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27 juin 2012

La Pizzeria du Vésuve

 

La pizzeria du Vésuve        
Pascaline Alleriana     
Editons Kirographaires (2012)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 LA_PIZZERIA_DU_VSUVE_une.jpg    La pizzeria du Vésuve est un recueil de quatre nouvelles : La pizzeria du Vésuve, Les qualités d’une ville, Le tisseur de rêves, Biographie pacifique qui traitent toutes, de façons variées, de tranches de vie, ancrées dans le quotidien,  de jeunes gens venus d’horizons différents et de leur quête de l’amour, de la vie, à travers essentiellement les sensations.       
    La pizzeria du Vésuve évoque la rencontre de jeunes Irlandais, Italiens, Parisiens, Polonais : Kenneth, le bon élève irlandais, Tracy sa sœur aînée qui devient belle et désirable lorsqu’elle est artificielle : « Elle s’est débrouillée pour naître peu jolie, elle se distingue par des qualités limitées (…) Sauf le mercredi, quand on lui donne son argent de poche. Après le déjeuner, elle disparaît en ville, revient pour le dîner : les cheveux verts, les ongles violets, une néo-camisole –trouée et délavée – portée par-dessus son chemisier brodée. Ravie de son apparence, elle devient charmante ». Marco, l’artiste, dont les photographies présentent le corps morcelé et savamment dénudé de Tracy dont la beauté issue de l’Art et du rêve éclate devant les yeux de Kenneth : « Ces photos représentent des détails. Une courbe. Un arrondi peint de gouttes d’eau (…) »  Pascaline Alleriana esthétise et poétise le réel en jouant sur la transposition des sensations (« (…) des doigts qui la regardent, des lèvres qui l’écoutent ») ou lorsqu’elle métamorphose le corps d’Agnès, la Parisienne, en objet  d’art, donnant à percevoir ses mouvements, dessinant les contours de son corps, le jeu des couleurs et de la lumière, le frémissement de sa chair : « Ces soirs-là, elle  porte des vêtements ajourés.  Ils sont ajustés et ils brillent de plusieurs couleurs en même temps : vert et doré, rouge et argenté, noir et doré… un peu comme si elle était à nouveau laquée de peinture à cheveux.  Son corps pointe sous le tissu (….) Les lumières glissent sur son corps. Happening, répétition… c’est de la magie. De l’art.  (…) Son vêtement –une toile rauque ». Agnès se donne en spectacle  dans une danse sensuelle, « Corps léger, jambes lisses, hanches arrondies, dos translucide. Elle s’étire, puis se rassemble. Ses cuisses se dressent fièrement. A genoux sur le lit, elle ondule, son visage détourné du sien. La voix sans paroles déferle sur sa jupe, atténue son chemisier. Peu à peu, la musique la déshabille » éveillant le désir et la fascination de Kenneth.      
    Cette  première nouvelle est placée sous le signe de la rencontre amoureuse,  de ses premiers émois : « Niel est amoureux. De madame Alice », de l’alcool,  de la nourriture (« des ouvrages divers sur l’art de bien boire et manger en voyage… un art méconnu ») qui procure  une jouissance gustative, visuelle, tactile : « Kenneth qui garde un souvenir ému des tournedos au poivre, des bavettes à l’échalote engloutis à quatorze ans ; des assiettes saucées avec le pain de la corbeille – croustillants morceaux de baguette… », mais aussi de la répulsion lorsqu’elle ne correspond pas aux goûts culturels : « Un rein de veau aux échalote./ Il a commandé ça. Il n’y touchera pas. ». Les personnages deviennent même des mets par le biais de la comparaison : « Alice représente un de ses plats préférés (…) » glissant une note supplémentaire d’humour dans cet univers de jeunes venus en France pour perfectionner la langue du pays et qui ne saisissent pas toujours le sens des gallicismes, comme le prouve Niel vexé d’être qualifié de « trop chou » : « Mais on ne l’a jamais traité de « trop chou », de trop légume, on n’a jamais eu cette méchanceté ».

 

