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06 octobre 2011

Coups de pilon

 

Coups de pilon 

David DIOP

Edition Présence Africaine (2002)

 

(Par Joëlle Ramage)

 

genere-miniature.aspx.gifCe n’est pas un livre récent mais un livre puissant, puisqu’il s’agit de l’unique recueil poétique d’un homme qui a voulu pousser, à travers ses écrits,à la fois un cri de révolte contre le colonialisme et contre ses méfaits multiples (violence, assimilation, abâtardissement, aliénation, etc.) et une revendication du droit à la différence, à la « reconnaissance » par l’Autre. Professeur de Lettres, David Diop - décédé trop jeune, à 43 ans, dans un avion qui se crashe au large du Sénagal – est en effet un poète engagé qui a mis son talent pour la poésie au service de la lutte anticolonialiste et de la libération des peuples africains. Ainsi, il a su être mordant pour ceux des Africains qu’il considérait comme des valets du colonialisme : "Mon frère aux dents qui brillent sous le compliment hypocrite, sur les yeux rendus bleus par la parole du maître, mon pauvre frère au smoking à revers de soie". Par sa poésie, sa passion, son engagement, la fougue de la jeunesse, les appels à retrouver la dignité perdue, David Diop a profondément marqué son époque.

 

Douter, souffrir, haïr mais aussi être certain de l’avenir, espérer, aimer son prochain et pousser son frère à retrouver son identité, à recouvrer son moi, à agir, à dire non quand il le faut, à arracher sa liberté à l’Autre, voilà le rôle du poète tel que le montre sa poésie. David Diop est de cette race de poète engagé au sens double du terme : sa poésie met en scène ses convictions politiques et intellectuelles. En témoigne ce qu’il a déclaré à propos du régime colonial : celui-ci « reposant sur l’exploitation économique et la falsification historique », a toujours donné la priorité à ses valeurs : « Hypocrisie donc que de parler de symbiose de civilisations, de profits réciproques dans une communauté dont les universités ignorent jusqu’aux noms de nos grands penseurs et passent sous silence l’histoire de nos empires. Seuls peuvent s’en accommoder les tenants d’un cosmopolitisme culturel habillé d’oripeaux exotiques ».

David Diop doit également beaucoup à Aimé Césaire. Il lui doit jusqu’à la manière de percevoir le concept de civilisation lié à l’idée de progrès économique et scientifique et de développement. Etant pour l’auteur un instrument de combat, la poésie sert donc non seulement à expliquer l’origine du déchaînement des haines et des violences entre les races noire et blanche mais aussi à fustiger toutes les formes d’injustice perpétrées dans le monde.

La parole de David Diop témoigne de ce lieu admirable, difficile et tellement rare qui réunit la savante maîtrise du verbe et l’incroyable profondeur de l’émotion. L’écrivain savait l'Afrique par coeur, au plus profond d'elle-même, en ses sources vives, en son peuple, c'est-à-dire en sa vérité. Il la connaissait en sa fragilité et en ses caricatures, avatars d'une Afrique vendue et exploitée aux marchés de l'Histoire.

 

Il n’est que de se souvenir de l’un de ses plus précieux poème : « Afrique mon Afrique » :

 

 

Afrique

Afrique mon Afrique

Afrique des fiers guerriers dans les savanes ancestrales

Afrique que chante ma grand-mère

Au bord de son fleuve lointain

Je ne t`ai jamais connue

Mais mon regard est plein de ton sang

Ton beau sang noir à travers les champs répandu

Le sang de ta sueur

La sueur de ton travail

Le travail de l'esclavage

L`esclavage de tes enfants

Afrique dis-moi Afrique

Est-ce donc toi ce dos qui se courbe

Et se couche sous le poids de l'humilité

Ce dos tremblant à zébrures rouges

Qui dit oui au fouet sur les routes de midi

Alors gravement une voix me répondit

Fils impétueux cet arbre robuste et jeune

Cet arbre là-bas

Splendidement seul au milieu des fleurs

Blanches et fanées

C`est L'Afrique ton Afrique qui repousse

Qui repousse patiemment obstinément

Et dont les fruits ont peu à peu

L’amère saveur de la liberté.

18:08 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (3)

26 septembre 2011

Randah, la fille aux cheveux rouges

 

Randah, la fille aux cheveux rouges
André-Marcel Adamek (Editions Mijade, 2011)

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

randah.jpgRandah, la fille aux cheveux rouges, fiction d’André-Marcel Adamek construite à partir de notre lointain passé, est un  ouvrage polymorphe destiné essentiellement aux adolescents. C’est tout à la fois un apologue à la morale implicite et explicite (« Moi, Randah, deuxième reine des Khoubaris, parvenue au terme de son règne, je me réclame d’avoir favorisé la connaissance, l’hospitalité et la paix. Et je prétends que les peuples qui s’écarteront de cette voie sont voués au malheur et à l’anéantissement »), un roman historique, (C’est l’histoire de la vie de Randah, une enfant, puis une jeune fille et une femme de la préhistoire appartenant à une paisible tribu  située « au bord d’une rivière, entouré(e) de collines rocheuses et de sombres forêts ») et un roman picaresque.  En effet, le lecteur suit le parcours de Randah depuis sa naissance. Comme le picaro, personnage romanesque né en Espagne au XVIe siècle, Randah traverse plusieurs régions, observe, apprend les difficiles leçons de la vie, dénonce ce qui se passe, gravit les échelons de la société. Fillette d’une tribu primitive, elle évolue, s’émancipe, acquiert la sagesse,  puis devient reine dans une société où les femmes jouent progressivement un rôle important. Les femmes sont les forces de la vie, nourricières (« Un enfant pendu à chacun de mes seins, je dispensais sans faiblir un lait gras et généreux aux deux marmots qui en redemandaient sans cesse ») et protectrices, les maîtresses du foyer, les relais permettant l’accès au monde moderne.
Dans cet ouvrage plein de poésie, André-Marcel Adamek tient le rôle d’un historien qui dessine l’avenir dans les linéaments du passé : il montre la solidarité,  la communion possibles entre les peuples dans les moments tragiques de la vie (« Il arriva alors un drame qui devait, dans l’adversité et l’horreur, réunir nos deux peuples en un même combat »), il annonce la malédiction de l’or : « qu’est-ce que l’or ? lui demandai-je. Un métal jaune et brillant qui conduira un jour tous les peuples du monde à leur perte ».
Voyage  dans le temps, le livre d’André-Marcel Adamek embarque le lecteur dans son propre passé, lui permettant  d’imaginer ses lointains ancêtres pour qui l’essentiel était de se nourrir et de lutter contre les  prédateurs et les  intempéries,  mais qui ressentaient aussi déjà la nécessité de l’art en commençant à pratiquer la  musique, la sculpture. Didactique sans prétention,  Randah, la fille aux cheveux rouges, donne à vivre  un néolithique atemporel, présent dans le lexique (« Randah Liké Nahoma, ce qui signifie en notre langage fille aux cheveux rouges »),  les images, les expressions  locales  (… notre village construit de bois et de torchis à cinq jets de pierres de notre caverne mortuaire », « (Il) s’était battu comme un ours »). Il montre comment l’homme pourvoyait à ses besoins, comment il s’est affranchi de la nature en cuisant les aliments, en plantant du « bleh », en pratiquant l’exogamie et s’est éloigné progressivement de sa primarité. Cependant ce peuple libre attiré par « Athlana »,  cet ailleurs au climat plus doux  qui le fait rêver, va se heurter à une société plus « évoluée » : « (…) leur chef s’avança sur le sable humide. Ses jambes, ses bras et sa poitrine étaient cuirassés d’étranges plaques dorées. Il portait un casque surmonté d’un cimier écarlate et l’arme qu’il tenait à la main, longue et effilée, n’était ni de pierre, ni de chêne, ni d’aucune matière que nous connaissions ». Et,  la civilisation, le progrès vont semer la violence et la mort.
L’ouvrage Randah, la fille aux cheveux rouges non seulement fait vivre le lecteur pendant deux cents pages avec ses lointains ancêtres mais il favorise aussi sa  réflexion sur l’évolution de l’homme,  la notion de progrès et sur la Vie en général.

21 juin 2011

Les Heures nues d'Asa Lanova

 

Les Heures nues
Asa Lanova
Bernard Campiche Editeur (avril 2011)

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

Image Asa.gifL’ouvrage Les Heures nues d’Asa Lanova est le long monologue intérieur d’une femme vieillissante  tourmentée par un spleen parfois irrépressible. Ce chant brûlant de désir, hymne à la vie malgré la présence insidieuse de la « Gueuse » (« je demeure une terrienne assoiffée de vie. ‘Le dur désir de durer ‘ me tient donc sur mes gardes, cette rage d’exister qui malgré tous mes naufrages, me suivra jusqu’au trépas ») est un témoignage poignant de l’hypersensibilité et de l’hypersensualité de la narratrice.  La mort n’est pas une réalité ponctuelle.  Elle se déverse dans sa vie  (« ce suicide dont l’idée ne cesse de me hanter »,  la mort de Narde, sa petite chienne du Désert,  celle du seul homme qu’elle ait aimé « l’unique amour fou de ma vie », la référence à  « l’accouplement funèbre »  des fourmis…) et en même temps elle la pousse à vivre intensément, passionnément : « Car, depuis toujours, j’ai su que mort et érotisme sont étroitement liés, l’une déclenchant les pulsions de l’autre »,  Eros et Thanatos s’affrontant  constamment chez elle.  La narratrice échappe à la mort, au néant par l’intensité de la vie et de la sensation,  par de rares ébats amoureux  aux plaisirs paroxystiques avec de jeunes hommes,  qui la plongent dans l’absolu. Le contact rituel  avec la pierre, symbole ambivalent du mortuaire et de la pérennité,  au bas de ses escaliers apparaît quasiment comme une substitut à une relation amoureuse : « Conservera-t-elle en ses pores, cette pierre-là, les exhalaisons marines de mon sexe échauffé par l’été (…) ? ».   Tout un miroitement érotique traverse constamment la narratrice et l’univers dans lequel elle évolue. Chez elle, la sensation peut être  prise dans son sens étymologique de « compréhension », c'est-à-dire un mode d’appréhension du monde dans sa totalité. Les substantifs, les adjectifs donnent à voir, à entendre, à sentir.
Et la narratrice, sent, goûte (comme le prouve par exemple, la synesthésie « la menthe poivrée »), écoute,  contemple, émerveillée,  l’exubérance végétale de son jardin, espèce d’Eden originel, (« les années passent, et je ne cesse de m’étonner, de m’émerveiller de cette nature et de son monde animal » ou plus loin « c’était alors un émerveillement de chaque aurore »). Elle scrute  le monde qui l’entoure dans ses moindres détails, s’intéressant à toutes les formes de vie végétales et animales, laissant son regard s’attarder sur le plus minuscule détail : « Les dahlias avaient conservé, sur leurs petites lances de feu, des perles de rosée. » Elle entretient une relation privilégiée avec la nature, communiant  avec sa vitalité,  communiquant avec elle,  (« taiseuse, je ne le suis en en aucun cas avec les bêtes, avec lesquelles (…) je communique de façon occulte, par une extraordinaire transmission de pensées ou par un langage qu’elles et moi nous sommes seules à comprendre »,  lisant les signes qu’elle lui livre (« je crois profondément aux messages  que  nous adresse la nature, tout comme je crois aux augures des oiseaux ») luttant ainsi contre le désespoir et la solitude : la nature constitue pour elle « toute une vie secrète qui anime (s)a solitude et (l)’aide à surmonter (s)es pulsions délétères ». Femme solitaire et sans enfant, elle exerce une maternité d’adoption par les soins qu’elle prodigue à sa « meute », (sa chienne et ses nombreux chats)  et entre en empathie avec eux. Elle est pour eux la mère qui sauve, la mère allégorique. Et elle est sauvée par eux.

La nature mais aussi l’écriture aident la narratrice  à vivre : « Les mots demeurent envers et contre tout ma survie ».  L’écriture  la constitue fondamentalement,  pourtant elle exige d’elle  parfois une lutte oppressante, désespérante  et exaspérante : « Ayant alors à nouveau sous les yeux  le feuillet où quelques signes incohérents me sautent au visage, je le jette rageusement dans  la corbeille à papier, et dévissant mon stylo, tentant encore de reprendre le chapitre interrompu la veille, héroïquement je m’essaie à accoucher de la suite. En vain. La sueur froide se manifeste une nouvelle fois. L’esprit brouillé, je sens m’envahir un désespoir glacé. »

Le vécu personnel d’Asa Lanova, son passé de danseuse, son séjour en Egypte, sa culture personnelle nourrissent son écriture. Baudelaire, Giono, Colette sont discrètement mis à contribution. Avec une écriture artiste, pleine d’élégance, où abondent les mots rares, précis et techniques, Asa Lanova recherche la Beauté et le Sublime. Son  ouvrage esthétique,  Les Heures nues,  comble l’esprit, l’imaginaire, la sensibilité, mais aussi l’œil de tout vrai littéraire par la beauté indicible de ses mots. Asa Lanova dévoile (dans le sens propre du terme) et magnifie le monde qui l’entoure par tout un florilège de mots recherchés.  Avec Asa Lanova, on est vraiment  en dehors des sentiers battus de la littérature commerciale.

 


 

 

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Les Chrétiens d'Orient, Jean-michel Cadiot.

 

Les Chrétiens d’Orient,
Vitalité, souffrance, avenir
Jean-Michel Cadiot.
(Editions Salvator, 2010)

(Par Elias Abou-Mansour)

 

 

  photo crétiens lalus.jpg  L’essai historique de Jean-Michel Cadiot, Les Chrétiens d’Orient, Vitalité, souffrance, avenir,  traite de l’histoire et de l’Eglise de l’Antiquité jusqu’au XXIe siècle. C’est un ouvrage dense  de trois cent onze pages qui s’adresse essentiellement à des spécialistes. Devant l’opacité et l’exhaustivité du récit, le lecteur néophyte risque de se lasser. L’auteur évoque   les Chrétiens  de tout l’Orient, c'est-à-dire les Chrétiens d’Europe de l’Est, de  Russie, du Proche et du Moyen Orient et d’Asie, y compris  la Chine.
    Ce champ  de réflexion étendu dans l’espace et dans le temps est sérieusement documenté. Jean-Michel Cadiot insiste sur la richesse du Christianisme oriental  resté longtemps florissant. C’est en Orient que se sont développés la théologie et l’ascétisme.  Le Christianisme oriental instaura le cénobisme bien avant Saint Benoît. « Deux (…) moines égyptiens ont marqué à tout jamais le monachisme chrétien : Saint Macaire et Saint Pacôme ». L’auteur secoue  les clichés. Il dévoile que l’Eglise nestorienne a évangélisé l’Asie, la Mongolie et la Chine bien avant les missionnaires franciscains, dominicains et jésuites.
    De surcroît,  Jean-Michel Cadiot expose clairement les dogmes de l’Eglise. La plupart des Eglises orientales professent des doctrines monophysites. Pour ces Eglises, Jésus n’a qu’une seule nature et elle est divine. En revanche, le duophysisme affirme la double nature, divine et humaine. Le concile de Chalcédoine condamna  donc le monophysisme. L’auteur initie le lecteur à des dogmes, à des problèmes christologiques enfouis dans l’oubli et dans le silence du passé.  Jean-Michel Cadiot aide le lecteur à comprendre les concepts religieux. Loin de tout pédantisme, il éclaircit les concepts tels que le gnosticisme, le marcionisme, le montanisme, l’arianisme… en maestro. Par conséquent, l’auteur utilise un métalangage peu courant pour les lecteurs néophytes, comme « miaphysisme », « monothélisme »… Un lexique  les aurait bien aidés  à la compréhension de ces différents concepts.
    Avant de procéder à l’analyse du contenu de l’ouvrage, il est nécessaire de préciser que les Chrétiens orientaux sont différents des Chrétiens occidentaux. Et la vision que les Chrétiens orientaux ont des croisés est révélatrice de cette dissemblance. Les Croisés ont laissé des blessures profondes dans la mémoire collective des Musulmans et des Chrétiens orientaux. Un fossé s’est donc creusé entre les Latins et les Byzantins : « Le sac de Constantinople s’inscrivant dans la mémoire collective des Byzantins ». Ibn al-Athir,  un chroniqueur arabe, a laissé un témoignage allant dans ce sens : « la population fut passée au fil de l’épée et les Francs massacrèrent les Musulmans de la ville pendant une semaine (…) Dans la mosquée Al Aqsa, les Francs massacrèrent plus de soixante-dix mille personnes parmi lesquelles une grande foule d’Imams et de docteurs musulmans…. ». Les Chrétiens d’Orient désapprouvaient  la politique des Croisés. Ils se méfiaient de leur brutalité. Depuis longtemps, ils sont perméables à l’Islam et imprégnés de la civilisation islamique.  Ils vivent un œcuménisme permanent avec les Musulmans.

