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11 septembre 2011

Le Fort de mer, Walter Vogt.

 

Le Fort de mer
Walter Vogt
Traduit de l’allemand par François Conod
Bernard Campiche Editeur (2011)

(Par Annie Forest Abou-Mansour)

 

image le fort de mer.gifComme il s’ « étai(t) égaré dans une zone interdite », le narrateur de l’ouvrage posthume de Walter Vogt, Le Fort de mer, « un touriste inattentif », - l’inattention est son unique faute - « (a) été arrêté et transféré au fort sur la côte ». Puis « à l’aube du neuvième jour, » comme l’explique le bref préambule, « (il a) été pendu dans la cour carrée du fort ». Alors que Shérazade, dans Les Mille et une nuit, parle pour éviter la mort, le narrateur raconte, chaque nuit à un soldat différent,  son histoire pour mourir ! : « Selon la tradition de la forteresse, chaque membre de la garnison avait droit à une soirée avec le prisonnier. Le détenu devait, selon la tradition, raconter à son auditeur et gardien une histoire (…) C’était un peu comme dans les Mille et une nuits  - sauf qu’au bout de huit nuits, correspondant aux huit grades, aux huit membres de la garnison, c’était fini, le neuvième jour, l’intrus était pendu. ». Les pendaisons constituent une  distraction  pour les soldats enfermés,  tout   comme le narrateur,  dans ce fort, espèce de métaphore du destin, de l’irrémédiable,  auquel il est impossible d’échapper. La mort omniprésente  qui  hante  les pages de Fort de mer,   écrit juste avant le décès  de l’auteur, n’est elle pas une mise en  miroir de la sienne ?

Cette chronique d’une mort annoncée est avant tout « l’aventure d’une écriture » selon l’expression  de Jean Ricardou. En effet, avec cet ouvrage déroutant et original, nous sommes très loin du roman classique du XIXe siècle doté d’un sens, dont l’intrigue évolue dans un monde compréhensible, rempli de certitudes. Avec Walter Vogt,  nous sommes dans un univers déraisonnable, insaisissable, aux règles peu compréhensibles. Les êtres se heurtent à lui, comme ils se heurtent aux autres, aux objets : « …puis soudain ce fut comme (…) si quelqu’un, comme si quelque chose, comme si tout s’était ligué contre moi, les objets dans toute leur perversité, ou les sujets dans toutes leur perfidie, leur insensibilité, leurs intrigues… ». Plurielle, complexe, l’intrigue n’est pas linéaire. Présent et passé alternent et s’imbriquent. Monologues intérieurs et extérieurs se mêlent. Des flux de conscience s’entrecroisent, s’observent, s’analysent, se disent, rendant parfois compliquée l’identification du narrateur. Nous ne sommes plus vraiment dans une analyse psychologique mais dans une analyse existentielle qui sonde le (ou les) narrateur(s), mais aussi l’être humain en général en évoquant  la vie, la mort, l’ennui,  l’armée, l’homosexualité, l’écriture, la littérature, le cinéma… La ligne de démarcation entre le réel et la fiction se brouille. L’action se situe dans un univers vague et flou,  une  Suisse à proximité de la mer !  L’angoisse due à l’incompréhension du monde environnant, à l’existence de la mort,  s’absorbe souvent dans un humour corrosif.  Espace polyphonique d’une grande richesse intertextuel, (la danse des deux éphèbes est une réécriture de Salomé dansant, dans la Bible), poétique (« lors d’une pendaison la conscience trépasse dans une orgie de sons et de couleurs, comme un vrombissement d’orgue quand tous les registres sont tirés. ») Le Fort de mer,  texte original,  doté d’un fort esprit critique, est d’une grande modernité et d’une grande richesse. Un non  germaniste  peut juste regretter de ne pas lire cet ouvrage dans sa version originale. Même exemplaire et brillante, toute  traduction est toujours une trahison.

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