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19 avril 2012

L'Air de ton nom et autres poèmes

 

L’Air de ton nom et autres poèmes    
Jean-Dominique Humbert    
CamPoche (2011)      
Bernard Campiche éditeur   

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour) 

 


image à l'heure de ton nom.jpgLe recueil poétique de Jean-Dominique Humbert, L’Air de ton nom et autres poèmes est loin de la poésie traditionnelle, au nombre obligé de syllabes, soumise à la servitude des homophonies  finales des vers,  d’avant le XXe siècle. Les poèmes de Jean-Dominique Humbert sont libérés des contraintes métriques, phoniques, strophiques… Avec ses poèmes, les oeuvres classiques aux règles et aux normes contraignantes s’écroulent laissant place à la liberté du vers, chassant les rimes et estompant la ponctuation : « Le froid est venu/ dans la mémoire des près/ Les pierres ont passé/ l’heure, la page/ où tu t’installes. ».  Chaque mot de ces petits bijoux scintillants, fragments précieux, nichés au cœur de l’écrin blanc de la page, libère tout son éclat. Le concentré de mots, isolés sur la page blanche, intensifie la présence d’un réel suggéré et rêvé dont les thèmes prédominants sont la nature et une femme tout à la fois proche et lointaine. L’acuité  légère  du  substantif et du verbe, la simplicité de l’adjectif,  leur luminosité (« On n’entre pas toujours/dans la clarté de mai »,  leur couleur indicible (« Son ciel demain si tu reviens/ quand il aura la couleur de l’air »),   leur silence («L’arbre dort solitaire/ avec le temps/ c’est un pré dans l’hiver/ Où demeure le silence »), (« on croirait le silence du sapin/ du pré dans sa journée blanche »), «(« La voix de la rivière/son chemin dans ses pas/ qui ne parlait ») volètent,  concrétisant avec subtilité la fragilité évanescente du réel, souvent davantage rêvé que vécu : « « qu’attends-tu d’un jour/si ce n’est le reflet, ombres/ portées sur la terre ? ». Les images déroutantes parfois au premier abord, comme en l’occurrence, « Le bonheur était vert »  finissent toujours par imposer leur légitimité. Cette métaphore dit la fraîcheur vivante de la nature et de l’espoir qu’elle contient.   
Chaque court poème est un instant d’intense émotion, de bonheur éphémère,  qui tente de saisir les mouvements fugitifs de la beauté de la nature, d’une saison : « La marche du ciel/ dans le long nuage, / l’eau, l’herbe, et la terre qu’on espère/ si ce n’est la promesse du pommier/ où grimpe la fleur de mai » ou « Un ciel sans nuage/dans l’eau claire de l’été », d’une femme, absente intensément présente,  que le narrateur ne donne jamais ni à voir ni à entendre et d’une personne à jamais disparue que l’on devine et  qu’il interpelle à la deuxième personne du singulier : « « L’eau dans le ciel est une ombre qui danse/ Tu la disais lente/ Elle va son lit de terre/ Elle garde les secrets qu’elle reçoit au passage ».   
 Comme le peintre à la plume légère  ou le sculpteur japonais qui cisèle un grain de riz, Jean-Dominique Humbert façonne  minutieusement la nature dans des haïkus sublimes et frais : « A l’instant te parle/ Ce goût de source/ La mémoire danse » fixant le caractère fugitif,  transitoire et vacillant de l’instant présent et du temps qui passe inexorablement.         
Il existe toute une esthétisation du réel dans le recueil de Jean-Dominique Humbert.  Ces légères, raffinées,  gracieuses et émouvantes  petites merveilles poétiques sont  à savourer avec délicatesse  … sans        modération !            

 

13:34 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (4)

16 avril 2012

Un spectacle et un livre

Actuellement à l'affiche

au théâtre Antoine

14 boulevard de Strasbourg

75010 Paris

Inconnu à cette adresse
avec Nicolas Vaude et Thierry Fremont

de Kressmann Taylor, mis en scène par Michèle Lévy-Bram

 


 

Inconnu à cette adresse
Kressmann Taylor
Editions Autrement  (2012)

 

 (Par Joëlle Ramage)

 

 

 

inconnu-a-cette-adresse-kathrine-kressmann-taylor-9782746702806.gifPublié en 1938 dans le journal américain Story Magazine, c'est-à-dire en pleine ascension d'Adolph Hitler, l'ouvrage de Kressman Taylor est un texte choc. De par sa densité et son efficacité, l'échange épistolaire entre Martin Schulse, galeriste américain retourné dans son Allemagne natale et Max Eisenstein, son associé et ami resté aux Etats-Unis, s'avère prodigieusement machiavélique au fil des correspondances. De lettre en lettre, on sent en effet que les événements politiques de la vieille Europe vont contribuer peu à peu à déchirer les protagonistes. La profonde amitié entre les deux hommes va souffrir de la situation politique de l'Allemagne et cette amitié fraternelle va se déliter et s'assécher au fil du temps. A l'aulne de la vingtaine de correspondances que les deux amis s'échangeront entre 1932 et 1934, on assiste à une lente mais inexorable rupture, servis par des pensées qui ne sont pas sans nous laisser des interrogations et un goût amer. Peut-être ce récit nous rappelle-t-il tout simplement que, quel que soit le siècle ou le lieu, l'intolérance et le fanatisme sont malheureusement des constantes bien humaines.

Eisenstein découvre, entre les lignes de la correspondance qu'il reçoit de son ami Schulse, que celui-ci est en train de devenir un adepte de l'hitlérisme triomphant : « Franchement, Max, je crois qu’à nombre d’égards Hitler est bon pour l’Allemagne (…). L’homme électrise littéralement les foules ; il possède une force que seul peut avoir un grand orateur doublé d’un fanatique. [...]Ici en Allemagne, un de ces hommes d'action énergiques, essentiels, est sorti du rang. Et je me rallie à lui. »

Puis la force de conviction nationale-socialiste de Schulse prend des allures beaucoup plus explicites et nettement plus incisives au fil des correspondances, qui pourrait aisément être assimilée aux premières grandes idées judéophobes du XVème siècle sous la plume de Martin Luther : « Tu dis que nous persécutons les libéraux, Max, que nous brûlons les livres. Tu devrais te réveiller : est-ce que le chirurgien qui enlève un cancer fait preuve de ce sentimentalisme niais ? Il taille dans le vif, sans états d âme. Oui, nous sommes cruels. La naissance est un acte brutal; notre re-naissance l'est aussi."

 Pourtant, au nom de l'amitié qui les a unis, il n'y a pas si longtemps encore, Max insiste. Il demande même à Martin d’aider sa petite soeur Griselle, qui est actrice dans un théâtre de Berlin... Quand les lettres qu'il adresse à Griselle lui reviennent, tout bascule irrémédiablement. Max répondra au Mal par la Vengeance...

 A travers cette correspondance fictive issue de faits réels, Kressmann Taylor, une américaine qui se dit être une simple « femme au foyer » nous révèle toutes les arcanes des êtres face à leur intériorité, dans ces contextes difficiles où l'Homme nous dit-on révèle sa véritable nature. De plus, l'Inconnu qui ne se révèle jamais, ajoute à la puissance de ce récit clair une force démoniaque.

 Joué très récemment au Théâtre Sainte Antoine à Paris, l'affiche de ce texte interroge le spectateur : en posant la question suivante : « Et quand l'horreur advient, le pardon est-il préférable à la vengeance ? »

 

 

01 avril 2012

L'Amour profane de Basilius Besler

 

L’Amour profane de Basilius Besler    
Isabelle Pouchin      
(Gaspard Nocturne,  2011)

 

 (par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

image amour.jpgLa réalité offerte par Isabelle Pouchin dans le sublime poème-récit L’Amour profane de Basilius Besler s’élabore à travers le circuit de la mémoire, de l’imagination et des images extraites de l’herbier de Basilius Besler,  véritable  « fête pour les yeux ». La narratrice part des verbes « voir » puis « imaginer » (« Je vous vois penché sur le dessin de cette fleur/dite ‘le désespoir du peintre’/ je vous imagine ainsi/ penché sur votre table (…) ») pour plonger le lecteur dans le passé. A partir de ces verbes, le texte fabrique le souvenir et l’émerveillement. Les mots installent la présence du passé, du vécu, de l’Histoire.

 

A la société cahotique des Etats germaniques du XVIe siècle  gouvernés par le « prince-évêque »,  bouleversée par les guerres : « parce qu’il faut bien dire que depuis toutes ces/ guerres intestines, qui déchirent votre pays,/ voire l’Europe entière, depuis que la mesure de/ tout, c’est la grande triperie générale/ l’énorme ferraillement/ le sang » s’oppose la vie paisible, harmonieuse de Basilius Besler, humaniste (« vous êtes de ces humanistes qui ont foi en/l’homme, en ses progrès »), médecin, éditeur (« parce que vous êtes également éditeur à Nuremberg ») et surtout botaniste passionné qui dessine avec amour et précision un grand herbier dont « Jungermann » rédige  « la partie scientifique ».

 

La narratrice s’adresse directement à la deuxième personne du pluriel au botaniste rendant cet absent fictivement présent. Tout un glissement s’opère entre le vécu et l’onirique. La narratrice joue de façon magique avec les mots. Le texte constitue une véritable plongée dans le lyrique. Le portrait du protagoniste, ses actions, les plantes qu’il soigne et dessine sont liés à un présent total qui permet de vivre la vie de cet homme du  XVIe siècle en temps réel : « vous descendez maladroitement les terrassements vous n’êtes plus très jeune, vous êtes même perclus de rhumatismes ». Et de temps à autre, les souvenirs d’enfance  affleurent à l’esprit de Basilius Besler, glissant l’imparfait  dans les présents : votre frère aîné, c’était le plus rapide à la course/ il avalait les venelles les près/ et de ces bonds plus sûrement qu’un lièvre le frère aîné, de toute façon, toute sa vie fut un coup de sang/ (…) ».    
En admirant son jardin, en le cultivant, en dessinant chaque fleur, Basilius Besler matérialise la beauté des lieux, mais aussi le déroulement du temps, faisant voyager le lecteur  du présent au passé. Concomitamment, le récit-poème dissémine dans l’histoire romanesque des fragments d’Histoire. L’univers sublime des fleurs se brise alors contre   la violence des guerres de  religion : « quand les Eglises et les princes sont les grands responsables de ces étripailles ». Mais pour Basilius Besler, la fleur n’est plus seulement le fruit du Créateur, elle est un pur objet esthétique, véritable memento mori,  (« les peintres glissent souvent une fleur dans leurs Vanités/ à côté du crâne ») symbole  de la fragilité de la vie.

 

La musicalité des mots, les rimes intérieures, les assonances, (en « b » et en « p » par exemple dans « vous regardez la fleur longtemps/ son balancement à peine/cette bleue flottaison, bellement bale bulle/ vous ne touchez pas/ vous ne respirez plus/ vous cédez là ici maintenant, ce bleu pinacle/ »,  les onomatopées,  les synesthésies (« vous mâchez ce pot-pourri qu’est le jour – galette citron vase menthe (…) », le rythme des versets libérés à la faveur d’une ponctuation rare, leur fluidité et leur effet de rupture,  la puissance évocatrice des images, des figures de style comme les métaphores, les anaphores se mettent au service de ce « débordement de la beauté ». Dans la coulée des images, dans le jeu des mots, des archaïsmes  introduisent toute une noblesse que vient parfois faire grincer un mot familier tout comme la beauté luxuriante des fleurs sera profanée au XIXe siècle  par la violence humaine : « Serait-il cruel de vous apprendre que votre/jardin d’Eichstätt, monté au fil des saisons/ comme un véritable Eden/ cet hortus conclusus émaillé de lis, de roses, de mandragores qu’on voit en de certaines tapisseries du Moyen Age/ ce jardin bourré d’œillets, de voilettes de Parme, de barbes-de-bouc, de réséda bâtard/ débordant d’herbe-aux-sorcières, d’aconit-tue-loup, d’iris, de bleuets, de tanaisie/ de tomates, de groseilliers, de pivoines, ce jardin a été complètement rasé en 1802, lors de la sécularisation des biens du clergé/ saccagé retourné ravagé  par des bouffeurs de curés, armés de piques de pioches de haches de faux (…) »

 

Le chant des mots, des touches de couleurs vives, des camaïeux  faisant  jouer le mouvement, le flamboiement ardent du soleil, les parfums naturels de ce jardin porteur de vie, de cette nature sublime immortalisée dans l’herbier, tout ce cocktail de sensations,  engendrent la rêverie et construisent un univers onirique permettant d’oublier la laideur de ce   XVIe siècle qui s’écrit sur un fond de guerres de religion  où dominent les forces de la mort. La Beauté fragile de la nature apporte non seulement la joie et l’espoir, mais elle  permet aussi de lutter contre la peur et l’intolérance.

 

19:55 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (4)

31 mars 2012

Le poids du papillon

 

Le poids du papillon  
Erri de Luca       
Gallimard (2O11)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

image le poids.jpgLe récit poétique d’Erri de Luca, Le poids du papillon,  est un hymne à la beauté des Alpes italiennes, un  hommage à la nature. Ce petit ouvrage de  soixante neuf pages aussi léger que le papillon blanc, « pétale battant au vent sur la tête du roi des chamois »,  raconte la relation mortifère entre deux « rois de la montagne » : un vieux braconnier et un   chamois dont le chasseur a tué la mère une vingtaine d’années plus tôt : « Sa mère avait été abattue par un chasseur. Dans ses narines de petit animal se grava l’odeur de l’homme et de la poudre à fusil ». Ces deux seigneurs des sommets rivalisent de hardiesse et d’agilité : « Il avait suivi des cerfs, des chevreuils, des bouquetins, mais plus de chamois, ces bêtes qui courent à la perfection au-dessus des précipices. Il reconnaissait une pointe d’envie dans cette préférence. Il avançait sur les parois à quatre pattes sans une once de leur grâce, sans l’insouciance du chamois qui laisse aller ses pieds, la tête haute. L’homme pouvait aussi faire des ascensions bien plus difficiles, monter tout droit là où eux devaient faire le tour, mais il était incapable de leur complicité  avec la hauteur. Eux vivaient dans son intimité, lui n’était qu’un voleur de passage ». Un  parallélisme constant se poursuit dans tout le texte entre ces deux êtres solitaires. L’homme évolue exilé dans la montagne afin d’échapper à la conversation de l’Autre, vivant une espèce d’expérience des confins, triomphant des éléments comme les chamois agiles. Le chamois, quant à lui,  subsiste, loin des siens : « Il gardait ses expériences pour lui. Ayant grandi sans troupeau ( …) ». Tous deux font face aux infinies splendeurs de l’espace, satisfaisant leurs désirs de beauté, de liberté, d’absolu.  Mais l’un donne la vie à des fils « poussés de ses flancs »,  l’autre sème la mort : « L’homme en avait tué plus de trois cents (…) vendait la peau aux tanneurs, la viande aux restaurants (…) ». Et tous deux s’observent, se narguent, animés par la volonté de l’emporter sur l’autre : « Dans l’ombre, le roi des chamois se moquait de lui depuis des années ». Cependant  l’animal, plein de sagesse,  donne des leçons  à l’homme : « Les animaux vivent dans le présent comme du vin en bouteille, prêts à sortir. Les animaux savent le temps à temps, quand il est utile de le savoir. Y penser avant est la ruine de l’homme et ne prépare pas à être prêt. ». Il lui apprend, bien que trop tard,  le respect de la vie : « La bête l’avait épargné, lui non. Il n’avait rien compris de ce présent qui était déjà perdu. C’est à ce moment-là que la chasse prit fin pour lui aussi, il ne tirerait plus jamais sur d’autres animaux ». Une grandeur exceptionnelle se dégage du  chamois  par la confrontation avec la mort dans ces montagnes majestueuses et gigantesques.  Malheureusement,   dans cette espèce d’irréductibilité de l’existence, la nature deviendra tombeau pour l’un et pour l’autre.
La traduction  poétique de Danièle Valin, empreinte d’une puissante émotion, n’enlève rien à l’âme du texte original.

