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05 février 2009

L'Afrique autrement

L'Afrique autrement

La défaite des mères

Yves Pinguilly, Adrienne Yabouza

Oslo éditions, collection Temps qui passe, 2008

 

(par Annie Forest-Abou Mansour)

  

Sous despinguilly.gif abords candides et simples, La défaites des mères est un éreintage subtil et savoureux de la po litique coloniale européenne des années quatre vingt en Centre Afrique (« il avait fait un voyage en Egypte comme consultant pour une ONG qui, après avoir vendu du sel à la mer, envisageait de vendre du sable au désert ») et de la misère populaire qui en découle. Avec humour (« Dieu a dit : « tu travailleras six jours sur sept, mais si tu es pauvre tu auras en plus la chance de travailler le dimanche au noir... »), une syntaxe et des figures de style souvent puériles et hybrides (« C’était fait, la Terre ronde, qui continuait à tourner sur elle-même et autour du soleil, comptait un empire de plus, turluttu chapeau pointu ! », après l’auto proclamation de Bokassa), les deux auteurs révèlent une  connaissance approfondie des mentalités et de la politique de la région : « papa Bok Ier en profita pour glisser dans les poches du roi de France, à l’insu de son plein gré, quelques petits diamants de rien du tout. Juste ce qu’il faut pour qu’en reprenant l’avion de sa royale république, il ne soit pas en excédent de poids. »

 

Yves Pinguilly et Adrienne Yabouza montrent un empereur mégalomaniaque et infantile, soutenu par une France soucieuse avant tout de perpétuer sa présence dans une région du monde qui favorise les intérêts personnels, ceux de « Végéheu, le roi de France » et ceux des différents gouvernements : « Les diplomates se frottèrent les mains, peut-être parce qu’ils étaient trop bien élevés pour les mettre dans leurs poches. Leurs poches ! Ils devaient sans tarder continuer à les remplir pour leurs gouvernements. »  Perspicaces, ils glissent des allusions pertinentes sur Kadhafi, tenté de réaliser l’union de l’Afrique comme  son rêve de panarabisme a échoué: « Un divin enfant du désert était né et avait grandi là-bas, derrière quelques frontières. Galons de colonel sur les épaules, il était devenu le Grand Guide. Inch’Allah ! Celui-là se faisait garder le corps par un bouquet de jeunes et jolies femmes bien armées. » De même, les auteurs saupoudrent constamment l’histoire de leurs personnages  d’anecdotes historiques et politiques insidieuses.

 

C’est Niwali, la narratrice,  née à Kinshasa, « la belle Kin »,  petite fille douée,  puis femme simple, confrontée à de  tragiques conflits interethniques, qui donne à voir au lecteur  une Afrique avide de modernité, mais archaïque parce que spoliée, le malheur des autochtones soumis à « la tuerie, (au) viol et (à) toutes les bonnes rigolades qui accompagnent ça » et, en revanche l’aide d’urgence apportée aux diplomates et à leurs familles au moindre danger (« L’ambassadeur demanda à l’agence de voyage du Quai d’Orsay de prévoir un avion pour Libreville ou Paris, un grand avion pour que les bons blancs puissent prendre avec eux, s’ils le souhaitaient, pour rentrer chez eux, leurs veaux, leurs vaches, leurs cochons et leurs couvées. ») Le lecteur occidental constate avec malaise que la situation actuelle n’a guère évolué dans cette région et qu’il en est indirectement complice.

Nonobstant des passages pathétiques, l’humour domine cet ouvrage au titre jeu de mots, grâce à une écriture rythmée, des  comparaisons locales  concrètes  (« deux larges épaules dures comme du bois de goyavier » ou « les « filles qui étaient pas encore plus mûres que des mangues du mois de janvier »), qui plongent  le lecteur au cœur d’une Afrique pétrie d’espoir malgré ses nombreuses difficultés.

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02 février 2009

"Séraphine Louis, sans rivâle."

