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19 mai 2017

C'est où Poézi ?

 

C’est où poézi ?        
Chantal Dupuy-Dunier 
Les écrits du Nord. Editions Henry (2017)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image, c'est où.jpg « C’est où Poézi ? » s’enquiert le titre éponyme du recueil poétique de Chantal Dupuy-Dunier Dans un horizon lointain de la beauté des mots riant et pleurant selon les lieux parcourus pourrions nous répondre. En effet,  après avoir voyagé dans différents ailleurs, le Sénégal, Mayotte, le Liban, Chantal Dupuy-Dunier fait surgir de ses poèmes dépourvus de titres des coins du monde  souvent  méconnus que le lecteur sillonne avec elle, s’arrêtant pour découvrir des tableaux lumineux ou sombres, joyeux ou tristes, des décors de rêve minés par la misère. Des poèmes en vers libres descriptifs et narratifs  d’un « nous » d’énonciation qui se caractérise par son point d’observation offrent l’envers et l’endroit des  pays visités, côté face et côté pile : « C’est où Dzaoudzi ? / Côté face  / là où l’on entend un air de Polynésie,  / : entre chant et poezi /  : Côté pile : / Là où s’échouent les z’illusions / sur des plages de nuit hurlantes de chiens et de sirènes ».  Endroits rêvés par les voyageurs, endroits mortifères pour les migrants. D’un côté, la vie et l’univers lumineux des gens heureux, aisés ; de l’autre la vie et l’univers sombres  des exclus, des miséreux.

     C’est où poézi ? est un recueil poétique proche du carnet de voyage, du journal intime où le sujet poétique note ses observations, ses émotions, ses sensations, de son arrivée à son départ dans chaque lieu. Ses textes s’enchaînent logiquement, se suivent sans hiatus. La clausule de l’un  (« Elle est là / qui absout le vol insensé / aux longues escales / (Madrid en pluie. / les gouttes cognant, comme des cornes de taureau, / contre les baies vitrées, / Grand Canaria, / un coucher de soleil roux bordait la ville, / les ailes frôlaient les arbres à l’arrivée sur la piste étroite) / suivi par cet interminable trajet / à tombeau ouvert »)  appelle le début du suivant : « Notre tombeau ne s’ouvre pas encore… ». La distinction prose/poésie se dilue dans les enjambements, l’absence de rimes, le flux de la syntaxe, la coulée des images,  les répétitions, les jeux de mots et leur musique.  Chantal Dupuy-Dunier  fait éclater les formes.  Elle régénère  le genre poétique avec sa créativité personnelle, son pouvoir de suggestion, sa capacité d’émerveillement, de révolte, sa compassion, son empathie.  

    Le lecteur débarque  d’abord avec la poétesse et son époux  à Dakar, ville personnifiée, femme élégante « en robe du soir »,   dans « la chaleur moite » qui « enserre dans son étau ».  Puis il discerne  la réalité à travers des récits, des descriptionsbeaux enfants debout à cette heure matinale, pieds nus, / disputant les détritus aux poules »), des passages au style direct reprenant les propos tenus par les autochtones, «  -Tu veux m’acheter des oranges,  / - mon frère a besoin de médicaments. / -Je change les euros »,  signifiant  leur indigence, leur misère, leur quotidien : « Chaque jour, / depuis des années, / ils mangent les mêmes poissons, / avec des olives et du pain plat, / attrapés où sortent les égouts de la ville ».  La poétesse  découvre le Sénégal, un monde autre et nouveau où règne une  profusion de couleurs, de senteurs, de saveurs : « Les poissons sècheront à même le sol, / en nappes argentées / Une vapeur bleuâtre monte des écailles.  L’odeur puissante accompagne l‘ascension du soleil / pendant que les femmes écrasent piment et / oignons / pour farcir les darnes,  qui cuiront avec le riz brisé ».  La fille d’Apollon  installe un décor réaliste et esthétique, tableau en mouvement chatoyant  donné par la métaphore  des « nappes argentées » qui concrétise la luminosité et la fraîcheur des poissons. La « vapeur bleuâtre », « l’ascension du soleil »,  transports ascensionnels  dynamiques créent une impression de légèreté contrastant avec l’odeur forte et piquante de l’assaisonnement. Cuisiner devient une véritable fête des sens. La joie,  la vie, la beauté règnent  dans cet univers coloré : beauté des lieux (« Le bleu nocturne / harmonise maisons, palmiers et flots »), des enfants (« A chaque éclat de rire, / les petites nattes noires dansent autour des têtes »), des adultes : « Les femmes sont parées pour la fête, / cheveux savamment tressés / coiffes assorties à leurs robes vives, / lèvres teintées de terre rouge / Les hommes arborent leur troisième tenue depuis le matin /, tunique et pantalon moirés ou boubous / orange, jaunes, violets, marron, indigo ». Mais cette beauté ne fait pas oublier le malheur, la misère passée et présente, le colonialisme : « Champs de coton / - un nègre aux cheveux gris s’effondre, / coups de pied donnés au ventre … ».  L’empathie, la compassion, l’esprit de solidarité, l’humanisme de Chantal Dupuy-Dunier surgissent au détour de nombreuses  phrases que ce soit au Sénégal, à Mayotte, au Liban.