 

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24 mars 2012

L'autre enquête sur l'enlèvement et la mort des moines de Tibhirine -

 

Après le film « Des hommes et des dieux » - l'autre enquête sur l'enlèvement et la mort des moines de Tibhirine -  
Jean-François SOFFRAY

(Editions GOLIAS, mai 2009)

 

(Par Joëlle Ramage)

 

 

 

 

image moines.jpgEn ces temps troublés où le fanatisme religieux semble prendre une part léonine dans la vie des peuples, il est bon de se souvenir des moines de Tibhirine, à la foi vivifiante et à l'action vraie.

Dans ce mince ouvrage d'investigation, l'auteur, Jean-François Soffray, rédacteur à la revue Golias, nous dit que « les moines de Tibhirine ont retrouvé leur actualité bienfaisante ». Nous aimerions en effet croire qu'il existe de par le monde de tels ancrages de foi où la bonté et la générosité contenues dans les paroles du Livre trouvent leur application dans des gestes simples : une main tendue à l'Autre, une écoute attentive, un geste d'amour...et ce, quel que soit cet Autre, ami ou étranger ou même ennemi. Car, par-delà leur tombe terrestre, ces moines nous offrent le plus merveilleux exemple qui soit de la profondeur du dialogue interreligieux.

 

Avec le film exigeant« Des hommes et des dieux » la plupart d'entre nous connaissent la vocation de ces sept moines disparus tragiquement, qui avaient fondu la diversité de leur vie dans une spiritualité commune et authentique, au service du peuple algérien.

L'universalité de la foi devrait appeler à une tolérance active ; il n'en fut rien à Tibhrine, ou plutôt cette tolérance fut massacrée avec le massacre des moines.

L'ouvrage de Jean-François Soffray relate l'enquête ouverte après l'enlèvement des religieux et leur disparition, une enquête minutieuse et complexe qui lève quelques pans sur la « raison d'Etat ». Quelques seize années après cette tragédie insondable, les moines de Tibhirine n'en finissent pas de nous rappeler que la classe politique en France est toujours fractionnée sur la question de l'intégrisme islamique.

 

Agnostique ou croyant, il n'est pas inutile de lire ou de relire la prière à l'accent universel du Père Christian de Chergé, composée avec un hôte musulman de la Communauté :

 

Seigneur unique et tout‑puissant,

Seigneur qui nous vois,

toi qui unis tout sous ton regard

Seigneur de tendresse et de miséricorde,

Dîeu qui es nôtre, pleinement,

apprends‑nous à prier ensemble,

toi, le seul maître de la prière,

toi qui attires le premier ceux qui se tournent vers toi.



Les vagues m’assaillent,

ordonne la paix!

Seigneur, sauve‑nous, nous périssons

Mets ta lumière en mon coeur, illumine ma route.

Mets une lumière dans mes yeux,

une lumière sur mes lèvres,

une lumière dans mes oreilles,

une lumière dans mon coeur...

 

Je ne te demande pas la richesse;

je ne te demande pas la puissance ni les honneurs...

Je ne te demande que l’Amour qui vient de toi,

car rien n’est aimable en dehors de toi,

et nul ne peut aimer sans toi.

Je veux t'aimer en tout.

L’amour est la source, l'oeil de la religion,

l'amour est la joyeuse consolation de la foi.

Tout est simple quand Dieu conduit.

 

 

 

 

 

 

 


 

 

16:09 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

11 mars 2012

Le Patient du docteur Hirschfeld

 

Le Patient du docteur Hirschfeld      
Nicolas Verdan  
Bernard Campiche éditeur (2011)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

image patient.gifLe Patient du docteur Hirschfeld  de Nicolas Verdan, ouvrage peu conventionnel, évoque le sort des Juifs homosexuels sous le régime nazi : judaïsme  et homosexualité, deux tares à éradiquer sous le troisième Reich. Dans ce roman, la fiction se fonde sur le réel.  Chaque chapitre s’ouvre sur une indication locale et temporelle précise, quasi journalistique, « Berlin, 28 février 1933 », « Zurich, 2 octobre 1958 », « Tel Aviv, 12 octobre 1958 », « San Carlos de Bariloche, 15 octobre 1958 », projetant le lecteur dans l’action et le vécu passé et présent de personnes ne correspondant pas toujours aux normes imposées par le paragraphe cent soixante quinze du code pénal allemand. Le  lecteur revit l’intolérable et ignoble violence nazie non seulement contre les Juifs, les homosexuels, les êtres n’ayant pas le profil conforme aux critères nazis,  mais aussi contre les anciens amis du régime, les SA lors de la nuit des longs couteaux, pas encore nommée ainsi  par les témoins de la narration : « Pour ces miliciens qui se croyaient invincibles, l’humiliation était consommée. Attachés, jetés en cage, pour ainsi dire, dans ce donjon qu’ils avaient cru imprenable, au sommet du Reich, ils se retrouvaient livrés pieds et poings liés aux SS leurs compagnons de jeu qui allaient décharger sur eux des années de violence contenue ». Après avoir été choyés par le régime, « ces hors-la-loi, patentés par le régime (…), aventuriers, garnements, fêtards, chômeurs, assistés » deviennent sa cible. 

 

Cependant, Le Patient du docteur Hirschfeld   n’évoque pas seulement les groupes politiques, il traite  aussi des individus. Il s’agit  essentiellement dans  cet ouvrage de l’histoire d’un membre de la Waffen SS,  Karl Fein,  qui, en 1933, doit  retrouver « une liste comportant près de quinze mille noms ».  En effet, le  docteur Hirschfeld, l’un des pères fondateurs des mouvements de libération homosexuelle, faisait remplir à chacun de ses patients un questionnaire. Karl Fein doit absolument dénicher  ce document compromettant  pour lui avant « les enquêteurs de la police secrète », car « les services de renseignements n’allaient pas tarder à visiter l’Institut de sexologie (…) »  et  « la saisie des listes de patients de Hirschfeld pouvait signifier la fin de sa carrière, voire pire ». Mais ce document a disparu et une vingtaine d’années plus tard, en 1958,  il intéresse encore  certains membres du  Mossad qui ont des comptes à régler avec d’anciens nazis : « jusqu’ici, la chasse aux nazis s’est faite dans l’ombre. Israël, officiellement, ne s’intéresse pas à la poursuite des criminels de guerre, n’ayant pas encore les moyens d’organiser un tribunal pour juger les bourreaux ».Sous le troisième Reich, à proximité des casernes se trouvaient des « clubs pour travestis » et homosexuels où les sous officiers et les soldats de la Weirmarch  allaient  chercher des compagnons de plaisir. « Rudoph Hess »,  par exemple, « se faisait appeler Schwarze Maria lorsqu’il sortait dans (ces) clubs ».  Et c’est ainsi que « Toute la faune la plus bizarre de Berlin avait passé dans (le) bureau »  du docteur Hirschefeld.  
Les SS, « les nouveaux gardiens de la morale » procèdent alors à leur « noble tâche de purification »,( non sans avoir essayé de violer pendant leur nettoyage un travesti ! ) et procèdent à des bastonnades, des meurtres, des autodafés : « Richard von Krafft-Ebing, Henry Havelock Ellis, Magnus Hirschfeld, Sigmund Freud, Albert Moll, Helene Stöcker, Wilhem Reich, des auteurs illustres, mais inconnus de cet escadron de purificateurs en culottes courtes, des centaines d’autres noms, inscrits sur la jaquette d’une immense bibliothèque, près de vingt mille ouvrages, tout un savoir raflé, traîné dans la rue, dans la puanteur des gaz d’échappement et les cris. ». Les êtres humains, la culture sont sauvagement détruits.
Le Patient du docteur Hirschfeld    est non seulement un témoignage historique, une dénonciation ironique et réaliste de l’absurdité de la guerre  et de la religion qui la légitime : « ah ! qu’elle était belle la famille allemande ! ses enfants blonds couverts de sang, airs beaux, purs, de noble extraction, même dans la boue, la bouche ouverte, cadavres frigorifiés, écrasés, aplatis par les chenilles de char, plus de tête, plus qu’un bras, deux jambes en moins, encore deux jours à vivre, trois heures, extrême onction, le corps du Christ, son sang, Sainte Vierge, tous les saints pour les damnés.»  L’antiphrase confère au texte un registre ironique insistant sur le caractère meurtrier, macabre, stupide de cette idéologie. Mais c’est aussi un ouvrage multiple où règne un suspens suscitant l’intérêt et la curiosité du lecteur. En même temps, il   milite  pour le respect de la différence  religieuse, sexuelle, pour le respect de l’être humain, pour la liberté de penser prouvant que les « dignitaires du Reich craignait(…) (l)es  livres (…) parce qu’ils étaient porteurs d’une affirmation individuelle, parce qu’ils mettaient en avant la singularité de l’être, l’indépendance de l’âme et de l’esprit, parce qu’ils isolaient le lecteur du groupe, parce qu’ils éveillaient sa résistance à toute forme d’endoctrinement de masse. » Il dénonce le sionisme : « (…) je ne crois pas que le sionisme délivre un jour notre peuple de ses souffrances. (..) Parce qu’en Palestine les Juifs font une erreur magistrale en menaçant le territoire des Arabes. »,  il prône la paix entre les peuples : « les Juifs n’auront pas la paix tant qu’ils ne feront pas la paix avec les Arabes  Nous n’arriverons à rien par la force. Au fond (…), je ne crois qu’à la cohabitation entre les peuples. ».

 

Le Patient du docteur Hirschfeld de Nicolas Verdan révèle au lecteur une vérité historique encore peu connue du grand public,  lui permettant ainsi  de s’ouvrir à l’Autre, au différent. Ce livre qui capte parfois l’indicible est avant tout un message d’amour à l’égard de  l’humaine condition.



Le site de Nicolas Verdan: www.nicolasverdan.ch

 

 

 

 

 

 

 

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26 février 2012

Les Yeux safran

 

Les Yeux safran        
Antonin Moeri    
Bernard Campiche éditeur (2011) 
CamPoche

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

Ile_vignette.jpgLes éditions Campiche se déclinent désormais aussi en éditions CamPoche afin de redonner vie à des ouvrages parus quelques décennies précédentes. En effet,  Les Yeux safran d’Antonin Moeri  ont déjà été publiés une première fois en 1991. Dans ce micro roman, un anti-héros, un être médiocre, « je suis un raté qui songe au suicide, qui ne peut trouver un sens à sa vie, puisque j’incarne le véritable raté, celui qui est incapable d’avoir une maison, de l’argent, une épouse, des rejetons (….) je végète comme une larve gluante (….) » qui évolue dans un monde où les objets eux-mêmes sont agressifs à son égard : « Je ressentis un désir violent : celui de mourir à l’instant, de quitter un monde cruel et irrespirable dans lequel hurlent sans cesse les haut-parleurs qui me fendent la peau comme des martinets habilement maniés, un monde où règne sans discontinuer la cacophonie la plus révoltante, la plus infernale et la plus meurtrière. » évoque la lente dégradation de sa mère menant à une mort inexorable. Le narrateur donne à voir mémoriellement le douloureux itinéraire du corps souffrant de sa mère, autrefois une femme belle et cultivée : « Cette femme que j’avais connue si belle, parlant jusque tard dans la nuit des derniers quatuors de Beethoven, de la sonate en mi mineur de Fauré, du divertimento en mi bémol majeur de Mozart, fallait-il que j’entende ses rots, ses vents et ses interminables borborygmes ? » L’accumulation de termes négatifs  décrivant le lent dépérissement maternel traduit le refus d’une réalité inéluctable et insoutenable, la mort qui réifie ce qui a été un être pensant, aimant, sensible, « … celle qui avait cessé de respirer, qui n’était plus, comme on dit ; qui n’était plus un être, mais alors était-ce une chose ? ». Mort encore plus inacceptable quand il s’agit de  celle d’une mère, dans un univers sans Dieu : « l’idée de salut ne m’a jamais effleuré ». Dieu, appelé « l’omnipotent »,  n’existe pas pour le narrateur ou alors il est présenté  dans des périphrases remplies de dérision : « Je voudrais que la mort soit un cadeau, la dernière surprise que me réserve le créateur des plantes et des cloportes, des vers et des arbres, des chiens et des rats ».Non seulement vivre n’a plus de sens, mais  donner la vie à un enfant n’a rien de sublime, c’est au contraire  un acte « effrayant » pour le narrateur.       
Le lecteur plonge dans les arcanes d’un moi souffrant qui expose ses pensées, ses questions, ses émotions, ses sentiments dans un flot ininterrompu de paroles, mêlant présent, passé récent et passé lointain. La chronologie se disloque. Les digressions abondent, déroutantes. Le temps dérive, aboli par rapport à un moment charnière, la mort d’une mère. Cette autofiction est l’histoire de la vie plus que celle d’un personnage. Le lecteur est confronté aux questions, aux angoisses de tout être  humain dans un univers privé de transcendance.   Comme il est très  loin du héros romanesque dynamique et ambitieux du XIXe siècle, ce narrateur anonyme et ordinaire à la psychologie complexe !          
L’écriture elle-même est complexe. Les styles direct, indirect, indirect libre se mêlent sans transition, tricotant présent et passé dans des chapitres denses dépourvus des paragraphes et des dialogues propres au roman traditionnel. Dans cet univers mortifère et compliqué, l’humour est cependant loin d’être absent.    De nombreux clins d’œil au lecteur traversent le récit, comme lorsque le narrateur évoque la comédienne dont la « voix (est) travaillée à la cigarette », le fiancé de sa sœur dont les « idées ne sont jamais très claires, comme celles de tous les génies méconnus » ou lorsqu’il critique le théâtre de l’absurde dépourvu d’histoire, de décor, réduit à émettre des sons rythmés mais incohérents : « Elle entendit l’actrice psalmodier flux, reflux, flot reflot flot. Elle la vit imiter les battements d’ailes d’un oiseau de proie, elle constata l’absence de mise en scène et l’extrême laideur du décor. Elle s’endormit quelques fois, même  très profondément (…) ». Son goût de la caricature apparaît dans la constante animalisation des humains à travers une multitude de métaphores et de comparaisons : « quelle surprenante arrogance de roquet chez cet âne accoutumé au silence », « le fiancé (…) ressemble à une souris égarée sur le carrelage froid d’une salle de bain »,       une femme possède  « une taille fine d’insecte »… L’animalisation se poursuit dans le dernier chapitre avec  un songe qui, brouillant la limite entre le réel et l’imaginaire,  introduit une note fantastique et kafkaïenne  quand le narrateur devient un fragile oiseau observant « un immense pré de la couleur qui, désormais, symboliserait pour (lui) la mort : jaune safran ».

