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09 janvier 2011

NOIRES BLESSURES : L'ambivalence profonde de l'être humain

Noires blessures
Louis-Philippe Dalembert
Editons Mercure de France. 2011

 

(par Annie Forest-Abou Mansour)

 

noir.jpgAucun de ses lecteurs ne l’ignore désormais  après avoir lu  plusieurs de ses  ouvrages comme Rue du Faubourg Saint-Denis, Les dieux voyagent la nuit,  L’Ile du bout des rêves,  Louis-Philippe Dalembert est un brillant homme de lettres. C’est aussi   un  grand humaniste qui appréhende l’être humain sans manichéisme  avec la sagacité d’un psychanalyste, d’un ethnologue et d’un sociologue. Si un  lecteur  méconnaissait cette facette de l’auteur, la lecture de son dernier ouvrage Noires blessures l’instruirait d’emblée.  Dans ce très bel ouvrage polyphonique, Louis-Philippe Dalembert  à la faveur des monologues intérieurs de laurent Kala, un Français employé par une ONG en Afrique  et son boy, un jeune Africain Mamad White, introduit le lecteur dans l’intimité et la mentalité  des deux protagonistes.  Il permet ainsi de comprendre le fonctionnement  mental et social des êtres humains. Il le lie à leur vécu quotidien et à leur historicité en donnant à voir leurs souffrances psychiques et physiques et leurs multiples conséquences.

Chaque être, quelque soit sa noirceur morale, ses actions d’une cruauté insoutenable, est malgré tout un être humain. C’est ce que l’on comprend en s’insinuant dans les pensées de Laurent Kala. Enfant petit et gros, sensible, timide, Laurent était la  risée de ses camarades de classe, « le souffre –douleur de la cour de récréation ». Il vouait une admiration sans limite  à son  père, « grand, élancé, tout en muscles (…) à l’opposé des pères de (s)es amis ». Or ce géant qu’il idéalisait,  à sa grande surprise,  fond en larmes en apprenant la mort de Martin Luther King. L’image de ce père prétendument invincible se froisse quelque peu dans l’esprit de l’enfant de sept ans : « Quand je vis les pleurs rouler sur les joues de mon père (…), quand je le vis quitter le salon pour se diriger en traînant les pieds vers la cuisine, pour moi le monde s’effondra ». Puis, ce père ouvert, militant en faveur des droits de l’homme, est tué par un CRS, « un grand  Noir  baraqué qui s’était acharné sur lui » lors d’une manifestation. Ce sont alors de « noires blessures » infligées au fer rouge dans le cœur et l’inconscient brisé à tout jamais du jeune garçon. Il se vengera beaucoup plus tard de ces meurtrissures inguérissables, «  le nègre paierait.  Il paierait pour le vol, il paierait pour son impertinence. Il paierait pour ses semblables aussi ».  Il  torture alors  son boy qui a osé dérober quelques « bas reliefs » dans son réfrigérateur.


Mamad, le jeune boy, orphelin de père « sept mois après (s)a naissance »  a souffert de la pauvreté et du racisme dès sa plus tendre enfance. A l’école, il est méprisé par l’économe de son établissement scolaire parce que sa mère ne peut payer son « écolage ». Mamad incarne la souffrance des jeunes Africains poussés à quitter leurs familles tendrement aimées,  leur pays, leurs racines, « au péril de (leur) vie »,   à cause d’une situation économique déplorable. Mamad rêve de trouver du travail en Occident pour offrir une vie plus décente à sa famille comme l’ont fait ceux qui ont réussi à partir : « l(eur)  famille  exhibait avec fierté les signes extérieurs de (leur)  réussite : maison en dur, télévision, téléphone portable (…) ». Mais il sera forcé au retour comme nombre de ses compatriotes  « ramenés, trois mois ou trois ans plus tard, menottes aux poignets comme des malfaiteurs (..) en plus de la honte, une larme au coin de l’œil, sans pouvoir raconter ni comment ni pourquoi ils avaient été pourchassés ainsi que du vulgaire bétail, capturés puis expulsés. » A son retour,   Mamad deviendra le boy de Laurent Kala, une chance pour lui ! : « Avec mon salaire, les habits usés, les restes de nourriture, les produits avariés que Monsieur Laurent me laisse emporter (…) j’arrive à m’occuper des miens (…) »

Louis-Philippe Dalembert aborde  son texte avec sa double  culture haïtienne et occidentale. Il donne à voir avec objectivité et réalisme les deux continents. il  montre l’Afrique sans concession dans toute sa réalité : ses habitants qui « se mangent entre eux pour des bagatelles », parce que le voisin possède plus que l’autre. Il  dit la misère, le chômage, la faim. Il donne à voir le racisme de certains Blancs, les relations dominants dominés qui existent encore en ce début de XXIe siècle, le relent colonialiste qui subsiste toujours dans certains esprits : avec le Blanc méprisant et arrogant,   le Noir respectueux, exploité, soumis, inhibé  malgré sa conscience aiguë   du problème  et son orgueil, parce que contraint de travailler pour faire vivre sa famille, « pour ne pas retomber dans la poussière ». Dans  Noires blessures, Louis-Philippe Dalembert insiste sur l’ambivalence  profonde de l’être humain.

Louis-Philippe Dalembert   ne rédige pas une œuvre revendicatrice et militante. Noires blessures est une avant tout une œuvre littéraire, structurée comme un livret d’opéra avec son prologue, ses intermezzi, son épilogue,  son  rythme souvent musical avec des refrains comme Shosholoza (« Shosholoza. Ses pieds s’envolaient, légers, avant de rebondir sur le sol. Shosholoza.  Son cœur battait à l’unisson avec celui de la forêt. Shosholoza. »,  son écriture ciselée où se mêlent l’émotion,  l’humour et l’ironie. L’Afrique est présente dans le  lexique,  les expressions imagées de Mamad, comme « revenons à nos cabris » ou « Elle habitait à un braiment d’âne de chez nous ».  La symbolique des noms des personnages révèle l’œuvre littéraire et l’humour du narrateur : le patronyme du Noir est White, celui du Blanc possède une consonance africaine. Laurent Kala, l’homme raciste,   adopte un enfant africain, qui « à le voir crapahuter aux quatre coins de la maison et de la véranda », lui rappelle « un petit chimpanzé » ! Et il nomme cet enfant Luc, prénom d’origine   grecque signifiant « blanc ». (1)

Rien n’est gratuit dans Noires blessures. Tout possède un sens. Il y aurait encore tellement à dire sur ce bel ouvrage. Mais laissons les lecteurs le découvrir.

(1)         Luc vient aussi du latin « lux », la lumière.

18:29 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

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