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31 mai 2015

Ici meurent les loups

Ici meurent les loups
Stéphane Guyon
Edition de la Différence      
Noire/ La Différence (2015) 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   image ici meurt les loups.jpg Ancré dans un univers campagnard désolé, inquiétant (« il découvrait le monticule et sa nature monstrueuse, menaçante … ») quasiment atemporel, pouvant se situer aussi bien au XXe qu’au XXIe siècle, Ici meurent les loups de Stéphane Guyon promène le lecteur dans une société où dominent la solitude, l’incompréhension entre les êtres.

    Trois frères dont les prénoms riment et chantent à la faveur d’assonances en « a », « i » et « as », Stanislas, Matthias, Ladislas, - liens de sang et  de sons  avec  cependant une fracture sonore pour le  nom du second adolescent, la syllabe « las » s’effaçant au profit de « ias », - n’arrivent pas à échanger. Un seul objectif les unit : fuir leur village, (« Même s’ils s’y prennent différemment, au fond ils cherchent la même chose. Ils veulent se débarrasser de ce lieu, vivre ailleurs »),   leur famille, un père  facilement irritable, violent,  incapable de dialoguer avec ses enfants, une mère effacée qui, cependant,  malgré son silence, observe et comprend : « Tu ne devrais pas hésiter à me demander. Une mère finit toujours par découvrir les choses qu’on lui cache ».

    Eloignés du village,  en contrebas d’une butte, dans une cabane,  vivent une jeune fille, dépourvue de prénom,  et son frère Samuel âgé de neuf ans. Depuis la mort accidentelle  de leur mère, le départ de leur père anéanti par  cette tragédie, ils vivent dans une déréliction totale, envahis d’amour l’un pour l’autre, mais aussi d’angoisse. Un homme les surveille du haut du tertre dans un jeu de cache-cache inquiétant. Qui est-il ? Pourquoi les observe-t-il ? Que leur veut-il ?

    La multiplication des personnages focalisateurs, leurs différents points de vue font pénétrer le lecteur dans des consciences souvent tourmentées, des ressentis impétueux, douloureux, un mal être perturbateur. La violence s’impose comme si elle s’inscrivait dans la logique des actions. Le narrateur constate des faits qui souvent figent le temps, annoncent le malheur : « A l’instant de la détonation, (…) Stanislas sut que cette seconde balle interrompait le cours des choses – l’oiseau mit une aile de travers, entama sa chute, bec le premier, ses plumes claquant au vent avant de heurter le sol dans un bruit mou ». Cette mise à mort d’un animal innocent est une mise en abyme du meurtre de la jeune fille pure, belle, tendre, amoureuse de Ladislas. Dans cet ouvrage, l’innocence est bafouée, maltraitée, assassinée. Comme l’expliquait Hobbes, « L’homme est un loup pour l’homme ». Beaucoup de personnages portent en eux la violence. Surtout,  tous sont  irrémédiablement seuls.  L’oncle des trois adolescents n’a plus, comme unique  contact avec son épouse inaccessible,  que le bruit  de la gouge sur la pierre  qu’elle sculpte. Puis la surdité l’isole totalement : « Je deviens sourd, dit-il en soupirant. C’était la seule chose qui me restait et elle me file entre les  doigts. Bientôt, je ne pourrai plus l’entendre travailler la pierre ». Toute  communication est vouée à l’échec. Le silence concrétise cette absence d’échanges : « Mesurant l’étendue du silence qui régnait désormais entre eux, Stanislas leva les yeux… ».  En outre, dans cet univers éprouvé,  les coupables ne sont pas punis. La fin de l’histoire ne laisse pas présager un avenir meilleur dans cette campagne lointaine. Tout semble figé, englué dans la fatalité. L’absence de prénom de la jeune fille, son anonymat sortent l’histoire du cadre particulier des faits divers.  Les personnages deviennent des sortes d’essence émotionnelles transmettant la constante de l’humaine condition à travers les âges et une vision pessimiste de la société.