 

 

 

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12 février 2012

L'île intérieure

 

L’île intérieure. 
Antonin Moeri    
Bernard Campiche éditeur, 2011  
CamPoche 

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

Ile_vignette.jpg L’île intérieure d’Antonin Moeri donne à entendre le flot  ininterrompu de la conscience d’un narrateur anonyme sous l’emprise d’une sorte de nouveau « mal du siècle », révélateur de profondes insatisfactions physiques, mentales, sociales. Ses portraits constamment négatifs peignent son enveloppe corporelle malingre et peu avenante : « ma poitrine creuse de phtisique, mes longues jambes blanches et lisses, mes cheveux hérissés comme les crins d’une brosse à habit. » Son mal être transparaît tout au long des pages : « Partout je promène avec nervosité ma présence ahurie, celle d’un homme qu’on peut  très justement qualifier de trop ». « J’ai  toujours été l’être veule, sournois et cruel ».Les états successifs de ce personnage complexe, ambivalent, en proie au dégoût : dégoût de la vie (« Mon dégoût inné de l’existence… »), dégoût  devant une société hostile et opaque, gangrénée par l’absurde, (Aurai-je la force, la patience et le courage d’affronter la bêtise, la méchanceté et la cruauté des fonctionnaires sadiques, pervers et ignobles ? Aurai-je l’audace d’affronter leur haleine fétide, leur regard torve, leur grossier langage, la vulgarité de leurs manières », se succèdent divers et variés. L’Autre  provoque en lui répulsion et nausée : « Mon dégoût des hommes étant chez moi plus violent qu’aucun autre sentiment ». Les pensées, les perceptions, les souvenirs de cet anti-héros  constituent la matière essentielle de ce roman dense dépourvu  de paragraphes et de dialogues. Mais cet être qui n’est médiocre que dans sa conscience d’être médiocre et dans l’image négative que lui renvoie sa mère,   ne délivre pas qu’un seul regard sur la réalité. Il rapporte aussi les propos négatifs au style indirect libre  d’autres personnages. Ces insertions  à vocation essentiellement psychologiques et sociologiques rendent parfois difficile l’identification du locuteur.

 

Ce narrateur est irrémédiablement seul malgré les êtres qui évoluent autour de lui. Uniquement, sa sœur, absente intensément présente, partie lumineuse de lui-même, son double positif, (« pensant à ma sœur, à l’élégance de ses toilettes, à son visage grave, ardent et noble… ») rompt  sa solitude (« sa présence imaginée à mes côté ») et illumine sa vie. Une espèce de jeu de miroir s’instaure alors : la sœur absente étant vue et entendue à travers le regard et les paroles du frère qui l’admire et l’aime intensément révélant  une relation inconsciemment incestueuse puisqu’il souhaite que la fille avec laquelle il « voudrait vivre » « ait (s)es yeux ».

 

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18 janvier 2012

Une leçon de flûte avant de mourir

 

Une Leçon de flûte avant de mourir.

 

Jacques-Etienne Bovard      
Bernard Campiche éditeur, 2011
(CamPoche)

 

 (Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

 

 

Une_lecon_camPoche_vignette .jpgJacques-Etienne Bouvard  dans Une leçon de flûte avant de mourir sonde les âmes et propose une subtile analyse psychologique d’humbles  locataires d’un petit immeuble vétuste de Lausanne sous la férule d’une gardienne, « vieille concierge acariâtre », «caricature de concierge »,  « autoritaire et revêche pipelette ». Le narrateur  observe les  scènes, souvent médiocres et mesquines de la vie quotidienne de ces  modestes personnes, révélatrices d’une souffrance intérieure cachée sous des dehors agressifs et sournois.  Mais emporté par le maelstrom de la vie, il ne sait voir cette intériorité brisée, ce qu’il regrette  maintes fois  lorsqu’il écrit ses souvenirs : « mais si j’avais daigné la regarder mieux, si j’avais vu sous la caricature le personnage… ».    « Oui, j’aurais dû mieux regarder ce visage creusé, blêmi de colère, mais plus encore d’angoisse… ».   Ces multiples interventions du narrateur sont autant d’indices annonciateurs de la fin, laissant pressentir la tragédie finale.       
Jacques-Etienne Bouvard se sert de toutes les couleurs de la palette du peintre, de toutes les gammes du musicien, de  tous les relents  de la misère (« « L’odeur, dès l’entrée, m’a pris à la gorge, assaut de remugles plutôt, mazout, sueur, huile à frire, tabac froid, vieux pipi mêlés. L’odeur de la saleté, puis  leur aura de miséreuse solitude… »)  pour  donner à voir, à entendre et à sentir la  vie de ce petit monde, rassemblé dans l’univers clos de ce vieil immeuble. Mais il raconte avant tout l’amitié entre deux êtres, l’un au début de sa vie, un jeune étudiant de vingt trois ans, Gilles Vanneau  (« moi j’avais la vie devant moi »),  l’autre à la fin de la sienne :  un vieillard de quatre-vingts ans, Edouard Laroche,  tous deux unis par la même passion,  la musique, esquive mélodieuse et onirique  à la petitesse  du quotidien. Echappatoire sublime,  « sempiternel combat de l’art contre les contingences quotidiennes, de la grandeur contre la mesquinerie »,   lutte « entre un Guadagnini et  un balai de cuisine » qui donnent un sens à la vie du jeune homme: «.. . le violon ne quitterait plus ma vie, il en serait même un des piliers… » et à celle du vieillard : « cette espèce de marotte n’est rien d’autre pour moi qu’une question de vie ou de mort ».

 

En effet, dans Une leçon de flûte avant de mourir,  la solitude des personnes âgées (« le vieil homme si seul. »), le sentiment de  leur inutilité, (« … l’insurmontable, le dernier cercle du désespoir, c’est le sentiment de n’être plus d’aucune utilité, pire encore de n’avoir plus aucun sens pour personne… »), l’angoisse de se retrouver dans un « home », antichambre de la mort, montrent de façon émouvante la vieillesse vouée à une inéluctable et intolérable finitude imminente, à un  temps inexorablement compté opposé à la jeunesse et à tous ses possibles. Une jeunesse capable cependant  d’apporter de la joie, du bonheur, de l’espoir à un être en fin de vie : « Tu me métamorphoses, Gilles ! »

 

L’écriture vivante, rythmée,  musicale  de Jacques-Etienne Bouvard mêle tendresse, pathétique et humour.  Le vocabulaire esthétique de la musique créateur d’un univers harmonieux et intemporel, de « jubilation d’aisance, de plénitude retrouvée »,  se conjugue  à la langue familière et humoristique de la gardienne : « …elle avait bien vu de l’air dans la vie, ses enfants partis au diable vert, sans compter que la santé allait plus trop fort, des trucs au cœur, des extrabristols, il avait dit le docteur… ».  Sous la plume du narrateur les sensations auditives deviennent tactiles  (« sa voix de clarinette glacée »), les couleurs vibrent et les émotions emportent le lecteur.       

 

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23 décembre 2011

Evasion à perpétuité. Thierry Luterbacher

 

Evasion à perpétuité
Thierry Luterbacher
Bernard Campiche Editeur (Août 2011)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

Evasion_a_perpetuite–vignette.jpgLa jaquette du roman Evasion à perpétuité de Thierry Luterbacher offre au lecteur une peinture à l’acrylique de l’écrivain. Cette toile concrétise les concepts d’évasion et de manumission avec lesquels le romancier joue dans tout l’ouvrage qui constitue un véritable hymne à la liberté, à l’amitié, à la vie.  Deux  poissons, un  rouge et un  bleu, symboles d’une liberté totale, nagent en plein air.  Cernés par la luminosité du jour, ils se détachent, lignes courbes et souples,   à l’extérieur de l’obscurité, hors d’un intérieur fermé par les lignes droites et rigides d’une fenêtre et d’une porte sombres. Ce petit fretin ne représente-t-il pas Emile Thyphon, le héros absent intensément présent du roman  en perpétuelle quête de liberté ?

 

Evasion à perpétuité évoque la « la bande du Foyard…Odile, Angèle, Louis, Arthur, Théodore, Philippe, Thomas, Paul, Lison, Joseph, Margaux et Emile. », un groupe d’amis fidèles et dévoués qui  « s’était constitué() naturellement autour d’Emile dès la petite enfance». Le lecteur voit, entend Emile à travers la voix et les yeux présents et passés de  ses amis, à travers leurs bribes de vie simple,  laborieuse et surtout  monotone sans lui.  Emile est un hors la loi.  Cependant, il «n’(a) jamais tiré sur personne ». Il agit pour « la beauté du geste », pour se prouver qu’il est libre et pour le rester. « Voler (…) Un beau mot, pensait-il, un sens complète l’autre. Voler en volant… ». Assailli de défis, Emile refuse d’être sous l’emprise des carcans de la société, de ses contraintes arbitraires : « il est moins dur à payer que de passer sa vie sur du vide derrière un bureau ou une chaîne de montage… c’est ça la prison à vie. Moi, si je suis condamné à perpétuité, c’est à l’évasion ».  Mais surtout Emile, pour les habitants de son village, pour ses amis, est un « mythe ». Un simple de ses regards apporte réconfort, bonheur. Emile transfigure le réel et les êtres : « Les yeux d’Emile disaient qu’il suffisait de croire que la vie pouvait être extraordinaire pour qu’elle le devienne ». Il existe tout un pouvoir rédempteur, salvateur chez ce hors la loi  doté d’ «une aura mystérieuse ». « Sa  présence dissolvait l’ennui, anoblissait l’existence de celui qui se pensait moins que rien, persuadait de sa beauté celle qui se trouvait laide. Il suffisait de rencontrer Emile et un quelque chose d’indéfinissable enchantait la journée la plus morose.  (…) « Emile sacralisait les anonymes, les forçats de la routine… ». « Le miracle d’Emile, c’est qu’il rendait les gens extraordinaires ».  Paradoxalement, tout un aspect christique règne en  lui. Comme le Christ, Emile apporte la joie, l’espoir, le réconfort, le soutien. Il aide les plus démunis. Les nombreuses connotations religieuses le concernant (« Emile était le paradis et auprès de lui, on devenait le paradis. Les limites du bien et du mal disparaissaient » insistent sur cette personnalité généreuse, altruiste opposée à la morale traditionnelle de la société : « il affranchissait chacun des lois  immuables de la contrainte, de la morale, de ce qui se faisait et de ce qui ne se faisait pas ». Les derniers mots d’Emile sont  même ceux de Jésus : «Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix. ». Le narrateur insiste maintes fois sur cet aspect rédempteur : « La rédemption n’était pas pour Emile de porter l’iniquité de nous tous mais de nous délivrer en se chargeant des rêves du monde »

 

Dans cet ouvrage où les valeurs sont inversées,  une écriture poétique (« … la broderie du  gel (…) enrobait les arbres dénudés avec, au- dessus, l’espace immense aux fondus gris et bleus vibrant de cristaux ») et une écriture blanche s’imbriquent, rythmée par des lambeaux de chansons (« tout doucement sans faire de bruit »),  parsemées de  quelques mots familiers qui font dérailler le texte en introduisant une note réaliste. Evasion à perpétuité de Thierry Luterbacher est un livre plein d’espoir et de beauté car il parle de l’amitié lointaine d’un groupe de jeunes épris de liberté.

 

 

 

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03 novembre 2011

Des nouvelles de la Mort et de ses petits.

 

Des nouvelles de la Mort et de ses petits.
Anne-Lise Grobéty
Bernard Campiche Editeur  (Août 2011)

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

Des_nouvelles…_vignette.jpgLe sous-titre du  roman Des nouvelles de la Mort et de ses petits d’Anne-Lise Grobéty, Mémoires intestines d’Islo Pers, fils du Grand humeur du Roi, qui succéda à son père de manière éphémère, semble annoncer, quand on ignore qu’il recèle un jeu de mots plein d’humour, une parodie d’ouvrage historique. Or ce n’est qu’apparence et illusion. Ce roman abrite une richesse insoupçonnée. Il  se déroule à une époque indéterminée,  ( la toile de fond politique pourrait synthétiser plusieurs périodes  historiques dans lesquelles le roi, « sa minjesté »,  tient une place très importante),    dans un pays imaginaire, « Le Pays Bougon » aux nombreuses ressemblances  cependant avec la France du XVIIIe siècle comme le laissent deviner les références au jeu du « toton »,  à la « Grandencyclopédie », aux ouvrages du « Penseur », à l’arrestation du Roi : « Le Roi avait été confisqué par des émeutiers dans son pavillon de Brentes, au cœur de la forêt de chasse de Chacogne » et à la Révolution : « la Bougonnerie le premier pays au monde où le Grand Renversement était établi ». Islo, le narrateur et personnage principal, est le fils du «Grand humeur » du roi, « né au Grand Palais de Saint Eulalère, au sein du logement adjugé à (s)on père dans l’aire royale, en vertu de sa charge ».  Le Grand humeur s’occupe des « affaires du fondement et de ses excrétations » « des royaux boyaux ». Avec un style raffiné, esthète, Anne-Lise Grobéty évoque dans tout le roman les fonctions corporelles, les exorcisant de leur côté répugnant, apportant de surcroît souvent charme et humour à l’horrible, exhibant ce qui est normalement caché et tu : « Et voilà qu’elle relève largement robe et jupons, qu’elle descend son petit pantalon pour offrir à ma vision  un doublé de fesses parfaitement roulées, je manque d’en perdre la raison ! Surtout m’apparaît clairement le trou d’où je vois poindre comme le jour, doucement, un merveilleux excrément, moulé à point, qui rompt son cours en un instant et chute sur le sol entre les brindilles tout délicatement… » Les innombrables références aux déchets corporels, métonymie d’un univers en délitescence présentent  quasiment  une approche nosologique de la société. Anne-Lise Grobéty  dénonce ainsi  la fin d’un pouvoir arbitraire qui ne peut produire qu’écoeurement, dégoût et révolte. Mais à la différence des écrivains décadents de la fin du XIXe siècle dont la narratrice est proche par certains de ses thèmes et par l’écriture, Anne-Lise Grobéty a foi dans le progrès. Le lecteur assiste à l’évolution d’Islo, esprit de plus en plus libre à la faveur de l’enseignement de son Maître dont l’ascension pleine de noblesse vers l’échafaud à la fin de l’ouvrage  favorise la souveraineté du peuple et « la culbute de l’ancien régime ». Mais ces éléments socio-historico-philosophiques  ne sont pas ce qui importe le plus dans l’ouvrage. Avant même de lire, le lecteur le devine à sa couverture soyeuse, brillante et esthétique. L’image d’une des salles du théâtre baroque de Cesky Krumlov, lui-même mis en abyme dans le texte (« Une sertissure de fleurs frêles qui se mêlent aux plis compliqués du rideau retenus par des grappes d’énormes pompons avec, des deux côtés de la scène, sur des colonnes tout en marbrures, une double rangée de chérubins portant (à deux, il est vrai) un immense chandelier à multiples bras, tous feux allumés ») place d’emblée le roman sous le signe de la beauté.

