou une parcelle de divinité ! ». La virgule incongrue après la conjonction de coordination « ou » met en valeur la facette divine de l’amour. L’amour permet l’accès au sacré : «  alors le couple connaît dès ici-bas le sacré ». Le champ lexical religieux, les connotations mystiques confèrent  à son argumentation une certaine solennité et tout un lyrisme  nous emportant vers l’infini (« Merci de m’emmener vers les cieux »). La femme permet à l’homme d’échapper aux pesanteurs du réel : « Ma parfait, tu es mon alouette, cet oiseau qui à lui seul aspire l’homme vers le ciel étoilé ». De nombreuses métaphores et comparaisons cosmiques  (« L’amour (…) dessine l’aquarelle du vent ») transforment la femme et l’amour en paysage, en fleurs : « L’ouragan s’arrête au porche des jambes. Tu souris au vent d’ouest (…) » Le désir (« le glaïeul éclatant du désir »), la sensualité, le plaisir sont dits avec pudeur et délicatesse,  par le détour de l’hyperbole, de l’union des sensations visuelles, olfactives, tactiles : « l’un contre l’autre jusque là inconnus deviennent des brasiers, une extase les terrasse », « Etrange fête sous la cendre au parfum de pivoine. ». Pour le narrateur, un instant d’amour acquiert l’intensité de l’éternité et permet d’accéder à l’immortalité, «Un instant aigu abolit toute mort »,  par sa fulgurance et par sa concrétisation en un enfant : « Cet amour s’immortalise dans l’enfant né de l’homme et de la femme ».     
    Chez Christian Perroud, l’amour est un refuge protecteur, il introduit dans un univers de joie et de magie : « Ils franchissent ensemble le mur du son, en chantant intérieurement à tue-tête ». C’est un amour fidèle, durable : « Ils ne sont pas les hommes et les femmes d’un moment ». Il se perpétue malgré les années qui passent  conservant le charme de l’amour naissant : « Ils se disent après tant d’années où je te contemple, c’est la première fois que je te vois, là où il n’y a ni avant ni après. » Don de soi, générosité, il donne un sens à la vie : « L’amour est ce sans quoi rien ne vaut » et permet de fuir la médiocrité du réel : « un lieu inviolé par la médiocrité »   .

    Christian Perroud propose, dans une société matérialiste où les valeurs tendent à disparaître, où la recherche du seul plaisir s’impose souvent,  une définition sublime de l’amour, véritable révélation.      

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17 novembre 2012

Secrets d'anges

 

Secrets d’ange 
Michèle SébaL   
Trinômes Editions (2012)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    couverture secrets.jpgDans Secrets d’anges de Michèle Sébal, Céleste,  la narratrice au prénom aérien et angélique, fascinée par l’effroyable,  transforme la laideur et l’horrible en Beauté  faisant jouer allègrement ensemble Eros et Thanatos.

    Après le décès de son père, Céleste,  âgée de vingt six ans,  passionnée de taxidermie et de musique, dirige  le funérarium familial, Kêr Lucrèce, situé à Guérande, cité médiévale protégée de remparts, ville celte, terre des légendes, des sorciers et des druides bretons dont la jeune femme descend : « Moi, Céleste Mervel,  je suis la descendante d’une lignée de croque-morts, ovates, bardes et gens d’église qui tricotent la vie et la mort depuis le temps des druides ». Dans Secrets d’anges   le lecteur évolue donc dans la région « du triste sire  Gilles de Rais », personnage  satanique et maléfique. Enracinée dans le réel mais aussi dans les légendes, l’action crée le suspens, le fantastique et la fantaisie.

     Dépourvue de vie amoureuse  (« Et comme je n’en ai jamais fait un usage personnel »   ‘des attributs masculins’) et sociale (« Le plus souvent, les vivants m’indiffèrent et ne suscitent en moi aucune sorte d’émotion »), Céleste vit avec sa mère âgée, femme pimpante et déconcertante. La description de ses toilettes aux couleurs dysharmoniques fusionnant  avec originalité transforme cette femme en véritable objet d’art moderne, en « une palette colorée » : « Elle venait d’ajuster un petit chapeau vert sur sa tête, très joliment assorti à ses bas mauves et à son manteau fuschsia. Sortir ainsi vêtue, c’était déjà une aventure »,  « Ce soir, elle a opté pour un caleçon vert pomme sur lequel flotte une sorte de djellaba orangée brodée d’or. Au bout de la tresse qu’elle porte sur le côté droit dansent de minuscules boucles d’oreilles de Mickey. A ses pieds, des babouches dorées parachèvent son look oriental Disney ». Angela, ancienne « diva lyrique »,  éperonnée par son prénom, non seulement aime beaucoup les anges, mais mère très compréhensive,  elle  apporte soutien et tendresse à sa fille unique.

     Dans ses nombreux retours en arrière,  Secrets d’anges  raconte  la  vie de Céleste enfant,  au cœur du « cocon Lucrèce », entourée d’une mère et d’un père aimants, tendres, séraphiques. Mais au fur et à mesure de la lecture, ces anges aux nombreux secrets, se révèlent  diaboliques.  Secrets d’anges   exalte toutes les marginalités, l’amour lesbien abordé sans jugement de valeur, l’insensibilité de Céleste (« Moi, je ne pleure jamais. Sauf en ce qui concerne Maman, rien ne me touche, rien ne m’attriste, rien ! »), qui a toujours joué (« Mon père m’autorisait à jouer avec de très vieux crânes, pieds ou mains habilement conservés, et là, j’étais comblée »)  et vécu  dans un univers mortifère aux tissus et aux bois précieux, depuis son plus jeune âge : « j’adorais le satin des capitons, les volants en dentelle, l’odeur du chêne, du noyer, de l’acajou ou des bois exotiques. (…) Les cercueils exposés chez nous étaient somptueux ». Céleste éprouve ses premières émotions sensuelles au contact d’un homme sur le point de s’éteindre. Elle découvre en effet sa beauté, sa féminité, sa sexualité dans la mort du mâle : « C’est très doux. Chaud. (…) J’ai envie de l’explorer, le caresser, le goûter… J’en oublie presque que les minutes sont comptées. ». Elle ressent une intense  détente   en jouant  avec les attributs masculins transformés en instruments de musique, un « ballophone » doté de la capacité   « d’insuffler de l’énergie à ceux qui jouent et qui l’écoutent » et même de procurer du plaisir : « Il m’offrait sa musique, des sonorités à nulle autre pareilles, quelque chose de céleste qui s’insinuait dans toutes mes fibres. Ça m’a fait tout drôle, dans le ventre et dans la poitrine. Une sensation bizarre, inattendue, qui donne envie que ça dure longtemps, longtemps. ». La magie des  sons produits par les phallus  desséchés  est alors  un substitut du plaisir amoureux.

    Formée à « l’art de la thanatopraxie »,  Céleste non seulement reconstitue les corps et   leur donne  une sorte d’aspect immortel à  travers des gestes quasiment alchimiques, mais en même temps elle castre les hommes. Ce rituel  s’explique certainement par la désagréable mésaventure arrivée à la fillette  lors d’une sortie scolaire : « La Roche-Bernard, ou le souvenir horrible des gouttes que j’ai reçues en pleine figure, alors que j’avais pris un peu d’avance sur mon groupe et me trouvais en contrebas de la falaise. Au-dessus de moi, une poignée de petits imbéciles rigolards (…) en train de remonter (leur) short après m’avoir pissé dessus.» Dans le cadre de sa profession, elle se venge  inconsciemment de sa douleur passée en castrant les corps masculins. Cette écriture de la mutilation est une véritable mise en marche de l’inconscient. Céleste ne cache pas la mort, elle l’exhibe au contraire sans angoisse, elle ne cherche pas à la conjurer. La mort, chez elle,  est au principe même de la vie : le phallus, « c’est ce qui crée la vie ». Le ballophone est « une sorte d’Arche d’Alliance, un lien entre la vie et la mort, dédié au sauvetage de la vie à partir de la mort ». Et dans cet ouvrage original et déroutant au premier abord, la vie  l’emporte et triomphe : Céleste, enfin devenue adulte (« Fin de l’enfance ! »)  se libère, se désinhibe : « Je sens en moi comme des petits verrous qui silencieusement coulissent, libérant un je ne sais qui de … différent ». Elle  devient autre, le huis clos de Ker Lucrèce s’ouvre, l’espace éclate avec l’existence d’une ville sous la ville et le franchissement des remparts de Guérande donnant à l’essence du lieu toutes ses virtualités. Céleste découvre le désir et  l’amour. Elle s’ouvre à autrui.  Un enfant, symbole de la vie,  clôt l’ouvrage avec  sa joie  dans la Maison Lucrèce : « Il est le premier enfant à  être accueilli à la Maison Lucrèce – fleurs-couronnes-articles funéraires-musicothérapie-biberonnie -… Un sacré bazar qui me fait sourire tandis que je pose ma main sur la poitrine du bébé ». L’écriture pléthorique de la mort cachait la vie.

   Secrets d’anges n’a donc qu’une façade  mortifère. En réalité, ce roman explose de vie, de joie, d’humour, de rire. Ecrivain de la modernité,  Michèle Sébal manie avec virtuosité l’humour : « son  cerveau très érectile se met en bandaison, à l’unisson du reste », emploie volontiers  un vocabulaire argotique et familier.   Elle joue humoristiquement avec les mots,  les noms des personnages et leurs multiples connotations (« Verneux. Il m’apparaît comme un ver dans le fruit de mon entreprise »), use de l’aphérèse : « la ziq du ziziatique », renouvelle les clichés : « la dame me cherchait des asticots », « s’enfuir à tire suaire », s’amuse avec les sons : « Ils peuvent bien se farcir une crapette, battre leurs carpettes, faire des galipettes ».  Elle dit la beauté du réel « d’où qu’elle vienne » de façon poétique, « la toile d’araignée merveilleusement piquetée de perles d’eau ». L’eau devient bijou sur le tissu arachnéen fragile, aérien et léger. Le réel est arraché à sa matérialité   dans une énumération à la  Prévert : « j’ai mangé : trois moineaux, deux cerises, un rayon de lune, une gigue de raton laveur et au dessert, le mont Blanc… ». Michèle Sébal pratique la réécriture avec son ballophone cousin  de l’orgue à bouche de Huysmans  qui faisait  jouer la musique des saveurs ou du pianocktail de Boris Vian qui jouait de la musique et versait des boissons. Comme ces écrivains et poètes, Michèle Sébal rejette la banalité pour s’évader dans l’imaginaire. Son ouvrage offre une vision moderne et humoristique du  memento mori,  comme en peinture le fameux  Mickey de Jeff Koons. Secrets d’anges, apologue   sur  « la mort (qui) racont(e) si bien la vie » sécrète l’euphorie tout en invitant le lecteur à une lecture active selon le souhait de Proust.

 

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06 novembre 2012

Crimes, amour et châtiment

 

Crimes, amour et châtiment       
Nguyên Huy Thiêp    

   (Nouvelles, 747 pages)
Editions de l’aimage crime.jpgube (2012)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Les nouvelles  extraites de l’anthologie Crimes, amour et châtiment de Nguyên Huy Thiêp drainent tout un contenu socio-culturel et politique d’une immense richesse. Elles fournissent l’occasion au narrateur d’exprimer avec subtilité ses idées sur les intrigues humaines, sociales, politiques tout en énonçant  des morales sur la vie, la mort, la jeunesse, la vieillesse,  le bonheur (Tous les hommes veulent vivre longtemps, et tous veulent devenir meilleurs »). Le présent gnomique induit une lecture universalisante des propos. Nguyên Huy Thiêp   donne à entendre une réflexion sur l’Homme en général. Mais il  propose surtout une vision du Vietnam, loin des clichés et des prismes déformants aux couleurs coloniales américano-occidentales. Tricotant le passé et le présent, mêlant les récits aux discours (dans « Nostalgie de la campagne », c’est un « je »  qui s’exprime « Je m’appelle Nhâm. Je suis né à la campagne »), les contes et les légendes, les poèmes et  les chants, Nguyên Huy Thiêp donne à voir les coutumes locales (« tuer le cochon afin que parents et amis puissent venir partager (la) joie » de la famille),  la vie quotidienne d’une nation brisée par les séquelles d’une guerre cruelle, la misère des uns, la prospérité, souvent obtenue à la faveur  de la corruption, des autres. Le narrateur-auteur enraciné dans le contexte local, social et politique du Vietnam installe ses histoires dans un temps mythique, atemporel.  En effet,  souvent le temps de l’action est imprécis comme dans les contes dont le début rappelle le « il était une fois » traditionnel.  « Le cœur de tigre », par exemple,  commence par l’expression atemporelle « En ce temps-là vivait à Hua Tàt… ». Nguyên Huy Thiêp  reprend des légendes anciennes et les remodèle : « Truong Chi » est l’ avatar d’une légende très célèbre au Vietnam racontant l’histoire d’un  artiste soumis au pouvoir.  Le narrateur « déteste profondément (sa) fin traditionnelle (…) (il) choisi(t) (donc)  une autre solution ».   Ces métamorphoses   lui permettent  de présenter ses humeurs indirectement. Tout est suggéré de manière symbolique. L’idéologie passe par le détour. La concentration du récit  a pour effet de renforcer la dramatisation. Sans cesse, le lecteur se heurte au combat entre l’amour, la mort et les châtiments  liés à un contexte politique rejeté par le narrateur pour qui le communisme représente le Mal : « Méfie-toi du déluge des vagues rouges qui t’attendent » ou « (…) s’il est vrai que l’esthétisme recèle bien des dangers et des égarements, il a du moins le mérite d’être honnête et d’aller au fond des choses, ce qui vaut cent fois mieux que le réalisme avec son cynisme et sa discipline de troupeau ». Ces histoires sont représentatives de toute une société où des espèces de brutes rejettent  les poètes, les lettrés parce qu’ils favorisent l’esprit critique : « La littérature est la chose la plus abjecte qui soit ! Elle crée la révolte dans la vie quotidienne (…) ».   L’argumentation de Nguyên Huy Thiêp est  indirecte et allégorique. Ses personnages disent un sens. La lutte inégale de Chuong (« Je compris, en gros, que  je devais, si je voulais toucher la récompense, me mesurer à cinq lutteurs ») et de ses adversaires  dans « La Fille du génie des eaux » exprime  la guerre fratricide du  Vietnam (« A un tournant, un groupe d’hommes jaillit des ténèbres. A leur tête marchaient les trois lutteurs que j’avais vaincus : Thi, Nhiêu et Tiên ») et la corruption du pays (« L’arbitre aurait dû le sanctionner, mais comme c’était un homme de Doài Ha, il le laissa faire »). La mise en drame correspond toujours à un sens. Il existe en effet  tout un jeu de signe à sens.
     A d’autres moments, le narrateur  évoque ouvertement et avec émotions ses pensée sur l’exil, « Ma patrie, moi je l’appelle nostalgie »,  le racisme dont souffrent les Vietnamiens à l’étranger « Le Vietnamien est méprisé où qu’il aille », leur grande capacité d’assimilation : « Maintenant je parle mieux l’anglais que le vietnamien ».  Nguyên Huy Thiêp    s’inscrit dans la tradition des moralistes lorsqu’il croque la société et ses travers, Hanoï, « ville amorale, impitoyable »,  mais il s’inscrit aussi dans la tradition des conteurs, des portraitistes, des artistes.      
    Nguyên Huy Thiêp  est en effet de surcroît un esthète. Les fleurs, la végétation, le minéral ne sont pas simplement chez lui  les éléments d’un décor : « A l’automne, un tapis de chrysanthèmes sauvages en illumine les rives et leurs reflets dorés jettent un éclat si ardent que l’œil a peine à le soutenir ». C’est aussi un sublimé d’art, une synthèse du Vietnam noyé de brume et de pluie,  de sa nature luxuriante,   exubérante  et colorée : « (…) les arbres passèrent du vert au rose puis au rouge sang. Les haies ployaient sous le poids des luzernes dont les fleurs, d’un jaune vif, ressemblent à des pendants d’oreilles ». La fleur devient bijou. En quelques phrases, l’écrivain  croque des paysans au travail,  des tribus se rendant au marché (« hommes et femmes avec leurs chevaux tenus en bride et leurs hottes remplies de cardamome sauvage, de scrofulaires, d’herpestes et d’un riz gluant (…) de couleur rouge carmin, collant et particulièrement parfumé »),  dessine des personnages, donne à voir la beauté  des femmes : « Elle avait la peau aussi  blanche qu’un œuf battu en neige, une chevelure sombre et lisse, des lèvres qui évoquaient une laque rouge ». Les caractéristiques du visage de Pûa jouent  comme des substances picturales. Dans nombre de nouvelles, toutes les sensations se mêlent : les saveurs (« il aimait la panse parce qu’elle craquait sous la dent, la tripe parce qu’elle avait un goût légèrement sucré, le foie parce que c’était un peu gras, le boudin parce que c’était bien salé »), les parfums  qui ont une épaisseur, l’air  qui se musicalise (« un vent léger l’agitait. Une sorte de murmure s’en échappait, un son si léger, si ténu qu’il fallait avoir l’ouïe très fine pour l’entendre : ‘U…u…u…’ ».  Des refrains, des poèmes rythment le texte « Ô Po Mê ! qui aura pitié de moi ?/ Ô Po Mê ! Qui aura pitié de vous ? ». Bien que traduites, les nouvelles de Nguyen Huy Thiêp  dont dotées d’une écriture musicale. Le lecteur ne peut qu’être sensible au rythme et au souffle du texte.

