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23 janvier 2014

Ma mère à l'Ouest

Ma mère à L’Ouest    
Eva Kavian
Editions Mijade

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image ma mère.jpg Ma mère à L’Ouest d’Eva Kavian présente de façon émouvante, avec cependant  de nombreux  clins d’œil humoristiques, la réalité vécue par Samantha, une fillette jetée dans des familles d’accueil parce que sa mère biologique, Betty, femme  célibataire, déficiente mentale,  est jugée inapte à s’occuper d’un enfant par les services sociaux. Eva Kavian donne à voir la vie de Samantha et ses nombreux écueils dans toute son authenticité.   

    Betty, malgré son handicap, « était une maman et elle aimait son bébé. », « son enfant à elle, sa chérie adorée, sa toute belle », d’un amour intense, authentique, viscéral. Pourtant les services sociaux n’accordèrent  aucune importance à ce profond amour, au fait que  Betty  s’occupait correctement de sa fille, qualité  précisée par le chiasme mettant en valeur « l’essentiel » : « Elle se concentrait simplement sur l’essentiel et l’essentiel c’était Samantha ». Les apparences l’ont malheureusement emporté, pour la mère et son enfant, sur l’être.    

    Des familles d’accueil conformes aux normes de la société dite bourgeoise, éduquées, bien pensantes (« ‘Maman’ ressemblait aux mamans d’école »)   accueillirent à tour de rôle la fillette. Mais très vite, le vernis s’écailla.  Ce fut pour la première mère en mal d’enfants « la fête au village dans une des trompes de Fallope » commele souligne  avec humour la narratrice. Claire décida alors de se consacrer à elle-même et à sa future progéniture, rejetant la petite Samantha. Dans la seconde famille, chrétienne  et rigoureuse, le père se découvrit et découvrit la sexualité, une sexualité exacerbée : « Il était fou du corps de Louise. Il ne pensait plus qu’à ça. Le corps de Louise. Les fesses de Louise. Ses seins, bon Dieu, ses seins ». Le couple modèle explosa et une fois encore Samantha en subit les conséquences. Après des séjours en internat, elle trouva  refuge chez des  retraités bien sous tous rapports, « des personnes en âge d’être des grands-parents », l’homme, Jean-Pierre était un ancien pédiatre. Malheureusement, malgré son appartenance à une classe sociale et intellectuelle élevée, il n’était  pas aussi sain qu’il le paraissait.  Depuis sa retraite, « il manquait de chair fraîche ».  

     La fiction d’Eva Kavian  se fonde sur le réel. L’auteure ancre son histoire dans  des Résidences pour Adultes, des internats, dans l’événementiel comme la tuerie de Columbine, le Tsumani de 2004, dans l’Histoire.   Elle montre les clivages sociaux révélés dans les lieux de vie,  comme  le petit appartement de Betty, la maison avec piscine du pédiatre, les comportements, les habitudes.  Les allers retours entre le présent et le passé, la chronologie parfois bouleversée,  l’alternance du style indirect libre et du style direct, du récit et du discours, une syntaxe souvent orale, spontanée créent un effet de réel, rendant compte de la vision intime de la fillette et des autres personnages.

     Ma mère à L’Ouest est une évocation emblématique de la vie des gens humbles et « différents » aux prises avec une réalité difficile. Betty, enfant abandonnée, née le jour de la construction du mur de Berlin, et Samantha sont toutes les deux privées de leurs racines. Samantha, jolie fillette intelligente, douée, sait composer avec sa naissance, son histoire marquée par des déchirures douloureuses. La séparation d’avec sa mère, son premier départ comme les suivants vers des familles « étrangères » constituent des ruptures intolérables : « Quelque chose s’est affaissé entre ses épaules, une grande lame froide l’a ensuite coupée en deux puis un caillou glacé remplit son ventre. ». Ces séparations apparaissent comme le résultat de la fatalité pour la mère et l’enfant impuissantes devant les choix des services sociaux,  tout comme l’est  la ville de Berlin  scindée en deux par le « mur de la honte », obstacle à la liberté et à l’unité des familles. Les thèmes du mur, de la séparation, de la destruction puis de la réunification sont en effet récurrents dans l’ouvrage. Samantha construit des murs psychologiques autour d’elle pour se protéger, puis ensuite pour ne pas reproduire les schémas de son passé : « J’ai commencé à construire le mur de la honte, mon mur à moi… ». Le titre de l’ouvrage d’Eva Kavian est polysémique,   doté d’une dimension géographique, allégorique  et psychologique. La destruction du  mur de Berlin constitue une première étape symbolique dans le cheminement intérieur de Betty : le 11 novembre 1989, elle devient mère. A la fin de l’ouvrage, Samantha sent « quelque chose en elle se rassembl(er) ». Les « séries de tranches coupées net »  de sa vie se réunissent enfin.