 

 

 

 Des nouvelles de la Mort et de ses petits d’Anne-Lise Grobéty est en effet avant tout l’aventure d’une écriture.  C’est une véritable œuvre d’art littéraire aux antipodes de la littérature de consommation. Cette prose poétique ennoblit le vulgaire,  mêlant  le réalisme le plus sordide au sublime le plus esthétique, le grotesque et la magnificence, le tout pointillé d’humour, malgré la présence constante de la mort qui coule inexorablement dans la vie.  Dès les premières pages,  la personnification de la nature introduit subtilement l’excrémentiel : « …le jour ne saurait tarder  à purger sa pénombre  de toute équivoque et à redonner contours de platane et d’érable à cette double croupe d’ombre frôlant la demeure », (c’est nous qui soulignons) annonçant en même temps une espèce de  fascination  pour la décomposition, métonymie de la mort.  Un langage recherché, précieux, (le mot rare est toujours privilégié dans tous les domaines, dans le lexique de la botanique par exemple, avec « déhiscence », de la zoologie, avec « la chouette chevêche »…) serti d’archaïsmes (« Mon maître, avons-nous réellement quelque chose à faire céans ? »), de néologismes (« la saison Morne », « la saison Morve ») plonge le lecteur dans un univers dépaysant.  Des chaînes phoniques se construisent à la faveur d’assonances, de rimes intérieures (« Le pire était l’évidence d’aimer quelqu’une qui n’était même pas au courant de mon existence…Le première urgence serait donc …. », « …tantôt une sittelle qui se posait à deux pas de moi et m’offrait la gracieuseté de ses petits pas de demoiselle ! », « Blandine, tonne la matrone, restez tranquille, vous allez prendre un coup de chaud avec votre tourbillonne ! ») donnant rythme et cadence au texte.

 

Les descriptions constituent  de véritables natures mortes de l’écriture  comme le portrait de la « cousinette », « mignonne comme une fleur de pivoine, rose de teint, les cheveux de la couleur de l’avoine mûre et toute cousue de dentelles les jours de dimanche » qui suggère la gracieuse silhouette de la fillette, unissant la grâce féminine et celle de la fleur.  Les personnifications  recomposent la nature, la transfigurent,  « le jour faisait à peine ses ablutions dans la rosée »,  « Parfois, j’étais gratifié de pirouettes de rires qui faisaient brutalement un accroc dans le jupon moiré de l’air nocturne…. », ouvrant le lecteur au rêve en faisant vibrer les couleurs, les sons, les parfums. Alors que les substantifs donnent le retentissement des sensations, les adjectifs les prolongent.

 

L’écriture  baroque, raffinée et  élégante de l’écrivain sublime le réel tout en titillant l’esprit du lecteur avec de nombreuses références culturelles explicites ou implicites ( Prospero Alpini, Ronsard, La Fontaine…), provoquant aussi maintes fois  son sourire par des jeux de mots et des quiproquos savoureux.

 

 

 

 

 

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06 octobre 2011

Coups de pilon

 

Coups de pilon 

David DIOP

Edition Présence Africaine (2002)

 

(Par Joëlle Ramage)

 

genere-miniature.aspx.gifCe n’est pas un livre récent mais un livre puissant, puisqu’il s’agit de l’unique recueil poétique d’un homme qui a voulu pousser, à travers ses écrits,à la fois un cri de révolte contre le colonialisme et contre ses méfaits multiples (violence, assimilation, abâtardissement, aliénation, etc.) et une revendication du droit à la différence, à la « reconnaissance » par l’Autre. Professeur de Lettres, David Diop - décédé trop jeune, à 43 ans, dans un avion qui se crashe au large du Sénagal – est en effet un poète engagé qui a mis son talent pour la poésie au service de la lutte anticolonialiste et de la libération des peuples africains. Ainsi, il a su être mordant pour ceux des Africains qu’il considérait comme des valets du colonialisme : "Mon frère aux dents qui brillent sous le compliment hypocrite, sur les yeux rendus bleus par la parole du maître, mon pauvre frère au smoking à revers de soie". Par sa poésie, sa passion, son engagement, la fougue de la jeunesse, les appels à retrouver la dignité perdue, David Diop a profondément marqué son époque.

 

Douter, souffrir, haïr mais aussi être certain de l’avenir, espérer, aimer son prochain et pousser son frère à retrouver son identité, à recouvrer son moi, à agir, à dire non quand il le faut, à arracher sa liberté à l’Autre, voilà le rôle du poète tel que le montre sa poésie. David Diop est de cette race de poète engagé au sens double du terme : sa poésie met en scène ses convictions politiques et intellectuelles. En témoigne ce qu’il a déclaré à propos du régime colonial : celui-ci « reposant sur l’exploitation économique et la falsification historique », a toujours donné la priorité à ses valeurs : « Hypocrisie donc que de parler de symbiose de civilisations, de profits réciproques dans une communauté dont les universités ignorent jusqu’aux noms de nos grands penseurs et passent sous silence l’histoire de nos empires. Seuls peuvent s’en accommoder les tenants d’un cosmopolitisme culturel habillé d’oripeaux exotiques ».

David Diop doit également beaucoup à Aimé Césaire. Il lui doit jusqu’à la manière de percevoir le concept de civilisation lié à l’idée de progrès économique et scientifique et de développement. Etant pour l’auteur un instrument de combat, la poésie sert donc non seulement à expliquer l’origine du déchaînement des haines et des violences entre les races noire et blanche mais aussi à fustiger toutes les formes d’injustice perpétrées dans le monde.

La parole de David Diop témoigne de ce lieu admirable, difficile et tellement rare qui réunit la savante maîtrise du verbe et l’incroyable profondeur de l’émotion. L’écrivain savait l'Afrique par coeur, au plus profond d'elle-même, en ses sources vives, en son peuple, c'est-à-dire en sa vérité. Il la connaissait en sa fragilité et en ses caricatures, avatars d'une Afrique vendue et exploitée aux marchés de l'Histoire.

 

Il n’est que de se souvenir de l’un de ses plus précieux poème : « Afrique mon Afrique » :

 

 

Afrique

Afrique mon Afrique

Afrique des fiers guerriers dans les savanes ancestrales

Afrique que chante ma grand-mère

Au bord de son fleuve lointain

Je ne t`ai jamais connue

Mais mon regard est plein de ton sang

Ton beau sang noir à travers les champs répandu

Le sang de ta sueur

La sueur de ton travail

Le travail de l'esclavage

L`esclavage de tes enfants

Afrique dis-moi Afrique

Est-ce donc toi ce dos qui se courbe

Et se couche sous le poids de l'humilité

Ce dos tremblant à zébrures rouges

Qui dit oui au fouet sur les routes de midi

Alors gravement une voix me répondit

Fils impétueux cet arbre robuste et jeune

Cet arbre là-bas

Splendidement seul au milieu des fleurs

Blanches et fanées

C`est L'Afrique ton Afrique qui repousse

Qui repousse patiemment obstinément

Et dont les fruits ont peu à peu

L’amère saveur de la liberté.

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26 septembre 2011

Randah, la fille aux cheveux rouges

 

Randah, la fille aux cheveux rouges
André-Marcel Adamek (Editions Mijade, 2011)

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

randah.jpgRandah, la fille aux cheveux rouges, fiction d’André-Marcel Adamek construite à partir de notre lointain passé, est un  ouvrage polymorphe destiné essentiellement aux adolescents. C’est tout à la fois un apologue à la morale implicite et explicite (« Moi, Randah, deuxième reine des Khoubaris, parvenue au terme de son règne, je me réclame d’avoir favorisé la connaissance, l’hospitalité et la paix. Et je prétends que les peuples qui s’écarteront de cette voie sont voués au malheur et à l’anéantissement »), un roman historique, (C’est l’histoire de la vie de Randah, une enfant, puis une jeune fille et une femme de la préhistoire appartenant à une paisible tribu  située « au bord d’une rivière, entouré(e) de collines rocheuses et de sombres forêts ») et un roman picaresque.  En effet, le lecteur suit le parcours de Randah depuis sa naissance. Comme le picaro, personnage romanesque né en Espagne au XVIe siècle, Randah traverse plusieurs régions, observe, apprend les difficiles leçons de la vie, dénonce ce qui se passe, gravit les échelons de la société. Fillette d’une tribu primitive, elle évolue, s’émancipe, acquiert la sagesse,  puis devient reine dans une société où les femmes jouent progressivement un rôle important. Les femmes sont les forces de la vie, nourricières (« Un enfant pendu à chacun de mes seins, je dispensais sans faiblir un lait gras et généreux aux deux marmots qui en redemandaient sans cesse ») et protectrices, les maîtresses du foyer, les relais permettant l’accès au monde moderne.
Dans cet ouvrage plein de poésie, André-Marcel Adamek tient le rôle d’un historien qui dessine l’avenir dans les linéaments du passé : il montre la solidarité,  la communion possibles entre les peuples dans les moments tragiques de la vie (« Il arriva alors un drame qui devait, dans l’adversité et l’horreur, réunir nos deux peuples en un même combat »), il annonce la malédiction de l’or : « qu’est-ce que l’or ? lui demandai-je. Un métal jaune et brillant qui conduira un jour tous les peuples du monde à leur perte ».
Voyage  dans le temps, le livre d’André-Marcel Adamek embarque le lecteur dans son propre passé, lui permettant  d’imaginer ses lointains ancêtres pour qui l’essentiel était de se nourrir et de lutter contre les  prédateurs et les  intempéries,  mais qui ressentaient aussi déjà la nécessité de l’art en commençant à pratiquer la  musique, la sculpture. Didactique sans prétention,  Randah, la fille aux cheveux rouges, donne à vivre  un néolithique atemporel, présent dans le lexique (« Randah Liké Nahoma, ce qui signifie en notre langage fille aux cheveux rouges »),  les images, les expressions  locales  (… notre village construit de bois et de torchis à cinq jets de pierres de notre caverne mortuaire », « (Il) s’était battu comme un ours »). Il montre comment l’homme pourvoyait à ses besoins, comment il s’est affranchi de la nature en cuisant les aliments, en plantant du « bleh », en pratiquant l’exogamie et s’est éloigné progressivement de sa primarité. Cependant ce peuple libre attiré par « Athlana »,  cet ailleurs au climat plus doux  qui le fait rêver, va se heurter à une société plus « évoluée » : « (…) leur chef s’avança sur le sable humide. Ses jambes, ses bras et sa poitrine étaient cuirassés d’étranges plaques dorées. Il portait un casque surmonté d’un cimier écarlate et l’arme qu’il tenait à la main, longue et effilée, n’était ni de pierre, ni de chêne, ni d’aucune matière que nous connaissions ». Et,  la civilisation, le progrès vont semer la violence et la mort.
L’ouvrage Randah, la fille aux cheveux rouges non seulement fait vivre le lecteur pendant deux cents pages avec ses lointains ancêtres mais il favorise aussi sa  réflexion sur l’évolution de l’homme,  la notion de progrès et sur la Vie en général.

21 juin 2011

Les Heures nues d'Asa Lanova

 

Les Heures nues
Asa Lanova
Bernard Campiche Editeur (avril 2011)

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

Image Asa.gifL’ouvrage Les Heures nues d’Asa Lanova est le long monologue intérieur d’une femme vieillissante  tourmentée par un spleen parfois irrépressible. Ce chant brûlant de désir, hymne à la vie malgré la présence insidieuse de la « Gueuse » (« je demeure une terrienne assoiffée de vie. ‘Le dur désir de durer ‘ me tient donc sur mes gardes, cette rage d’exister qui malgré tous mes naufrages, me suivra jusqu’au trépas ») est un témoignage poignant de l’hypersensibilité et de l’hypersensualité de la narratrice.  La mort n’est pas une réalité ponctuelle.  Elle se déverse dans sa vie  (« ce suicide dont l’idée ne cesse de me hanter »,  la mort de Narde, sa petite chienne du Désert,  celle du seul homme qu’elle ait aimé « l’unique amour fou de ma vie », la référence à  « l’accouplement funèbre »  des fourmis…) et en même temps elle la pousse à vivre intensément, passionnément : « Car, depuis toujours, j’ai su que mort et érotisme sont étroitement liés, l’une déclenchant les pulsions de l’autre »,  Eros et Thanatos s’affrontant  constamment chez elle.  La narratrice échappe à la mort, au néant par l’intensité de la vie et de la sensation,  par de rares ébats amoureux  aux plaisirs paroxystiques avec de jeunes hommes,  qui la plongent dans l’absolu. Le contact rituel  avec la pierre, symbole ambivalent du mortuaire et de la pérennité,  au bas de ses escaliers apparaît quasiment comme une substitut à une relation amoureuse : « Conservera-t-elle en ses pores, cette pierre-là, les exhalaisons marines de mon sexe échauffé par l’été (…) ? ».   Tout un miroitement érotique traverse constamment la narratrice et l’univers dans lequel elle évolue. Chez elle, la sensation peut être  prise dans son sens étymologique de « compréhension », c'est-à-dire un mode d’appréhension du monde dans sa totalité. Les substantifs, les adjectifs donnent à voir, à entendre, à sentir.
Et la narratrice, sent, goûte (comme le prouve par exemple, la synesthésie « la menthe poivrée »), écoute,  contemple, émerveillée,  l’exubérance végétale de son jardin, espèce d’Eden originel, (« les années passent, et je ne cesse de m’étonner, de m’émerveiller de cette nature et de son monde animal » ou plus loin « c’était alors un émerveillement de chaque aurore »). Elle scrute  le monde qui l’entoure dans ses moindres détails, s’intéressant à toutes les formes de vie végétales et animales, laissant son regard s’attarder sur le plus minuscule détail : « Les dahlias avaient conservé, sur leurs petites lances de feu, des perles de rosée. » Elle entretient une relation privilégiée avec la nature, communiant  avec sa vitalité,  communiquant avec elle,  (« taiseuse, je ne le suis en en aucun cas avec les bêtes, avec lesquelles (…) je communique de façon occulte, par une extraordinaire transmission de pensées ou par un langage qu’elles et moi nous sommes seules à comprendre »,  lisant les signes qu’elle lui livre (« je crois profondément aux messages  que  nous adresse la nature, tout comme je crois aux augures des oiseaux ») luttant ainsi contre le désespoir et la solitude : la nature constitue pour elle « toute une vie secrète qui anime (s)a solitude et (l)’aide à surmonter (s)es pulsions délétères ». Femme solitaire et sans enfant, elle exerce une maternité d’adoption par les soins qu’elle prodigue à sa « meute », (sa chienne et ses nombreux chats)  et entre en empathie avec eux. Elle est pour eux la mère qui sauve, la mère allégorique. Et elle est sauvée par eux.

La nature mais aussi l’écriture aident la narratrice  à vivre : « Les mots demeurent envers et contre tout ma survie ».  L’écriture  la constitue fondamentalement,  pourtant elle exige d’elle  parfois une lutte oppressante, désespérante  et exaspérante : « Ayant alors à nouveau sous les yeux  le feuillet où quelques signes incohérents me sautent au visage, je le jette rageusement dans  la corbeille à papier, et dévissant mon stylo, tentant encore de reprendre le chapitre interrompu la veille, héroïquement je m’essaie à accoucher de la suite. En vain. La sueur froide se manifeste une nouvelle fois. L’esprit brouillé, je sens m’envahir un désespoir glacé. »

Le vécu personnel d’Asa Lanova, son passé de danseuse, son séjour en Egypte, sa culture personnelle nourrissent son écriture. Baudelaire, Giono, Colette sont discrètement mis à contribution. Avec une écriture artiste, pleine d’élégance, où abondent les mots rares, précis et techniques, Asa Lanova recherche la Beauté et le Sublime. Son  ouvrage esthétique,  Les Heures nues,  comble l’esprit, l’imaginaire, la sensibilité, mais aussi l’œil de tout vrai littéraire par la beauté indicible de ses mots. Asa Lanova dévoile (dans le sens propre du terme) et magnifie le monde qui l’entoure par tout un florilège de mots recherchés.  Avec Asa Lanova, on est vraiment  en dehors des sentiers battus de la littérature commerciale.

