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28 novembre 2007

Le chant du pingouin

Le chant du pingouin
Hassan Daoud

Traduit de l’arabe (Liban) par Nada Ghosn

Editions Actes Sud, 2007

 

(par Annie Forest-Abou Mansour)

chant.JPGHassan Daoud est l'un des 12 invités des Belles etrangères 2007, consacrées au Liban et à sa littérature.

blongre.hautetfort.com/archive/2007/10/31/belles.html

http://www.belles-etrangeres.culture.fr/

Ancré ni dans le temps ni dans l’espace, Le chant du pingouin de Hassan Daoud prend ses distances avec le roman traditionnel hérité du XVIIIe et du XIXe siècle. L’écriture, l’intrigue, le personnage principal l’inscrivent dans la lignée du Nouveau Roman des années 1950-1970. Hassan Daoud fait voler en éclat les codes et les conventions avec ses personnages dépourvus de noms – identifiables seulement par des références familiales (le fils, la mère, le père) ou sociales (la voisine, les marchands) – et la vie terne, ennuyeuse, absurde de son anti-héros.

Agé de trente six ans le narrateur vit, sans travailler, avec sa mère et son père âgé. Handicapé, doté de bras trop courts et de mains « petite(s), inachevée(s)et maladroite(s) », son enveloppe corporelle possède peu de grâce : « mon ventre commençait à gonfler jusqu’à ma poitrine. Ma tête semblait vissée au-dessus ». Cette description associée au titre de l’ouvrage l’apparente à un pingouin maladroit. Son soliloque aux abondantes répétitions concrétise son ennui et son existence terne qui se borne à la lecture de vieux ouvrages : « Tu n’as lu que de vieux livres (...) De vieux livres écrits par de vieilles personnes pour d’autres vieilles personnes (...) comme mes livres, j’étais vieux. » Outre la lecture, son second plaisir est sa jeune voisine habitant l’appartement au-dessous de chez lui dont il épie les moindres mouvements, attisant ainsi ses désirs exacerbés et inassouvis : « De là-haut, j’observais et j’écoutais (...) je l’imaginais (...) Elle n’était vêtue que d’une chemise en coton pour enfant qui laissait apparaître la forme de deux petits seins pas encore mûrs. » Les premières pages de ce long monologue intérieur monotone étonnent, ennuient, puis très vite, aiguillonnent la curiosité. Le lecteur s’intéresse de plus en plus à cet être singulier, hors norme, fin observateur, entouré de personnes tout aussi singulières qui vivent des situations parfois sordides.

L’ouvrage est sorti à Beyrouth en 1998, alors que la paix n’est pas définitivement instaurée au Liban. Or, Hassan Daoud ne fait jamais référence à la guerre. Tout du moins explicitement et consciemment. Mais le marasme économique (« Les horlogers qui n’étaient pas loin (...) étaient partis à leur tour. Leurs échoppes solides et stables étaient restées pareilles à des armoires vides. Il ne savait pas où les gens partaient travailler. »), l’oisiveté (« Elles demeuraient assises. Elles ne faisaient rien d’autre que reposer leurs jambes et regarder le grand espace vide devant elles. »), l’absence de projet, l’absurdité de la vie des personnages, la vieille ville démolie révèlent la guerre dont ces phénomènes sont les fruits et les conséquences. Inconsciemment, l’auteur évoque cette réalité traumatisante au lecteur averti à travers toute une formulation littéraire. La description de la vieille ville détruite par les promoteurs, où vivaient le narrateur et ses parents, par exemple, recèle tout un champ lexical de la guerre – référence aux « décombres », « aux choses à récupérer », à la tristesse du père, « profondément chagriné d’avoir laissé ses biens ».

 Au fil des pages, le lecteur perçoit le bouleversement de la guerre sous la réalité décrite. Le discours du narrateur handicapé révèle en fait, implicitement, l’univers sombre des Libanais ruinés par la guerre : « C’était l’appartement où j’habiterais. Je mangerais ce qui s’y trouvait. Les vieux meubles ne valaient pas beaucoup d’argent. Je ne me nourrirais que de ce qu’ils valaient ». Le non dit apparaît derrière le dit. L’écriture pervertit la réalité décrite. Le réel n’est plus le réel mais un signe que l’écrivain ramène à lui-même. A travers le sombre vécu du narrateur, le lecteur se heurte aux angoisses du Libanais englué depuis de nombreuses années dans un univers mortifère. Livre original, moderne, Le Chant du pingouin recèle de nombreuses richesses humaines, stylistiques et thématiques. Il vaut non seulement la peine d’être lu mais aussi relu pour en goûter les innombrables ressources.

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15 novembre 2007

Histoires d’amour impossibles ... ou presque

Histoires d’amour impossibles ... ou presque
Louis-Philippe Dalembert

Editions du Rocher, 2007

(par Annie Forest-Abou Mansour)


dalem.JPGLouis-Philippe Dalembert ne se plie pas à la loi d’un genre. Il recourt à tous les types d’écriture – le roman, la poésie, la nouvelle –, à tous les registres : satirique (« Elle partit frotter ses utopies à la réalités du terrain »), humoristique, ( « ... mes Step-over, cirées à rendre pâles les diamants de la Castafiore »), pathétique, lyrique... Et il trouve différents langages susceptibles de rendre compte de la vie, du réel, des sentiments. Lire son recueil de nouvelles Histoires d’amour impossibles ... ou presque, c’est comme retrouver un ami de longue date dont on connaît les thèmes de discussion favoris. En effet, ces fragments d’histoires nous renvoient à ses précédents ouvrages : L’homme qui attendait d’être aimé fait référence à L’île au bout des rêves et, dans Un amour en noir et blanc, on retrouve Caroline des Dieux voyagent la nuit. Les mêmes thèmes circulent : Grannie, la musique, la poésie, la politique, « le temps insouciant de l’enfance », la Bible, les religions, le vagabondage....