    Dans Ici meurent les loups, les ingrédients du roman noir (violence, sexe, pessimisme) sont distribués avec subtilité. Cet ouvrage n’est pas seulement unroman noir, c’est aussi un roman psychologique  où les êtres se meuvent dans un monde désenchanté,   où ils deviennent la proie de l’Autre. Leurs monologues révèlent leurs pensées, leur ressenti et aussi  leur solitude. Les rares dialogues au langage familier se tricotent avec une  écriture poétique. Les adjectifs, les comparaisons  donnent  à voir un monde   souvent angoissant,  sombre, mais  parfois aussi une nature vibrante de légèreté, animalisée : « Autour d’eux, comme émergeant du sol, s’élevaient çà et là des lianes de brume qu’ils traversèrent sans rien perturber de leur immobilité diaphane, cotonneuse, avec sous leur pas ce bruit de succion comme si la terre elle-même lapait, déglutissait les dernières gouttes de rosées que le soleil lui cédait ». Le roman noir considéré par certains comme un sous-genre atteint avec Stéphane Guyon toutes ses lettres de noblesse : il est tout à la fois roman psychologique, roman d’amour, roman sur l’incommunicabilité entre les êtres, tragédie de  la solitude…

08:27 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

29 mai 2015

Histoire d'Irène

Histoire d'Irène
Erri de Luca       
Traduit de l’italien par  Danièle Valin   
Du monde entier. Editions Gallimard, (2015)

 

(Par Christina Olmes)

 

       image d'histoire d'irene.jpg Auteur italien bien connu du public français (hôte des Assises du Roman de Lyon une nouvelle fois en 2015), Erri de Luca livre un nouvel opus où l'espèce humaine est à égalité avec la gente animale. A égalité ? En disgrâce plutôt. Où le coeur de l'homme s'arrête, se prolonge et  se déploie celui des animaux.  
Irène, jeune fille âgée de 15 ans, est une orpheline atterrie sur la plage d'une île grecque et recueillie par le pope. Quand son ventre devient fécond, il la met dehors. Personne sur cette île ne s'ouvre à Irène, tous la rejettent. Elle n'articule pas le langage des hommes : pour communiquer avec elle il faut donc s'ouvrir plus profondément, l'écouter avec son cœur, avec son corps. Des êtres doués d'une telle écoute existent : ils sont du peuple de la mer. La famille d'Irène est une troupe de dauphins. Chaque nuit, elle vit avec eux, nage avec eux : "Maintenant je sais qu'elle vit avec des dauphins. Ils l'ont amenée toute petite sur le rivage. Ils l'ont nourrie de leur lait épais et d'anchois bleus. Elle a appris les ondes sonores que je reçois, un bruissement de mer dans la coquille de mon oreille."

    Elle est dauphin et jeune fille, et si nul être humain ne l'entendait, un homme pourtant la comprend : " Comment se fait-il que je comprenne tes phrases, Irène, sans qu'aucun mot ne se détache de tes lèvres ?

    « C'est comme ça que font les dauphins, me répond-elle ». Quel rapport avec les dauphins ?

    Il y en a bien un. Je pense aux innombrables langages sortis de la Tour de Babel, à leurs grammaires et à leurs alphabets qui séparent bien plus que les chaînes de montagne.

        En revanche, une chèvre albanaise et suisse se comprennent tout de suite. [...]

        Irène connaît la langue des dauphins et dit qu'elle fonctionne aussi avec moi. ".

    L'écrivain est un être à part : il sait dire les infimes impressions intérieures avec tant de justesse que sa page devient miroir des profondeurs.

    "Un écrivain s'est transformé en cafard, un autre en marionnette en bois. Et moi, il m'est parfois arrivé d'être le cheval de Quichotte."

    "J'escalade pieds nus un rocher avec des prises de quartz. Je remonte lentement une cristallerie de prismes.

        Ma colonne vertébrale évoque les torsions du reptile. Elle m'a vu grimper."

    L'écrivain est poreux, argileux : il prend la forme de ce qu'il regarde. Il est animal, reptile, caméléon comme le cristal.

    Irène, jeune fille dauphine l'a choisi lui, une créature hybride comme elle pour lui confier son histoire. Lui non plus n'est pas de la société des humains : il est écrivain. L'auteur présente cette histoire comme le recueil d'un témoignage. Irène a voulu que lui seul connaisse son histoire : " Irène cherche en moi le vide de bouteille dans lequel glisser son récit."