    Dans Les qualités d’une ville,  les émois de l’amour et la nourriture jouent aussi un grand rôle. Mais les thèmes sont parfois un peu  plus pathétiques  avec la mort tragique  de Delphine dite de façon très concise : «Impact au niveau des cervicales, Delphine n’a pas survécu », la description de lieux sordides  d’où se dégage une impression générale de tristesse, de misère, de saleté : « Dans le coude du passage, au bord des bâtiments pentus, les façades suintent l’humidité. L’air y est anxieux. Quelque chose semble subsister d’un passé où il y a eu des la misère, des rixes, du froid, des corvées. La rue doit longer de très anciennes fondations  orphelinat, léproserie, pénitencier… ».  Malgré tout l’humour s’impose aussi dans cette nouvelle au rythme alerte, allègre crée par d’abondantes phrases nominales,  des onomatopées,  la parataxe, une économie de moyens grammaticaux   : « « Ronk ;.. au snack, Gaétan fait mijoter les frites dans le bac à vaisselle. Mouais, remarque Eude, ça dore modérément ; il les soulève presto. Zou, Gaétan les replonge : fait désencombrer, ronk ! ». La narratrice sacrifie parfois à la pureté de l’expression, la simplicité de la formulation de la jeunesse. Mais surtout ce qui fait  l’originalité de ce récit,  c’est que le début de la nouvelle  prend l’histoire à rebours en renversant la chronologie. On commence le « 10 juillet 1995 » lorsque Gaétan  a « obtenu le concours de professorat des écoles »  pour arriver « le 10 juillet 1989 » lorsque Gaétan « s’inscrit à la Faculté de Lettres ». Le temps recule progressivement.  La différence entre la perception au présent et les souvenirs est estompée. Souvenir et perception sont homogènes, dans une espèce de fondu enchaîné.
    Dans Le Tisseur  de rêves, on mange aussi beaucoup : des sushis », « sandwich »…, on boit du « vin », du « champagne ». Mais dans cette nouvelle, une impression étrange où affleure le fantastique s’impose rapidement, faisant évoluer le lecteur dans un univers de fantaisie, de tendresse, marqué d’un certain halo de mystère  à la faveur de Florent, personnages aux réactions imprévisibles, qui apparaît et disparaît comme par magie.       
    Biographie pacifique, au titre volontairement ambigu, est la nouvelle la plus émouvante. Anselme Calevin, dont on apprend le nom et la couleur des yeux «mes yeux étaient bleu dense » à la dernière page de cette autobiographie fictive montre un jeune issu d’un petit atoll pauvre du pacifique, sans sombrer toutefois dans le misérabilisme, bien au contraire, puisque l’arrivée progressive du tourisme va donner vie à cette île. Dans cette région éloignée du monde, où la vie est difficile (« je commence à gagner ma vie en récoltant du coprah : je n’aime pas cela. Il faut ramasser les noix mûres sur le sol, les entasser dans une brouette et la pousser en zigzag d’un cocotier à l’autre. Trente cinq noix à la fois, cela évite à la brouette de s’enliser dans le sable »), l’espérance de vie  réduite,  ce jeune,  comme les autres,   rêve  à l’amour, jouit intensément de l’instant présent. Il exprime un souvenir double : celui d’un paysage atollien luxuriant, dominé par une impression de luminosité, d’éclat  et celui de l’image d’une femme, une touriste, jamais nommée, qualifiée seulement  par le pronom personnel de la troisième personne du singulier « elle »,  venue passer quelques jours sur cette petite île magique. Cette femme donnée à voir  dans de courtes phrases, qui expriment la sensation brute,  (« Femme blonde, aux cheveux courts. Vêtue d’un short et d’un débardeur. Short beige, débardeur bleu, cuisses bronzées, poitrine haute. Elle sourit ») envahit l’espace comme elle envahit l’esprit du narrateur. Son image  est placée sous le signe de la beauté, du désir, de l’amour éphémère et impossible. Anselme Calevin conserve toujours l’espoir de retrouvailles avec cette aimée perdue, disparue dans un souvenir lointain : « Elle connaît mon adresse mais elle ne m’écrit pas ».

 

    Ces quatre nouvelles très belles, à l’écriture variée, utilisant souvent un procédé impressionniste donnant le primat aux sensations, révèlent la jeunesse, sa recherche d’une vie intense, ses rêves mais aussi ses désillusions.

 

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26 juin 2012

Acacia thorn in my heart

 

Acacia thorn in my heart  
Neela Govender 
Gaspard Nocturne (2006)

 

 

 

(Par MIreille Bourjas)

 



 

   Acacia.jpg Avec son premier romanune autofiction,Acacia thorn in my heart , Neela Govender se penche sur le  passé d’une petite fille indienne, née et vivant en Afrique du sud. Avec des mots et un style simples, elle nous fait revivre page après page,  l’enfance et l’adolescence de cette fillette pauvre à travers le personnage de Leila.

Née dans le natal, région d’Afrique du Sud, dans une famille nombreuse ayant peu de revenus, Leila put, grâce à sa mère, poursuivre des études. Son père était cultivateur sur des terres appartenant à un Blanc. Bon fermier, bon père, bon mari, il apparaît toutefois bien falot, comparé à la mère. Cette dernière, mariée à 15 ans, femme de caractère et de traditions, mène sa maisonnée d’une main de fer. Elle sait lire et écrire, ce qui est peu fréquent dans ce milieu, mais surtout, elle fait le maximum pour que ses enfants aient une solide éducation et aillent à l’école. « Mother was very particular about cleanliness and the Hindu religion ». L’auteure aurait pu ajouter, l’école, car la maman est très ferme sur la propreté, la religion hindoue et l’école : .” She tried to preserve the little knowledge she had acquired at school by telling us all that she had learnt.”