    Crimes, amour et châtiment est une magnifique anthologie  de nouvelles où le pessimisme se dépasse et se tourne vers une note d’espérance grâce à des pointes d’humour et à toute une sagesse bouddhiste.  Le lecteur, occidental surtout, ne peut épuiser la richesse de cet ouvrage de sept cent quarante quatre pages, il ne peut qu’en donner un aperçu.       Crimes, amour et châtiment est une véritable  corne d’abondance inépuisable.      

   

 

 

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29 septembre 2012

L'Enfant de L'Océan

 

L’Enfant de l’Océan   
Frédéric Adolph  
Editions de la Courrière (2012)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    L'Enfant image.gifJeune campagnarde de trente huit ans, isolée, à la vie terne et monotone, « Andrée s’ennuie profondément. Ses journées, les unes après les autres, s’écoulent, toutes identiques ». En effet, elle évolue  dans un milieu traditionnel et austère, avec pour unique  compagnie  sa mère et  ses frères. Pourtant, la rencontre lumineuse et solaire du bel Antoine, un séducteur « à la chevelure rousse », son premier et unique amour, l’éblouit et « lui permet d’oublier sa solitude ». Comme l’indique la métaphore qui concrétise l’aspect transcendant, presque irréel pour elle de cette merveilleuse rencontre, elle « fond entre ses bras ». Mais cet amour n’est qu’une obscure conspiration. Andrée n’est qu’un « bel objet » pour le méprisable Antoine. De cette brève union naît la vie, que l’amant refuse d’assumer : des jumeaux, Bernard, mort-né, et Jacques, le protagoniste de l’histoire, l’enfant de l’Océan, condamné par la famille d’Andrée à l’abandon. Heureusement pour lui, Jacques sera adopté par Anny Adolph, une maman de cœur qui le chérira et qu’il chérira, et il deviendra Frédéric : « Toi qui (…) a toujours pris soin du petit Jacques, puis de Frédéric. Tu es belle, tellement belle,  maman ». « Maman » point d’orgue qui retentit à la fin de l’ouvrage. Tous les schémas mentaux du petit garçon peuvent se structurer à la faveur de la protection d’une famille adoptive. 
    L’Enfant de l’Océan de Frédéric Adoph oscille entre la biographie et l’autobiographie romancées. Au récit se mêle le discours avec le passage sporadique  du « il » au « je ». Torturé par le besoin de retourner à l’enfance, de savoir qui il est vraiment, (« Mais qui est Jacques ? Qui est Frédéric ?  Singulier par sa personne et pluriel par son histoire (…) ») le narrateur fait revivre l’enfant qu’il a été, le revoyant, le reconsidérant à travers sa conscience d’adulte, actualisant le passé avec l’emploi constant du présent. L’ouvrage trouve son principe dans des faits passés, l’expérience marquante et traumatisante de l’abandon forcé de sa mère, image pathétique de la maternité souffrante et brisée,  et le désir de retrouver par delà l’enfance, le seul moment où il a vécu en symbiose avec cette mère absente : l’état prénatal (« Une mère porte son enfant durant neuf mois. Jacques a connu cette période. Ses relations avec sa mère ont commencé dès sa conception ») qui trouve son substitut dans l’Océan, élément liquide équivalent du liquide amniotique, image magnifiée de la mère  lacunaire. Le petit Auvergnat entre en osmose avec l’Océan personnifié, bienveillant, accueillant,  élément catalyseur salvateur qui lui ouvre le chemin de la Beauté de la Vie et l’accompagne dans sa quête du passé : « Frédéric, avance et prends ma main. Je te protégerai et je te conduirai un jour sur les pas de ton histoire ». Le narrateur propose la vision de l’enfant. Le lecteur pénètre l’imaginaire de Frédéric, sa perception de la vie, du monde,   tout à la fois aigüe,  lucide et merveilleuse, remplie de confiance, qui échappe parfois à la logique courante des adultes,  l’enfant  possédant une extraordinaire tendance à vivre en imagination l’Océan.    
    Le présent et le passé alternent au fil des pages.  La résurgence  fréquemment  douloureuse du passé de cet enfant abandonné à sa naissance,  puis par son père adoptif, rongé par l’angoisse d’un retour possible dans « La grande maison » (périphrase désignant l’orphelinat),  incompris de nombreux enseignants, rejeté par ses camarades de classe, est souvent provoquée par des sensations communes au  passé et au présent : « Une ‘ chose’ étrange surgissant de mon inconscient me pointe du doigt », « « des souvenirs de mon enfance ressurgissent ». Cette enfance et ce passé retrouvés sont le résultat d’une quête lucide et volontaire du narrateur qui analyse avec recul les états psychologiques d’un enfant blessé par la dureté de la vie. Frédéric Adolph se fait le porte parole des enfants malheureux et prouve que le passé n’est pas une fatalité bien que de nombreux « enfants transforment en maux les mots impossibles à dire, laissant au corps le soin d’exprimer l’interdit ». Ils intériorisent  la vision négative des adultes, des enseignants, se heurtent à des blocages scolaires (« Bien qu’ayant aujourd’hui d’excellents résultats, ses années de retard font qu’il se croit condamné » ).  Ou bien, ils  sombrent dans la violence et la rage comme le fera de rares fois frédéric. Mais  surtout l’auteur met l’accent sur le rôle unique de l’Amour, de rencontres  bienveillantes  et « exceptionnelles »  comme Anna, « sa mémé »,  monsieur Chauvat l’instituteur, le menuisier, des groupes bibliques, Isaac… L’amour apporte assurance et confiance à l’enfant, il fortifie sa personnalité en devenir.       
    La résilience a été possible grâce à la foi, dynamisme d’amour,  et  à l’Amour. Jacques/Frédéric  a pu  retrouver son unité perdue, la consolider: « Jacques et Frédéric ont appris à vivre ensemble ». Il a compris  le comportement de sa mère biologique sacrifiée par son entourage, l’attitude violente de son second beau-père sous l’emprise de l’alcool mais malgré tout aimant  et  il ne subit plus l’univers mortifère dans lequel il a évolué à l’état prénatal. Ce sont la Vie et l’Amour qui l’emportent enfin.

    L’écriture a été une façon pour  Frédéric Adolph de prendre du recul par rapport à son passé, d’objectiver ses états d’âme, de progresser dans sa connaissance de lui-même,  d’évoluer afin de prendre totalement et définitivement en main le cours de sa vie. La conception de ce  témoignage émouvant qu’est L’Enfant de l’Océan a permis à Frédéric Adolph de comprendre le sens de son existence et de se construire.

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25 août 2012

Le Passage

 

Le passage       
Francis Denis    

(A paraître)


 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

    LES_SAISONS_DE_MAUVE_une.jpgAprès avoir  rédigé un premier recueil de nouvelles,  Les Saisons de Mauve ou le chant des cactus,  Francis Denis  en prépare un second de la même veine.  Dans une des nouvelles de ce futur ouvrage, « Le Passage », un narrateur omniscient donne à voir et à vivre la vieillesse, sa décrépitude et ses handicaps. Un homme âgé « recroquevillé derrière (un) rideau poussiéreux », assis dans un fauteuil roulant, attend avec impatience le passage dans la rue d’une femme, dont le corps est une combinatoire de lignes courbes et gracieuses : « il ne voudrait pour rien au monde rater son passage, la vue lumineuse de ses jambes fuselées… ». L’enveloppe corporelle de cet homme ne possède plus sa plasticité, son esthétique. La boucle étouffante se referme, cercle infernal, retour vers le passé, vers une enfance dépossédée,  transformant ce vieillard en « vieux bébé ridé » contraint de faire le deuil de sa vie amoureuse et de sa Vie. Pourtant son corps et son cœur vibrent toujours. Une brûlure intérieure consume son être.  Mais seul son regard peut combler ses rêves, ses émotions, ses sensations. Et c’est une gorgée de bière  qui noiera ses frustrations : « Il ouvre sans conviction la porte du frigo puis plonge la main dans la froide lumière pour en retirer son autre souffrance, cette bière à peu de frais qui le console le temps de quelques larmes » en attendant le prochain passage de la « Déesse enrubannée de soleil » de ses rêves.

 

    « Le Passage », nouvelle  où le champ lexical de la vue - seul sens  encore alerte-   et de la lumière dominent, - lumière qui met en valeur la radieuse beauté de la passante -  traite avec vérité et émotion un thème universel : la vieillesse, une vieillesse qui ne peut plus évoluer que dans l’onirisme.

 

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15 juillet 2012

Au fil du coeur

 

Au fil du cœur   
Joëlle Vincent    
Editions Maxou  (2011)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

  Au fil image.jpg  Dans Au fil du cœur, au titre explicite et touchant, concrétion essentielle de  l’ensemble des  poèmes émouvants et denses,  la source d’inspiration  de Joëlle Vincent tient  à sa vie personnelle. Elle écrit à partir de son vécu, de ses émotions, de ses sentiments. Sa sensibilité et sa sensualité s’expriment lorsqu’elles donnent à voir et à entendre les fragments de sa vie et de celle de ses proches : famille, amis, relations… Ses poèmes opposés à la poésie pure de l’Art pour l’Art partent du réel, de l’existence et s’adressent directement à ceux qu’elle aime, immortalisant dans la beauté des fragments de vie.     
    Dans cette poésie lyrique inondée par les pronoms de la première personne, Joëlle Vincent nomme avec plaisir les êtres aimés et appréciés. Les prénoms donnés, « Pauline », « Clarence », « Gabriel », « Pierre »…,  ne peuvent se suffire, ils ont toujours une extension descriptive révélatrice de son art concis du portrait comme dans « Les trois ans de Pauline » en l’occurrence : « Depuis trois ans  aujourd’hui/Il y a un soleil de plus à ma vie, / Un petit rayon lumineux,/ Avec de très jolis yeux bleus ». La jeune  grand-mère jubile. Les images de lumière, d’éclat,  illuminent les descriptions de ses petits enfants : « rayons lumineux », « petite étoile qui scintille », « tu as réglé la lumière/ sur le mode éblouissant/ pour tes deux grands parents », « Tu éclaires nos heures ». Les petits enfants de la poétesse permettent l’ascension vers la lumière qui symbolise la joie, la vie, baignée d’une sensibilité religieuse, mise  en valeur à la rime,  « « Un joli Gabriel / Tout droit tombé du  ciel », qui perce dans de nombreux textes : « Les désirs de Dieu, / font notre destin ». Et au moment le plus sublime avec la référence divine, un mot populaire se glisse, « mirettes », petit clin d’œil plein d’humour de la narratrice.      
    Alors que la grand-mère se réjouit, l’amoureuse exulte. Les sensations tactiles antithétiques disent la violence de l’amour, suggérant le désordre de ce feu qui embrase, la confusion des sens qu’il suscite : « Nous avons connu des frissons/ Qui faisaient fondre les glaçons/ Et si j’ai volé à tes lèvres,/Tous les mots doux que j’espérais/ Ils m’ont donné bien plus de fièvre,/ Bien plus d’amour que j’en rêvais ». La dialectique de la brûlure et de la froidure trouve sa synthèse dans l’amour passion. L’amour est  la réconciliation fiévreuse (« la fièvre » étant l’hyperbole de l’amour) du chaud et du froid. La narratrice joue de surcroît avec les pronoms, le « je » s’adresse au « tu » avant de s’unir en « nous », pour signifier la symbiose amoureuse.      
     Au futur de la vie qui arrive, bénédiction divine,  et au présent, s’oppose le passé de la mémoire, des souvenirs, la réalité douloureuse donnée dans l’oxymore « le bruit de son absence »,  dans son  pathétique discours adressé à son amie Marina « partie sans crier gare ». La chute qui ponctue ce poème élégiaque imprime  la nostalgie dans l’ensemble du texte : « Elle était mon amie, / Son âme était très belle, / Depuis qu’elle est partie, / Je n’ai plus de jumelle. ». Les assonances en « elle » disent l’intense présence de l’absente dans le cœur de la narratrice tandis que  l’abondance des sonorités en « i » établit inexorablement  le départ « vers la rive d’où personne n’arrive ». La musicalité, le rythme  font de ce poème une incantation à l’amitié perdue à jamais à cause de l’inéluctable.
    Malgré la présence de la mort, dans Au fil du cœur, c’est l’amour de la  vie et sa plénitude qui l’emportent. Et il faut accepter le temps qui passe. Les ans ne sont pas un poids : « Ne repousse pas ta vieillesse,/ Si tu l’accueilles avec sagesse / Elle conserve à ta portée / Des tas de bonheur cachés ». La beauté est toujours présente : « Une beauté mature/ N’est jamais un parjure ». Pleine de sagesse, la poétesse donne une leçon sur la façon de bien vieillir et de jouir de la vie..    
    Les poèmes à l’écriture fluide et limpide d’Au fil du cœur sont des poèmes intimes. Joëlle Vincent laisse même percer avec humour ses idées politiques lorsqu’elle écrit : « ça vient de 68/ Où le sieur ‘Con-bandit-t »/ Venait venger les siens/ En agitant les tiens ! ». Mais l’épanchement personnel n’est pas narcissique. C’est un miroir tendu au lecteur qui s’y voit et s’y retrouve. En effet l’intime s’efface progressivement au profit de l’universel : l’amour, l’amitié, la vieillesse,  la mort concernent tout un chacun.

 

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10 juillet 2012

Lucidité post-mortem

 

Lucidité post-mortem : Quand la mort n’est plus de tout repos, la vie explose en morceaux…      
Joëlle Vincent    
Editions Maxou (2009)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

    image post mortem.jpgLe début de l’ouvrage de Joëlle Vincent, Lucidité post-mortem, crée d’emblée une illusion référentielle. En effet, le récit est ancré dans la réalité avec des dates précises, « 7 juillet 1957 »,  des personnages identifiés, individualisés, « Bérénice, sa mère entamait sa deuxième année de chômage aux côtés d’un mari, souvent en voyage, et toujours absent (…) » installant le pacte de lecture habituel de la littérature réaliste. Mais cet univers réel se fissure brusquement avec la mort du personnage principal, Denis  (enfant « non désiré », « petit garçon oscillant entre  mélancolie  intérieure  et  euphorie  apparente »,        puis psychothérapeute, « maître dans l’art de raccommoder l’âme d’autrui ») pour devenir étrange, déroutant, machine à fabriquer des rêves. Denis, donneur d’organes,  « qui s’est pourtant toujours revendiqué cartésien »,  conserve toute sa « lucidité post mortem », comme l’indique le titre, leitmotiv de l’ouvrage : « Je bénéficie (…) d’une extraordinaire lucidité post-mortem, dorénavant, je l’appellerai ainsi. ». Un fois son corps morcelé, « menton nez bouche à Amiens, un foie au Kremlin-Bicêtre, un cœur et une cornée à Nantes »,  Denis suit le parcours des quatre greffés. En effet, il  conserve « la faculté de voir, de penser, de réfléchir, de ressentir » et il jouit de la possibilité de se téléporter d’un patient à un autre. Le morcellement devient une nouvelle façon d’exister. Etre bénéfique, accessible à la souffrance d’autrui, Denis promeut ainsi la science et aide à soigner.   
    Très vite, le lecteur comprend qu’il évolue dans un conte merveilleux et  philosophique. Des repères spatio-temporels structurent la narration pour lui donner tout une cohérence mais le texte dérive avec essentiellement le clivage entre le corps et l’esprit de Denis. La « normalité » explose.  Philosophique, ce conte développe une argumentation indirecte qui unit l’art du  récit, doté d’une écriture limpide, à un enseignement moral : apprendre à apprécier la beauté de la vie.  A la fin de l’ouvrage,   arrive en conclusion,  sous la forme d’un  poème de sept quatrains,   la morale explicite : « Je dépose les bombes/ De la beauté du monde. (…)/ J’allume les incendies / Des splendeurs de la vie ». Abstraite, désincarnée, cette « lucidité post-mortem » est en réalité une quête de sens. 
    Paradoxalement, Lucidité post-mortem  n’a rien de mortifère. Cet ouvrage est au contraire porteur de vie et d’espoir. La mort coule dans la vie et elle donne la vie. Ce conte  invite à  une autre forme de relation entre les êtres fondée sur l’amour, le don de soi et l’écoute  du prochain. Il propose une vision esthétique et magique  de l’existence.  Chacun d’entre nous devrait, comme Denis,  apprendre à  savourer  cette  « valeur inestimable » qu’est la vie,  mais  avant d’avoir franchi, contrairement à  lui,   le miroir : « Chemin faisant, Denis se figurait enfin la chance inouïe que représentait le si simple et si fabuleux miracle de la vie ».

