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19 juillet 2012

Le Déplacé

 

Le Déplacé        
Denis Langlois   
Editions  de l’Aube (2012)

 

 

 

(Par Elias Abou-Mansour)

 

 

 

  Image le déplace.jpg  Denis Langlois, militant pacifiste et écologiste, dénonce dans Le Déplacé la violence des hommes et la guerre dévastatrice. L’incipit du récit présente le narrateur dans un état de scepticisme et de mélancolie. En effet, ce narrateur traverse une crise de doute, de valeurs. Il reste impuissant devant la perte de ses « illusions politiques ». Il vit donc dans l’incertitude et la confusion. C’est pourquoi il se confie au hasard. Le sort le ballote et le mène finalement  au Liban où il est chargé d’une étrange mission : retrouver un homme nommé Elias Kassem disparu au cours de la guerre civile libanaise entre les Chrétiens et les Druzes dans les montagnes du Chouf.  
    Le Déplacé est un récit où la fiction se mêle à la réalité, où l’enquête, les analyses, les conséquences dramatiques de la guerre civile s’entremêlent à l’introspection personnelle et à la contemplation. Le narrateur présente Elias Kassem comme un être énigmatique, mystérieux : « Je ne suis même pas sûr qu’il vivait vraiment (…), sa vie est devenue encore plus secrète (…) ».Il cherche à le connaître, à le sonder, à le découvrir. Elias devient alors l’interlocuteur du narrateur. Sans cesse, ce dernier l’interpelle. Le narrateur dialogue avec lui ou  plus exactement monologue avec lui : « J’espère, Elias, qu’il en a été pareil pour toi, que tu n’avais pas de complexes de culpabilité. Ce serait dommage de donner ce plaisir aux va-t-en guerre ». Une intimité s’installe entre eux. Au fil des pages, le lecteur saisit la ressemblance entre le narrateur et Elias Kassem. Le narrateur est un objecteur de conscience. Il a refusé de faire son service militaire. De même, Elias Kassem a refusé de s’enrôler  dans les milices dont il rejette la violence : « Elias, lui, il ne voulait pas se battre, il ne voulait pas prendre parti dans la boucherie (…) jamais il n’a voulu faire partie des milices (…) ». Le narrateur et Elias Kassem sont unis par une certaine affinité : ils sont tous deux pacifistes. Ils bannissent la guerre. Incompris, déçus, ils vivent dans la désillusion. Elias, le déplacé, n’est-il pas un prisme, un miroir du narrateur ? N’ont-ils pas la même vision du monde ? Le narrateur  est-il en quête de lui-même ? N’est-il pas lui-même un déplacé ? En effet, le déplacé, Elias, est un homme désabusé, déçu de l’Etat, des hommes politiques, de la société. Il n’est jamais  bien nulle part.  Il reste éternellement  supplicié. En outre, l’exode est un pénible arrachement. Cette plaie qui ne cicatrisera jamais produit en lui une grave et dure désillusion : « Vous cherchez un homme mort, Monsieur.  Un homme qui n’existe plus. Un homme qui n’est revenu ici que pour disparaître. » Le déplacé veut comprendre le massacre des Chrétiens dans le Chouf. Les Chrétiens et les Druzes avaient pourtant évoqué le bonheur de vivre ensemble. Ils ont témoigné, maintes fois, du respect les uns pour les autres, des amitiés, (« Dans le village, les maisons étaient d’ailleurs mêlées. On célébrait certaines fêtes ensemble. On se rendait visite »),   des émotions vives : « J’avais toujours eu de bons contacts avec les Druzes et j’étais persuadé qu’il ne se passerait rien. C’est pourquoi, lorsque la plupart des Chrétiens ont quitté le village, je ne les ai pas suivis ». Elias sombre donc dans la déception et le désenchantement. Peut-on parler de réconciliation sans évoquer le pardon ? Sans déterminer les responsabilités ? Echanger une rapide poignée de main entre le Patriarche maronite et Joumblatt, le chef des Druzes, est-ce la panacée politique, sociale et économique ? Les Libanais doivent participer à un travail de mémoire