Séraphine, de la peinture à la folie.
Alain  Vircondelet

Albin Michel, 20089782226189820.jpg

 (par Annie Forest-Abou Mansour)

 

« Séraphine Louis, sans rivâle »

 

Dans la première moitié du XXe siècle, au moment où tous les principes de l’art sont bouleversés, un don extraordinaire pour la peinture sort Séraphine Louis « un coeur simple », « une humble femme de ménage » pieuse, de l’anonymat. Découverte par Wilhem Uhde, un esthète allemand  collectionneur de tableaux, Séraphine arrive au moment de la naissance de l’art moderne, naturellement, sans préparation, en autodidacte. Construire la biographie de Séraphine « est un défi. Au temps, à la mémoire, à la maladie, car tout s’est acharné pour que son existence soit passée sous silence, malgré ses sursauts, malgré son énergie, ses coups de sang et ses coups de folie. Il faut tenter de raconter cette vie cependant minuscule et si dense, parce qu’elle témoigne de ce que les plus démunis peuvent retenir, d’immense et de divin, de grandiose et de sublime : des secrets et des trésors qu’on croyait à jamais perdus. » Alain Vircondelet affronte ce défi avec bonheur et talent. Il évoque  la  vie de l’artiste à partir de témoignages et de documents, mais il l’imagine aussi à la  lumière de ses lectures : « On se souvient des descriptions de Maupassant, des paysans qui travaillent dur, les pieds dans le lisier (...). Ce dut être ainsi pour Séraphine, une vie plate et morose, les enchaînements de saisons.... » et de sa vaste culture artistique : « Dans cette vie cachée de Séraphine, on est conduit là, à ces comparaisons aléatoires, imprécises (...) On croit la saisir par recoupement sur une toile de Courbet ou de Millet, mais elle se dérobe, rôdant déjà du côté de Turner ou de Jongkind, dans leurs tourments et leur opacité. On pourrait peut-être l’apercevoir dans ce tableau de Pissarro, représentant  une  petite paysanne d’une dizaine d’années, mi-assise, mi-couchée sur un talus d’herbes fraîches ». Il décrit et décrypte les tableaux de Séraphine, montrant les transformations  de sa peinture  en fonction  de ses progrès, mais aussi de son état d’esprit, de la folie qui l’envahit progressivement.

La vie de Séraphine  est faite de contrastes : à sa vie misérable,  difficile de paysanne et de femme de ménage se mêle l’univers grandiose de la religion et du mysticisme.  Son ange avec lequel elle communique la met en relation avec Marie  qui lui ordonne de peindre  et lui dit que « Dieu guidera sa main ». Progressivement, Séraphine s’enferme dans sa chambre qu’elle qualifie de « tabernacle », « de lieu sacré »,  loin de la lumière solaire, et elle  transforme sa brûlure intérieure en oeuvre d’art. Le rapport à Dieu s’établit par le geste, la couleur et le son. Séraphine, à genoux,  chante son amour pour Dieu en peignant. Elle atteint alors un état paroxystique et  effectue à ce moment là un véritable voyage mystique et des oeuvres grandioses. Elle peint des fleurs inquiétantes et mystérieuses aux couleurs inhabituelles, conjuguant des nuances diverses, des formes surprenantes, mêlant le végétal, le minéral et les pierres précieuses. Pour Séraphine, les vraies fleurs sont celles de son monde imaginaire, ce  sont  les fleurs objet d’art,  les fleurs des champs n’en sont qu’une pâle copie.  Ses fruits menaçants, ses fleurs tourmentées, ses bouquets inouïs et ses arbres sont tendus vers la spiritualisation.  La peinture  protège Séraphine du monde extérieur : elle peint non seulement des tableaux, mais aussi ses meubles. Elle vit par et  pour la peinture, mais aussi dans la peinture. Mais la peinture ne lui apporte pas une plénitude apaisante. Elle transcrit la douleur intense qui habite son âme,  sa déréliction totale, sa maternité déçue, son plaisir physique frustré : « La peinture n’est pas un art de la paix ou une vision de bonheur. Elle est la transcription d’une douleur et d’un secret d’âme : en ce sens elle (Séraphine) est bien la petite soeur d’infortune de Van Gogh auquel avec justesse Uhde la rattache souvent ».

 Alain Vircondelet dans un  style  poétique, enchanteur  et esthétique  nous donne à lire la vie et l’oeuvre d’une artiste « Séraphine Louis, sans rivâle » (comme elle signait ses tableaux) « à la technique extrêmement savante ». Et comme lui, nous nous demandons « Jusqu’à quand devra-t-elle attendre de rejoindre sa vraie place qui est parmi les premières de l’art moderne, aux côtés de ceux qui ont fait le XXe siècle, Picasso, Matisse, Braque, les surréalistes, les grands maîtres naïfs, les fauves et les expressionnistes ? »

 

20:10 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)