    Etant donné que l’essayiste parle des Chrétiens de tout l’Orient, nous limiterons notre réflexion aux Chrétiens arabes. Nous montrerons que l’Islam arabe est tolérant, que la coexistence entre les communautés musulmane et chrétienne, dans le Croissant fertile, a  quasiment toujours été respectée et observée.  Certes,  au cours de l’histoire, des agressions et des mesures, jugées à notre époque discriminatoires, sont venues déroger à ce havre de paix.  L’auteur évoque, par exemple,  le statut de dhimmi qui s’appliquait aux Chrétiens et aux Juifs, aux gens du Livre (en arabe : ahl al-kitab), moyennant l’acquittement d’un impôt. En plus, il décrit les moyens de coercition à l’égard des Chrétiens : « Les Coptes ont subi plus de persécutions sous le règne des Ommeyades et des Abbassides (…) sous les Fatimides (969-1169), la période d’Al-Hakim fut plus troublée. Ainsi, en 1004, il contraignit les Coptes  à porter le turban et une ceinture noirs, et en 1009, il procéda à une vague de conversions forcées qui fit chuter sensiblement le nombre de coptes. » Il est vrai que la mémoire collective des chrétiens orientaux est traumatisée par des poussées d’hostilité  virulentes. Néanmoins, pour éviter tout anachronisme, il faut signaler que les droits de l‘homme n’existaient pas à cette époque. Le sujet devait embrasser la religion du roi ou  du sultan. L’absolutisme en France n’a-t-il pas persécuté les Protestants ? Le Pape innocent III n’a-t-il pas lancé, en 1208, la première croisade contre les Albigeois (les Cathares) ? Certes, toute discrimination, passée et présente, est à réprouver. Mais, il est nécessaire de comprendre la culture du siècle.           

    En outre, les Chrétiens d’Orient sont enracinés dans leur environnement. Ils sont acteurs dans la société. En Lettres, des écrivains, Chrétiens et Musulmans, ont provoqué un essor intellectuel. C’étaient  les humanistes de la Renaissance arabe. « Ainsi les Maronites Michel Chiha et surtout Khalil Gibran, dont l’œuvre, Le Prophète, poème philosophique écrit en 1923 à New York bouleversa le monde entier. » Gibran se révolta contre le joug des traditions désuètes. En 1908 son livre Esprits rebelles avait été qualifié d'« hérétique » par l’Eglise maronite, et ses livres furent brûlés sur la place publique, à Beyrouth, par les autorités ottomanes  Une femme écrivain maronite libanaise, May Ziadé « est considérée comme la pionnière du «féminisme arabe. » De surcroît, sous l’impulsion des Syro-libanais et parmi eux, des Chrétiens, l’Egypte, au XIXe siècle, a connu une effervescence intellectuelle et littéraire. Ces avant-gardistes chrétiens et musulmans ont revivifié et modernisé la langue arabe. Les Chrétiens arabes sont les acteurs de la modernité et les piliers de la renaissance arabe. En plus, le complexe minoritaire  des Chrétiens orientaux  a forgé une identité culturelle axée sur la modernité, la laïcité, le pluralisme, la liberté, la démocratie et l’ouverture d’esprit. La présence chrétienne, dans le monde arabe, est un facteur de convivialité. La société arabe devient, alors, par sa présence, mosaïque, plurielle et tolérante. Jean-Paul II disait du Liban, « ce n’est pas un pays, c’est un message ». Cependant, à notre avis, les dangers qui guettent les Chrétiens arabes sont l’isolationnisme, l’identification à la politique étrangère de l’Occident et la guerre israélo-arabe. Cette guerre est la matrice de la paupérisation de la population, de la radicalisation de la société, du militarisme, de l’antisémitisme, du fanatisme religieux,  de la montée du fondamentalisme, du rejet du pluralisme et de l’exode des Chrétiens. Il est temps que l’Occident impose aux belligérants une paix juste et globale.


    Le livre de Jean-Michel Cadiot, Les Chrétiens d’Orient, Vitalité, souffrance, avenir, est richement documenté. Les événements historiques s’enchaînent. Le lecteur avisé trouvera un plaisir à parcourir le temps historique. Cependant  nous  ne partageons  pas le pessimisme de l’auteur en ce qui concerne l’avenir incertain des Chrétiens d’Orient. Pourquoi avoir peur de l’avenir ? L’effervescence de la Révolution égyptienne a donné confiance aux Chrétiens orientaux. Sur la place  Tahrir, les prêtres coptes et les ulémas d’Al Azhar partageaient la même liesse. Le Coran et la Croix surplombaient la foule. Le rôle du Chrétien est donc fondamental et essentiel. Il doit sensibiliser les musulmans à une société laïque,  démocratique,  consolider et intensifier le dialogue islamo-chrétien.

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20 juin 2011

Faire feu, un recueil de poèmes de Claire Genoux

 

Faire feu

Claire Genoux.

Bernard Campiche éditeur, mars 2011

 

(Par Christina Olmes)

 

 

genere-miniature.aspx.gifIL était une fois un recueil de poésies. Je le découvre, je l'approche, à la manière d'un chat curieux ou d'une Sherlock Holmes.

Au seuil du livre, le titre accueille le lecteur. Et une photo : fond noir et blanc parsemé de pétales d'anémone rouge. Un ventre de femme se dessine soudain quand le regard se pose sur le grain de peau qu'on distingue, en bas à droite du livre. Alors apparaissent le nombril, la hanche gauche et un début de cuisse. Couverture qui dévoile que d'autres sens existent en transparence du sens premier des mots. Enfin une citation d'Alexandre Voisard éclaire le titre « Un seul devoir t'attend dans le couloir piégé où tu vas en aveugle : faire feu ». Ces mots s'adressent au lecteur, à la poétesse aussi. Son ventre est ouvert, défloré. Le parfum exhalé de la fruition qui s'aube. L'infinitif FAIRE est un impératif, une loi de la nature, de sa nature de poétesse.

Ses poèmes sont de la sève d'un ruisseau glacé de montagne qui trace son cours nouveau, VIF, éclaboussant de lumière sur les écueils. La mer est son repos, sa destination sûre.

Cet enfant

Cet enfant qu'elle a voulu tuer en moi

lancé au chevet du monde

cet enfant maintenant

_ le mien

court vers la mer

se pose sur l'oeil immense de l'eau

tout de suite après il dort

il ne rêve à rien

son corps est couvert de vent

de paix

et de la cendre du sable

je le tiens contre moi comme une étoile qui danse

Parfois le langage de Claire Genoux m'est énigmatique. Femme singulière, à vif, qui écrit avec sa chair unie au coeur et à la nature, à la vie.

Au milieu

Je vois bien ce que je peux être

par rapport à eux

à leur monde

beaucoup trop affolée

au milieu de mon corps

parce que je me suis fait naître

en suçant à vide la flamme des fenêtres ouvertes

Fenêtres ouvertes d'une réalité qui reste énigme ? Déchiffrer le monde en écoutant, en écrivant son empreinte sensitive en ma singulière sensibilité ? Lire la poésie de Claire Genoux est une expérience qui m'a ramenée avec intensité face à une vérité oubliée, ou peu fréquentée, le mystère de l'origine de la vie, de son « essence »...

FRUIT

L'enfant n'est pas de moi

_ son étoffe de peau tiède

mais alors d'où vient-il

de quelle boue retournée

fruit de quelle faille

et s'il n'est pas de moi

de qui est-il

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28 mai 2011

Isabelle Eberhardt, Oh cet ultra d’abîme ! Karima Berger

 

 

Isabelle Eberhardt, Oh cet ultra d’abîme !
Karima Berger
paru  dans Le Voyage Initiatique, ouvrage collectif (Albin Michel, mai 2011).

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

image voyage initiatique.jpgDans une envolée lyrique, poétique et rimbaldienne, « Je deviens Isabelle », Karima Berger raconte la courte vie extraordinaire et fascinante d’Isabelle Eberhardt en lui donnant sa voix. Isabelle Eberhardt était une voyageuse, un écrivain prolixe de la fin du XIXe siècle, convertie à l’islam, s’habillant en homme algérien pour préserver sa liberté : « habillée en homme, ce sera mon voile, un voile intérieur qui saura détourner le regard de moi, moi, être passant et éphémère, ce sera mon voile mystique ». Elle était, comme le dit son frère Lyautey,  « hors de tout préjugé, de toute inféodation de tout cliché (…) pass(ant) à travers la vie, aussi libérée de tout que l’oiseau dans l’espace ».
Avec un style plein de finesse et d’esthétique, Karima Berger ressuscite  Isabelle Eberhardt, dévoilant sa personnalité complexe et multiple  où la sensualité se mêle à la spiritualité. Elle saisit le mécanisme de sa pensée, de ses désirs, de ses rêves. Karima Berger propose une biographie originale et novatrice, loin de sa forme traditionnelle. C’est Isabelle qui parle, qui se présente : « Je suis née à Genève, je suis ‘fille du hasard’, et j’ignore tout de ma naissance, je n’ai pas de nom sinon celui de ma mère… »
.Le « je » de la narratrice et d’Isabelle se mêlent,  se superposent, s’enchâssent. Peut-être parce que Karima Berger retrouve une part d’elle-même dans cette artiste  ouverte,  cultivée, libre, dans cette femme exilée totale : loin de son pays, loin de sa féminité « je me promène en garçon », mais pourtant pleinement femme. Isabelle Eberhardt, femme moderne avant l’heure,  transgressait tous les tabous : se déguisait en homme, critiquait le colonialisme. Cette femme aux multiples noms : « Meyriem, Nadia, Podolinsky, abdallah, mahmoud… » , totalement libre :  « Mes noms multiples (…) me permettent de filer entre les doigts de ceux qui veulent m’enfermer » ne recherchait pas l’exotisme, la surface de l’Ailleurs. Elle s’intéressait à la culture de l’Autre, s’y intégrait, la comprenait. Elle véhiculait la sagesse de l’Orient, harmonisant l’amour humain et l’amour divin.  Isabelle Eberhardt a effectué un véritable voyage initiatique dont on ne revient pas. La brûlure intérieure qui la consumait sera éteinte par l’inondation finale : « Le désert m’a écrit, il est mon tombeau. Il me fallait l’eau pour éteindre l’abîme de  feu en moi ». La réalité devient mythe sous la plume sublime de Karima Berger.

 

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03 mai 2011

Eclats d'islam, chroniques d'un itinéraire spirituel, Karima Berger.

 

Eclats d’islam, chroniques d’un itinéraire spirituel
Karima Berger
Albin Michel, 2009

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

Karima Berger a parlé de son livre Eclats d’islam, chroniques d’un itinéraire spirituel  à FORUM  104, 104 rue de Vaugirard, 75006, Paris, le mercredi 16 mars 2011. Ecrivain, novelliste, auteure de nombreux  ouvrages, elle a obtenu en 1998 le prix du Festival du premier roman et en 2008 le prix Alain Fournier.

 

 

 

    image éclat.jpgDans une  République française actuellement troublée, pour ne pas dire emportée, dans un maëlstrom malsain, passionnel et névrotique à propos de la laïcité ou plus exactement de l’islam qu’elle instrumentalise et sur laquelle elle fait une fixation, les analyses mesurées, pleines de recul (la narratrice voit et dit ce qui ne va pas en France mais aussi dans son pays d’origine) et de profondeur de Karima Berger dans Eclats d’islam, chroniques d’un itinéraire spirituel constituent un baume apaisant et instructif. Cet ouvrage brise les clichés. Il  témoigne  que la double culture, l’altérité sont une immense richesse, source de tolérance et d’Amour. C’est une Lumière, une gemme scintillante, éclatante, comme le sous entend le titre et son substantif polysémique « éclats ».

    Eclats d’islam tient tout à la fois du journal (« Ce livre est un journal »), de l’autobiographie (« C’est ma voix »), de l’Essai et de la réflexion historico philosophico religieuse. C’est en même temps un discours poétique de paix, de tolérance, de confiance.
    Dans Eclats d’islam, Karima Berger donne à voir un exil positif, fécond, aux multiples richesses : « Je veux poursuivre cette aventure de l’exil qui n’en finit pas de me nourrir, un exil qui est tout sauf la disparition d’une terre ou d’une culture ou d’une mémoire ou d’une religion. Un exil vivant, vivifiant ». Elle prouve que l’être humain n’est pas une simple et pauvre monade, mais une pluralité complexe et foisonnante  d’une éblouissante somptuosité : « Je suis arabe et française, orientale et occidentale, musulmane et laïque, femme et écrivain, et tant de choses encore qui ne se disent pas. ». Et surtout, elle explique l’islam, le dit dans toute sa réalité, luttant contre les parasitages médiatiques : « (…) ces bruits de fond, ces bruits qui brouillent, qui mentent, qui déforment, qui hantent.(…) ». « Tout pousse à l’amalgame, au brouillage, au dérapage ». Elle démontre que toute lecture parcellaire, orientée, trahit, détourne, corrompt le sens du Livre qu’il soit musulman, juif ou chrétien.  Enlevée de son contexte, une phrase perd tout son sens, en acquiert un autre, devient autre. De ce fait, le lecteur naïf ou mal intentionné risque vite d’être « séduit par l’amalgame ». Comme l’explique Karima Berger, aucun écrit  n’échappe  à ce danger. Mathieu dans son Evangile (X, 34) n’écrit-il pas : « Ne pensez pas que je sois venu  apporter la paix sur terre, je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée »  ou   Luc, (XIV, 26). « Si quelqu’un ne vient à moi et ne hait point son père et sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs, et même sa propre vie, il ne peut être mon disciple » ? Hors de son contexte, tout message sacré risque vite d’être  déformé, mal interprété.

    Citoyenne du monde, le seul véritable  lieu où réside vraiment Karima Berger est l’écriture qui la constitue fondamentalement : « Une écriture est le seul vrai lieu où j’habite, ma seule véritable appartenance ». Profondément cosmopolite, universelle, la narratrice, comme beaucoup d’êtres humains, chrétiens, musulmans, laïques…  que l’on ne veut pas assez entendre, prône un dialogue islamo-chrétien quand elle fait référence, en l’occurrence, « au pèlerinage où se retrouvent chaque année musulmans et catholiques pour y célébrer le rite des Sept Dormants de la Caverne. ». Seul compte l’être humain et son ouverture à l’Autre.  Peu importe sa nationalité, sa religion. Pourtant la différence effraie au XXIe siècle. Il est regrettable que l’Orient actuel ne soit plus un espace investi d’imaginaire et de rêve comme il l’a été au XVIIIe et au XIXe siècle avec Voltaire, Gautier, Nerval, Hugo, Flaubert… Espérons avec Karima Berger qu’il retrouve son attrait d’autrefois et qu’il fascine de nouveau.

