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23 juin 2017

Editorial

 

 calliope.jpegL’objectif  du magazine littéraire et culturel en ligne, l’écritoire des muses, est le plaisir du texte,  la recherche de la Beauté sous toutes ses formes. Dans un monde souvent difficile, l’univers de l’art procure à chacun d’entre nous des oasis de bien être et de joie.
Les participants de ce site souhaitent donc  faire découvrir aux visiteurs des textes forts de la littérature contemporaine, loin de la littérature commerciale et des grands circuits. Ils veulent proposer des analyses précises  et personnelles  de romans, d’essais, de pièces de théâtre, de films…, dépourvues de tout sectarisme et de toute polémique et ainsi ouvrir une multitude de fenêtres sur le monde,  capter des fragments de vie,  entraîner le visiteur dans une infinité d’aventures et de sensations.

                                                              Annie Forest-Abou Mansour

 

 

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Coeur de bois

Cœur de bois   
Henri Meunier    
Régis Lejonc     
Editions Notari (2017)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Comme chacun le sait désormais, les Editions Notari proposent toujours pour la jeuImage couv coeur de bois.jpgnesse des ouvrages originaux, novateurs  et esthétiques. Cœur de bois d’Henri Meunier et  Régis Lejonc n’échappe pas à la règle. Ce superbe ouvrage à la couverture épaisse, rigide et douce au toucher, d’un format de 22 cm sur 30, propose une histoire aux différents niveaux de lecture s’adressant à un double lectorat : non seulement enfantin qu’il prépare à la lecture littéraire mais aussi adulte. D’emblée le lecteur averti repère l’intertextualité et les jeux sur l’interprétation de l’histoire. Il aperçoit les clins d’œil faisant référence aux contes de fées (« Et merde à Blanche-Neige ! », le renvoi au miroir). Grâce au narrateur illustratif, Régis Lejonc,  le lecteur comprend la narration. En effet, les relations texte/image se complètent, les narrateurs jonglant sur la recherche formelle et esthétique. Ils offrent un message mixte de l’image et du texte où chacun conserve sa spécificité.

    Dans Cœur de bois,  Henri Meunier et Régis Lejonc  nous racontent une journée d’Aurore, femme moderne élégante et belle, « la quarantaine généreuse », mère de famille soucieuse de son apparence (« les soins précautionneux qu’elle portait à son apparence étaient pour elle comme le bon pain : une nécessité heureuse »),  attentive à ses enfants,   (« elle devrait être devant le collège à 17 h précises pour ramener sa cadette à la maison »).  Aurore  savoure particulièrement les promenades en forêt. Outre le plaisir qu’elle prend à  musarder dans ces lieux enchanteurs avec lesquels elle est en osmose (« Aurore et la forêt ne faisaient qu’un »),  elle se rend  aussi quotidiennement au cœur des bois pour visiter « un vieillard  impotent »,  solitaire, afin de  lui apporter son soutien. Aucune description du vieil homme n’est donnée dans les premières pages du récit puis quelques indices subtiles apparaissent décelables et significatifs essentiellement lors d’une seconde lecture : « Je ne comprends pas vos attentions pour moi qui, naguère, vous ai dévorée toute crue ». Seules les images en face du texte révèlent que le vieillard est un loup. L’image ironique de l’animal, vieux roi déchu et affaibli  portant une couronne sur la tête,  éloigne de  ce qui est donné à lire  dans le texte.  Ce décalage image/texte prête à sourire. Image coeur de bois.jpg

    Les dessins tout à la fois réalistes - des portraits, des maisons de la petite ville - ,   oniriques et souvent flous  de la forêt sombre et angoissante « aux arbres décharnés », « squelette (s)  dansant (s) », plongent le lecteur dans un univers aux  brunes couleurs hivernales jouant sur les clairs obscurs. Le noir, la pénombre et le rouge dominent. Le rouge symbole de la violence, de la sexualité mais aussi de la beauté,  - la couleur éclatante du rouge à lèvres d’Aurore, -  de la modernité – la voiture rouge d’Aurore -  est aussi une reprise de la couleur des vêtements du petit Chaperon rouge à laquelle les images font référence. Mais ici le Chaperon rouge possède un prénom, conduit une voiture, est sexualisé. Ce n’est plus une fillette naïve mais une femme élégante et sûre d’elle semblant se rendre à un rendez-vous galant.

