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15 septembre 2017

Les déchirures d'Anna

Les déchirures d’Anna
Pierre Kériec
Les découvertes de la Luciole (2010)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Image Anna.jpgLe roman Les déchirures d’Anna de Pierre Kériec possède une forme et un style  originaux. Doté d’une écriture mimant les parlers quotidiens, il raconte les événements comme une représentation, le genre narratif simulant en effet le genre dramatique. L’écriture et  les personnages,  au premier abord simples et transparents, deviennent vite déconcertants déplaçant les attentes du lecteur et acquérant tout une profondeur et une  considérable richesse, véhiculant des réflexions sur la psychologie humaine et sur la société avec humour et tendresse.

    L’histoire se déroule dans un huis-clos : un salon défraîchi (« Il regarde le coucou au-dessus de sa tête, les tapisseries à ramages, plus que fatiguées, le macramé, dans le coin, adoré des araignées, le lustre, sûrement guigné par un antiquaire, et les GLANEUSES, modèle de figement douloureux ») donnant  accès à des  portes  qui s’ouvrent sur des chambres,  une cuisine et sur  l’extérieur. Le point focal est Anna,  une sexagénaire, autour de laquelle gravitent son fils, Jojo qui n’a jamais quitté sa « manman », « accroché à (s)es jupes comme un morpion à son poil ! »  ainsi que le souligne avec un humour railleur sa sœur,  un nouvel arrivant Nanard, « un chômeur ramassé on ne sait où par Jojo », la fille, Zabeth,  le gendre doté du sobriquet  « Petit Beurre » car « il est toujours prêt à tremper son biscuit dans votre propre bol de café s’il estime pouvoir en tirer profit. Comme par ailleurs, il professe une haine farouche pour tout ce qui est arabe, juif et en fin de compte  différent de lui »,  il a  été affublé « de cette aimable appellation » parce qu’ « Un petit Beur, ce n’est pas fréquentable n’est-ce pas ? »,  la petite fille, Anne-Marie, Henri, un médecin,  vieil ami de la mère,   et une voisine intrusive et curieuse, Titine dite « Mêle tout ». Personnage de comédie, Titine, toujours aux aguets,  surgit chaque fois qu’un  détail nouveau intervient. Elle est celle qui sait  et veut tout savoir. Elle assiste en spectatrice aux événements se produisant chez sa voisine : « Titine sent qu’il va y avoir spectacle et s’installe confortablement sur le canapé ».

     Deux éléments vont perturber le bon fonctionnement du petit groupe. Tout d’abord,  Anne-Marie tombe sous le charme de la moto de Jean-Jacques, en réalité Rachid, « et ça se voit ».  Puis   Nanar  enclenche sans le vouloir un mécanisme qui perturbe profondément Anna (« Quelque chose a changé, a déraillé. Quoi ? A quel moment ? Comment revenir en arrière pour éliminer tous ces troubles qui la submergent ? Est-ce la digue dressée il y a quarante ans qui vient de crever ? ») puis les relations entre les  membres du clan. Le suspens naît : qui est Nanar pour Anna, qu’a vécu Anna  avant la naissance de ses enfants, pourquoi culpabilise-t-elle… ? Comme dans un polar, des indices,  sont semés au fil du texte, des certitudes d’Anna suggérées. Mais ces indices sont trompeurs, ces certitudes  infondées.

    La narration en trois tableaux, « Un beau matin … », « Un lendemain qui déchante », « Les vérités se font jour »,  correspond chronologiquement au déroulement des faits sur deux journées. Le cadre et les personnages sont décrits brièvement avec précision et réalisme. Les dialogues, les actions,  quelques monologues intérieurs des personnages, comparables à des apartés  («  Voilà donc le secret de leurs relations ! Une rencontre de femmes très seules sous le signe du croissant ») révèlent les enjeux de l’histoire. Comme au théâtre, deux notions s’articulent : le secret et les ressorts visibles. L’écriture du roman de Pierre Kériec reproduit les procédés dramaturgiques - les dialogues semblent des tirades - , recèle des indices de théâtralité avec ses revirements de situation, les entrées et les sorties des personnages, leurs secrets, les déchirures d’Anna. La phrase de Jacques Guicharnaud convient dans ce roman à Pierre Kériec : « Tout dramaturge authentique a nécessairement une vision dramatique de l’homme et du monde, c'est-à-dire une vision ’déchirée’ ».

    L’ironie (« Titine (…) le nez baissé, s’inquiète d’une poussière sur son tablier, la bonne âme »), l’humour,  un style métaphorique (« Bien inspiré, Bernard devrait réclamer une coupe de champagne. Il n’a pas l’air d’y penser. Cependant il fournit la glace »),  le renouvellement des clichés (« de la langue de bois en acajou »), des références littéraires (Antigone) et historiques (« Il est venu, il a vu, il a vaincu »)  instaurent d’emblée une relation littéraire avec le lecteur. L’humour brise tout pathos et toute violence dans la critique sociale qui émaille le texte : la dénonciation du racisme,  du chômage, des emplois sous qualifiés (« c’est  bien grâce à moi qu’elle est vendeuse, maintenant (…) – Oui, avec sa licence d’histoire-géo »), d’une société hypocrite qui n’ose pas dire la réalité ouvertement : « Les mots font peur. Et quand ils font trop peur, on les change. Exorcisme à pas cher. Tensions sur le marché du travail, ça écorche moins la gueule que putain de chômage (…) ». Les personnages de l’ouvrage Les déchirures d’Anna, des gens ordinaires, avec leurs faiblesses, leurs défauts et leurs qualités,  évoluent devant les yeux du lecteur, vivent leur situation, la lui révèlent à travers  leurs discussions, leurs gestes, sans amertume ni militantisme.  Ils prouvent que lorsque  les contradictions de l’existence, de la société,  de la vie difficile et dure malmènent les êtres, l’humour est une  bienfaisante échappatoire.

 

 

08:29 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2)

Commentaires

Déjà, du temps de mes études dites secondaires, j’étais pris de doutes, à juste raison, sur la qualité des textes qu’on me pressait d’extraire de ma petite cervelle, préoccupée par des sujets que les professeurs n’abordaient pas. Avaient-ils oublié leur jeunesse ? Passons. Des décennies plus tard, ces doutes, obligatoires et salutaires, m’assaillent encore. Pourtant, je choisis maintenant mes sujets ! C’est vous dire si j’ai apprécié l’analyse que vous avez faite du roman, à forme théâtrale, Les Déchirures d’Anna. Rien ne vous a échappé, en un décryptage qui m’a fort impressionné.
De plus, violette sur le chapeau (au diable la gourmandise !), vous avez « accepté » la présence quasi-constante d’un excipient-remède, l’humour, dont certains lecteurs jugent l’emploi contre-productif, utilisant là une expression « gargarisante » qui met fin à tout dialogue.
Soyez-en vivement remerciée.

Écrit par : Pierre Kériec | 17 septembre 2017

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Un grand merci Pierre Kériec, écrivain talentueux plein d'humilité.
Annie

Écrit par : annie | 17 septembre 2017

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