    Le Liban, l’Orient  rêvé, magique où les plus grands poètes sont allés,   « Je pars accomplir ce voyage mythique/ au pays du verbe être, / poser timidement mes pieds dans les traces de géants. / Goethe en a rêvé, / Lamartine pleure encore Julia / à l’ombre trompeuse des mûriers / et Nerval poursuit ses chimères / sur ‘ce sol sacré qui est notre première patrie à tous ‘ »  immerge le lecteur dans sa magie. Comme en Afrique, la beauté domine toujours.   Jezzine, par exemple, ville libanaise personnifiée  évoquée à travers la métaphore filée de l’eau  dégage toute une sensualité naturelle et élégante : « Jezzine, / la chevelure abondante / des cascades / ruisselle / depuis les cimes / et se répand sur les épaules de la ville ». Mais  ce pays de la cohésion religieuse, « berceau-même / de toutes les croyances du monde » (1), cette beauté ont  été  traumatisés par la peur née de la violence : « Après les pâtisseries aux amandes et le ‘café blanc’, / je redescends sur terre / dans la ville moderne, bruyante et ambitieuse, / où les éclats de rires masquent la peur quotidienne ». Ils ont été  mutilés par la guerre (« Poème blessé par des éclats de verre, / phrases aux carcasses noircies, / mots les roues en l’air.     Poèmes fracassé / rue Ibrahim Mounzer, / ou ailleurs, / à l’heures des bombes et des pièges,     Achrafieh,/ aux douces sonorités pourtant …b/     poème mort avant d’être écrit. »), les constructions anarchiques : « Chaque jour, / de nouvelles grues apparaissent / comme des mantes religieuses. / ‘Solidere’, de ses dents métalliques, / grignote l’espace et la mer » et  saccagent la verdoyante nature, empiètent jusqu’à la vaste étendue d’eau salée.  

    Chantal Dupuy-Dunier,  poétesse novatrice,  sort de la gangue poétique traditionnelle en faisant  exploser les limites de la poésie. Elle invente des formes nouvelles, joue  avec les blancs  concrétisant  le vécu, une voiture zigzaguant : « Notre        / voiture        /zigzague      / entre les          /cratères          / des rues          / et les autres             / véhicules. »,  une zébrure donnée à voir sur la page : « N’Dar est       un/ large      dos/    zébré       comme / un        damier ».  Elle forge des calligrammes, mimant la lune en berceau du Sénégal. En effet, « comme dans l’hémisphère austral, les croissants de lune sont ‘en berceau’, horizontaux au lieu de verticaux » explique la narratrice dans sa préface. Elle matérialise la ligne de démarcation entre Beyrouth Est et Beyrouth Ouest en  alignant verticalement trois mots séparant les substantifs « ouest » et « est ». Les lieux apparaissent comme des idéogrammes. L’écriture de Chantal Dupuy-Dunier se nourrit du quotidien de chaque continent  comme  lorsqu’elle évoque les citernes d’eau placées sur les toits des maisons libanaises : « Les bubons des citernes poussent sur les toits ». Tous ses poèmes sont marqués par l’ailleurs au niveau  des références culturelles, de la réalité vécue de l’intérieur, du vocabulaire avec l’emploi de termes locaux comme« signares », « talibés », toubab », mezzés, labné, zajal…., loin de tout exotisme. Elle dénonce avec âpreté les voyageurs superficiels qui ne s’intéressent qu’à l’aspect carte postale menteur des pays visités au lieu d’en pénétrer l’intimité : « L’exotisme n’est que le réel déguisé en tourisme. / Où l’aventure maintenant ? Mermoz et Loti sont morts ? Leurre des safaris et des plongées sous-marines. / Je lacère vos affiches / et les murs de vos agences de voyages.   A l’intérieur, / se trouvent les bidonvilles, / l’Eldoradzo déçu, / la vérité ». A certains instants, l’écriture relève du cri. Le langage poétique vibre à ce moment-là  de toute une révolte alors que la narratrice refuse de s’apitoyer sur elle-même  utilisant l’humour et le recul pour évoquer sa propre maladie : « Je rejette derrière moi / le Centre ‘J’en perds un (2) / les chimio-taire happy, / les miaulements  des rayons / dans la salle aux philodendrons peints sur un mur triste. / Les deux seins finalement intègres, / je me dirige, ironie, vers le pays / dont le nom signifierait ‘montagne de lait’ » ou pour évoquer les menus déplaisir  du voyage : « Les portes de l’Airbus s’ouvrent. / Je deviens linge à repasser / sous la semelle d’un invisible fer à vapeur ».  Parfois elle  glisse du réel vers l’imaginaire,  se représentant  ce qui n’existe plus  : « Je n’ai pas vu un seul cèdre, / c’est presque mieux ainsi. / Comme les enfants, / nous avons besoin d’images. / Je continuerai à rêver, / mes cèdres demeureront les plus rares, / non déflorés par le réel. Leur hauteur sera celle de mon désir ». Rêve et réel sont des vases communicants mais le monde imaginaire du poète est  le plus beau.

    Chantal Dupuy-Dunier transporte le lecteur dans les vibrations de la Beauté : celle des mots,  de leur contenu et   de leur densité, des sons, des couleurs, du rythme, des refrains (« Sous le pont Faidherbe / coule le Sénégal », clin d’œil à Apollinaire),  de son univers intérieur ouvert, riche, sensible. Elle capte l’éblouissement du moindre objet,  des éclairages, des paysages, des êtres. Poézi, la Poésie, la Beauté, malgré la haine, la misère, la violence, la mort, sont partout pour ceux qui sont capables de soulever le voile qui les masque.

   

(1) Nerval.

(2) Le centre anticancéreux de Clermont-Ferrand s’appelle Jean-Perrin.

Lire aussi les beaux ouvrages du mari de Chantal Dupuy-Dunier, Denis Langlois.
le Déplacé  de Denis Langlois     
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2012/07/19/le-deplace.html

La Maison de Marie Belland de Denis Langlois   
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2013/06/07/la-maison-de-marie-belland.html

12:35 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

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