    Œuvre plurielle, littéraire, historique, philosophique, Eclats d’islam est une subtile protestation contre l’instrumentalisation  de l’islam et  un émouvant message de tolérance.

 

 

Les ouvrages de Karima Berger :

L'enfant des deux mondes. L'Aube, 1998, prix du Festival du premier roman.

La chair et le rôdeur.L'Aube, 2002,

Filiations dangereuses. Chèvrefeuille Etoilée, 2008. Prix Alain Fournier

Eclats d'islam, Chroniques d'un itinéraire spirituel. Albin Michel, 2009.

Rouge Sang Vierge, Nouvelles. Editions El Manar, 2010.

 

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16 avril 2011

Carine Fernandez. Mon propre nègre

 

CARINE FERNANDEZ

MON PROPRE NEGRE


(Article paru partiellement dans Livre & lire, mensuel du livre en Rhône-Alpes, n° 260, mars 2011)

 

Carine Fernandez est écrivain, auteure d’un recueil de poèmes Les Idiomes de l’Ouest, de romans La Servante Abyssine (Acte Sud, 2003)  La Comédie du Caire (Acte Sud, 2006),  La Saison rouge (Acte Sud, 2008). Elle collabore à différentes revues.

 

Fernandez_Carine.jpgQu’on  m’ait cataloguée « écrivain voyageur » me fait doucement rigoler, déjà écrivain tout court… Qui y croirait – pas même l’entourage, ceux auxquels on se frotte dans ce simulacre de vie qu’est la vie professionnelle. Prof écrivain, ça jette tout de suite la suspicion chez les collègues. Surtout ne pas la ramener, faire oublier cette tare. Ecrivain, dernier bastion de la différence et de la marginalité à l’heure où la cité s’ouvre aux handicapés, pour le bavasseur d’encre, pas de rampes d’accès ni de véhicules aménagés. Ecrivain, propre à rien, avorton, inutile !

Et si je n’en étais pas un ?

D’abord je ne  souffre pas de ces fourmis au bout des doigts qui poussent le forçat des lettres à écrire. Celui qui se sent investi, né pour ça, pour qui l’écriture est intransitive. Il écrit. Point à la ligne. Saluez l’artiste ! Pour ma part, je dois avouer que je n’écris que quand j’ai quelque chose à dire et il en faut pour me tirer de mon Oblovisme congénital !

C’est là où intervient mon nègre, ou plutôt mon ghost writer : car il s’agit  bien de fantôme. Comme Bachelard, je crois « aux rêves qui préfacent les œuvres ». Pas un de mes romans qui ne soit né de cette visitation nocturne. Le spectre de l’œuvre à venir se présente dans un état  d’avant sommeil, me persécute, m’aiguillonne, me  force à passer à l’acte.  Et au matin, c’est  mon nègre qui s’installe à ma table de travail.

  Mon nègre n’est pas  pour autant écrivain voyageur. Jamais tenu de carnets de route. Si mon nègre  a voyagé,  c’est dans une  autre existence, il y a  bien longtemps, avant que d’être nègre. Il n’écrit pas pour témoigner,  ne s’encombre ni de clichés ni de cartes postales, il  se moque de la surface.   Mon nègre ne se laisse pas piéger par l’évidence du réel, le mirage des apparences. Seul lui importe ce qui se cache derrière. Derrière les images, derrière les  choses,  derrière la peau, derrière les mots. Il n’est pas doublure pour rien.

 Oui, il m’aura fallu quitter l’Orient,  puis rêver l’Orient pour pouvoir le faire passer dans mes livres. Finalement la vie ne m’intéresse que rêvée ou écrite.  J’écris pour les mêmes raisons que je lis, parce que, comme le répétait Flaubert: la vie m’embête. La vie, toujours trop lourde, trop lente, qui manque de « tension » où les événements se noient et se délitent absurdement. Rien n’a de sens sauf dans les livres. La littérature n’est-elle pas la seule chose qui puisse justifier le réel? Une phrase extraordinaire de l’Odyssée dit que les dieux ont envoyé des malheurs aux hommes afin qu’ils aient quelque chose à chanter.

 Je laisse donc quartier libre à mon ghost writer  pour  échapper à la fatalité de l’existence, transgresser mes limites biographiques, me défaire de  mon enveloppe physique, être une autre.  Pour le bonheur de m’étonner moi-même, sans savoir à l’avance ce qui mordra à l’hameçon  de la pêche nocturne - même de jour, mon écriture est nocturne, noire, nègre.  Truites ou murènes: je n’en sais rien. Il me faut aller jusqu’au bout de ma connaissance des choses, de mon expérience et  surtout de mon ignorance. J’écris avec ma part d’ombre, qu’on l’appelle subconscient, inspiration, instinct.  Il existe, enfoui au fond de  moi, un autre qui sait ce que je ne sais pas. C’est pourquoi  j’écris. Pour savoir.

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10 mars 2011

Mon papa razzi

 

Mon papa Razzi
Lionel Chouchon
Editions du Rocher, 2011.

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                            

 

mon papa razzi.jpgMON PAPA RAZZI  de Lionel Chouchon  commence, (à l’exclusion du titre et de la mise en garde), sur une rétrospective tragique, un gigantesque incendie « en plein milieu de (la) tant attendue Première Cérémonie des Golden People », pour se poursuivre sur un mode humoristique, ludique et satirique. Lionel Chouchon s’amuse, dans cet éreintage de la publicité,  de la communication et des medias, avec l’intrigue mise en place et l’écriture.

Camille Razzi, fils du grand photographe de mode, Lucas Razzi, dont « il se considère(…)  orphelin depuis sa sortie de la petite enfance » est un jeune homme de vingt ans, ancien élève médiocre, sans projet professionnel précis qui « se laiss(e) flotter au fil de l’eau sans trop se poser de questions ». Lorsque sa petite amie Maud perd son travail, « il compr(end) qu’il (va ) falloir un minimum de subsides pour faire bouillir le brouet de leur toute récente vie commune ». Bien que détestant et méprisant l’univers de la publicité, il devient stagiaire dans la filiale « Culture & intertainment du divin Groupe AMDL », une agence publicitaire dont le directeur général est Yves Lemaresquier, l’ami  de sa mère. Sa fonction consiste essentiellement à prendre des notes, faire passer l’information, « porter des plis urgents », faire le café, « aider les hôtesses à l’accueil général, les attachés de presse à celui des médias…. ».  Camille découvre un monde nouveau, étrange, superficiel, clinquant : « il me fallut appréhender un monde  des plus étranges, un langage le plus souvent abscons et des individus survoltés, branchés sur un courant inconnu mais bigrement alternatif. » Il est jeté dans un véritable maelstrom dont l’objectif est de persuader le public, d’agir sur son comportement afin de gagner le maximum d’argent. Il s’agit, c’est certain, de vendre, de « complaire à (la) clientèle », mais aussi de flatter les riches, de divertir un public avide de rêves et d’autographes de célébrités. Lucas Razzi  subira les conséquences de ce monde corrompu, sans scrupules,  impitoyable  et sera licencié. Ce licenciement injuste et ses conséquences  permet la réconciliation du père et du fils et démontre le poids immense d’internet dans la société et l’économie.

Dans cette pointe, teintée de suspense, contre la publicité, les medias  et l’utilisation des people,   où alternent  récit et discours, Lionel Chouchon, tout en nous alertant sur le monde de la publicité et de la communication,  se divertit  autant qu’il nous  divertit. Son objectif est de faire rire pour provoquer la réflexion à la faveur d’un narrateur naïf,   Camille,  parodie de Candide (ne  s’écrie-t-il pas à un moment donné pour se rassurer  « Tout est donc parfait dans le meilleur des mondes à la noix ! » ?)

 Tout est jeu de mots dans MON PAPA RAZZI.  Lionel Chouchon travaille les sonorités des mots et des expressions, joue avec les syllabes et les figures de style : la paronomase : « Tout ceci est normal et normé : mais ici c’est normand », le zeugme : «Je bats des paupières et en retraite ». Il renouvelle les clichés : « Là où on leur offre l’index ils vous le bouffent jusqu’au cubitus… quand ce n’est pas jusqu’à l’humérus ».  Le  langage technique et échevelé, doté de nombreux anglicismes très particuliers au monde de la publicité et de la communication (« star-suker », « sky-tracers », « cast », « brief », « paper board »), le ludisme verbal,  le  rythme allègre des phrases, la force, l’humour, l’ironie et la portée critique des  propos d’Alain Chouchon emportent  le lecteur dans un tourbillon de gaieté.

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03 février 2011

Demain j'aurai vingt ans

 

DEMAIN J’AURAI VINGT ANS.
Alain Mabanckou
Gallimard (2010)

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

couv_mabanckou.gifDepuis quelques décennies, la littérature africaine fait voler en éclat le cliché de l'Afrique misérabiliste et triste regardée avec compassion. La preuve en est une nouvelle fois apportée dans DEMAIN J'AURAI VINGT ANS où Alain Mabanckou donne à voir et à entendre une Afrique pleine de gaieté, d'humour, d'espoir, ouverte sur le monde et avide de culture.                                                                             

Dans DEMAIN, J’AURAI VINGT ANS dont l’action se situe dans les années 1970, à Pointe-Noire, la capitale économique du Congo, Alain Mabanckou délègue la fonction narrative à Michel,  un  garçonnet d’une dizaine d’années qui se projette dans l’avenir comme l’indique le titre.  Michel,    observateur perspicace  malgré son jeune âge,   raconte sa vie quotidienne : sa famille, « maman Pauline », « maman Martine », « papa Roger », son ami Lounés, ses amours avec Caroline. Il dévoile en même temps sa vision de la vie sociale et politique du Congo mais aussi celle du monde entier  à laquelle il a accès à la faveur de son père adoptif, réceptionniste à « l’hôtel Victory Palace »,  fervent auditeur d’une  radio « branch(ée) sur La Voix de l’Amérique ».

Alain  Mabanckou  rappelle Montesquieu dans LES LETTRES PERSANNES quand Michel dénonce  naïvement la politique française au Congo : « Les Français (…) nous aiment encore aujourd’hui parce qu’ils continuent à bien s’occuper de notre pétrole qui est dans la mer de Pointe-Noire  sinon nous autres on va le gaspiller ou le vendre aux Américains qui en ont besoin pour faire marcher leurs grosses voitures »,  quand il révèle les dysfonctionnements politiques de son pays en rapportant les propos de son père : « Pourquoi le gouvernement s’entête à parler de cet assassinat si lui-même n’est pas complice de la mort de notre immortel ? » ou en résumant  les problèmes ou scandales internationaux entendus à la radio : « on a renversé le chah d’Iran ! », « Giscard d’Estaing a reçu les diamants du dictateur Bokassa ». DEMAIN, J’AURAI VINGT ANS pourrait  servir de matière première à l’étude socio-historique  et politique du Congo des années 1970. Il témoigne de la réalité quotidienne des classes moyennes africaines et fait connaître leurs modes de vie, leurs traditions, leurs coutumes vestimentaires ancestrales (« c’est Roger le Prince qui dansait torse nu, un pagne en raphia, les cauris autour des reins, des clochettes autour des chevilles, du kaolin blanc sur le visage et les cheveux »), leur façon  de penser, leurs croyances (« On a dit que c’est l’esprit du grand-père de nos grands-pères qui s’était réfugié dans le corps de Roger le Prince »,  leurs superstitions. Mais  DEMAIN, J’AURAI VINGT ANS  est avant tout une œuvre littéraire.

Alain Mabanckou puise des expressions concrètes dans les profondeurs de la langue populaire locale : « On l’a coincé comme on coince les rats palmistes dans notre brousse », « Ils vont alors s’engueuler comme deux personnes qui battent les mêmes tam-tam sans s’arrêter »,   rythme son écriture de comparaisons humoristiques. Edwige a « des boutons partout sur le visage comme si elle avait reçu des balles perdues pendant la guerre mondiale ». Il instille  des explications pleines de beauté et de sensibilité : « Ce n’est pas pour rien que l’eau de mer est salée comme ça, c’est à cause de la transpiration de ces ancêtres et de leur colère qui provoque des vagues ». Cet emploi exubérant des images comme les nombreuses références littéraires à Rimbaud, Hugo, Pagnol, Saint –Exupéry, San Antonio   trahissent  sa présence.

En effet, l’écrivain multiplie les clins d’œil au lecteur comme lorsque Michel  interprète le discours de l’oncle René, un marxiste qui n’hésite pas à spolier les biens de sa propre famille. Jouant avec les mots,  Alain Mabanckou évoque « les forcés de la faim »  qui « doivent faire table basse »  tout en   expliquant  que   Karl Marx et Engels  ont démontré  « comment l’histoire du monde n’est que l’histoire des gens qui  sont dans des classes ».

L’écriture d’Alain Mabanckou rappelle la technique célinienne de transposition de la langue orale. Le discours de l’enfant est une retranscription du langage parlé. Les phrases de Michel s’écartent des normes grammaticales. Il désarticule la syntaxe,  contractant  « cela » en « ça » : « maman Pauline ça l’énerve d’écouter ces choses qu’elle ne comprend pas »,  omettant  l’inversion du sujet dans les phrases interrogatives, redoublant  le sujet : « Sinon comment les Cambodgiens ils font pour l’écrire… ? », employant  des termes familiers : « Il engueule ses enfants ». Cependant si l’écrivain tord le cou, non pas à l’éloquence, mais à la syntaxe, ce n’est pas par incompétence,  mais par souci de réalisme. Alain Mabanckou s’efface pour laisser l’enfant s’exprimer et rythmer la langue avec une musique savoureuse pétrie d’humour.

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22 janvier 2011

ROUGE SANG VIERGE : Un style esthétique et audacieux.

ROUGE SANG VIERGE
Karima Berger
Al Manar (1/10/2010)


(par Annie Forest-Abou Mansour)

photo livre KB.gifLe recueil de nouvelles de Karima Berger ROUGE SANG VIERGE  progresse par une série d’instantanés juxtaposés proposés dans des registres variés et nombreux. Les tonalités  poétique,  réaliste, pathétique, humoristique se succèdent en autant d’instants de vie fugaces et intenses dessinant avec finesse l’imaginaire et la réalité de l’Algérie.

Certaines nouvelles de l’ouvrage de Karima Berger comme  « Rouge Sang Vierge » sont  de  véritables poèmes en prose à l’écriture très soignée d’esthète qui fait fusionner les différents sens : « J’ai froid, j’ai chaud, je trébuche dans le rire trop rare de manman, je me noie dans les plis de l’écharpe qu’il déroule… ». Très souvent,  on passe rapidement  du quasi irréel au réel. Rouge, couleur personnifiée comme dans un conte de fées « Rouge vint alors, il me rendit visible, il me frappa de sa volupté. Il envahit ma vie »  emporte l’adolescente dans un univers onirique exaltant.  Mais très vite et en quelques mots,  la Beauté sombre  dans toute la noirceur du réel. Le sang qui coule n’est plus celui de la jeune vierge emplie de rêves voluptueux mais celui de la violence : « la vision Rouge du sang s’écoulant sur la blanche bure des moines ». On quitte de temps à autre  le poème pour  effleurer,  en quelques mots ou en quelques  lignes subtiles, un récit anecdotique constatant,  sans éreinter, des figures d’une Algérie fangeuse où les valeurs s’effondrent. Dans « L’argent et son corps »  Sabrina  « s’enfui(t) de son village (…) et vient se terrer parmi les rats de la capitale ». Inadaptée à la vie citadine, à cause d’une société rigide, de  la pauvreté et du chômage, Sabrina « se mêle à ces autres filles venues du fin fond du pays, meurtries, leurs consciences souillées, se consolant à coup de drogues, d’amnésies, de délire (…) et de violences parfois inouïes… »  et elle vend son corps.