 

La quête revêt la forme du vagabondage : « Un vagabondage, sans fin autour du monde... et de la vie ». Ses narrateurs découvrent, dans ces différents ailleurs, la beauté ineffable (« les arabesques de la neige »,) mais aussi la noirceur du réel (« Elle m’aurait parlé d’une terre sienne. Où tu n’es la bougnoule de personne »), l’amour (« comme pour un baptême d’amour ») et l’amour impossible (‘« Il s’approcha d’elle et lui dit (...) Sofia ? Elle lui sourit, avant de répondre (...) : « vous faites erreur, sidi » ’), en un mot la Vie.

 Ses personnages sont imprégnés de la culture des pays traversés. Dans Le jour où j’ai pleuré, le narrateur comprend, sans jamais les juger négativement, les réticences de son amie, à la sévère éducation musulmane, devant la sexualité. Et il compare de façon très belle son « corps raidi. Pareil à celui de l’agneau à la vue du hachoir ». La jeune femme devient un agneau, symbole de pureté et d’innocence, offert à la violence du sacrifice. Le narrateur saisit l’immense importance que l’acte sexuel représente pour elle et la pression de son éducation : « En cet après midi de printemps, elle me fit don d’un quart de siècle d’éducation ». Il est ouvert à l’autre et respectueux de la différence.

 Citoyen du monde, l’écrivain jongle avec les différentes langues des pays visités : « inch’Allah », « Habibi », « ron Havana club oro cinco anos », « smile darling, don’t get upset » « Ich bine in Berliner »... Ces mots et ces phrases issus de contrées différentes, les descriptions pittoresques propres à chaque lieu, révèlent un rapport au monde personnel rempli de richesses et d’authenticité. La référence à la Bible, la réconciliation des inconciliables («Pourquoi était-elle berbère ? Pourquoi suis-je moi ? Pétri qui pis est d’ersatz de culture judaïque, pour avoir observé le sabbat jusqu’à la sortie de l’adolescence alors que je n’étais déjà plus croyant. ») donnent une dimension universelle aux personnages de Dalembert et témoignent de son ouverture d’esprit. L’auteur peut même être comparé à Montesquieu dans De l’art de draguer une Française. Dans ce texte satirique, avec un humour malicieux, il s’attaque aux préjugés masculins, aux clichés racistes (« Tu dois être le bon nègre rieur »), ou au nombrilisme français (pour le narrateur, la Française est « une indigène ». – C’est de surcroît, l’expression correcte !), et piège l’éventuel mauvais lecteur à l’issue de cette nouvelle à chute, avec un coup de théâtre final.

En outre, Louis-Philippe Dalembert ne se contente pas de maîtriser l’art de raconter des histoires. Il est aussi un Homme de Lettres. Son écriture dialogue avec celle des autres poètes et écrivains, tricotant et nouant ensemble leurs différents fils. Au détour d’une phrase, on rencontre Baudelaire (« ces monstres disloqués, qui furent jadis des femmes »), Aragon (« Toi qui ne crois plus au ciel »), Verlaine (« L’automne jusque-là inconnu violonne ses sanglots par intermittence blessant ton coeur d’une langueur plus que monotone ») ou Verhaeren (« cette ville tentaculaire »)... Il glisse même, en exergue à ses textes, des extraits d’écrivains passés ou présents. La poésie berce ses phrases : « Le mystère de ton regard où se sont donné rendez-vous tous les soleils de la nuit noire ». Son écriture pare le réel de mille reflets esthétiques (« De temps à autre de brefs reflets de soleil miroitent sur l’eau lui donnant une belle couleur argentée. Une embarcation à aubes sortie d’un vieux conte du Mississippi y glisse lentement »), mime le flux du cheminement de la pensée, l’éclatement des sensations, en supprimant ponctuation et majuscules : « Je ne reviendrai plus à brodwy manhattan ne sera plus pour moi qu’un quartier exotique aux rêves vertigineux on n’y voit que des vies de béton et des pas toujours pressés mélange enchevêtré de chaud et de froid au mitan de l’été.... » Et ici ou là, le texte déraille parfois se heurtant à une expression ou à un mot familier (« Les femmes bandent par l’oreille, frère »), à un jeu de mots : « Mantes qui n’était pas toujours jolie », clins d’oeil espiègles au lecteur.

C’est encore avec plaisir que le lecteur retrouve ici les multiples facettes de l’écriture de Louis-Philippe Dalembert où les frontières entre la poésie, la prose, l’oral, l’écrit s’estompent. Le lecteur aime à reconnaître, dans ces textes éclatés, les idées, la personnalité, la culture de l’écrivain derrière les fantasmes des personnages. Les créatures mènent au créateur.

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