    "J'ai sans doute été accepté à la suite d'un examen inconnu. En juillet, un dauphin m'a abordé alors que je nageais sur le dos.

    J'ai été assailli par son vent qui venait près de moi et sous mon dos.

    C'était une caresse profonde qui partait des pieds, parcourait mon corps et passait derrière ma nuque.

    Il m'ouvrait la mer, remplissait ma respiration. Il faisait vibrer mes organes, mes reins, mon cœur, mon cerveau, il chatouillait mes poumons, soufflait dans mes os.

    J'ai fermé les yeux et nagé les mètres les plus légers de ma vie.

    Mes brasses suivaient un courant, j'avais l'impression de descendre du haut d'une vague.

    J'étais un enfant sur une balançoire, poussé dans le dos par un adulte joyeux."

    Erri de Luca dédie ce livre notamment " au dauphin qui a accompagné [sa] nage". Le dauphin est la muse, le souffle inspiré de cette histoire vraie. Je partage ces mots d'Erri de Luca : " Je crois Irène. Du créateur, je sais ce que je lis dans les pages sacrées, dans sa première langue, mais je ne connais ni la voix ni le corps qui l'a dit.

        Je dois y mettre du mien et ça ne compte pas. Le seul indice en sa faveur, c'est le déploiement de la beauté jusqu'au gaspillage, trop et imméritée. [...]

        Je vois la beauté d'Irène et je ne remonte pas à l'origine de l'univers pour justifier son existence.

        Elle existe parce que oui, parce que dans la vie il existe le oui et le non. "

    Il arrive que la tendresse animale restaure l’humanité. Moi, ça m’arrive souvent, chaque fois c’est une petite renaissance, un élan vers la beauté, une onde de gratitude.

 

19:10 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

11 mai 2015

Le Double

Le Double
Davide Cali – Claudia Palmarucci  
Editions Notari (2015)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Image le double.jpgComme toujours, les Editions Notari allient l’esthétique de l’objet livre à la richesse et à la profondeur de la réflexion. Le Double de l’écrivain  Davide Cali et de l’illustratrice Claudia Palmarucci absorbe et transmet la Culture passée et présente -  historique, sociologique,  littéraire, picturale - afin de la transformer,  de la sublimer. Le plaisir du texte s’accompagne  du plaisir de décoder les images et  le récit. Rien n’est gratuit. Plusieurs niveaux de lecture s’offrent au lecteur. Le texte et les images  se relient sans cesse à d’autres œuvres dans un discours qui n’a rien d’innocent.

    Xavier, le narrateur et  personnage principal « travaill ( e ) depuis peu  dans le bureau d’une grande usine ». Progressivement la cadence du travail devient infernale : « Tous les mois, ils nous disaient qu’il fallait augmenter la production ». Les ouvriers doivent produire toujours plus, de plus en plus vite, sans comprendre ce qu’ils créent : «   De temps en temps, je me rendais au secteur production pour voir les ouvriers qui montaient ces ‘choses’ … je ne sais même pas comment les nommer ».  Ils fabriquent un objet qu’ils n’ont pas pensé, conçu. Ils ignorent en quoi il consiste, à quoi leurs gestes répétitifs aboutiront. Leur travail est dépourvu de sens : « Je ne saurais pas expliquer exactement ce que l’on faisait, mais on était tous très occupés. ». Il s’agit d’un travail à la chaîne déshumanisant. L’entreprise recherche le profit à n’importe quel prix. Les auteurs critiquent  tous les systèmes d’exploitation de  l’homme : le taylorisme, le fayolisme, le stakhanovisme et le fordisme qui, lui,  essaie d’améliorer le sort des ouvriers. En effet, Monsieur Chardonnay,  le paternaliste patron de Xavier, envoie ce dernier dans une espèce de « salon de beauté » pour qu’il se relaxe, se détende, oublie sa fatigue. Mais Xavier  qui n’a pas perdu son sens de l’observation constate  l’inconcevable : « Je sais, c’est une histoire étrange, un peu mystérieuse, mais c’est ainsi que tout se déroula ». Il se trouve face à son double : « un jumeau », « un double parfait » qui le remplacera  chez lui pour « passer l’aspirateur (…)  téléphoner à (sa) maman pour (son) anniversaire, (…) récupérer le linge à la laverie (…) ». Afin que la       production s’intensifie, le patronat, jouant au  démiurge démoniaque, a créé des doubles, des clones  de chaque salarié. Désormais l’Homme n’est plus un être libre, unique,  issu de deux êtres humains, il se réduit à ses cellules. Plongé dans un univers absurde, désorienté, Xavier  perd ses repères : « Je croyais que c’était mon double, mais si c’était plutôt le contraire ». Il s’enfuit. Mais quelle fuite choisit-il réellement ?  La vente de crêpes  vers la mer ou la folie comme peut le laisser craindre  la dernière image proposant le  portrait d’un homme coiffé d’un bonnet blanc et vêtu d’une blouse blanche sur laquelle se trouvent les initiales « CP »,  clinique psychiatrique ? En effet, un travail excessif peut mener à la folie. Géricault dont les tableaux hantent l'ouvrage n'a-t-il pas sombré dans la dépression après avoir réalisé LE RADEAU DE LA MEDUSE, peinture demandant temps et efforts ?