Dans ce recueil de nouvelles, la narratrice donne à voir une  femme  souvent niée en tant que telle. La fille reçoit une éducation différente de celle de son frère. Sa virginité s’impose alors que « « les frasques » du garçon « sont »  considérées comme « des expériences viriles ». La femme  est soit la mère (« les baisers de Nadia »), soit  la vierge, soit la prostituée dans une société manichéiste où s’opposent le Bien et le Mal, le moral et l’immoral, le sacré et le profane. Loin de « la chaste »  Algérie, dans une Algérie corrompue, la mère disparaît au détriment de la femme objet. Sabrina est perçue par son fils, devenu un débauché, comme une simple denrée : « lorsqu’il  rabattait les hommes pour les filles de Moh, il vantait les charmes de Sabrina ». La femme n’est pas toujours reconnue comme un  être à part entière. Seule la femme rêvée, celle que l’on imagine sous « son  vêtement passe-muraille et son hidjab »,  belle, mystérieuse et sensuelle,  existe dans certains esprits masculins.  La femme n’a pas droit à la parole.  La  malade de « Formols »  ne peut que se taire et accuser le Destin.   Mais  malgré tous les principes phallocrates, la femme arrive à s’imposer : elle « viole en secret la loi du hidjab » à la faveur de son parfum,  « laissant flotter une ondée, de jasmin ou de muguet » après son passage. Dans « quarante jours », avatar de lysistrata,  elle  s’unit  aux autres femmes  pour  rejeter, afin de respecter la Vie,  les rites sanguinaires destinés à « honorer (des) dieux cannibales » édictés par Abraham . Karima Berger égratigne parfois  au passage, en l’occurrence  dans la nouvelle au  titre provocateur « Téophanies », d’un léger coup de griffes humoristique  le « sacré » avec des apparitions qui n’ont rien de divin. Mais elle ne dénonce pas.

Karima Berger  ne rédige pas une œuvre féministe ou militante. Elle est avant tout une orfèvre de l’écriture.  Elle se contente de montrer la société maghrébine dans  un style  esthétique et audacieux.   Les différentes histoires de Rouge Sang Vierge  malgré leur brièveté permettent de traverser différents milieux de la société algérienne tout en révélant les qualités littéraires de leur auteure.  Karima Berger ose dire la société arabe sans sombrer dans la critique,  laissant exister un horizon d’attente où le lecteur arabophone se reconnaît.

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09 janvier 2011

NOIRES BLESSURES : L'ambivalence profonde de l'être humain

Noires blessures
Louis-Philippe Dalembert
Editons Mercure de France. 2011

 

(par Annie Forest-Abou Mansour)

 

noir.jpgAucun de ses lecteurs ne l’ignore désormais  après avoir lu  plusieurs de ses  ouvrages comme Rue du Faubourg Saint-Denis, Les dieux voyagent la nuit,  L’Ile du bout des rêves,  Louis-Philippe Dalembert est un brillant homme de lettres. C’est aussi   un  grand humaniste qui appréhende l’être humain sans manichéisme  avec la sagacité d’un psychanalyste, d’un ethnologue et d’un sociologue. Si un  lecteur  méconnaissait cette facette de l’auteur, la lecture de son dernier ouvrage Noires blessures l’instruirait d’emblée.  Dans ce très bel ouvrage polyphonique, Louis-Philippe Dalembert  à la faveur des monologues intérieurs de laurent Kala, un Français employé par une ONG en Afrique  et son boy, un jeune Africain Mamad White, introduit le lecteur dans l’intimité et la mentalité  des deux protagonistes.  Il permet ainsi de comprendre le fonctionnement  mental et social des êtres humains. Il le lie à leur vécu quotidien et à leur historicité en donnant à voir leurs souffrances psychiques et physiques et leurs multiples conséquences.

Chaque être, quelque soit sa noirceur morale, ses actions d’une cruauté insoutenable, est malgré tout un être humain. C’est ce que l’on comprend en s’insinuant dans les pensées de Laurent Kala. Enfant petit et gros, sensible, timide, Laurent était la  risée de ses camarades de classe, « le souffre –douleur de la cour de récréation ». Il vouait une admiration sans limite  à son  père, « grand, élancé, tout en muscles (…) à l’opposé des pères de (s)es amis ». Or ce géant qu’il idéalisait,  à sa grande surprise,  fond en larmes en apprenant la mort de Martin Luther King. L’image de ce père prétendument invincible se froisse quelque peu dans l’esprit de l’enfant de sept ans : « Quand je vis les pleurs rouler sur les joues de mon père (…), quand je le vis quitter le salon pour se diriger en traînant les pieds vers la cuisine, pour moi le monde s’effondra ». Puis, ce père ouvert, militant en faveur des droits de l’homme, est tué par un CRS, « un grand  Noir  baraqué qui s’était acharné sur lui » lors d’une manifestation. Ce sont alors de « noires blessures » infligées au fer rouge dans le cœur et l’inconscient brisé à tout jamais du jeune garçon. Il se vengera beaucoup plus tard de ces meurtrissures inguérissables, «  le nègre paierait.  Il paierait pour le vol, il paierait pour son impertinence. Il paierait pour ses semblables aussi ».  Il  torture alors  son boy qui a osé dérober quelques « bas reliefs » dans son réfrigérateur.


Mamad, le jeune boy, orphelin de père « sept mois après (s)a naissance »  a souffert de la pauvreté et du racisme dès sa plus tendre enfance. A l’école, il est méprisé par l’économe de son établissement scolaire parce que sa mère ne peut payer son « écolage ». Mamad incarne la souffrance des jeunes Africains poussés à quitter leurs familles tendrement aimées,  leur pays, leurs racines, « au péril de (leur) vie »,   à cause d’une situation économique déplorable. Mamad rêve de trouver du travail en Occident pour offrir une vie plus décente à sa famille comme l’ont fait ceux qui ont réussi à partir : « l(eur)  famille  exhibait avec fierté les signes extérieurs de (leur)  réussite : maison en dur, télévision, téléphone portable (…) ». Mais il sera forcé au retour comme nombre de ses compatriotes  « ramenés, trois mois ou trois ans plus tard, menottes aux poignets comme des malfaiteurs (..) en plus de la honte, une larme au coin de l’œil, sans pouvoir raconter ni comment ni pourquoi ils avaient été pourchassés ainsi que du vulgaire bétail, capturés puis expulsés. » A son retour,   Mamad deviendra le boy de Laurent Kala, une chance pour lui ! : « Avec mon salaire, les habits usés, les restes de nourriture, les produits avariés que Monsieur Laurent me laisse emporter (…) j’arrive à m’occuper des miens (…) »

Louis-Philippe Dalembert aborde  son texte avec sa double  culture haïtienne et occidentale. Il donne à voir avec objectivité et réalisme les deux continents. il  montre l’Afrique sans concession dans toute sa réalité : ses habitants qui « se mangent entre eux pour des bagatelles », parce que le voisin possède plus que l’autre. Il  dit la misère, le chômage, la faim. Il donne à voir le racisme de certains Blancs, les relations dominants dominés qui existent encore en ce début de XXIe siècle, le relent colonialiste qui subsiste toujours dans certains esprits : avec le Blanc méprisant et arrogant,   le Noir respectueux, exploité, soumis, inhibé  malgré sa conscience aiguë   du problème  et son orgueil, parce que contraint de travailler pour faire vivre sa famille, « pour ne pas retomber dans la poussière ». Dans  Noires blessures, Louis-Philippe Dalembert insiste sur l’ambivalence  profonde de l’être humain.

Louis-Philippe Dalembert   ne rédige pas une œuvre revendicatrice et militante. Noires blessures est une avant tout une œuvre littéraire, structurée comme un livret d’opéra avec son prologue, ses intermezzi, son épilogue,  son  rythme souvent musical avec des refrains comme Shosholoza (« Shosholoza. Ses pieds s’envolaient, légers, avant de rebondir sur le sol. Shosholoza.  Son cœur battait à l’unisson avec celui de la forêt. Shosholoza. »,  son écriture ciselée où se mêlent l’émotion,  l’humour et l’ironie. L’Afrique est présente dans le  lexique,  les expressions imagées de Mamad, comme « revenons à nos cabris » ou « Elle habitait à un braiment d’âne de chez nous ».  La symbolique des noms des personnages révèle l’œuvre littéraire et l’humour du narrateur : le patronyme du Noir est White, celui du Blanc possède une consonance africaine. Laurent Kala, l’homme raciste,   adopte un enfant africain, qui « à le voir crapahuter aux quatre coins de la maison et de la véranda », lui rappelle « un petit chimpanzé » ! Et il nomme cet enfant Luc, prénom d’origine   grecque signifiant « blanc ». (1)

Rien n’est gratuit dans Noires blessures. Tout possède un sens. Il y aurait encore tellement à dire sur ce bel ouvrage. Mais laissons les lecteurs le découvrir.

(1)         Luc vient aussi du latin « lux », la lumière.

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08 janvier 2011

La tragique réalité de la guerre du Vietnam par Neil Sheehan

L’Innocence perdue 
Neil  Sheehan
Editions du Seuil, Collection Points Actuels (1990)

 

(Par Joëlle Ramage)

 

                                                                                                                                                               

innocence.jpgExtraordinaire prouesse littéraire d’un jeune journaliste, à la fois romancier et historien, immergé dans le Vietnam de la guerre, qui nous en fait découvrir les détails les plus minutieux, à travers la vie d’un gradé américain, le lieutenant-colonel John Paul VANN. De ce récit grave et éblouissant qui a requis pas moins de seize années d’enquête, John Le Carré ne dit qu’un mot : « superbe !», en ajoutant : « si vous ne lisez qu’une seule histoire de la guerre du Vietnam, ce doit être celle-là, admirable et exaltante ».

 

L’auteur, Neil SHEEHAN, dit que les recherches qu’il a menées l’ont contraint « à affronter intellectuellement la tragique réalité de la guerre du Vienam » et à constater surtout que l’Amérique ne l’aurait jamais gagnée. En effet, à la faveur des images médiatiques abondamment déversées sur une Amérique médusée par une violence contre la seule paysannerie pauvre des rizières, cette guerre ne pouvait avoir qu’un impact négatif et qu’une issue très incertaine. Neil SHEEHAN dit d’ailleurs que ce fut là la première guerre « négative » de toute l’histoire des Etats-Unis, tant l’arrogance des chefs américains avait supplanté le réalisme. Durant la Seconde Guerre Mondiale il était en effet clair que l’Amérique était en symbiose avec les réalités du terrain et l’objectif. Mais l’après-conflit avait apporté la certitude à la puissante Amérique et à ses chefs militaires, au Pentagone comme à ses services secrets, qu’elle était devenue planétairement indispensable. L’auteur le traduit à sa façon : « nous sommes devenus si riches et si puissants que notre commandement a perdu sa faculté de penser d’une façon créatrice ». Depuis, cette arrogance n’avait fait qu’amplifier et, au Vietnam, il était devenu impensable que les chefs militaires et civils perdent cette guerre.

 

« De ces combats sans héros » comme le dit l’auteur, John Paul VANN avait été l’une des personnalités les plus étonnantes. Fin analyste et stratège, aux terrifiantes zones d’ombre, il avait compris – ce que les Mc Namara, Hatkins, Johnson et autre Kennedy n’ont jamais correctement saisi - que les Vietnamiens se battraient jusqu’au bout, eux qui ont toujours réussi à repousser les envahisseurs, d’où qu’ils viennent, chinois, mongols, mandchous, français et maintenant américains.

 

Cet ouvrage est absolument capital dans la compréhension des mécanismes qui ont conduit à la guerre du Vietnam, mais il donne aussi à comprendre les relations étroites de cette guerre avec la guerre d’Indochine et celle de Corée. François Sergent de ‘Libération’ dit très simplement que « l’auteur raconte VANN, mais aussi le Vietnam, Washington, les politiciens, la presse et l’armée, toute l’Amérique de l’après-guerre ».

 

 

                                              

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05 janvier 2011

La philosophie comme manière de vivre.

 

La philosophie comme manière de vivre. Entretiens avec Jeannie Carlier et Arnold I.Davidson

Pierre Hadot 

Albin Michel, 2001

 

(Par Mireille Bourjas)

 

livre Mireille.jpgAncien prêtre, ancien chercheur, ancien professeur au Collège de France, Pierre Hadot a marqué par ses recherches, ses écrits et sa pensée, la fin du XX° et le début de notre XXI° siècle. Très connu à l’étranger, surtout aux U.S.A, il le fut moins en France paradoxalement. Personnage remarquable de gentillesse, de bonté, d’honnêteté, de compassion, d’une intelligence supérieure, il réussit avec un langage simple à nous faire sortir de ses livres “changés“.

Que ses ouvrages traitent de Marc Aurèle ou de Plotin, du stoïcisme ou de la mystique ; avec une érudition toujours limpide, ils montrent que pour les Anciens, la philosophie n’est pas construction de système, mais choix de vie, expérience vécue visant à produire un « effet de formation », bref un exercice sur le chemin de la sagesse.

En suivant Pierre Hadot, nous comprenons en quoi les philosophies des Anciens, et la pensée de Marc Aurèle, en particulier, peuvent nous aider à mieux vivre. Et si « philosopher c’est apprendre à mourir », il faut aussi apprendre à vivre dans le moment présent, vivre comme si on voyait le monde pour la dernière fois, mais aussi pour la première fois.

Les exercices spirituels de Pierre Hadot commencent par la contemplation de la voute étoilée et notre sensation émerveillée de faire partie du tout. Ils se poursuivent à chaque étape de notre vie et se rapprochent des exercices de bricolage ou d’artisanat de la vie dont parle souvent Boris Cyrulnik. A notre époque où les grandes idéologies ont cessé de conduire le monde, les livres de Pierre Hadot sont salvateurs et à la portée de tous.

 

 

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30 décembre 2010

Lettres de prison

 

Lettres de prison 
Rosa Luxembourg
Corlet Imprimeur, 1989

 

(Par Joëlle Ramage)

 

rosa.jpgQue n’a-t-on envie lorsque le temps est maussade et l’esprit chagrin de se replonger dans ces très émouvantes Lettres de prison  de Rosa Luxembourg. Née en 1870, la grande militante co-fondatrice du mouvement ouvrier Spartakus cachait, sous un esprit révolutionnaire, une véritable âme d’écologiste et un irrésistible attrait pour la vie. Son amour exacerbé de la nature, qui explose dans chacune des lettres dédiée à son amie Sophie Libknecht – dont le mari sera assassiné en même temps que Rosa Luxembourg -, transcende un quotidien désespéré et éprouvant, dont l’issue sera la mort.

 

Car Rosa perdra la vie en 1919, assassinée par ses tortionnaires – des officiers des corps francs dont sont issus les premier nazis -  après avoir, jusqu’au dernier  jour, espéré être libérée. Jusqu’au bout aussi elle aura chanté la vie, à travers les barreaux de sa prison, tentant de deviner au loin, les espèces florales par leur forme et leur couleur. Dans une de ses toutes dernières lettres à Sophie qu’elle baptise du doux nom de Sonitschka, elle parle du réconfort que lui procure une visite au Jardin Botanique et elle décrit, comme si elle en parcourait encore les allées, la floraison des plantes, s’arrêtant ici sur les fleurs du pin dont « les chatons rouges sont des fleurs femelles dont naîtront les grandes pommes de pin, si lourdes qu’elles retournent leur pointe vers le sol », là sur l’acacia dont elle dit que dans certaines contrées on l’appelle ‘robinier’, ou encore sur la floraison du mimosa qui a « des fleurs jaune soufre et qui embaume l’air ». De la même manière s’arrête-t-elle sur la vie animale et parle-t-elle sans cesse des liens profonds qui l’unissent à la nature vivante. Au-dessus de la fenêtre de sa prison, un couple d’alouettes huppées  vient d’avoir un petit. Du sens aigu de l’observation qui la caractérise naturellement, sublimé par l’enfermement, germent des descriptions dignes d’une observation scientifique : « …déjà le petit oiseau sait bien courir. Peut-être avez-vous remarqué comme les alouettes huppées sont drôles quand elles courent, à petits pas rapides, sautillant sur leurs deux pattes, comme le moineau. Le petit commence même à voler, mais il ne trouve pas encore assez de nourriture, d’insectes et de petites chenilles, surtout par un temps aussi froid… ».