    Ma mère à L’Ouest, lyrisme du quotidien, raconte, de façon magnifique, l’existence  des enfants éloignés de leurs géniteurs, les dysfonctionnements des services sociaux et prouve, si besoin est, que l’Amour d’une mère, même handicapée mentale,  est ce qui est le plus important pour construire une Vie. L’argent, les diplômes, la position sociale ne sont pas primordiaux. Eva Kavian décape de façon poignante et pertinente les idées reçues.

   

11 janvier 2014

Charles et Aurélien

 

Charles et Aurélien  
Annette Lellouche      
A5 éditions (novembre 2013)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

  image aurélien.jpg  Après Gustave (1), vieux chêne, unique ami et confident de Charles, véritable personnage du roman éponyme d’Annette Lellouche, La lettre à pépé Charles (2) évoque la rencontre positivement bouleversante entre Charles, un ancien cordonnier veuf et solitaire et son petit fils Simon. Dans son troisième ouvrage, Charles et Aurélien, Annette Lellouche  donne une suite tout à la fois émouvante et humoristique à la vie de cette famille pendant longtemps désunie, plongée dans la souffrance de la séparation. Les retrouvailles et la réconciliation entre le père et le fils Aurélien  « déchir( ent ) la bure de la souffrance » et enfin « dans les yeux d’Aurélien, une brillance humide chass( e ) le voile qui obstruait son horizon durant toutes ces années. ». Le bonheur s’installe alors dans la famille,  capable désormais, grâce à Simon, de le voir et de le saisir.

    Dans cet ouvrage, Annette Lellouche utilise de nombreux monologues intérieurs, sans toujours s’effacer derrière ses personnages dont les propos sont parfois modelés avec réalisme sur la langue parlée et familière (« Les jeunes hommes montaient à Paris pour trouver du boulot »). Par l’intermédiaire de leurs pensées, de leurs émotions, la narratrice  donne une leçon de vie et de sagesse simple mais vraie au lecteur : « prends le bonheur quand il t’arrive et vis ta nouvelle vie avec triomphe ! ». Elle lui apprend  à goûter chaque instant de l’existence. Elle en dénonce les  erreurs comme les brouilles familiales souvent dues au manque de dialogue, d’écoute  et de compréhension, le malheur et le rejet de l’Autre qui entraînent la haine (Giulia avait dû se sentir rejetée et s’enfermant dans sa peine, l’avait transformée en rancœur et haine »),  les dangers de l’alcool, du tabac : « Une dernière cigarette l’a pris de vitesse et l’emporta dans une dernière quinte de toux ». Au travers de différentes scènes, de descriptions, de réflexions des personnages, l’écrivain conduit, en toute simplicité,  une méditation quasiment philosophique sur la vie destinée non seulement aux enfants mais aussi aux adultes.

    L’écriture d’Annette Lellouche  est nourrie de  réalité et de poésie.  Les  images concrètes et belles, « Le silence a empaqueté la place dans une ouate opaque », les métaphores filées comme celle de la navigation donnant à voir la vie perturbée d’Aurélien (« Durant toutes ces années, il avait navigué dans un bateau sans capitaine. Il lui était quasiment impossible de redresser la barre. Il tanguait au gré des événements, l’aiguille démagnétisée de sa boussole perdait constamment le nord. »),  les anaphores évocatrices de multiples solutions possibles qui scandent les pensées de Berthe,  leur conférant un  caractère lyrique (« Elle songea au notaire (…), Elle songea à passer  une petite annonce (…) « Elle songea à la petite  Eloïse (…), « Elle songea à l’émission » (…) donnent une dimension poétique et parfois pathétique au texte.