    A la richesse de la critique sociale, s’ajoute la beauté  des illustrations réalistes  plongeant le lecteur dans le début du XXe siècle ou du XIXe avec des imitations réussies de Géricault comme La Folle le-double-livre.jpg  ou Le Fou aliéné. Des clins d’œil picturaux (la référence à des malades mentaux),  littéraires  et humoristiques sertissent les pages de l’ouvrage : le renvoi au  mythe de Sisyphe avec un ouvrier roulant un énorme rocher sur lequel trône un patron, sous l’œil de Dieu ? ,  le détournement de la citation de Camus : « Créer, c’est vivre deux fois », le sigle  cousu sur  les blouses des ouvrières, des brins de muguets (en référence au premier mai, la fête du travail. Dans l’ouvrage, les êtres humains vivent pour travailler au lieu de travailler pour vivre), brins de muguets placés dans des salières afin que le sel, exhausteur de goût, pimente leur vie insipide.

    L’ouvrage de Davide Cali et  Claudia Palmarucci  est un véritable chef d’œuvre destiné tout à la fois aux adultes amateurs de bandes dessinées originales et intelligentes, aimant décrypter des indices,  qu’aux enfants amoureux de la beauté des images et de contes fantastiques.

 

05 mai 2015

La Femme muette

La Femme muette     
Mathieu Albaizeta      
Salon du manuscrit (2015)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image f muette.jpg Pour un lecteur naïf suivant passivement le déroulement du texte, l’ouvrage de Mathieu Albaizeta, La Femme muette, raconte la simple histoire de Louise, une épouse amoureuse, soumise, fragile, naïve (« Louise croit à un renouveau »),  manipulée par René, un mari séducteur et pervers : « Tu affectionnes ma souffrance ». Louise, « d’une nature réservée et timide »,  profondément meurtrie par les infidélités et les affronts que son époux lui  fait subir, accepte tout inconditionnellement, ne pensant qu’au bonheur de cet individu  indigne, (« Le bonheur de son mari reste sa priorité »), persuadée de surcroît qu’il redeviendra l’homme qu’il était au début de leur mariage. Pourtant René joue avec la dignité et  les sentiments de Louise. Il jette le discrédit sur elle en la faisant passer pour folle,  lançant  des rumeurs à son sujet. Leur relation est fondée sur la souffrance, le mépris.  René, mari hypocrite, possède un  double visage. Aimable, séduisant, plaisant en société, (« René fait son ‘show’ et amuse le monde de ses blagues et de sa confiance déconcertante. Il a l’image auprès des villageois de l’homme sympathique et sociable »),  il fait le désespoir de son épouse auprès de laquelle il est tyrannique, pervers, ignoble : « René n’a aucune pensée pour elle et continue ses abus sans respect ni moral ». Avec René, l’antithèse entre l’être et le paraître atteint le paroxysme. Il existe un cruel écart entre son apparence et la réalité. Non seulement il ne respecte pas son épouse, mais son objectif est de l’humilier et surtout de la détruire. Il n’arrive pas à comprendre qu’elle puisse continuer à l’aimer : « Pourquoi as-tu continué à m’aimer ? »