 

Est-ce la conscience de n’être plus libre qui la fait se repaître de la vue d’un nuage rose, de la chute du soleil à l’horizon « descendu d’un degré »  la consolant de toutes les méchancetés ? Est-ce la conscience de l’inhumanité qui lui fait éprouver le besoin du sacré en chantant à voix basse l’Ave Maria de Gounod ? Pourtant il lui semble qu’elle aime encore et toujours les Hommes et qu’elle soit toujours en accord avec le rythme de vie qui l’entoure. L’amour et l’indulgence envers ceux qu’elle désigne sous le terme d’ ‘humanité’ imbibent chacun de ses mots, chacune de ses phrases, et c’est à l’envie qu’elle répète à Sonetscka cette simple vérité : « N’oubliez jamais de regarder autour de vous, vous y trouverez toujours une raison d’être indulgente ».

 

Si on avait encore quelques doutes sur la grandeur de cette âme, aux prises de position anti-militaristes, il n’est que de méditer l’une de ses pensées, puissante et irrésitiblement humaine, à travers les mots obsédants d’une de ses lettres datant de 1917, qui font magnifiquement jaillir la scène : « …et la vie chante aussi dans le sable qui crisse sous les pas lents et lourds de la sentinelle, quand on sait l’entendre… ».

 

Elle qui disait que la liberté, c’est « la liberté de celui qui pense autrement » fut mise en vers, en 1919, par Berthold Brecht :

"Rosa-la Rouge aussi a disparu
Le lieu où repose son corps est inconnu.
Elle avait dit aux pauvres la vérité
Et pour cela les riches l’ont exécutée."

 

 

 

 

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30 décembre 2009

Orages ordinaires

ORDINARY  THUNDERSTORMS

 William BOYD 

Bloomsbury, 2009

 

(par Mireille Bourjas)

 

                                                                                                                                                      

ordinary.jpgSelon l’Evening Standard, c’est le livre de l’année.

William BOYD, écrivain écossais, est très connu en France et ses ouvrages ont tous été traduits en français. Révélé, en 1981, par son A good man in Africa, l’auteur n’a cessé de produire des best sellers.

Ecrivain hyperréaliste qui essaie de rendre ses textes aussi authentiques que possible, W.Boyd a l’art consommé de nous faire aimer ses personnages.

Dans Orages ordinaires, il  explore avec maestria la question de l’identité et le fait que l’être humain ne puisse pas être la même personne toute sa vie. Adam Kindred, jeune climatologue spécialiste des nuages, va expérimenter plusieurs changements de vie. A la suite d’une série de hasards malheureux, il est soupçonné du meurtre d’un allergologue qui est un des personnages-clé de l’industrie pharmaceutique anglaise. Pour échapper aux recherches, il n’a qu’une issue, se cacher et disparaître et devenir quelqu’un d’autre. Mais en 2010, dans une capitale européenne, la tâche n’est pas aisée.

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02 septembre 2009

Une ville en pleine ébullition

And let the great world spin
Colum Mc Cann

Random House, 2009 

 (par Mireille Bourjas)

 

www.randomhouse.com.gifA partir de  l’expérience d’un funambule qui effraie New-York, en marchant et sautillant sur son fil, entre les Twin Towers, Mc Cann déroule le vertigineux panorama d’une ville en pleine ébullition entre la fin de la guerre du Vietnam et le début de celle d’Irak, mères pleurant leurs enfants disparus, prostituées épuisées, junkies, grandes dames de Park Avenue, artistes pommés, petites gens dévouées… mais surtout curé des rues en proie au doute. Ce personnage, à lui tout seul, dans sa misère, sa nudité, sa charité, sa fragilité apparait petit à petit comme le grand personnage de cette fresque du XX° siècle. Il est comme le pivot central autour duquel les voix des autres personnages trouvent un écho. Une sorte de grâce baigne tout le roman et Mc Cann sait très bien montrer les humains dans leur combat quotidien, pour vivre et survivre face à une réalité bien sombre. On sent à chaque ligne son empathie pour les plus humbles, les plus pauvres, les plus démunis.

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23 avril 2009

Ilû, l'homme venu de nulle part : L’homme naturel

 

Ilû, l’homme venu de nulle part

Pierre Barthe

VLB éditeur, 2008

 

(par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

Pierre Bailu.gifrthe, dans son premier et très beau roman à l’écriture limpide et imagée (« Hiver » se dit « long ue neige », la marmotte est « le siffleux » pour les hommes préhistoriques), nous fait vivre, pendant pl us de six cents pages, la vie, telle qu’il l’imagine, de nos lointains ancêtres d’il y a 35000 ans. Nous suivons avec angoisse ou ravissement Ilû - devenu amnésique à la suite d’une terrible agression - et ses amis du clan-des-Hommes-Vrais dans des lieux hostiles et glacés aujourd’hui enfouis sous les mers de  Tchoukotka et de Béring.


Cette fiction dépaysante se fonde sur le réel : les lieux où se déroule l’action, les animaux rencontrés (le renne, le pi ca...), les armes utilisées pour la chasse (lance-pierres, sagaies...) ont existé. Dans cet univers rude et  le plus souvent hostile régi par des puissances  surnaturelles, le clan qui sauve puis adopte Ilû, « n’(a) pas de chef absolu, pas plus qu’un conseil de sages ou de décideurs spécialement nommés ou élus par ses membres.  Chacun (est) libre de ses décisions, de sa façon de vivre, de sa collaboration ou non au succès du clan. Mais il (est) dans la tradition la plus ancienne et la plus solidement ancrée dans les mœurs à la fois de contribuer à la prospérité du groupe et d’en tirer profit. (...) Aucun loi ou règle formelle ne venait entraver la vie, dure certes, mais simple et libre, de ces gens pleinement heureux ; seulement quelques conventions entre eux et de solides traditions ». L’absence de hiérarchisation de l’organisation sociale de leur vie communautaire, le mode de vie innocent et authentique, loin du confort et du superflu, sont autant de leçons de tolérance et de savoir vivre. Ces êtres simples, qui vivent de la chasse et de la cueillette de plantes, sont solidaires, à l’écoute des autres. Ils rappellent  le mythique « bon sauvage » rousseauiste vivant dans un milieu naturel pas encore détérioré par la civilisation et sa technologie galopante. Mais l’utopie n’est pas totale puisqu’Ilû a subi une agression de la part  d’êtres cruels, paresseux et dominateurs auxquels il se heurtera de nouveau au cours de son dernier périple.

C’est avec un immense plaisir que nous accompagnons tous les personnages attachants d’Ilû, l’homme venu de nulle part dans leurs aventures et leur quotidien où règnent l’amour et le sens des valeurs. Ce livre nous prouve – si besoin est - que ce ne sont pas le clinquant et l’avoir qui constituent l’être.

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05 février 2009

L'Afrique autrement

L'Afrique autrement

La défaite des mères

Yves Pinguilly, Adrienne Yabouza

Oslo éditions, collection Temps qui passe, 2008

 

(par Annie Forest-Abou Mansour)

  

Sous despinguilly.gif abords candides et simples, La défaites des mères est un éreintage subtil et savoureux de la po litique coloniale européenne des années quatre vingt en Centre Afrique (« il avait fait un voyage en Egypte comme consultant pour une ONG qui, après avoir vendu du sel à la mer, envisageait de vendre du sable au désert ») et de la misère populaire qui en découle. Avec humour (« Dieu a dit : « tu travailleras six jours sur sept, mais si tu es pauvre tu auras en plus la chance de travailler le dimanche au noir... »), une syntaxe et des figures de style souvent puériles et hybrides (« C’était fait, la Terre ronde, qui continuait à tourner sur elle-même et autour du soleil, comptait un empire de plus, turluttu chapeau pointu ! », après l’auto proclamation de Bokassa), les deux auteurs révèlent une  connaissance approfondie des mentalités et de la politique de la région : « papa Bok Ier en profita pour glisser dans les poches du roi de France, à l’insu de son plein gré, quelques petits diamants de rien du tout. Juste ce qu’il faut pour qu’en reprenant l’avion de sa royale république, il ne soit pas en excédent de poids. »

 

Yves Pinguilly et Adrienne Yabouza montrent un empereur mégalomaniaque et infantile, soutenu par une France soucieuse avant tout de perpétuer sa présence dans une région du monde qui favorise les intérêts personnels, ceux de « Végéheu, le roi de France » et ceux des différents gouvernements : « Les diplomates se frottèrent les mains, peut-être parce qu’ils étaient trop bien élevés pour les mettre dans leurs poches. Leurs poches ! Ils devaient sans tarder continuer à les remplir pour leurs gouvernements. »  Perspicaces, ils glissent des allusions pertinentes sur Kadhafi, tenté de réaliser l’union de l’Afrique comme  son rêve de panarabisme a échoué: « Un divin enfant du désert était né et avait grandi là-bas, derrière quelques frontières. Galons de colonel sur les épaules, il était devenu le Grand Guide. Inch’Allah ! Celui-là se faisait garder le corps par un bouquet de jeunes et jolies femmes bien armées. » De même, les auteurs saupoudrent constamment l’histoire de leurs personnages  d’anecdotes historiques et politiques insidieuses.

 

C’est Niwali, la narratrice,  née à Kinshasa, « la belle Kin »,  petite fille douée,  puis femme simple, confrontée à de  tragiques conflits interethniques, qui donne à voir au lecteur  une Afrique avide de modernité, mais archaïque parce que spoliée, le malheur des autochtones soumis à « la tuerie, (au) viol et (à) toutes les bonnes rigolades qui accompagnent ça » et, en revanche l’aide d’urgence apportée aux diplomates et à leurs familles au moindre danger (« L’ambassadeur demanda à l’agence de voyage du Quai d’Orsay de prévoir un avion pour Libreville ou Paris, un grand avion pour que les bons blancs puissent prendre avec eux, s’ils le souhaitaient, pour rentrer chez eux, leurs veaux, leurs vaches, leurs cochons et leurs couvées. ») Le lecteur occidental constate avec malaise que la situation actuelle n’a guère évolué dans cette région et qu’il en est indirectement complice.

Nonobstant des passages pathétiques, l’humour domine cet ouvrage au titre jeu de mots, grâce à une écriture rythmée, des  comparaisons locales  concrètes  (« deux larges épaules dures comme du bois de goyavier » ou « les « filles qui étaient pas encore plus mûres que des mangues du mois de janvier »), qui plongent  le lecteur au cœur d’une Afrique pétrie d’espoir malgré ses nombreuses difficultés.

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02 février 2009

"Séraphine Louis, sans rivâle."

Séraphine, de la peinture à la folie.
Alain  Vircondelet

Albin Michel, 20089782226189820.jpg

 (par Annie Forest-Abou Mansour)

 

« Séraphine Louis, sans rivâle »

 

Dans la première moitié du XXe siècle, au moment où tous les principes de l’art sont bouleversés, un don extraordinaire pour la peinture sort Séraphine Louis « un coeur simple », « une humble femme de ménage » pieuse, de l’anonymat. Découverte par Wilhem Uhde, un esthète allemand  collectionneur de tableaux, Séraphine arrive au moment de la naissance de l’art moderne, naturellement, sans préparation, en autodidacte. Construire la biographie de Séraphine « est un défi. Au temps, à la mémoire, à la maladie, car tout s’est acharné pour que son existence soit passée sous silence, malgré ses sursauts, malgré son énergie, ses coups de sang et ses coups de folie. Il faut tenter de raconter cette vie cependant minuscule et si dense, parce qu’elle témoigne de ce que les plus démunis peuvent retenir, d’immense et de divin, de grandiose et de sublime : des secrets et des trésors qu’on croyait à jamais perdus. » Alain Vircondelet affronte ce défi avec bonheur et talent. Il évoque  la  vie de l’artiste à partir de témoignages et de documents, mais il l’imagine aussi à la  lumière de ses lectures : « On se souvient des descriptions de Maupassant, des paysans qui travaillent dur, les pieds dans le lisier (...). Ce dut être ainsi pour Séraphine, une vie plate et morose, les enchaînements de saisons.... » et de sa vaste culture artistique : « Dans cette vie cachée de Séraphine, on est conduit là, à ces comparaisons aléatoires, imprécises (...) On croit la saisir par recoupement sur une toile de Courbet ou de Millet, mais elle se dérobe, rôdant déjà du côté de Turner ou de Jongkind, dans leurs tourments et leur opacité. On pourrait peut-être l’apercevoir dans ce tableau de Pissarro, représentant  une  petite paysanne d’une dizaine d’années, mi-assise, mi-couchée sur un talus d’herbes fraîches ». Il décrit et décrypte les tableaux de Séraphine, montrant les transformations  de sa peinture  en fonction  de ses progrès, mais aussi de son état d’esprit, de la folie qui l’envahit progressivement.

La vie de Séraphine  est faite de contrastes : à sa vie misérable,  difficile de paysanne et de femme de ménage se mêle l’univers grandiose de la religion et du mysticisme.  Son ange avec lequel elle communique la met en relation avec Marie  qui lui ordonne de peindre  et lui dit que « Dieu guidera sa main ». Progressivement, Séraphine s’enferme dans sa chambre qu’elle qualifie de « tabernacle », « de lieu sacré »,  loin de la lumière solaire, et elle  transforme sa brûlure intérieure en oeuvre d’art. Le rapport à Dieu s’établit par le geste, la couleur et le son. Séraphine, à genoux,  chante son amour pour Dieu en peignant. Elle atteint alors un état paroxystique et  effectue à ce moment là un véritable voyage mystique et des oeuvres grandioses. Elle peint des fleurs inquiétantes et mystérieuses aux couleurs inhabituelles, conjuguant des nuances diverses, des formes surprenantes, mêlant le végétal, le minéral et les pierres précieuses. Pour Séraphine, les vraies fleurs sont celles de son monde imaginaire, ce  sont  les fleurs objet d’art,  les fleurs des champs n’en sont qu’une pâle copie.  Ses fruits menaçants, ses fleurs tourmentées, ses bouquets inouïs et ses arbres sont tendus vers la spiritualisation.  La peinture  protège Séraphine du monde extérieur : elle peint non seulement des tableaux, mais aussi ses meubles. Elle vit par et  pour la peinture, mais aussi dans la peinture. Mais la peinture ne lui apporte pas une plénitude apaisante. Elle transcrit la douleur intense qui habite son âme,  sa déréliction totale, sa maternité déçue, son plaisir physique frustré : « La peinture n’est pas un art de la paix ou une vision de bonheur. Elle est la transcription d’une douleur et d’un secret d’âme : en ce sens elle (Séraphine) est bien la petite soeur d’infortune de Van Gogh auquel avec justesse Uhde la rattache souvent ».