 

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27 juin 2012

La Pizzeria du Vésuve

 

La pizzeria du Vésuve        
Pascaline Alleriana     
Editons Kirographaires (2012)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 LA_PIZZERIA_DU_VSUVE_une.jpg    La pizzeria du Vésuve est un recueil de quatre nouvelles : La pizzeria du Vésuve, Les qualités d’une ville, Le tisseur de rêves, Biographie pacifique qui traitent toutes, de façons variées, de tranches de vie, ancrées dans le quotidien,  de jeunes gens venus d’horizons différents et de leur quête de l’amour, de la vie, à travers essentiellement les sensations.       
    La pizzeria du Vésuve évoque la rencontre de jeunes Irlandais, Italiens, Parisiens, Polonais : Kenneth, le bon élève irlandais, Tracy sa sœur aînée qui devient belle et désirable lorsqu’elle est artificielle : « Elle s’est débrouillée pour naître peu jolie, elle se distingue par des qualités limitées (…) Sauf le mercredi, quand on lui donne son argent de poche. Après le déjeuner, elle disparaît en ville, revient pour le dîner : les cheveux verts, les ongles violets, une néo-camisole –trouée et délavée – portée par-dessus son chemisier brodée. Ravie de son apparence, elle devient charmante ». Marco, l’artiste, dont les photographies présentent le corps morcelé et savamment dénudé de Tracy dont la beauté issue de l’Art et du rêve éclate devant les yeux de Kenneth : « Ces photos représentent des détails. Une courbe. Un arrondi peint de gouttes d’eau (…) »  Pascaline Alleriana esthétise et poétise le réel en jouant sur la transposition des sensations (« (…) des doigts qui la regardent, des lèvres qui l’écoutent ») ou lorsqu’elle métamorphose le corps d’Agnès, la Parisienne, en objet  d’art, donnant à percevoir ses mouvements, dessinant les contours de son corps, le jeu des couleurs et de la lumière, le frémissement de sa chair : « Ces soirs-là, elle  porte des vêtements ajourés.  Ils sont ajustés et ils brillent de plusieurs couleurs en même temps : vert et doré, rouge et argenté, noir et doré… un peu comme si elle était à nouveau laquée de peinture à cheveux.  Son corps pointe sous le tissu (….) Les lumières glissent sur son corps. Happening, répétition… c’est de la magie. De l’art.  (…) Son vêtement –une toile rauque ». Agnès se donne en spectacle  dans une danse sensuelle, « Corps léger, jambes lisses, hanches arrondies, dos translucide. Elle s’étire, puis se rassemble. Ses cuisses se dressent fièrement. A genoux sur le lit, elle ondule, son visage détourné du sien. La voix sans paroles déferle sur sa jupe, atténue son chemisier. Peu à peu, la musique la déshabille » éveillant le désir et la fascination de Kenneth.      
    Cette  première nouvelle est placée sous le signe de la rencontre amoureuse,  de ses premiers émois : « Niel est amoureux. De madame Alice », de l’alcool,  de la nourriture (« des ouvrages divers sur l’art de bien boire et manger en voyage… un art méconnu ») qui procure  une jouissance gustative, visuelle, tactile : « Kenneth qui garde un souvenir ému des tournedos au poivre, des bavettes à l’échalote engloutis à quatorze ans ; des assiettes saucées avec le pain de la corbeille – croustillants morceaux de baguette… », mais aussi de la répulsion lorsqu’elle ne correspond pas aux goûts culturels : « Un rein de veau aux échalote./ Il a commandé ça. Il n’y touchera pas. ». Les personnages deviennent même des mets par le biais de la comparaison : « Alice représente un de ses plats préférés (…) » glissant une note supplémentaire d’humour dans cet univers de jeunes venus en France pour perfectionner la langue du pays et qui ne saisissent pas toujours le sens des gallicismes, comme le prouve Niel vexé d’être qualifié de « trop chou » : « Mais on ne l’a jamais traité de « trop chou », de trop légume, on n’a jamais eu cette méchanceté ».

 

    Dans Les qualités d’une ville,  les émois de l’amour et la nourriture jouent aussi un grand rôle. Mais les thèmes sont parfois un peu  plus pathétiques  avec la mort tragique  de Delphine dite de façon très concise : «Impact au niveau des cervicales, Delphine n’a pas survécu », la description de lieux sordides  d’où se dégage une impression générale de tristesse, de misère, de saleté : « Dans le coude du passage, au bord des bâtiments pentus, les façades suintent l’humidité. L’air y est anxieux. Quelque chose semble subsister d’un passé où il y a eu des la misère, des rixes, du froid, des corvées. La rue doit longer de très anciennes fondations  orphelinat, léproserie, pénitencier… ».  Malgré tout l’humour s’impose aussi dans cette nouvelle au rythme alerte, allègre crée par d’abondantes phrases nominales,  des onomatopées,  la parataxe, une économie de moyens grammaticaux   : « « Ronk ;.. au snack, Gaétan fait mijoter les frites dans le bac à vaisselle. Mouais, remarque Eude, ça dore modérément ; il les soulève presto. Zou, Gaétan les replonge : fait désencombrer, ronk ! ». La narratrice sacrifie parfois à la pureté de l’expression, la simplicité de la formulation de la jeunesse. Mais surtout ce qui fait  l’originalité de ce récit,  c’est que le début de la nouvelle  prend l’histoire à rebours en renversant la chronologie. On commence le « 10 juillet 1995 » lorsque Gaétan  a « obtenu le concours de professorat des écoles »  pour arriver « le 10 juillet 1989 » lorsque Gaétan « s’inscrit à la Faculté de Lettres ». Le temps recule progressivement.  La différence entre la perception au présent et les souvenirs est estompée. Souvenir et perception sont homogènes, dans une espèce de fondu enchaîné.
    Dans Le Tisseur  de rêves, on mange aussi beaucoup : des sushis », « sandwich »…, on boit du « vin », du « champagne ». Mais dans cette nouvelle, une impression étrange où affleure le fantastique s’impose rapidement, faisant évoluer le lecteur dans un univers de fantaisie, de tendresse, marqué d’un certain halo de mystère  à la faveur de Florent, personnages aux réactions imprévisibles, qui apparaît et disparaît comme par magie.       
    Biographie pacifique, au titre volontairement ambigu, est la nouvelle la plus émouvante. Anselme Calevin, dont on apprend le nom et la couleur des yeux «mes yeux étaient bleu dense » à la dernière page de cette autobiographie fictive montre un jeune issu d’un petit atoll pauvre du pacifique, sans sombrer toutefois dans le misérabilisme, bien au contraire, puisque l’arrivée progressive du tourisme va donner vie à cette île. Dans cette région éloignée du monde, où la vie est difficile (« je commence à gagner ma vie en récoltant du coprah : je n’aime pas cela. Il faut ramasser les noix mûres sur le sol, les entasser dans une brouette et la pousser en zigzag d’un cocotier à l’autre. Trente cinq noix à la fois, cela évite à la brouette de s’enliser dans le sable »), l’espérance de vie  réduite,  ce jeune,  comme les autres,   rêve  à l’amour, jouit intensément de l’instant présent. Il exprime un souvenir double : celui d’un paysage atollien luxuriant, dominé par une impression de luminosité, d’éclat  et celui de l’image d’une femme, une touriste, jamais nommée, qualifiée seulement  par le pronom personnel de la troisième personne du singulier « elle »,  venue passer quelques jours sur cette petite île magique. Cette femme donnée à voir  dans de courtes phrases, qui expriment la sensation brute,  (« Femme blonde, aux cheveux courts. Vêtue d’un short et d’un débardeur. Short beige, débardeur bleu, cuisses bronzées, poitrine haute. Elle sourit ») envahit l’espace comme elle envahit l’esprit du narrateur. Son image  est placée sous le signe de la beauté, du désir, de l’amour éphémère et impossible. Anselme Calevin conserve toujours l’espoir de retrouvailles avec cette aimée perdue, disparue dans un souvenir lointain : « Elle connaît mon adresse mais elle ne m’écrit pas ».

 

    Ces quatre nouvelles très belles, à l’écriture variée, utilisant souvent un procédé impressionniste donnant le primat aux sensations, révèlent la jeunesse, sa recherche d’une vie intense, ses rêves mais aussi ses désillusions.

 

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26 juin 2012

Acacia thorn in my heart

 

Acacia thorn in my heart  
Neela Govender 
Gaspard Nocturne (2006)

 

 

 

(Par MIreille Bourjas)

 



 

   Acacia.jpg Avec son premier romanune autofiction,Acacia thorn in my heart , Neela Govender se penche sur le  passé d’une petite fille indienne, née et vivant en Afrique du sud. Avec des mots et un style simples, elle nous fait revivre page après page,  l’enfance et l’adolescence de cette fillette pauvre à travers le personnage de Leila.

Née dans le natal, région d’Afrique du Sud, dans une famille nombreuse ayant peu de revenus, Leila put, grâce à sa mère, poursuivre des études. Son père était cultivateur sur des terres appartenant à un Blanc. Bon fermier, bon père, bon mari, il apparaît toutefois bien falot, comparé à la mère. Cette dernière, mariée à 15 ans, femme de caractère et de traditions, mène sa maisonnée d’une main de fer. Elle sait lire et écrire, ce qui est peu fréquent dans ce milieu, mais surtout, elle fait le maximum pour que ses enfants aient une solide éducation et aillent à l’école. « Mother was very particular about cleanliness and the Hindu religion ». L’auteure aurait pu ajouter, l’école, car la maman est très ferme sur la propreté, la religion hindoue et l’école : .” She tried to preserve the little knowledge she had acquired at school by telling us all that she had learnt.”

     L’école est au centre de la vie de la petite héroïne. Elle lui permet de sortir de chez elle, d’éviter les travaux des champs, de rencontrer des amis, de lire  et de voir le monde sous un autre jour. L’école rythme la vie de la famille, permet de rêver à une vie meilleure, d’assouvir certaines ambitions, de connaître une autre culture, une autre religion, ici la religion chrétienne. Elevés dans la religion hindouiste de leurs ancêtres, pratiquant tous les rites et cérémonies qui s’y rattachent, ils en viennent, dans leurs prières, à s’adresser aussi à Jésus-Christ. « Doubtful thoughts began to creep into my mind. Who was the real god ? What happens to us when we die? Can God know and see everything we do? Are Arjuna and the Christian God the same?”

     Après les premières menstrues et leurs rites qui s’étalent sur quinze jours « I sat in my little corner and felt like a pariah », nous assistons aux premiers émois de l’héroïne, les premiers “boy-friends“, les gronderies de la maman à ce sujet, les premiers attouchements, la passivité, la peur, la colère aussi, puis la prise de distance lorsque Govindama, une amie de classe,  disparaît.

    Certains personnages et scènes de la vie familiale sont très couleur locale et exotiques : les oncles, en particulier Thatha, sa barbe blanche et sa moustache, son refus d’apprendre l’anglais…

     Les évènements de 1948, les émeutes de Durban ne sont évoquées qu’en peu de  phrases : « The year 1948 was the time when the riots took place in Durban. » De même pour la visite du roi d’Angleterre, puis pour son décès et l’accession au trône d’Elisabeth II. Nous sommes dans le monde indien surtout, un monde fermé, replié sur lui-même, sur ses valeurs, sa culture et sa religion. Tout le reste n’arrive que par bribes ou atténué, dans ce monde clos.

     Avec la communauté noire, aucun dialogue n’existe, car tout est obstacle. Les Noirs travaillant dans les champs ont leur dialecte, incompréhensible pour des Indiens. Les deux communautés vivent complètement séparées, ce qui n’empêche pas, Leila, notre héroïne, de rêver au prince charmant, en contemplant un garçon vacher : « He was my prince charming…He was Sir Lancelot that the lady of Shallot spied through the mirror. But when he spoke, i twas in Zulu. »

     Ce livre devrait plaire à de jeunes collégiens et lycéens. Il pourrait leur montrer le courage et la persévérance de nombreux enfants de pays en difficultés, qui vont à l’école malgré de longues distances, de grandes privations de la part de toute la famille et qui étudient dans des conditions plus que précaires. Acacia thorn in my heart  est une vraie leçon de courage !

 

 

 

 

 

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25 juin 2012

Train de nuit pour Lisbonne

 

Train de nuit pour Lisbonne

 

Pascal Mercier   
Editeur 10/18 (2008)

 

 

 

(Par Mireille Bourjas)  

 

 

 

    Pascal Mercier image.jpgPascal Mercier, un philosophe suisse qui  vit actuellement à Berlin où il enseigne la philosophie a rédigé  Train de nuit pour Lisbonne, un livre  traduit dans de nombreuses langues et au  succès phénoménal.

 

 

 

    Le personnage principal, Raimund Gregorius, professeur de grec dans un lycée de Berne (ville natale de Pascal Mercier), découvre par hasard, un livre d’Amadeu de Prado, poète portugais. Cette découverte va le conduire à changer complètement de vie. Célibataire, savant  replié sur lui-même et sa petite vie étroite, il va se lancer dans l’aventure d’une sorte de voyage initiatique, sur les traces du poète portugais,  c’est dire le bouleversement que le texte provoque sur lui. Il lui semble écrit pour lui. « Etait-il possible que le meilleur chemin pour s’assurer de soi-même passât par la connaissance et la compréhension d’un autre ? Un homme dont la vie s’était écoulée très différemment et avait possédé une toute autre logique que la vôtre ? Comment la curiosité que vous inspirait une autre vie s’accordait-elle avec la conscience que votre propre temps s’écoulait. »

 

 

 

    Avec persévérance, respect, admiration, compréhension…, il reconstitue l’itinéraire familial, intellectuel, amoureux et politique de ce poète, médecin d’exception. Lisbonne et ses vieilles familles patriciennes ou populaires, Lisbonne du temps de la dictature de Salazar ressurgissent du passé. Au milieu des turpitudes de la vie, la figure emblématique d’Amadeu est celle d’un homme d’exception, dont chacun des actes est une leçon de vie. Pascal Mercier sonde les territoires de l’âme et de la conscience de soi. Des êtres attachants entourent le héros, et chacun semble avoir une vision originale et philosophique de la vie.

 

 

 

    C’est en partant de Marc Aurèle qui nous incite à être attentif à nos propres émotions, que Raimund finit par se découvrir lui-même et découvrir qu’il n’est pas mort aux émotions. De très belles pages accompagnent cette découverte ou plutôt ce dévoilement. « Car chacun n’a qu’une vie, une seule, et la tienne est déjà presqu’achevée sans que tu aies eu le respect de toi-même, mais tu as fait comme si tu plaçais dans les âmes des autres, ton bonheur…Mais quand on n’est pas attentif aux émotions de sa propre âme, on est nécessairement malheureux. »

 

 

 

    De nombreuses questions émaillent le texte qui est superbe. L’auteur nous fait sentir où peut  être un début de réponse, mais ne tranche jamais. Il ouvre des horizons de possibles, d’opportunités mais sait toujours se tenir en retrait, comme pour ne pas nous influencer de manière catégorique. «  S’il est vrai que nous ne pouvons vivre qu’une seule partie de ce qui est en nous qu’advient-il du reste ? »

 

 

 

    Une écriture ample, superbe, classique et apaisante accompagne tous ces questionnements sur la vie. Vraiment un livre magnifique, sur lequel on revient sans cesse !

 

 

 

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17 juin 2012

La conscience métisse

 

La Conscience métisse

 

Daryush  Shayegan

 

Albin Michel (Bibliothèque Idées) 2012

 

 

 

 

 

(Par Mireille Bourjas)

 

 

 

    Couverture de l'ouvrage.jpgDaryush  Shayegan,  philosophe iranien, spécialiste de l’hindouisme et du soufisme  qui a déjà  publié de nombreux ouvrages en français,  Hindouisme et Soufisme,  Qu’est ce qu’une révolution religieuse ?, Le Regard mutilé et La Lumière vient de l’Occident,   essaie,  dans son dernier ouvrage  La Conscience métisse,  de penser le monde d’aujourd’hui entre le rationalisme des Lumières, les traditions religieuses et prophétiques et l’exigence démocratique.

 

    A la suite des printemps arabes, de leur déroulement, de leurs aspirations et de leurs conséquences possibles, Daryush  Shayegan se demande s’ il y a vraiment une civilisation planétaire, avec d’un côté l’occident, ses idées plus ou moins libérales, sa remise en cause permanente, son économie de marché , sa réussite économique…et de l’autre l’émergence de sensibilités qui revendiquent le legs du passé, le souvenir des identités oubliées sous les sables de la mondialisation. A l’heure d’internet, il essaie de montrer que quelle que soit nos particularités religieuses ou culturelles, il y a des valeurs, celles des Lumières, entre autres, qui transcendent les particularismes nationaux et ethniques et qui concernent toute l’humanité, dans son ensemble. Ces valeurs nées issues des mutations scientifiques et modernes de l’Occident, se sont répandues sur la planète entière et ne sont plus l’apanage d’une seule civilisation. Cela peut créer un repli sur soi, du ressentiment…mais en même temps, des zones d’hybridation où toutes les identités se croisent pour créer des configurations nouvelles, des métissages. : « Accepter la diversité culturelle ne veut point dire que nous avonsaffaire à des cultures autonomes, en dehors de l’interconnectivité qui nous relie tous dans une civilisation mondialisée. Cela veut dire que les cultures sont des continents de sensibilité particulière, des climats d’être qui,  pour vivre et s’épanouir, se nourrissent du dialogue de l’homme avec lui-même, avec son âme et son passé immémorial. »On a l’impression que la conscience  humaine est devenue un arc-en-ciel composé de toutes les strates de la conscience, du chamanisme aux derniers avatars de la virtualisation.