 


 

 

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Les Chrétiens d'Orient, Jean-michel Cadiot.

 

Les Chrétiens d’Orient,
Vitalité, souffrance, avenir
Jean-Michel Cadiot.
(Editions Salvator, 2010)

(Par Elias Abou-Mansour)

 

 

  photo crétiens lalus.jpg  L’essai historique de Jean-Michel Cadiot, Les Chrétiens d’Orient, Vitalité, souffrance, avenir,  traite de l’histoire et de l’Eglise de l’Antiquité jusqu’au XXIe siècle. C’est un ouvrage dense  de trois cent onze pages qui s’adresse essentiellement à des spécialistes. Devant l’opacité et l’exhaustivité du récit, le lecteur néophyte risque de se lasser. L’auteur évoque   les Chrétiens  de tout l’Orient, c'est-à-dire les Chrétiens d’Europe de l’Est, de  Russie, du Proche et du Moyen Orient et d’Asie, y compris  la Chine.
    Ce champ  de réflexion étendu dans l’espace et dans le temps est sérieusement documenté. Jean-Michel Cadiot insiste sur la richesse du Christianisme oriental  resté longtemps florissant. C’est en Orient que se sont développés la théologie et l’ascétisme.  Le Christianisme oriental instaura le cénobisme bien avant Saint Benoît. « Deux (…) moines égyptiens ont marqué à tout jamais le monachisme chrétien : Saint Macaire et Saint Pacôme ». L’auteur secoue  les clichés. Il dévoile que l’Eglise nestorienne a évangélisé l’Asie, la Mongolie et la Chine bien avant les missionnaires franciscains, dominicains et jésuites.
    De surcroît,  Jean-Michel Cadiot expose clairement les dogmes de l’Eglise. La plupart des Eglises orientales professent des doctrines monophysites. Pour ces Eglises, Jésus n’a qu’une seule nature et elle est divine. En revanche, le duophysisme affirme la double nature, divine et humaine. Le concile de Chalcédoine condamna  donc le monophysisme. L’auteur initie le lecteur à des dogmes, à des problèmes christologiques enfouis dans l’oubli et dans le silence du passé.  Jean-Michel Cadiot aide le lecteur à comprendre les concepts religieux. Loin de tout pédantisme, il éclaircit les concepts tels que le gnosticisme, le marcionisme, le montanisme, l’arianisme… en maestro. Par conséquent, l’auteur utilise un métalangage peu courant pour les lecteurs néophytes, comme « miaphysisme », « monothélisme »… Un lexique  les aurait bien aidés  à la compréhension de ces différents concepts.
    Avant de procéder à l’analyse du contenu de l’ouvrage, il est nécessaire de préciser que les Chrétiens orientaux sont différents des Chrétiens occidentaux. Et la vision que les Chrétiens orientaux ont des croisés est révélatrice de cette dissemblance. Les Croisés ont laissé des blessures profondes dans la mémoire collective des Musulmans et des Chrétiens orientaux. Un fossé s’est donc creusé entre les Latins et les Byzantins : « Le sac de Constantinople s’inscrivant dans la mémoire collective des Byzantins ». Ibn al-Athir,  un chroniqueur arabe, a laissé un témoignage allant dans ce sens : « la population fut passée au fil de l’épée et les Francs massacrèrent les Musulmans de la ville pendant une semaine (…) Dans la mosquée Al Aqsa, les Francs massacrèrent plus de soixante-dix mille personnes parmi lesquelles une grande foule d’Imams et de docteurs musulmans…. ». Les Chrétiens d’Orient désapprouvaient  la politique des Croisés. Ils se méfiaient de leur brutalité. Depuis longtemps, ils sont perméables à l’Islam et imprégnés de la civilisation islamique.  Ils vivent un œcuménisme permanent avec les Musulmans.

    Etant donné que l’essayiste parle des Chrétiens de tout l’Orient, nous limiterons notre réflexion aux Chrétiens arabes. Nous montrerons que l’Islam arabe est tolérant, que la coexistence entre les communautés musulmane et chrétienne, dans le Croissant fertile, a  quasiment toujours été respectée et observée.  Certes,  au cours de l’histoire, des agressions et des mesures, jugées à notre époque discriminatoires, sont venues déroger à ce havre de paix.  L’auteur évoque, par exemple,  le statut de dhimmi qui s’appliquait aux Chrétiens et aux Juifs, aux gens du Livre (en arabe : ahl al-kitab), moyennant l’acquittement d’un impôt. En plus, il décrit les moyens de coercition à l’égard des Chrétiens : « Les Coptes ont subi plus de persécutions sous le règne des Ommeyades et des Abbassides (…) sous les Fatimides (969-1169), la période d’Al-Hakim fut plus troublée. Ainsi, en 1004, il contraignit les Coptes  à porter le turban et une ceinture noirs, et en 1009, il procéda à une vague de conversions forcées qui fit chuter sensiblement le nombre de coptes. » Il est vrai que la mémoire collective des chrétiens orientaux est traumatisée par des poussées d’hostilité  virulentes. Néanmoins, pour éviter tout anachronisme, il faut signaler que les droits de l‘homme n’existaient pas à cette époque. Le sujet devait embrasser la religion du roi ou  du sultan. L’absolutisme en France n’a-t-il pas persécuté les Protestants ? Le Pape innocent III n’a-t-il pas lancé, en 1208, la première croisade contre les Albigeois (les Cathares) ? Certes, toute discrimination, passée et présente, est à réprouver. Mais, il est nécessaire de comprendre la culture du siècle.           

    En outre, les Chrétiens d’Orient sont enracinés dans leur environnement. Ils sont acteurs dans la société. En Lettres, des écrivains, Chrétiens et Musulmans, ont provoqué un essor intellectuel. C’étaient  les humanistes de la Renaissance arabe. « Ainsi les Maronites Michel Chiha et surtout Khalil Gibran, dont l’œuvre, Le Prophète, poème philosophique écrit en 1923 à New York bouleversa le monde entier. » Gibran se révolta contre le joug des traditions désuètes. En 1908 son livre Esprits rebelles avait été qualifié d'« hérétique » par l’Eglise maronite, et ses livres furent brûlés sur la place publique, à Beyrouth, par les autorités ottomanes  Une femme écrivain maronite libanaise, May Ziadé « est considérée comme la pionnière du «féminisme arabe. » De surcroît, sous l’impulsion des Syro-libanais et parmi eux, des Chrétiens, l’Egypte, au XIXe siècle, a connu une effervescence intellectuelle et littéraire. Ces avant-gardistes chrétiens et musulmans ont revivifié et modernisé la langue arabe. Les Chrétiens arabes sont les acteurs de la modernité et les piliers de la renaissance arabe. En plus, le complexe minoritaire  des Chrétiens orientaux  a forgé une identité culturelle axée sur la modernité, la laïcité, le pluralisme, la liberté, la démocratie et l’ouverture d’esprit. La présence chrétienne, dans le monde arabe, est un facteur de convivialité. La société arabe devient, alors, par sa présence, mosaïque, plurielle et tolérante. Jean-Paul II disait du Liban, « ce n’est pas un pays, c’est un message ». Cependant, à notre avis, les dangers qui guettent les Chrétiens arabes sont l’isolationnisme, l’identification à la politique étrangère de l’Occident et la guerre israélo-arabe. Cette guerre est la matrice de la paupérisation de la population, de la radicalisation de la société, du militarisme, de l’antisémitisme, du fanatisme religieux,  de la montée du fondamentalisme, du rejet du pluralisme et de l’exode des Chrétiens. Il est temps que l’Occident impose aux belligérants une paix juste et globale.


    Le livre de Jean-Michel Cadiot, Les Chrétiens d’Orient, Vitalité, souffrance, avenir, est richement documenté. Les événements historiques s’enchaînent. Le lecteur avisé trouvera un plaisir à parcourir le temps historique. Cependant  nous  ne partageons  pas le pessimisme de l’auteur en ce qui concerne l’avenir incertain des Chrétiens d’Orient. Pourquoi avoir peur de l’avenir ? L’effervescence de la Révolution égyptienne a donné confiance aux Chrétiens orientaux. Sur la place  Tahrir, les prêtres coptes et les ulémas d’Al Azhar partageaient la même liesse. Le Coran et la Croix surplombaient la foule. Le rôle du Chrétien est donc fondamental et essentiel. Il doit sensibiliser les musulmans à une société laïque,  démocratique,  consolider et intensifier le dialogue islamo-chrétien.

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20 juin 2011

Faire feu, un recueil de poèmes de Claire Genoux

 

Faire feu

Claire Genoux.

Bernard Campiche éditeur, mars 2011

 

(Par Christina Olmes)

 

 

genere-miniature.aspx.gifIL était une fois un recueil de poésies. Je le découvre, je l'approche, à la manière d'un chat curieux ou d'une Sherlock Holmes.

Au seuil du livre, le titre accueille le lecteur. Et une photo : fond noir et blanc parsemé de pétales d'anémone rouge. Un ventre de femme se dessine soudain quand le regard se pose sur le grain de peau qu'on distingue, en bas à droite du livre. Alors apparaissent le nombril, la hanche gauche et un début de cuisse. Couverture qui dévoile que d'autres sens existent en transparence du sens premier des mots. Enfin une citation d'Alexandre Voisard éclaire le titre « Un seul devoir t'attend dans le couloir piégé où tu vas en aveugle : faire feu ». Ces mots s'adressent au lecteur, à la poétesse aussi. Son ventre est ouvert, défloré. Le parfum exhalé de la fruition qui s'aube. L'infinitif FAIRE est un impératif, une loi de la nature, de sa nature de poétesse.

Ses poèmes sont de la sève d'un ruisseau glacé de montagne qui trace son cours nouveau, VIF, éclaboussant de lumière sur les écueils. La mer est son repos, sa destination sûre.

Cet enfant

Cet enfant qu'elle a voulu tuer en moi

lancé au chevet du monde

cet enfant maintenant

_ le mien

court vers la mer

se pose sur l'oeil immense de l'eau

tout de suite après il dort

il ne rêve à rien

son corps est couvert de vent

de paix

et de la cendre du sable

je le tiens contre moi comme une étoile qui danse

Parfois le langage de Claire Genoux m'est énigmatique. Femme singulière, à vif, qui écrit avec sa chair unie au coeur et à la nature, à la vie.

Au milieu

Je vois bien ce que je peux être

par rapport à eux

à leur monde

beaucoup trop affolée

au milieu de mon corps

parce que je me suis fait naître

en suçant à vide la flamme des fenêtres ouvertes

Fenêtres ouvertes d'une réalité qui reste énigme ? Déchiffrer le monde en écoutant, en écrivant son empreinte sensitive en ma singulière sensibilité ? Lire la poésie de Claire Genoux est une expérience qui m'a ramenée avec intensité face à une vérité oubliée, ou peu fréquentée, le mystère de l'origine de la vie, de son « essence »...

FRUIT

L'enfant n'est pas de moi

_ son étoffe de peau tiède

mais alors d'où vient-il

de quelle boue retournée

fruit de quelle faille

et s'il n'est pas de moi

de qui est-il

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28 mai 2011

Isabelle Eberhardt, Oh cet ultra d’abîme ! Karima Berger

 

 

Isabelle Eberhardt, Oh cet ultra d’abîme !
Karima Berger
paru  dans Le Voyage Initiatique, ouvrage collectif (Albin Michel, mai 2011).

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

image voyage initiatique.jpgDans une envolée lyrique, poétique et rimbaldienne, « Je deviens Isabelle », Karima Berger raconte la courte vie extraordinaire et fascinante d’Isabelle Eberhardt en lui donnant sa voix. Isabelle Eberhardt était une voyageuse, un écrivain prolixe de la fin du XIXe siècle, convertie à l’islam, s’habillant en homme algérien pour préserver sa liberté : « habillée en homme, ce sera mon voile, un voile intérieur qui saura détourner le regard de moi, moi, être passant et éphémère, ce sera mon voile mystique ». Elle était, comme le dit son frère Lyautey,  « hors de tout préjugé, de toute inféodation de tout cliché (…) pass(ant) à travers la vie, aussi libérée de tout que l’oiseau dans l’espace ».
Avec un style plein de finesse et d’esthétique, Karima Berger ressuscite  Isabelle Eberhardt, dévoilant sa personnalité complexe et multiple  où la sensualité se mêle à la spiritualité. Elle saisit le mécanisme de sa pensée, de ses désirs, de ses rêves. Karima Berger propose une biographie originale et novatrice, loin de sa forme traditionnelle. C’est Isabelle qui parle, qui se présente : « Je suis née à Genève, je suis ‘fille du hasard’, et j’ignore tout de ma naissance, je n’ai pas de nom sinon celui de ma mère… »
.Le « je » de la narratrice et d’Isabelle se mêlent,  se superposent, s’enchâssent. Peut-être parce que Karima Berger retrouve une part d’elle-même dans cette artiste  ouverte,  cultivée, libre, dans cette femme exilée totale : loin de son pays, loin de sa féminité « je me promène en garçon », mais pourtant pleinement femme. Isabelle Eberhardt, femme moderne avant l’heure,  transgressait tous les tabous : se déguisait en homme, critiquait le colonialisme. Cette femme aux multiples noms : « Meyriem, Nadia, Podolinsky, abdallah, mahmoud… » , totalement libre :  « Mes noms multiples (…) me permettent de filer entre les doigts de ceux qui veulent m’enfermer » ne recherchait pas l’exotisme, la surface de l’Ailleurs. Elle s’intéressait à la culture de l’Autre, s’y intégrait, la comprenait. Elle véhiculait la sagesse de l’Orient, harmonisant l’amour humain et l’amour divin.  Isabelle Eberhardt a effectué un véritable voyage initiatique dont on ne revient pas. La brûlure intérieure qui la consumait sera éteinte par l’inondation finale : « Le désert m’a écrit, il est mon tombeau. Il me fallait l’eau pour éteindre l’abîme de  feu en moi ». La réalité devient mythe sous la plume sublime de Karima Berger.

 

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03 mai 2011

Eclats d'islam, chroniques d'un itinéraire spirituel, Karima Berger.

 

Eclats d’islam, chroniques d’un itinéraire spirituel
Karima Berger
Albin Michel, 2009

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

Karima Berger a parlé de son livre Eclats d’islam, chroniques d’un itinéraire spirituel  à FORUM  104, 104 rue de Vaugirard, 75006, Paris, le mercredi 16 mars 2011. Ecrivain, novelliste, auteure de nombreux  ouvrages, elle a obtenu en 1998 le prix du Festival du premier roman et en 2008 le prix Alain Fournier.