    Plus qu’une réécriture des contes de Grimm et de Perrault, Cœur de bois en est un prolongement, un aboutissement. Le dangereux et effrayant loup a désormais vieilli, il est dépendant des autres. La jeune femme l’aide à effectuer ce qu’il ne peut plus faire seul. Elle est dans une espèce d’empathie déguisée afin d’humilier le loup. Elle  a pris de l’ascendant sur lui. Le caractère fort d’Aurore est à l’opposé du vieux loup. Son humiliation donne de lui une image  pathétique. Aurore  n’est  pas dans le pardon à son égard : « Je ne vous ai rien pardonné » souffle-t-elle.  Elle est  dans la résilience  et surtout dans l’amour de la beauté de la vie que le loup n’a pu lui arracher : « C’est que j’aime profondément la forêt, l’odeur du sous-bois, le soupir des arbres, le vol fou des geais. Vous ne m’avez pas pris cela. J’ai les lendemains radieux ».  Elle a réussi à devenir une adulte forte, épanouie,  à la vie  lumineuse, un  jour nouveau s’est levé pour elle,  comme le symbolise son prénom,  malgré le traumatisme subi pendant son enfance. « Je veux croire qu’il est possible de devenir grand sans devenir méchant » explique-t-elle. Elle a compris que le loup n’était pas fort mais qu’il incarnait le pouvoir : « Non. Non, vous n’avez jamais été fort. Vous étiez puissant. C’est autre chose ». Aurore nuance les  notions de force et de pouvoir. Ce dernier sous entend  la  contrainte, la domination, la hiérarchie, son respect s’imposant  par  la peur. L’enfant qu’elle était  autrefois était dominé par  l’adulte effrayant et ses abus. Ce n’est désormais plus le cas. Aurore « pousse (les) crocs (du loup) et (ses) blessures ». Symboliquement, elle les re-pousse, les rejette. Il existe tout une dualité chez Aurore : la beauté et une espèce de sadisme, la lumière et l’obscurité. Elle renferme un cœur de bois, dur et tendre à la fois.

    Cœur de bois  est un ouvrage d’une grande originalité, d’une grande modernité, d’une grande beauté. Les ellipses narratives, le face à face ambigu image/texte  plongent en même temps le lectorat au cœur des contes de fées, de la réalité, du monde troublant de l’inconscient loin de tout sentiment de culpabilité. Il mêle les niveaux de langue : le langage quotidien familier (merde », « boulotta ») et le lexique recherché.  Il tricote la  poésie  avec ses descriptions esthétiques, ses rimes internes (« rêches », « revêches »), ses  figures de style comme la personnification  («  je pousse vos crocs  et mes blessures »), la littérature, la philosophie, la psychologie, l’art du portrait, des paysages avec  ses dessins au coup de crayon précis,  ses clairs-obscurs oniriques, ses forêts brumeuses, mystérieuses.    Dans ces tonalités sombres jaillissent parfois des  éclats de couleurs chaudes rouges ou jaunes, signes d’espoir et de vie. Ces dessins enchanteurs complètent le texte, l’expliquent, lui répondent.

    Grâce aux Editions Notari,  la littérature pour enfants acquiert ses lettres de noblesse, entre dans la cour des grands et devient un genre  littéraire et artistique à part entière.

09 juin 2017

La Ballerine qui rêvait de littérature

La ballerine qui rêvait de littérature         
Michelle tourneur       
Editions Fayard (2017)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

    image ballerine.jpgL’histoire de La ballerine qui rêvait de littérature  de Michelle tourneur se passe dans une période de grand changement dans la vie du brillant Victor Van de Walle,  professeur de littérature, bel homme élégant et distingué. En effet, sa vie professionnelle prend fin. Une fêlure brise alors son existence. Il ne sera désormais jamais  plus face « aux trente cinq, fascinés (…) » et il perçoit que son « métier très considéré (est) en passe de devenir mineur ». La communication,  les « attaques mortelles faites à la langue »,  dominent désormais sur la littérature. Lui, « il ne communiquait pas, il emportait » immergeant les jeunes dans la fascinante beauté des mots, dans l’ivresse des sensations et du savoir. Il envoûtait ses élèves avec sa voix  aux intonations variées, son charisme, sa vaste culture, le charme qui émanait de toute sa personne. Il épousa Melissa, son ingénieuse et sensuelle élève, qu’aucune autre femme ne remplaça dans sa vie. De leur brève union naquit Yvan,  « cet autre lui-même », son « autoportrait », son double en  beauté et en intelligence.