     L’école est au centre de la vie de la petite héroïne. Elle lui permet de sortir de chez elle, d’éviter les travaux des champs, de rencontrer des amis, de lire  et de voir le monde sous un autre jour. L’école rythme la vie de la famille, permet de rêver à une vie meilleure, d’assouvir certaines ambitions, de connaître une autre culture, une autre religion, ici la religion chrétienne. Elevés dans la religion hindouiste de leurs ancêtres, pratiquant tous les rites et cérémonies qui s’y rattachent, ils en viennent, dans leurs prières, à s’adresser aussi à Jésus-Christ. « Doubtful thoughts began to creep into my mind. Who was the real god ? What happens to us when we die? Can God know and see everything we do? Are Arjuna and the Christian God the same?”

     Après les premières menstrues et leurs rites qui s’étalent sur quinze jours « I sat in my little corner and felt like a pariah », nous assistons aux premiers émois de l’héroïne, les premiers “boy-friends“, les gronderies de la maman à ce sujet, les premiers attouchements, la passivité, la peur, la colère aussi, puis la prise de distance lorsque Govindama, une amie de classe,  disparaît.

    Certains personnages et scènes de la vie familiale sont très couleur locale et exotiques : les oncles, en particulier Thatha, sa barbe blanche et sa moustache, son refus d’apprendre l’anglais…

     Les évènements de 1948, les émeutes de Durban ne sont évoquées qu’en peu de  phrases : « The year 1948 was the time when the riots took place in Durban. » De même pour la visite du roi d’Angleterre, puis pour son décès et l’accession au trône d’Elisabeth II. Nous sommes dans le monde indien surtout, un monde fermé, replié sur lui-même, sur ses valeurs, sa culture et sa religion. Tout le reste n’arrive que par bribes ou atténué, dans ce monde clos.

     Avec la communauté noire, aucun dialogue n’existe, car tout est obstacle. Les Noirs travaillant dans les champs ont leur dialecte, incompréhensible pour des Indiens. Les deux communautés vivent complètement séparées, ce qui n’empêche pas, Leila, notre héroïne, de rêver au prince charmant, en contemplant un garçon vacher : « He was my prince charming…He was Sir Lancelot that the lady of Shallot spied through the mirror. But when he spoke, i twas in Zulu. »

     Ce livre devrait plaire à de jeunes collégiens et lycéens. Il pourrait leur montrer le courage et la persévérance de nombreux enfants de pays en difficultés, qui vont à l’école malgré de longues distances, de grandes privations de la part de toute la famille et qui étudient dans des conditions plus que précaires. Acacia thorn in my heart  est une vraie leçon de courage !

 

 

 

 

 

20:59 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

25 juin 2012

Train de nuit pour Lisbonne

 

Train de nuit pour Lisbonne

 

Pascal Mercier   
Editeur 10/18 (2008)

 

 

 

(Par Mireille Bourjas)  

 

 

 

    Pascal Mercier image.jpgPascal Mercier, un philosophe suisse qui  vit actuellement à Berlin où il enseigne la philosophie a rédigé  Train de nuit pour Lisbonne, un livre  traduit dans de nombreuses langues et au  succès phénoménal.

 

 

 

    Le personnage principal, Raimund Gregorius, professeur de grec dans un lycée de Berne (ville natale de Pascal Mercier), découvre par hasard, un livre d’Amadeu de Prado, poète portugais. Cette découverte va le conduire à changer complètement de vie. Célibataire, savant  replié sur lui-même et sa petite vie étroite, il va se lancer dans l’aventure d’une sorte de voyage initiatique, sur les traces du poète portugais,  c’est dire le bouleversement que le texte provoque sur lui. Il lui semble écrit pour lui. « Etait-il possible que le meilleur chemin pour s’assurer de soi-même passât par la connaissance et la compréhension d’un autre ? Un homme dont la vie s’était écoulée très différemment et avait possédé une toute autre logique que la vôtre ? Comment la curiosité que vous inspirait une autre vie s’accordait-elle avec la conscience que votre propre temps s’écoulait. »

 

 

 

    Avec persévérance, respect, admiration, compréhension…, il reconstitue l’itinéraire familial, intellectuel, amoureux et politique de ce poète, médecin d’exception. Lisbonne et ses vieilles familles patriciennes ou populaires, Lisbonne du temps de la dictature de Salazar ressurgissent du passé. Au milieu des turpitudes de la vie, la figure emblématique d’Amadeu est celle d’un homme d’exception, dont chacun des actes est une leçon de vie. Pascal Mercier sonde les territoires de l’âme et de la conscience de soi. Des êtres attachants entourent le héros, et chacun semble avoir une vision originale et philosophique de la vie.