 

 

 

    image éclat.jpgDans une  République française actuellement troublée, pour ne pas dire emportée, dans un maëlstrom malsain, passionnel et névrotique à propos de la laïcité ou plus exactement de l’islam qu’elle instrumentalise et sur laquelle elle fait une fixation, les analyses mesurées, pleines de recul (la narratrice voit et dit ce qui ne va pas en France mais aussi dans son pays d’origine) et de profondeur de Karima Berger dans Eclats d’islam, chroniques d’un itinéraire spirituel constituent un baume apaisant et instructif. Cet ouvrage brise les clichés. Il  témoigne  que la double culture, l’altérité sont une immense richesse, source de tolérance et d’Amour. C’est une Lumière, une gemme scintillante, éclatante, comme le sous entend le titre et son substantif polysémique « éclats ».

    Eclats d’islam tient tout à la fois du journal (« Ce livre est un journal »), de l’autobiographie (« C’est ma voix »), de l’Essai et de la réflexion historico philosophico religieuse. C’est en même temps un discours poétique de paix, de tolérance, de confiance.
    Dans Eclats d’islam, Karima Berger donne à voir un exil positif, fécond, aux multiples richesses : « Je veux poursuivre cette aventure de l’exil qui n’en finit pas de me nourrir, un exil qui est tout sauf la disparition d’une terre ou d’une culture ou d’une mémoire ou d’une religion. Un exil vivant, vivifiant ». Elle prouve que l’être humain n’est pas une simple et pauvre monade, mais une pluralité complexe et foisonnante  d’une éblouissante somptuosité : « Je suis arabe et française, orientale et occidentale, musulmane et laïque, femme et écrivain, et tant de choses encore qui ne se disent pas. ». Et surtout, elle explique l’islam, le dit dans toute sa réalité, luttant contre les parasitages médiatiques : « (…) ces bruits de fond, ces bruits qui brouillent, qui mentent, qui déforment, qui hantent.(…) ». « Tout pousse à l’amalgame, au brouillage, au dérapage ». Elle démontre que toute lecture parcellaire, orientée, trahit, détourne, corrompt le sens du Livre qu’il soit musulman, juif ou chrétien.  Enlevée de son contexte, une phrase perd tout son sens, en acquiert un autre, devient autre. De ce fait, le lecteur naïf ou mal intentionné risque vite d’être « séduit par l’amalgame ». Comme l’explique Karima Berger, aucun écrit  n’échappe  à ce danger. Mathieu dans son Evangile (X, 34) n’écrit-il pas : « Ne pensez pas que je sois venu  apporter la paix sur terre, je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée »  ou   Luc, (XIV, 26). « Si quelqu’un ne vient à moi et ne hait point son père et sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs, et même sa propre vie, il ne peut être mon disciple » ? Hors de son contexte, tout message sacré risque vite d’être  déformé, mal interprété.

    Citoyenne du monde, le seul véritable  lieu où réside vraiment Karima Berger est l’écriture qui la constitue fondamentalement : « Une écriture est le seul vrai lieu où j’habite, ma seule véritable appartenance ». Profondément cosmopolite, universelle, la narratrice, comme beaucoup d’êtres humains, chrétiens, musulmans, laïques…  que l’on ne veut pas assez entendre, prône un dialogue islamo-chrétien quand elle fait référence, en l’occurrence, « au pèlerinage où se retrouvent chaque année musulmans et catholiques pour y célébrer le rite des Sept Dormants de la Caverne. ». Seul compte l’être humain et son ouverture à l’Autre.  Peu importe sa nationalité, sa religion. Pourtant la différence effraie au XXIe siècle. Il est regrettable que l’Orient actuel ne soit plus un espace investi d’imaginaire et de rêve comme il l’a été au XVIIIe et au XIXe siècle avec Voltaire, Gautier, Nerval, Hugo, Flaubert… Espérons avec Karima Berger qu’il retrouve son attrait d’autrefois et qu’il fascine de nouveau.

    Œuvre plurielle, littéraire, historique, philosophique, Eclats d’islam est une subtile protestation contre l’instrumentalisation  de l’islam et  un émouvant message de tolérance.

 

 

Les ouvrages de Karima Berger :

L'enfant des deux mondes. L'Aube, 1998, prix du Festival du premier roman.

La chair et le rôdeur.L'Aube, 2002,

Filiations dangereuses. Chèvrefeuille Etoilée, 2008. Prix Alain Fournier

Eclats d'islam, Chroniques d'un itinéraire spirituel. Albin Michel, 2009.

Rouge Sang Vierge, Nouvelles. Editions El Manar, 2010.

 

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16 avril 2011

Carine Fernandez. Mon propre nègre

 

CARINE FERNANDEZ

MON PROPRE NEGRE


(Article paru partiellement dans Livre & lire, mensuel du livre en Rhône-Alpes, n° 260, mars 2011)

 

Carine Fernandez est écrivain, auteure d’un recueil de poèmes Les Idiomes de l’Ouest, de romans La Servante Abyssine (Acte Sud, 2003)  La Comédie du Caire (Acte Sud, 2006),  La Saison rouge (Acte Sud, 2008). Elle collabore à différentes revues.

 

Fernandez_Carine.jpgQu’on  m’ait cataloguée « écrivain voyageur » me fait doucement rigoler, déjà écrivain tout court… Qui y croirait – pas même l’entourage, ceux auxquels on se frotte dans ce simulacre de vie qu’est la vie professionnelle. Prof écrivain, ça jette tout de suite la suspicion chez les collègues. Surtout ne pas la ramener, faire oublier cette tare. Ecrivain, dernier bastion de la différence et de la marginalité à l’heure où la cité s’ouvre aux handicapés, pour le bavasseur d’encre, pas de rampes d’accès ni de véhicules aménagés. Ecrivain, propre à rien, avorton, inutile !

Et si je n’en étais pas un ?

D’abord je ne  souffre pas de ces fourmis au bout des doigts qui poussent le forçat des lettres à écrire. Celui qui se sent investi, né pour ça, pour qui l’écriture est intransitive. Il écrit. Point à la ligne. Saluez l’artiste ! Pour ma part, je dois avouer que je n’écris que quand j’ai quelque chose à dire et il en faut pour me tirer de mon Oblovisme congénital !

C’est là où intervient mon nègre, ou plutôt mon ghost writer : car il s’agit  bien de fantôme. Comme Bachelard, je crois « aux rêves qui préfacent les œuvres ». Pas un de mes romans qui ne soit né de cette visitation nocturne. Le spectre de l’œuvre à venir se présente dans un état  d’avant sommeil, me persécute, m’aiguillonne, me  force à passer à l’acte.  Et au matin, c’est  mon nègre qui s’installe à ma table de travail.

  Mon nègre n’est pas  pour autant écrivain voyageur. Jamais tenu de carnets de route. Si mon nègre  a voyagé,  c’est dans une  autre existence, il y a  bien longtemps, avant que d’être nègre. Il n’écrit pas pour témoigner,  ne s’encombre ni de clichés ni de cartes postales, il  se moque de la surface.   Mon nègre ne se laisse pas piéger par l’évidence du réel, le mirage des apparences. Seul lui importe ce qui se cache derrière. Derrière les images, derrière les  choses,  derrière la peau, derrière les mots. Il n’est pas doublure pour rien.

 Oui, il m’aura fallu quitter l’Orient,  puis rêver l’Orient pour pouvoir le faire passer dans mes livres. Finalement la vie ne m’intéresse que rêvée ou écrite.  J’écris pour les mêmes raisons que je lis, parce que, comme le répétait Flaubert: la vie m’embête. La vie, toujours trop lourde, trop lente, qui manque de « tension » où les événements se noient et se délitent absurdement. Rien n’a de sens sauf dans les livres. La littérature n’est-elle pas la seule chose qui puisse justifier le réel? Une phrase extraordinaire de l’Odyssée dit que les dieux ont envoyé des malheurs aux hommes afin qu’ils aient quelque chose à chanter.

 Je laisse donc quartier libre à mon ghost writer  pour  échapper à la fatalité de l’existence, transgresser mes limites biographiques, me défaire de  mon enveloppe physique, être une autre.  Pour le bonheur de m’étonner moi-même, sans savoir à l’avance ce qui mordra à l’hameçon  de la pêche nocturne - même de jour, mon écriture est nocturne, noire, nègre.  Truites ou murènes: je n’en sais rien. Il me faut aller jusqu’au bout de ma connaissance des choses, de mon expérience et  surtout de mon ignorance. J’écris avec ma part d’ombre, qu’on l’appelle subconscient, inspiration, instinct.  Il existe, enfoui au fond de  moi, un autre qui sait ce que je ne sais pas. C’est pourquoi  j’écris. Pour savoir.

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10 mars 2011

Mon papa razzi

 

Mon papa Razzi
Lionel Chouchon
Editions du Rocher, 2011.

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                            

 

mon papa razzi.jpgMON PAPA RAZZI  de Lionel Chouchon  commence, (à l’exclusion du titre et de la mise en garde), sur une rétrospective tragique, un gigantesque incendie « en plein milieu de (la) tant attendue Première Cérémonie des Golden People », pour se poursuivre sur un mode humoristique, ludique et satirique. Lionel Chouchon s’amuse, dans cet éreintage de la publicité,  de la communication et des medias, avec l’intrigue mise en place et l’écriture.

Camille Razzi, fils du grand photographe de mode, Lucas Razzi, dont « il se considère(…)  orphelin depuis sa sortie de la petite enfance » est un jeune homme de vingt ans, ancien élève médiocre, sans projet professionnel précis qui « se laiss(e) flotter au fil de l’eau sans trop se poser de questions ». Lorsque sa petite amie Maud perd son travail, « il compr(end) qu’il (va ) falloir un minimum de subsides pour faire bouillir le brouet de leur toute récente vie commune ». Bien que détestant et méprisant l’univers de la publicité, il devient stagiaire dans la filiale « Culture & intertainment du divin Groupe AMDL », une agence publicitaire dont le directeur général est Yves Lemaresquier, l’ami  de sa mère. Sa fonction consiste essentiellement à prendre des notes, faire passer l’information, « porter des plis urgents », faire le café, « aider les hôtesses à l’accueil général, les attachés de presse à celui des médias…. ».  Camille découvre un monde nouveau, étrange, superficiel, clinquant : « il me fallut appréhender un monde  des plus étranges, un langage le plus souvent abscons et des individus survoltés, branchés sur un courant inconnu mais bigrement alternatif. » Il est jeté dans un véritable maelstrom dont l’objectif est de persuader le public, d’agir sur son comportement afin de gagner le maximum d’argent. Il s’agit, c’est certain, de vendre, de « complaire à (la) clientèle », mais aussi de flatter les riches, de divertir un public avide de rêves et d’autographes de célébrités. Lucas Razzi  subira les conséquences de ce monde corrompu, sans scrupules,  impitoyable  et sera licencié. Ce licenciement injuste et ses conséquences  permet la réconciliation du père et du fils et démontre le poids immense d’internet dans la société et l’économie.

Dans cette pointe, teintée de suspense, contre la publicité, les medias  et l’utilisation des people,   où alternent  récit et discours, Lionel Chouchon, tout en nous alertant sur le monde de la publicité et de la communication,  se divertit  autant qu’il nous  divertit. Son objectif est de faire rire pour provoquer la réflexion à la faveur d’un narrateur naïf,   Camille,  parodie de Candide (ne  s’écrie-t-il pas à un moment donné pour se rassurer  « Tout est donc parfait dans le meilleur des mondes à la noix ! » ?)

 Tout est jeu de mots dans MON PAPA RAZZI.  Lionel Chouchon travaille les sonorités des mots et des expressions, joue avec les syllabes et les figures de style : la paronomase : « Tout ceci est normal et normé : mais ici c’est normand », le zeugme : «Je bats des paupières et en retraite ». Il renouvelle les clichés : « Là où on leur offre l’index ils vous le bouffent jusqu’au cubitus… quand ce n’est pas jusqu’à l’humérus ».  Le  langage technique et échevelé, doté de nombreux anglicismes très particuliers au monde de la publicité et de la communication (« star-suker », « sky-tracers », « cast », « brief », « paper board »), le ludisme verbal,  le  rythme allègre des phrases, la force, l’humour, l’ironie et la portée critique des  propos d’Alain Chouchon emportent  le lecteur dans un tourbillon de gaieté.

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03 février 2011

Demain j'aurai vingt ans

 

DEMAIN J’AURAI VINGT ANS.
Alain Mabanckou
Gallimard (2010)

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

couv_mabanckou.gifDepuis quelques décennies, la littérature africaine fait voler en éclat le cliché de l'Afrique misérabiliste et triste regardée avec compassion. La preuve en est une nouvelle fois apportée dans DEMAIN J'AURAI VINGT ANS où Alain Mabanckou donne à voir et à entendre une Afrique pleine de gaieté, d'humour, d'espoir, ouverte sur le monde et avide de culture.                                                                             

Dans DEMAIN, J’AURAI VINGT ANS dont l’action se situe dans les années 1970, à Pointe-Noire, la capitale économique du Congo, Alain Mabanckou délègue la fonction narrative à Michel,  un  garçonnet d’une dizaine d’années qui se projette dans l’avenir comme l’indique le titre.  Michel,    observateur perspicace  malgré son jeune âge,   raconte sa vie quotidienne : sa famille, « maman Pauline », « maman Martine », « papa Roger », son ami Lounés, ses amours avec Caroline. Il dévoile en même temps sa vision de la vie sociale et politique du Congo mais aussi celle du monde entier  à laquelle il a accès à la faveur de son père adoptif, réceptionniste à « l’hôtel Victory Palace »,  fervent auditeur d’une  radio « branch(ée) sur La Voix de l’Amérique ».

Alain  Mabanckou  rappelle Montesquieu dans LES LETTRES PERSANNES quand Michel dénonce  naïvement la politique française au Congo : « Les Français (…) nous aiment encore aujourd’hui parce qu’ils continuent à bien s’occuper de notre pétrole qui est dans la mer de Pointe-Noire  sinon nous autres on va le gaspiller ou le vendre aux Américains qui en ont besoin pour faire marcher leurs grosses voitures »,  quand il révèle les dysfonctionnements politiques de son pays en rapportant les propos de son père : « Pourquoi le gouvernement s’entête à parler de cet assassinat si lui-même n’est pas complice de la mort de notre immortel ? » ou en résumant  les problèmes ou scandales internationaux entendus à la radio : « on a renversé le chah d’Iran ! », « Giscard d’Estaing a reçu les diamants du dictateur Bokassa ». DEMAIN, J’AURAI VINGT ANS pourrait  servir de matière première à l’étude socio-historique  et politique du Congo des années 1970. Il témoigne de la réalité quotidienne des classes moyennes africaines et fait connaître leurs modes de vie, leurs traditions, leurs coutumes vestimentaires ancestrales (« c’est Roger le Prince qui dansait torse nu, un pagne en raphia, les cauris autour des reins, des clochettes autour des chevilles, du kaolin blanc sur le visage et les cheveux »), leur façon  de penser, leurs croyances (« On a dit que c’est l’esprit du grand-père de nos grands-pères qui s’était réfugié dans le corps de Roger le Prince »,  leurs superstitions. Mais  DEMAIN, J’AURAI VINGT ANS  est avant tout une œuvre littéraire.