 

 

 

     Daryush  Shayegan  parle de la renaissance des religions, en particulier des fondamentalismes d’un autre âge, des métamorphoses du sacré après, premièrement le choc cosmogonique où l’homme apprit qu’il n’était plus le centre de l’univers, puis  le choc biologique lui montrant qu’il descendait des singes anthropoïdes et pour terminer le choc psychologique qui lui permit de se rendre compte que son ego reposait sur un océan de forces inconscientes et irrationnelles. « Dans La lumière vient de l’Occident, j’écrivais : « Le monde chaotique dans lequel nous vivons me semble être le point de convergence de trois phénomènes concomitants qui sont en quelque sorte interdépendants : le désenchantement, la destruction de la raison classique et la virtualisation. »

 

S’en suivent toute une série de réflexions  : Comment peut –on philosopher ailleurs qu’en Occident ?  « La philosophie en tant que questionnements successifs de la pensée se déroulant dans l’histoire et visant à chercher le fondement du monde sans que celui-ci ait été déterminé par une religion spécifique, la philosophie comme discipline autonome de la pensée, est unphénomène strictement occidental. » Comment peut-on penser l’art ailleurs qu’en Occident ?  Dans les sociétés orientales « le domaine esthétique n’ajamais été une discipline indépendante, en tant que savoir autonome ; il n’a jamais été séparé de la religion et de la tradition, il a toujours fait partie d’un tout indissociable. »

 

     

 

     Daryush  Shayegan   n’oppose jamais les civilisations entre elles, mais il définit, à l’heure d’internet et des effets de maillage et de simultanéité qui en découlent, une nouvelle configuration de la pensée nomade qui déjoue les amalgames politiques, les ankyloses identitaires.

 

    Homme de cultures métissées, grand érudit et connaisseur hors pair de la pensée occidentale et orientale, Daryush  Shayegan    jette un pont entre les cultures depuis plus de trente ans. Il est, par ses immenses connaissances,  un penseur phare de notre monde métissé, “un penseur de l’âme“, comme l’un de ses maîtres Henri Corbin.

 

 

 

 

 

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12 juin 2012

Une longue histoire

 

Une longue histoire   
Katherine L. Battaiellie      
Gaspard Nocturne (2006)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

 image battaiellie.jpg   Une longue histoire de Katherine L. Battaiellie est paradoxalement une miniature : deux petits textes, « Elle » et « Le lieu »,  sans véritable histoire, pour le plaisir d’écrire, pour l’amour des mots : « j’aime toujours les mots rares rencontrés dans les lectures, le dictionnaire, comme des secrets délectables », mais aussi, dans le premier,  pour dénoncer l’intense souffrance d’une écolière face à une institutrice toute puissante, méprisante, au comportement discriminatoire qui ne reconnaît pas et même nie la myopie de son élève.  La souffrance, l’émotion de la  fillette, ses souvenirs enfouis dans la mémoire sont   donnés comme un long cri de détresse dans un souffle ininterrompu,  mis en valeur par l’absence de toute ponctuation, de toute majuscule, véritable   écriture  terroriste pour une institutrice. La vengeance, action méprisable, devient revanche, œuvre d’art sublime par la puissance vengeresse des mots, échos de la pensée de la fillette.      
    Cette écriture du fragment parle au premier abord aux yeux par toute une poésie de la mise en page, puis aux émotions du lecteur. Un fond d’agressivité terrible surgit d’emblée chez la narratrice dans des rythmes ternaires lyriques dotés de mots aux connotations violentes porteuses de créativité : « lui arracher un ongle », « des petits pincements tiraillements tarabustements dont je serais l’origine ignorée elle s’irriterait s’inquiéterait son cœur commencerait à lui battre aussi vite qu’il me bat depuis l’enfance ». Après le silence trop longtemps contenu, éclate la vérité : « aujourd’hui il faut que cela sorte de ma gorge de moi de ma maison ». L’élève sacrifiée, dépossédée de son être,  devenue adulte, se reconstruit en détruisant verbalement celle qui l’a persécutée : « je veux que tu lises ce texte avant de mourir on ne saccage pas impunément les enfants », en lui prouvant son talent. Elle cherche à travers l’écriture à nouer l’impossible dialogue avant qu’il ne soit trop tard : « il me faut régler notre petite affaire tenue secrète qu’avant notre mort à toutes deux les choses soient dites inscrites exposées à tous » et clamer haut et fort le secret trop longtemps contenu en rédigeant un livre total, « bref et parfait »,  devenant la porte parole des  sans voix et des victimes : « être la voix des muettes réparer les malchances sans cesse tirer les victimes (…) »

 

    Dans la seconde partie du dyptique, le vécu se renverse. A la blessure, s’oppose le sentiment d’existence, de bonheur. Véritable éden, le jardin,  « quintessence de toute forêt »,  lieu protecteur et esthétique, façon d’échapper au réel, donnait et donne toujours des rêves. Dans le jardin, paysage en demies teintes, en clair obscur,  la fillette est envahie par un faisceau de sensations agréables et multiples. Tous ses sens sont en éveil : odeurs, saveurs, bruits se mêlent : «  les trouées de la forêt, les cours suspendues ombreuses et fraîches, (…) le clair obscur (…) le froid et le chaud (…) le clapotis infime des canaux (…) la douceur souple, moelleuse, des allées de sable (…) ». La narratrice ressent par la sensation le retentissement  des choses, la pulsation de la vie, de rares  instants d’intense bonheur : « Très rarement s’offrent à nous, dans notre vie, des moments d’accalmie complète, absolument sereins, des moments en suspens, et certains paysages seulement leur correspondent, qui plaisent du fond du cœur (…) ». Et c'est dans ce jardin aux lumières tendres et tamisées, à la géographie floue et colorée que s'est formée la sensibilité exacerbée de la petite fille myope.

 

    Dans Une longue histoire de Katherine L. Battaiellie,  la nature, à la beauté sublimée et  médiatisée, favorise l’oubli des souvenirs négatifs de la fillette timide et gauche qui n’arrivait pas à formuler ses pensées pour donner naissance à une véritable prose poétique  esthétique. 

 

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04 juin 2012

Un monde de mots

 

Un monde de mots. John Florio, Traducteur, Lexicographe,    Pédagogogue, Homme de Lettres.    
Anne Cuneo      
Bernard Campiche Editeur (2011)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

  Un-monde-de-mots.jpg  D’emblée le lecteur d’Un monde de mots  a l’impression de feuilleter l’ouvrage original de John Florio, italien par son père, anglais par sa mère,  quand il s’empare de l’objet livre d’Anne Cuneo, espèce de mise en abyme du dictionnaire éponyme anglais/italien du traducteur/lexicographe. La calligraphie ancienne, le portrait à l’encre du héros, la reproduction de la couverture de ses mémoires, tout ce goût de la mise en espace, du  jeu de la mise en page,  de la poésie du graphisme semblent donner à voir et à toucher la première édition imprimée de la Renaissance.  Les titres des têtes des  principaux chapitres, sortes de sommaires, se présentent sous la forme de phrases à la même structure syntaxique archaïsante,( « Dans  lequel des hommes courageux sauvent un moine « hérétique » juste avant qu’il ne soit brûlé vif par l’Inquisition et l’emmènent en Angleterre » ou « Dans lequel le petit John devient Giovanni, dit Gion, et vit une enfance heureuse dans le village de Soglio, aux Grisons ») résumant brièvement les événements à venir, survivance des titres des  chapitres d’écrivains du passé comme Voltaire, (« Comment  Candide fut élevé dans un beau château et comment il fut chassé d’icelui »), Cervantes  («Où l’on raconte mille  babioles aussi impertinentes que nécessaires  à la véritable intelligence de cette grande histoire » ou plus proche de nous Gaston Leroux (« Où apparaît pour la première fois Joseph Rouletabille »)

 

    Après le  bref récit de l’histoire que le père de John, un moine torturé par l’Inquisition,   aurait pu relater lui-même : « Voilà, à n’en pas douter, comment cet extraordinaire conteur qu’était Michelangelo, mon père, aurait couché sur le papier ses aventures de moine évadé » succèdent les lettres  manuscrites que le  héros écrit à son petit fils, puis sa biographie qui se transpose vite en autobiographie, l’unique occurrence du pronom sujet « je » impliquant le discours de Florio. Les multiples références chronologiques, spatiales, historiques prouvent qu’il ne s’agit pas d’une fiction mais de la vie réelle de John Florio. Les confidences relatives à sa personne, à sa famille, à ses amis et à ses contemporains sont multiples. Le récit est ancré dans l’Histoire et le réel. La démarche historique se confond avec l’analyse introspective du narrateur, témoin de son siècle, et avec son travail de recherche.  A l’Histoire se mêlent l’anecdote, la vie quotidienne de John Florio et ses difficultés. Il  traverse une série d’épreuves : sa mère meurt lorsqu’il a dix ans, puis sa fille tant aimée, son épouse décèdent,  la peste sévit, les hostilités inter religieuses éclatent : « aux frontières de la Bourgogne, on se battait entre réformés et catholiques », les papistes « mettent l’Europe à feu et à sang au nom de la religion de Rome ». Le moi intime de Florio, sa vie familiale et sociale, sa philosophie de l’existence, se mêlent aux nombreuses références à son travail. Alors que l’écriture était considérée comme vaine au XVIe et au  XVIIe siècle, que l’homme du livre et de la plume était méprisé,  Florio,  humaniste complet,  érudit  fin, cultivé, entretenant un rapport quasi charnel avec les livres,  amoureux des humanités et du langage, effectue des compilations, recherche les mots savants et populaires  (« J’ai ainsi  amassé le vocabulaire des charpentiers et celui des gens de théâtre… ») afin de rédiger un dictionnaire utile dans la vie quotidienne. Conscient de la difficulté de la traduction qui n’est pas une simple reproduction fidèle du texte original mais une interprétation, une adaptation (« Notre pensée sera toujours plus précisément exprimée dans une langue qui nous est familière »),   il entre dans toutes les mentalités. Passeur, il permet au lecteur d’accéder à la voix de l’auteur : « « Il faut qu’on s’installe dans l’esprit de l’auteur, pour le comprendre, et pour faire en sorte que le lecteur auquel on va rendre intelligible sa voix originale saisisse l’esprit autant que la lettre de son texte » (…) « par rapport à l’original, un texte  traduit n’est rien sinon ce que le dessin est à la nature, le portrait à l’original, l’ombre à la substance ». Il   travaille par fiches, accroît sa culture et son expérience en lisant de nombreux ouvrages anciens et contemporains,  assiste à des pièces de théâtre,  échange avec des artistes, des écrivains, des nobles, des roturiers, des bourgeois, des marchands... Il rencontre Shakespeare,  Montaigne, « Michel Eyquem », dont il traduit les Essais en anglais, s’occupe des enfants de la reine d’Angleterre. Il enseigne  par le détour, conversant avec ses élèves en se promenant : « il paraît que vous enseignez l’italien de telle sorte qu’on l’apprend sans s’en apercevoir ». Sa méthode d’apprentissage repose sur « la disputatio », débat oral et rhétorique médiéval,  mais  elle est aussi très nouvelle  car l’aspect ludique l’emporte et surtout il s’agit d’apprendre des langues vernaculaires comme le français et  l’italien.

 

    John Florio retrouve et réunifie son identité mutilée dans la rédaction de son lexique italo/anglais, dans ses traductions, soucieux d’être « un pont (…) avec un pied sur chaque rive, un intermédiaire entre l’Italie (ce que j’en savais, ce que j’en ai appris) et  l’Angleterre, qui est vite devenue ma vraie patrie ».

 

    Un monde de mots est un ouvrage nourri d’une érudition édifiante. Le contexte de la recherche et de l’édition de l’époque est expliqué avec précision, montrant le rôle des mécènes, des commanditaires, des princes. Le délire religieux qui emporte le XVIe siècle  est dénoncé : « Les catholiques ont décidé de massacrer les huguenots, et depuis deux jours ils tuent, ils tuent sans arrêt. Cela a commencé à Paris le jour de la Saint-Barthélémy… »).  Et surtout John Florio, homme cultivé, aux travaux novateurs,  mais peu connu, discret,  qui refuse de devenir un homme de cour, est enfin estimé  à sa juste valeur. Du  père caché sous le fumier, c'est-à-dire la pourriture, la mort, « chargement qui ne donnerait à personne envie de fouiller »,  pour échapper au bûcher, nait la vie : un homme de génie, John Florio,  et « deux « fruits » grandioses que sont son dictionnaire et son Montaigne ».       
   L’ouvrage d’Anne Cunéo est une  mine d’or tellement inépuisable  que  nous ne pouvons en donner que quelques éclats. Au lecteur d’en découvrir l’indicible richesse.

 


 

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25 mai 2012

Le Guetteur

 

Le Guetteur    
Isabelle Cros     
Gaspard Nocturne éditeur  (2011)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

   image le guetteur.gif La narratrice du roman Le Guetteur d’Isabelle Cros est une femme séparée de sa vie, de l’homme aimé, de son intériorité intime qu’elle cherche à retrouver.  En rupture choisie avec sa vie familiale, sociale, professionnelle, elle quitte la France, « Partir, je ne peux plus faire autrement, c’est vital »,  pour le Canada qui sera le lieu de sa quête où se nouera son destin. Elle part retrouver l’homme de sa vie, Louis, homme fascinant et envoûtant,  « un homme tout sauf simple, marié, dissimulateur, traversé de rêves et de désirs de retrouver les origines, chasseur, pêcheur (….) un homme plein d’espoirs, d’épaisseur et d’échos ». Mais au moment où elle arrive dans la cabane  « implantée au bord du lac Kinosewaks Meadow, (…) à plus de 150 km de toute habitation » où elle doit vivre une intense  histoire d’amour, Louis, son « amant si bien aimé » s’évanouit dans l’immensité blanche et gelée du lac : « La glace à la surface était crevée d’une fissure bleu émeraude ». La glace, symbole ambivalent du liquide et du solide, a irrémédiablement emporté Louis dans une « explosion de froid comme une brûlure »,  l’oxymore concrétisant la douleur intolérable ressentie par la victime.
Malgré son chagrin, ses angoisses, sa peur, puis très vite ses désillusions, au lieu de subir ce réel d’une beauté sublime mais agressif, dangereux, la narratrice va le maîtriser par la plongée dans ses souvenirs, par l’action et par l’écriture mais  aussi par une vie au contact d’une nature immense et pure, d’un paysage gelé et durci où les dimensions se creusent, la verticalité et la profondeur s’imposent, effrayantes, angoissantes : « Je roule mais la panique monte. Tant d’espace devant moi » ( ...) « trouver un appui, résister à l’appel du vide ».  Elle conquiert cette  nature, sentie par moment comme une source d’effroi, mais à d’autres moments comme un objet d’art avec par exemple la référence à « la lumière jaune dorée »,   par une discipline tyrannique, vivant une espèce d’ascèse. Elle s’intègre à la nature, quêtant la plénitude d’une vie débarrassée de l’inutile, du superflu. Elle ressent par les sensations le retentissement du  réel.  Les odeurs, les couleurs, les saveurs, le toucher imposent un univers matériel  dense et intense : « l’odeur : senteur de bois, de résine »,  « la fromage d’abord, salé, onctueux, gras, odorant, puis les biscuits fades, craquants, se mélangeant avec le crémeux ». La jeune femme est submergée par un « flux de sensations et d’émotions » qui l’entraînent au carrefour du réel et de l’imaginaire.

 

    L’écriture de la narratrice devient alors un moyen d’exprimer, de revivre le voyage,  de vivre et de jouer.  La narratrice se laisse emporter par son écriture qui obéit très vite à un principe de plaisir plutôt qu’au rationnel. Son écriture est   certes objet de réflexion  psychologique, philosophique,   mais elle est aussi et surtout poésie et jeu. Son récit est un espace ouvert, accueillant le rêve : sa danse amoureuse avec le défunt (« il est contre moi, il est une pierre et je le réchauffe, (…) Je chante pour lui/ je l’aime et je le touche. Je le berce et le caresse … », ses rencontres avec Paule, avec Lydie-Annabelle, la petite fille qu’elle a été : « Je suis devant la petite fille de mon enfance, Lydie-Annabelle ».   Des espèces de poèmes aux rythmes incantatoires ponctuent le récit : « Partons vers l’horizon, il est tard, courons vite, /Pour attraper au moins un oblique rayon./ Mais je poursuis en vain le dieu qui se retire ; / L’irrésistible nuit établit son empire/ Noire, humide, funeste et pleine de frissons » faisant chanter et danser le texte où la description de la danse joue un   rôle essentiel, transformant le corps douloureux et laid en objet esthétique et aérien : « Elle se vautre par terre, visage au sol, bassin soulevé : vermisseau, larve, cloporte, nourrisson, foetus, amibe, et la seconde suivante elle s’élève dans une arabesque aérienne, diaphane, majestueuse ». Et surtout, dans Le Guetteur le jeu l’emporte à la faveur d’indices, annonciateurs de la fin, glissés avec subtilité dans le texte.        La vérité voilée ne sera dévoilée que dans les dernières lignes de l’ouvrage.       

 

    Le Guetteur est un ouvrage porteur de vie, de vitalité, bien que l’immensité blanche, lieu du mensonge,  soit souvent  ressentie comme mortifère par la narratrice, « j’eus la certitude et l’espoir que l’échafaudage d’épinettes serait mon tombeau et les peaux mon linceul ». Et il tient tout à la fois du récit de voyage, du roman de vie, de la poésie, de la psychanalyse, du  thriller et du jeu. Rêver, écrire, danser, jouer, quatre  verbes  pour définir cet ouvrage original.

