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15 juillet 2011

Beau à vomir, julien Burri

 

Beau à vomir
Julien Burri
Bernard Campiche éditeur (avril 2011)

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

Femina_17_Livre_Julien_Burri_200.jpgLa citation extraite de Belle du Seigneur (« Beau à vomir. Visage impassible couronné de ténèbres désordonnées. Hanches étroites, ventre plat, poitrine large (…). Toute cette beauté au cimetière plus tard, un peu verte, ici, un peu jaune là, toute seule dans une boîte disjointe par l’humidité ») que Beau à vomir de Julien Burri  porte en épigraphe n’a rien de gratuit. Elle instaure le ton de l’ouvrage. L’ombre d’Albert Cohen plane sur l’univers ambivalent de ce recueil de nouvelles partagé entre la lumière de la beauté et du désir et l’ombre tragique du destin. Une constante dissonance entre le rêve, le désir, la recherche de la Beauté et l’amère réalité mortifère habite les récits et concrétise l’oxymore foudroyant « beau à vomir ». Ces nouvelles à chutes, chutes brutales, inattendues et le plus souvent pessimistes, ces véritables petits poèmes en prose aux mots coruscants génèrent l’esthétique du récit, transfigurent le réel : la chambre de Maman Madalina devient une appétissante et gigantesque pâtisserie baroque («… la pièce est colonisée par des gâteaux en massepain en forme de pavillons chinois, de cathédrales gothiques et d’autres fantaisies, tous recouverts d’un glaçage qui imite un manteau de neige… »). Mais cette beauté n’est qu’apparence et brutalement le lecteur sombre dans l’horreur.  Une fois encore la mort l’emporte sournoisement : une mort qui  n’est pas décomposition, mais composition architecturale, mets soigneusement préparés, apparemment savoureux qui suscitent après la lecture de la phrase finale : Maintenant, il faut manger Maman, pour lui faire honneur »  la répulsion,  le dégoût, l’horreur.
La beauté éblouissante de Ralph, être évanescent, inaccessible, qui suscite aussi bien le désir des femmes que des hommes, les chansons rythmées de Madonna, fils conducteurs reliant  toutes les nouvelles, n’arrivent pas à effacer un message implicite déceptif :  l’incompréhension entre l’homme et la femme, (à son épouse « debout devant lui, nue et parfumée » Pascale jette  pour « l’anniversaire de leur vingt  ans de vie commune » (…)  : « Je ne t’ai jamais désirée »)  la médiocrité de l’existence, en l’occurrence de Louise, simple  petite coiffeuse désireuse de devenir actrice,  et surtout le tragique de la vie faite d’abandon, de solitude et dont l’issue est irrémédiable.
Beau à vomir est un ouvrage magnifiquement écrit, travaillé, structuré, plein de contrastes et d’effets de surprise pour le plus grand plaisir du lecteur qui ne sort pas indemne d’une telle lecture.

 


 

09 juillet 2011

Le Roi d’Olten, Alex Capus

 

Le Roi d’Olten
Alex Capus
Traduction française d’Anne Cunéo
Illustrations de Jörg Binz
Bernard Campiche éditeur (avril 2011)

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

   Roi_d'Olten_vignette.jpg Le Roi d’Olten d’Alex Capus est une sympathique chronique sur la ville d’Olten,  aux « effluves envoûtants »,  située à proximité  de « Soleure (…) la plus belle ville baroque de Suisse ».  Le narrateur,  fortement épris de sa ville, véritable univers d’arômes agréables  et savoureux, allant du « fumet doux-amer du chocolat que lindt et Spüngli font cuire derrière la gare » aux senteurs des « biscuits Wernli »,  nous la donne à voir, à entendre et à humer.
    Cet ouvrage  composé de courts chapitres  ressemble  à un recueil  de  petites nouvelles dont le narrateur constitue bien souvent le seul lien, mis à part les six premiers chapitres  où Alex Capus glisse  quelques allusions à  propos du  Roi d’Olten, « le chat noir et blanc de la famille Köpfli », simple prétexte à démarrer ce roman moderne qui bat en brèche la notion de personnage.  Ne nous sont livrés que des aperçus concis sur les habitants,  plus d’une fois cocasses, de la petite ville : un policier  qui «  compren(ant) que la dame ne pourrait pas payer l’amende » qu’il venait de lui « coinc(er) sous l’essuie-glace » la paie lui-même, la belle Mélanie, Giuseppe, fils d’immigrés,  « devenu courtier en bourse » … Cette multitudes de menues  histoires, pleines d’humour, aux nombreuses digressions, « Voilà encore que je digresse »,  constitue un ouvrage sans véritable intrigue. Le narrateur se contente de scruter avec fantaisie le monde qui l’entoure. Le récit entrecroise ses souvenirs, ses impressions ressenties avec acuité et sourire, ses réflexions sur la vie, la création littéraire, les doutes qui s’emparent de l’écrivain (« Il y a certes des instants, pendant le travail, où l’on est euphorique, et on se prend pour le plus grand écrivain vivant sous le soleil (…) Mais ce sont là des battements de cils du bonheur, très vite remplacés par des éternités d’incertitude et de doute de soi ») le rapport du lecteur au texte : « Le problème, c’est que les gens veulent toujours croire tout ce qu’ils lisent. Quelque soit la nouvelle, quel que soit le roman, il doit s’être passé ainsi dans la vraie vie, sinon ils sont déçus ».
    Le parcours de la ville d’Olten est un jeu paradoxalement  sérieux pour le narrateur : il s’intéresse aux mentalités des habitants, à l’univers de la quotidienneté, plante des décors. Et en même temps, sous une apparence ludique, il réfléchit à l’acte créateur et à l’aventure de l’œuvre dans sa réception. Le Roi d’Olten d’Alex Capus est un ouvrage agréable à lire et  aussi à regarder avec ses illustrations aux traits de crayon  précis saisissant en pleine action quelques résidents de cette ville qui, bien qu’elle ne soit « pas d’une beauté record », possède un charme irrésistible.