Alain Mabanckou puise des expressions concrètes dans les profondeurs de la langue populaire locale : « On l’a coincé comme on coince les rats palmistes dans notre brousse », « Ils vont alors s’engueuler comme deux personnes qui battent les mêmes tam-tam sans s’arrêter »,   rythme son écriture de comparaisons humoristiques. Edwige a « des boutons partout sur le visage comme si elle avait reçu des balles perdues pendant la guerre mondiale ». Il instille  des explications pleines de beauté et de sensibilité : « Ce n’est pas pour rien que l’eau de mer est salée comme ça, c’est à cause de la transpiration de ces ancêtres et de leur colère qui provoque des vagues ». Cet emploi exubérant des images comme les nombreuses références littéraires à Rimbaud, Hugo, Pagnol, Saint –Exupéry, San Antonio   trahissent  sa présence.

En effet, l’écrivain multiplie les clins d’œil au lecteur comme lorsque Michel  interprète le discours de l’oncle René, un marxiste qui n’hésite pas à spolier les biens de sa propre famille. Jouant avec les mots,  Alain Mabanckou évoque « les forcés de la faim »  qui « doivent faire table basse »  tout en   expliquant  que   Karl Marx et Engels  ont démontré  « comment l’histoire du monde n’est que l’histoire des gens qui  sont dans des classes ».

L’écriture d’Alain Mabanckou rappelle la technique célinienne de transposition de la langue orale. Le discours de l’enfant est une retranscription du langage parlé. Les phrases de Michel s’écartent des normes grammaticales. Il désarticule la syntaxe,  contractant  « cela » en « ça » : « maman Pauline ça l’énerve d’écouter ces choses qu’elle ne comprend pas »,  omettant  l’inversion du sujet dans les phrases interrogatives, redoublant  le sujet : « Sinon comment les Cambodgiens ils font pour l’écrire… ? », employant  des termes familiers : « Il engueule ses enfants ». Cependant si l’écrivain tord le cou, non pas à l’éloquence, mais à la syntaxe, ce n’est pas par incompétence,  mais par souci de réalisme. Alain Mabanckou s’efface pour laisser l’enfant s’exprimer et rythmer la langue avec une musique savoureuse pétrie d’humour.

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22 janvier 2011

ROUGE SANG VIERGE : Un style esthétique et audacieux.

ROUGE SANG VIERGE
Karima Berger
Al Manar (1/10/2010)


(par Annie Forest-Abou Mansour)

photo livre KB.gifLe recueil de nouvelles de Karima Berger ROUGE SANG VIERGE  progresse par une série d’instantanés juxtaposés proposés dans des registres variés et nombreux. Les tonalités  poétique,  réaliste, pathétique, humoristique se succèdent en autant d’instants de vie fugaces et intenses dessinant avec finesse l’imaginaire et la réalité de l’Algérie.

Certaines nouvelles de l’ouvrage de Karima Berger comme  « Rouge Sang Vierge » sont  de  véritables poèmes en prose à l’écriture très soignée d’esthète qui fait fusionner les différents sens : « J’ai froid, j’ai chaud, je trébuche dans le rire trop rare de manman, je me noie dans les plis de l’écharpe qu’il déroule… ». Très souvent,  on passe rapidement  du quasi irréel au réel. Rouge, couleur personnifiée comme dans un conte de fées « Rouge vint alors, il me rendit visible, il me frappa de sa volupté. Il envahit ma vie »  emporte l’adolescente dans un univers onirique exaltant.  Mais très vite et en quelques mots,  la Beauté sombre  dans toute la noirceur du réel. Le sang qui coule n’est plus celui de la jeune vierge emplie de rêves voluptueux mais celui de la violence : « la vision Rouge du sang s’écoulant sur la blanche bure des moines ». On quitte de temps à autre  le poème pour  effleurer,  en quelques mots ou en quelques  lignes subtiles, un récit anecdotique constatant,  sans éreinter, des figures d’une Algérie fangeuse où les valeurs s’effondrent. Dans « L’argent et son corps »  Sabrina  « s’enfui(t) de son village (…) et vient se terrer parmi les rats de la capitale ». Inadaptée à la vie citadine, à cause d’une société rigide, de  la pauvreté et du chômage, Sabrina « se mêle à ces autres filles venues du fin fond du pays, meurtries, leurs consciences souillées, se consolant à coup de drogues, d’amnésies, de délire (…) et de violences parfois inouïes… »  et elle vend son corps.

Dans ce recueil de nouvelles, la narratrice donne à voir une  femme  souvent niée en tant que telle. La fille reçoit une éducation différente de celle de son frère. Sa virginité s’impose alors que « « les frasques » du garçon « sont »  considérées comme « des expériences viriles ». La femme  est soit la mère (« les baisers de Nadia »), soit  la vierge, soit la prostituée dans une société manichéiste où s’opposent le Bien et le Mal, le moral et l’immoral, le sacré et le profane. Loin de « la chaste »  Algérie, dans une Algérie corrompue, la mère disparaît au détriment de la femme objet. Sabrina est perçue par son fils, devenu un débauché, comme une simple denrée : « lorsqu’il  rabattait les hommes pour les filles de Moh, il vantait les charmes de Sabrina ». La femme n’est pas toujours reconnue comme un  être à part entière. Seule la femme rêvée, celle que l’on imagine sous « son  vêtement passe-muraille et son hidjab »,  belle, mystérieuse et sensuelle,  existe dans certains esprits masculins.  La femme n’a pas droit à la parole.  La  malade de « Formols »  ne peut que se taire et accuser le Destin.   Mais  malgré tous les principes phallocrates, la femme arrive à s’imposer : elle « viole en secret la loi du hidjab » à la faveur de son parfum,  « laissant flotter une ondée, de jasmin ou de muguet » après son passage. Dans « quarante jours », avatar de lysistrata,  elle  s’unit  aux autres femmes  pour  rejeter, afin de respecter la Vie,  les rites sanguinaires destinés à « honorer (des) dieux cannibales » édictés par Abraham . Karima Berger égratigne parfois  au passage, en l’occurrence  dans la nouvelle au  titre provocateur « Téophanies », d’un léger coup de griffes humoristique  le « sacré » avec des apparitions qui n’ont rien de divin. Mais elle ne dénonce pas.

Karima Berger  ne rédige pas une œuvre féministe ou militante. Elle est avant tout une orfèvre de l’écriture.  Elle se contente de montrer la société maghrébine dans  un style  esthétique et audacieux.   Les différentes histoires de Rouge Sang Vierge  malgré leur brièveté permettent de traverser différents milieux de la société algérienne tout en révélant les qualités littéraires de leur auteure.  Karima Berger ose dire la société arabe sans sombrer dans la critique,  laissant exister un horizon d’attente où le lecteur arabophone se reconnaît.

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09 janvier 2011

NOIRES BLESSURES : L'ambivalence profonde de l'être humain

Noires blessures
Louis-Philippe Dalembert
Editons Mercure de France. 2011

 

(par Annie Forest-Abou Mansour)

 

noir.jpgAucun de ses lecteurs ne l’ignore désormais  après avoir lu  plusieurs de ses  ouvrages comme Rue du Faubourg Saint-Denis, Les dieux voyagent la nuit,  L’Ile du bout des rêves,  Louis-Philippe Dalembert est un brillant homme de lettres. C’est aussi   un  grand humaniste qui appréhende l’être humain sans manichéisme  avec la sagacité d’un psychanalyste, d’un ethnologue et d’un sociologue. Si un  lecteur  méconnaissait cette facette de l’auteur, la lecture de son dernier ouvrage Noires blessures l’instruirait d’emblée.  Dans ce très bel ouvrage polyphonique, Louis-Philippe Dalembert  à la faveur des monologues intérieurs de laurent Kala, un Français employé par une ONG en Afrique  et son boy, un jeune Africain Mamad White, introduit le lecteur dans l’intimité et la mentalité  des deux protagonistes.  Il permet ainsi de comprendre le fonctionnement  mental et social des êtres humains. Il le lie à leur vécu quotidien et à leur historicité en donnant à voir leurs souffrances psychiques et physiques et leurs multiples conséquences.

Chaque être, quelque soit sa noirceur morale, ses actions d’une cruauté insoutenable, est malgré tout un être humain. C’est ce que l’on comprend en s’insinuant dans les pensées de Laurent Kala. Enfant petit et gros, sensible, timide, Laurent était la  risée de ses camarades de classe, « le souffre –douleur de la cour de récréation ». Il vouait une admiration sans limite  à son  père, « grand, élancé, tout en muscles (…) à l’opposé des pères de (s)es amis ». Or ce géant qu’il idéalisait,  à sa grande surprise,  fond en larmes en apprenant la mort de Martin Luther King. L’image de ce père prétendument invincible se froisse quelque peu dans l’esprit de l’enfant de sept ans : « Quand je vis les pleurs rouler sur les joues de mon père (…), quand je le vis quitter le salon pour se diriger en traînant les pieds vers la cuisine, pour moi le monde s’effondra ». Puis, ce père ouvert, militant en faveur des droits de l’homme, est tué par un CRS, « un grand  Noir  baraqué qui s’était acharné sur lui » lors d’une manifestation. Ce sont alors de « noires blessures » infligées au fer rouge dans le cœur et l’inconscient brisé à tout jamais du jeune garçon. Il se vengera beaucoup plus tard de ces meurtrissures inguérissables, «  le nègre paierait.  Il paierait pour le vol, il paierait pour son impertinence. Il paierait pour ses semblables aussi ».  Il  torture alors  son boy qui a osé dérober quelques « bas reliefs » dans son réfrigérateur.


Mamad, le jeune boy, orphelin de père « sept mois après (s)a naissance »  a souffert de la pauvreté et du racisme dès sa plus tendre enfance. A l’école, il est méprisé par l’économe de son établissement scolaire parce que sa mère ne peut payer son « écolage ». Mamad incarne la souffrance des jeunes Africains poussés à quitter leurs familles tendrement aimées,  leur pays, leurs racines, « au péril de (leur) vie »,   à cause d’une situation économique déplorable. Mamad rêve de trouver du travail en Occident pour offrir une vie plus décente à sa famille comme l’ont fait ceux qui ont réussi à partir : « l(eur)  famille  exhibait avec fierté les signes extérieurs de (leur)  réussite : maison en dur, télévision, téléphone portable (…) ». Mais il sera forcé au retour comme nombre de ses compatriotes  « ramenés, trois mois ou trois ans plus tard, menottes aux poignets comme des malfaiteurs (..) en plus de la honte, une larme au coin de l’œil, sans pouvoir raconter ni comment ni pourquoi ils avaient été pourchassés ainsi que du vulgaire bétail, capturés puis expulsés. » A son retour,   Mamad deviendra le boy de Laurent Kala, une chance pour lui ! : « Avec mon salaire, les habits usés, les restes de nourriture, les produits avariés que Monsieur Laurent me laisse emporter (…) j’arrive à m’occuper des miens (…) »

Louis-Philippe Dalembert aborde  son texte avec sa double  culture haïtienne et occidentale. Il donne à voir avec objectivité et réalisme les deux continents. il  montre l’Afrique sans concession dans toute sa réalité : ses habitants qui « se mangent entre eux pour des bagatelles », parce que le voisin possède plus que l’autre. Il  dit la misère, le chômage, la faim. Il donne à voir le racisme de certains Blancs, les relations dominants dominés qui existent encore en ce début de XXIe siècle, le relent colonialiste qui subsiste toujours dans certains esprits : avec le Blanc méprisant et arrogant,   le Noir respectueux, exploité, soumis, inhibé  malgré sa conscience aiguë   du problème  et son orgueil, parce que contraint de travailler pour faire vivre sa famille, « pour ne pas retomber dans la poussière ». Dans  Noires blessures, Louis-Philippe Dalembert insiste sur l’ambivalence  profonde de l’être humain.

Louis-Philippe Dalembert   ne rédige pas une œuvre revendicatrice et militante. Noires blessures est une avant tout une œuvre littéraire, structurée comme un livret d’opéra avec son prologue, ses intermezzi, son épilogue,  son  rythme souvent musical avec des refrains comme Shosholoza (« Shosholoza. Ses pieds s’envolaient, légers, avant de rebondir sur le sol. Shosholoza.  Son cœur battait à l’unisson avec celui de la forêt. Shosholoza. »,  son écriture ciselée où se mêlent l’émotion,  l’humour et l’ironie. L’Afrique est présente dans le  lexique,  les expressions imagées de Mamad, comme « revenons à nos cabris » ou « Elle habitait à un braiment d’âne de chez nous ».  La symbolique des noms des personnages révèle l’œuvre littéraire et l’humour du narrateur : le patronyme du Noir est White, celui du Blanc possède une consonance africaine. Laurent Kala, l’homme raciste,   adopte un enfant africain, qui « à le voir crapahuter aux quatre coins de la maison et de la véranda », lui rappelle « un petit chimpanzé » ! Et il nomme cet enfant Luc, prénom d’origine   grecque signifiant « blanc ». (1)

Rien n’est gratuit dans Noires blessures. Tout possède un sens. Il y aurait encore tellement à dire sur ce bel ouvrage. Mais laissons les lecteurs le découvrir.

(1)         Luc vient aussi du latin « lux », la lumière.

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08 janvier 2011

La tragique réalité de la guerre du Vietnam par Neil Sheehan

L’Innocence perdue 
Neil  Sheehan
Editions du Seuil, Collection Points Actuels (1990)

 

(Par Joëlle Ramage)

 

                                                                                                                                                               

innocence.jpgExtraordinaire prouesse littéraire d’un jeune journaliste, à la fois romancier et historien, immergé dans le Vietnam de la guerre, qui nous en fait découvrir les détails les plus minutieux, à travers la vie d’un gradé américain, le lieutenant-colonel John Paul VANN. De ce récit grave et éblouissant qui a requis pas moins de seize années d’enquête, John Le Carré ne dit qu’un mot : « superbe !», en ajoutant : « si vous ne lisez qu’une seule histoire de la guerre du Vietnam, ce doit être celle-là, admirable et exaltante ».

 

L’auteur, Neil SHEEHAN, dit que les recherches qu’il a menées l’ont contraint « à affronter intellectuellement la tragique réalité de la guerre du Vienam » et à constater surtout que l’Amérique ne l’aurait jamais gagnée. En effet, à la faveur des images médiatiques abondamment déversées sur une Amérique médusée par une violence contre la seule paysannerie pauvre des rizières, cette guerre ne pouvait avoir qu’un impact négatif et qu’une issue très incertaine. Neil SHEEHAN dit d’ailleurs que ce fut là la première guerre « négative » de toute l’histoire des Etats-Unis, tant l’arrogance des chefs américains avait supplanté le réalisme. Durant la Seconde Guerre Mondiale il était en effet clair que l’Amérique était en symbiose avec les réalités du terrain et l’objectif. Mais l’après-conflit avait apporté la certitude à la puissante Amérique et à ses chefs militaires, au Pentagone comme à ses services secrets, qu’elle était devenue planétairement indispensable. L’auteur le traduit à sa façon : « nous sommes devenus si riches et si puissants que notre commandement a perdu sa faculté de penser d’une façon créatrice ». Depuis, cette arrogance n’avait fait qu’amplifier et, au Vietnam, il était devenu impensable que les chefs militaires et civils perdent cette guerre.

 

« De ces combats sans héros » comme le dit l’auteur, John Paul VANN avait été l’une des personnalités les plus étonnantes. Fin analyste et stratège, aux terrifiantes zones d’ombre, il avait compris – ce que les Mc Namara, Hatkins, Johnson et autre Kennedy n’ont jamais correctement saisi - que les Vietnamiens se battraient jusqu’au bout, eux qui ont toujours réussi à repousser les envahisseurs, d’où qu’ils viennent, chinois, mongols, mandchous, français et maintenant américains.