 

 

 

    C’est en partant de Marc Aurèle qui nous incite à être attentif à nos propres émotions, que Raimund finit par se découvrir lui-même et découvrir qu’il n’est pas mort aux émotions. De très belles pages accompagnent cette découverte ou plutôt ce dévoilement. « Car chacun n’a qu’une vie, une seule, et la tienne est déjà presqu’achevée sans que tu aies eu le respect de toi-même, mais tu as fait comme si tu plaçais dans les âmes des autres, ton bonheur…Mais quand on n’est pas attentif aux émotions de sa propre âme, on est nécessairement malheureux. »

 

 

 

    De nombreuses questions émaillent le texte qui est superbe. L’auteur nous fait sentir où peut  être un début de réponse, mais ne tranche jamais. Il ouvre des horizons de possibles, d’opportunités mais sait toujours se tenir en retrait, comme pour ne pas nous influencer de manière catégorique. «  S’il est vrai que nous ne pouvons vivre qu’une seule partie de ce qui est en nous qu’advient-il du reste ? »

 

 

 

    Une écriture ample, superbe, classique et apaisante accompagne tous ces questionnements sur la vie. Vraiment un livre magnifique, sur lequel on revient sans cesse !

 

 

 

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19 juin 2012

Ce que mes yeux ont vu

 

Ce que mes yeux ont vu    
Giovanna Zoboli et Guido Scarabottolo 
Editions Notari, 2012 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

 image ce que mes yeux.jpg   Dès son plus jeune âge, afin de stimuler son évolution cognitive et  son imagination, l’enfant a besoin d’être confronté à différents types de stimulations intellectuelles, c’est certain, mais aussi sensorielles, émotionnelles et à des situations variées. C’est exactement ce que propose l’ouvrage Ce que mes yeux ont vu de Giovanna Zoboli et Guido Scarabottolo.
    Ce que mes yeux ont vu est un  « catalogue du monde », original,   présentant des objets, des personnes, des situations diverses,  destiné aux enfants de deux à sept ans. Il est dépourvu de texte. Chaque page comporte seulement un titre : « Chaises boiteuses », « arbres coupés », « Tableaux anonymes », « immeubles jamais construits »… et  donne à voir au premier abord des objets dépourvus de grand intérêt, -  des chaises bancales, percées, à tête stylisée, -  des situations banales de la vie quotidienne (une foule anonyme)… Ces objets et ces situations sont montrés aux enfants de façon élémentaire, ludique et humoristique comme leur  regard naïf et leur imagination fertile appréhendent  le monde environnant. Mais très vite, les parents se rendent compte que ces dessins, tout à la fois simples et esthétiques, qui jouent avec les couleurs, apprennent à regarder l’univers en lui ôtant son voile purement utilitaire. L’objet fonctionnel se transforme en objet poétique  donnant à voir les choses devenues « objeux » pour reprendre le néologisme pongien. Et parfois même, ces croquis  stimulent la réflexion sans grandiloquence toutefois. Le tragique est occulté, quand il s’agit de traiter de la mort, par exemple, réalité inéluctable et difficile à expliquer à un enfant. La présentation humoristique des squelettes, « personnages oubliés »,  prouve  avec fantaisie  que  tous les hommes sont égaux devant cette fatalité, qu’ils soient puissants, (le squelette  royal avec sa couronne), soldats, (le squelette avec sa casquette militaire), riches, (le squelette et son collier) ou pauvres.     
    Cette collection d’objets parfois bizarres, cocasses, inutilisables, mais aussi  naturels (les arbres), artistiques (les tableaux), culturels (les livres), humains (la foule et ses hommes multiples, interchangeables, privés de communication) confronte l’enfant au monde, lui permettant  d’évoluer tout à la fois dans son propre univers mais aussi dans le monde réel, sans que sa sensibilité soit heurtée,  tout en enrichissant son imagination et  en développant de façon ludique sa réflexion, lui  offrant déjà une philosophie de la vie.

 

17 juin 2012

La conscience métisse

 

La Conscience métisse

 

Daryush  Shayegan

 

Albin Michel (Bibliothèque Idées) 2012

 

 

 

 

 

(Par Mireille Bourjas)

 

 

 

    Couverture de l'ouvrage.jpgDaryush  Shayegan,  philosophe iranien, spécialiste de l’hindouisme et du soufisme  qui a déjà  publié de nombreux ouvrages en français,  Hindouisme et Soufisme,  Qu’est ce qu’une révolution religieuse ?, Le Regard mutilé et La Lumière vient de l’Occident,   essaie,  dans son dernier ouvrage  La Conscience métisse,  de penser le monde d’aujourd’hui entre le rationalisme des Lumières, les traditions religieuses et prophétiques et l’exigence démocratique.

