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30 août 2012

L'Agrément.

 

L’Agrément.
Laure Mezarigue
Trinôme Editions  (2012)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

   AGREMENT.jpg Dans L’Agrément de Laure Mezarigue, une mission  est confiée à l’héroïne principale, Lydia Sarroyan, une jeune inspectrice du travail, bipolaire, c’est-à-dire « constamment partagée entre les crêts de l’espérance et les combes du désespoir ».  Elle doit donner son agrément à Carole, Edith et Etienne, trois personnes psychologiquement vulnérables suivies par l’association « Entr’Aide » qui favorise l’insertion professionnelle.   
    Le récit s’ouvre sur un rêve mettant d’emblée l’accent sur l’importance de  la psychologie dans les événements à suivre.   En même temps,  il objective les deux pentes de la sensibilité et de la personnalité de Lydia Sarroyan. Le rêve lumineux cristallise  le bonheur, la tendresse, la poésie et la beauté : « Elle le tenait dans ses bras et le faisait tournoyer doucement sous la pluie. La fragilité de son sourire, l’éclat de ses pupilles brillaient avec le feu subtil d’escarboucles travaillées durant des heures et marquaient cette ivresse des premiers pas dans la vie vous enserrant le cœur pour ne plus jamais le lâcher. C’était son fils, le dénouement d’un combat qu’elle croyait avoir perdu depuis longtemps. Elle le serrait de toutes ses forces, prête à tout pour garder nichée contre elle cette sensation de douceur infinie, la faisant chanceler de bonheur (…) ».  Mais il devient progressivement cauchemar inquiétant, sombre,  marqué d’un accent pathétique et tragique : « Elle tenta de s’enfuir, mais à l’entour, la pénombre devint omniprésente. Elle sut qu’elle ne pouvait lui échapper et sentit son cœur défaillir avec un parfum de néant au bord des lèvres. Elle regarda l’enfant une dernière fois et crut même entrevoir de fines perles de souffrance laissées sur son visage par la pluie (…) ». Lydia possédée par un besoin de tendresse souffre de carences affectives : l’incompréhension entre ses parents et elle, l’abandon de Paul, l’homme aimé, la perte de l’enfant désiré. Chez elle, les moments d’enthousiasme alternent avec le manque de confiance  et  la dépression.        L’agrément constituera donc  une espèce d’initiation pour les trois salariés mais aussi pour l’inspectrice que la rencontre avec des personnes souffrant de problèmes psychiques jette dans ses propres difficultés.  L’agrément aura quasiment une valeur d’exorcisme pour elle.  Tous les quatre   mus par leur inconscient sont  condamnés à répéter leur passé sous une forme angoissante et perturbatrice différente de la première : après le suicide de son père, Carole devient agoraphobe : « J’étais juste prise d’un sentiment de suffocation extrême lorsque je me retrouvais dans un lieu public, comme si une main invisible se refermait sur ma gorge et me tuait lentement parmi les autres sans qu’ils s’en aperçoivent ».  Les manifestations physiques de l’angoisse sont données. Carole éprouve de violentes émotions, proches de l’étouffement, de la syncope. Cependant les quatre protagonistes  vont lutter contre leurs démons intérieurs et contre le réel pour aboutir  au succès, à la réussite et intégrer finalement la « normalité ». Les malédictions du passé se dissipent dans un  roman qui joue sur les temps : temps où les personnages perçoivent ce qui les entoure et temps où ils se souviennent : « Tandis que Lydia émergeait douloureusement de son immersion dans le passé, Carole avait achevé ses tâches ménagères ». La narratrice  multiplie les retours en arrière et  le lecteur glisse d’un temps à l’autre, confronte la conscience présente et la conscience passée des personnages, le tout rythmé par la musique classique de Chopin, Schumann, Debussy…, qui agit sur l’esprit, les sens, les idées, les émotions, favorisant, comme la madeleine de Proust, le retour des souvenirs : « Les notes de piano épurées la ramenèrent à ce jour terrible (…) ou « (elle) tomba sur la 3e symphonie de Brahms, ’Pocco Allegretto’. Elle se laissa doucement bercer par la mélancolie des violons et amorça son pèlerinage vers un endroit qu’elle n’aurait jamais pensé retrouver un jour (…) ». La narration déploie en effet de fréquentes allusions à la musique qui joue un grand rôle sur l’état affectif de Lydia et  accentue l’esthétique de l’écriture en donnant aux mots des résonnances ineffables et poétiques : « La magie de l’archet de Yo-Yo Ma continuait toujours d’opérer (…) à la rigueur minérale de la matinée avait succédé un visage diapré de reflets changeants, parfois traversé d’un sourire comme une vague de soleil nimbant un ciel d’été (…) ».Les sons musicaux se poursuivent en sensations tactiles, jeux de lumière et de mouvement. Le réel accède à la beauté parfaite issue de l’Art et du rêve.
        Bien que les personnages évoluent dans un univers anxiogène pour eux, Laure Mézarigue ne sombre jamais dans le pathos. Sa réflexion sur l’angoisse se cache souvent derrière beaucoup d’humour. L’écrivain transforme la littérature en jeu verbal, triturant les mots, créant des néologismes, maniant avec habileté la contrepèterie, renouvelant les clichés, surtout lorsque Sophie, la secrétaire cacophasique de l’association s’exprime : « je fais constamment des fautes de grand-mère » (…), « ces erreurs de syntaxe me flanquent vraiment le canard », « je vais finir par piquer une colère onirique », « vous me flanquez la chair de dinde », « revenons à nos hannetons ».    Au comique de mots s’ajoute le comique de situation   comme lorsque Grégory Prat  aborde Edith et « ne trouv(e) rien de mieux à faire que de l’assommer avec son bouquet de fleurs » pour interrompre sa phrase.       
  Laure Mezarigue peint avec  réalisme l’humain, les difficultés de la vie professionnelle, la ville de Paris. Et dans  l’esthétique de son écriture qui file avec élégance les métaphores,  brode les synesthésies (« La luminosité des premières notes de piano  emplit alors la pièce d’un parfum d’apaisement ») apparaît aussi un caractère visionnaire et poétique. Dans L’agrément,  Laure Mezarigue envoûte littéralement le lecteur par la splendeur de son style et son humour malicieux.   