    Cependant le roman de Mathieu Albaizeta ne se borne pas à  narrer une histoire d’amour  perverse. Pour un lecteur averti, c’est une tragédie moderne, une réflexion sur l’Amour tragique. Louise, héroïne du XXe siècle,   est prise au piège de son destin. Elle choisit l’option qui la conduit inévitablement à sa perte : rester avec son mari. Comme tout héros tragique, Louise, innocente persécutée,  suscite la pitié du lecteur. Le Bien et le Mal s’opposent nettement.   Louise aime son odieux  mari dans le sens total du verbe « aimer », dans son degré le plus haut de tendresse, de don de soi. Son amour croit tout, espère toujours et  souffre en silence, définition comparable à  celle du  vers de Racine placé en exergue : « L’amour sait tout vaincre, tout croire, tout espérer et tout souffrir ». Le cœur de Louise déborde d’amour : un amour respectueux, gratuit, proche de l’amour christique.  La souffrance amoureuse  de Louise,  qui ne dit rien,  rappelle celle des personnages des tragédies classiques. L’intensité de ses sentiments interdit à cette femme meurtrie de sortir de la situation tragique qu’elle vit. Son  amour est une force imposée par le destin, un « poison ».    Seule la mort  permettra à Louise d’échapper à la souffrance. Dans sa lettre d’adieu,  écrite au cas  où elle décède subitement, Louise s’exprime enfin et révèle que la mort est libération: « Je suis enfin heureuse de me sentir apaisée de ce poison amoureux ». Le thème de l’amour,   les poèmes  versifiés de louise  insérés dans la narration,  rappellent les vers de Racine dans « A la louange de la charité ». La Femme muette est un récit élégiaque où s’expriment tout l’amour et toute la souffrance qui découlent de la noblesse de l’âme de cette héroïne, une femme simple, dotée d’une dimension tragique.

11:20 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

02 mai 2015

Fernand. Un arc en ciel sous la lune.

Fernand. Un arc-en-ciel sous la lune. 
Martial Victorain
L’Astre Bleu Editions (2013)

 

Image Fernand.jpg

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

    La mort de Goliath, son vieux compagnon à quatre pattes, précipite le départ de Fernand Malicier, personnage plus vrai que nature, reconnaissable à un tic gestuel : il  « enfil ( e ) «  toujours « machinal, un pouce dans la boucle d’une de ses bretelles ».  Cet  « ancien  ajusteur d’Aumont-Aubrac », âgé de soixante seize ans est  encore ingambe. « Il était un arbre ». Assimilé à un végétal, il tient solidement enfoncé dans la terre où il a ses racines,  en communion constante avec la nature, y puisant sa force physique et morale.  Mais  « la mort de son vieux chien qu’il avait enterré il y a un mois avait précipité son départ », il  a eu peur « que les ronces et la friche l’agrippent lui aussi, que des idées farfelues enfouissent leurs racines empoisonnées dans une lézarde de son inconscient ».  Fernand  décide  alors de quitter la Salamandre, sa maison hantée de souvenirs : « Les années de bonheur : sa rencontre avec Fantine, (…) l’arrivée de Jacques », son fils unique, puis les années sombres : le décès de son épouse tendrement aimée, cette absente toujours intensément présente, les rumeurs insidieuses… Leurré par une publicité  menteuse,  il choisit de s’installer dans la résidence du Perce-Neige, une maison de retraite dont « le prospectus glacé (…) avait été un bon attractif, un collant de la même espèce que ceux dont on se sert pour attraper les mouches ! Et il s’y était laissé engluer ».