 

    A la suite des printemps arabes, de leur déroulement, de leurs aspirations et de leurs conséquences possibles, Daryush  Shayegan se demande s’ il y a vraiment une civilisation planétaire, avec d’un côté l’occident, ses idées plus ou moins libérales, sa remise en cause permanente, son économie de marché , sa réussite économique…et de l’autre l’émergence de sensibilités qui revendiquent le legs du passé, le souvenir des identités oubliées sous les sables de la mondialisation. A l’heure d’internet, il essaie de montrer que quelle que soit nos particularités religieuses ou culturelles, il y a des valeurs, celles des Lumières, entre autres, qui transcendent les particularismes nationaux et ethniques et qui concernent toute l’humanité, dans son ensemble. Ces valeurs nées issues des mutations scientifiques et modernes de l’Occident, se sont répandues sur la planète entière et ne sont plus l’apanage d’une seule civilisation. Cela peut créer un repli sur soi, du ressentiment…mais en même temps, des zones d’hybridation où toutes les identités se croisent pour créer des configurations nouvelles, des métissages. : « Accepter la diversité culturelle ne veut point dire que nous avonsaffaire à des cultures autonomes, en dehors de l’interconnectivité qui nous relie tous dans une civilisation mondialisée. Cela veut dire que les cultures sont des continents de sensibilité particulière, des climats d’être qui,  pour vivre et s’épanouir, se nourrissent du dialogue de l’homme avec lui-même, avec son âme et son passé immémorial. »On a l’impression que la conscience  humaine est devenue un arc-en-ciel composé de toutes les strates de la conscience, du chamanisme aux derniers avatars de la virtualisation.

 

 

 

     Daryush  Shayegan  parle de la renaissance des religions, en particulier des fondamentalismes d’un autre âge, des métamorphoses du sacré après, premièrement le choc cosmogonique où l’homme apprit qu’il n’était plus le centre de l’univers, puis  le choc biologique lui montrant qu’il descendait des singes anthropoïdes et pour terminer le choc psychologique qui lui permit de se rendre compte que son ego reposait sur un océan de forces inconscientes et irrationnelles. « Dans La lumière vient de l’Occident, j’écrivais : « Le monde chaotique dans lequel nous vivons me semble être le point de convergence de trois phénomènes concomitants qui sont en quelque sorte interdépendants : le désenchantement, la destruction de la raison classique et la virtualisation. »

 

S’en suivent toute une série de réflexions  : Comment peut –on philosopher ailleurs qu’en Occident ?  « La philosophie en tant que questionnements successifs de la pensée se déroulant dans l’histoire et visant à chercher le fondement du monde sans que celui-ci ait été déterminé par une religion spécifique, la philosophie comme discipline autonome de la pensée, est unphénomène strictement occidental. » Comment peut-on penser l’art ailleurs qu’en Occident ?  Dans les sociétés orientales « le domaine esthétique n’ajamais été une discipline indépendante, en tant que savoir autonome ; il n’a jamais été séparé de la religion et de la tradition, il a toujours fait partie d’un tout indissociable. »

 

     

 

     Daryush  Shayegan   n’oppose jamais les civilisations entre elles, mais il définit, à l’heure d’internet et des effets de maillage et de simultanéité qui en découlent, une nouvelle configuration de la pensée nomade qui déjoue les amalgames politiques, les ankyloses identitaires.

 

    Homme de cultures métissées, grand érudit et connaisseur hors pair de la pensée occidentale et orientale, Daryush  Shayegan    jette un pont entre les cultures depuis plus de trente ans. Il est, par ses immenses connaissances,  un penseur phare de notre monde métissé, “un penseur de l’âme“, comme l’un de ses maîtres Henri Corbin.

 

 

 

 

 

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15 juin 2012

Les Femmes du bus 678

 

Les Femmes du bus 678    
Réalisé par Mohamed Diab  
Produit en Egypte      
Sorti en France en mai 2012
Avec Nelly Karim, Nahed El Sebai, Omar El Saeed…

 

 

 

(Par Elias Abou-Mansour)

 

 

 

 image films bus.jpg   Dans son film Les Femmes du bus 678, Mohamed Diab, le réalisateur,  aborde un sujet tabou et sensible en Egypte et dans le monde arabe : le harcèlement sexuel qui sévit dans des sociétés conservatrices, traditionnelles et religieuses. Avec Les Femmes du bus 678, Mohamed Diab signe un film engagé en comprenant les femmes du  Caire, victimes de ce type  de harcèlement. Il dénonce, avec éclat, les vices et  les maux de la société égyptienne où les femmes victimes du machisme subissant des attouchements  dans les lieux publics,  se murent dans le silence, l’humiliation, la honte. Dans cette société phallocrate, la femme, niée en tant que telle, est considérée comme un simple objet sexuel, responsable du désir des hommes. Seul l’honneur de la famille importe. Par conséquent, l’agresseur reste impuni.  
    Ce film, où Mohamed Diab brosse le portrait de trois femmes, exprime un cri de douleur qui se mue vite en une volonté de culbuter la domination masculine.