 Alain Vircondelet dans un  style  poétique, enchanteur  et esthétique  nous donne à lire la vie et l’oeuvre d’une artiste « Séraphine Louis, sans rivâle » (comme elle signait ses tableaux) « à la technique extrêmement savante ». Et comme lui, nous nous demandons « Jusqu’à quand devra-t-elle attendre de rejoindre sa vraie place qui est parmi les premières de l’art moderne, aux côtés de ceux qui ont fait le XXe siècle, Picasso, Matisse, Braque, les surréalistes, les grands maîtres naïfs, les fauves et les expressionnistes ? »

 

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04 janvier 2009

« Comme si en chaque mot, une chose avait son talisman... »Fleuve de cendres Véronique Bergen Denoël, 2008 (par Annie Forest-Abou Mansour) Fleuves de cendres : le titre de Véronique Bergen est déjà toute une histoire, une clef magique menant aux

Fleuve de cendres
Véronique Bergen

Denoël, 2008

 

(par Annie Forest-Abou Mansour)

 

bergen.jpgFleuves de cendres : le titre de Véronique Bergen est déjà toute une histoire, une clef magique menant aux arcanes de son ouvrage. Il lie les contraires et les inconciliables. L’oxymore dit déjà l’horreur de l’Histoire, de ce XXe siècle mortifère, plongé dans  « l’orgie de sang des années de guerre »  – et la Beauté intangible de l’écriture révélée dès l’incipit : « Des épées d’argent cinglaient le corps turquoise qui, habile à engloutir la lune au fond de ses abysses, ne livrait aucun récit stable, reine sans roi à l’immense traînée d’écume que fendaient des cormorans ». Il ouvre l’accès à un livre multiple : poétique, philosophique, historique.

Les amours saphiques d’Ambre, la narratrice, et de Chloé sont un tremplin permettant l’accès à l’histoire du peuple de Judée et à l’Histoire. Les linéaments du passé se dessinent toujours sous le présent. Violée par le faux Jacob, Sarah devient Chloé : « De mon ventre montaient les cris des douze tribus d’Israël piétinées. Sarah, en moi, n’existait plus ». A partir de là, le lecteur plonge dans un univers de féminité exacerbée où le mâle devient le mal : le faux Jacob, le nazi. Et l’histoire s’envole, imbriquant le présent et le passé, le discours d’Ambre et les extraits du journal intime de Chloé, la jeune femme aux origines sémitiques.

 

Dans ce singulier ouvrage, Véronique Bergen jongle avec élégance et sublimité avec les figures de style comme les allitérations, (« Chloé se chloroforme, se cloîtrant en mille clôtures comme Clorinde »), les symboles, («le temps figé des entreprises d’anéantissement qui lançaient au ciel de muettes chevelures gris cendre à l’odeur âcre ») les références bibliques (« Me voici face à Jacob, pensai-je, et moi je suis l’ange ».), culturelles  (« les vingt trois membres du réseau Manouchian dont les noms ne cesseraient de transpercer l’affiche rouge... »), littéraires (« je n’étais pas à Balbec mais Albertine surgissait, papillon enserré dans un réseau de femmes-fleurs, sous la forme d’une nappe musicale ».) et historiques (« Quelle prière arrêterait la marche de l’ogre dont la moustache grignotait la lèvre supérieure, le cerveau, le cœur ? ») pour le plaisir du texte  et les clins d’œil complices au lecteur. Son hermétisme sollicite souvent un nécessaire déchiffrage aux non-initiés. La langue hébraïque, gouffre de verbes, emporte la langue française.  Cette parole pneumatique et codifiée traduit le goût de la narratrice pour une pensée des origines : origine d’un traumatisme (le viol non dit, mais métaphoriquement décrit de Chloé : « mon corps brûlait, harponné par des feux follets qui labouraient mon ventre »), origine d’une famille (dont l’unique survivant des camps de la mort  est Ossip), d’un peuple (le peuple « des douze tribus »). La métaphorisation qui mène parfois à l’obscurité concrétise l’abstraction : « le battement régulier de l’horloge enferme le temps dans un corset de métal ». La prolixité emporte le lecteur dans un tourbillon de noms : « la liste noire des écrivains mis à l’index (...) Jacob Wassermann, Arthur Schnitzler, Henri Barbusse, Heine, Lessing, Voltaire, Proust, Gide....... », la liste sur cinq pages des compositeurs déportés et/ou morts en camps d’extermination: « Heinz Alt (...), Elkan Bauer (...) Béla Bartok.... ». La narratrice  dénonce ainsi  le passé sanglant des « douze tribus d’Israël piétinées », le présent du monde actuel tout aussi cruel et injuste dans ses bouleversements sociaux, politiques, climatiques :

« Des clandestins étaient lâchés en plein désert marocains – l’Eden s’était fait la malle, mais l’enfer répondait présent. Des enfants-soldats aux prunelles de braise attendaient qu’une nouvelle déesse les libérât du joug de la guerre. De grands glaciers fondaient, et, sans aller jusqu’à suivre le processus alchimique de sublimation troquaient un état ancestral contre un autre ; les ours blancs désespéraient de pouvoir migrer vers des terres d’accueil ».

Elle hurle la souffrance  des camps de la mort  quand le « froid s’acoquin(e) avec la faim » et que « les cadavres compt(ent) les survivants ».  Et en même temps, elle redonne la parole à des  êtres à jamais anéantis, rappelle les berceuses chantées par les mères avant l’extermination : « Wejn nischt, wejn nischt, klejner jossem ! », « assemblant le yiddish, le français et l’allemand en une seule guirlande ».  Et elle démontre que ce qui sauvera le monde de l’horreur, ce sera le langage et son indicible esthétique : «  comme si, en chaque mot, une chose avait son talisman, comme si son essence se voyait protégée dans cet écrin de langage que n’altérait pas le pillage du monde ». Le langage a le pouvoir d’évincer l’oubli,  de donner la vie, comme l’a fait Ossip qui « avait opposé une poignée de mots invincibles aux monticules de cendres, aux colonnes de fumée » L’écriture  immortalise à jamais : « Si à l’origine, l’écriture avait devancé le monde, désormais, elle le ferait tenir alors qu’on le précipitait dans le chaos ». A la faveur de l’écrit, « on pouvait dire que les hommes avaient péri, mais que l’Homme se tenait debout ».

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21 décembre 2008

Roses des sables

 

 

Roses des sables     
Nouria Rabeh    
Les cahiers de l’Egaré (2007)                 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 


    image nouria.png Roses des sables
, recueil de poèmes écrit par Nouria Rabeh, fait référence à la rose des sables, élément minéral par excellence qui se construit à partir des sols tendres du désert, mêlée à l'évaporation des  eaux.

    La Rose des Sables, c'est aussi  une rencontre entre l'éternité et l'impermanence.  Elle est à la fois reliée à un passé sans commencement et à l'avenir ouvert sur l'espoir et sur un chant de paix et de douceur, comme la mer qui nous berce tout au long de cette trajectoire poétique. elle nous « ouvre une porte complice » qui nous transporte vers un « voyage infini » C'est aussi un encouragement aux femmes, celles qui derrière leurs voiles cachent leurs souffrances « depuis des millénaires ». Nouria Rabeh les invite à surmonter leurs épreuves et à s'octroyer le droit à la vie, sans peur et sans oublier celles qui se sont battues pour leurs droits. Roses des Sables est un hymne à la vie même si certaines comme Sohane ont été sacrifiées, offensées à jamais par la cruauté et la violence de quelques « vautours" » capables du pire : « Terre brûlée comme une plaie béante ». Le recueil se termine sur la légende de la synagogue de Djerba, une leçon de tolérance et de bienveillance: « Le coeur des hommes/ Peu importe leurs origines/ Leurs races ou leurs cultures/ C'est dans le coeur des hommes/ Qu'il faut bâtir une citadelle de paix ».

    Roses des sables, empreint d’émotion et de sensibilité, permet au lecteur de découvrir une poétesse de talent.

 

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09 décembre 2008

Méditerranée : Bousculer les clichés

Méditerranée
Adresse au président de la République
Nicolas Sarkosy

Béatrice Patrie
Emmanuel Espanol

Actes Sud, 2008

 (par Elias Abou-Mansour)

 

 

9782742773664.jpg      La Méditerranée reflète un passé riche et annonce  un avenir meilleur.

Son espace est un creuset des civilisations. Le terme « Méditerranée » étant chargé d’histoire, n’est-ce pas pour cette raison que les co-auteurs, Béatrice Patrie et Emmanuel Espanol ont intitulé leur oeuvre : MEDITERRANEE ? Avant de commencer leur analyse, ils ont judicieusement cerné le contexte de ce thème. En 1995, le partenariat euro-méditerranéen a été lancé. C’est le « Processus de Barcelone ». Cependant,  ce dernier n’a pas réalisé les objectifs escomptés comme la paix, le dialogue des civilisations et le développement économique, social et humain dans le bassin méditerranéen. « La déclaration de Barcelone vise à établir un partenariat global euro-méditerranéen afin de faire de la Méditerranée un espace commun de paix, de stabilité et de prospérité, au moyen du dialogue politique et de  la sécurité, d’un partenariat économique et financier et d’un partenariat social, culturel et humain ». C’est dans ce contexte que le Président de la République, Nicolas Sarkozy, et les Premiers ministres, italien et espagnol, Romano Prodi et José Luis Zapatero, ont lancé l’appel de Rome le 20 décembre 2007 afin de créer l’Union méditerranéenne. En fait, c’est un partenariat qui s’est organisé en trois axes : politique, culturel et économique dont l’instauration, d’ici 2010, d’une zone de libre-échange euro-méditerranéenne. MEDITERRANEE est donc, une « adresse au Président de la République : Nicolas Sarkozy ».
Les co-auteurs, Béatrice Patrie et Emmanuel Espanol, prônent une harmonisation entre le Sud et le Nord de la Méditerranée, à l’instar de l’Europe occidentale et orientale. De même, ils aspirent à la création d’une région euro-méditerranéenne qui fait face à la mondialisation.  C’est pour cette raison qu’ils estiment que la Turquie doit intégrer l’Europe : « C’est à ce titre que les pays du pourtour méditerranéen, comme ceux des confins de l’Est européen, ont vocation à s’intégrer dans un ensemble régional euro-méditerranéen, apte à peser dans les équilibres mondiaux ». L’adhésion de la Turquie à l’Europe, confère à cette dernière un signe de maturité, la transforme en une Europe multiculturelle : « Elle exprimerait le refus d’une Europe citadelle mythifiée comme un club chrétien, l’acceptation de vivre dans un ensemble politique multiculturel et plurireligieux, un rejet catégorique de la thèse de l’affrontement entre une civilisation chrétienne et une civilisation musulmane ». Bref, c’est le rejet de la thèse du choc de civilisations. En outre, l’Europe deviendrait une grande puissance stratégique, énergétique qui rayonnerait jusqu’au Caucase et rivaliserait avec les Etats-Unis : « L’adhésion de la Turquie élargirait le champ stratégique européen au Caucase et à l’ensemble du Machreq, faisant de l’Union une puissance mondiale ». Ainsi, les auteurs critiquent le Président Sarkozy  pour avoir refusé l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne. Or,  se demandent les co auteurs, l’Union méditerranéenne n’est-elle pas un dérivatif de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne ? Les chances s’amenuisent pour l’instauration de l’Euro-méditerranée. Selon les auteurs, l’Europe accorde une prédilection pour Israël. Par conséquent, un sentiment de frustration et d’incompréhension est omniprésent chez les Arabes. De surcroît, le conflit israëlo-arabe et le passé colonial de l’Europe immobilisent les objectifs de Barcelone. En effet, cette guerre est une matrice d’insécurité qui prive la région d’investissements et de développement. En outre, le passé colonial entre l’Europe et le Maghreb pèse profondément dans la mémoire collective des masses arabes : « Ainsi, la colonisation de la rive sud laisse des blessures profondes qui se cicatrisent d’autant moins que les anciens colonisateurs, la France au premier rang d’entre eux, répugnent à revisiter leur histoire et à faire les gestes symboliques indispensables à la refondation d’une relation  fraternelle entre des peuples et des Etats pourtant si liés ». Tous ces facteurs sont des obstacles majeurs à la réalisation de l’Euro-méditerranée.

    Les Co-auteurs interpellent le Président de la République sur l’Union de la Méditerrénée. Ils lui reprochent son discours incantatoire, son lyrisme et l’imprécision de son projet : « Aucune de vos déclarations n’a véritablement permis d’en définir les contours exacts ». En outre, ils stigmatisent le balbutiement et le cheminement de ce projet. Ils dénoncent l’appropriation de l’Euro-méditerranée : « A l’époque, encore récente, où vous n’aviez pas mis la Méditerranée au goût du jour, des centaines d’universitaires, de chercheurs, d’économistes, de politologues, travaillaient dans un isolement absolu et le désintérêt de tous pour faire vivre l’Euro-méditerranée ».

    Béatrice Patrie et Emmanuel Espanol  émaillent  leur adresse au Président, d’allusions et de clins d’oeil. Ils formulent un langage enjoué, souvent teinté de sarcasme. Ainsi, le lecteur lit agréablement leur texte. Le métalangage est loin d’être aride. Le style ne sombre pas dans le journalisme simpliste. Le sérieux se joint à l’agréable.  MEDITERRANEE cerne tous les thèmes cruciaux, les crises pesant sur le Proche-Orient comme la Palestine, la guerre du Liban, la question Kurde, l’Irak, la Syrie, le nucléaire iranien, le génocide arménien, Chypre.

MEDITERRANEE aborde  tous les défis qui  se présentent à l’Europe : l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, l’Union de la méditerranée, avec clarté et pertinence. MEDITERRANEE  est une lumière dans les méandres obscurs de son histoire.

    En outre, les co-auteurs manifestent une connaissance fine et profonde du Proche-Orient. Ils sondent la mémoire collective des masses arabes, expriment leur soif, leur aspiration à une paix juste et globale au Proche-Orient,  bref, à l’application des résolutions de l’ONU. Ils traduisent leur attachement immuable au développement économique, social et humain.
Ils prouvent que les Arabes ne sont pas des terroristes : « (...) la grande majorité des opinions publiques arabes aspire au développement économique et social, plus qu’à un supposé djihad contre l’ennemi sioniste ». En effet, les Européens méconnaissent le Proche-Orient qui  est un monde complexe et enchevêtré.  Il est, pour les Occidentaux, anxiogène. La peur alimente les fantasmes comme « l’islamisme va-t-il submerger la rive sud de la Méditerranée ? » « cette menace alimente toutes les peurs européennes et sert souvent de justification aux politiques internationales de maintien d’une sécurité prétendument menacée... ».  Le public occidental ignore presque totalement le Machreq (les pays du Levant). Sait-il que le monde arabe  est multiple,  que l’Eglise orientale est fortement perméable à l’islam ? Est-il conscient que l’islam arabe (les Alaouites, les Druzes, les Chiites, les écoles sunnites...) est tolérant ? : « ... les Alévites, les Druzes et les Alaouites forment des entités culturelles éclairées et imperméables aux thèses islamistes les plus radicales. ». Cette mosaïque religieuse enrichit la coexistence, la liberté de culte et la tolérance. C’est un ferment de démocratie. Le Liban est un exemple de démocratie consensuelle multiconfessionnelle. Bien qu’elle soit immature, elle reste un message de paix et de vie commune. Lorsqu’au Liban le son du clocher synchronise avec l’appel du muezzin à la prière, il embaume les blessures du passé.

    Les co-auteurs dissipent et désacralisent la peur des Occidentaux. Ils se soucient de briser les malentendus entre la rive sud de la méditerranée et l’Europe. Ils bousculent les clichés et bouleversent les stéréotypes. Méditerranée est un livre d’histoire richement documenté. C’est une référence, une mine d’informations sur la Méditerranée. Cet ouvrage se lit avec énormément de plaisir.

