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30 décembre 2010

Lettres de prison

 

Lettres de prison 
Rosa Luxembourg
Corlet Imprimeur, 1989

 

(Par Joëlle Ramage)

 

rosa.jpgQue n’a-t-on envie lorsque le temps est maussade et l’esprit chagrin de se replonger dans ces très émouvantes Lettres de prison  de Rosa Luxembourg. Née en 1870, la grande militante co-fondatrice du mouvement ouvrier Spartakus cachait, sous un esprit révolutionnaire, une véritable âme d’écologiste et un irrésistible attrait pour la vie. Son amour exacerbé de la nature, qui explose dans chacune des lettres dédiée à son amie Sophie Libknecht – dont le mari sera assassiné en même temps que Rosa Luxembourg -, transcende un quotidien désespéré et éprouvant, dont l’issue sera la mort.

 

Car Rosa perdra la vie en 1919, assassinée par ses tortionnaires – des officiers des corps francs dont sont issus les premier nazis -  après avoir, jusqu’au dernier  jour, espéré être libérée. Jusqu’au bout aussi elle aura chanté la vie, à travers les barreaux de sa prison, tentant de deviner au loin, les espèces florales par leur forme et leur couleur. Dans une de ses toutes dernières lettres à Sophie qu’elle baptise du doux nom de Sonitschka, elle parle du réconfort que lui procure une visite au Jardin Botanique et elle décrit, comme si elle en parcourait encore les allées, la floraison des plantes, s’arrêtant ici sur les fleurs du pin dont « les chatons rouges sont des fleurs femelles dont naîtront les grandes pommes de pin, si lourdes qu’elles retournent leur pointe vers le sol », là sur l’acacia dont elle dit que dans certaines contrées on l’appelle ‘robinier’, ou encore sur la floraison du mimosa qui a « des fleurs jaune soufre et qui embaume l’air ». De la même manière s’arrête-t-elle sur la vie animale et parle-t-elle sans cesse des liens profonds qui l’unissent à la nature vivante. Au-dessus de la fenêtre de sa prison, un couple d’alouettes huppées  vient d’avoir un petit. Du sens aigu de l’observation qui la caractérise naturellement, sublimé par l’enfermement, germent des descriptions dignes d’une observation scientifique : « …déjà le petit oiseau sait bien courir. Peut-être avez-vous remarqué comme les alouettes huppées sont drôles quand elles courent, à petits pas rapides, sautillant sur leurs deux pattes, comme le moineau. Le petit commence même à voler, mais il ne trouve pas encore assez de nourriture, d’insectes et de petites chenilles, surtout par un temps aussi froid… ».

 

Est-ce la conscience de n’être plus libre qui la fait se repaître de la vue d’un nuage rose, de la chute du soleil à l’horizon « descendu d’un degré »  la consolant de toutes les méchancetés ? Est-ce la conscience de l’inhumanité qui lui fait éprouver le besoin du sacré en chantant à voix basse l’Ave Maria de Gounod ? Pourtant il lui semble qu’elle aime encore et toujours les Hommes et qu’elle soit toujours en accord avec le rythme de vie qui l’entoure. L’amour et l’indulgence envers ceux qu’elle désigne sous le terme d’ ‘humanité’ imbibent chacun de ses mots, chacune de ses phrases, et c’est à l’envie qu’elle répète à Sonetscka cette simple vérité : « N’oubliez jamais de regarder autour de vous, vous y trouverez toujours une raison d’être indulgente ».

 

Si on avait encore quelques doutes sur la grandeur de cette âme, aux prises de position anti-militaristes, il n’est que de méditer l’une de ses pensées, puissante et irrésitiblement humaine, à travers les mots obsédants d’une de ses lettres datant de 1917, qui font magnifiquement jaillir la scène : « …et la vie chante aussi dans le sable qui crisse sous les pas lents et lourds de la sentinelle, quand on sait l’entendre… ».

 

Elle qui disait que la liberté, c’est « la liberté de celui qui pense autrement » fut mise en vers, en 1919, par Berthold Brecht :

"Rosa-la Rouge aussi a disparu
Le lieu où repose son corps est inconnu.
Elle avait dit aux pauvres la vérité
Et pour cela les riches l’ont exécutée."

 

 

 

 

10:14 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)