 

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18 mai 2012

Tribulations d'un jeune homme en haute atmosphère

 

Tribulations d’un jeune homme en haute atmosphère
Philippe Maurin  
Editions les deux encres (2011)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

    Tribulatiion image.gifSuivre « les tribulations d’un jeune homme en haute atmosphère », récit  éponyme de voyage autobiographique romancé   de Philippe Maurin, c’est s’embarquer vers un ailleurs vertigineux où les dimensions se creusent, la verticalité, la profondeur s’imposent : « j’entrevois un trou sans fond. Incroyable, ça descend à pic ! Si on tombe, c’est plusieurs centaines de mètres plus bas. Aucune chance d’en réchapper vivant ». Ce voyage effectué volontairement  dans des conditions inconfortables, « non seulement la piste est défoncée – nous voilà à nouveau ballottés comme du linge sale » dans un camion dont  l’animalisation montre toute   la difficulté à circuler  sur des routes sinueuses et quasiment impraticables : « le camion ne s’en tord pas moins dans d’atroces souffrances : ne serait-ce qu’à en juger par ses ruades, le propulsant d’un bord à l’autre de la piste et aux éclairs qu’il lance./ Quand ce ne sont plus que coups lourds et chocs métalliques, crissements lugubres dus, j’imagine, à la torsion extrême de ses parties vitales, je ne peux pas croire qu’il endure pareil traitement, sans rompre à un moment ou à un autre » donne à voir la Bolivie profonde.       
    Afin d’entrer en relation avec l’Autre,  de découvrir, connaître et  comprendre un milieu naturel et humain nouveau et différent, dans une région reculée, étrange et étrangère, Felipe, « Philippe » en français, double de l’écrivain,  choisit de partir pour   Villa Fatima  dans les mêmes conditions que les plus pauvres des autochtones : « des hommes, des femmes et des gamins en bas âge, dont une bonne moitié semble  être des paysans ». Felipe   n’est pas un simple touriste superficiel,  venu vivre quelques jours de loisirs dans une terre inconnue, passant à côté de la vie des populations locales.  Doté d’une attitude humaniste, du goût de l’imprévu,  ouvert à l’Autre,  disposé à dialoguer, à échanger avec les autochtones, il  effectue des rencontres authentiques et diverses avec plaisir et enthousiasme.  Expatrié,   vivant  et travaillant  à la Paz,  il  a  l’avantage de connaître des faits  dont on parle peu ou avec des clichés et que le lecteur lambda ignore. Espèce de picaro, il traverse, dans les années quatre vingt,  la Bolivie, montrant et dénonçant avec humour ce qui s’y passe : la pénurie alimentaire,  la corruption militaire et gouvernementale, le contexte historico-politique, le désir d’un peuple d’accéder à la démocratie… Il rend compte de la réalité dans un souci de vérité adoptant par moment la démarche du journaliste. Il théâtralise la Bolivie, plantant les décors, mettant en scène les Boliviens,  glissant dans son récit des substantifs  familiers,  des expressions et des  mots étrangers en espagnol, « en aymara, la langue de l’Altiplano » comme  « no hay, senor », « chola »,  s’inscrivant ainsi dans un projet réaliste.  Des détails pris sur le vif, apparentés à la photographie, prouvent son souci de donner à voir, à sentir, à toucher, à  goûter (« la soupe de l’ivrogne », « l’alcool de caïman »),  le plus petit élément original, le moindre détail. Mais son écriture réaliste passe par moment à une écriture esthétique, visionnaire, fantastique comme dans le portrait de la chola « assise à même l’étal de son royaume, (elle)  lève le masque hiératique de l’Indienne des hauts plateaux. Quand celui-ci s’anime d’une étrange façon.  Comme si perdant toute consistance, il se délitait, redevenait sable  et poussière ». Subitement, par la magie de la poésie,  la femme devient autre, se minéralise, disparaît.
    A cet espèce de voyage initiatique,  photographie magique d’une Bolivie mythique,  s’ajoute, à la fin de l’ouvrage,  le « voyage officiel » sorte de mise en abyme du premier.  Le narrateur voyageur devient, le temps d’une journée,  photographe : un photographe n’arrivant pas « à prendre le moindre cliché » ! Ce récit de voyage   non seulement plonge le lecteur en plein exotisme - dépaysement des sensations et des perceptions -   mais il le fait sourire en s’achevant   sur un clin d’œil humoristique.  

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09 mai 2012

Alger sans Mozart

 

Alger sans Mozart    
Michel Canesi et Jamil  Rahmani  
Naïve,  premier semestre 2012

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

 Alger.jpg   A l’heure où l’on commémore les cinquante ans de l’indépendance de l’Algérie, le duo Canesi et Rahmani vient de composer une sublime symphonie à quatre mains, dont le titre est déjà une promesse,  Alger sans Mozart, roman d’une femme libre, Louise, « survivante d’un monde disparu »,   symbole de la France des Lumières,  qui s’engage avec Kaled, son futur mari afin de « collect(er) des médicaments, des pansements pour le maquis »,  et d’une ville magique, lumineuse, aux couleurs et aux parfums subtiles,  Alger : « je descendais avec lui dans le jardin déjà brûlant, les herbes grillées par le soleil craquaient sous nos pieds, nous nous assîmes sous le citronnier chargé de fruits jaunes et verts, l’arbre dégageait un fort parfum d’agrumes ». Les synesthésies disent toute la sensualité de ce pays extraordinaire, le bonheur de la luxuriance végétale  où des générations entières ont peiné pour le  gagner « au prix de la sueur, du sang et des larmes ». En effet, Louise, « arrière-petite-fille de pionniers, de ces aventuriers qui drainèrent cloaques et marais, mirent en valeur friches et maquis, élevèrent villes et monuments ; fille d’universitaires qui bâtissaient des ponts entre Orient et Occident », effectue une nostalgique déambulation dans un temps et un espace abolis, refaisant exister par la mémoire son histoire personnelle et familiale commencée au XIXe siècle : « Certains jours, elle racontait la saga de sa famille, de ses ancêtres prussiens chassés de leur terre par la famine de 1846. »
    Alger sans Mozart est un roman polyphonique, subtile dégradé du documentaire historique, du journal intime, du flux de conscience. Il donne à entendre essentiellement trois voix : celles de Louise, qui n’a pas toujours eu conscience de la classe à laquelle elle appartenait, mais qui évolua à la faveur de sa rencontre avec Kaled,  de Marc, son neveu, metteur en scène célèbre,  opportuniste et arriviste  et de Sofiane, symbole de l’Algérie de demain, ouvert, curieux, acquis à l’amour de la musique grâce  à Louise. Les destins de ces trois personnages s’entrecroisent à travers la personne de Louise et de  la ville d’Alger. Le temps retrouvé se superpose au temps réel des narrateurs. Les époques, des fragments de vie se croisent et se conjuguent. Passé et présent s’imbriquent manifestant la puissance et l’acuité des souvenirs. Un morceau de musique, un parfum, une image, un mot ressuscitent la fraîcheur et l’intensité  des perceptions et des sensations.    
    Le nœud logique et conscient du texte est le changement d’Alger, douloureux pour Louise et ses semblables. Un hiatus discordant a brisé l’harmonie.  La date charnière de 1961, avec l’entrée « en guerre » de l’OAS,    scinde la société algérienne, brisant une vie autrefois lumineuse et heureuse : « Le FLN, l’OAS et les politiques ont tout gâché ».  Les espoirs d’une Algérie multiculturelle s’évanouissent. Certains s’exilent. Louise reste, habitée par les souvenirs du passé, nostalgique des grandeurs déchues. L’arrivée en 1981 de « l’islamisme rampant »  tue  la joie de  vivre, la liberté de la femme, le plaisir d’écouter de la musique : « Je haïssais l’islamisation rampante qui ritualisait la société et stérilisait tout » clame Louise. « Tu imagines Alger sans Mozart ».  L’irruption des islamistes allume un désaccord entre les pieds-noirs, les Algériens, les juifs.        
   Mais des jeunes comme Sofiane apportent l’espoir. L’unité entre l’Orient et l’Occident renaît grâce à la culture, à internet, au film de Marc, à son interview : « Je reçois plein de courrier… Des lettres de pieds-noirs, d’Algériens, de beurs. Ils me remercient tous. » 
   Alger sans Mozart,  livre inscrit dans une aventure historique,   montre dans un contexte parfois polémique que l’art est la plénitude de la vie. La musique qui résonne en filigrane à chaque page du roman  avec les nombreuses références à « Bach, Satie, Dutilleux, Beethoven et Mozart. Surtout Mozart »  ou des comparaisons musicales (« La vie en Suisse était douce, comme un nocturne de Chopin ») est  conçue comme  concrétion magique et irradiante, capable non seulement d’envouter mais aussi de libérer. Elle  habite les êtres et leur insuffle sa propre vie.

 

    A la faveur de la Beauté, de la musique et de la culture en général, les deux rives de la méditerranée  se rejoignent. Les valeurs de tolérance,  de respect, de cosmopolitisme qui constituent la substance de ces  écrivains éclairés que sont Michel Canesi et Jamil Rahmani vont se propager et unir les frères redevenus amis dans un monde où « le temps du sang et de la haine » jamais ne reviendra.

 

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01 mai 2012

Une Famille nucléaire

 

Une famille nucléaire
Vanessa Gault   
Gaspard Nocturne éditeur (2010)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

   famille_nucleaire_image.jpg Le titre prometteur  de l’ouvrage de Vanessa Gault,  Une famille nucléaire,  aux  connotations plurielles, accroche et intrigue d’emblée le lecteur : s’agira-t-il de l’histoire d’une famille classique ou de celle d’une famille explosive ?   
    D’emblée le  début du roman prend l’histoire à rebours en renversant et en bouleversant la chronologie. Il donne  à imaginer un roman policier en installant un suspens angoissant avec les multiples précautions que prend Laura, la petite fille de la famille, pour entrer chez elle : « Laura referma la porte d’entrée avec précaution, faisant remonter la poignée le plus doucement possible ; mais le pêne émit tout de même un soupir métallique, et Laura resta un instant immobile, le dos raidi, serrant la clé dans son poing fermé ». Le silence prudent que l’enfant s’impose, les symptômes de sa peur « le dos raidi », « le poing fermé »  annoncent une réalité singulière. Le suspens devient vite terrifiant devant le corps « par terre, allongé dans une flaque de sang sur le sol carrelé, bras et jambes repliés contre sa poitrine ; quelqu’un qui avait été la mère, et qui était maintenant un chemisier sanguinolent, des cheveux englués dans la flaque rouge-brun,  un visage révulsés, tordu de haine et de peur ». Le pronom indéfini « quelqu’un », la synecdoque « qui était maintenant un chemisier sanguinolent » impliquent  davantage une personne indéterminée qu’une personne aimée.  La haine gravée  sur le visage du cadavre  introduit   une sensation déconcertante et troublante.      
    Très vite, les ressorts psychologiques de l’intrigue l’emportent. Vanessa Gault raconte une tragédie, des faits terribles, sans verser toutefois dans le pathos. Une famille nucléaire  présente une famille bourgeoise  apparemment conforme aux familles moyennes traditionnelles composées des parents et de deux enfants. Or,  la mère, Claude, femme intelligente, possède un double visage trompeur (« Il l’avait toujours vue revêtir un visage spécial à l’extérieur, avec un sourire collé dessus,   même sa voix n’était pas la même ».).  Il existe un décalage entre le personnage social et sa nature intime, entre l’apparence et l’essence.  Affable, agréable, aimable en société, dès qu’elle est chez elle, sous l’emprise de pulsions violentes, elle tyrannise son mari et surtout ses deux enfants : « ils virent qu’elle avait déjà son visage de colère ; il lui avait suffi de quelques secondes pour le remettre en place. L’autre, celui du bureau et de la rue, devait être rangé dans un compartiment secret de l’ascenseur ».  Le foyer, synecdoque pour désigner le cœur chaleureux et protecteur  de la maison, cache une réalité sordide  indicible,  inimaginable et soigneusement cachée : « Ce qui se passait derrière le mur de l’appartement ne devait pas se savoir », « Personne ne devait savoir ce qui se déroulait derrière les épais murs bourgeois. »    
    Dans ce roman  à la construction circulaire : le début rejoint la fin, bâti comme un puzzle avec un  traitement du temps très particulier : les paragraphes des années de petite enfance s’intercalent entre les  paragraphes du présent selon les moments de vie, les temps très forts donnés à voir à  travers le regard, les sentiments, les sensations,  les émotions de chacun.  Dans ce roman polyphonique,  les événements sont mis en lumière,  constituant par le simple fait de les donner à voir, une dénonciation implicite dépourvue cependant de tout jugement. Le lecteur est simplement dans l’ordre du constat.  Il s’agit bien d’une vision sans concession d’une femme insatisfaite, frustrée, d’une mère cruelle, maltraitante. Mais  l’intense souffrance de la marâtre aide à la comprendre. A la joie de la naissance,  « aujourd’hui son corps avait produit quelque chose de parfait »,  succède très vite la déception, la haine. La mère souffre de la naissance de ses enfants comme êtres individuels, différents de ses rêves : « Claude les trouvaient hideux. Comment avait-elle pu mettre au monde ces créatures visqueuses, suintantes de culpabilité ? ». Ce qui est vécu comme des tentatives d’émancipations pour la mère, le moindre petit dérapage de la part des enfants   est ressenti comme monstrueux. Et les enfants meurtris par la violence orale et physique que leur mère leur fait subir  intériorisent la vision négative que cette dernière à d’eux : « son voisin commençait déjà à noter des calculs, toute la classe paraissait avoir compris : lui seul restait démuni, paralysé devant l’énigme. Pauvre petit crétin. Inapte, impuissant, incapable ». Résignés, les enfants se replient sur eux-mêmes. Fabien a bien  tenté de s’échapper en rêvant aux super héros des bandes dessinées,  il a bien tenté d’accroître sa  chance de survie en feignant l’idiotie. Laura, quant à elle,  admire la beauté du réel : « la vision magnifique » d’une flaque d’essence  qui produit en elle un choc « qu’elle absorb(e) avidement par tous ses sens ». Mais toutes  ces tentatives de fuite sont vaines, inutiles.       
    Dans Une famille nucléaire, le  père est l’homme du non savoir.  Pour lui, le paraître est l’être. Aveugle, il ne voit pas la cruauté de son épouse. Il  refuse lâchement  de percevoir et de faire exister  ce qui est caché. Le père et les enfants s’adaptent tant bien que mal à la malice maternelle. Ils se coulent dans le moule imposé par Claude.     

    Le lecteur suit  la révolte de la conscience d’enfants victimes de leur mère, puis très vite constate leur incompréhension, leur acceptation, leur soumission. Mais un jour, Fabien, brusquement,  poussé à l’extrême par sa mère, va se dépasser en sombrant à son tour dans la violence devenue exercice de sa liberté. Délivré de sa mère, il est cependant privé à tout jamais de cohésion intime.        
    Ce livre est une sorte de tragédie moderne  où,  comme dans les tragédies antiques,  après le drame des crises, arrive la retombée en apaisement : « elle  (Laura, la fillette) se sentait lasse, incapable d’aucune action maintenant qu’elle avait lâché d’un coup douze années de tension. Elle était dépassée, impuissante, et en même temps soulagée ; plus rien ne reposait sur elle, elle passait le relais. Pascal allait rentrer ; il s’occuperait de tout (…) elle s’(…) assit avec l’impression de se reposer pour la première fois de sa vie ». Fabien a libéré sa sœur, mais il ne s’est pas libéré lui-même. Sa velléité  d’émancipation l’a brisé complètement.
    Une famille nucléaire est un roman attachant. Vanessa Gault saisit avec une sensibilité subtile, une écriture sobre et claire, l’intimité en pleine évolution de personnages révélateurs de la complexité de l’être humain.    

 

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24 avril 2012

Premilla and the vow

 

Premilla and the vow ,
Neela Govender 
Editions Gaspard Nocturne  (2011)

 

(Par Mireille Bourjas)

 

 

i image premela.gif Après avoir écrit Acacia thorn in my heart, un roman semi-autobiographique narrant l’enfance et l’adolescence d’une jeune sud-africaine Leila, Neela Govender se lance dans un nouveau roman, Premilla and the vow, dans lequel elle décrit  la vie d’ une jeune femme « mal mariée ». Cette expression neutre convient tout à fait car Premilla pourrait être la représentante de toutes les jeunes filles, obligées de se marier, pour des raisons familiales diverses…Et malheureusement,  en notre vingt et énième siècle, elles sont encore légion.

 

Premilla est une jeune indienne, descendante de ces indiens employés comme main d’œuvre sur les plantations des Blancs, en Afrique du Sud. Professeur dans une école indienne, surveillée étroitement par une mère qui s’accroche  aux traditions de sa caste et de sa famille, Premilla aspire à une vie plus libre, dégagée des contraintes qui pèsent sur elle, en tant que fille, indienne et sud-africaine. Elle est sans cesse révoltée, sans cesse à la recherche d’un ailleurs plus libre, jusqu’au jour où elle rencontre Aaron, jeune indien de confession musulmane. Le mariage est impossible, pour l’honneur de sa famille. Réduite à l’avortement et de surcroît à épouser un homme, de sa caste et de sa religion, qu’elle n’aime pas, Premilla fait, le jour même de son mariage, le vœu de quitter ce mari  alcoolique et brutal, pétri de mépris pour les femmes.  Elle va essayer d’accomplir ce vœu  pendant dix ans, dix longues années d’essais, de renoncement, d’essais encore…Grâce à une bourse qui lui permet de séjourner un an, en France, à Grenoble, elle expérimente la liberté, liberté de se mouvoir, liberté de disposer de son salaire, liberté de se déplacer, liberté de fréquenter des amis, liberté d’être elle-même… et de vivre tout simplement. Comme l’université de Grenoble lui propose un poste pour l’année suivante, elle va tout mettre en œuvre pour accomplir son vœu et commencer une nouvelle vie avec sa fille, Elisha.