 

25 août 2012

Le Passage

 

Le passage       
Francis Denis    

(A paraître)


 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

    LES_SAISONS_DE_MAUVE_une.jpgAprès avoir  rédigé un premier recueil de nouvelles,  Les Saisons de Mauve ou le chant des cactus,  Francis Denis  en prépare un second de la même veine.  Dans une des nouvelles de ce futur ouvrage, « Le Passage », un narrateur omniscient donne à voir et à vivre la vieillesse, sa décrépitude et ses handicaps. Un homme âgé « recroquevillé derrière (un) rideau poussiéreux », assis dans un fauteuil roulant, attend avec impatience le passage dans la rue d’une femme, dont le corps est une combinatoire de lignes courbes et gracieuses : « il ne voudrait pour rien au monde rater son passage, la vue lumineuse de ses jambes fuselées… ». L’enveloppe corporelle de cet homme ne possède plus sa plasticité, son esthétique. La boucle étouffante se referme, cercle infernal, retour vers le passé, vers une enfance dépossédée,  transformant ce vieillard en « vieux bébé ridé » contraint de faire le deuil de sa vie amoureuse et de sa Vie. Pourtant son corps et son cœur vibrent toujours. Une brûlure intérieure consume son être.  Mais seul son regard peut combler ses rêves, ses émotions, ses sensations. Et c’est une gorgée de bière  qui noiera ses frustrations : « Il ouvre sans conviction la porte du frigo puis plonge la main dans la froide lumière pour en retirer son autre souffrance, cette bière à peu de frais qui le console le temps de quelques larmes » en attendant le prochain passage de la « Déesse enrubannée de soleil » de ses rêves.

 

    « Le Passage », nouvelle  où le champ lexical de la vue - seul sens  encore alerte-   et de la lumière dominent, - lumière qui met en valeur la radieuse beauté de la passante -  traite avec vérité et émotion un thème universel : la vieillesse, une vieillesse qui ne peut plus évoluer que dans l’onirisme.

 

15:07 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

23 août 2012

Analyses littéraires et universitaires

 

Analyses littéraires et universitaires
Réflexions personnelles.     
Annie Forest-Abou Mansour 

 

 

 

 1Muses.JPG   La lecture : un voyage étonnant, émouvant, magique vers l’imaginaire, le rêve, la Beauté des mots, le plaisir du texte.  La lecture s’identifie dans un premier temps aux loisirs, à l’évasion. C’est une échappatoire à un quotidien parfois morose et difficile, dans une société où l’indifférence, l’égoïsme, la frivolité, les apparences,  le mépris de l’Autre gagnent du terrain. L’argent, l’ambition, la concurrence, la haine deviennent les maîtres du cœur humain. L’écrivain, le poète portent à notre regard ce que souvent nous ne saurions voir seuls. Ils dévoilent le réel, décapant le vernis de l’habitude pour nous permettre d’accéder à l’humble mais tellement primordiale lumière du monde : la merveille d’un paysage, une larme d’eau glissant le long du feuillage d’un arbre,  la fragilité d’une fleur, la douceur d’un animal, le sourire d’un ami…

 

    L’analyse littéraire, lecture non plus naïve, innocente, qui ne voit qu’une histoire, est une lecture réfléchie, approfondie. S’opposant à la critique journalistique  porteuse d un jugement de valeur, l’analyse littéraire se veut objective et mobilise des savoirs. Elle aide à accéder à la substantifique  moelle du texte. Cette  expérience de lecteur est une lunette offerte aux autres. Que l’approche d’une œuvre  soit psychanalytique, marxisante, sociologique, stylistique, thématique, elle permet d’apprécier de quel pluriel elle est constituée. A la faveur de nombreux spécialistes, appartenant aux écoles classiques ou modernes, en passant par Sainte- Beuve , Gustave Lanson, Raymond Picard, Roland Barthes, Maurice Blanchot, Gérard Genette,  Charles Mauron,  Julia Kristeva, Tzvetan Todorov, le roman ou le poème s’éclaire de mille feux scintillants,  renaît et donne  du sens à la vie.