 

    Seba est une femme issue d’un milieu aisé, mariée à  un médecin.  Parce qu’elle est agressée sexuellement, son mari se sent souillé.  En effet, la femme  victime devient coupable.  
    Nelly, une jeune  femme libre, est sauvagement assaillie par un conducteur de voiture. Déterminée, soutenue par son fiancé, elle porte plainte pour harcèlement sexuel. Cependant, la police, la justice n’entendent pas la plaignante.       
    La troisième femme, Fayza,  est une mère de famille, de milieu modeste. Fonctionnaire, contrainte à prendre quotidiennement le bus, elle est constamment harcelée. Elle réplique par la grève de l’amour et châtie ses agresseurs à coups d’épingle à cheveux.
     Ces trois femmes révoltées rejettent, chacune à leur manière, la victimisation et la soumission. Cette révolte féminine enrichit le message du film.  Elle secoue une société où prédominent  la misère, le chômage, la corruption et la domination masculine. Bien que la fiction soit ancrée dans le réel, le film de Mohamed Diab n’est ni  documentaire, ni   didactique. Il montre une société égyptienne dominée par le machisme et le sexisme, reflet du monde arabe où le crime d’honneur est commis sans impunité.  La démarche du réalisateur, qui aspire au changement et à la parité entre les hommes et les femmes, est très courageuse.
    La société égyptienne est actuellement en pleine mutation. Il ne peut exister de démocratie sans parité. La modernité de la société arabe passe par le respect et la liberté de la femme. Et c’est ce qui fait la richesse et l’originalité de ce film qui explique à la fin  qu’à partir de 2008 à la faveur des révoltes féminines le harcèlement est enfin puni par la loi. Malheureusement, encore beaucoup de femmes sont contraintes au silence.

 

     Un film à voir surtout en version originale car le dialecte égyptien recèle toute une  agréable musicalité.

 

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14 juin 2012

Les deux routes

 

Les deux routes        
Isabel Minhos Martins et Bernardo Carvalho  
Editions Notari (2012)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

  image rouge.jpg  L’ouvrage Les deux routes  d’Isabel Minhos Martins et Bernardo Carvalho s’adresse aux enfants entre trois et six ans, âge auquel le futur lecteur ne déchiffre pas encore tout seul, mais s’intéresse aux images, aux jeux des couleurs. Comme la vue et  le toucher sont très importants durant la petite enfance,  le format moyen  du livre, son épaisse   couverture cartonnée sont faciles et agréables à manipuler par de petits êtres dont la maturation neurologique des gestes n’est pas achevée. En outre,  cet ouvrage offre une double entrée aux couleurs primaires (en synthèse additive) vives et franches : la rouge et la bleue. Cette dualité des  couleurs des dessins et de la calligraphie enrichit le texte.  Surtout l’enfant peut  ouvrir le livre  comme il  le souhaite, dans un sens ou dans l’autre,   afin de découvrir deux itinéraires, l’autoroute et la route,  qui mènent une famille classique,  composée du père, de la mère, du garçon et de la fille, au même endroit.

 

    image bleue.jpgL’autoroute propose un voyage planifié et rapide, ne laissant aucune place au hasard,  n’obligeant pas à se lever tôt et à se dépêcher : «Comme on y sera en un clin d’œil, c’est pas la peine de se presser ». Voyager par autoroute n’est pas créateur de rêves. En revanche, la route traditionnelle et ses détours  favorise la découverte de paysages, d’animaux : « on arrive à voir, de loin, un troupeau de moutons ». Elle stimule la curiosité et l’imagination, permet de prendre le temps de vivre, d’échanger tout en  favorisant la communication : « A plusieurs reprises, nous ne retrouvons pas le chemin et nous nous arrêtons pour demander : ‘Madame, excusez-nous, c’est bien la route de Plaimbois-du-Miroir ?’ Tout le monde a toujours beaucoup de temps pour nous donner des explications ».

 

Les illustrations  stylisées de Bernardo Carvalho, proches des dessins d’enfants, appellent l’attention des futurs lecteurs, leur donnant à voir, à rechercher les détails,  à imaginer, en un mot à découvrir la lecture plaisir avant la lecture scolaire. Aux parents de raconter cette  histoire à leur enfant, lui procurant  ainsi le goût de la lecture et lui montrant par la même occasion, qu’en lui consacrant du temps, ils l’aiment.

 

12 juin 2012

Une longue histoire

 

Une longue histoire   
Katherine L. Battaiellie      
Gaspard Nocturne (2006)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