qui aboutira à la réconciliation et préparera un avenir sain, serein et constructif. Denis Langlois, en stigmatisant les massacres du Chouf, condamne toutes les horreurs, les exactions, tous les assassinats, bref, la guerre dans le monde : « Aucun massacre ne justifie un autre massacre. C’est sur les conséquences des affrontements que je me penche. Dans l’histoire, les guerres ont toujours provoqué  des déplacements de populations ; mais aujourd’hui ce sont des millions de gens qui doivent fuir leur ville ou leur village, en Yougoslavie, en Afrique, en Palestine, au Liban ». Le narrateur désavoue la condescendance et la violence aveugle des milices. Assurément Dieu n’est pas un guerrier et n’a besoin ni de ses ouailles, ni des milices, pour le défendre. D’ailleurs, la solidarité organique (al’assabiya) des communautés religieuses, au Liban, est un signe d’archaïsme et de résurgence tribale. Le Libanais reste prisonnier de son passé communautaire. Les communautés religieuses cloisonnent la société. Ainsi, le Libanais est sujet de sa communauté. Il ignore la citoyenneté : « Les Libanais ne se sentent pas Libanais, mais Sunnites, Chiites, Druzes ou Chrétiens. C’est ce qui a rendu possible la guerre, c’est à cela qu’il faut porter remède. ». Son incivisme favorise la déliquescence de l’Etat libanais : « Mais surtout, je ne crois plus au Liban. Je considère que j’ai été lâché, abandonné par mon pays (…) Est-ce que le Liban existe en tant qu’Etat, en tant que Nation ? Pourquoi le peuple doit-il toujours être géré par des voleurs ? ».       
    Denis Langlois fustige la violence qui a détruit les personnes et la nature.  « La guerre tue non seulement les êtres humains, mais aussi la nature ». A cause de la guerre, de nombreux villages ont été rasés. Avec les fermes et les récoltes, les souvenirs des paysans se sont envolés en fumée. Les champs des régions dévastées par la guerre sont désormais en friche. La violence de l’homme a défiguré la montagne dont la splendeur s’est éteinte. Jadis, la nuit, les montagnes  scintillaient de lumière. Les phares des voitures les illuminaient comme des guirlandes sur un sapin de Noël. Actuellement, une épaisse et profonde obscurité couvre les villages. Le village, jadis lieu de vie et d’animation, est actuellement un espace mélancolique, désert. La vie a succombé devant l’absurde et la bêtise humaine.  La guerre a été comme une tornade, une spirale de violence qui a entrainé l’homme dans un abyssal avilissement. Mais Elias Kassem n’a pas sombré dans cet opprobre. Il a rejeté l’épuration ethnique, la pensée unique, le monochrome politique,  exclu le cloisonnement, le sectarisme.  Le retour des déplacés est une concrétisation de l’unité du peuple et du pays. C’est un retour à la vie,  une exhortation à l’espoir, au pardon et un rejet de la vengeance.
    Denis Langlois, dans Le Déplacé, manifeste beaucoup d’humanisme. Son récit émouvant stigmatise la violence et la spirale de la destruction.  Il s’agit d’un touchant plaidoyer pacifiste. Avec intelligence et en maestro, Denis Langlois  scrute la vie rurale libanaise. Il décrit la montagne, ses hommes et leurs habitudes avec respect et amour, manifestant un certain humour lorsqu’il peint les personnages : « Toni conduit son taxi à la façon d’un char d’assaut et se taille d’autorité un passage » ou « La ville est sans feu rouge. Les conducteurs ne respectent pas la priorité ». Connaisseur de la société libanaise, il interprète la morphologie et le lexique des villages : « L’écrivain Maurice Barrès est passé dans le coin, et il a été impressionné par le nom du village : Fraidiss, « Petit paradis ».
   Le Déplacé, ouvrage agréable à lire, porté par une écriture élégante, favorise la connaissance de la société libanaise. Il fait prendre conscience  des maux de cette société au lecteur.