    Martial Victorain,  l’auteur de  Fernand. Un arc-en-ciel sous la lune,  entraîne le lecteur dans la réalité des maisons de retraite, antichambres de la mort, qui donnent une impression d’étouffement, d’emprisonnement.  Malgré  un accueil apparemment sympathique, une directrice  au premier abord accueillante,  en réalité « une femme d’autorité », l’ambiance s’avère vite sombre. D’emblée, l’odeur fétide du lieu s’impose, une odeur « de (…)  médication, celle artificielle de la violette et des produits de nettoyage, celle des désinfectants qui empestaient l’eau de javel et l’ammoniaque ». Le spectacle donné à voir est tragique.  Des êtres réifiés, figés, usés qui « n’intéresse (nt ) plus personne depuis longtemps »,  attendent inlassablement, inéluctablement : « des petites vieilles ratatinées, entreposées là comme des sacs de pommes de terre, se tenaient avachies sur des fauteuils de similicuir rose alignés contre une large baie coulissante. (…) une poignée de  vieux fripés ». Tous végètent, sans joie, sans plaisir, absorbant une nourriture insipide, buvant du « café (…) à la couleur et (au) goût (de) thé mal infusé ». La plupart d’entre eux, abandonnés dans une déréliction inexorable,   subissent leur vie, maltraités parfois par certaines  aides soignantes comme l’explique monsieur Marronnier, paralysé du côté gauche : « elle m’asperge d’eau de Cologne si je ne me retourne pas assez vite pour ma toilette ou si je m’assois de travers par exemple.  (…) Elle vise les yeux ! ». De surcroît,  ils sont drogués par un médecin dont « les petits vieux (sont) un portefeuille assuré », des clients et non des patients  comme le révèle l’apocope « mes cli » : « mes cli…, mes patients, se reprit habilement le docteur Dubondeau au comble de l’énervement ». Dans l’univers sordide de la maison de retraite, tout est encadré, dirigé, imposé : « un seul tableau au mur est toléré ». La liberté, la vie elle-même sont absentes.

    Heureusement grâce  à Fernand, ce monde sclérosé va bouger. Empli d’amour, de générosité, d’empathie, doté d’une disposition à soulager les douleurs physiques et morales,  toujours dans l’accompagnement de l’Autre, rayonnant d’énergie vitale, Fernand prend possession de son environnement. Dans la maison de retraite où les êtres humains tombent en ruine, Fernand va insuffler une renaissance. Il va permettre aux petits vieux d’échapper à la morosité à laquelle ils semblaient condamner. Il les catapulte hors de leur espace temps carcéral. Grâce à lui, « les prêts à mourir » (…) « se sent (ent ) enfin prêts à vivre ». Leurs douleurs s’effacent, la joie de vivre s’empare d’eux, l’enthousiasme  et l’esprit de révolte de leur jeunesse renaissent. Ils abandonnent les somnifères et autres calmants,  obtiennent l’autorisation de sortir le soir de la maison de retraite, de marcher au clair de lune. Ils vont même s’embarquer pour le Mont Saint-Michel, « dans une ambiance joyeuse de départ en colonie de vacances », moment  délicieux de liberté, de rupture du quotidien, de rêve, d’union. Ils vivent enfin une vieillesse douce et heureuse.  Comme le souligne le narrateur,  « La vieillesse, cela doit être doux comme un crépuscule d’été. » Du début à la fin de son existence, l’être humain doit être aimé, respecté et connaître la joie.

    Fernand. Un arc-en-ciel sous la lune  donne à appréhender des moments de vie, trop souvent ignorés,  dans toute la force de leur émotion à travers le regard, les sentiments de Fernand, être rempli d’amour, et les mots, le style des différents protagonistes qui communiquent la force intime de leur ressenti. Un souffle poétique en osmose avec la nature et avec les vibrations de la vie amplifient la musique du texte, son hyperesthésie tricotée cependant avec des notes humoristiques. Le sublime ouvrage de Martial Victorain est un hymne à l’Amour (« seul l’amour est la clé  des possibles »), à la nature, à la Vie, précieuse,  simple et vraie,  loin des masques et des apprêts, que nous devons savoir voir et regarder : « ils étaient submergés par ce spectacle de vie qui se répétait partout sur terre et à l’infini ; partout où les hommes, petits dieux juchés sur leurs bûchers  des  prétentions, avaient oubliés de regarder ».

18:19 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (4)