 

Cet ouvrage est absolument capital dans la compréhension des mécanismes qui ont conduit à la guerre du Vietnam, mais il donne aussi à comprendre les relations étroites de cette guerre avec la guerre d’Indochine et celle de Corée. François Sergent de ‘Libération’ dit très simplement que « l’auteur raconte VANN, mais aussi le Vietnam, Washington, les politiciens, la presse et l’armée, toute l’Amérique de l’après-guerre ».

 

 

                                              

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05 janvier 2011

La philosophie comme manière de vivre.

 

La philosophie comme manière de vivre. Entretiens avec Jeannie Carlier et Arnold I.Davidson

Pierre Hadot 

Albin Michel, 2001

 

(Par Mireille Bourjas)

 

livre Mireille.jpgAncien prêtre, ancien chercheur, ancien professeur au Collège de France, Pierre Hadot a marqué par ses recherches, ses écrits et sa pensée, la fin du XX° et le début de notre XXI° siècle. Très connu à l’étranger, surtout aux U.S.A, il le fut moins en France paradoxalement. Personnage remarquable de gentillesse, de bonté, d’honnêteté, de compassion, d’une intelligence supérieure, il réussit avec un langage simple à nous faire sortir de ses livres “changés“.

Que ses ouvrages traitent de Marc Aurèle ou de Plotin, du stoïcisme ou de la mystique ; avec une érudition toujours limpide, ils montrent que pour les Anciens, la philosophie n’est pas construction de système, mais choix de vie, expérience vécue visant à produire un « effet de formation », bref un exercice sur le chemin de la sagesse.

En suivant Pierre Hadot, nous comprenons en quoi les philosophies des Anciens, et la pensée de Marc Aurèle, en particulier, peuvent nous aider à mieux vivre. Et si « philosopher c’est apprendre à mourir », il faut aussi apprendre à vivre dans le moment présent, vivre comme si on voyait le monde pour la dernière fois, mais aussi pour la première fois.

Les exercices spirituels de Pierre Hadot commencent par la contemplation de la voute étoilée et notre sensation émerveillée de faire partie du tout. Ils se poursuivent à chaque étape de notre vie et se rapprochent des exercices de bricolage ou d’artisanat de la vie dont parle souvent Boris Cyrulnik. A notre époque où les grandes idéologies ont cessé de conduire le monde, les livres de Pierre Hadot sont salvateurs et à la portée de tous.

 

 

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30 décembre 2010

Lettres de prison

 

Lettres de prison 
Rosa Luxembourg
Corlet Imprimeur, 1989

 

(Par Joëlle Ramage)

 

rosa.jpgQue n’a-t-on envie lorsque le temps est maussade et l’esprit chagrin de se replonger dans ces très émouvantes Lettres de prison  de Rosa Luxembourg. Née en 1870, la grande militante co-fondatrice du mouvement ouvrier Spartakus cachait, sous un esprit révolutionnaire, une véritable âme d’écologiste et un irrésistible attrait pour la vie. Son amour exacerbé de la nature, qui explose dans chacune des lettres dédiée à son amie Sophie Libknecht – dont le mari sera assassiné en même temps que Rosa Luxembourg -, transcende un quotidien désespéré et éprouvant, dont l’issue sera la mort.

 

Car Rosa perdra la vie en 1919, assassinée par ses tortionnaires – des officiers des corps francs dont sont issus les premier nazis -  après avoir, jusqu’au dernier  jour, espéré être libérée. Jusqu’au bout aussi elle aura chanté la vie, à travers les barreaux de sa prison, tentant de deviner au loin, les espèces florales par leur forme et leur couleur. Dans une de ses toutes dernières lettres à Sophie qu’elle baptise du doux nom de Sonitschka, elle parle du réconfort que lui procure une visite au Jardin Botanique et elle décrit, comme si elle en parcourait encore les allées, la floraison des plantes, s’arrêtant ici sur les fleurs du pin dont « les chatons rouges sont des fleurs femelles dont naîtront les grandes pommes de pin, si lourdes qu’elles retournent leur pointe vers le sol », là sur l’acacia dont elle dit que dans certaines contrées on l’appelle ‘robinier’, ou encore sur la floraison du mimosa qui a « des fleurs jaune soufre et qui embaume l’air ». De la même manière s’arrête-t-elle sur la vie animale et parle-t-elle sans cesse des liens profonds qui l’unissent à la nature vivante. Au-dessus de la fenêtre de sa prison, un couple d’alouettes huppées  vient d’avoir un petit. Du sens aigu de l’observation qui la caractérise naturellement, sublimé par l’enfermement, germent des descriptions dignes d’une observation scientifique : « …déjà le petit oiseau sait bien courir. Peut-être avez-vous remarqué comme les alouettes huppées sont drôles quand elles courent, à petits pas rapides, sautillant sur leurs deux pattes, comme le moineau. Le petit commence même à voler, mais il ne trouve pas encore assez de nourriture, d’insectes et de petites chenilles, surtout par un temps aussi froid… ».

 

Est-ce la conscience de n’être plus libre qui la fait se repaître de la vue d’un nuage rose, de la chute du soleil à l’horizon « descendu d’un degré »  la consolant de toutes les méchancetés ? Est-ce la conscience de l’inhumanité qui lui fait éprouver le besoin du sacré en chantant à voix basse l’Ave Maria de Gounod ? Pourtant il lui semble qu’elle aime encore et toujours les Hommes et qu’elle soit toujours en accord avec le rythme de vie qui l’entoure. L’amour et l’indulgence envers ceux qu’elle désigne sous le terme d’ ‘humanité’ imbibent chacun de ses mots, chacune de ses phrases, et c’est à l’envie qu’elle répète à Sonetscka cette simple vérité : « N’oubliez jamais de regarder autour de vous, vous y trouverez toujours une raison d’être indulgente ».

 

Si on avait encore quelques doutes sur la grandeur de cette âme, aux prises de position anti-militaristes, il n’est que de méditer l’une de ses pensées, puissante et irrésitiblement humaine, à travers les mots obsédants d’une de ses lettres datant de 1917, qui font magnifiquement jaillir la scène : « …et la vie chante aussi dans le sable qui crisse sous les pas lents et lourds de la sentinelle, quand on sait l’entendre… ».

 

Elle qui disait que la liberté, c’est « la liberté de celui qui pense autrement » fut mise en vers, en 1919, par Berthold Brecht :

"Rosa-la Rouge aussi a disparu
Le lieu où repose son corps est inconnu.
Elle avait dit aux pauvres la vérité
Et pour cela les riches l’ont exécutée."

 

 

 

 

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30 décembre 2009

Orages ordinaires

ORDINARY  THUNDERSTORMS

 William BOYD 

Bloomsbury, 2009

 

(par Mireille Bourjas)

 

                                                                                                                                                      

ordinary.jpgSelon l’Evening Standard, c’est le livre de l’année.

William BOYD, écrivain écossais, est très connu en France et ses ouvrages ont tous été traduits en français. Révélé, en 1981, par son A good man in Africa, l’auteur n’a cessé de produire des best sellers.

Ecrivain hyperréaliste qui essaie de rendre ses textes aussi authentiques que possible, W.Boyd a l’art consommé de nous faire aimer ses personnages.

Dans Orages ordinaires, il  explore avec maestria la question de l’identité et le fait que l’être humain ne puisse pas être la même personne toute sa vie. Adam Kindred, jeune climatologue spécialiste des nuages, va expérimenter plusieurs changements de vie. A la suite d’une série de hasards malheureux, il est soupçonné du meurtre d’un allergologue qui est un des personnages-clé de l’industrie pharmaceutique anglaise. Pour échapper aux recherches, il n’a qu’une issue, se cacher et disparaître et devenir quelqu’un d’autre. Mais en 2010, dans une capitale européenne, la tâche n’est pas aisée.

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02 septembre 2009

Une ville en pleine ébullition

And let the great world spin
Colum Mc Cann

Random House, 2009 

 (par Mireille Bourjas)

 

www.randomhouse.com.gifA partir de  l’expérience d’un funambule qui effraie New-York, en marchant et sautillant sur son fil, entre les Twin Towers, Mc Cann déroule le vertigineux panorama d’une ville en pleine ébullition entre la fin de la guerre du Vietnam et le début de celle d’Irak, mères pleurant leurs enfants disparus, prostituées épuisées, junkies, grandes dames de Park Avenue, artistes pommés, petites gens dévouées… mais surtout curé des rues en proie au doute. Ce personnage, à lui tout seul, dans sa misère, sa nudité, sa charité, sa fragilité apparait petit à petit comme le grand personnage de cette fresque du XX° siècle. Il est comme le pivot central autour duquel les voix des autres personnages trouvent un écho. Une sorte de grâce baigne tout le roman et Mc Cann sait très bien montrer les humains dans leur combat quotidien, pour vivre et survivre face à une réalité bien sombre. On sent à chaque ligne son empathie pour les plus humbles, les plus pauvres, les plus démunis.

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23 avril 2009

Ilû, l'homme venu de nulle part : L’homme naturel

 

Ilû, l’homme venu de nulle part

Pierre Barthe

VLB éditeur, 2008

 

(par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

Pierre Bailu.gifrthe, dans son premier et très beau roman à l’écriture limpide et imagée (« Hiver » se dit « long ue neige », la marmotte est « le siffleux » pour les hommes préhistoriques), nous fait vivre, pendant pl us de six cents pages, la vie, telle qu’il l’imagine, de nos lointains ancêtres d’il y a 35000 ans. Nous suivons avec angoisse ou ravissement Ilû - devenu amnésique à la suite d’une terrible agression - et ses amis du clan-des-Hommes-Vrais dans des lieux hostiles et glacés aujourd’hui enfouis sous les mers de  Tchoukotka et de Béring.


Cette fiction dépaysante se fonde sur le réel : les lieux où se déroule l’action, les animaux rencontrés (le renne, le pi ca...), les armes utilisées pour la chasse (lance-pierres, sagaies...) ont existé. Dans cet univers rude et  le plus souvent hostile régi par des puissances  surnaturelles, le clan qui sauve puis adopte Ilû, « n’(a) pas de chef absolu, pas plus qu’un conseil de sages ou de décideurs spécialement nommés ou élus par ses membres.  Chacun (est) libre de ses décisions, de sa façon de vivre, de sa collaboration ou non au succès du clan. Mais il (est) dans la tradition la plus ancienne et la plus solidement ancrée dans les mœurs à la fois de contribuer à la prospérité du groupe et d’en tirer profit. (...) Aucun loi ou règle formelle ne venait entraver la vie, dure certes, mais simple et libre, de ces gens pleinement heureux ; seulement quelques conventions entre eux et de solides traditions ». L’absence de hiérarchisation de l’organisation sociale de leur vie communautaire, le mode de vie innocent et authentique, loin du confort et du superflu, sont autant de leçons de tolérance et de savoir vivre. Ces êtres simples, qui vivent de la chasse et de la cueillette de plantes, sont solidaires, à l’écoute des autres. Ils rappellent  le mythique « bon sauvage » rousseauiste vivant dans un milieu naturel pas encore détérioré par la civilisation et sa technologie galopante. Mais l’utopie n’est pas totale puisqu’Ilû a subi une agression de la part  d’êtres cruels, paresseux et dominateurs auxquels il se heurtera de nouveau au cours de son dernier périple.

C’est avec un immense plaisir que nous accompagnons tous les personnages attachants d’Ilû, l’homme venu de nulle part dans leurs aventures et leur quotidien où règnent l’amour et le sens des valeurs. Ce livre nous prouve – si besoin est - que ce ne sont pas le clinquant et l’avoir qui constituent l’être.

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05 février 2009

L'Afrique autrement

L'Afrique autrement

La défaite des mères

Yves Pinguilly, Adrienne Yabouza

Oslo éditions, collection Temps qui passe, 2008

 

(par Annie Forest-Abou Mansour)

  

Sous despinguilly.gif abords candides et simples, La défaites des mères est un éreintage subtil et savoureux de la po litique coloniale européenne des années quatre vingt en Centre Afrique (« il avait fait un voyage en Egypte comme consultant pour une ONG qui, après avoir vendu du sel à la mer, envisageait de vendre du sable au désert ») et de la misère populaire qui en découle. Avec humour (« Dieu a dit : « tu travailleras six jours sur sept, mais si tu es pauvre tu auras en plus la chance de travailler le dimanche au noir... »), une syntaxe et des figures de style souvent puériles et hybrides (« C’était fait, la Terre ronde, qui continuait à tourner sur elle-même et autour du soleil, comptait un empire de plus, turluttu chapeau pointu ! », après l’auto proclamation de Bokassa), les deux auteurs révèlent une  connaissance approfondie des mentalités et de la politique de la région : « papa Bok Ier en profita pour glisser dans les poches du roi de France, à l’insu de son plein gré, quelques petits diamants de rien du tout. Juste ce qu’il faut pour qu’en reprenant l’avion de sa royale république, il ne soit pas en excédent de poids. »

 

Yves Pinguilly et Adrienne Yabouza montrent un empereur mégalomaniaque et infantile, soutenu par une France soucieuse avant tout de perpétuer sa présence dans une région du monde qui favorise les intérêts personnels, ceux de « Végéheu, le roi de France » et ceux des différents gouvernements : « Les diplomates se frottèrent les mains, peut-être parce qu’ils étaient trop bien élevés pour les mettre dans leurs poches. Leurs poches ! Ils devaient sans tarder continuer à les remplir pour leurs gouvernements. »  Perspicaces, ils glissent des allusions pertinentes sur Kadhafi, tenté de réaliser l’union de l’Afrique comme  son rêve de panarabisme a échoué: « Un divin enfant du désert était né et avait grandi là-bas, derrière quelques frontières. Galons de colonel sur les épaules, il était devenu le Grand Guide. Inch’Allah ! Celui-là se faisait garder le corps par un bouquet de jeunes et jolies femmes bien armées. » De même, les auteurs saupoudrent constamment l’histoire de leurs personnages  d’anecdotes historiques et politiques insidieuses.

 

C’est Niwali, la narratrice,  née à Kinshasa, « la belle Kin »,  petite fille douée,  puis femme simple, confrontée à de  tragiques conflits interethniques, qui donne à voir au lecteur  une Afrique avide de modernité, mais archaïque parce que spoliée, le malheur des autochtones soumis à « la tuerie, (au) viol et (à) toutes les bonnes rigolades qui accompagnent ça » et, en revanche l’aide d’urgence apportée aux diplomates et à leurs familles au moindre danger (« L’ambassadeur demanda à l’agence de voyage du Quai d’Orsay de prévoir un avion pour Libreville ou Paris, un grand avion pour que les bons blancs puissent prendre avec eux, s’ils le souhaitaient, pour rentrer chez eux, leurs veaux, leurs vaches, leurs cochons et leurs couvées. ») Le lecteur occidental constate avec malaise que la situation actuelle n’a guère évolué dans cette région et qu’il en est indirectement complice.

Nonobstant des passages pathétiques, l’humour domine cet ouvrage au titre jeu de mots, grâce à une écriture rythmée, des  comparaisons locales  concrètes  (« deux larges épaules dures comme du bois de goyavier » ou « les « filles qui étaient pas encore plus mûres que des mangues du mois de janvier »), qui plongent  le lecteur au cœur d’une Afrique pétrie d’espoir malgré ses nombreuses difficultés.

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