 

 

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02 octobre 2008

Le livre d’Hanna

 

1288207110.jpgLe livre d’Hanna
Geraldine Brooks
Traduit de l’américain par Anne Rabinovitch
Belfond, 2008

(par Annie Forest-Abou Mansour)

« le fait d’être un homme compte plus que d’être juif, musulman, catholique ou orthodoxe »

Le livre d’Hanna a pour principal héros un livre sacré, appartenant à la communauté juive, la Haggadah. La narratrice, une jeune australienne passionnée de livres anciens, entretient avec l’objet livre des rapports quasi charnels : « Chaque fois que j’ai travaillé sur des objets beaux et rares, ce premier contact a été une sensation étrange et puissante. Comme de frôler un fil sous tension et en même temps, de caresser la nuque d’un nouveau-né. » Elle est réveillée une nuit, à deux heures, par Amitaï, un spécialiste des livres sacrés juifs. Il lui apprend qu’elle a la chance incroyable et inattendue d’être chargée de « travailler sur l’un des volumes les plus rares et les plus mystérieux qui existent au monde », la très ancienne Haggadah de Sarajevo, «un manuscrit hébreu orné de magnifiques enluminures, fabriqué à une époque où la croyance juive était fermement opposée à toute iconographie ».

 

Ce minutieux travail emporte la narratrice et le lecteur dans le passé à la découverte des hommes qui ont créé, protégé et sauvé ce bel ouvrage sacré. Et en se fondant sur le réel, Géraldine Brooks brode l’histoire du livre et des personnages qui ont traversé les siècles, affrontant de multiples dangers, naturels et humains, échappant à l’inquisition espagnole, vénitienne, aux autodafés nazis : « En liant l’imagination à la recherche, je peux quelquefois me mettre dans la tête des gens qui ont fabriqué le livre. Je peux arriver à comprendre qui ils étaient, ou comment ils travaillaient. ». Elle reconstitue la genèse de la Haggadah : des êtres disparus depuis des siècles renaissent et revivent sous les yeux du lecteur grâce au pouvoir des mots : « Je voulais (...) faire revivre le peuple du livre, les différentes personnes qui l’avaient fabriqué, utilisé, protégé (...) J’essayai de ressusciter la « convivance », les soirées poétiques d’été dans de beaux jardins à la française où les Juifs parlant l’arabe se mêlaient librement à leurs voisins musulmans et chrétiens ».

La pensée de la narratrice oscille constamment entre le présent et le passé. Après chaque découverte – une tache de vin, un poil blanc, une aile d’insecte... cachés dans l’objet précieux –, elle remonte vers les origines de la Haggadah et la donne à voir dans toute sa somptuosité : «l’image scintillait. (...) A l’intérieur d’une page, le peintre avait créé un monde de vie et de mouvement (...) En regardant la miniature, on entendait le bruissement de la soie et le friselis du damas royal tandis que la foule tourbillonnait autour du jeune marié royal. » Le lecteur est submergé par le sensible. Il peut éprouver sensoriellement et poétiquement l’esthétique de la Haggadah.

Géraldine Brooks conjugue ses talents de poète, de romancière, d’érudite et de journaliste pour entraîner le lecteur non seulement dans un univers de fiction mais aussi dans notre société remplie de violence, de haine et, fort heureusement aussi, d’espoir. Elle montre que quelque soit l’époque des persécutions, les hommes de différents communautés sont capables de tolérance. En 1940, par exemple, une famille musulmane de Pristina sauve Lola, une jeune juive de Sarajevo, puis la Haggadah : « Nous abritons déjà une Juive, et maintenant un livre juif. Tous les deux sont activement recherchés par les Nazis. Une jeune vie et un manuscrit ancien. Très précieux l’un et l’autre », déclare Sérif, un Albanais musulman, à sa jeune épouse. Le positif finit toujours par l’emporter pour qui sait l’appréhender.

Tout en travaillant cet objet esthétique, fascinant et quasi magique, Hannah s’immerge dans son propre passé. Elle exhume ainsi ses origines, comprend les relations conflictuelles entretenues avec sa mère. Cette immersion dans le passé jette un éclat lumineux sur son présent : elle rencontre l’amour avec Ozren Karaman, un Bosniaque, directeur de la bibliothèque du musée de Sarajevo, qui, lui aussi, a risqué sa vie pour sauver la Haggadah.
Le livre d’Hanna mêle suspens, poésie et humour. Il ne nous raconte pas seulement l’histoire d’une pluralité d’époques et de personnes. Il lance aussi un message de tolérance et de solidarité en prouvant que « le fait d’être un homme compte plus que d’être juif, musulman, catholique ou orthodoxe » et que le respect des livres va de pair avec le respect des êtres humains.


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03 septembre 2008

Un livre à lire, à relire et à méditer inlassablement…

 

NOIR SILENCE
François-Xavier VERSHAVE
Editions des Arènes,  2000.

(Par Joëlle Ramage)

 

 

noir image.jpgCe livre extrêmement documenté a pris place dans les œuvres contemporaines qui dénoncent l’exploitation de l’Homme africain par l’Occident. Pas tout à fait récent, ce livre – qui donne des noms et des dates - n’en est pas moins d’une troublante actualité. Actualité d’un pays, la France, qui attise toujours les conflits ethniques et déverse des armes sur des régions à feu et à sang, pour rester maître du seul vrai pouvoir : l’argent. Actualité d’un pays, la France, qui soutient toujours des dictatures pour pouvoir continuer à profiter des matières premières et des richesses minérales de pays aux sols et sous-sol généreux, où l’espérance de vie se situe parfois en dessous de quarante ans. Actualité d’un pays, la France, qui occupe toujours des positions militaires dans plusieurs de ces régions, de manière à s’assurer une coopération intéressée avec les élites au pouvoir, l’objectif non avoué étant d’intégrer, de façon durable, certains états francophones dans le cadre de sa planification géostratégique. Actualité d’un pays, la France, qui ne souhaite pas voir disparaître les paradis fiscaux, tant ceux-ci sont importants pour cacher l’argent des réseaux mafieux, celui des commissions du pétrole, des rétro-commissions sur les ventes d’armes et les casinos…

 

Ce livre retrace aussi la complicité de la France dans les assassinats des Thomas Sankara (Burkina Faso), Sylvanus Olympio (Togo), Medhi Ben Barka (Maroc) et d’autres…qui ne servaient pas ses intérêts directs. Du Maghreb à l’Afrique noire, la France a œuvré et continue d’oeuver dans l’ombre de ses réseaux, longue chaîne de ramifications complexes et obscures, qui de Foccard (sous De Gaulle) à Sarkhozy, en passant par tous les gouvernements intermédiaires, qu’ils soient de Droite ou de Gauche d’ailleurs, étend ses bras tentaculaires comme une pieuvre.

 

Ce livre met également en cause un très grand nombre de politiciens Français, de Pasqua à Chirac, en passant par Miterrand ou Rocard, de barbouzes et autres services secrets français, de puissantes multinationales comme Bolloré ou Bouyges, qui ont contribué à destabiliser l’Afrique, à l’humilier et à l’apauvrir, et contre lesquels François-Xavier VERSHAVE n’avait pas hésité à s’attaquer.

 

Lorsque la lecture de ce puissant ouvrage est achevé, on comprend aisément que c’est l’Europe, dont la France, qui fabrique aujourd’hui les sans-papiers africains, les clandestins, l’Europe, dont la France qui les exploite et les expulse…

 

L’auteur, grand pourfendeur de la « Françafrique » est mort en 2005, à l’âge de 59 ans. L’ensemble de l’Afrique était idéologiquement à son chevet et le pleurait. La virulence de son combat et la force de son engagement intime étaient animés par la dénonciation des exactions commises par la France sur les pays d’Afrique, supplantée par l’idée utopique mais éternelle de l’égalité entre les Hommes et de la mise au ban du racisme.

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19 juin 2008

Rêve ou réalité ?

La signora Wilson
Patrice Salsa

Actes Sud, 2008

(par Annie Forest-Abou Mansour)

salsa.JPGLa signora Wilson tient tout à la fois du roman fantastique, du roman policier, du roman psychanalytique, mêlant, avec subtilité, suspense, humour, lyrisme et tragédie. Tout d’abord ancré dans le quotidien, le roman débute de façon banale. Le narrateur, dans un long monologue intérieur, évoque son installation dans un immense et magnifique appartement «dont la plupart des pièces sont peintes à fresque » et les quelques désagréments qui ternissent son arrivée dans la somptueuse cité romaine : des problèmes de voiture, des «déboires avec (son) entreprise de déménagement, (...) (son) déprimant quotidien professionnel» et surtout les appels téléphoniques répétés, reçus nuit et jour, destinés à une mystérieuse signora Wilson. Puis, après avoir été renversé par une voiture, un accident dont il ne semble se relever qu’avec une douleur à la mâchoire, le narrateur est victime de phénomènes de plus en plus étranges et parfois même effrayants : dans le bus, « un séminariste pâle avec le nez en trompette l’observe avec insistance », « il y a comme un trou entre le moment où (il) (se met) à marcher et celui où (il) arrive à destination »...Il est progressivement témoin d’ événements extraordinaires : il assiste à une représentation théâtrale étonnante, une boutique de vêtements surgit devant lui dans la nuit ... Le narrateur oscille alors entre l’habituel et l’insolite. A cause de cette « intrusion brutale du mystère dans le cadre de la vie réelle » (définition de Castex), le lecteur imagine avoir affaire à roman fantastique. Les nombreuses connotations mortifères qui hantent les descriptions semblent confirmer cette interprétation. Les mannequins « font songer à ces cadavres qu’on apprête et qu’on maquille pour les exposer dans leur bière, tandis que, sous les cosmétiques toxiques, la putréfaction a déjà débuté ». Mais ce fantastique ne s’enracine-t-il pas dans une certaine pathologie ? Ne s’agit-il pas plutôt d’un rêve, du retour à ce que la mémoire a censuré ?

Des leitmotiv comme la référence obsédante et précise à des oeuvres musicales écoutées en boucle, la mère innommée et innommable, « Elle », absente et cependant tellement présente dans ses pensées et ses propos (« Turkish delight, aurait-Elle dit »), les remarques érotiques obsessionnelles, évoquent alors un roman psychanalytique, surtout lorsque le narrateur plonge dans son passé et redevient un petit garçon : « Aujourd’hui, j’ai six ans (...) Je suis content. D’avoir six ans et d’être un grand ». En effet, à partir de là, le récit fonctionne comme une mise en marche de l’inconscient.

Au plaisir de la lecture s’ajoute le plaisir ludique de la recherche d’indices annonciateurs de la fin. En effet, tout est évoqué en fonction de la chute finale : l’obsession des beaux tissus et des beaux vêtements (« Mes yeux passent sur des crêpes vermeil, feu, corail et tango, pour s’arrêter sur une tunique orpiment merveilleusement coupée en biais et nouée sur une seule épaule, qui contraste avec un groupe de fourreaux où se mêlent des failles chrome ou impérial et des armoisin safran, auréolin et ambre »), des mains, (« Sur ses genoux, les grosses mains du dentiste se contractent lentement »), le « parfum entêtant » des lys... On sent qu’un étau se resserre. Le narrateur est de plus en plus souvent enfermé dans des espaces clos : il étouffe, il suffoque, ressent constamment un « goût doucereux », « un goût de miel» dans la bouche, donne des signes de déperdition de vie. Au delà du narrateur actif, joyeux et plein d’humour (« une tenue de soirée qui m’ira comme un tutu à un haltérophile »), nous voyons une forme qui défaille, souffre - « Les yeux me piquent, les muqueuses me brûlent, je suffoque... » C’est comme un double douloureux qui le suit tout au long de son monologue. Les multiples références aux mains masculines, à une sexualité traumatique, à la douleur, à la mort, ne sont pas gratuites. Elles laissent pressentir les révélations finales.

 L’agencement original du roman, composé de neuf parties : « Avant » et « Après » qui encadrent ce que l’on pourrait appeler sept « chapitres» : « le premier », « le second », « le troisième »..., et l’organisation du texte annoncent la fin et engagent le lecteur dans un véritable jeu de piste aux descriptions esthétiques et poétiques. La signora Wilson de Patrice Salsa est à lire pour son attrayante histoire, étrange et inquiétante, sans cesse en décrochage par rapport au temps, aux lieux, aux êtres, et surtout pour son intrigue très bien menée.

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28 mai 2008

Le pouvoir des mots

Le vol de l’ibis rouge
Maria Valéria Rezende

traduit du brésilien par Leonor Baldaque
Editions Métailié, 2008

(par Annie Forest-Abou Mansour)

vol.JPGRosalio, un jeune travailleur analphabète, « vêtu de tristesse grise », tourmenté par « une faim de l’âme », « une faim de mots », mène une vie terne dans un univers tout aussi sombre et vide, sans avenir, sans espoir : « ...pas un être vivant, pas une fourmi, une odeur de néant, les murs de planches sèches et grises, les monticules de gravier et de sable, gris, l’énorme ossature en béton armé, sans couleurs, les édifices interdisant tout horizon, un plafond lourd, gris et bas, touchant le haut des immeubles, chape de nuages de plomb (...) ». Partout où il va, Rosalio transporte avec lui sa « boîte à histoires » remplie de vieux livres usés offerts par un Indien. Son plus grand rêve est d’arriver à les lire. Pour cette raison, il recherche de façon incessante des lieux d’apprentissage. Sa rencontre avec Irène, une prostituée fatiguée, atteinte du sida, dont la « vie n’a qu’une porte, qui donne sur le cimetière », va l’aider à réaliser son rêve. Irène introduit la couleur dans son existence et brise leur solitude. Les mots les unissent et donnent de la saveur à leur vie. Rosalio raconte des histoires à Irène. Irène lui apprend à lire et à écrire. Les mots, véritables héros du roman, les arrachent à la morosité en les introduisant dans un univers coloré et merveilleux. « Raconte pour que je puisse rêver » demande Irène à Rosalio. Les mots salvateurs éclipsent toute tristesse. Ils réconcilient avec la réalité car ils la reconstruisent de façon plus belle grâce à l’émotion partagée. Ils sont pour Irène des cadeaux « que l’homme lui a offerts ». A la faveur des mots, Rosalio n’est plus une simple force de travail, Irène est sauvée de sa condition d’objet sexuel. Tous deux accèdent à l’Esprit, à la Valeur. Le mot purifie, assure la transcendance et la joie.

Un horizon plein d’espoir s’ouvre pour ces marginaux, ces exploités, ces malheureux grâce au pouvoir des mots : « il a planté dans le terrain vague de son âme un germe d’espoir, que lui-même a arrosé, qui a pris racine et qui a poussé ». Les connotations deviennent positives. La couleur envahit le texte. Chaque chapitre s’ouvre sur deux couleurs qui teintent la narration. On passe ainsi du « gris et de l’incarnat » pour arriver au « gris et (à) toutes les couleurs » et finir avec « le bleu sans fin », la couleur mariale. Les références chrétiennes et christiques explicites (« elle a réalisé un miracle, tout comme Jésus-Christ, en le délivrant de son aveuglement, qui est pratiquement vaincu ») ou implicites expliquent cette confiance en un avenir meilleur.

 Cet ouvrage, plein de fraîcheur, aux nombreux récits anecdotiques enchâssés dans la narration, qui mêle la culture populaire brésilienne aux Mille et une nuits et à Don Quichotte est une véritable parabole. Il enseigne au lecteur qu’il ne faut pas rechercher « un faux dieu, l’argent » : la « beauté est dans les yeux de celui qui regarde », l’Amour de l’Autre illumine la vie, les mots sont la Vie : « Pendant mille nuits elle mena le roi par le bout du nez, uniquement par la force des mots, échappant ainsi à une mort certaine ». Il est dommage de n’avoir accès qu’à la traduction du Vol de l’ibis rouge : sans la version originale, le lecteur ne possède que l’âme orpheline du texte.

