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14 octobre 2017

Lilie-Miracle

Lilie-Miracle
Martial Victorain
L’Astre Bleu Editions (2017)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    lilie_tempImage lillie.jpgDans une autobiographie fictive, Ester (« je m’appelle Ester. C’est le nom d’une fleur. Et ça veut dire aussi étoile »), la jeune narratrice de onze ans  du roman, Lilie-Miracle, de Martial Victorain, raconte sa fugue de trois jours avec sa sœur cadette en tricotant leur présent et leur passé et   en livrant au lecteur les événements qui les ont menées à  cette extravagante cavale.

    Leurs parents,  toujours occupés par leurs activités professionnelles surchargées  n’arrivent pas à  concilier leur travail (« en fait, elle (la mère) manquait perpétuellement de temps,  et aurait investi son bureau vingt-cinq heures sur vingt-quatre si elle avait pu. Informer, informer, toujours et encore informer !  Décrocher avant tout le monde l’info de dernière minute ») et leurs vies familiale et conjugale. La mère, journaliste, et le père, cuisinier dans un grand restaurant, ne font que se croiser. Une  baby-sitter s’occupe des enfants emportées dans un véritable tourbillon :    « Lorsque nous vivions à Paris, tout allait vite. Tout allait vite et tout était sérieux. Ennuyeusement sérieux, même ». Le XXIe siècle et toutes les nouvelles technologies  privilégiant le superflu, le superficiel engendrent un rythme de vie frénétique contraignant,  privant les adultes de liberté, les empêchant de penser  à eux et à leur entourage.  Avec beaucoup de maturité,  la jeune narratrice dénonce ce phénomène sociétal. Le vingt-et-unième siècle déficient cultive le manque de profondeur, l’absence d’amour et d’attention aux autres    : « A bien y réfléchir, l’événement qui avait disloqué notre quatuor familial n’avait été qu’un aboutissement normal, le syndrome généralisé d’une société frénétique. L’image que nous en renvoyaient nos parents, avalés au quotidien par leur travail, était celle d’un vingt-et-unième siècle académique et destructeur, superficiel, accablé par les leurres de perversions technologiques ».  Ce maelstrom et  cet égoïsme  favorables à la réussite professionnelle au détriment du bien être des humains conduisent les couples au divorce.  Les parents d’Ester et de Lilie se séparent en effet, entre autres,  à cause de cette vie effervescente.

   Les fillettes sont alors envoyées à la campagne, lieu de célébration de la vie et de la nature,   à « Arguel, petit village situé dans le Doubs, sur les contreforts de Besançon »,  contrée  opposée en tous points à Paris : « Tandis qu’à Paris les années tournaient sur l’axe d’une seule et même saison, à Arguel nous avions appris l’importance du ciel et de la météo. Tout fonctionnait ici à vitesse normale. Les journées s’écoulaient sans métro ni horloge atomique, au rythme  respecté des vingt-quatre heures réglementaires ». Dans ce  lieu paisible et beau,  Alice, la grand-mère maternelle aimante et douce,  confectionne de délicieuses  confitures   de fraises, de rhubarbe, de cassis odorants cueillis dans le verger,  des conserves de légumes succulents récoltés dans le potager. Mais, malgré la présence chaleureuse de l’aÏeule, les deux enfants, séparées de  leur père depuis de longs mois souffrent  de ce qu’Ester qualifie de « marasme ». Le lexique hyperbolique traduit l’intense mal être vécu par les  fillettes : « (…) ce marathon de souffrance qu’ils (les parents) nous faisaient courir, l’une  et l’autre …», « la déferlante qui nous était tombée dessus onze mois plus tôt », « Nous n’étions dans le fond que deux petites filles réclamant notre part légitime de bonheur ». La jeune Lilie, aimée d’un amour inconditionnel par sa sœur aînée,  ne supporte plus cette intolérable séparation : « Ma petite sœur, oiseau blessé, était restée sous les décombres de la séparation. Et ça, je ne le supportais pas ».  Comme  « seul son bonheur avait de l’importance à (s)es yeux »,  Ester décide  de partir avec elle retrouver vers l’Océan, à Moulleau,  leur père, afin de le persuader de se séparer de la « pétasse » qui leur a volé leur géniteur et de l’inciter à regagner le foyer familial. Durant cette fugue, les fillettes  rencontrent des  êtres simples extraordinaires, déconcertants, hors du commun, des « providences » qui les aident, leur offrent des moments  chaleureux pleins de rêves modestes,  mais magiques et féériques à leurs yeux d’enfants. Grâce à des personnages tout à la fois réalistes, pittoresques, originaux, étranges, Ester et Lilie  vivent trois jours d’aventure,  (« Notre expédition prenait un vrai goût d’aventure »), de liberté (« Nous avions le sentiment d’être libres »), de bonheur, d’abord avec Simone, une femme sous tutelle comme le laisse deviner l’information implicite suggérée par la remarque de la narratrice : « Comme Saturnin nous a dit se trouver sous tutelle, (Lilie et moi ignorions ce que signifiait ce mot, mais Simone avait l’air de savoir) ».  Simone, adulte encore enfant, déplace les frontières des normes. Elle ne respecte ni les contraintes ni les règles sociales, conduit sans permis ni assurance, vole la nourriture, agissant selon ses désirs comme si son comportement était légitime. Ensuite, Simone et les fillettes croisent sur leur chemin, Cornelius, le magicien.  Ce prestidigitateur pittoresque les embarque dans le monde onirique et  scintillant du spectacle. Puis, ils rencontrent Saturnin Voltan, un ancien horloger qui procède à des manipulations techniques sur  les pendules pour leur faire remonter le temps.  Le vieil homme, tout aussi déraisonnable que Simone, avec la complicité du quatuor,   s’évade de sa maison de retraite, nommée par antiphrase le « Doux Repos ». La description de cet hospice (Il « ressemble à l’enfer, en plus chaud, en plus étouffant. Un vrai purgatoire au bout d ‘une vie, dans lequel jamais il ne recevait aucune visite ») est un  émouvant clin d’œil de l’écrivain à son bel ouvrage, Fernand, un arc-en-ciel sous la lune. Comme dans ce roman, les « fugitifs »  connaissent  pendant quelques heures le bonheur,  la liberté exaltante, la réalisation de leurs souhaits avant de se heurter à nouveau à la cruelle réalité.