 image battaiellie.jpg   Une longue histoire de Katherine L. Battaiellie est paradoxalement une miniature : deux petits textes, « Elle » et « Le lieu »,  sans véritable histoire, pour le plaisir d’écrire, pour l’amour des mots : « j’aime toujours les mots rares rencontrés dans les lectures, le dictionnaire, comme des secrets délectables », mais aussi, dans le premier,  pour dénoncer l’intense souffrance d’une écolière face à une institutrice toute puissante, méprisante, au comportement discriminatoire qui ne reconnaît pas et même nie la myopie de son élève.  La souffrance, l’émotion de la  fillette, ses souvenirs enfouis dans la mémoire sont   donnés comme un long cri de détresse dans un souffle ininterrompu,  mis en valeur par l’absence de toute ponctuation, de toute majuscule, véritable   écriture  terroriste pour une institutrice. La vengeance, action méprisable, devient revanche, œuvre d’art sublime par la puissance vengeresse des mots, échos de la pensée de la fillette.      
    Cette écriture du fragment parle au premier abord aux yeux par toute une poésie de la mise en page, puis aux émotions du lecteur. Un fond d’agressivité terrible surgit d’emblée chez la narratrice dans des rythmes ternaires lyriques dotés de mots aux connotations violentes porteuses de créativité : « lui arracher un ongle », « des petits pincements tiraillements tarabustements dont je serais l’origine ignorée elle s’irriterait s’inquiéterait son cœur commencerait à lui battre aussi vite qu’il me bat depuis l’enfance ». Après le silence trop longtemps contenu, éclate la vérité : « aujourd’hui il faut que cela sorte de ma gorge de moi de ma maison ». L’élève sacrifiée, dépossédée de son être,  devenue adulte, se reconstruit en détruisant verbalement celle qui l’a persécutée : « je veux que tu lises ce texte avant de mourir on ne saccage pas impunément les enfants », en lui prouvant son talent. Elle cherche à travers l’écriture à nouer l’impossible dialogue avant qu’il ne soit trop tard : « il me faut régler notre petite affaire tenue secrète qu’avant notre mort à toutes deux les choses soient dites inscrites exposées à tous » et clamer haut et fort le secret trop longtemps contenu en rédigeant un livre total, « bref et parfait »,  devenant la porte parole des  sans voix et des victimes : « être la voix des muettes réparer les malchances sans cesse tirer les victimes (…) »

 

    Dans la seconde partie du dyptique, le vécu se renverse. A la blessure, s’oppose le sentiment d’existence, de bonheur. Véritable éden, le jardin,  « quintessence de toute forêt »,  lieu protecteur et esthétique, façon d’échapper au réel, donnait et donne toujours des rêves. Dans le jardin, paysage en demies teintes, en clair obscur,  la fillette est envahie par un faisceau de sensations agréables et multiples. Tous ses sens sont en éveil : odeurs, saveurs, bruits se mêlent : «  les trouées de la forêt, les cours suspendues ombreuses et fraîches, (…) le clair obscur (…) le froid et le chaud (…) le clapotis infime des canaux (…) la douceur souple, moelleuse, des allées de sable (…) ». La narratrice ressent par la sensation le retentissement  des choses, la pulsation de la vie, de rares  instants d’intense bonheur : « Très rarement s’offrent à nous, dans notre vie, des moments d’accalmie complète, absolument sereins, des moments en suspens, et certains paysages seulement leur correspondent, qui plaisent du fond du cœur (…) ». Et c'est dans ce jardin aux lumières tendres et tamisées, à la géographie floue et colorée que s'est formée la sensibilité exacerbée de la petite fille myope.

 

    Dans Une longue histoire de Katherine L. Battaiellie,  la nature, à la beauté sublimée et  médiatisée, favorise l’oubli des souvenirs négatifs de la fillette timide et gauche qui n’arrivait pas à formuler ses pensées pour donner naissance à une véritable prose poétique  esthétique. 

 

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04 juin 2012

Un monde de mots

 

Un monde de mots. John Florio, Traducteur, Lexicographe,    Pédagogogue, Homme de Lettres.    
Anne Cuneo      
Bernard Campiche Editeur (2011)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

  Un-monde-de-mots.jpg  D’emblée le lecteur d’Un monde de mots  a l’impression de feuilleter l’ouvrage original de John Florio, italien par son père, anglais par sa mère,  quand il s’empare de l’objet livre d’Anne Cuneo, espèce de mise en abyme du dictionnaire éponyme anglais/italien du traducteur/lexicographe. La calligraphie ancienne, le portrait à l’encre du héros, la reproduction de la couverture de ses mémoires, tout ce goût de la mise en espace, du  jeu de la mise en page,  de la poésie du graphisme semblent donner à voir et à toucher la première édition imprimée de la Renaissance.  Les titres des têtes des  principaux chapitres, sortes de sommaires, se présentent sous la forme de phrases à la même structure syntaxique archaïsante,( « Dans  lequel des hommes courageux sauvent un moine « hérétique » juste avant qu’il ne soit brûlé vif par l’Inquisition et l’emmènent en Angleterre » ou « Dans lequel le petit John devient Giovanni, dit Gion, et vit une enfance heureuse dans le village de Soglio, aux Grisons ») résumant brièvement les événements à venir, survivance des titres des  chapitres d’écrivains du passé comme Voltaire, (« Comment  Candide fut élevé dans un beau château et comment il fut chassé d’icelui »), Cervantes  («Où l’on raconte mille  babioles aussi impertinentes que nécessaires  à la véritable intelligence de cette grande histoire » ou plus proche de nous Gaston Leroux (« Où apparaît pour la première fois Joseph Rouletabille »)

 