 

L’action de Premilla and the vow se passe dans les années soixante-soixante dix, années de fortes grèves et de tensions entre la communauté noire et la blanche, au pays de l’apartheid. Cette situation est à peine évoquée : quelques lignes, vers le milieu du livre. « The sixties were interesting but frightening times. Mass arrests, trials, boycotts were common happenings. ». La première surprise passée, le lecteur constate qu’il s’agit de la volonté bien précise et bien marquée de l’auteur de ne pas se disperser. Nous sommes dans un milieu indien bien clos, bien fermé sur lui-même, le problème de l’apartheid serait une inclusion sans grand intérêt.

 

Immigrés depuis le XIX° siècle, les indiens sud-africains n’ont rien changé de leurs coutumes et de leur mode de vie. Les premières pages du roman « Everyone knows everyone else, noone is excluded exceptthose who don’t march to the tune. » décrivent très bien cette société où les filles sont écorchées vives par des langues de feu « Teenage girls are scorched alive with fiery tongues », où tout le monde se connait, où personne n’est exclu sauf ceux qui ne marchent pas au même pas que les autres. Les belles-mères cultivent la toute puissance de leurs enfants mâles et se vengent sur leurs belles filles de ce qu’elles ont dû subir et endurer. A l’heure actuelle, 160 000 jeunes indiennes meurent chaque année, en Inde, dans des accidents domestiques perpétrés contre elles par leur mari et leur belle famille, en toute impunité. Quand la police conclut au meurtre, la belle mère s’accuse pour épargner la prison à son cher fils. On sent très bien que tout cela pourrait arriver à Premilla. Société bloquée où le divorce est impossible, où la famille et le respect de lois millénaires priment sur toute autre considération. Seule la fuite est possible et encore ! Premilla réussira à partir, à quitter son mari, mais un esclave oublie-t-il les chaines qui l’on entravé depuis son enfance ?

 

Premilla and the vow est un roman attachant. Ses personnages sont bien campés et bien vivants : Premilla est  toute en révolte, en inconscience aussi, prête à tout pour vivre. Elisha, l’enfant déchirée entre une mère, qu’elle aime mais qui lui apporte une vie peu sûre, et un père brutal. Enfant désorientée loin de ses cousins, de ses chiens, de son Durban natal. Vijay, le mari soucieux de récupérer sa femme et sa fille non pour elles mêmes, mais pour son honneur à lui seul. Draupadi, la mère gardienne du temple des traditions, de l’honneur familial mais qui finit par regretter ce mariage devant la détresse de sa fille.

 

Autour d’eux, une fratrie, un monde de cousins, d’oncles et de tantes…tous très impliqués dans la continuation des traditions et à faire marcher tout le monde d’un même pas.

 

La France, pays de la liberté, pour Permilla, est décrite à plusieurs reprises comme un pays de communistes, « you’re endoctrinated with communist propaganda. » ou « He told auntie Vasantha that you have communist friends. Are they bad ? He said, they will take over power in the country. » Cette description amusante rejoint celle de nombreux éditorialistes étrangers, en particulier, américains.   

 

Ce livre est difficile  à lire  au début, car déroutant dans sa présentation à cause de ses  nombreux flash-back, de l’absence de certains articles et aussi  de guillemets, de tirets lors des dialogues. Mais  surtout,  l’emploi constant du  présent simple étonne. Certes, le présent simple donne beaucoup de vivacité à l’action,  mais aux dépens de la clarté.

 

 

 

Au nom de toutes les femmes du monde entier sous la coupe de maris machistes, brutaux, ce livre mérite d’être lu …et pas seulement par les femmes.

 

 

 

 

 

21:11 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

19 avril 2012

L'Air de ton nom et autres poèmes

 

L’Air de ton nom et autres poèmes    
Jean-Dominique Humbert    
CamPoche (2011)      
Bernard Campiche éditeur   

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour) 

 


image à l'heure de ton nom.jpgLe recueil poétique de Jean-Dominique Humbert, L’Air de ton nom et autres poèmes est loin de la poésie traditionnelle, au nombre obligé de syllabes, soumise à la servitude des homophonies  finales des vers,  d’avant le XXe siècle. Les poèmes de Jean-Dominique Humbert sont libérés des contraintes métriques, phoniques, strophiques… Avec ses poèmes, les oeuvres classiques aux règles et aux normes contraignantes s’écroulent laissant place à la liberté du vers, chassant les rimes et estompant la ponctuation : « Le froid est venu/ dans la mémoire des près/ Les pierres ont passé/ l’heure, la page/ où tu t’installes. ».  Chaque mot de ces petits bijoux scintillants, fragments précieux, nichés au cœur de l’écrin blanc de la page, libère tout son éclat. Le concentré de mots, isolés sur la page blanche, intensifie la présence d’un réel suggéré et rêvé dont les thèmes prédominants sont la nature et une femme tout à la fois proche et lointaine. L’acuité  légère  du  substantif et du verbe, la simplicité de l’adjectif,  leur luminosité (« On n’entre pas toujours/dans la clarté de mai »,  leur couleur indicible (« Son ciel demain si tu reviens/ quand il aura la couleur de l’air »),   leur silence («L’arbre dort solitaire/ avec le temps/ c’est un pré dans l’hiver/ Où demeure le silence »), (« on croirait le silence du sapin/ du pré dans sa journée blanche »), «(« La voix de la rivière/son chemin dans ses pas/ qui ne parlait ») volètent,  concrétisant avec subtilité la fragilité évanescente du réel, souvent davantage rêvé que vécu : « « qu’attends-tu d’un jour/si ce n’est le reflet, ombres/ portées sur la terre ? ». Les images déroutantes parfois au premier abord, comme en l’occurrence, « Le bonheur était vert »  finissent toujours par imposer leur légitimité. Cette métaphore dit la fraîcheur vivante de la nature et de l’espoir qu’elle contient.   
Chaque court poème est un instant d’intense émotion, de bonheur éphémère,  qui tente de saisir les mouvements fugitifs de la beauté de la nature, d’une saison : « La marche du ciel/ dans le long nuage, / l’eau, l’herbe, et la terre qu’on espère/ si ce n’est la promesse du pommier/ où grimpe la fleur de mai » ou « Un ciel sans nuage/dans l’eau claire de l’été », d’une femme, absente intensément présente,  que le narrateur ne donne jamais ni à voir ni à entendre et d’une personne à jamais disparue que l’on devine et  qu’il interpelle à la deuxième personne du singulier : « « L’eau dans le ciel est une ombre qui danse/ Tu la disais lente/ Elle va son lit de terre/ Elle garde les secrets qu’elle reçoit au passage ».   
 Comme le peintre à la plume légère  ou le sculpteur japonais qui cisèle un grain de riz, Jean-Dominique Humbert façonne  minutieusement la nature dans des haïkus sublimes et frais : « A l’instant te parle/ Ce goût de source/ La mémoire danse » fixant le caractère fugitif,  transitoire et vacillant de l’instant présent et du temps qui passe inexorablement.         
Il existe toute une esthétisation du réel dans le recueil de Jean-Dominique Humbert.  Ces légères, raffinées,  gracieuses et émouvantes  petites merveilles poétiques sont  à savourer avec délicatesse  … sans        modération !            

 

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16 avril 2012

Un spectacle et un livre

Actuellement à l'affiche

au théâtre Antoine

14 boulevard de Strasbourg

75010 Paris

Inconnu à cette adresse
avec Nicolas Vaude et Thierry Fremont

de Kressmann Taylor, mis en scène par Michèle Lévy-Bram

 


 

Inconnu à cette adresse
Kressmann Taylor
Editions Autrement  (2012)

 

 (Par Joëlle Ramage)

 

 

 

inconnu-a-cette-adresse-kathrine-kressmann-taylor-9782746702806.gifPublié en 1938 dans le journal américain Story Magazine, c'est-à-dire en pleine ascension d'Adolph Hitler, l'ouvrage de Kressman Taylor est un texte choc. De par sa densité et son efficacité, l'échange épistolaire entre Martin Schulse, galeriste américain retourné dans son Allemagne natale et Max Eisenstein, son associé et ami resté aux Etats-Unis, s'avère prodigieusement machiavélique au fil des correspondances. De lettre en lettre, on sent en effet que les événements politiques de la vieille Europe vont contribuer peu à peu à déchirer les protagonistes. La profonde amitié entre les deux hommes va souffrir de la situation politique de l'Allemagne et cette amitié fraternelle va se déliter et s'assécher au fil du temps. A l'aulne de la vingtaine de correspondances que les deux amis s'échangeront entre 1932 et 1934, on assiste à une lente mais inexorable rupture, servis par des pensées qui ne sont pas sans nous laisser des interrogations et un goût amer. Peut-être ce récit nous rappelle-t-il tout simplement que, quel que soit le siècle ou le lieu, l'intolérance et le fanatisme sont malheureusement des constantes bien humaines.

Eisenstein découvre, entre les lignes de la correspondance qu'il reçoit de son ami Schulse, que celui-ci est en train de devenir un adepte de l'hitlérisme triomphant : « Franchement, Max, je crois qu’à nombre d’égards Hitler est bon pour l’Allemagne (…). L’homme électrise littéralement les foules ; il possède une force que seul peut avoir un grand orateur doublé d’un fanatique. [...]Ici en Allemagne, un de ces hommes d'action énergiques, essentiels, est sorti du rang. Et je me rallie à lui. »

Puis la force de conviction nationale-socialiste de Schulse prend des allures beaucoup plus explicites et nettement plus incisives au fil des correspondances, qui pourrait aisément être assimilée aux premières grandes idées judéophobes du XVème siècle sous la plume de Martin Luther : « Tu dis que nous persécutons les libéraux, Max, que nous brûlons les livres. Tu devrais te réveiller : est-ce que le chirurgien qui enlève un cancer fait preuve de ce sentimentalisme niais ? Il taille dans le vif, sans états d âme. Oui, nous sommes cruels. La naissance est un acte brutal; notre re-naissance l'est aussi."

 Pourtant, au nom de l'amitié qui les a unis, il n'y a pas si longtemps encore, Max insiste. Il demande même à Martin d’aider sa petite soeur Griselle, qui est actrice dans un théâtre de Berlin... Quand les lettres qu'il adresse à Griselle lui reviennent, tout bascule irrémédiablement. Max répondra au Mal par la Vengeance...

 A travers cette correspondance fictive issue de faits réels, Kressmann Taylor, une américaine qui se dit être une simple « femme au foyer » nous révèle toutes les arcanes des êtres face à leur intériorité, dans ces contextes difficiles où l'Homme nous dit-on révèle sa véritable nature. De plus, l'Inconnu qui ne se révèle jamais, ajoute à la puissance de ce récit clair une force démoniaque.

 Joué très récemment au Théâtre Sainte Antoine à Paris, l'affiche de ce texte interroge le spectateur : en posant la question suivante : « Et quand l'horreur advient, le pardon est-il préférable à la vengeance ? »

 

 

01 avril 2012

L'Amour profane de Basilius Besler

 

L’Amour profane de Basilius Besler    
Isabelle Pouchin      
(Gaspard Nocturne,  2011)

 

 (par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

image amour.jpgLa réalité offerte par Isabelle Pouchin dans le sublime poème-récit L’Amour profane de Basilius Besler s’élabore à travers le circuit de la mémoire, de l’imagination et des images extraites de l’herbier de Basilius Besler,  véritable  « fête pour les yeux ». La narratrice part des verbes « voir » puis « imaginer » (« Je vous vois penché sur le dessin de cette fleur/dite ‘le désespoir du peintre’/ je vous imagine ainsi/ penché sur votre table (…) ») pour plonger le lecteur dans le passé. A partir de ces verbes, le texte fabrique le souvenir et l’émerveillement. Les mots installent la présence du passé, du vécu, de l’Histoire.

 

A la société cahotique des Etats germaniques du XVIe siècle  gouvernés par le « prince-évêque »,  bouleversée par les guerres : « parce qu’il faut bien dire que depuis toutes ces/ guerres intestines, qui déchirent votre pays,/ voire l’Europe entière, depuis que la mesure de/ tout, c’est la grande triperie générale/ l’énorme ferraillement/ le sang » s’oppose la vie paisible, harmonieuse de Basilius Besler, humaniste (« vous êtes de ces humanistes qui ont foi en/l’homme, en ses progrès »), médecin, éditeur (« parce que vous êtes également éditeur à Nuremberg ») et surtout botaniste passionné qui dessine avec amour et précision un grand herbier dont « Jungermann » rédige  « la partie scientifique ».

 

La narratrice s’adresse directement à la deuxième personne du pluriel au botaniste rendant cet absent fictivement présent. Tout un glissement s’opère entre le vécu et l’onirique. La narratrice joue de façon magique avec les mots. Le texte constitue une véritable plongée dans le lyrique. Le portrait du protagoniste, ses actions, les plantes qu’il soigne et dessine sont liés à un présent total qui permet de vivre la vie de cet homme du  XVIe siècle en temps réel : « vous descendez maladroitement les terrassements vous n’êtes plus très jeune, vous êtes même perclus de rhumatismes ». Et de temps à autre, les souvenirs d’enfance  affleurent à l’esprit de Basilius Besler, glissant l’imparfait  dans les présents : votre frère aîné, c’était le plus rapide à la course/ il avalait les venelles les près/ et de ces bonds plus sûrement qu’un lièvre le frère aîné, de toute façon, toute sa vie fut un coup de sang/ (…) ».    
En admirant son jardin, en le cultivant, en dessinant chaque fleur, Basilius Besler matérialise la beauté des lieux, mais aussi le déroulement du temps, faisant voyager le lecteur  du présent au passé. Concomitamment, le récit-poème dissémine dans l’histoire romanesque des fragments d’Histoire. L’univers sublime des fleurs se brise alors contre   la violence des guerres de  religion : « quand les Eglises et les princes sont les grands responsables de ces étripailles ». Mais pour Basilius Besler, la fleur n’est plus seulement le fruit du Créateur, elle est un pur objet esthétique, véritable memento mori,  (« les peintres glissent souvent une fleur dans leurs Vanités/ à côté du crâne ») symbole  de la fragilité de la vie.

 

La musicalité des mots, les rimes intérieures, les assonances, (en « b » et en « p » par exemple dans « vous regardez la fleur longtemps/ son balancement à peine/cette bleue flottaison, bellement bale bulle/ vous ne touchez pas/ vous ne respirez plus/ vous cédez là ici maintenant, ce bleu pinacle/ »,  les onomatopées,  les synesthésies (« vous mâchez ce pot-pourri qu’est le jour – galette citron vase menthe (…) », le rythme des versets libérés à la faveur d’une ponctuation rare, leur fluidité et leur effet de rupture,  la puissance évocatrice des images, des figures de style comme les métaphores, les anaphores se mettent au service de ce « débordement de la beauté ». Dans la coulée des images, dans le jeu des mots, des archaïsmes  introduisent toute une noblesse que vient parfois faire grincer un mot familier tout comme la beauté luxuriante des fleurs sera profanée au XIXe siècle  par la violence humaine : « Serait-il cruel de vous apprendre que votre/jardin d’Eichstätt, monté au fil des saisons/ comme un véritable Eden/ cet hortus conclusus émaillé de lis, de roses, de mandragores qu’on voit en de certaines tapisseries du Moyen Age/ ce jardin bourré d’œillets, de voilettes de Parme, de barbes-de-bouc, de réséda bâtard/ débordant d’herbe-aux-sorcières, d’aconit-tue-loup, d’iris, de bleuets, de tanaisie/ de tomates, de groseilliers, de pivoines, ce jardin a été complètement rasé en 1802, lors de la sécularisation des biens du clergé/ saccagé retourné ravagé  par des bouffeurs de curés, armés de piques de pioches de haches de faux (…) »

 

Le chant des mots, des touches de couleurs vives, des camaïeux  faisant  jouer le mouvement, le flamboiement ardent du soleil, les parfums naturels de ce jardin porteur de vie, de cette nature sublime immortalisée dans l’herbier, tout ce cocktail de sensations,  engendrent la rêverie et construisent un univers onirique permettant d’oublier la laideur de ce   XVIe siècle qui s’écrit sur un fond de guerres de religion  où dominent les forces de la mort. La Beauté fragile de la nature apporte non seulement la joie et l’espoir, mais elle  permet aussi de lutter contre la peur et l’intolérance.