    Victor Van de Walle, une fois retraité,   décide alors  de quitter Paris et de retourner dans « sa ville natale d’Arras » embarquant  avec lui ses trésors : de lourds et nombreux cartons de livres dont le volume dépasse la place disponible dans son nouvel appartement. Où ranger les précieux ouvrages ?  Le déménageur propose alors un ancien entrepôt situé au fond d’une cour « où il remis ( e ) son matériel de pêche ». Or de ce lieu apparemment insignifiant émane tout un mystère. Des malles anglaises luxueuses « au pouvoir hypnotique » attirent d’emblée le regard de Victor tout comme la belle jeune femme,  près du hangar, installée dans une chaise longue, au milieu de plantes exubérantes. A  partir de là commence une histoire aux fragrances florales et sensuelles, une musique arachnéenne, une fresque picturale, des temps de rêves sublimes entre le professeur de Lettres retraité et Marie Scott Préaulx, une  jeune ballerine, à l’enfance blessée, privée de littérature dès son plus jeune âge afin  qu’elle  se consacre uniquement à son art, qu’elle « entr (e ) dans l’effrayant, dans l’exclusif esclavage qui devait (la) mener à l’apothéose ». Elle devient une « prima ballerina », une danseuse étoile connue du monde entier. Cependant, alors qu’elle est au summum de la gloire,  un tragique accident  la terrasse. Sylphide féérique, elle prend son envol, légère,  vaporeuse, tourbillonnante, mais le destin en décide autrement : « Depuis les premières minutes, tout s’était passé merveilleusement. Certaines fois, rarement, c’est ça. Le voile se déchire, on a la sensation de défier la pesanteur… Juste avant le saut, j’ai eu conscience que la salle allait sauter avec moi, qu’elle respirait avec moi, j’appartenais à l’air, je l’entraînais, c’était surnaturel. J’étais dans une excitation inouïe, une joie absolue, sans aucun repère. J’ai sauté. Le sol s’est rué sur moi… ». A ce moment unique où  elle ne fait plus qu’un avec le public et  avec l’éther, tout s’effondre.  Marie pense sa vie brisée. Or monsieur Nagakuma, un petit homme japonais fluet plein de sagesse,   va la soustraire à la douleur physique et psychologique, lui apporter le mystère de son monde asiatique et « l’arracher à la mort ». Ce n’est plus par la danse qu’elle va appartenir  « aux forces de l’air » mais par « Le Léger », par la lingerie fine, vaporeuse, aérienne. « Rien ne se termine, tout se transforme, avait assuré M. Nagakuma ». La beauté   ineffable des tissus chatoyants, mousseux, somptueux remplacera la beauté éthérée de la danse. « Par Hasard », la boutique de Marie ne recherche pas « le choc commercial ». C’est un petit univers féminin clos, délicat, délicieux, parfumé, idéal, dépaysant,  aux vibrantes harmonies où celui qui  entre « a l’impression de pénétrer à l’intérieur d’un coffret ». « Là, tout n’est (que …) beauté, / Luxe, calme et volupté »  dirait Baudelaire.  C’est un lieu délicieusement suranné, frémissant d’émotions subtiles et mystérieuses en dehors du temps, dans des jeux de lumière tamisée douce qui voilent et dévoilent tout à la fois, des jeux de faux miroir dont les reflets flous donnent une présence poétique aux objets et aux êtres.  Les substantifs recherchés  au sens et aux sons  harmonieux faisant référence aux pierres précieuses comme « onyx », « porphyre »,  aux fleurs (« iris ») suggèrent les sensations, les adjectifs « ambrée », « rose » les prolongent introduisant le lecteur dans un lieu esthétique et sublime  atteignant   la pérennité de l’art. La boutique de Marie est un univers protégé et protecteur, un abri féminin énigmatique et raffiné. L’érotisme, la sensualité sont déplacés vers l’émotion esthétique. Dans un miroitement érotique, les chairs apparaissent, disparaissent donnant naissance à l’œuvre d’art : « Elle parla des variations de la carnation naturelle sous une dentelle rouge, sous une dentelle noire. Les peintres le savent, les chorégraphes et les costumiers aussi (…) La peau et l’étoffe sont liées depuis la nuit des temps, c’et une complicité sans fin, rappelez-vous la tombée d’étoffe blanche sur les épaules nues des vestales. Rappelez-vous… ». L’écrin qu’est la boutique de Marie Scott Préault et ses « brassées diaphanes de tissus »  comme la littérature permet d’accéder à la quintessence des choses. La Beauté favorise le dépassement des apparences, l’accès à l’essence, à la vibration et aux émois de la vie.