 

15 juillet 2012

Au fil du coeur

 

Au fil du cœur   
Joëlle Vincent    
Editions Maxou  (2011)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

  Au fil image.jpg  Dans Au fil du cœur, au titre explicite et touchant, concrétion essentielle de  l’ensemble des  poèmes émouvants et denses,  la source d’inspiration  de Joëlle Vincent tient  à sa vie personnelle. Elle écrit à partir de son vécu, de ses émotions, de ses sentiments. Sa sensibilité et sa sensualité s’expriment lorsqu’elles donnent à voir et à entendre les fragments de sa vie et de celle de ses proches : famille, amis, relations… Ses poèmes opposés à la poésie pure de l’Art pour l’Art partent du réel, de l’existence et s’adressent directement à ceux qu’elle aime, immortalisant dans la beauté des fragments de vie.     
    Dans cette poésie lyrique inondée par les pronoms de la première personne, Joëlle Vincent nomme avec plaisir les êtres aimés et appréciés. Les prénoms donnés, « Pauline », « Clarence », « Gabriel », « Pierre »…,  ne peuvent se suffire, ils ont toujours une extension descriptive révélatrice de son art concis du portrait comme dans « Les trois ans de Pauline » en l’occurrence : « Depuis trois ans  aujourd’hui/Il y a un soleil de plus à ma vie, / Un petit rayon lumineux,/ Avec de très jolis yeux bleus ». La jeune  grand-mère jubile. Les images de lumière, d’éclat,  illuminent les descriptions de ses petits enfants : « rayons lumineux », « petite étoile qui scintille », « tu as réglé la lumière/ sur le mode éblouissant/ pour tes deux grands parents », « Tu éclaires nos heures ». Les petits enfants de la poétesse permettent l’ascension vers la lumière qui symbolise la joie, la vie, baignée d’une sensibilité religieuse, mise  en valeur à la rime,  « « Un joli Gabriel / Tout droit tombé du  ciel », qui perce dans de nombreux textes : « Les désirs de Dieu, / font notre destin ». Et au moment le plus sublime avec la référence divine, un mot populaire se glisse, « mirettes », petit clin d’œil plein d’humour de la narratrice.      
    Alors que la grand-mère se réjouit, l’amoureuse exulte. Les sensations tactiles antithétiques disent la violence de l’amour, suggérant le désordre de ce feu qui embrase, la confusion des sens qu’il suscite : « Nous avons connu des frissons/ Qui faisaient fondre les glaçons/ Et si j’ai volé à tes lèvres,/Tous les mots doux que j’espérais/ Ils m’ont donné bien plus de fièvre,/ Bien plus d’amour que j’en rêvais ». La dialectique de la brûlure et de la froidure trouve sa synthèse dans l’amour passion. L’amour est  la réconciliation fiévreuse (« la fièvre » étant l’hyperbole de l’amour) du chaud et du froid. La narratrice joue de surcroît avec les pronoms, le « je » s’adresse au « tu » avant de s’unir en « nous », pour signifier la symbiose amoureuse.      
     Au futur de la vie qui arrive, bénédiction divine,  et au présent, s’oppose le passé de la mémoire, des souvenirs, la réalité douloureuse donnée dans l’oxymore « le bruit de son absence »,  dans son  pathétique discours adressé à son amie Marina « partie sans crier gare ». La chute qui ponctue ce poème élégiaque imprime  la nostalgie dans l’ensemble du texte : « Elle était mon amie, / Son âme était très belle, / Depuis qu’elle est partie, / Je n’ai plus de jumelle. ». Les assonances en « elle » disent l’intense présence de l’absente dans le cœur de la narratrice tandis que  l’abondance des sonorités en « i » établit inexorablement  le départ « vers la rive d’où personne n’arrive ». La musicalité, le rythme  font de ce poème une incantation à l’amitié perdue à jamais à cause de l’inéluctable.
    Malgré la présence de la mort, dans Au fil du cœur, c’est l’amour de la  vie et sa plénitude qui l’emportent. Et il faut accepter le temps qui passe. Les ans ne sont pas un poids : « Ne repousse pas ta vieillesse,/ Si tu l’accueilles avec sagesse / Elle conserve à ta portée / Des tas de bonheur cachés ». La beauté est toujours présente : « Une beauté mature/ N’est jamais un parjure ». Pleine de sagesse, la poétesse donne une leçon sur la façon de bien vieillir et de jouir de la vie..    
    Les poèmes à l’écriture fluide et limpide d’Au fil du cœur sont des poèmes intimes. Joëlle Vincent laisse même percer avec humour ses idées politiques lorsqu’elle écrit : « ça vient de 68/ Où le sieur ‘Con-bandit-t »/ Venait venger les siens/ En agitant les tiens ! ». Mais l’épanchement personnel n’est pas narcissique. C’est un miroir tendu au lecteur qui s’y voit et s’y retrouve. En effet l’intime s’efface progressivement au profit de l’universel : l’amour, l’amitié, la vieillesse,  la mort concernent tout un chacun.