    Annette Lellouche chante un cadre provençal esthétique (« Sans parler des tableaux où se prélassaient des champs de lavande au mauve complètement délavé par le soleil qui y avait lézardé, aux taches rouge sang des coquelicots qui déferlaient des collines ».),  la vie de gens humbles,  généreux, attachants, les plaisirs simples et joyeux  comme un pique nique, « réplique vivante du ‘déjeuner sur l’herbe’ de Monet ». Elle révèle son amour des animaux et sa connivence avec la nature : « Un petit lézard des murailles, surpris, se dépêcha de ramper avec agilité sur le mur de la façade. D’un beau gris vert, à la face ventrale jaune pâle et à la gorge mouchetée de noir, il se déplaçait par ondulation à l’aide de ses pattes, de son abdomen et de sa queue (…) ».    
   
Comme toujours, les ouvrages d’Annette Lellouche sont un hymne à la Vie et à la générosité humaine. Il est important, dans un monde où la haine s’insinue, de constater qu’il existe encore des êtres qui font confiance à l’humaine condition.



Gustave : http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/apps/search?s=Gu...


Lettre à pépé Charles http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/apps/search?s=Lettre+%C3%A0+p%C3%A9p%C3%A9+charles

 

 

04 janvier 2014

Un bouquet de coquelicots

 

Un bouquet de coquelicots
Marianne Sluszny       
Editions de la Différence (2014)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Un bouquet livre.jpgUn bouquet de coquelicots : ce  titre,  poétique, esthétique, symbolique, sertit le livre-tombeau de Marianne Sluszny pour  donner voix à de jeunes soldats et à de jeunes femmes   à jamais oubliés. Les coquelicots « fleurissent les bords de l’Yser », transformant le paysage en véritable tableau. Ils sont  le symbole de la beauté éphémère de la vie, la  fleur du souvenir, l’allégorie rouge sang de toutes les jeunes existences brisées, fauchées au combat il y a  cent ans : « (…) des champs de coquelicots, ces fleurs d’un rouge carmin au cœur noir dont la vie est aussi éphémère que l’existence d’un homme ». Cette fleur fragile et belle  ouvre la première nouvelle et clôt la dernière devenant « tissu rouge avec un cœur de fil noir ». Elle ancre d’emblée l’ouvrage dans le réel et son évanescence avant de plonger le lecteur dans l’Histoire de la guerre de 1914  en Belgique, à Namur, Malines, Bruxelles, Anvers… Tous les personnages fictifs, hormis  Albert Kudjabo, sont traités de façon réelle, enracinés dans une  terrible réalité mortifère.

    Dans une lettre,  puis  dans des nouvelles proches du journal intime, (toutes commencent par le même type de phrase déclarative : « Je suis né le 19 juin 1893 », « je suis né en 1912 », « Je suis née  le 16 octobre 1895 »…) des narrateurs multiples, un mort, un instituteur, un pigeon, un Congolais, une infirmière,  évoquent leur vie, leur ressenti tout à la fois subjectif et  réaliste, donnant à vivre au lecteur les horreurs de la guerre à travers leur  propre culture, leur  personnalité, leurs goûts. « Les dents éparpillées sur la glèbe » font penser au musicien « au clavier d’un piano pulvérisé par un tremblement de terre ». C’est à travers le  lexique, les métaphores, les expressions figées liés aux  volatiles (« j’ai vite senti que l’envahisseur était un oiseau de mauvais augure »,  « je me retrouvais respiration et ailes coupées », « Max a défendu notre cause bec et ongle ») que le pigeon s’exprime.