 

    Alors que Marie recherchait l’inaccessible à travers la danse, Victor le recherchait dans la beauté des mots. Tous deux vont effectuer un échange, un troc : Victor initiera la jeune femme à la littérature, elle lui dévoilera la beauté de son originale boutique.  La beauté des mots est échangée contre la beauté des tissus. Les mots, la lingerie sont beaucoup plus que de la littérature et  des étoffes. Ce sont des univers magiques, merveilleux. Devant une page de littérature ou devant un tissu soyeux, chatoyant  et miroitant, le temps s’arrête. La réalité échappe aux contingences du réel. La légèreté et la beauté des choses, leur fragilité  constituent toute l’histoire de La ballerine qui rêvait de littérature. Marie Scott Préaulx et Victor Van de Walle fuient la brutalité du réel dans la Beauté  et la légèreté  - pas  dans le frivole  -  et « mêl( ent ) (leurs) âges comme des eaux douces dérivant vers la mer ».

    Derrière le grand écrivain qu’est Michelle Tourneur apparaît aussi la scénariste qui construit des décors fabuleux, capte des lumières, des couleurs,  des parfums (« enivrante odeur de santal de la bougie », « l’odeur d’iris »), des sons (« les froufrous des étoffes »),  métamorphose les objets, faisant pénétrer le lecteur dans son monde intérieur enchanté, magique, onirique. Elle le plonge dans le monde de la féminité, une féminité hors du temps avec  le mannequin de plâtre, Marie et ses tenues hors mode, espèces  de déguisements pleins de fantaisie, « Elle était vêtue d’une espèce de salopette claire, d’une blouse blanche à manches bouffantes errées au poignet. Il lui trouva un air de page moderne », sa légère claudication qui joue sur la dissonance esthétique : « Léger déhanchement. Gestes harmonieux, personnels. La merveilleuse boiterie, interprétée comme une figure au centre de tout », sa procréation extraordinaire de « l’enfant-cygne »,  don de la danse et de la divinité céleste.

    Véritable poétesse, Michelle Tourneur transpose les sensations,  « une lumière inconnue, un ruisseau d’or chaud coule sur les étalages, lisse et métamorphose les visages », joue avec les synesthésies, les matériaux  (« Ocre, argent, verdâtre des dalles de pierre couvertes d’algues, il avait marché, jubilant, sur les miroitements de sable humide »), établit des correspondances avec la peinture (« les peintre de l’époque Edo », Delacroix), la musique, la poésie « Apollinaire », plonge le  lecteur dans l’Orient mythique du XIXe siècle, ses « ciels rouges, les parfums lourds, les essences aphrodisiaques inconnue (….) ». L’écriture sublime de Michelle Tourneur tricote tous les arts avec subtilité, préciosité, raffinement.

    La prose poétique de ce très grand écrivain qu’est Michelle Tourneur emporte le lecteur dans une tourbillonnante, vibrante beauté lumineuse, l’emmenant avec elle dans sa tour d’ivoire littéraire protectrice et salvatrice.

 

Vous pouvez retrouver sur L’Ecritoire des Muses, du même auteur :

A l’heure dite  (Gallimard,           1997)http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2011/03/25/a-l-heure-dite.ht

La Beauté m’assassine (Fayard roman, 2013)           http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2012/12/25/la-beaute-m-assassine.html 

Cristal noir  (Fayard roman, 2015):                 http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2015/02/28/cristal-noir-5549784.html

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