    Dans Lilie-Miracle, Martial Victorain propose  la vision pure,  sincère,  naïve  de l’enfance,  entraînant le lecteur dans un univers parfois étrange, sans toutefois être inquiétant,   plein de fraîcheur, où tout devient possible.   Les rêves se transforment en réalité. La magie de l’enfance émerveillée transfigure le moindre détail du réel. L’imagination  enfantine innocente nourrie de poésie renouvelle la vision banale des êtres et des choses montrant ce que les adultes englués dans le fonctionnel ne perçoivent pas : « Dans la lumière de lait les fils d’une toile d’araignée, tendus entre deux brindilles d’églantier, brillaient comme un collier de diamants dans la rosée matinale. – C’est un collier de fée (…) ». Les enfants font rayonner  d’une clarté chatoyante révélatrice l’environnement quotidien banal. Cette capacité à capter la beauté du réel estompe le déchirement qu’ils ressentent devant les « morceaux de la famille-porcelaine » qu’ils pensent avoir brisée lorsque leurs parents se séparent. Martial Victorain  montre,  sans sombrer dans le pathos et souvent avec un humour tendre,  des jeux de mots plaisants, la détresse infinie  de ces enfants.  Il utilise le détour métaphorique pour traduire leur douleur : « Vous êtes sous un ciel griffé d’orage ». La griffure, l’orage concrétisent la déchirure intérieure fulgurante de ces petits  êtres partagés entre leur père et leur mère, se croyant de surcroît responsables de l’éclatement familial : « (…) vous vous mettez à imaginer que vous êtes seule responsable du drame qui se joue ». Ester et Lilie fuguent pour être entendues et écoutées par les adultes.  Elles revendiquent le droit au respect et à la considération de tous les êtres dits inférieurs : « Le droit pour tous les enfants de ne plus être considérés comme des êtres socialement inférieurs. Le droit au rêve permanent. Le respect pour les animaux, les arbres, les rivières et les fleurs, pour tout ce qui est, tout ce qui respire, tout ce qui vit ». Au détour de chaque page, avec une écriture poétique (« Mais le grand miracle de la vie se cueille dans le seul mystère des aurores, dans chaque grain de lumière  qui tombe sur le fond capricieux de nos rivières »), le narrateur dit tout son amour de la vie, de la nature, des animaux, sa tendresse  pour les êtres fragiles comme les enfants, les gens hors normes, les personnes âgées. Il guide le lecteur sur le chemin du rêve malgré toutes les déconvenues de l’existence.

    Etre adulte conduit nombre de personnes à avoir peur du bonheur, à privilégier le superflu, à être trop  sérieuses,  trop obéissantes,  à courir après le temps sans savourer la beauté de la vie, de l’instant présent, de tous les petits « concentrés de bonheur ». Un écrivain,  (comme Ester lorsqu’elle racontait des petites fables  à sa jeune sœur), souvent,  n’aime pas « les fins d’histoire » parce que, comme dans la  vie, tout  se termine inéluctablement. Mais il a la possibilité d’apprendre à son lectorat  à aller à l’essentiel et à rêver. « C’est par (…) le mensonge (que les magiciens comme les écrivains) nous emmènent avec eux, toujours plus loin. C’est par leurs mots déviés que nous nous perdons dans les fourrés, sur les fourrés sublimés et inconscients de nos rêves ». L’invention possède un fabuleux pouvoir réconfortant et séducteur esthétique, social, moral, psychanalytique. Lillie-Miracle  de Martial Victorain est un livre d’une immense profondeur psychologique pour ceux qui sauront le lire … avec l’intelligence du cœur.

 

Du même auteur :

Fernand, un arc-en-ciel sous la lune.
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2015/05/...

L’Homme en équilibre.
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2016/01/...

17:54 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (3)

Commentaires

Voici l'entame du roman:
"En ce temps-là le monde était une matière imprécise aux contours tissés de lin blanc.
C’est sous le ciel d’un tipi halluciné que chaque nuit nous tenions conciliabule et que se déroulaient les moments les plus précieux de nos journées. Au-delà de cette fragile forteresse, chaque bruissement était suspect, tout devenait prétexte à chimères et cauchemars. Marchant dans l’obscurité, l’inconnu rodait partout, mystérieux, effrayant. Alors déambulaient des ombres aux formes étranges, créatures terrifiantes, imparfaites ; des fantômes aux orbites phosphorescentes sortis tout droit des armoires, descendus du grenier, montant de la cave, surgissant de nos esprits féconds de petites filles..."

Écrit par : Martial Victorain | 16 octobre 2017

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Un très grand merci pour cette belle chronique fort habillement décortiquée (comme toujours). Vous rentrez dans les détails avec intelligence, vous glissez dans la peau des personnes et sous le tipi des deux fillettes et j'en suis encore trés ému.

Bien amicalement

Écrit par : Martial Victorain | 16 octobre 2017

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Merci cher Martial Victorain,
Les lecteurs apprécieront votre écriture poétique, votre sincérité, votre humanité.
Bien amicalement.
Annie

Écrit par : annie | 16 octobre 2017

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