 

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31 mars 2012

Le poids du papillon

 

Le poids du papillon  
Erri de Luca       
Gallimard (2O11)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

image le poids.jpgLe récit poétique d’Erri de Luca, Le poids du papillon,  est un hymne à la beauté des Alpes italiennes, un  hommage à la nature. Ce petit ouvrage de  soixante neuf pages aussi léger que le papillon blanc, « pétale battant au vent sur la tête du roi des chamois »,  raconte la relation mortifère entre deux « rois de la montagne » : un vieux braconnier et un   chamois dont le chasseur a tué la mère une vingtaine d’années plus tôt : « Sa mère avait été abattue par un chasseur. Dans ses narines de petit animal se grava l’odeur de l’homme et de la poudre à fusil ». Ces deux seigneurs des sommets rivalisent de hardiesse et d’agilité : « Il avait suivi des cerfs, des chevreuils, des bouquetins, mais plus de chamois, ces bêtes qui courent à la perfection au-dessus des précipices. Il reconnaissait une pointe d’envie dans cette préférence. Il avançait sur les parois à quatre pattes sans une once de leur grâce, sans l’insouciance du chamois qui laisse aller ses pieds, la tête haute. L’homme pouvait aussi faire des ascensions bien plus difficiles, monter tout droit là où eux devaient faire le tour, mais il était incapable de leur complicité  avec la hauteur. Eux vivaient dans son intimité, lui n’était qu’un voleur de passage ». Un  parallélisme constant se poursuit dans tout le texte entre ces deux êtres solitaires. L’homme évolue exilé dans la montagne afin d’échapper à la conversation de l’Autre, vivant une espèce d’expérience des confins, triomphant des éléments comme les chamois agiles. Le chamois, quant à lui,  subsiste, loin des siens : « Il gardait ses expériences pour lui. Ayant grandi sans troupeau ( …) ». Tous deux font face aux infinies splendeurs de l’espace, satisfaisant leurs désirs de beauté, de liberté, d’absolu.  Mais l’un donne la vie à des fils « poussés de ses flancs »,  l’autre sème la mort : « L’homme en avait tué plus de trois cents (…) vendait la peau aux tanneurs, la viande aux restaurants (…) ». Et tous deux s’observent, se narguent, animés par la volonté de l’emporter sur l’autre : « Dans l’ombre, le roi des chamois se moquait de lui depuis des années ». Cependant  l’animal, plein de sagesse,  donne des leçons  à l’homme : « Les animaux vivent dans le présent comme du vin en bouteille, prêts à sortir. Les animaux savent le temps à temps, quand il est utile de le savoir. Y penser avant est la ruine de l’homme et ne prépare pas à être prêt. ». Il lui apprend, bien que trop tard,  le respect de la vie : « La bête l’avait épargné, lui non. Il n’avait rien compris de ce présent qui était déjà perdu. C’est à ce moment-là que la chasse prit fin pour lui aussi, il ne tirerait plus jamais sur d’autres animaux ». Une grandeur exceptionnelle se dégage du  chamois  par la confrontation avec la mort dans ces montagnes majestueuses et gigantesques.  Malheureusement,   dans cette espèce d’irréductibilité de l’existence, la nature deviendra tombeau pour l’un et pour l’autre.
La traduction  poétique de Danièle Valin, empreinte d’une puissante émotion, n’enlève rien à l’âme du texte original.

 

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24 mars 2012

L'autre enquête sur l'enlèvement et la mort des moines de Tibhirine -

 

Après le film « Des hommes et des dieux » - l'autre enquête sur l'enlèvement et la mort des moines de Tibhirine -  
Jean-François SOFFRAY

(Editions GOLIAS, mai 2009)

 

(Par Joëlle Ramage)

 

 

 

 

image moines.jpgEn ces temps troublés où le fanatisme religieux semble prendre une part léonine dans la vie des peuples, il est bon de se souvenir des moines de Tibhirine, à la foi vivifiante et à l'action vraie.

Dans ce mince ouvrage d'investigation, l'auteur, Jean-François Soffray, rédacteur à la revue Golias, nous dit que « les moines de Tibhirine ont retrouvé leur actualité bienfaisante ». Nous aimerions en effet croire qu'il existe de par le monde de tels ancrages de foi où la bonté et la générosité contenues dans les paroles du Livre trouvent leur application dans des gestes simples : une main tendue à l'Autre, une écoute attentive, un geste d'amour...et ce, quel que soit cet Autre, ami ou étranger ou même ennemi. Car, par-delà leur tombe terrestre, ces moines nous offrent le plus merveilleux exemple qui soit de la profondeur du dialogue interreligieux.

 

Avec le film exigeant« Des hommes et des dieux » la plupart d'entre nous connaissent la vocation de ces sept moines disparus tragiquement, qui avaient fondu la diversité de leur vie dans une spiritualité commune et authentique, au service du peuple algérien.

L'universalité de la foi devrait appeler à une tolérance active ; il n'en fut rien à Tibhrine, ou plutôt cette tolérance fut massacrée avec le massacre des moines.

L'ouvrage de Jean-François Soffray relate l'enquête ouverte après l'enlèvement des religieux et leur disparition, une enquête minutieuse et complexe qui lève quelques pans sur la « raison d'Etat ». Quelques seize années après cette tragédie insondable, les moines de Tibhirine n'en finissent pas de nous rappeler que la classe politique en France est toujours fractionnée sur la question de l'intégrisme islamique.

 

Agnostique ou croyant, il n'est pas inutile de lire ou de relire la prière à l'accent universel du Père Christian de Chergé, composée avec un hôte musulman de la Communauté :

 

Seigneur unique et tout‑puissant,

Seigneur qui nous vois,

toi qui unis tout sous ton regard

Seigneur de tendresse et de miséricorde,

Dîeu qui es nôtre, pleinement,

apprends‑nous à prier ensemble,

toi, le seul maître de la prière,

toi qui attires le premier ceux qui se tournent vers toi.



Les vagues m’assaillent,

ordonne la paix!

Seigneur, sauve‑nous, nous périssons

Mets ta lumière en mon coeur, illumine ma route.

Mets une lumière dans mes yeux,

une lumière sur mes lèvres,

une lumière dans mes oreilles,

une lumière dans mon coeur...

 

Je ne te demande pas la richesse;

je ne te demande pas la puissance ni les honneurs...

Je ne te demande que l’Amour qui vient de toi,

car rien n’est aimable en dehors de toi,

et nul ne peut aimer sans toi.

Je veux t'aimer en tout.

L’amour est la source, l'oeil de la religion,

l'amour est la joyeuse consolation de la foi.

Tout est simple quand Dieu conduit.

 

 

 

 

 

 

 


 

 

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11 mars 2012

Le Patient du docteur Hirschfeld

 

Le Patient du docteur Hirschfeld      
Nicolas Verdan  
Bernard Campiche éditeur (2011)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

image patient.gifLe Patient du docteur Hirschfeld  de Nicolas Verdan, ouvrage peu conventionnel, évoque le sort des Juifs homosexuels sous le régime nazi : judaïsme  et homosexualité, deux tares à éradiquer sous le troisième Reich. Dans ce roman, la fiction se fonde sur le réel.  Chaque chapitre s’ouvre sur une indication locale et temporelle précise, quasi journalistique, « Berlin, 28 février 1933 », « Zurich, 2 octobre 1958 », « Tel Aviv, 12 octobre 1958 », « San Carlos de Bariloche, 15 octobre 1958 », projetant le lecteur dans l’action et le vécu passé et présent de personnes ne correspondant pas toujours aux normes imposées par le paragraphe cent soixante quinze du code pénal allemand. Le  lecteur revit l’intolérable et ignoble violence nazie non seulement contre les Juifs, les homosexuels, les êtres n’ayant pas le profil conforme aux critères nazis,  mais aussi contre les anciens amis du régime, les SA lors de la nuit des longs couteaux, pas encore nommée ainsi  par les témoins de la narration : « Pour ces miliciens qui se croyaient invincibles, l’humiliation était consommée. Attachés, jetés en cage, pour ainsi dire, dans ce donjon qu’ils avaient cru imprenable, au sommet du Reich, ils se retrouvaient livrés pieds et poings liés aux SS leurs compagnons de jeu qui allaient décharger sur eux des années de violence contenue ». Après avoir été choyés par le régime, « ces hors-la-loi, patentés par le régime (…), aventuriers, garnements, fêtards, chômeurs, assistés » deviennent sa cible. 

 

Cependant, Le Patient du docteur Hirschfeld   n’évoque pas seulement les groupes politiques, il traite  aussi des individus. Il s’agit  essentiellement dans  cet ouvrage de l’histoire d’un membre de la Waffen SS,  Karl Fein,  qui, en 1933, doit  retrouver « une liste comportant près de quinze mille noms ».  En effet, le  docteur Hirschfeld, l’un des pères fondateurs des mouvements de libération homosexuelle, faisait remplir à chacun de ses patients un questionnaire. Karl Fein doit absolument dénicher  ce document compromettant  pour lui avant « les enquêteurs de la police secrète », car « les services de renseignements n’allaient pas tarder à visiter l’Institut de sexologie (…) »  et  « la saisie des listes de patients de Hirschfeld pouvait signifier la fin de sa carrière, voire pire ». Mais ce document a disparu et une vingtaine d’années plus tard, en 1958,  il intéresse encore  certains membres du  Mossad qui ont des comptes à régler avec d’anciens nazis : « jusqu’ici, la chasse aux nazis s’est faite dans l’ombre. Israël, officiellement, ne s’intéresse pas à la poursuite des criminels de guerre, n’ayant pas encore les moyens d’organiser un tribunal pour juger les bourreaux ».Sous le troisième Reich, à proximité des casernes se trouvaient des « clubs pour travestis » et homosexuels où les sous officiers et les soldats de la Weirmarch  allaient  chercher des compagnons de plaisir. « Rudoph Hess »,  par exemple, « se faisait appeler Schwarze Maria lorsqu’il sortait dans (ces) clubs ».  Et c’est ainsi que « Toute la faune la plus bizarre de Berlin avait passé dans (le) bureau »  du docteur Hirschefeld.  
Les SS, « les nouveaux gardiens de la morale » procèdent alors à leur « noble tâche de purification »,( non sans avoir essayé de violer pendant leur nettoyage un travesti ! ) et procèdent à des bastonnades, des meurtres, des autodafés : « Richard von Krafft-Ebing, Henry Havelock Ellis, Magnus Hirschfeld, Sigmund Freud, Albert Moll, Helene Stöcker, Wilhem Reich, des auteurs illustres, mais inconnus de cet escadron de purificateurs en culottes courtes, des centaines d’autres noms, inscrits sur la jaquette d’une immense bibliothèque, près de vingt mille ouvrages, tout un savoir raflé, traîné dans la rue, dans la puanteur des gaz d’échappement et les cris. ». Les êtres humains, la culture sont sauvagement détruits.
Le Patient du docteur Hirschfeld    est non seulement un témoignage historique, une dénonciation ironique et réaliste de l’absurdité de la guerre  et de la religion qui la légitime : « ah ! qu’elle était belle la famille allemande ! ses enfants blonds couverts de sang, airs beaux, purs, de noble extraction, même dans la boue, la bouche ouverte, cadavres frigorifiés, écrasés, aplatis par les chenilles de char, plus de tête, plus qu’un bras, deux jambes en moins, encore deux jours à vivre, trois heures, extrême onction, le corps du Christ, son sang, Sainte Vierge, tous les saints pour les damnés.»  L’antiphrase confère au texte un registre ironique insistant sur le caractère meurtrier, macabre, stupide de cette idéologie. Mais c’est aussi un ouvrage multiple où règne un suspens suscitant l’intérêt et la curiosité du lecteur. En même temps, il   milite  pour le respect de la différence  religieuse, sexuelle, pour le respect de l’être humain, pour la liberté de penser prouvant que les « dignitaires du Reich craignait(…) (l)es  livres (…) parce qu’ils étaient porteurs d’une affirmation individuelle, parce qu’ils mettaient en avant la singularité de l’être, l’indépendance de l’âme et de l’esprit, parce qu’ils isolaient le lecteur du groupe, parce qu’ils éveillaient sa résistance à toute forme d’endoctrinement de masse. » Il dénonce le sionisme : « (…) je ne crois pas que le sionisme délivre un jour notre peuple de ses souffrances. (..) Parce qu’en Palestine les Juifs font une erreur magistrale en menaçant le territoire des Arabes. »,  il prône la paix entre les peuples : « les Juifs n’auront pas la paix tant qu’ils ne feront pas la paix avec les Arabes  Nous n’arriverons à rien par la force. Au fond (…), je ne crois qu’à la cohabitation entre les peuples. ».

 

Le Patient du docteur Hirschfeld de Nicolas Verdan révèle au lecteur une vérité historique encore peu connue du grand public,  lui permettant ainsi  de s’ouvrir à l’Autre, au différent. Ce livre qui capte parfois l’indicible est avant tout un message d’amour à l’égard de  l’humaine condition.



Le site de Nicolas Verdan: www.nicolasverdan.ch

 

 

 

 

 

 

 

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26 février 2012

Les Yeux safran

 

Les Yeux safran        
Antonin Moeri    
Bernard Campiche éditeur (2011) 
CamPoche

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

Ile_vignette.jpgLes éditions Campiche se déclinent désormais aussi en éditions CamPoche afin de redonner vie à des ouvrages parus quelques décennies précédentes. En effet,  Les Yeux safran d’Antonin Moeri  ont déjà été publiés une première fois en 1991. Dans ce micro roman, un anti-héros, un être médiocre, « je suis un raté qui songe au suicide, qui ne peut trouver un sens à sa vie, puisque j’incarne le véritable raté, celui qui est incapable d’avoir une maison, de l’argent, une épouse, des rejetons (….) je végète comme une larve gluante (….) » qui évolue dans un monde où les objets eux-mêmes sont agressifs à son égard : « Je ressentis un désir violent : celui de mourir à l’instant, de quitter un monde cruel et irrespirable dans lequel hurlent sans cesse les haut-parleurs qui me fendent la peau comme des martinets habilement maniés, un monde où règne sans discontinuer la cacophonie la plus révoltante, la plus infernale et la plus meurtrière. » évoque la lente dégradation de sa mère menant à une mort inexorable. Le narrateur donne à voir mémoriellement le douloureux itinéraire du corps souffrant de sa mère, autrefois une femme belle et cultivée : « Cette femme que j’avais connue si belle, parlant jusque tard dans la nuit des derniers quatuors de Beethoven, de la sonate en mi mineur de Fauré, du divertimento en mi bémol majeur de Mozart, fallait-il que j’entende ses rots, ses vents et ses interminables borborygmes ? » L’accumulation de termes négatifs  décrivant le lent dépérissement maternel traduit le refus d’une réalité inéluctable et insoutenable, la mort qui réifie ce qui a été un être pensant, aimant, sensible, « … celle qui avait cessé de respirer, qui n’était plus, comme on dit ; qui n’était plus un être, mais alors était-ce une chose ? ». Mort encore plus inacceptable quand il s’agit de  celle d’une mère, dans un univers sans Dieu : « l’idée de salut ne m’a jamais effleuré ». Dieu, appelé « l’omnipotent »,  n’existe pas pour le narrateur ou alors il est présenté  dans des périphrases remplies de dérision : « Je voudrais que la mort soit un cadeau, la dernière surprise que me réserve le créateur des plantes et des cloportes, des vers et des arbres, des chiens et des rats ».Non seulement vivre n’a plus de sens, mais  donner la vie à un enfant n’a rien de sublime, c’est au contraire  un acte « effrayant » pour le narrateur.       
Le lecteur plonge dans les arcanes d’un moi souffrant qui expose ses pensées, ses questions, ses émotions, ses sentiments dans un flot ininterrompu de paroles, mêlant présent, passé récent et passé lointain. La chronologie se disloque. Les digressions abondent, déroutantes. Le temps dérive, aboli par rapport à un moment charnière, la mort d’une mère. Cette autofiction est l’histoire de la vie plus que celle d’un personnage. Le lecteur est confronté aux questions, aux angoisses de tout être  humain dans un univers privé de transcendance.   Comme il est très  loin du héros romanesque dynamique et ambitieux du XIXe siècle, ce narrateur anonyme et ordinaire à la psychologie complexe !          
L’écriture elle-même est complexe. Les styles direct, indirect, indirect libre se mêlent sans transition, tricotant présent et passé dans des chapitres denses dépourvus des paragraphes et des dialogues propres au roman traditionnel. Dans cet univers mortifère et compliqué, l’humour est cependant loin d’être absent.    De nombreux clins d’œil au lecteur traversent le récit, comme lorsque le narrateur évoque la comédienne dont la « voix (est) travaillée à la cigarette », le fiancé de sa sœur dont les « idées ne sont jamais très claires, comme celles de tous les génies méconnus » ou lorsqu’il critique le théâtre de l’absurde dépourvu d’histoire, de décor, réduit à émettre des sons rythmés mais incohérents : « Elle entendit l’actrice psalmodier flux, reflux, flot reflot flot. Elle la vit imiter les battements d’ailes d’un oiseau de proie, elle constata l’absence de mise en scène et l’extrême laideur du décor. Elle s’endormit quelques fois, même  très profondément (…) ». Son goût de la caricature apparaît dans la constante animalisation des humains à travers une multitude de métaphores et de comparaisons : « quelle surprenante arrogance de roquet chez cet âne accoutumé au silence », « le fiancé (…) ressemble à une souris égarée sur le carrelage froid d’une salle de bain »,       une femme possède  « une taille fine d’insecte »… L’animalisation se poursuit dans le dernier chapitre avec  un songe qui, brouillant la limite entre le réel et l’imaginaire,  introduit une note fantastique et kafkaïenne  quand le narrateur devient un fragile oiseau observant « un immense pré de la couleur qui, désormais, symboliserait pour (lui) la mort : jaune safran ».