 

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10 juillet 2012

Lucidité post-mortem

 

Lucidité post-mortem : Quand la mort n’est plus de tout repos, la vie explose en morceaux…      
Joëlle Vincent    
Editions Maxou (2009)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

    image post mortem.jpgLe début de l’ouvrage de Joëlle Vincent, Lucidité post-mortem, crée d’emblée une illusion référentielle. En effet, le récit est ancré dans la réalité avec des dates précises, « 7 juillet 1957 »,  des personnages identifiés, individualisés, « Bérénice, sa mère entamait sa deuxième année de chômage aux côtés d’un mari, souvent en voyage, et toujours absent (…) » installant le pacte de lecture habituel de la littérature réaliste. Mais cet univers réel se fissure brusquement avec la mort du personnage principal, Denis  (enfant « non désiré », « petit garçon oscillant entre  mélancolie  intérieure  et  euphorie  apparente »,        puis psychothérapeute, « maître dans l’art de raccommoder l’âme d’autrui ») pour devenir étrange, déroutant, machine à fabriquer des rêves. Denis, donneur d’organes,  « qui s’est pourtant toujours revendiqué cartésien »,  conserve toute sa « lucidité post mortem », comme l’indique le titre, leitmotiv de l’ouvrage : « Je bénéficie (…) d’une extraordinaire lucidité post-mortem, dorénavant, je l’appellerai ainsi. ». Un fois son corps morcelé, « menton nez bouche à Amiens, un foie au Kremlin-Bicêtre, un cœur et une cornée à Nantes »,  Denis suit le parcours des quatre greffés. En effet, il  conserve « la faculté de voir, de penser, de réfléchir, de ressentir » et il jouit de la possibilité de se téléporter d’un patient à un autre. Le morcellement devient une nouvelle façon d’exister. Etre bénéfique, accessible à la souffrance d’autrui, Denis promeut ainsi la science et aide à soigner.   
    Très vite, le lecteur comprend qu’il évolue dans un conte merveilleux et  philosophique. Des repères spatio-temporels structurent la narration pour lui donner tout une cohérence mais le texte dérive avec essentiellement le clivage entre le corps et l’esprit de Denis. La « normalité » explose.  Philosophique, ce conte développe une argumentation indirecte qui unit l’art du  récit, doté d’une écriture limpide, à un enseignement moral : apprendre à apprécier la beauté de la vie.  A la fin de l’ouvrage,   arrive en conclusion,  sous la forme d’un  poème de sept quatrains,   la morale explicite : « Je dépose les bombes/ De la beauté du monde. (…)/ J’allume les incendies / Des splendeurs de la vie ». Abstraite, désincarnée, cette « lucidité post-mortem » est en réalité une quête de sens. 
    Paradoxalement, Lucidité post-mortem  n’a rien de mortifère. Cet ouvrage est au contraire porteur de vie et d’espoir. La mort coule dans la vie et elle donne la vie. Ce conte  invite à  une autre forme de relation entre les êtres fondée sur l’amour, le don de soi et l’écoute  du prochain. Il propose une vision esthétique et magique  de l’existence.  Chacun d’entre nous devrait, comme Denis,  apprendre à  savourer  cette  « valeur inestimable » qu’est la vie,  mais  avant d’avoir franchi, contrairement à  lui,   le miroir : « Chemin faisant, Denis se figurait enfin la chance inouïe que représentait le si simple et si fabuleux miracle de la vie ».

 

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