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25 août 2016

Les 100 mots de la Shoah

 

Les 100 mots de la Shoah
Tal Bruttmann et Christophe Tarricone
Editions Que Sais-je 
puf (2016)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    image shoah.jpgConstitué de cent articles d’inégales longueurs, Les 100 mots de la Shoah de Tal Bruttmann, (historien, spécialiste des politiques antisémites en France durant la Seconde Guerre mondiale),  et de Christophe Tarricone, (professeur agrégé d’histoire), est un remarquable gisement documentaire sur l’anéantissement programmé des Juifs d’Europe. Les deux auteurs effectuent une étude synchronique et diachronique du vocabulaire de la Shoah,  présentent les divers acteurs  (Aloïs Brunner, Reinhard Heydrich…) de cette politique d’assassinat, les différentes victimes (Anne Franck…) et les lieux (« Auschwitz », « Babi Yar (…) site choisi pour le théâtre des exécutions », « Belzec (…) centre de mise à mort », « Drancy »…) où se sont préparés et déroulés ces événements tragiques inimaginables, insoutenables pour tout humain digne de ce nom. Ce travail  rigoureux propose l’étymologie du lexique de la Shoah, son évolution historique et idéologique. Il précise le sens exact des mots et donne toutes leurs nuances juridiques, militaires, politiques : « Un génocide est une politique d’Etat, qui a fait l’objet d’une planification, et qui a dépassé le seul stade de l’intention, c’est-à-dire qui a été mis en œuvre. Ce critère entre dans la définition retenue par les juristes. De fait, le génocide ne se définit pas par le nombre de victimes ». Le sens des mots change en effet en fonction du contexte politique, idéologique, historique. Les mots créent une image de la réalité. Ils déterminent la perception et la conception de cette réalité,  révèlant différentes représentations du monde, des événements. Pour cette raison, il est indispensable de connaître leur sens précis, de savoir exactement ce qui ce cache derrière certains concepts comme celui de « lebensraum » par exemple. Le citoyen moyen doit pouvoir accéder aux définitions des historiens afin de se débarrasser de tous les clichés qui circulent sur la Shoah. En effet, la Shoah ne se résume pas à des hommes squelettiques vêtus de pyjamas rayés derrière des barbelés et  à des chambres à gaz.  Le petit fascicule de Tal Bruttmann et de Christophe Tarricone montre comment les nazis ont retourné le sens de mots et des valeurs, usé d’euphémismes pour atténuer la violence de leurs actes.  La manipulation du langage et par conséquent la manipulation des idées, des hommes, tout a  servi  leurs sombres desseins, leurs ignobles projets pensés, organisés, planifiés et a falsifié la réalité.

    L’ouvrage de Tal Bruttmann et Christophe Tarricone  qui apporte des définitions, des informations, des connaissances fondées sur de nombreux  documents écrits et oraux,   des sources nazies ou alliées qui se recoupent,  des témoignages de rescapés,   des analyses rigoureuses rétablit la vérité. Il  est aussi  porteur d’un message fort : nous ne devons jamais oublier, nous devons tirer des leçons du passé, rester attentifs afin que cette ignominie ne se reproduise jamais. Il est impératif de sauvegarder la mémoire de ces milliers d’innocents envolés en fumée, anéantis comme de simples brins d’herbe. L’intolérance, la haine, le fanatisme ne doivent plus jamais faire couler le sang. Il faut être vigilant afin que les théories des négationnistes, idéologie  fondée sur le mensonge et la haine, ne brouillent  pas les esprits et être conscients que « derrière ce discours se cache de manière à peine déguisée un antisémitisme et un antisionisme obsessionnels ».

  Le travail d’érudition historique à la riche et sérieuse documentation, aux solides et rigoureuses analyses de Tal Bruttmann et Christophe Tarricone
n’a rien de rebutant,  il se lit aisément et il  est  utile pour toute personne soucieuse de connaître cette sombre période historique. Cet immense apport de connaissances est  utile aussi bien pour des néophytes, des lycéens, des étudiants, des chercheurs que pour le lecteur ordinaire. Ces 100 mots permettent d’appréhender et de comprendre dans le sens étymologique du terme (« prendre avec ») une réalité indicible et impensable. Comme nous le savons tous, nommer, c’est révéler, dévoiler. Des films, des romans …  abordent toujours  en ce début de  XXIe siècle l’histoire de la destruction de Juifs d’Europe. Il est important que des ouvrages comme celui de Tal Bruttmann et de Christophe Tarricone  viennent donner un nom et une définition rigoureuse à ce sombre événement afin de continuer à susciter une prise de conscience et une perpétuelle indignation.