 

 

 

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12 février 2012

L'île intérieure

 

L’île intérieure. 
Antonin Moeri    
Bernard Campiche éditeur, 2011  
CamPoche 

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

Ile_vignette.jpg L’île intérieure d’Antonin Moeri donne à entendre le flot  ininterrompu de la conscience d’un narrateur anonyme sous l’emprise d’une sorte de nouveau « mal du siècle », révélateur de profondes insatisfactions physiques, mentales, sociales. Ses portraits constamment négatifs peignent son enveloppe corporelle malingre et peu avenante : « ma poitrine creuse de phtisique, mes longues jambes blanches et lisses, mes cheveux hérissés comme les crins d’une brosse à habit. » Son mal être transparaît tout au long des pages : « Partout je promène avec nervosité ma présence ahurie, celle d’un homme qu’on peut  très justement qualifier de trop ». « J’ai  toujours été l’être veule, sournois et cruel ».Les états successifs de ce personnage complexe, ambivalent, en proie au dégoût : dégoût de la vie (« Mon dégoût inné de l’existence… »), dégoût  devant une société hostile et opaque, gangrénée par l’absurde, (Aurai-je la force, la patience et le courage d’affronter la bêtise, la méchanceté et la cruauté des fonctionnaires sadiques, pervers et ignobles ? Aurai-je l’audace d’affronter leur haleine fétide, leur regard torve, leur grossier langage, la vulgarité de leurs manières », se succèdent divers et variés. L’Autre  provoque en lui répulsion et nausée : « Mon dégoût des hommes étant chez moi plus violent qu’aucun autre sentiment ». Les pensées, les perceptions, les souvenirs de cet anti-héros  constituent la matière essentielle de ce roman dense dépourvu  de paragraphes et de dialogues. Mais cet être qui n’est médiocre que dans sa conscience d’être médiocre et dans l’image négative que lui renvoie sa mère,   ne délivre pas qu’un seul regard sur la réalité. Il rapporte aussi les propos négatifs au style indirect libre  d’autres personnages. Ces insertions  à vocation essentiellement psychologiques et sociologiques rendent parfois difficile l’identification du locuteur.

 

Ce narrateur est irrémédiablement seul malgré les êtres qui évoluent autour de lui. Uniquement, sa sœur, absente intensément présente, partie lumineuse de lui-même, son double positif, (« pensant à ma sœur, à l’élégance de ses toilettes, à son visage grave, ardent et noble… ») rompt  sa solitude (« sa présence imaginée à mes côté ») et illumine sa vie. Une espèce de jeu de miroir s’instaure alors : la sœur absente étant vue et entendue à travers le regard et les paroles du frère qui l’admire et l’aime intensément révélant  une relation inconsciemment incestueuse puisqu’il souhaite que la fille avec laquelle il « voudrait vivre » « ait (s)es yeux ».

 

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18 janvier 2012

Une leçon de flûte avant de mourir

 

Une Leçon de flûte avant de mourir.

 

Jacques-Etienne Bovard      
Bernard Campiche éditeur, 2011
(CamPoche)

 

 (Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

 

 

Une_lecon_camPoche_vignette .jpgJacques-Etienne Bouvard  dans Une leçon de flûte avant de mourir sonde les âmes et propose une subtile analyse psychologique d’humbles  locataires d’un petit immeuble vétuste de Lausanne sous la férule d’une gardienne, « vieille concierge acariâtre », «caricature de concierge »,  « autoritaire et revêche pipelette ». Le narrateur  observe les  scènes, souvent médiocres et mesquines de la vie quotidienne de ces  modestes personnes, révélatrices d’une souffrance intérieure cachée sous des dehors agressifs et sournois.  Mais emporté par le maelstrom de la vie, il ne sait voir cette intériorité brisée, ce qu’il regrette  maintes fois  lorsqu’il écrit ses souvenirs : « mais si j’avais daigné la regarder mieux, si j’avais vu sous la caricature le personnage… ».    « Oui, j’aurais dû mieux regarder ce visage creusé, blêmi de colère, mais plus encore d’angoisse… ».   Ces multiples interventions du narrateur sont autant d’indices annonciateurs de la fin, laissant pressentir la tragédie finale.       
Jacques-Etienne Bouvard se sert de toutes les couleurs de la palette du peintre, de toutes les gammes du musicien, de  tous les relents  de la misère (« « L’odeur, dès l’entrée, m’a pris à la gorge, assaut de remugles plutôt, mazout, sueur, huile à frire, tabac froid, vieux pipi mêlés. L’odeur de la saleté, puis  leur aura de miséreuse solitude… »)  pour  donner à voir, à entendre et à sentir la  vie de ce petit monde, rassemblé dans l’univers clos de ce vieil immeuble. Mais il raconte avant tout l’amitié entre deux êtres, l’un au début de sa vie, un jeune étudiant de vingt trois ans, Gilles Vanneau  (« moi j’avais la vie devant moi »),  l’autre à la fin de la sienne :  un vieillard de quatre-vingts ans, Edouard Laroche,  tous deux unis par la même passion,  la musique, esquive mélodieuse et onirique  à la petitesse  du quotidien. Echappatoire sublime,  « sempiternel combat de l’art contre les contingences quotidiennes, de la grandeur contre la mesquinerie »,   lutte « entre un Guadagnini et  un balai de cuisine » qui donnent un sens à la vie du jeune homme: «.. . le violon ne quitterait plus ma vie, il en serait même un des piliers… » et à celle du vieillard : « cette espèce de marotte n’est rien d’autre pour moi qu’une question de vie ou de mort ».

 

En effet, dans Une leçon de flûte avant de mourir,  la solitude des personnes âgées (« le vieil homme si seul. »), le sentiment de  leur inutilité, (« … l’insurmontable, le dernier cercle du désespoir, c’est le sentiment de n’être plus d’aucune utilité, pire encore de n’avoir plus aucun sens pour personne… »), l’angoisse de se retrouver dans un « home », antichambre de la mort, montrent de façon émouvante la vieillesse vouée à une inéluctable et intolérable finitude imminente, à un  temps inexorablement compté opposé à la jeunesse et à tous ses possibles. Une jeunesse capable cependant  d’apporter de la joie, du bonheur, de l’espoir à un être en fin de vie : « Tu me métamorphoses, Gilles ! »

 

L’écriture vivante, rythmée,  musicale  de Jacques-Etienne Bouvard mêle tendresse, pathétique et humour.  Le vocabulaire esthétique de la musique créateur d’un univers harmonieux et intemporel, de « jubilation d’aisance, de plénitude retrouvée »,  se conjugue  à la langue familière et humoristique de la gardienne : « …elle avait bien vu de l’air dans la vie, ses enfants partis au diable vert, sans compter que la santé allait plus trop fort, des trucs au cœur, des extrabristols, il avait dit le docteur… ».  Sous la plume du narrateur les sensations auditives deviennent tactiles  (« sa voix de clarinette glacée »), les couleurs vibrent et les émotions emportent le lecteur.       

 

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23 décembre 2011

Evasion à perpétuité. Thierry Luterbacher

 

Evasion à perpétuité
Thierry Luterbacher
Bernard Campiche Editeur (Août 2011)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

Evasion_a_perpetuite–vignette.jpgLa jaquette du roman Evasion à perpétuité de Thierry Luterbacher offre au lecteur une peinture à l’acrylique de l’écrivain. Cette toile concrétise les concepts d’évasion et de manumission avec lesquels le romancier joue dans tout l’ouvrage qui constitue un véritable hymne à la liberté, à l’amitié, à la vie.  Deux  poissons, un  rouge et un  bleu, symboles d’une liberté totale, nagent en plein air.  Cernés par la luminosité du jour, ils se détachent, lignes courbes et souples,   à l’extérieur de l’obscurité, hors d’un intérieur fermé par les lignes droites et rigides d’une fenêtre et d’une porte sombres. Ce petit fretin ne représente-t-il pas Emile Thyphon, le héros absent intensément présent du roman  en perpétuelle quête de liberté ?

 

Evasion à perpétuité évoque la « la bande du Foyard…Odile, Angèle, Louis, Arthur, Théodore, Philippe, Thomas, Paul, Lison, Joseph, Margaux et Emile. », un groupe d’amis fidèles et dévoués qui  « s’était constitué() naturellement autour d’Emile dès la petite enfance». Le lecteur voit, entend Emile à travers la voix et les yeux présents et passés de  ses amis, à travers leurs bribes de vie simple,  laborieuse et surtout  monotone sans lui.  Emile est un hors la loi.  Cependant, il «n’(a) jamais tiré sur personne ». Il agit pour « la beauté du geste », pour se prouver qu’il est libre et pour le rester. « Voler (…) Un beau mot, pensait-il, un sens complète l’autre. Voler en volant… ». Assailli de défis, Emile refuse d’être sous l’emprise des carcans de la société, de ses contraintes arbitraires : « il est moins dur à payer que de passer sa vie sur du vide derrière un bureau ou une chaîne de montage… c’est ça la prison à vie. Moi, si je suis condamné à perpétuité, c’est à l’évasion ».  Mais surtout Emile, pour les habitants de son village, pour ses amis, est un « mythe ». Un simple de ses regards apporte réconfort, bonheur. Emile transfigure le réel et les êtres : « Les yeux d’Emile disaient qu’il suffisait de croire que la vie pouvait être extraordinaire pour qu’elle le devienne ». Il existe tout un pouvoir rédempteur, salvateur chez ce hors la loi  doté d’ «une aura mystérieuse ». « Sa  présence dissolvait l’ennui, anoblissait l’existence de celui qui se pensait moins que rien, persuadait de sa beauté celle qui se trouvait laide. Il suffisait de rencontrer Emile et un quelque chose d’indéfinissable enchantait la journée la plus morose.  (…) « Emile sacralisait les anonymes, les forçats de la routine… ». « Le miracle d’Emile, c’est qu’il rendait les gens extraordinaires ».  Paradoxalement, tout un aspect christique règne en  lui. Comme le Christ, Emile apporte la joie, l’espoir, le réconfort, le soutien. Il aide les plus démunis. Les nombreuses connotations religieuses le concernant (« Emile était le paradis et auprès de lui, on devenait le paradis. Les limites du bien et du mal disparaissaient » insistent sur cette personnalité généreuse, altruiste opposée à la morale traditionnelle de la société : « il affranchissait chacun des lois  immuables de la contrainte, de la morale, de ce qui se faisait et de ce qui ne se faisait pas ». Les derniers mots d’Emile sont  même ceux de Jésus : «Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix. ». Le narrateur insiste maintes fois sur cet aspect rédempteur : « La rédemption n’était pas pour Emile de porter l’iniquité de nous tous mais de nous délivrer en se chargeant des rêves du monde »

 

Dans cet ouvrage où les valeurs sont inversées,  une écriture poétique (« … la broderie du  gel (…) enrobait les arbres dénudés avec, au- dessus, l’espace immense aux fondus gris et bleus vibrant de cristaux ») et une écriture blanche s’imbriquent, rythmée par des lambeaux de chansons (« tout doucement sans faire de bruit »),  parsemées de  quelques mots familiers qui font dérailler le texte en introduisant une note réaliste. Evasion à perpétuité de Thierry Luterbacher est un livre plein d’espoir et de beauté car il parle de l’amitié lointaine d’un groupe de jeunes épris de liberté.

 

 

 

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03 novembre 2011

Des nouvelles de la Mort et de ses petits.

 

Des nouvelles de la Mort et de ses petits.
Anne-Lise Grobéty
Bernard Campiche Editeur  (Août 2011)

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

Des_nouvelles…_vignette.jpgLe sous-titre du  roman Des nouvelles de la Mort et de ses petits d’Anne-Lise Grobéty, Mémoires intestines d’Islo Pers, fils du Grand humeur du Roi, qui succéda à son père de manière éphémère, semble annoncer, quand on ignore qu’il recèle un jeu de mots plein d’humour, une parodie d’ouvrage historique. Or ce n’est qu’apparence et illusion. Ce roman abrite une richesse insoupçonnée. Il  se déroule à une époque indéterminée,  ( la toile de fond politique pourrait synthétiser plusieurs périodes  historiques dans lesquelles le roi, « sa minjesté »,  tient une place très importante),    dans un pays imaginaire, « Le Pays Bougon » aux nombreuses ressemblances  cependant avec la France du XVIIIe siècle comme le laissent deviner les références au jeu du « toton »,  à la « Grandencyclopédie », aux ouvrages du « Penseur », à l’arrestation du Roi : « Le Roi avait été confisqué par des émeutiers dans son pavillon de Brentes, au cœur de la forêt de chasse de Chacogne » et à la Révolution : « la Bougonnerie le premier pays au monde où le Grand Renversement était établi ». Islo, le narrateur et personnage principal, est le fils du «Grand humeur » du roi, « né au Grand Palais de Saint Eulalère, au sein du logement adjugé à (s)on père dans l’aire royale, en vertu de sa charge ».  Le Grand humeur s’occupe des « affaires du fondement et de ses excrétations » « des royaux boyaux ». Avec un style raffiné, esthète, Anne-Lise Grobéty évoque dans tout le roman les fonctions corporelles, les exorcisant de leur côté répugnant, apportant de surcroît souvent charme et humour à l’horrible, exhibant ce qui est normalement caché et tu : « Et voilà qu’elle relève largement robe et jupons, qu’elle descend son petit pantalon pour offrir à ma vision  un doublé de fesses parfaitement roulées, je manque d’en perdre la raison ! Surtout m’apparaît clairement le trou d’où je vois poindre comme le jour, doucement, un merveilleux excrément, moulé à point, qui rompt son cours en un instant et chute sur le sol entre les brindilles tout délicatement… » Les innombrables références aux déchets corporels, métonymie d’un univers en délitescence présentent  quasiment  une approche nosologique de la société. Anne-Lise Grobéty  dénonce ainsi  la fin d’un pouvoir arbitraire qui ne peut produire qu’écoeurement, dégoût et révolte. Mais à la différence des écrivains décadents de la fin du XIXe siècle dont la narratrice est proche par certains de ses thèmes et par l’écriture, Anne-Lise Grobéty a foi dans le progrès. Le lecteur assiste à l’évolution d’Islo, esprit de plus en plus libre à la faveur de l’enseignement de son Maître dont l’ascension pleine de noblesse vers l’échafaud à la fin de l’ouvrage  favorise la souveraineté du peuple et « la culbute de l’ancien régime ». Mais ces éléments socio-historico-philosophiques  ne sont pas ce qui importe le plus dans l’ouvrage. Avant même de lire, le lecteur le devine à sa couverture soyeuse, brillante et esthétique. L’image d’une des salles du théâtre baroque de Cesky Krumlov, lui-même mis en abyme dans le texte (« Une sertissure de fleurs frêles qui se mêlent aux plis compliqués du rideau retenus par des grappes d’énormes pompons avec, des deux côtés de la scène, sur des colonnes tout en marbrures, une double rangée de chérubins portant (à deux, il est vrai) un immense chandelier à multiples bras, tous feux allumés ») place d’emblée le roman sous le signe de la beauté.

 

 

 

 Des nouvelles de la Mort et de ses petits d’Anne-Lise Grobéty est en effet avant tout l’aventure d’une écriture.  C’est une véritable œuvre d’art littéraire aux antipodes de la littérature de consommation. Cette prose poétique ennoblit le vulgaire,  mêlant  le réalisme le plus sordide au sublime le plus esthétique, le grotesque et la magnificence, le tout pointillé d’humour, malgré la présence constante de la mort qui coule inexorablement dans la vie.  Dès les premières pages,  la personnification de la nature introduit subtilement l’excrémentiel : « …le jour ne saurait tarder  à purger sa pénombre  de toute équivoque et à redonner contours de platane et d’érable à cette double croupe d’ombre frôlant la demeure », (c’est nous qui soulignons) annonçant en même temps une espèce de  fascination  pour la décomposition, métonymie de la mort.  Un langage recherché, précieux, (le mot rare est toujours privilégié dans tous les domaines, dans le lexique de la botanique par exemple, avec « déhiscence », de la zoologie, avec « la chouette chevêche »…) serti d’archaïsmes (« Mon maître, avons-nous réellement quelque chose à faire céans ? »), de néologismes (« la saison Morne », « la saison Morve ») plonge le lecteur dans un univers dépaysant.  Des chaînes phoniques se construisent à la faveur d’assonances, de rimes intérieures (« Le pire était l’évidence d’aimer quelqu’une qui n’était même pas au courant de mon existence…Le première urgence serait donc …. », « …tantôt une sittelle qui se posait à deux pas de moi et m’offrait la gracieuseté de ses petits pas de demoiselle ! », « Blandine, tonne la matrone, restez tranquille, vous allez prendre un coup de chaud avec votre tourbillonne ! ») donnant rythme et cadence au texte.

 

Les descriptions constituent  de véritables natures mortes de l’écriture  comme le portrait de la « cousinette », « mignonne comme une fleur de pivoine, rose de teint, les cheveux de la couleur de l’avoine mûre et toute cousue de dentelles les jours de dimanche » qui suggère la gracieuse silhouette de la fillette, unissant la grâce féminine et celle de la fleur.  Les personnifications  recomposent la nature, la transfigurent,  « le jour faisait à peine ses ablutions dans la rosée »,  « Parfois, j’étais gratifié de pirouettes de rires qui faisaient brutalement un accroc dans le jupon moiré de l’air nocturne…. », ouvrant le lecteur au rêve en faisant vibrer les couleurs, les sons, les parfums. Alors que les substantifs donnent le retentissement des sensations, les adjectifs les prolongent.

 

L’écriture  baroque, raffinée et  élégante de l’écrivain sublime le réel tout en titillant l’esprit du lecteur avec de nombreuses références culturelles explicites ou implicites ( Prospero Alpini, Ronsard, La Fontaine…), provoquant aussi maintes fois  son sourire par des jeux de mots et des quiproquos savoureux.

 

 

 

 

 

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