    Après le  bref récit de l’histoire que le père de John, un moine torturé par l’Inquisition,   aurait pu relater lui-même : « Voilà, à n’en pas douter, comment cet extraordinaire conteur qu’était Michelangelo, mon père, aurait couché sur le papier ses aventures de moine évadé » succèdent les lettres  manuscrites que le  héros écrit à son petit fils, puis sa biographie qui se transpose vite en autobiographie, l’unique occurrence du pronom sujet « je » impliquant le discours de Florio. Les multiples références chronologiques, spatiales, historiques prouvent qu’il ne s’agit pas d’une fiction mais de la vie réelle de John Florio. Les confidences relatives à sa personne, à sa famille, à ses amis et à ses contemporains sont multiples. Le récit est ancré dans l’Histoire et le réel. La démarche historique se confond avec l’analyse introspective du narrateur, témoin de son siècle, et avec son travail de recherche.  A l’Histoire se mêlent l’anecdote, la vie quotidienne de John Florio et ses difficultés. Il  traverse une série d’épreuves : sa mère meurt lorsqu’il a dix ans, puis sa fille tant aimée, son épouse décèdent,  la peste sévit, les hostilités inter religieuses éclatent : « aux frontières de la Bourgogne, on se battait entre réformés et catholiques », les papistes « mettent l’Europe à feu et à sang au nom de la religion de Rome ». Le moi intime de Florio, sa vie familiale et sociale, sa philosophie de l’existence, se mêlent aux nombreuses références à son travail. Alors que l’écriture était considérée comme vaine au XVIe et au  XVIIe siècle, que l’homme du livre et de la plume était méprisé,  Florio,  humaniste complet,  érudit  fin, cultivé, entretenant un rapport quasi charnel avec les livres,  amoureux des humanités et du langage, effectue des compilations, recherche les mots savants et populaires  (« J’ai ainsi  amassé le vocabulaire des charpentiers et celui des gens de théâtre… ») afin de rédiger un dictionnaire utile dans la vie quotidienne. Conscient de la difficulté de la traduction qui n’est pas une simple reproduction fidèle du texte original mais une interprétation, une adaptation (« Notre pensée sera toujours plus précisément exprimée dans une langue qui nous est familière »),   il entre dans toutes les mentalités. Passeur, il permet au lecteur d’accéder à la voix de l’auteur : « « Il faut qu’on s’installe dans l’esprit de l’auteur, pour le comprendre, et pour faire en sorte que le lecteur auquel on va rendre intelligible sa voix originale saisisse l’esprit autant que la lettre de son texte » (…) « par rapport à l’original, un texte  traduit n’est rien sinon ce que le dessin est à la nature, le portrait à l’original, l’ombre à la substance ». Il   travaille par fiches, accroît sa culture et son expérience en lisant de nombreux ouvrages anciens et contemporains,  assiste à des pièces de théâtre,  échange avec des artistes, des écrivains, des nobles, des roturiers, des bourgeois, des marchands... Il rencontre Shakespeare,  Montaigne, « Michel Eyquem », dont il traduit les Essais en anglais, s’occupe des enfants de la reine d’Angleterre. Il enseigne  par le détour, conversant avec ses élèves en se promenant : « il paraît que vous enseignez l’italien de telle sorte qu’on l’apprend sans s’en apercevoir ». Sa méthode d’apprentissage repose sur « la disputatio », débat oral et rhétorique médiéval,  mais  elle est aussi très nouvelle  car l’aspect ludique l’emporte et surtout il s’agit d’apprendre des langues vernaculaires comme le français et  l’italien.

 

    John Florio retrouve et réunifie son identité mutilée dans la rédaction de son lexique italo/anglais, dans ses traductions, soucieux d’être « un pont (…) avec un pied sur chaque rive, un intermédiaire entre l’Italie (ce que j’en savais, ce que j’en ai appris) et  l’Angleterre, qui est vite devenue ma vraie patrie ».

 

    Un monde de mots est un ouvrage nourri d’une érudition édifiante. Le contexte de la recherche et de l’édition de l’époque est expliqué avec précision, montrant le rôle des mécènes, des commanditaires, des princes. Le délire religieux qui emporte le XVIe siècle  est dénoncé : « Les catholiques ont décidé de massacrer les huguenots, et depuis deux jours ils tuent, ils tuent sans arrêt. Cela a commencé à Paris le jour de la Saint-Barthélémy… »).  Et surtout John Florio, homme cultivé, aux travaux novateurs,  mais peu connu, discret,  qui refuse de devenir un homme de cour, est enfin estimé  à sa juste valeur. Du  père caché sous le fumier, c'est-à-dire la pourriture, la mort, « chargement qui ne donnerait à personne envie de fouiller »,  pour échapper au bûcher, nait la vie : un homme de génie, John Florio,  et « deux « fruits » grandioses que sont son dictionnaire et son Montaigne ».       
   L’ouvrage d’Anne Cunéo est une  mine d’or tellement inépuisable  que  nous ne pouvons en donner que quelques éclats. Au lecteur d’en découvrir l’indicible richesse.

 


 

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