    Chaque nouvelle délivre un regard singulier sur la guerre et chaque regard aboutit au même constat : le bruit assourdissant des bombes, des hurlements de douleur et d’horreur :  « un tumulte infernal », « un fracas brutal »,  « les cris de peur et les hurlements des blessés »,  puis le cri suprême réduit au silence comme dans le tableau de Munch (« A cause de l’effet de loupe, je ne voyais plus que le ciel embrasé, couleur de sang, et la bouche grand ouverte et grimaçante du personnage dont ne s’échappait aucun son »),  un monde qui se délite, se désorganise : des « villes détruites,  (des) villages en ruine, paysages éclatés et partout de pauvres hères, petits, moyens, grands, fuyant la mitraille, les massacres, les persécutions (…) », la faim, le froid, la saleté, la boue, le sang, la mort, l’horreur des corps morcelés : « s’extirper de l’abri, contempler le cloaque et, le cœur au bord des lèvres, tétanisé d’effroi et tremblant d’angoisse, prendre un crâne en main ou une jambe sous le bras »  afin de les ensevelir. De jeunes  êtres de toutes classes sociales, des plus humbles aux plus favorisés,  sont plongés en pleine apocalypse, pris au piège d’une guerre  qu’ils n’ont pas choisie : « la guerre a décidé pour moi », innocentes vies fauchées avant d’en avoir connu les plaisirs et les joies. La guerre est arrivée comme une fatalité leur interdisant tout bonheur. Aux horreurs inconcevables de cette guerre s’ajoute ensuite dans « les mois qui suiv(ent) l’armistice (…) les règlements de compte » contre de pauvres femmes qui ont vendu leur corps  à l’ennemi afin de nourrir leurs enfants alors que les femmes dites convenables continuent à être respectées malgré la trahison d’un voisin ou d’un proche : « La populace dégoulinait d’exécration, oubliant que des femmes bien convenables avaient dénoncé des opposants pour quelques sous, un poulet ou un paquet  de beurre, la promesse d’un moment d’autrefois contre un acte incivique qui avait expédié plus d’un patriote à la potence ».

    Ces nouvelles, d’un réalisme cru et brutal,  fondées sur le réel,  relèvent tout à la fois d’une volonté d’observation, de transmission, d’édification. Elles témoignent d’une guerre cruelle et sordide que nous ne devons pas oublier. Elles  sont aussi de vibrants et émouvants appels à la paix, montrant la cruauté, l’inutilité, l’aberration des guerres d’hier et d’aujourd’hui, dénonçant l’utilisation des armes chimiques, « le chlore qui asphyxiait les voies respiratoires et détruisait les poumons et le gaz moutarde qui brûlait la peau, les muqueuses et les yeux jusqu’à les rendre aveugles »  et « les armes chimiques (…) qui font des ravages atroces dans la guerre civile qui déchire aujourd’hui la Syrie ». Ces nouvelles ne sont donc pas de simples témoignages réalistes, ce sont aussi des méditations éthiques sur les souffrances infligées par toutes les guerres. L’esthétique apparaît malgré tout dans ce lyrisme tragique avec les sensations qui se bousculent,  les odeurs, les sons, les couleurs, les comparaisons poétiques prouvant la beauté de la Vie (« C’était un monde en soi, avec les nuages qui filaient, comme des danseuses, happés par le vent du nord, frayant un passage, selon un angle toujours différent, aux éclats du soleil »).  Même de petites notes humoristiques  perlent à la faveur par exemple de la chute de la nouvelle « Echo », prénom du pigeon qui conclut «Je me suis fait pigeonner ».  Marianne Sluszny réussit à introduire la beauté et la tendresse dans l’horreur, avec Emile en l’occurrence qui « revenu de la guerre (…) avec au fond des yeux l’expression de ceux qui en ont tant vu qu’ils n’en parleront jamais » prend son épouse infidèle qualifiée de « femme à Boches » dans ses bras et « netto(ie) son visage » souillé par la populace haineuse. Le pardon se manifeste, bouleversant,  dans toute sa générosité et son humilité.

    Marianne Sluszny qui « a compulsé pendant trois ans les archives de la Grande Guerre »,  en donnant la parole à tous ces jeunes gens valeureux, leur  rend un vibrant et émouvant hommage et leur permet d’accéder  à l’immortalité dans l’esprit et le cœur des lecteurs. Elle dépose avec sobriété  et élégance un bouquet de coquelicots sur leur tombe.

09:31 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1)

01 janvier 2014

Poème de Johanne Hauber-Bieth

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