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01 avril 2008

Un Orient onirique

 LEZAFOREZOGREO.JPGLa Nuit du destin
Asa Lanova

Editions Bernard Campiche, 2007
 (par Annie Forest-Abou Mansour)

Lire La Nuit du Destin, c’est entrer dans le monde magique d’Asa Lanova et parcourir un Orient suranné, émouvant et envoûtant : « Tout, ici, se confond : légende et réalité, suavité et violence, et ce passé qui s’impose au présent et qui en fait une mémoire de pierres à la fois immobile et en perpétuel mouvement » ; un pays de contrastes et d’oppositions « où le bonheur est si proche du malheur ». Le lyrisme poétiquement anachronique d’Anne, la narratrice, fait pénétrer le lecteur au coeur d’une Alexandrie mythique et passée pour traduire un présent transfiguré par le souvenir, inscrit en pleine légende, alliage du vrai et du faux : «Les lieux, malgré l’absence, font parfois de nous ce qu’ils veulent. (...) Ainsi alors que je les croyais exorcisés par ma mémoire, suis je revenue sur ces rivages où pourtant je savais ne retrouver que des bribes décolorées de mon passé. Alexandrie... ». La narratrice, qui entretient avec cette ville des rapports intenses, pense le présent à partir du passé. Elle suit les traces d’Ismaël, un jeune homme fascinant et mystérieux, l’absent intensément présent, rencontré alors qu’elle était étudiante. A cause de Laylah - femme plus âgée que lui, énigmatique, à la beauté sublime - son initiatrice et son premier amour, qui a préféré fuir à l’apparition des premières flétrissures corporelles causées par le temps, Ismaël s’est engagé dans la rigoureuse confrérie « Les Aigles d’Osiris » qui « refus(e) toute concession ». Pour l’amour de Violanta, double de Layla ( ?) « à la beauté sculpturale (...) à la pâleur fiévreuse », Ismaël tente vainement de rompre avec cette confrérie secrète. A partir de là, « il (a)soudain le sentiment que quelque chose de grave (va) se passer. Quelque chose contre quoi il ne pour(ra) rien ». Le destin est alors enclenché inexorablement. Ismaël disparaît. Anne, Negma, Violanta, Rhoda partent en quête de cet être de passage qui circule d’un lieu à un autre sans s’établir, afin de découvrir « la trajectoire de son existence ».

Deux mondes s’opposent autour d’Ismaël, le monde des femmes, figures esthétiques et bénéfiques dont les destinées lui sont liées : la tragique absence de la mère « idolâtrée », trop tôt disparue, compensée par l’amour dévoué de Rhoda, la servante aux pouvoirs occultes, Leylah, l’amante intensément aimée, Negma, « la jeune cousine que, indifférent à l’amour depuis l’abandon de Laylah, (...) il avait épousée, (...) obéissant par désespoir aux principes de l’endogamie imposés par son père », Violanta, la seconde et ultime passion. En face, le monde des hommes, mortifère et violent : le père, séducteur qui a laissé mourir son épouse de consomption, et les membres de la secte, intransigeants et omniprésents, le cou enveloppé d’une écharpe dont la blancheur exalte la personnalité, objet inutile, signe pour les seuls initiés.

Dans La Nuit du Destin, la femme est sacralisée, mythisée, le désir sublimé. C’est la femme sans enfant. Celle qui enfante en meurt (la mère d’Ismaël). L’amour idéal, violent, à l’aspect tragique et irréversible, tisse ses fils soyeux et dorés avec ceux des amours pathétiques du poème pré-islamique du « Majnûn », « Le fou de Laylâ ». Les histoires des amants s’imbriquent et se superposent. Des êtres sublimes poursuivent un amour idéal irrémédiablement voué à la rupture et à la mort. L’amour et la mort, intimement liés, ne se combattent pas, ils sont même nécessaires l’un à l’autre : « pour que l’amour demeure sans dégoût, il faut que la mort l’achève au plus fort de sa flamme ». Un amour trop beau, trop intense ne peut que disparaître : « Le plus bel amour n’est il pas celui qui, à peine réalisé, est brutalement interrompu ? ». Toutes les émotions, tous les sentiments sont exacerbés, excessifs, intenses. Ainsi, Asa Lanova voue une prédilection pour les états paroxystiques : le «visage exalté » de Violanta, sa « pâleur fièvreuse », la « passion irrationnelle » qui la lie à Ismaël. Il y a toute une esthétique de la rupture chez elle, avec ces femmes consumées par une brûlure intérieure, belles mais pâles, et dont la rougeur des lèvres évoque le gardénia.

L’écriture d’Asa Lanova sollicite tous les sens. Elle emprunte à la peinture en jouant sur la lumière : « je voyais scintiller au soleil, à ses poignets, une dizaine de bracelets d’or ». Les mains de Rhoda décorées de « poissons vert-de-gris (...) agités de tressaillements » se transforment en substance picturale. Le corps de la femme devient objet d’art. Rhoda se métamorphose en une « statue de basalte ». L’ouvrage est aussi parcouru par les parfums, «elle m’avait fait penser à la fleur, d’une pureté incomparable, du gardénia, peut être à cause de ce parfum qui émanait d’elle et qui, tout en rappelant la senteur de cette fleur, pouvait être une exhalaison naturelle de sa chair ». La femme, notée à travers des sensations de parfum, secrète des fragrances naturellement agréables, dépourvues d’artifice : c’est la femme-fleur au parfum inoubliable et enivrant. Les mythes de la femme orientale, de l’Orient, l’attrait du désert (« Ce désert qui révèle la suprématie de la Grâce... »), chers à Baudelaire, Nodier, Nerval... hantent la pensée de la narratrice. Asa Lanova, influencée par la littérature du XIXe siècle, donne à voir, avec une écriture soignée d’esthète, un Orient total de rêve emporté par les «tourbillons de poussière ocre, (les) grands ciels que cisaille le vol des faucons, (les ) quartiers de brique rouvieuse. »

Et sous l’Egypte contemporaine, l’Egypte ancienne ressuscite.
Le télescopage des souvenirs de l’Egypte antique ancrée dans une sagesse immémoriale dotée de forces occultes et de l’actuelle Egypte entraîne le lecteur vers un Orient mythique et onirique rempli de contrastes et de contradictions. Dans ce roman, véritable poème en prose élégiaque, l’écriture procède par fusion des contraires (« Bien-aimée, exécrable Alexandrie »). Dominée par le besoin d’exprimer l’inexprimable, Asa Lanova, écrivain à la sensibilité exacerbée, recherche l’épithète rare, la quintessence mallarméenne, sans snobisme ni grandiloquence. Avec elle, tout possède un caractère précieux et lumineux. Vibrant sous sa plume, les mots recréent le réel et permettent l’accès à la Beauté.

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12 mars 2008

A la croisée des genres et des registres

La saison rouge
Carine Fernandez
Actes Sud, 2008

 (par Annie Forest-Abou Mansour)

croisee.JPGLa saison rouge procède à la fois du roman réaliste, sociologique, du roman d’aventure, de la prose poétique, du conte fantastique et merveilleux, de la tragédie...C’est un subtil palimpseste dont le fil directeur est Elisa, une jeune lyonnaise, mère d’un garçonnet de sept ans.

Dans le royaume mortifère de Qatan, gigantesque prison dorée, (« Qatan est le pays du superflu et de l’outrance »), au coeur d’une Arabie fictive, Elisa attend son mari volage. Séduite par un Orient de rêve et par l’amour du bel Hatem, concrétion du mythe oriental – « Hatem était l’Orient » -, emplie d’illusions, Elisa s’envole à seize ans vers cet ailleurs magique et fragrant : au Liban d’abord, « dans l’ombre sucrée des figuiers et la volupté du jasmin étoilé », puis au «pays de l’interdit : le royaume de Qatan ». Très vite, l’Orient rêvé, chanté par les muses, s’oppose à l’Orient donné : « ...le cher leurre de la littérature. J’ai voulu le désert. J’y suis, j’y brûle. La damnation, c’est aussi la réalisation des désirs ». Après avoir abandonné son passé pour un univers onirique longuement désiré, la femme libre, « la femme seule, l’étrangère sans voile », - figure de la marginalité dans un pays où la femme n’est qu’ « une forme voilée de noir», - devient la captive d’une immensité thermique dépourvue d’issue. Dans l’univers manichéiste de Qatan, l’étrangère est celle par qui le malheur arrive. Son amour est transgression, (« ...les Qatani n’ont pas le droit d’épouser des étrangères ») il apporte la mort : « Je devais aimer comme on se tue. J’avais donné ma vie sans retour », Hatem est décapité.

Les voyages de l’auteure, ce qu’elle a vu et vécu, son parcours personnel, nourrissent l’écriture de La saison rouge, comme celle de La servante abyssine ou de La comédie du Caire. Elle utilise le réel pour construire la fiction. Dans la première partie de La saison rouge, Carine Fernandez ne se démarque pas totalement de son personnage principal. Elisa lui ressemble par son amour pour la littérature, sa culture, son expérience : un départ à seize ans vers l’Orient, un mariage oriental, sa petite taille, sa blondeur... Un détail, un défaut physique, ses yeux vairons, (qui rendent Elisa inquiétante selon l’appréciation des Qatani) créent une distance entre la créatrice et sa créature. Mais leurs regards perçants se rejoignent lorsqu’ils donnent à voir une société hiérarchisée, où les serviteurs sont considérés comme inférieurs à leurs maîtres : « Il ne peut y avoir d’amitié (dit Hatem à l’Indien) entre un homme de ta caste et moi.» Dans cette société hypocrite, malsaine, cloisonnée, «…pays où les hommes et les femmes constituent des espèces différentes », séparées, les désirs inassouvis sont exacerbés. « Le chancre du désir (...) bouffe les yeux, dévore (la) chair » des femmes « toutes gonflées de leur importance d’animaux sacrés, tabous, impurs, qu’on cache ici sous des gazes noires comme des maladies honteuses ». La trivialité de certains mots et expressions rompt parfois avec le lyrisme poétique du discours de la narratrice. Le lexique familier (« la pute autrichienne », « véritable papier cul ») dénonce la rage d’Elisa contre son rêve avorté qui la plonge dans une déréliction totale et progressivement dans la folie. Elisa flagelle un pays corrompu. Des réflexions, des détails, soulèvent un questionnement sur l’Arabie (jamais nommée), peu connue des Occidentaux et dénoncent une société souvent ubuesque. Mais l’écrivain ne rédige pas une oeuvre militante. Ses clins d’oeil plein d’humour – « Beyrouth l’avait surnommé Haroun al-Rachid – de quoi le rendre plus fier qu’un rat sur son fromage » - ponctuent son texte et cassent les moments de trop forte tension.

 Dans la seconde partie de l’ouvrage, le discours à la première personne disparaît épisodiquement, laissant la place au récit. Un rêve récurrent d’Elisa favorise le passage dans l’imaginaire. Il permet de se représenter Hatem, héros romantique, prince oriental des Mille et Une Nuits, enveloppé d’une « cape bordée d’or qui sent la myrrhe ». Le fantastique s’impose avec naturel. Trois djinns, sous l’apparence de vieilles femmes, « les terribles soeurs de la nuit», - araignées noires des cauchemars de Rami - hantent la maison d’Elisa, violent sa vie et ses pensées. Le trio maléfique l’encercle, coagule définitivement le mal. Mais même dans les moments tragiques, Carine Fernandez ne sombre pas dans le pathétique. La poésie fait alors chanter et vibrer le texte : « J’aspire la lumière du jour, l’âme virile du cresson, le goût miellé des abricots et le thym et la verveine, et toute la montagne enchantée... »

 Les multiples connotations du titre annoncent bien l’ouvrage riche, complexe et pluriel de Carine Fernandez. Elles suggèrent non seulement l’été suffocant de l’Arabie, « l’enfer rouge feu», mais elles symbolisent aussi la passion, l’attraction et la répulsion, l’amour et la haine, la violence. Elles disent le sang qui coule, la révolte en quête de liberté... autrement dit tout ce qui constitue ce roman. Le lecteur retrouve dans cet ouvrage aux perpétuelles références littéraires explicites ou implicites les images concrètes de l’écrivain, ses thèmes obsédants, les nombreuses influences baudelairiennes, nervaliennes, avec ce goût de l’ailleurs. Il reconnaît la part d’elle-même que Carine Fernandez glisse dans son oeuvre et qu’elle transfigure talentueusement par le biais de sa culture littéraire, de son imagination et de son écriture.

 

 

 

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05 mars 2008

Filiations dangereuses

Filiations dangereuses
Karima Berger

Editions Chèvre-feuille étoilée, 2007

(par Annie Forest-Abou Mansour)

fili.JPGFiliations dangereuses de Karima Berger donne à lire une mise en abyme familiale où trois «je » s’expriment : ceux de Pierre, de Mahmoud et de Driss. Le lecteur ne sait pas d’emblée qui parle dans cette quête répétée du père, des origines, du nom – concrétion de l’essence - et de soi-même. Le même scénario se renouvelle et s’inverse allant d’échecs paternels répétés en rencontres impossibles entre un père et son fils. Mahmoud « dispar(aît) un jour, sans prévenir » pour « retrouver les siens au Maroc », laissant Martine seule avec son « rêve éveillé qu’elle veut poursuivre alors même qu’elle s’est éveillée depuis longtemps ». Pierre s’embarque vers le Sud avec Nadjîa, femme d’un ailleurs méditerranéen, qui lui « ouvre les portes d’un monde inconnu » et lui rappelle ce père, lui aussi, inconnu et rêvé. Driss, « enfant étrange, ni d’ici ni de là, qui n’(est) pas un parfait Arabe mais qui parl(e) un arabe parfait » remonte vers le Nord avec Susan, la Londonienne. L’image de la spirale et de l’enfermement s’impose d’emblée et entraîne le lecteur dans un vertige sans fin. Le temps devient cyclique : un enfant naît et grandit sans père. Puis tout recommence. On est dans le cercle infernal de l’enfermement, de la répétition.

 Les points de jonction entre Pierre, Mahmoud et Driss sont la langue et la femme : la langue arabe du carnet, investi d’une immense valeur – ce carnet, susceptible de révéler l’identité et dont la traduction est promesse de vérité -, puis celle de Nadjîa, la traductrice ; la prononciation pleine de volupté de Martine et celle très douce de Susan. La connaissance de la langue est le premier pont entre deux civilisations permettant d’entrer dans le monde magique et secret de l’autre : « elle ne connaissait pas son pays mais elle savait dire son nom, elle avait compris que c’était aussi efficace qu’occuper un territoire ».

Avec la langue, la femme permet l’entrée, mais pas l’intégration totale, dans un monde autre, aux moeurs et aux coutumes différentes. Emmené avec Pierre à Médéa, le lecteur assiste alors à la confrontation de deux cultures. Pierre essaie de retrouver et d’assumer son identité mutilée en adoptant une autre religion. Mais il reste le « roumi » pour la famille de Nadjîa, la femme libre et forte. Karima Berger dévoile alors les non-dits, tout ce qui est caché au monde occidental : le refus d’un mari chrétien, l’hypocrisie des virginités refaites, « les saintes nitouches qui vous enveloppent de leur sensualité »... Puis l’apparente harmonie vole en éclat avec la circoncision imposée à Driss, ce lien mystique entre les êtres : « acte sauvage et pur, grégaire, accompli par tous, un acte qui exige de meurtrir pour mieux sceller la communauté, de saigner pour mieux témoigner de sa vitalité et assurer la survie de la horde ». C’est l’élément catalyseur : furieux, Pierre dont « le bonheur (est) fauché d’un coup, par une lame froide et haineuse » s’enfuit, abandonnant à son tour la femme aimée et l’enfant, « lui qui a rêvé de père, voilà qu’on lui vole son fils, à son tour, il ne sera pas père ». La boucle est bouclée.

Avec une grande maîtrise et une écriture mêlant violence et douceur, réalisme et poésie, Karima Berger conduit le lecteur dans les méandres d’un discours multiple, à la fois témoignage sociologique et objet littéraire.

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