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24 août 2016

Midi noir

Midi  noir
Pierre Valandrin
Editions Noire/La Différence (2015)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

  patrick_valandrin_-_midi_noir.jpg A partir d’un fait divers ; un ouvrier agricole Albert Malfione  s’accuse du meurtre de Moustafa, un Marocain dont on ne retrouve pas le cadavre  ;   Patrick Valandrin, dans Midi noir, embarque le lecteur  dans une enquête policière complexe aux nombreux rebondissements déroutants révélateurs de la rouerie de nombre d’individus.

  Cette sombre histoire est l’occasion pour le narrateur de sonder l’univers contrasté du Sud de la France aussi bien en ce qui concerne le climat que les êtres humains,  les réalités sociales et politiques. Au paysage de rêve ensoleillé et lumineux, donnant  l’impression « d’un monde beau, paisible, parfait »,  « pittoresque comme une carte postale » s’oppose une réalité au « climat si particulier qu’(il) rend (…) fou, agressif et imprévisible ». La température suffocante, « le soleil de plomb », le souffle incessant et irritant du mistral perturbent Jean-Yves Grenier, surnommé le Jygue, alsacien d’origine, « nommé commissaire de police en Avignon ». La  mutation, causée par une plongée dans l’alcool, de cet anti-héros atteint de la maladie de Paget, « une déformation osseuse »,   permet au lecteur de découvrir l’univers œnologique du midi méditerranéen à la faveur de descriptions pittoresques de paysages viticoles et de subtiles analyses de grands crus : « Le vin blanc de Piotr Lemoine brillait dans les verres. Au nez, un fin parfum d’agrume laissait soupçonner une bonne minéralité. Des notes de fleurs blanches et de pêche ajoutaient de la complexité au vin qui en bouche montrait une excellente longueur ». Elle permet aussi de découvrir  l’ensemble des personnes qui gravitent dans ce microcosme, des plus humbles comme Maryse aux soi-disant élites de la société comme Emmanuel de Cluny, maire de Barenton-les-Vignes  ou Maître Colonnel, «  notaire des vignerons comme son père et son grand-père avant lui, (…) connu pour son extrême discrétion ». Misère et richesse se côtoient. La misère sinistre, répugnante  (« (…) endroit d’un dénuement infini. La vaisselle était couverte d’une croûte de saleté, les draps du lit au fond n’avaient pas été changés depuis une éternité. En guise de fenêtre, un panneau en plastique opaque, à moitié ouvert maintenu par une tige de fer scotchée contre le rebord, découvrait des cordes à linge. Non loin pourrissaient d’autres caravanes, plus délabrées les unes que les autres ») pousse les plus démunis à œuvrer pour des privilégiés corrompus et à voter pour le parti de la haine.

  Le narrateur traite de différents problèmes sociaux et effectue une critique lucide de la société contemporaine montrant que l’on se heurte à de trompeuses  apparences dans le Midi où les repères s’effondrent : « … rien n’est carré dans le Midi, rien n’est jamais blanc ou noir, les bons et les méchants ne sont pas ceux qu’on croit ». Il décrit les côtés troubles des êtres humains plongés dans la compromission, guidés par l’appât du gain et  de la renommée. L’écrivain brosse des portraits rapides mais précis des démunis, rebuts de la société, à la triste et misérable vie, faite de  frustrations, de notables superficiels se cachant sous un vernis de  respectabilité. Les allusions à des personnalités politiques contemporaines sont transparentes. La société, miroir de la nôtre,  est corrompue, mue par le pouvoir de l’argent qui condamne les plus faibles à la violence. Le narrateur évoque aussi les problèmes de pollution, l’urbanisme (« Rien ne semblait pouvoir endiguer ces zones où les lotissements s’aggloméraient, transformant en abjection une nature intacte comme la maladie des cellules saines en cancer »), la vente sans scrupules de terrains non constructibles, zones inondables dangereuses pour les acquéreurs, dupes de politiciens véreux. Il évoque   l’opposition entre les écologistes et les pollueurs, les personnes âgées abandonnées à leur triste solitude et  vouées à une mort indigne, (« Dans les banlieues d’Avignon où les immeubles  mal isolés ressemblaient à des cages à lapins, on décomptait une dizaine de décès  - des vieillards, qui vivaient seuls, oubliés »).  Il traite du féminisme lorsqu’il évoque la magnifique assistante du commissaire, Marjolaine Pamier,  qui revendique le droit d’être belle, féminine, cultivée et intelligente sans être la proie du mépris, de l’avidité et de la bêtise des machos. Implicitement, sans faire acte militant, par petites touches, Midi noir porte témoignage de son époque et dit l’injustice.  Or dire, c’est faire accéder à la conscience de l’Autre, c’est le faire réfléchir.

 

  Doté d’une écriture limpide, Midi noir, facile et plaisant à lire, saura séduire les amateurs de romans policiers concernés  par les problèmes sociaux, politiques et humains. Il satisfera le désir d’évasion du lecteur tout en lui permettant d’analyser la société dans laquelle il vit.

 

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